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Oued Noun - Sud Maroc

De
188 pages
La culture des sociétés du Sud est issue d'un processus historique spécifique. La région de l'Oued Noun au Sud Maroc se situe entre les Atlas maghrébins et le désert saharien et sépare deux populations: Berbères connus pour le port du "litham blanc" et Tekna qui portent comme les autres Sahraouis le "litham noir". Ce livre entend cerner, à travers des articles de recherche approfondie sur des questions relatives à la formation sociale et politique oscillant entre "mythes et réalités", cette zone peu étudiée.
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OUED NOUN
• SUD MAROC •

MYTHES ET REALITES
Ahmed Joumani

COLLECTION L’OUEST SAHARIEN
CAHIER D’ETUDES PLURIDISCIPLINAIRES VOLUME N° 6, 2006

OUED NOUN
• SUD MAROC •

MYTHES ET REALITES
Ahmed Joumani

L’Harmattan 5-7, rue de l’EcolePolytechnique 75 005 Paris

L’Harmattan Hongrie Kossouth L. u. 14-16 1053 Budapest Hongrie

L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino Italie

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L’OUEST SAHARIEN, CAHIER N° 6, 2006

Comité scientifique/The scientific consultants Luciano Ardesi (sociologue, Rome, I), Yahya ould Bara (Université de Nouakchott, RIM), Maurice Barbier (Université de Nancy-II, F), Edmond Bernus († géographe, ORSTOM, F), Christoph Brenneisen (géographe, Berlin, D), Sophie Caratini (URBAMA, Université de Tours, F), Abdel Wedoud Ould Cheikh (Université de Nouakchott, RIM), Monique ChemillierGendreau (Université de Paris-VII, Jussieu, F), Jarat Chopra (Brown University, Providence, USA), Wolfgang Creyaufmüller (ethnologue, Aachen, D), Jean Fabre (géologue, Courchevel, F), Sidi Mohamed ould Hademine (Université de Nouakchott, RIM), Théodore Monod († naturaliste, Paris, F), Javier Morillas (Universidad San Pablo Ceu, Madrid, E), Rainer Osswald (Universität Bayreuth, D), Christiane Perregaux (Université de Genève, CH), Ulrich Rebstock (Universität Freiburg, D), Carlos Ruiz Miguel (Universidade de Santiago de Compostela, E), Wolf-Dieter Seiwert (ethnologue, Leipzig, D), François Soleilhavoup (professeur de sciences naturelles, spécialiste de l'art rupestre, Epinay-sur-Seine, F), Jürgen Taeger (Universität Oldenburg, D), Daniel Volman (Africa Research Project, Washington DC, USA), Yahia Zoubir (Thunderbird, Glendale, AZ, USA). Notes pour les auteurs Les opinions exprimées n'engagent que leurs auteurs. Les contributions, en principe originales, sont à transmettre au secrétariat de la rédaction sous forme électronique avec une copie papier. Les règles s'appliquant aux notes de renvoi et à la bibliographie seront communiquées aux auteurs par le secrétariat de rédaction. La transcription des termes arabes est laissée au choix de l'auteur. La rédaction ne peut être tenue responsable en cas de perte ou de dommages aux manuscrits. Notes for contributors Opinions expressed are solely those of the authors. Articles should be original contributions and submitted to the secretariat in electronic form with a typescript. Instructions on note style and references will be communicated to the authors on demand. Transcription of arabic words is left to the choice of the author. The editorial board cannot accept responsibility for any damage or loss of manuscripts. Secrétariat, correspondance /Secretariat, editorial correspondance

Emmanuel Martinoli CP 2229 CH-2800 Delémont Tél. : + 41 32 422 87 17 Fax : +41 32 422 87 01 martinoli@arso.org

Pierre Boilley 70, R. Laugier F-75017 Paris Tél. :+33 1 40 53 09 96 Fax : +33 1 40 53 09 96 pierre.boilley@univ-paris1.fr

Ali Omar Yara 3, R. Riblette F-75020 Paris Tél. : +33 08 73 64 87 99 yara.gis@free.fr

L’OUEST SAHARIEN, CAHIER N° 6, 2006

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L'OUEST SAHARIEN
L’Ouest saharien, c’est d’abord un espace culturel, comprenant l’aire maure hassanophone étendue à celle de ses voisins, Berbères du Sud Maroc, Négro-africains des rives du Sénégal et du Niger, Touaregs. Il s’étend sur le Maroc, l’Algérie, la République sahraouie, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali et le Niger. Nous n’avons pas désiré mettre en avant un espace géographique, mais un espace de vie, lui-même inscrit dans un espace physique. Ces cahiers ont ainsi vocation à se faire l’écho d’un espace relationnel dans toutes ses composantes, politiques, sociétales, juridiques, historiques, culturelles, mais aussi physiques, environnementales, économiques. La collection "L’Ouest saharien" a pour buts de ranimer l’intérêt et de stimuler la recherche sur cet espace, ainsi que de créer des liens entre toutes celles et tous ceux qui s’y intéressent. Elle se veut indépendante et ouverte non seulement aux scientifiques et aux chercheurs de tous pays, mais aussi aux témoins, grands journalistes, anciens coloniaux, écrivains… Elle se compose d’une part de cahiers pluridisciplinaires, comprenant des contributions variées ainsi que des bibliographies et des notes de lecture, et d’autre part de hors séries, mettant à la disposition des lecteurs des documents et des travaux inédits ou des rééditions d’ouvrages introuvables.

THE WESTERN SAHARA
Western Sahara is firstly a cultural space, the Hassanophone Moorish area which also includes the neighboring Berbers in Southern Morocco, Tuaregs, and the Black Africans from the Senegal and Niger rivers. It spreads into Morocco, Algeria, the Saharawi Republic, Mauritania, Senegal, Mali and Niger. We don't want to speak only or primarily of a geographical region, but rather a mode of life and a cultural space - which is nevertheless inextricably bound to a physical space. Therefore, these volumes try to reveal this space in all its aspects, firstly political, social, legal, historical, cultural but also physical, environmental and economic. The objective of the collection "The Western Sahara" is to elicit interest and stimulate research about this space, and bring together all who have an interest in it. It will be independant and multidisciplinary. It seeks contributions not only from scientists and researchers of all countries, but also from artists, leading journalists, former soldiers in the colonial forces, etc. It will be composed partly of multidisciplinary volumes comprising varied contributions as well as bibliographies and lecture notes, and partly of special editions which will present longer, unedited documents and articles, as well as reissues of otherwise unavailable works.

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Déjà parus dans la collection des Cahiers de L’Ouest saharien : Volume 1, Etat des lieux et matériaux de recherche, 1998, 203 p. Volume 2, Histoire et sociétés maures, 2000, 269 p. Volume 3, Fragments, 2002, 224 p. Volume 4, Regards sur la Mauritanie, 2004, 240 p. Volume 5, La Mauritanie avant le pétrole, 2005, 210 p. Déjà parus dans la collection des Hors séries de L’Ouest saharien : Hors série 1, Ali Omar Yara, Genèse politique de la société sahraouie, 2001, 234 p. Hors série 2, Christelle Jus, Tracer une ligne dans le sable : Soudan français - Mauritanie, une géopolitique coloniale (18801963), 2003, 262 p. Hors série 3, Annaïg Abjean, Zahra Julien, Sahraouis : Exils - Identité, 2004, 237 p. Hors série 4, Patrick Adam, De Smara à Smara, Sur les traces de Michel Vieuchange, 2006, 204 p.

Site web de L’Ouest saharien : <http://site.voila.fr/OUEST_SAHARIEN>

En couverture : Ksar el-Abiar – Dessin de J. Girardet, d’après un croquis de l’auteur. (Douls Camille : « Cinq mois chez les Maures nomades du Sahara occidental », Le tour du monde, t. 55, 1888) Traduction anglaise Tim Braunholtz Maquette initiale Atelier Rue du Nord, Delémont, Suisse. Mise en page Comité de rédaction de L’Ouest saharien

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Sommaire
AVANT-PROPOS L’OUED NOUN, MYTHES ET REALITES Ahmed Joumani : Pourquoi « Noun » ? Ahmed Joumani : Structure géographique de l’Oued Noun p. 9 p. 11 p. 15 p. 23

Ahmed Joumani : La fracture mnésique ou le « blanchiment du passé ». Essai sur la formation de la mémoire collective dans le sudouest marocain. Le cas du village d’Asrir dans l’Oued Noun p. 51 Ahmed Joumani : Qarya, qsar ou douar ? De la topographie des villages à la morphologie sociale p. 91 NOTES DOCUMENTAIRES Karina Clarke : POLISARIO : Resistance and Identity
p. 125

p. 127

Emmanuel Martinoli : « The Sahara : Past, Present and Future » University of East Anglia, Norwich, 22-24.06.2004 p. 141 NOTES DE LECTURE p. 155

Dalle Ignace 2004, Les trois rois Lindqvist Sven 2000, Desert Divers Marfaing Laurence et Steffen Wippel (dir.) 2004, Les relations transsahariennes à l'époque contemporaine Moure Gonzalo 2004, La zancada del deyar Naïmi Mustapha 2004, Dynamique des alliances ouest-sahariennes Pointier Laurent 2004, Sahara occidental : la controverse devant les Nations unies AUTRES PUBLICATIONS 2004-2005 p. 178

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AVANT-PROPOS
Ce sixième numéro des Cahiers de l’Ouest saharien propose des contributions universitaires inédites exclusivement consacrées à la région d’Oued Noun : mythes et réalités. Dans ce champ, Ahmed Joumani nous présente un ensemble de textes relatifs aux propriétés structurelles de cette région : une définition du nom No un ; u n e des criptio n d e l a morp hologie et du r elie f, du cli ma t et d e la v égétatio n . Ce qui lui per met d’ av anc er une r éfl exion intitulée La fra ctur e mn ésiq ue o u le bla nc hi me nt du pass é, ains i qu’ un Essai sur la for matio n d e la mé moire coll ecti ve dans l e s udouest maro cain . Une autre étude de cas concerne la définition et la description du Qarya, qsar ou douar ? De la topographie des villages à la mor p ho logi e social e. Pour faire valoir ces études, l’auteur a consulté un nombre considérable de récits de la localité d’Asrir : témoignages oraux, archives, manuscrits, cartes et autres publications. Il a fait émerger l’héritage socioculturel de cette région réduite, depuis des décennies, à un lieu de passage commercial et militaire marocain. Le lecteur appréciera l’usage, certes nécessaire, de sa démarche théorique, mais ne peut sous-estimer l’effort méticuleux des choix des paradigmes investis, nécessaire à l’analyse de la réalité sociale complexe du pays de Tekna. Ces études, qui se limitent au XIXe siècle, permettent de comprendre le déclin relatif de la région d’Oued Noun dû à plusieurs facteurs dont la dislocation de la principauté de Tekna, la montée d’autres confédérations Hassan sahraouies et l’avance précipitée du colonialisme franco-espagnol. Quelle est donc la place d’Oued Noun dans le contexte politique actuel ? La confédération Tekna, composante incontestable du « peuple Hassan », sépare nettement deux types de populations vêtues de litham : le « litham blanc » porté par les Berbères (à partir de Sous vers le nord) et le « litham noir », porté par les tribus Hassan

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(à partir d’Oued Noun jusqu’au fleuve Sénégal). Si cette distinction a pratiquement disparu de la littérature récente, il n’en demeure pas moins qu’elle frappe encore l’imaginaire du peuple « Hassan » et reste un critère de distinction reflétant le type ethnique. Les contributions d’Ahmed Joumani nous donnent aussi l’occasion de soulever ici, vu les récents événements au sud du Maroc et les interrogations à caractère identitaire, une question épineuse liée à la conjoncture actuelle, à savoir la nature de l’identité politique de cette région. Le conflit du Sahara Occidental (1973-2006) n’est pas sans retombées sur la « problématique identitaire » d’Oued Noun. Quelle est la place des Tekna de Goulimine, de Tarfaya et d’Assa, livrés par la France et l’Espagne, dans l’indépendance totale des territoires sahraouis ? Dans cet ordre d’idée, Karina Clarke contribue, dans un texte dense, POLISARIO : Resistance and Identity, à l’analyse du processus de formation de la société politique sahraouie. C’est l’amorce d’une recherche sur la quête et l’instauration d’une identité nationale. Il est question de l’« élite » meneuse vers la construction de l’Etat RASD. Ce texte est aussi, comme ceux d’Ahmed Joumani, un essai de théorisation (sans chercher un modèle préétabli) qui relève de l’approche avancée indispensable dans la recherche en science sociale, car fondée sur la démarche heuristique. Non sans rapport organique avec ces contributions pertinentes, Emmanuel Martinoli revient en détail sur les rencontres de l’Université de l'East Anglia à Norwich, organisées les 22-24 juin 2004, sur le thème The Sahara, Past, Present and Future. En effet, cette seconde manifestation, après celle de juin 2003, a rassemblé plus d’une centaine de participants. En se limitant à l’analyse critique des contributions ayant trait à la région de l’Ouest saharien, il a aussi présenté les participants ainsi qu’une bibliographie sommaire, ce qui ne manque pas d’intérêt documentaire pour nous donner une vision plus large de l’ensemble des travaux. Ce Cahier contient encore des comptes rendus d’ouvrages et une liste pratiquement exhaustive des nouvelles publications sur l’Ouest saharien. Ali Omar Yara

OUED NOUN
• SUD MAROC •

MYTHES ET REALITES
Ahmed Joumani

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Ahmed Joumani

Naissance à Asrir (Maroc) le 31-01-1973. Maîtrise en Histoire à l'Université Ibnou Zohr, Agadir, Maroc. DEA en 2000, à l'Université Paris I – Sorbonne. Préparation en cours d'une thèse de doctorat en Histoire à l'Université Paris I - Sorbonne sur l'histoire sociale du sud-ouest marocain (l'Oued Noun) sous la direction de M. Daniel Rivet. Membre du GES (Groupe d'Etudes Sahariennes), rattaché à la MSH (Maison des Sciences de l'Homme), qui réunit des doctorants et chercheurs s'intéressant à la construction des savoirs sur le monde saharien.

Publications « Les saints et le sacré dans l'oasis d'Asrir », in LES OASIS DE L'OUED NOUN, publication de l'université Ibnou Zohr, Agadir, 1998 [en arabe]. Une série d'articles publiés dans L'ENCYCLOPEDIE DU MAROC, entre 1998 et 2001 [en arabe]. « Sainteté et société à l'Oued-Noun », L'OUEST SAHARIEN, vol. 2, 2000, 71-101.

Remerciements L’auteur tient à remercier Ahmed Fal wuld Hmadât, dont les archives familiales ont été citées à titre indicatif, pour sa précieuse collaboration.

P OURQUOI « N OUN » ?

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Carte de la côte des Ayt Ba’°amrâne vers 1840, dressée par Sî Bu°Azza b. al-Hâjj Mûhammad as-Swîri, secrétaire de Bayrûk b. °abd Allah b. Sâlem al-Gulmînî, in MAE-CC Mogador, t. 1, f° 361. Illustration tirée de Mohamed Ennaji et Paul Pascon, Le Makhzen et le Sous al-aqsa, CNRS, Paris, Toubkal, Casablanca, 1988, p. 43.

A. JOUMANI, POURQUOI « NOUN » ?

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Dans la littérature historique et sociologique, il est admis aujourd’hui que les noms d’un lieu naissent selon des considérations très complexes ; ils sont souvent le fruit des rapports qu’entretenaient les populations avec leur espace. L’histoire d’un nom informe sur le passé des lieux, des territoires et des hommes, mais aussi rappelle les modifications qu’il a pu connaître par des remodelages phonétiques, en premier lieu, hasardeuses ou délibérées ; le registre de la toponymie en est le grand témoin. L’histoire du mot Noun ou Noul semble obéir à cette règle générale. Il y a longtemps, Paul Orose parle d’une rivière au sud du Maroc qui prend des noms différents ; elle est appelée Dra par quelques Berbères, en d’autres endroits, elle prend l’appellation de « Nuhul »1 . C’est vraisemblablement le couple Oued-Noun qui a souvent dérouté les recherches et a posé le plus de difficultés quant à la définition de cet « oued » qui résonne à la fois comme localité et comme cours d’eau. Seul Frédéric de La Chapelle en avait très tôt la conscience et mettait en garde contre la confusion des deux connotations complémentaires, le « Noun est improprement appelé un oued, c’est, en réalité, une plaine à un jour de marche en longueur sur une demi-journée de largeur et qui est constituée par les alluvions d’un certain nombre de rivières dont les plus importantes sont l’oued Seyyad et l’oued Oum el Achar. Ces rivières se réunissent les unes aux autres pour former l’oued Assaka ; celuici va rejoindre la mer à travers un défilé qui lui a valu son nom »2. Il n’y a pas que les rivières et la plaine qui forment ce qu’on appelle l’Oued Noun, mais plutôt tout le relief varié de cette région. En effet, la confusion demeure de nos jours et dans des ouvrages annotés, des chercheurs tentent de lire dans l’oued un dérivé d’un écoulement, alors que depuis plus d’un demi-siècle, un fin professionnel de la terminologie comme Vincent Monteil, écrivait à ses collègues des Affaires Indigènes que « les Européens, amis des idées générales, ont voulu voir dans le mot arabe “oued” (wad) le correspondant exact de notre fleuve, oubliant que les vocables ne se recouvrent jamais exactement. En région saharienne (ou pré-saharienne), un “oued” n’est que le lit à sec d’un cours d’eau. Ici, le mot “oued” s’est appliqué, par extension, à tout le bassin formant “ragg”. » 3 Les repères sémantiques sont multiples pour venir à bout d’une interprétation adéquate du mot, et les analogies frappent au premier abord, du
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Cité par M. Naïmi : « Noul Lamta, ou l’éveil du sens étiologique : contribution des approches pluridisciplinaires pour l’étude des noms géographiques », HespérisTamuda, vol. XXXIII, p. 54. 2 de La Chapelle Frédéric : « Les Tekna du Sud Marocain, étude géographique, historique et sociologique », Bulletin du Comité de l’Afrique Française, 1934, p. 9. 3 Monteil Vincent : Notes sur les Tekna, Ed. Larose, Paris, 1948, p. 23.

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genre : « l’Oued Noun fut d’abord un centre de pâturages, on l’appelait autrefois l’oued Nouq, “la rivière des chamelles” » 1. Difficile à admettre parce qu’aucune tradition ne vient confirmer ce parallélisme aujourd’hui et même la portée très arabe de l’expression est à prendre avec beaucoup de précaution. D’ailleurs, si c’est la qualité de l’Oued Noun comme grand lieu de rassemblement des nomades chameliers qui en serait l’origine étymologique, la disparition et l’éclipse de wad en-nuq n’en restent pas moins claires, puisqu’on sait que la région a toujours été un centre de nomadisation et un endroit de prédilection pour les groupes transhumants. Pure fantaisie, comme dit ironiquement Monteil, « ce “wad en-nuq” (Oued aux Chamelles), qui doit son nom aux anguilles abondantes dans l’Oued Asaka (basse vallée de l’Oued Seyyad), où les pêcheurs les appellent “ennun”. L’“Oued aux anguilles” s’est étendu à toute une région, ou restreint aux cités les plus représentatives. » 2 Le célèbre dictionnaire d’Ibnou Mandur, « La Langue des Arabes » (lissanou al ‘arab), rapporte que le noul est la rivière coulante. Ceci s’éloigne visiblement de notre contexte géographique et, en plus, la signification directe du mot ne se trouve pas, au préalable, dans l’univers linguistique arabe, car Ibnou Mandur n’avait pas l’univers culturel maghrébin. Il ne faisait pas partie de son arrière-fond théorique, mais forgeait ses investigations sur la valorisation de la pureté et de l’authenticité de la langue figée des bédouins arabes.3 La tradition orale abonde de récits explicatifs du “Noun”. On raconte que c’est sur la côte de la région que la baleine (an-noun) avait déposé le prophète Jonas après l’avoir englouti. Mais l’anecdote la plus répandue est celle d’une reine chrétienne nommée Nouna qui serait responsable de la dénomination. Débarquant des Iles Canaries dans l'Atlantique, elle aurait facilement régné sur les lieux jusqu’à la Saguia el-Hamra. Son nom, selon Odette du Puigaudeau, figurait sur les ruines d’Agadir Nouna.4 On assiste à une métamorphose vers le féminin du Noun et c’est probablement un phénomène très ancien. La documentation vient corroborer cet archaïsme terminologique. Au XVIIe siècle, les Awlad ben ‘Azizi,

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de La Chapelle, op. cit., p. 28. Monteil, ibid., p. 23. 3 Ibnou Mandur : Lissanou al ‘arab, vol. 11, Ed. Sader, Beirout, (s.d.), p. 684. 4 du Puigaudeau Odette : « Arts et coutumes des Maures », Hespéris-Tamuda, vol. III, 1967, p. 365. Nous analyserons plus loin la trame du discours de la mémoire collective et nous verrons comment ces éléments participent d’un ordre social de la construction et du bricolage du passé.