Ouest-Est : dynamiques centre-périphérie entre les deux moitiés du continent

De
Publié par

Au terme de 15 ans de "transition monitorisée" par l'UE, les deux parties de l'Europe ont perdu l'importance géostratégique qu'elles avaient au temps de la bipolarité et doivent s'accommoder de la tentative d'emprise sur le monde d'une hyper-puissance globale, d'un centre qui se trouve ailleurs. Cet ouvrage revient sur la pertinence scientifique du couple conceptuel "Centre - Périphérie". Quel fut son usage ? Quelles configurations a-t-il induites selon les réalités traitées ? A-t-il encore quelque utilité dans une ère polycentriste ?
Publié le : vendredi 1 avril 2011
Lecture(s) : 130
EAN13 : 9782296458413
Nombre de pages : 514
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

OUEST-EST : DYNAMIQUES CENTRE-
PÉRIPHÉRIE ENTRE LES DEUX MOITIÉS
DU CONTINENT.
Des regards pluridisciplinaires
Travaux de l’Université d’été de Pécs
24–29 août 2009 Cahiers de la Nouvelle Europe
14/2011
Série publiée
par le Centre Interuniversitaire
d'Études Hongroises et Finlandaises
Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Directeur de la publication
Patrick Renaud
Comité de lecture
Attentif à la qualité et à la rigueur scientifique des textes publiés dans
Les Cahiers de la Nouvelle Europe (CNE), le Comité de lecture
organise l'évaluation de tout manuscrit reçu par deux spécialistes
indépendants, dans le respect du principe de l'anonymat.
Secrétariat de Rédaction
Sophie Aude
Péter Balogh, Judit Maár,
Martine Mathieu, Traian Sandu, Harri Veivo
1, rue Censier
75005 Paris
Tél : 01 45 87 41 83
Fax : 01 45 87 48 83 Sous la direction de
Patrick RENAUD, Judit MAÁR et Traian SANDU
OUEST-EST : DYNAMIQUES CENTRE-
PÉRIPHÉRIE ENTRE LES DEUX MOITIÉS
DU CONTINENT.
Des regards pluridisciplinaires
Travaux de l’Université d’été de Pécs
24-29 août 2009
Cahiers de la Nouvelle Europe
Collection du Centre Interuniversitaire
d'Études Hongroises et Finlandaises
N° 14
L'Harmattan © L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13972-5
EAN : 9782296139725 Introduction
Depuis 2008, le CIEH&CIEFi, s’est donné pour mission de réunir les
conditions de possibilité d’un travail de recherche en réseau. Seul impératif initial, il
était triple : le réseau devait être interdisciplinaire, ‘intereuropéen’ et
intergénérationnel.
Le couple conceptuel « centre-périphérie » en constitua le thème fédérateur,
ainsi problématisé pour les membres du réseau : « Est-Ouest : dynamiques centre-
périphérie entre les deux moitiés du continent – Des regards pluridisciplinaires ».
Ce sont les travaux issus de l’Université d’été organisée à Pécs du 24 au 29
août 2009 pour accueillir le réseau qui sont ici publiés.
I. Problématique
En 2009, l’Europe célébrait le vingtième anniversaire de la chute du Mur,
deux ans après le cinquantenaire du Traité de Rome. Ces commémorations se
prêtaient à un retour sur le clivage Est-Ouest, clivage ancien sans doute mais
fortement structurant : c’est ainsi par exemple que l’axe du développement industriel
et commercial a pu placer le centre de gravité du continent à l’ouest.
Cela dit, au terme de quinze ans de « transition monitorisée » par l’Union
Européenne, les deux parties de l’Europe ont heureusement perdu l’importance
géostratégique qu’elles avaient au temps de la bipolarité et doivent (s’)accommoder
aujourd’hui (de) la tentative d’emprise sur le monde d’une hyper-puissance globale,
d’un centre qui se trouve ailleurs. Les lectures contemporaines du rapport centre-
périphérie privilégient ainsi les dynamiques de mondialisation et de régionalisation,
à l’œuvre depuis une vingtaine d’années. Cette reformulation du rapport centre-
périphérie, si elle prévaut aujourd’hui, n’en appelle pas moins un retour sur le passé.
Par exemple, la multipolarité à laquelle aspire/se confronte aujourd’hui l’UE est une
donnée de vieille date de l’espace danubien, qui a su articuler centralisation parfois
autoritaire, modernisation à l’école des centres d’impulsion occidentaux, délégation
fédérale des pouvoirs et liberté de développement des identités culturelles. De même
les États d’Europe centrale, à la marge du modèle dominant, ont été souvent porteurs
de modernité, grâce à des élites nombreuses et bien formées qui ont apporté leur
contribution à la pensée et aux arts européens.
Tout cela, s’il en était besoin, montre que dans ses commémorations le
continent européen ne peut se passer d’une réflexion sur lui-même et sur sa
dynamique. La division Est-Ouest étant désormais moins présente aux consciences,
les temps sont propices pour s’interroger sur d’autres Europes, celles par exemple
d’historiens hongrois comme Jenö Szücs qui proposait un modèle tripartite – Trois
Europes occidentale, centrale, et orientale. Que cette université d’été ait été
accueillie en Hongrie, par nos collègues de l’Université de Pécs, est d’ailleurs en soi
7une belle illustration d’une réflexion européenne capable d’allier rétrospective et
prospective.
C’est donc sur la pertinence scientifique du couple conceptuel « Centre-
Périphérie » que les contributeurs de la présente publication ont été invités à
réfléchir : quel fut son usage ? Quelles configurations a-t-il induites selon les réalités
traitées ? A-t-il encore quelque utilité dans une ère de polycentrisme ?... Cette liste
n’épuisant pas le sujet, bien entendu.
II. Méthodologie et réalisation
La pluridisciplinarité s’invite naturellement au sein de cette réflexion. La
fluidité des allers-et-retours des idées, la subtilité de la respiration générique qui
définit le souffle européen s’accommodent mal des paysages cloisonnés et des
horizons brisés par l’artificialisme des frontières.
Par pluridisciplinarité nous entendons ici une méthode de recherche et de
travail fondée sur le rapprochement de plusieurs disciplines, ayant pour but d’aboutir
à des connaissances complémentaires et complexes fournies par elles concernant un
même objet d’étude. Évoquant l’idée de la complexité, nous faisons allusion au
1concept de pensée complexe introduit par Edgar Morin , sans prétendre pour autant
suivre sa théorie de la transdisciplinarité dans le présent ouvrage. Or la définition
qu’il donne de la complexité, « ce qui est tissé ensemble », correspond néanmoins
parfaitement à notre ambition, c’est-à-dire de faire dialoguer les disciplines autour
d’une problématique commune. Admettant les différents degrés d’intensité de leur
coopération – multidisciplinarité, pluridisciplinarité, interdisciplinarité,
transdisciplinarité, pour ne mentionner que les termes les plus fréquents qui les
expriment – le fondement épistémologique que nous avons proposé est donc
l’interdisciplinarité, à développer dans un esprit de coopération sans cesse plus
étroite entre regards disciplinaires venant contextualiser un point de vue disciplinaire
majeur.
Le seul espace propice à un tel travail ne pouvait qu’être constitué par un
réseau d’équipes provenant de différentes universités, aussi bien d’Europe
occidentale que d’Europe centrale. L’initiative de l’organisation de ce réseau a été
prise par le CIEH&CIEFi de la Sorbonne Nouvelle, centre interuniversitaire
pluridisciplinaire dont l’un des objectifs est de contribuer à l’ouverture européenne
de l’espace universitaire (mobilité étudiante, réseaux européens de recherche) et à
l’interdisciplinarité. Le CIEH&CIEFi a coordonné les groupes interdisciplinaires où
étaient amenés à s’écouter puis à dialoguer littérature générale et comparée, histoire,
sciences politiques et philosophie politique, linguistique, anthropologie, sociologie,
géographie culturelle et économie.

1 Par exemple : Science avec conscience, Paris : Fayard, 1982
8Une réunion inaugurale au cours de laquelle les équipes de travail se sont
constituées dans leur premier état – permettant la flexibilité des groupes, leur
modification et la création de nouveaux – s’est tenue du 16 au 18 juin 2008 à
l’Université Corvinus de Budapest. Cette rencontre a été suivie de l’université d’été
de Pécs, en 2009. Anticipant le statut de capitale culturelle de l’Europe dévolu à
Pécs en 2010, le CIEH&CIEFi a, dès l’année précédente, convoqué dans la capitale
du sud de la Hongrie deux des thèmes de réflexion les plus controversés de l’après-
guerre. Au moment où ce volume verra le jour, le troisième événement majeur du
programme aura également eu lieu : l’université d’été de Cracovie en 2010,
permettant aux équipes une nouvelle série de séances de discussion. Restera à
conclure ce programme de 4 ans par le colloque de clôture qu’accueillera
l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 à l’automne 2011.
***
Le présent ouvrage offre aux lecteurs des documents de travail, résultats
d’une réflexion commune inspirée par les échanges d’idées auxquels l’université
d’été de Pécs a donné lieu. En tant que telle, c’est une publication de genre mixte,
contenant aussi bien des rapports produits par les équipes en guise de résumé de leur
activité que des communications individuelles présentées par (certains de) leurs
membres. Notre volume a voulu respecter cette hétérogénéité en s’ouvrant à ce que
les équipes ont fourni, chacune selon ses choix, comme bilan et comme ouverture
vers de nouvelles perspectives de recherche.
L’ouvrage se compose donc de neuf chapitres dont chacun correspond au
dossier constitué par une équipe. Le titre de chaque partie fait surgir la thématique
plus spéciale au sein de la problématique de fond, Centre et Périphérie, sur laquelle
chaque équipe a travaillé. Les chapitres diffèrent entre eux selon leur longueur et
leur composition. Cette diversité reflète précisément la phase actuelle d’un travail à
long terme, loin d’être achevé, dont les Actes ici rassemblés veulent être le fidèle
témoignage d’une réflexion produisant aussi bien son propre objet que sa propre
méthodologie.
Patrick Renaud, Judit Maár, Traian Sandu
N.B. Qu’il nous soit permis d’avertir les lecteurs que les documents de l’université
d’été de Cracovie seront également publiés dans la même série, publication qui
reflètera les modifications dans la composition de certaines équipes, la constitution
de nouveaux groupes de travail ainsi que l’émergence de nouvelles pistes de
réflexion.
9Enjeux de sécurité et problématique centre-périphérie.
Approches pluridisciplinaires Équipe dirigée par
Elisabeth DU RÉAU, Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Ferenc GAZDAG, Université Miklós Zrínyi, Budapest
« Enjeux de sécurité et problématique centre-périphérie.
Approches pluridisciplinaires »
Présentation du groupe de travail et du programme scientifique
Les chercheurs spécialisés de ce groupe de travail sont placés sous la
responsabilité scientifique de Ferenc Gazdag (Professeur à l’Université de défense
Miklós Zrínyi de Budapest et d’Elisabeth du Réau, professeur émérite des
universités à la Sorbonne Nouvelle - Paris 3.
Ce groupe est formé de chercheurs seniors et de jeunes chercheurs
appartenant à diverses disciplines : histoire, science politique, géopolitique et
géostratégie, archivistique, sciences économiques et sociales. Les chercheurs
concernés sont en majorité hongrois et français. Le groupe accueille également un
docteur américain, Christopher Griffin, titulaire d’une bourse post-doctorale au
centre de recherche de Paris 3, ICEE (Intégration et coopération dans l’espace
européen) de l’USC (University of Southern California), politiste expert dans les
domaines de la défense et des relations internationales. Des chercheurs d’Autriche
et du Royaume-Uni vont également rejoindre l’équipe.
Le groupe a déjà organisé plusieurs manifestations dans le cadre du
programme « Western-Eastern Europe : Center-Periphery dynamics » :
1) Le 29 novembre 2008, notre équipe a organisé à la Sorbonne Nouvelle
une journée d’études pour lancer le thème « Enjeux de sécurité et problématique
centre-périphérie ».
Cette journée d’études, sous la direction d’Elisabeth du Réau, a rassemblé
une partie du groupe de recherche en présence de Patrick Renaud, directeur du
CIEH&CIEFi, et de Marie-Claude Esposito, membre du comité de pilotage du
programme, ainsi que de Traian Sandu, professeur agrégé détaché auprès du
CIEH&CIEFi et docteur en histoire. Quelques uns des travaux de cette table ronde
ont été intégrés dans une publication préliminaire appelée Prolégomènes (Travaux
de Balázs Forgács et Dóra Molnár).
2) Participation du groupe aux travaux de l’Université de Pecs, 23-31 août
2009.
13La responsabilité scientifique étant confiée à Elisabeth du Réau et la
coordination à Ferenc Gazdag, ont participé à ces journées, Nicolas Badalassi,
historien de Paris III, Balázs Forgács, docteur à l’Université Zrinyi, Zoltán
Garadnai, historien et archiviste aux Archives centrales hongroises à Budapest, Dóra
Molnár chercheur à l’Université Zrínyi, Balázs György Vaszkun de Budapest.
14Communications des membres de l’équipe
Elisabeth DU RÉAU
Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Centre et périphérie au miroir des débats sur la sécurité et la défense de
l’Europe : une perspective historique
Les experts de la construction européenne mettent en évidence les
caractères spécifiques de l’élaboration du processus d’intégration en Europe en
fonction de son héritage historique et de sa situation géopolitique.
L’analyse de l’héritage historique a été prise en compte par les diverses
théories des relations internationales comme le montre bien l’essai L’Europe et la
puissance (Europe and Power) publié dans la collection Penser l’Europe du Centre
1d’analyse et de Prévision .
e1) L’héritage du XX siècle 1900/1989
L’Europe est d’abord analysée comme un pôle expansionniste au début du
eXX siècle, marqué par sa dynamique démographique, sa politique d’innovation
scientifique, ses ambitions politiques et « impériales », et sa puissance financière.
Cette situation prééminente est affectée par le lourd bilan des deux guerres
dont la première amorce et la deuxième confirme un impressionnant déclin. Pôle de
epuissance, de la fin du XIX siècle aux traités de paix signés après la Première
Guerre mondiale, l’Europe connaît bientôt des signes irrémédiables de décadence
face à d’autres pôles qui deviennent de nouveaux centres de gravité – États-Unis – et
à des pôles émergents, dont le Japon.
Après 1945, l’Europe est l’objet d’ambitions antagonistes. Bientôt divisée
après l’échec de la Grande Alliance qui associait Soviétiques, Américains et certains
États européens, elle se fracture durablement. Après 1948 elle se trouve pour plus de
quarante ans placée à la périphérie des deux centres de gravité du monde bipolaire,
le pôle américain et le pôle soviétique. C’est l’époque des deux Europes dont la
sécurité est garantie dans chaque « camp » par un système d’alliance militaire,
Alliance atlantique pour l’Europe occidentale, Pacte de Varsovie pour l’Europe
centrale et orientale.
Pendant cette période de guerre froide, comment évoluent les concepts de
sécurité ?
Du côté occidental, les partenaires des États Unis situés sur le continent
européen ne partagent pas tous la même vision de la sécurité. La tentative
1 L’Europe et la puissance, Europe and power, sous la direction de François Heisbourg (et alii) Ed.
Cultures France, 2008. Voir aussi Jean-Jacques Roche, Théories des relations internationales, Paris,
eMontchrestien, 5 ed. 2004.
15d’autonomisation de la France sous la présidence de De Gaulle traduit des tensions
au sein de l’Alliance atlantique, comme l’ont montré deux études du groupe de
travail (textes de Nicolas Badalassi et de Zoltán Garadnai).
Du côté oriental, la préparation de la conférence d’Helsinki (1973-1975)
puis sa mise en œuvre, en particulier l’application des nouvelles dispositions de la
troisième corbeille sur la liberté de circulation, voient l’émergence d’une certaine
demande d’autonomie de la part des Hongrois, des Polonais, voire même des
Roumains à cette période. Cependant la fin des années soixante-dix et le début des
années quatre-vingts sont marqués par de grandes tensions entre le Centre et les
2Périphéries, au sein de l’espace est-européen .
2) Les perspectives contemporaines depuis 1989
Le groupe de travail a amorcé une réflexion sur les grandes mutations qui
affectent l’architecture européenne de sécurité depuis l’automne 1989, la chute du
mur en novembre 1989 suivie des changements de régime en Europe centrale et
orientale, enfin l’implosion de l’URSS en décembre 1991, qui ont suscité diverses
réactions initiales et un déplacement des centres de gravité.
Le débat sur la sécurité européenne pendant la période de transition :
1989-1999. Un nouveau pôle de sécurité à Bruxelles ?
Tandis qu’à l’Ouest dès 1990 l’OTAN et l’Union de l’Europe occidentale
(UEO) examinent diverses options en période d’élaboration du futur traité de
Maastricht (février 1992), la situation se détériore très rapidement à l’Est dans
l’espace du Pacte de Varsovie. La communication de Kinga Archukowska en rend
3bien compte dans le cas de la Pologne .
À l’Est les Etats qui sortaient du Pacte de Varsovie avaient théoriquement
plusieurs options en matière de sécurité : l’Organisation de Sécurité et de
Coopération Européenne (OSCE) comme structure de sécurité ; le choix d’un statut
de neutralité en s’inspirant du modèle autrichien ou finlandais ; enfin l’adhésion aux
institutions occidentales.
Sollicités précocement pour faire partie du Forum de sécurité de l’UEO
comme associés, les nouveaux États est-européens manifestaient cependant un
intérêt accru pour l’OTAN au lendemain de la disparition de l’URSS en décembre
41991 .
À l’Ouest les initiatives qui se développent depuis la signature du traité de
Maastricht annoncent un nouveau rapport des forces. Aux termes du nouveau traité
qui institue l’Union européenne forte de 12 membres puis de 15 à partir de 1995,
2 Elisabeth du Réau et Christine Manigand (sous la dir. de), Vers la réunification de l’Europe. Apports et
limites du processus d’Helsinki, Paris, L’Harmattan, 2005.
3 Voir la communication jointe de Kinga Archukowska (présentée à Paris en novembre 2008 : « Le rôle
des acteurs polonais à la sortie de guerre froide, 1989-1998 ».
4 Elisabeth du Réau « La France, l’Allemagne, l’identité européenne de défense et la rénovation de
l’UEO » in M.T. Bitsch, Le couple France-Allemagne et les institutions européennes, Bruxelles,
Bruylant, 2001, 520-528.
16l’Union de l’Europe occidentale (UEO) est appelée à jouer un rôle spécifique dans la
5mise en place de la politique européenne de sécurité commune (PESC) .
Bruxelles où se trouve déjà le siège de l’OTAN est aussi le siège de l’Union
européenne occidentale rénovée et bien sûr une capitale de l’Union qui paraît monter
en puissance. Peut-on parler d’un nouveau centre de gravité désormais au cœur de
l’Europe ?
Au sein de cette Europe en voie d’unification plusieurs capitales jouent le
rôle de moteur d’impulsion. Aux côtés de Paris, c’est le cas de la nouvelle capitale
allemande, Berlin. Sa situation géopolitique dans l’Europe en voie de recomposition
lui permet de jouer un rôle particulièrement actif en direction des États candidats à
l’association puis plus tard à partir de 1997 à l’adhésion.
En 1992 c’est à Petersberg, près de Berlin, à l’occasion d’une réunion des
ministres de la Défense de l’UEO, que sont définies des missions qui assignent aux
forces envoyées par l’UEO des tâches spécifiques : missions de maintien de la paix
(peacekeeping), missions de forces de combat pour la gestion de crises, y compris
6les opérations de rétablissements de la paix (peace inforcing) .
À l’heure où se développent à la périphérie de l’Europe de graves conflits
dans l’espace balkanique cette clarification s’imposait.
La nouvelle Allemagne unifiée se donne aussi de nombreux repères en
matière d’intervention après l’arrêt de la Cour de Karlsruhe qui permet désormais
aux forces armées allemandes d’intervenir hors-zone.
C’est à Berlin en 1996, à l’occasion d’un sommet de l’OTAN que les
relations entre l’OTAN et l’UEO sont mieux définies et permettent à des forces
conjointes d’œuvrer en particulier dans le cas d’opérations civilo-militaires.
Dans l’espace balkanique ces opérations sont menées dans une synergie qui
associe l’ONU, l’OTAN et l’UEO.
En 1998 c’est de Londres que part une nouvelle impulsion après la
rencontre de Saint-Malo (décembre 1998). Le Royaume-Uni de Tony Blair s’engage
à apporter une contribution plus active à l’émergence de l’Europe de la défense.
Après la crise du Kosovo au printemps 1999 de nouvelles perspectives s’ouvrent
7dans cette direction.
eLes développements du XXI siècle. L’émergence de la PESD et la
stabilisation de la périphérie de l’Union.
Les leçons de la crise du Kosovo : L'émergence de la politique européenne
de sécurité et défense (PESC). La crise du Kosovo (hiver-printemps 1999) qui voit
l'OTAN conduire les opérations engagées sans mandat de l'ONU et qui se déploie
avec le soutien important des nations européennes (notamment l'engagement du
Royaume Uni et de la France) démontre à nouveau l'impuissance de l'Union (qui
5 Traité de Maastricht, février 1992 (titre V, article J4, in MF Durand, A de Vasconcelos, La PESC ouvre
l’Europe au monde, Paris, Presses de Science Po, 1998.
6 Revue Internationale et Stratégique, PUF, n°41, printemps 2001, Dossier sous la direction de Pascal
Boniface.
7 Benoit Duffort, thèse inédite présentée à la Sorbonne-Nouvelle en 2009 « Les politiques de défenses
françaises et britannique, 1991-2001 ».
17s'est élargie à 15). Alors que l'OTAN vient elle-même de s'élargir à trois membres
européens orientaux (Hongrie, Pologne et République tchèque) l'Union européenne
décide de se doter de nouveaux instruments de gestion des crises et de capacités
opérationnelles pour des conflits de basse intensité.
C’est le sens des déclarations prononcées à l'issue du Sommet de Cologne
organisé par la présidence allemande les 3 et 4 juin 1999. C'est un heureux
compromis à l'issue du Conseil franco-allemand de défense auquel se rallie le
gouvernement de Blair qui a évolué depuis la date tournante des entretiens franco-
britanniques de Saint Malo (4 décembre 1998). Tout ce qui est du ressort de la
défense et est concerné par l'article V du traité de l'alliance atlantique reste du
ressort de l'OTAN. La PESC, la politique étrangère et de sécurité commune, y
compris la gestion des situations de crise, doit pouvoir être réglée par les capacités
militaires européennes qui doivent être identifiées et renforcées. C'est à partir de
Cologne que le Haut représentant de la PESC est désigné et que Javier Solana va
pouvoir prendre ses fonctions.
C'est à partir de la Conférence d'Helsinki (10-11 décembre 1999) qu'est
défini un objectif global (lleadline Goal) précisant les engagements des différents
Etats de l'Union. D'ici à 2003 les Etats européens concernés devraient pouvoir
mettre en place, dans un délai de 60 jours, une force militaire pouvant atteindre au
8total 50 à 60 000 personnes capables d'effectuer les missions de Petersberg.
Les "opérations civilo-militaires" dans les Balkans.
C'est précisément à partir de 2003 que des opérations d'envergure vont être
engagées effectivement dans les Balkans et secondairement en Afrique.
Cette année 2003, qui voit le développement de la guerre en Irak, soutenue
par certains Européens (dont le Royaume-Uni), est marquée de graves divergences
au sein même de l'Union européenne. Mais ces tensions n'affectent pas le processus
d'engagement de l'Union européenne dans les opérations de stabilisation ou même
dans les opérations civilo-militaires plus complexes, notamment en Macédoine dès
2003 (opération Condordia) et en Bosnie Herzégovine en 2004 (opération Althea).
Cette même année 2003 est marquée par une déclaration importante. Le
concept stratégique de l'Union européenne, qui est présenté le 12 décembre 2003 au
Conseil européen de Bruxelles, ici nouvelle stratégie île sécurité de l'Union précise
que l'Union doit être prête à agir avant qu'une crise ne se produise en combinant ses
moyens d'action.
L'opération Concordia (janvier-décembre 2003).
C'est dans le cadre de la supervision de l'accord d'Ohrid (signé en 2001) que
l'Union européenne va prendre en charge son volet militaire.
8 Gnesotto, Nicole (ed) EU Security and Defense Policy. The first five years 1999-2004, Paris, IES-UE
2005 (www iss.Europe.eu) Howorth Jolyon, Security and Defense Policy in the European Union.
Basingtoke, Palgrave Macmillan , 2007.
18Le 17 janvier, le président macédonien, Boris Trajkovski invite
officiellement l'Union à reprendre le Commandement de l'opération "Allied
harmony" jusque là menée par l'OTAN. Le Conseil de Sécurité ayant statué
(résolution 1371), le Conseil européen ayant été lui-même saisi, le 27 janvier 2003
(Action commune de la PESC n°/2003/92) l'opération Concordia peut s'enclencher.
Elle a été rendue possible grâce aux nouveaux dispositifs arrêtés dans le
cadre des Accords "Berlin plus" adoptés en décembre 2002 qui permettent à l'UE
d'accéder aux moyens et capacités de l'OTAN pour des opérations conduites par
l'Union européenne.
L'opération était lancée le 31 mars 2003, sous présidence grecque, la France
jouant le rôle de "nation cadre". Elle était prévue pour six mois mais sera prolongée
finalement jusqu'à la fin de 2003. La France jouait le rôle de nation cadre et
fournissait 50 % de la force de 400 hommes engagés. Le contrôle politique et la
direction stratégique de l'opération étaient assurés par le Comité politique et de
sécurité (COPS). Cette opération permettait de consolider les opérations de police
déjà engagées, de lutter contre le trafic d'armes et d'assurer la sécurité et stabilité de
la région.
L'opération ALTHEA en Bosnie Herzégovine (2004-2007).
Cette deuxième opération était d'une beaucoup plus grande ampleur. Sa
préparation a duré plusieurs mois et s'est également engagée sur la base des Accords
Berlin plus. Après l'approbation du Conseil de sécurité de l'ONU (9 juillet 2004) le
Conseil européen a adopté l'action commune (2004o70. PESC) concernant
l'opération militaire de l'Union européenne en Bosnie Herzégovine.
Les objectifs étaient, dans le contexte des accords de Dayton de 1995, de
créer un climat de sûreté et de sécurité indispensable à la réalisation des tâches
fondamentales prévues dans le plan de la mission du Bureau du Haut Représentant
pour la Bosnie Herzégovine.
Cette mission était prévue pour prendre la relève de l'OTAN, mais restait en
liaison étroite avec l'OTAN' qui gardait un quartier général dans la Zone.
L'opération débutait le 2 décembre 2004. Elle était placée sous le contrôle
des organes politico-militaires de l'UE (Comité politique de sécurité - COPS ;
Conseil Affaires Générales de l'UE et Etat Major de l'UE).
Ses effectifs étaient importants (environ 7000), déployés en trois grands
secteurs placés sous la responsabilité d'une "nation-cadre", l'Allemagne. ALTHEA
avait des fonctions de dissuasion et de sécurité et devait être prête à agir pour assurer
le respect des accords de Dayton. Elle contribuait à assurer des missions de sécurité
grâce à des patrouilles sur le terrain. Elle devait aussi lutter contre la corruption et
les trafics. A plus long terme, elle visait à permettre un rapprochement entre la
Bosnie Herzégovine et l'UE dans la perspective d'une intégration ultérieure dans
l'Union qui exigeait la mise en place d'un État pacifié et stable.
Dans le même temps, l'OTAN maintenait une présence pour faire la liaison
avec le dispositif d'ALTHEA mais aussi poursuivre des objectifs sécuritaires
militaires liés à la réforme des armées bosniaques et à la lutte antiterroriste
internationale.
19Cette opération devait se poursuivre finalement jusqu'à l'automne 2007 date
à laquelle sa présence sera réduite à 2 500 hommes pouvant constituer une force
d'appui en cas de troubles.
Ainsi ces deux opérations civilo-militaires conduites en coordination avec
l'OTAN étaient conduites avec succès et témoignaient de la capacité de l'UE à
9assurer les missions qui lui avaient été confiées.
Conclusion
Le bilan des actions menées par l'Union européenne au titre des Accords de
stabilisation et d'association d'une part, et des opérations civilo-militaires d'autre
part, marquaient, après 2000, la volonté d'un réel engagement des institutions
communautaires. La complémentarité OTAN-Union dans le cas des opérations
civilo-militaires témoignait d'une réelle évolution des mentalités. Certes, en 2009, le
bilan peut présenter des zones d'ombres et la question posée par le statut du Kosovo
reste entière. Cependant le processus d'adhésion à l'Union européenne engagé,
notamment pour la Croatie, témoigne, en dépit de quelques difficultés, de réels
progrès des relations entre les 27 États membres et les candidats à l'Union.
9 Deighton Anne, Bossuat Gérard (ed) The EC/EU a world security actor ? Paris, SOLEB, 2007.
20Nicolas BADALASSI
Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Pôle, centre, périphérie et réseau : permanences et évolutions
Centre, périphérie, pôle, réseau : ces termes figurent en bonne place dans le
vocabulaire des géographes. Il est en effet improbable, voire impossible, d'analyser
un espace et ses enjeux sans mobiliser ces notions. Peu à peu, ces dernières en
arrivent à ne plus demeurer l'apanage de la discipline géographique. La plupart des
sciences humaines les utilisent, à l’instar du concept de pôle, employé et décliné à
tort et à travers notamment depuis la fin du conflit Est-Ouest. On parle de polarité,
de bipolarité, de multipolarité. Souvent, les termes de pôle et de centre sont
confondus plus ou moins délibérément, ce qui ne va pas sans développer une
certaine ambigüité autour d'eux.
1Dans un monde marqué, depuis les années 1980, par la mondialisation , les
notions de centre, périphérie, pôle et réseau apparaissent plus que jamais essentielles
pour expliquer le fonctionnement et la répartition des phénomènes économiques,
politiques ou même religieux de notre planète et donc de l'Europe. Pendant la Guerre
froide, la division du continent européen a pu faciliter l'analyse de l'organisation de
cet espace : on pouvait mettre en évidence un continent coupé en deux parties et
dominé par deux centres, Moscou et Washington, qui, à petite échelle, formaient
deux pôles. Cette explication est en réalité simpliste et largement dépassée : dès les
années 1950-1960, la multipolarisation est en marche du fait de la rupture sino-
soviétique, de l’émergence du tiers monde et de la naissance du mouvement des
2non-alignés . Pourtant, on oppose volontiers l'Europe de la Guerre froide à l'Europe
edu début du XXI siècle : dans les années 1990, nombreux sont les observateurs qui
ont parlé de « fin de l'histoire » ou, en raison de la mondialisation de l'économie, de
« fin de la géographie ». S'il est aujourd'hui clair que l'histoire et la géographie sont
loin d'être devenues obsolètes, on peut tout de même se demander quels sont les
centres et les pôles de l'Europe, et, par conséquent, dans quels réseaux notre
continent s'intègre désormais.
Les quelques lignes qui vont suivre n'ont aucunement la prétention de
répondre à ces questions. Il s'agit avant tout de procéder à une étude sémantique des
termes de centre, périphérie, réseau et pôle, et de voir quelles en sont les origines et
les évolutions.
1 Les géographes parlent de « troisième mondialisation », la première correspondant à l'ère des grandes
e edécouvertes fin XV-début XVI s., et la deuxième caractérisant les années d'industrialisation qui
es'étendent de la deuxième moitié du XIX s. à la Première Guerre mondiale. cf. notamment les travaux
d'Olivier Dollfus et de Laurent Carroué.
2 Cf. Lefler Melvyn, Westad, Odd Arne, The Cambridge History of the Cold War, Vol. I, Origins, 1945-
1962 ; Vol. II, Conflicts and Crises, 1962-1975, Cambridge University Press, 2009.
211. Centre et périphérie
En géométrie, le centre est le point de rencontre des diagonales d'un cercle.
De fait, le centre est un point de convergence mais aussi un point de divergence, de
départ. En géopolitique, on définit le centre comme la zone géographique à partir de
laquelle un Etat ou un ensemble d'Etats exercent leur puissance politique ou
3économique sur l'ensemble du territoire et en direction des voisins . Il importe de
raisonner en termes d'échelles. A l'échelle du monde, il existe trois centres de
décision, ou d'impulsion, essentiels: l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale, le
Japon, soit environ 20 % de la population mondiale. Ces États représentent, au
niveau mondial, 80 % du PNB et de la consommation, 86 % de la capitalisation
boursière, 95 % du marché de la dette, 72 % de l'industrie, 75 % du commerce, 80 %
des services de transport et des Investissements directs à l'étranger (IDE). Ils
concentrent par ailleurs 75 % de la recherche, 80 % de l'enseignement supérieur et
4les emplois les plus qualifiés .
A l'échelle de l'Europe, les centres, ce sont surtout ce que les géographes
appellent les « villes mondiales » : Londres et Paris. Ces villes ont pour particularité
de réunir des fonctions politiques, économiques, financières et culturelles
5exceptionnelles : sièges d'organisations internationales, capitales politiques,
quartiers généraux de sociétés, centres de recherche scientifique, activités
financières et boursières, congrès internationaux, entreprises des médias et de la
culture, proportion d'immigrés ou de milliardaires, organisation des Jeux olympiques
ou même accueil de concerts des Rolling Stones. Toujours à l'échelle européenne, il
existe des régions-centres, en général caractérisées par leur dynamisme économique
: la Bavière, la Catalogne, la Lombardie, l'Ile-de-France.
Il s'agit là des centres de décision. En parallèle, il existe les centres dits
d'intérêts qui, à un moment ou à un autre, focalisent l'attention. Les centres de
décision et les centres d'intérêts peuvent être parfois confondus ; la plupart du temps
ils ne le sont pas. Par exemple, lors de la ratification par référendum du traité de
Lisbonne en 2008, l'Irlande est devenue le centre de l'Europe dans la mesure où
l'avenir de la construction européenne s'y jouait. Pour autant, l'Irlande ne fait pas
partie des grands centres de décision européens. On peut ainsi parler de « semi-
périphérie » : à petite échelle, l’Irlande est intégrée dans l’un des centres du monde,
l’Europe ; mais à l’échelle du continent, elle se situe en marge de celui-ci. Le
Portugal, la Hongrie ou la Finlande entrent également dans cette catégorie dont la
principale caractéristique repose sur l’analyse multiscalaire.
En effet, une fois le centre établi, la notion de périphérie en découle. Elle se
définit, toujours par opposition au centre, comme la zone extérieure à ce dernier ;
3 Cauprade Aymeric, Géopolitique. Constantes et changements dans l'histoire, Paris, Ellipses, 2007, 102.
4 Laurent Carroue, « La mondialisation en débat », La documentation photographique, n° 8037, 2004, 62.
5 Sur cette question, voir l'excellent article de Guy Baudelle, « Villes mondiales, villes globales et city
regions : trois approches de la mondialisation urbaine », in Laurent Carroue dir., La mondialisation, Paris,
CNED-SEDES, 2006, 233-267.
22elle reçoit ou subit l'effort de puissance exercé par le centre. Pour illustrer l'idée
selon laquelle une région l'emporte sur les autres au sein d'un même Etat, François
Thual développe le concept de colonisation interne et prend l'exemple de l'extension
du capitalisme dans les îles britanniques à partir du XVIe s. L'unification par l'Etat
anglais a transformé les trois régions périphériques celtes, l'Ecosse, le pays de Galles
et l'Irlande, en pré-colonies internes, du fait de la division du travail qui assignait à
6ces Celtes, sur le long terme, un statut inférieur .
Evidemment, les centres ne sont pas les mêmes selon les périodes abordées.
7De même, les centres changent de nature. L'historien Marc Ferro donne l'exemple
de Lugdunum entre les IXe et XIVe siècles. Au IXe, un habitant de Lyon se trouve
aussi bien chez lui qu'au sein des élites cultivées de Carthage ou d'Antioche. Au-delà
du Rhin, le monde lui est inconnu : ce sont les Barbares. Cinq siècles plus tard, le
Lyonnais se sent chez lui au Nord à Trèves ou à Magdebourg et non plus en
Méditerranée. Dans les cités schismatiques d’Athènes et de Constantinople ou dans
les villes arabisées comme Alep, il est devenu un étranger. Le centre a changé.
2. Pôle
Le terme de pôle vient du latin polus,i et signifie le nord ou le ciel. En
sciences physiques, un pôle est toujours opposé à un autre. D'emblée, il faut retenir
l'idée qu'un pôle n'existe que par rapport à un autre pôle. Les deux pôles sont
équivalents et exercent une concurrence l'un envers l'autre. En histoire, le terme
n'apparaît véritablement qu'après la Seconde Guerre Mondiale pour désigner
l'opposition entre l'Est et l'Ouest. La polarisation se veut alors avant tout
idéologique. On parle de bipolarisation, ce qui apparaît comme un pléonasme car il
y a déjà l'idée de dualité dans la notion de polarité. Dans le terme de pôle, l'idée
d'équilibre est omniprésente : si l'un des deux pôles s'effondre, celui qui reste n'en
est plus un mais devient un centre. Ainsi, le vocabulaire des relations internationales
développé pendant la Guerre froide insiste bien sur cette notion d'équilibre : par
exemple, on parle d' « équilibre de la terreur ». On retrouve donc l'idée
d'équivalence, ici en termes de puissance nucléaire et idéologique. Finalement, un
glissement sémantique s'opère peu à peu pendant les années 1945-1990 pour définir
le pôle comme un ensemble d'entités fonctionnant sur un même modèle, une même
structure. Cet aspect de la définition l'emporte sur la notion de dualité : voilà
pourquoi on parle désormais de multipolarité. Ainsi, aujourd'hui, est surtout employé
le terme de « pôle régional » : il s'agit de qualifier surtout le phénomène de
regroupement régional comme par exemple l'Union européenne ou le Mercosur. Les
pôles régionaux se caractérisent par un fort degré d'intégration économique.
Pour récapituler, à la base, un pôle suppose : une dualité, une concurrence,
un équilibre, une cohérence structurelle à l'intérieur de chaque pôle. De fait, avant la
deuxième moitié du XXe siècle, le monde ne connaît pas de polarisation aussi
marquée : jamais jusqu'en 1945 le monde n'avait été divisé en deux camps aussi bien
6 Cité dans Chauprade Aymeric, op.cit., 104.
7 Ferro Marc, préface à L.Febvre, L'Europe, genèse d'une civilisation, Paris, Perrin, 1999, 11.
23distincts. Pour illustrer cela, voici un contre-exemple : au IXe s., l'empire carolingien
et l'empire byzantin se partagent l'Europe. Pour autant, on ne peut parler de
polarisation car, d'une part, ces deux empires ne sont pas en opposition permanente –
ainsi en témoignent les mariages princiers de l'époque – et, d'autre part, ils sont
concurrencés par d'autres pouvoirs, certes de nature différente, mais aussi puissants
que les pouvoirs impériaux – le pape surtout.
3. Réseau.
Un réseau est la mise en relation de différents points dont la structure peut
ne pas être identique. En d'autres termes, la coopération l'emporte sur la
hiérarchisation. Les premiers réseaux efficaces sont des réseaux économiques et
commerciaux, mais toujours issus d'une volonté politique. C'est le cas de la guilde
hanséatique, association des cités marchandes de la Baltique et de la mer du Nord du
XIIe au XVIIe siècles. Au départ, elle est constituée par les marchands de Lübeck,
Hambourg et Cologne puis, au XIVe siècle, ce sont soixante-dix à quatre-vingt villes
qui en forment le noyau actif. Ici, c'est le pouvoir de la cité qui décide de l'adhésion
à la guilde.
A la Renaissance, les villes forment un réseau culturel où s'échangent idées,
ouvrages, professeurs, étudiants. Il suffit de regarder les voyages d'Erasme pour se
rendre compte de la richesse de cette coopération culturelle : celui-ci parcourt
l'Europe en passant par Cambridge, Londres, Anvers, Fribourg, Paris, Venise,
Bologne, Florence, Sienne, Rome.
Parmi les réseaux purement politiques, citons le Komintern dont les partis
communistes d'Europe et d'Asie forment le tissu afin, selon la volonté de Staline, de
défendre les intérêts de l'URSS.
Aujourd'hui, grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la
communication (NTIC), les réseaux sont au cœur du système-monde. La
mondialisation entraîne la mise en contact de territoires qui peuvent être très
éloignés spatialement les uns des autres mais associés d'un point de vue fonctionnel
soit parce qu'ils se complètent, soit parce qu'ils font partie du même système. Dans
le premier cas, on pense aux pays fournisseurs de matières premières ou de main
d'œuvre à bas coûts salariaux. Dans le second cas, on peut citer les grandes places
financières : du fait des NTIC, la diffusion de l'information est devenue une source
essentielle de profits spéculatifs. Ces profits sont réalisés grâce au différentiel entre
taux de change et prix des produits à différents endroits de la planète, donc par le
décalage entre fuseaux horaires.
Ainsi, selon le géographe Laurent Carroué, on assiste à la superposition de
deux systèmes : « à une distance métrique planétaire homogène qui demeure s'ajoute
une distance systémique. Celle-ci repose sur la modernisation, la densification et
l'intégration inégales de multiples réseaux qui relient des pôles ou régions
fonctionnellement associées. Ainsi, 85 % des flux financiers mondiaux sont gérés
par seulement vingt places boursières interconnectées et vingt-cinq aéroports
248polarisent 67 % du trafic aérien mondial de passagers. » Il reste que la notion de
réseau rejoint directement la problématique centre-périphérie : nombre d'espaces
demeurent traversés sans être des nœuds formés par les réseaux. La mobilité accrue
des capitaux, produits, activités et informations ne signifie pas que la mondialisation
intègre de façon homogène les hommes et les territoires. Elle développe un
phénomène de concentration du pouvoir, des ressources, des espaces de production
et d'emploi, etc. Cela crée des polarisations et des ségrégations sans précédent.
La notion de réseau rejoint celle de pôle régional. En effet, le passage à une
économie-monde de plus en plus intégrée oblige les États à trouver de nouveaux
moyens d'intégration et de stabilisation de leurs espaces régionaux. C'est par le
développement poussé d'une coopération économique interétatique que naissent des
pôles régionaux. La mise en réseau est à la base même de la régionalisation. Elle se
traduit de manière concrète par la multiplication des accords régionaux et des
organisations régionales. L'Union européenne est l'union économique la plus
intégrée qui soit.
Une fois posées les définitions de ces quelques termes, il devient plus aisé
d'aborder les enjeux de sécurité en Europe. Néanmoins, les explications proposées
ici sont le fruit de premières considérations, préalables aux nouveaux éclairages
fournis par l’ensemble des travaux issus de la réflexion paneuropéenne sur les
notions de centre et périphérie.
8 Laurent Carroue, « La mondialisation en débat », La documentation photographique, n° 8037, 2004, 11.
25á
á
Kinga ARCHUTOWSKA
Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3




Enjeux de sécurité et problématique centre-périphérie.
Le rôle des acteurs polonais à la sortie de Guerre Froide
1989-1999


« Le plus important pour la Pologne c’est la sécurité»
Bronis aw Geremek, Conseil Nord-atlantique,
Bruxelles, 15 décembre 1999


Les défis de sécurité de la Pologne après la chute du mur de Berlin
Au début de mon discours je souhaiterai souligner l’expérience spécifique
et douloureuse de la Pologne dans l’histoire. La question de sa sécurité reste une
equestion fragile. La Pologne, une des grandes monarchies de la fin du XVIII siècle
a disparu pour cent vingt trois ans de la carte politique de l’Europe jusqu’à 1918.
Après la seconde guerre mondiale, elle reste sous protectorat soviétique
pendant quarante ans. L’année 1989 a apporté la liberté et la souveraineté. Pourtant
le manque de sécurité est resté. Nous n’avons pas cherché un nouveau protectorat
mais les garanties de notre sécurité. Ceci était d’autant plus difficile, que nous avons
gardé dans nos mémoires les systèmes totalitaires et ses conséquences.
De plus, comme le soulignait souvent Bronis aw Geremek, nous sommes
un « peuple fier » et nous revendiquons que « rien ne se décidera sur nous sans
nous » !
Suite à l’effondrement du bloc communiste, les pays satellites de Moscou
ont perdu leur stabilité et donc leur sécurité. Ils se sont retrouvés dans une nouvelle
réalité : la liberté et la souveraineté.
Le début des années quatre-vingt-dix a apporté de grands défis dans le
domaine de la sécurité et de la défense pour les jeunes démocraties de l’Europe
Centrale. La Pologne, comme les autres pays de la région, a été obligée d’orienter
ses propres choix. Les changements définissaient leur position sur la scène
internationale.
Les années 1991-1999 étaient une période de recherche intensive visant à
donner des bases solides à la sécurité de la Pologne.
Au début des années quatre-vingt-dix les pays d’Occident gardaient
beaucoup de distance face aux transitions dans cette partie de l’Europe. Il ne faut pas
oublier que l’Union soviétique existait toujours et que ses armées stationnaient sur
27

(
á

(
*

á
(
les territoires des pays d’Europe centrale et orientale, nommés aujourd’hui les
PECO.
Les conditions internationales de la sécurité en Pologne
En 1989 le système communiste en Europe centrale et orientale s’est
1effondré. La nouvelle politique de sécurité de la Pologne avait pour objectif :
- d’assurer la souveraineté,
- de sortir la Pologne de la « zone grise »,
- d’augmenter la position sur la scène internationale.
Ces buts devaient être réalisés par une intensification des liens politiques,
économiques et culturels avec l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis ; par
l’intégration avec les organisations occidentales de caractères militaires, politiques
et économiques, par la normalisation des relations avec la Russie ainsi que par le
développement des relations bilatérales et multilatérales.
La Pologne s’est retrouvée dans une nouvelle situation politique et
géopolitique, ce qui apporta des implications importantes pour sa sécurité. Jusqu’en
1989, la Pologne avait seulement trois pays voisins : l’Allemagne de l’Est, l’Union
soviétique et la Tchécoslovaquie. Cependant, en 1993 il y en avait sept :
l’Allemagne unie, la République tchèque, la Slovaquie, l’Ukraine, la Biélorussie, la
2Lituanie et la Russie.
Les relations avec la Russie
Au début des années quatre-vingt-dix Moscou essayait de limiter les
tendances démocratiques dans ses anciens pays-satellites. La nouveauté dans la
politique de Moscou vis-à-vis des PECO était l’abandon de la menace militaire.
Cependant la présence de l’armée soviétique sur le territoire de ces pays limitait leur
3intégration avec l’Occident. Les relations avec la Russie se caractérisaient par le
manque de stabilité et de prévoyance. Les questions importantes à régler étaient :
- la protection des minorités polonaises en Russie,

- la restitution des biens volés,

- les « taches blanches » de l’histoire commune.



1 Ryszard Kuniar, Krzysztof Szczepanik, Politique des Affaires Etrangères de la Pologne 1989-2002
(Polityka zagraniczna RP 1989-2002), Askon, Varsovie 2002, 51.
2 Jan Sta czyk, Evolutions des puissances internationals en Europe (Przeobraenia mi dzynarodowego
ukadu si w Europie), IS PAN, Varovie 1999, 68.
3 Ryszard Kuniar, Evolution des conditions internationales de la politique des affaires estrangères en
Pologne après 1989 (Ewolucja midzynarodowych uwarunkowa polskiej polityki zagranicznej po 1989
roku) ; [dans:] Ryszard Kuniar, Krzysztof Szczepanik, Politique des Affaires Etrangères de la Pologne
1989-2002 (Polityka zagraniczna RP 1989-2002), Askon, Varsovie 2002, 55-56.
28
(
(
Les relations avec la Lituanie
L’œuvre majeure de la littérature polonaise, « Pan Tadeusz » d’Adam
Mickiewicz, commence par ce vers « Lituanie, o ma patrie… ». La Pologne s’y
intéresse parce que ces territoires ont été polonais et les populations d’origine
polonaise y habitent toujours.
Pourtant, dans les années quatre-vingt-dix les relations entre la Pologne et
la Lituanie se caractérisaient par un manque de confiance. Ce manque de confiance
est la conséquence de l’histoire de ces deux pays et notamment du problème des
minorités polonaises en Lituanie. Malgré les efforts de Varsovie afin d’établir les
relations diplomatiques avec son voisin et le soutien du gouvernement polonais pour
4les transformations en Lituanie, les contacts restaient limités.
Les relations avec l’Ukraine
L’apparition de l’Ukraine indépendante a été très importante pour la
situation géopolitique en Europe de l’Est. La souveraineté d’un grand Etat de
quarante six millions d’habitants, qui faisait partie des pièces importantes de la
stratégie géopolitique de l’URSS, était le point qui empêchait la renaissance de la
puissance soviétique. La Pologne souhaitait et attachait beaucoup d’importance à
garder de très bonnes relations de voisinage avec l’Ukraine. Pour preuve dès 1992
5nous avons signé avec l’Ukraine le Traité de bon voisinage.
La réunification de l’Allemagne
La réunification de l’Allemagne artificiellement divisée a fortement fait
apparaître une nouvelle situation géopolitique aussi bien pour l’Ouest que pour les
pays d’Europe centrale.
Cette nouvelle situation, avec un voisin à l’Ouest, unifié, et cherchant ses
propres marques, créant une nouvelle politique a impliqué de grands défis pour la
politique des affaires étrangères de la Pologne.
Du point de vue polonais, la question principale au départ était la frontière
sur les rivières Odra et Nysa, car la position de l’Allemagne n’était pas claire. Le 14
novembre 1990 le « Traité entre la Pologne et l’Allemagne sur les frontières
6communes » a été signé à Varsovie. En effet, toutes les craintes ont disparu et les
deux pays se sont retrouvés devant une chance de commencer cette nouvelle période
dans leurs relations. Le 17 juin 1991 le « Traité de bonne voisinage » a été signé à
7Bonn.
Le partage de la Tchécoslovaquie
erLe 1 janvier 1993 a eu lieu le partage de la Tchécoslovaquie et la création
8de deux états : de la République tchèque et de la Slovaquie. Cela n’a pas eu de

4 Ibidem, 52.
5 Ryszard Kuniar, „Security policy in polish foreign policy”, [dans:] Ryszard Ku niar Poland’s Security
Policy 1989-2000, Wydawnictwo Naukowe Scholar, Varsovie 2001, 52-53.
6 Les Documents 1992 Nr. 2, (Zbiór dokumentów), 26-29.
7 Ibidem, 30-53.
8 Jan Sta czyk, Evolutions des puissances internationales en Europe..., op.cit., 194.
29 á

á
(
á
conséquences négatives pour la Pologne. Au contraire les relations dans le domaine
politique, militaire, social et économique ont évolué et sont devenues plus
9efficaces.
La coopération avec les Etats-Unis
Bien que n’ayant pas de frontières avec les Etats-Unis, la Pologne a
toujours considéré la gestion de ses relations avec les Etats-Unis comme
primordiales au terme de sécurité. En 1991 les Etats-Unis ont prononcé dans une
déclaration politique, qu’ils s’engagaient dans la sécurité de la Pologne. Selon la
diplomatie polonaise, ceci garantissait sa sécurité et sa stabilité.
Les relations bilatérales avec les pays d’Europe de l’Ouest
La Pologne a signé les traités avec la France, L’Espagne, l’Italie ainsi que a
ratifié le concordat.
Les principales théories sur la construction de la future sécurité de la
Pologne après 1989
Dans le débat national en Pologne les différentes théories sur la
construction de la future sécurité de notre pays ont apparu.
La sécurité nationale fondée sur les liens avec l’Union soviétique
Des élites politiques issues du parti communiste se prononçaient pour cette
proposition. D’après cette théorie, le Pacte de Varsovie garantissait la sécurité pour
la Pologne. Les bonnes relations avec Moscou étaient nécessaires pour assurer la
10sécurité dans une nouvelle situation géopolitique.
La sécurité par la neutralité
Selon cette conception « la neutralité militaire au cœur d’Europe » serait la
meilleure solution. La Pologne devrait devenir le médiateur entre l’Est et l’Ouest.
L’Europe centrale constituerait une « zone tampon » entre l’Alliance atlantique et
11l‘URSS.
La sécurité nationale fondée sur la « Conférence sur la sécurité et la
coopération en Europe » (CSCE)
Cette conception n’avait pas beaucoup de succès. Cependant la diplomatie
polonaise soulignait que cette organisation a un rôle prépondérant dans la
12construction de la sécurité européenne.


9 Franciszek Go á
biowski, Les relations tchéco-polonais (Stosunki polsko-czechosowackie); [dans:]
L’Annuaire de la Politique des Affaires Etrangères 1992 (Rocznik Polskiej Polityki Zagranicznej 1992),
Wydawnictwo MSZ, Varsovie 1994, 128.
10 Ryszard Kuniar, Security policy in…, op.cit., 38-40.
11 Ibidem, 40-41.
12 Wadys aw Multan, Visions de la sécurité européenne (Wizje bezpiecze stwa europejskiego), Elipsa,
Varsovie 1997, 236.
30

(

(
á

L’adhésion potentielle de la Pologne dans les structures de la sécurité
européenne
L’Occident a proposé deux conceptions :
- La première prévoyait l’adhésion potentielle de la Pologne dans les
structures de la sécurité européenne : dans l’Union Européenne Occidentale (UEO)
13 et depuis Maastricht – dans la Politique européenne de sécurité commune (PESC).
- La deuxième proposition de l’Occident prévoyait l’entrée à l’Organisation
du Traité de l’Atlantique Nord.
La dissolution du Pacte de Varsovie
Les pays membres du Pacte de Varsovie ont commencé à réduire les
dépendances formelles. En 1991 Krzysztof Skubiszewski a déclaré que le Pacte ne
convenait plus à la récente situation en Europe et les pays membres devraient
14 ers’engager dans la création de la sécurité dans le cadre de la CSCE. Le 1 juillet
1991 à Prague, le Pacte de Varsovie a été formellement dissout.

La création du Groupe de Visegrád, du Conseil des Etats baltes et de la
Pentagonale
Le Groupe de Visegrád
La Pologne était l’un des initiateurs et des bénéficiaires du processus de
création des liens sub-régionales en Europe centrale. Le Groupe de Visegrád est
apparu comme l’association des pays d’Europe centrale et orientale la plus
avantageuse qui a réuni les PECO les plus développés.Il a été créé en 1991 par
15Vaclav Havel, József Antal et Lech Wa sa.
Néanmoins, dès le début de cette coopération les différents intérêts de ces
trois pays ont été assez visibles. En Hongrie et en Tchécoslovaquie les élites
craignaient que Visegrád puisse devenir un obstacle à l’intégration européenne. De
plus, face à l’unification de l’Allemagne, ces pays ne voulaient pas être mêlés au
16problème de la frontière entre la Pologne et l’Allemagne.
Le Conseil des Etats baltes et la Pentagonale
Le Conseil des Etats baltes et la Pentagonale sont les organisations sub-
17régionales de caractère plus vaste.

13 Jan Prystron, Problèmes de la sécurité dans la politique des affaires estrangères de la Pologne
(Problemy bezpiecze stwa w polityce zagranicznej Polski), [dans:] Politique des Affaires Etrangères
1991, Wydawnictwo MSZ, Varsovie 1991, 35.
14 Le discours de Krzysztof Skubiszewski, Les Documents 1992, Nr. 1, op.cit., 218-219.
15 Les Documents 1992, op. cit., 234-238.
16 Ryszard Ziba, Pologne entre la mer baltique et adriatique (Polska w strefie midzy Ba tykiem a
Adriatykiem), [dans:] Ryszard Kuniar (dir.) Monde après la transformation. Environnement international
de la Pologne dans les années quatre-vingt-dix (rodowisko midzynarodowe Polski lat
dziewi
üdziesi tych), Elipsa, Varsovie 1992, 99.
17 Ryszard Kuniar, Security policy..., op. cit., 26-31.
31
á


A l’époque, le potentiel militaire de la Pologne était très faible. Ainsi la
diplomatie polonaise était responsable d’assurer la sécurité du pays. Elle signait des
accords de voisinage, intervenait pour consolider l’Europe centrale et cherchait à
faciliter le chemin vers l’intégration européenne.

La Pologne et le deuxième pilier de l’Union européenne – La Politique
étrangère et de Sécurité commune
L’Accord d’association entre la Pologne et l’Union européenne (16
décembre 1991)
Le 16 décembre 1991, l’accord d’association a été signé entre la Pologne et
l’Union européenne. C’était une base de la coopération entre ces deux partenaires.
L’objectif de l’accord est de définir les instruments, les règles et les
objectifs généraux de cette coopération.
Les mémorandums du Groupe de Visegrád et la réponse de la Commission
européenne (juin 1993 - février 1994)
Le Groupe de Visegrád a adressé deux mémorandums à la Commission
européenne. Le premier soulignait le besoin de créer une « zone politique
européenne » qui renforcerait le dialogue politique. En réponse, la Commission
européenne a constaté que l’Accord d’association était la base du dialogue politique
entre la Communauté et le Groupe de Visegraá, également dans le domaine de la
PESC.
Dans le deuxième mémorandum, les pays de Visegrád demandaient une
formalisation des relations. En guise de réponse, la Commission a suggéré les
modifications de certaines formes du dialogue commun.
Le dialogue entre la Pologne et l’Union européenne sur la Politique
étrangère et de Sécurité commune (1995-1998)
Pendant plusieurs années la diplomatie polonaise soulignait l’importance de
la PESC pour la Pologne. Elle attachait beaucoup d’espoir à ce domaine. La
coopération de la Pologne avec l’UE dans ce domaine avait pour objectif d’établir
des liens privilégiés entre deux partenaires.
La création de la Conférence européenne (1998)
En 1998 l’UE a crée une Conférence européenne – le forum du dialogue
politique dans les domaines des affaires étrangères, de la sécurité, de la justice, des
18affaires intérieures, de l’économie et de la coopération régionale.



18 Marcin Popowski, Relation entre la Pologne et Union européenne (Stosunki Polski z Uni Europejsk),
[dans:] L’Annuaire de la Politique des Affaires Etrangères 1999 (Rocznik Polskiej Polityki Zagranicznej
1999), Varsovie 1999, 66.
32 Le sommet de l’Union européenne à Cologne (juin 1999)
La diplomatie polonaise a changé sa position envers la PESC depuis le
sommet de l’Union européenne en juin 1999 à Cologne.
Ainsi on note deux faits marquants :
- Le 12 mars 1999, la Pologne est entrée dans l’OTAN,
- Le 23 mars 1999 la Pologne est devenue membre associé de l’UEO.
Durant ce sommet, les pays membres ont décidé que les pays qui n’étaient
pas encore membres pourraient bientôt participer aux travaux sur la PESC.

Les relations entre la Pologne et l’Organisation du Traité de
l’Atlantique Nord
L’adhésion à l‘OTAN était pour la Pologne l’objectif le plus important de
la politique des affaires étrangères.
La diplomatie polonaise s’activait à différents niveaux afin de montrer sa
volonté d’entrer dans l’OTAN. Varsovie développait ses relations avec les Etats-
Unis et cherchait le soutien auprès des membres européens de l’Alliance. Pour ce
faire elle cherchait à entretenir de bons contacts avec la Russie pour que celle-ci ne
s’oppose pas à son adhésion.
Le dialogue entre la Pologne et l’organisation du Traité du Nord-
Atlantique (mars 1990-1993)
Le 21 mars 1990 pendant la visite de Krzysztof Skubiszewski, la Pologne
entreprend des relations officielles avec l’OTAN.
Pendant le Sommet de Londres (5-6 juillet 1990) l’OTAN déclare ses
bonnes intentions envers l’Est.
Le 9 août 1993 le Bureau de la Coopération a été créé à l’Ambassade de
Pologne à Bruxelles.
Le sommet de Copenhague (6-7 juin 1991) – Conseil du Nord-Atlantique
(NAC) – la déclaration « Partenariat avec les Pays de l’Europe Centrale et
Orientale »
Création du Conseil Nord-Atlantique (NAC) et de la déclaration du
« Partenariat avec les PECO » qui affirme que la sécurité des membres européens
de l’OTAN est liée strictement avec la sécurité des autres pays en Europe. Le
Conseil a déclaré la volonté d’intensifier les relations avec PECO.
Le sommet de Rome (7-8 novembre 1991)
Après l’effondrement du Pacte de Varsovie, ce sommet définit « La
nouvelle conception stratégique de l’OTAN » qui d’or et déjà jouera un rôle
fondamental dans la construction d’un nouvel ordre de la paix en Europe.
33 á
á
Le sommet de Bruxelles – la ratification du « Partenariat pour la paix »
(10-11 janvier 1994)
Le Partenariat pour la paix a été ratifié à Bruxelles le 10 janvier 1994.
Ces objectifs étaient :
- d’élargir et intensifier la coopération politique et militaire en Europe,
- de renforcer la stabilité, réduire le danger pour la paix et créer les forts
liaisons.
En réalité ce partenariat avait pour but de retarder la décision d’adhésion de
ces pays dans l’OTAN. En même temps, les pays membre du Pacte ont souligné que
l’OTAN reste une organisation ouverte. La Pologne a signé en juin 1994 le
« Programme individuel du partenariat ».
« L’Étude sur l’élargissement de l’OTAN » (28 septembre 1995)
Cette « Étude sur l’élargissement de l’OTAN » présentait les objectifs et les
conditions de l’adhésion des nouveaux pays.
En réponse Varsovie présente en avril 1996 le « Programme sur
l’élargissement de l’OTAN » qui résume la participation de la Pologne dans les
missions internationales de paix. Il évoque également les arguments pour ent de l’OTAN, la vision de l’Alliance élargie et de l’architecture
européenne.
Le sommet de Madrid – « Déclaration de Madrid » (8-9 juillet 1997)
Pendant ce somment a été signée la « Déclaration de Madrid ». La Pologne,
la Hongrie et la République tchèque sont invitées à ouvrir les négociations avec
l’Alliance.
Les négociations des protocoles d’adhésion (septembre-décembre 1997)
Le 14 novembre 1997 Bronisaw Geremek, le ministre des affaires
étrangers, déclare la préparation de la Pologne à l’adhésion. Les pays candidats
signent les protocoles d’accession le 16 décembre 1997. De plus le Conseil Nord-
Atlantique décide que les pays candidats peuvent participer aux réunions du Conseil
de la planification de la défense.
La ratification et l’adhésion à l’Organisation du Traité d’Atlantique Nord
(le 12 mars 1999.
Le 12 mars 1999 Bronis aw Geremek a dit : « Pour le peuple polonais la
guerre froide se termine au moment de l’entrée de la Pologne dans l’OTAN ».
Roland Asmus a déclaré que « cette adhésion de la Pologne, de la Hongrie
et de la République tchèque soutient l’intégration de l’Europe centrale et orientale
avec l’Occident ».

34 á
á


(
(
á
á
á
(





*
(

á

Conclusions
Grâce à la coopération des organes et des institutions nationaux ainsi qu’à
l’engagement personnel des diplomates et hommes politiques comme Lech Wa sa,
Krzysztof Skubiszewski et Bronis aw Geremek, pendant les dix premières années
après la chute du mur de Berlin, la Pologne a réussi à renforcer sa sécurité en faisant
le choix de l’ouverture sur l’Occident, tout en essayant de garder de bonnes relations
avec ces voisins, et notamment avec la Russie.
Le gouvernement polonais menait une politique très active et systématique
envers l’Union européenne dans le domaine de la PESC durant les années quatre-
vingt-dix.
Nos relations avec l’Est constitue une sorte de patrimoine que nous
apportons dans l’UE. Le développement de la dimension l’Est dans le cadre de l’UE
est très important pour notre pays.
On ne peut pas considérer la participation à l’OTAN et à la PESC comme
l’aboutissement de la politique visant à stabiliser la stratégie de notre pays. De
même, si elles constituent des points essentiels dans cette stratégie, nous n’oublions
pas que, comme l’a déjà montré notre histoire, nous devons compter toujours sur
nous mêmes.

Bibliographie
Ouvrages en polonais
Ryszard Ku niar, Krzysztof Szczepanik, Politique des Affaires Etrangères de la
Pologne 1989-2002 (Polityka zagraniczna RP 1989-2002), Askon, Varsovie 2002.
Ryszard Ku niar, Evolution des conditions internationales de la politique des
affaires estrangères en Pologne après 1989 (Ewolucja mi dzynarodowych
uwarunkowa polskiej polityki zagranicznej po 1989 roku); [dans:] Ryszard
Ku niar, Krzysztof Szczepanik, Politique des Affaires Etrangères de la Pologne
1989-2002 (Polityka zagraniczna RP 1989-2002), Askon, Varsovie 2002.
W adysaw Multan, Visions de la sécurité européenne (Wizje bezpecze stwa
europejksiego), Elipsa, Varsovie 1997.
Jan Prystron, Problèmes de la sécurité dans la politique des affaires estrangères de la
Pologne (Problemy bezpiecze stwa w polityce zagranicznej Polski), [dans:]
Politique des Affaires Etrangères 1991, Wydawnictwo MSZ, Varsovie 1991.
Jan Sta czyk, Evolutions des puissances internationales en Europe (Przeobra enia
mi dzynarodowego uk adu si w Europie), IS PAN, Varsovie 1999.
Ryszard Zi ba, Pologne entre la mer baltique et adriatique (Polska w strefie mi dzy
Batykiem a Adriatykiem), [dans:] Ryszard Ku niar (dir.) Monde après la
transformation. Environnement international de la Pologne dans les années quatre-
vingt-dix ( rodowisko mi dzynarodowe Polski lat dziewidziesi tych), Elipsa,
Varsovie 1992.
35

ü
á
(
(


á
Ouvrages en anglais
Ryszard Ku niar, „Security policy in polish foreign policy”, [dans:] Ryszard
Ku niar Poland’s Security Policy 1989-2000, Wydawnictwo Naukowe Scholar,
Varsovie 2001.
Sources
Franciszek Go biowski, Les relations tchéco-polonais (Stosunki polsko-
czechos owackie); [dans:] Annuaire de la Politique des Affaires Etrangères 1992
(Rocznik Polskiej Polityki Zagranicznej 1992), Wydawnictwo MSZ, Varsovie 1994.
Marcin Popowski, Relation entre la Pologne et Union européenne (Stosunki Polski z
Uni Europejsk ), [dans:] Annuaire de la Politique des Affaires Etrangères 1999
(Rocznik Polskiej Polityki Zagranicznej 1999), Varsovie 1999.
Les Documents 1992 Nr. 2, (Zbiór dokumentów)
Le discours de Krzysztof Skubiszewski, Les Documents 1992, Nr. 1
Rapports et sources en ligne
P. Cornush, EU and NATO : Cooperation or Competition ?, Bruxelles, European
Parliament – Briefing Paper, 2006, disponible à l’adresse.
http://europarl.europa.eu/meetdocs/2004_2009/documents/dv/eunatorelations_/eunat
orelations_en.pdf.
Q. Perret, Questions d’Europe Nr. 47 : L’OTAN et l’avenir de la sécurité
européenne, Paris, Fondation Robert Schuman, 2006, disponible à l’adresse :
http://www.robert-schuman.org/question_europe.php?num=qe-47

Autres sources de référence en ligne
Site géopolitique http://www.diploweb.com/
Site portail de l’Union européenne http://www.europa.eu.int
Revue de l’OTAN : http://www.nato.int.docu.revue.htm
Global security : http://globalsecurity.org
Institut européen d’études de sécurité: http://www.iss-eu.org
Institut de relations internationales et stratégiques : http://www.iris-france.org/
Site de l’OTAN : http://www.nato.int



36
á
Nicolas BADALASSI
Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3
Être un centre ou ne pas être.
L’exemple de la France du général De Gaulle

L’une des conséquences majeures de la Seconde Guerre mondiale est le
déplacement des centres de décision depuis les capitales européennes vers Moscou
et Washington. Alors que, pendant l’entre-deux-guerres encore, la vie internationale
était guidée depuis Londres, Paris, Berlin et Rome et que les États-Unis refusaient
d’assumer leur nouveau rôle de grande puissance, l’Europe de l’après-guerre a perdu
tout son crédit. De centre d’impulsion avant la guerre, l’Europe ne demeure qu’un
centre d’intérêt après la guerre. Car, en effet, si sa marge de manœuvre en matière de
décision internationale se voit diminuée, le « vieux continent » reste l’enjeu majeur
de la période qui s’ouvre. Il subit de plein fouet le jeu d’influences naissant de
l’Union soviétique et des États-Unis. A plus grande échelle, c’est l’Allemagne qui
reste la préoccupation centrale des deux Grands, comme des autres Européens.

Parmi ces derniers, la France accède, grâce à l’appui de Winston Churchill
au général De Gaulle, au statut de puissance occupante de l’ancien Reich défait et se
voit ainsi attribuer une zone d’occupation en Allemagne et à Berlin. Il s’agit pour le
Premier ministre britannique d’éviter que son pays ne se retrouve seul en Europe
face aux Soviétiques une fois que les Américains auront retiré leurs troupes, comme
le président Roosevelt l’indique à Staline en marge de la conférence de Yalta en
février 1945. Après une difficile entrée en Guerre froide, la France de la Quatrième
République s’ancre fermement à l’Ouest, jouant un rôle moteur dans la création de
l’Alliance atlantique et dans les débuts de la construction européenne. Pendant les
années 1950, les gouvernements français successifs défendent ardemment l’idée
d’une Europe unie face aux premières velléités soviétiques de consécration de la
division du continent : de fait, ils rejettent un à un les projets de Moscou visant à
instaurer une sécurité européenne à travers la neutralisation de l’Europe centrale.
Reste que, minée par les conflits coloniaux auxquels elle doit faire face, la France
dispose d’une marge de manœuvre relativement restreinte sur la scène
internationale.
Néanmoins, les conceptions françaises en matière de relations Est-Ouest
mais aussi Ouest-Ouest évoluent dans la deuxième moitié de la décennie et prennent
un tour nouveau avec le retour au pouvoir du général De Gaulle à partir de 1958.
Après avoir mis un terme à la guerre d’Algérie et soutenu fermement le président
Kennedy pendant la crise de Cuba, le fondateur de la Cinquième République
commence à développer une politique Est-Ouest originale qui atteint son apogée en
1966.



37 I - 1958-1962

1. Le dessein gaullien.

Dès son retour au pouvoir en 1958, De Gaulle cherche à lutter contre le
déclin français issu de la Seconde Guerre mondiale et entretenu par le partage de
l’Europe entre les deux super grands. La politique de grandeur qu’il envisage dès
1958 se fonde sur une réorganisation des relations de la France avec Moscou, Bonn
et Washington et dérive de plusieurs considérations. D’abord, il reste nécessaire
pour la France de contrôler l’Allemagne et le problème allemand. Dans un message
à l’ambassadeur soviétique Vinogradov, De Gaulle explique, le 25 janvier 1965, que
la réunification de l’Allemagne est « une question essentiellement européenne, c’est-
à-dire une question qui ne saurait être tranchée sans l’accord de l’Europe
Occidentale et de l’Union Soviétique. Si cet accord fait défaut, il est vrai que le
1problème ne comporte pas de solution. » Selon le général, l’URSS est le seul pays
capable d’aider la France à contrôler le problème allemand. La deuxième
considération concerne le rôle que De Gaulle alloue aux États-nations. Il les perçoit
comme les piliers du système international, au-delà même des idéologies qui les
2divisent, et comme les dépositaires de l’histoire, de la civilisation et du progrès . La
troisième considération relève de la volonté gaullienne de restaurer l’unité de
l’Europe. Le général dit ainsi clairement à Khrouchtchev son désir de « voir se lever
le rideau de fer qui sépare de [la France] les nations de l’Europe centrale et
3balkanique dont elle est l’amie et l’alliée naturelle. » Ces trois idées sont clairement
mises en relation lors d’un entretien du chef de l’État avec Alain Peyrefitte en mai
1962 :

« Tant que nous restons dans le système des blocs, de deux choses l’une.
Ou bien les États-Unis et la Russie se battent, et nous sommes condamnés à mort ;
ou ils s’entendent, et nous sommes condamnés à l’effacement. Supposons qu’ils
tombent d’accord pour neutraliser l’Allemagne : nous sommes incapables de résister
aux Russes, nous devenons leur jouet. Tant que les Russes et les Américains restent
4en tête à tête, il n’y a pas d’autre issue que leur conflit, ou leur condominium. »

L’une des priorités gaulliennes consiste à réviser l’Alliance atlantique en
reconsidérant l’intégration à l’OTAN. Cela donnerait davantage d’indépendance aux
Européens vis-à-vis des États-Unis et permettrait à la France de lancer une nouvelle
politique de détente à l’égard de Moscou. En parallèle, une diminution des tensions
amoindrirait la dépendance des pays de l’Est à l’URSS. L’Allemagne, au moyen
d’une coopération avec la France, devrait accepter ses frontières telles qu’elles ont
été fixées à Potsdam et devrait donner des garanties de sécurité à ses voisins

1 Archives MAE. Europe 1961-1965, URSS, carton 1931.
2 Georges-Henri SOUTOU, « De Gaulle’s France and the Soviet Union from Conflict to Détente » in
Wilfried LOTH (eds.), Europe, Cold War and Coexistence, 1953-1965, London, Frank Cass, 2003, 173-
189.
3 Toast adressé à N. Khrouchtchev le 23 mars 1960 à l’Elysée, in Charles DE GAULLE, Discours et
messages, Paris, Plon, 1970.
4 Alain PEYREFITTE, C’était De Gaulle. I. « La France redevient la France », Paris, Gallimard, 2002, 300.
38 notamment en renonçant aux armes nucléaires. Par conséquent, les Soviétiques ne
seraient plus confrontés au danger d’une alliance occidentale intégrée. Face à la
menace chinoise, ils se verraient dans l’obligation de revoir leurs objectifs et leur
stratégie. Ainsi il deviendrait possible de refonder la sécurité européenne en se
basant sur des relations libérées des tensions idéologiques. Au cœur de ce système,
l’entente franco-soviétique permettrait de contrôler l’Allemagne. Les États-Unis se
5cantonneraient à un rôle de garants sécuritaires .
Au moment de la crise de Berlin, De Gaulle sent qu’il n’est pas possible de
traiter directement avec Moscou sous la pression de l’ultimatum de Khrouchtchev
sur Berlin. Il tente donc de rechercher un accord avec les Américains et les
Britanniques pour réformer l’Alliance atlantique et commencer à accorder le
système international selon ses propres vues. Certes, le général compte rester fidèle
aux engagements atlantiques de la France, mais, pour assurer une défense conforme
à l’indépendance nationale, celle-ci doit contrôler entièrement sa défense. Il y a deux
raisons à cela : la défense est une mission essentielle de l’État et, malgré une
certaine communauté de vues avec les alliés, les intérêts de chacun ne sont jamais
vraiment confondus. En juin 1958, alors qu’il est président du Conseil, De Gaulle
envisage d’exiger auprès des alliés une participation accrue de la France à la
conception et à la planification de la guerre atomique et une révision de la place du
pays dans les commandements de l’OTAN. Ainsi, la France accepte la présence
d’armes nucléaires et l’installation sur son territoire d’IRBM – Intermediate Range
Ballistic Missile – à condition que ces armes soient, en partie au moins, sous
6contrôle français . Par ailleurs, les membres de l’alliance doivent peu à peu prendre
en compte les nouvelles capacités nucléaires de la France qui s’apprête alors à
procéder à ses premiers essais.
Dans cette optique, De Gaulle prévoit une OTAN fondée sur la
collaboration étroite entre les trois puissances nucléaires de l’alliance : les États-
Unis, le Royaume-Uni et la France. Le 17 septembre 1958, dans un mémorandum
adressé au président Eisenhower et au Premier ministre Macmillan, le chef de l’État
français réclame un élargissement de la compétence géographique de l’OTAN –
notamment à l’Afrique où la France remplit, selon le général, un rôle qui touche à
l’intérêt commun des alliés –, une reconsidération de l’intégration militaire et du
monopole atomique américain et l’association de la France à une direction politique
et stratégique du monde libre. Il s’agit d’un document essentiel dans la mesure où il
correspond à l’idée que De Gaulle se fait du nouveau contexte stratégique et du rôle
de la France dans ce contexte. Il en tire les conséquences qui s’imposent pour
l’alliance atlantique : en cas de rejet des propositions françaises, la participation de
la France à l’OTAN sera réduite afin de poursuivre cette politique de manière
7unilatérale . Or, c’est bel et bien à une fin de non-recevoir que se heurte le général.
En effet, les Américains et les responsables de l’OTAN s’inquiètent
vivement des conséquences que pourraient avoir les propositions du mémorandum :

5 Georges-Henri SOUTOU, « De Gaulle’s France and the Soviet Union from Conflict to Détente », op.cit.,
174.
6 Maurice VAÏSSE, La grandeur. Politique étrangère du général De Gaulle. 1958-1969, Paris, Fayard,
1998, 115.
7 Frédéric BOZO, Deux stratégies pour l’Europe. De Gaulle, les Etats-Unis et l’Alliance atlantique. 1958-
1969, Paris, Plon, 1996, 40.
39 elles risquent de provoquer un sentiment d’infériorité chez les autres membres de
l’Alliance, notamment à Bonn et à Rome, du fait du rang secondaire dans lequel
8l’Allemagne et l’Italie seraient cantonnées . Par ailleurs, l’idée d’élargir le cadre
géographique d’une OTAN jugée trop étroite et trop contraignante revient en réalité
à le dépasser. Cela paraît inconcevable aux Anglo-américains. Par conséquent, De
Gaulle est résolu « à entrer par des mesures appropriées dans la voie du dégagement
atlantique » tout en maintenant une « coopération directe avec les États-Unis et avec
9l’Angleterre. » Le 7 mars 1959, la France notifie à l’OTAN qu’elle reprend le
contrôle de sa flotte en Méditerranée. Lors de sa conférence de presse du 25 mars
suivant, le général justifie cette décision par l’étroitesse de la zone géographique
couverte par l’OTAN et, de fait, par la faible marge de manœuvre dont dispose la
marine française :

« Aujourd’hui, j’observe simplement que la zone d’action éventuelle de
l’OTAN ne s’étend pas au sud de la Méditerranée. Le Moyen-Orient, l’Afrique du
Nord, l’Afrique Noire, Madagascar, la Mer Rouge, etc. n’en font pas partie. Qui
peut contester que la France puisse se trouver, éventuellement, dans l’obligation
d’agir dans ces différentes contrées ? Il lui faudrait donc le faire indépendamment de
l’OTAN. Mais le comment le ferait-elle si elle ne disposait pas de sa flotte ?
Comment mènerait-elle, sans sa flotte, quelque action que ce soit dans les régions
10que je viens d’indiquer ? »

Depuis la création de l’Alliance atlantique en 1949, le commandement des
troupes de l’OTAN en Méditerranée (AFMED), dont l’escadre française fait partie,
eest du ressort d’un amiral britannique installé à Malte. Seule la VI flotte américaine
n’en dépend pas. Parmi les six secteurs subordonnés de l’AFMED, un seul est placé
sous la responsabilité d’un amiral français. Paris n’a jamais accepté cette
répartition ; et c’est encore moins le cas à la fin des années 1950 quand, en raison de
la très forte diminution de la présence navale britannique en Méditerranée, la flotte
efrançaise devient la plus importante après la VI flotte. Que la France soit soumise à
11un amiral britannique en cas de guerre apparaît inacceptable . Le dossier
méditerranéen est tout à fait central dans la définition de la politique étrangère de la
France et sera très présent par la suite au cours des négociations qui mèneront à la
CSCE. Pour les Français, l’importance stratégique de l’escadre de Méditerranée est
considérable : elle s’inscrit dans l’axe euro-africain qui constitue naturellement une
priorité nationale, bien plus que l’axe Est-Ouest.
Le 25 mars, De Gaulle termine son argumentation en précisant que la
Grande-Bretagne et les États-Unis ont déjà retiré leurs forces navales de l’OTAN,
notamment leurs bombardiers atomiques. Une telle organisation, plutôt que
d’affaiblir l’alliance, ne peut, selon le général, que la renforcer du fait de la

8 Maurice VAÏSSE, La grandeur, op.cit., pp.120-125 ; Frédéric BOZO, Deux stratégies pour l’Europe,
op.cit., 40.
9 Charles DE GAULLE, Mémoires d’espoir, Paris, Plon, 1970, p.219. Cité par Frédéric BOZO, Deux
stratégies pour l’Europe, op.cit., 43.
10 Conférence de presse du général De Gaulle au palais de l’Elysée, 25 mars 1959, in Charles DE
GAULLE, Discours et messages, op.cit.
11 Frédéric BOZO, Deux stratégies pour l’Europe, op.cit., 58-59.
40 répartition des charges. Sa démonstration lui permet ainsi de conclure sur la
nécessité d’une espèce de Standing Group atomique au sein de l’alliance. Le projet
de triumvirat est relancé à plusieurs reprises par la diplomatie gaullienne malgré
l’attitude anglo-saxonne, à la fin de l’ère Eisenhower puis auprès du gouvernement
Kennedy. A partir de la deuxième moitié des années 1960, tout en continuant à
afficher les orientations du mémorandum, De Gaulle se lance dans une politique
occidentale davantage tournée vers le continent et fondée sur l’axe franco-allemand.
Il en jette les bases les 29 et 30 juillet 1960 à Rambouillet en compagnie
d’Adenauer.
En relation avec sa volonté de réformer l’organisation atlantique, De Gaulle
entend accélérer et approfondir, toujours selon ses vues personnelles, la construction
politique de l’Europe occidentale. A Rambouillet, le général explique la nécessité
pour l’Europe de devenir « une entité réelle exerçant une action propre dans les
affaires du monde ». En conséquence, elle doit être organisée « par elle-même et
pour elle-même dans les domaines politique, économique, culturel et dans celui de la
12défense. » Il s’agit véritablement de faire d’une communauté jusqu’alors
essentiellement économique un projet politique et militaire. Cette Europe voulue par
13le général se fonde en premier lieu sur une « coopération organisée des États » ,
seule réalité qui compte aux yeux du président français. Cette réflexion aboutit au
début de 1961. Les 10 et 11 février, le sommet qui réunit les Six de la CEE à Paris
décide la création d’une commission présidée par le diplomate Christian Fouchet et
chargée d’étudier la mise en place d’une union politique européenne. De Gaulle
souhaite ainsi renforcer la concertation entre États dans les domaines déjà cités.
Concernant la défense, le général présente, lors de la réunion de Bad-Godesberg le
18 juillet 1961, l’intérêt de constituer « une force européenne à l’intérieur de
l’OTAN », parce que « l’OTAN […] ne nous donne pas pleine satisfaction » et parce
que l’Europe est « un tout qui ne se confond pas avec les autres parties de
14l’Alliance. » Suite à une série de débats houleux, le plan Fouchet présenté en
octobre 1961 puis amendé en janvier 1962 échoue au mois d’avril suivant. Belges et
Néerlandais ne souhaitent pas que la prééminence de l’OTAN ainsi que les acquis
communautaires soient remis en question. Par ailleurs, Bruxelles et La Haye exigent
que soit réglé au préalable le problème de l’adhésion britannique au Marché
commun.

2. La crise de Cuba et ses conséquences.

En dépit du rapport étroit établi entre Washington et Paris pendant la crise
de Cuba, cette dernière ne fait que conforter la politique générale de De Gaulle à
l’égard des États-Unis. La prise en compte de cette donnée est essentielle pour saisir
pleinement les enjeux de la stratégie gaullienne vis-à-vis de l’Europe. D’abord, il
apparaît clairement que le règlement de la crise des missiles est le fait des deux
Grands seulement. A partir de fin octobre 1962, tous les alliés de l’URSS et des
États-Unis sont conscients qu’ils auraient pu être entraînés dans une guerre au cours

12 Cité par Frédéric BOZO, Deux stratégies pour l’Europe, op.cit., p.63.
13 Ibid., 63.
14 Maurice VAÏSSE, La grandeur, op.cit.,182.
41 de laquelle ils n’auraient eu aucun pouvoir de contrôle de la situation dans la mesure
où ce sont Moscou et Washington qui ont décidé de tout. Ainsi, les Chinois
reprochent fermement aux Soviétiques de ne pas les avoir consultés en vertu du
15traité d’alliance bilatérale signé en 1950 . Le dénouement de la crise confirme ainsi
De Gaulle dans sa crainte au sujet d’une évolution des rapports Est-Ouest fondée sur
le bloc à bloc. Or, selon lui, il importe d’éviter que le sort de l’Europe se règle par-
dessus la tête des Européens. Et, dans ce domaine, Kennedy développe une politique
qui ne fait qu’amplifier la défiance du Général à l’égard des relations américano-
soviétiques.
En effet, contrairement à Truman et Eisenhower, le nouveau président
américain donne une nette priorité au dialogue entre les États-Unis et l’URSS plutôt
qu’à celui avec ses partenaires européens. A la suite de la conférence avortée de mai
1960, les quatre Grands ne se réunissent plus au sommet et Kennedy n’est pas
étranger à cela. Pour lui, les rapports Est-Ouest ne reposent pas sur le quadripartisme
issu de la Seconde Guerre mondiale mais uniquement sur les liens bilatéraux entre
16Moscou et Washington . Il paraît difficile d’appréhender la politique de détente du
général De Gaulle sans considérer la perception qu’il se fait de celle des États-Unis
après 1962. Cette perception est évidemment tributaire de ce que le gouvernement
Kennedy laisse entrevoir à ses alliés. Or, pour la Maison blanche, le dialogue avec
l’adversaire soviétique devient plus urgent que la consultation interalliée. Le
président américain souhaite privilégier ses rapports avec le Kremlin – ce que
prouve l’installation dès 1963 du télétype rouge entre Washington et Moscou – car
la menace d’une guerre nucléaire est désormais bien présente. Pour cela, la stratégie
des États-Unis en matière d’armements et de dissuasion est renouvelée. En 1962,
l’un des adjoints du secrétaire à la Défense Robert McNamara fait savoir aux
Soviétiques que son pays est sur le point de se doter de près d’un millier de missiles
ICBM et de 650 fusées Polaris, capables de détruire l’URSS même si celle-ci frappe
la première. Ainsi, sous Kennedy, la part du budget de la Défense consacrée aux
17forces stratégiques passe de 7,6 à 9,1 milliards de dollars . Il s’agit que les
Soviétiques se rendent compte qu’ils ne peuvent pas faire le poids face à de tels
moyens et que, par conséquent, il leur serait plus sage d’accepter de conclure des
accords de désarmement nucléaire. Ceux-ci rétabliraient une certaine rationalité dans
les relations soviéto-américaines en ralentissant la course aux armements. L’arms
control apparaît donc comme une priorité américaine et vise à instaurer une vraie
détente entre les deux Grands, en rendant secondaires les désirs stratégiques des
Européens. Dès le 25 juillet 1963, est signé un traité d’arrêt des tests nucléaires dans
l’atmosphère.
En parallèle, le passage de la doctrine des représailles massives, jusqu’alors
dominante, à celle de la riposte graduée contribue à accroître les doutes des
Européens, et en particulier des Français, sur la réelle volonté des États-Unis à les
protéger. Avec la doctrine initiale, les Américains prévoyaient une riposte basée sur
l’utilisation massive et immédiate des armes nucléaires tactiques et stratégiques.

15 Vojtech MASTNY, « Détente, the Superpowers and their Allies. 1962-1964 » in Wilfried LOTH (eds.),
Europe, Cold War and Coexistence, 1953-1965, London, Frank Cass, 2003, 215-235.
16 Cf. Herbert S. PARMET, JFK. The Presidency of John F. Kennedy, Penguin Books, 1984 ; Thomas G.
PATERSON (eds.), Kennedy’s Quest For Victory. American Foreign Policy 1961-1963, Oxford, 1989.
17 Georges-Henri SOUTOU, La guerre de cinquante ans. Les relations Est-Ouest. 1943-1990, op.cit., 383.
42 Selon la nouvelle stratégie, on commence par répondre en utilisant des armes
conventionnelles, puis, dans un deuxième temps, on se sert, de manière sélective,
d’armes nucléaires tactiques. Vient une première frappe stratégique sur les objectifs
militaires de l’URSS et, en dernier ressort, sur les villes soviétiques, gardées
jusqu’au bout en otages. Pour les Européens, la doctrine de la riposte graduée
possède l’inconvénient de diminuer le pouvoir de dissuasion des armes nucléaires.
De plus, elle rend possible un conflit conventionnel prolongé en Europe qui ruinerait
cette dernière en épargnant le territoire américain. En conséquence, elle oblige les
Européens à faire un effort sur le réarmement conventionnel. Si Kennedy ne tient
plus compte des intérêts nationaux de l’Europe, la crise de Cuba démontre, selon le
général, la validité de ses conceptions quant au rôle des nations :

« Il y a eu un sursaut national chez les Américains, qui sont prêts à se battre
pour se protéger et défendre leur propre sol ; un deuxième sursaut, en sens contraire,
en URSS, où le peuple ne veut pas mourir pour les Soviets. Dans les crises graves,
c’est l’instinct national qui est le plus fort ; les constructions artificielles
18s’effondrent. »

Contrairement aux espérances françaises, Kennedy cherche très tôt à
reprendre la main sur l’Europe et à réaffirmer le leadership des États-Unis au sein de
l’Alliance atlantique. L’un des soucis du gouvernement américain est d’éviter que
De Gaulle parvienne à mener à bout son projet d’Europe « européenne » à travers le
plan Fouchet qui prévoit une union politique européenne. A l’inverse, l’attitude des
Américains ne fait que confirmer De Gaulle dans ses convictions. Ainsi s’établit une
sorte de cercle vicieux des relations franco-américaines qui n’est pas sans
conséquence sur la politique de détente des deux pays. La reprise en main de
l’Europe par Washington se traduit d’abord, à partir de 1961, par un soutien résolu à
la candidature britannique à l’adhésion à la Communauté Économique Européenne.
Avec une participation de la Grande-Bretagne, la CEE tiendrait davantage rigueur
des intérêts économiques américains et serait moins encline au protectionnisme.
Dans le but premier de s’opposer au projet gaullien d’une « union des Etats » entre
les Six, Kennedy expose, lors de son discours de Philadelphie le 4 juillet 1962, son
« grand dessein » de communauté atlantique reposant sur deux piliers, les États-Unis
et l’Europe. Il s’agit d’éviter qu’une entité réelle soit constituée en dehors de
l’Alliance atlantique. Enfin, lors des accords Kennedy-Macmillan de Nassau de
décembre 1962, le projet américain de force nucléaire multilatérale (MLF) est
relancé dans le but d’empêcher la création d’un système stratégique européen sur
une base franco-allemande et à direction française. En effet, la MLF doit associer à
la force nucléaire des États-Unis d’une part les Etats non nucléaires, la RFA en
premier lieu, d’autre part les forces nucléaires britanniques et françaises. Pour De
Gaulle, un tel projet est inacceptable, d’où son double « non » à la MLF et à
l’adhésion britannique à la CEE lors de sa conférence de presse du 14 janvier 1963.
La désapprobation totale des projets anglo-saxons, et en premier lieu américains,
marque une étape cruciale dans la nouvelle politique européenne de la France.

18 Conseil du 7 novembre 1962. Alain PEYREFITTE, C’était De Gaulle. II. « La France reprend sa place
dans le monde », Paris, Gallimard, 2002, 612.
43 II - Vers la détente
1. Cap à l’est.
La période qui s’étend de l’automne 1962 à la fin de l’année 1964
correspond à un moment fondamental de la politique étrangère française. Certain des
intentions américaines à l’égard de l’Europe et persuadé qu’un condominium entre
les deux grands est en train de se former, le général De Gaulle accélère le
positionnement de la France « au milieu du monde », et d’abord au milieu de
l’Europe. Il cherche dans un premier temps à concrétiser le rapprochement franco-
allemand tout en contrecarrant la politique européenne de Washington.
Durant l’été 1962, après l’échec du projet d’union politique à six, Adenauer
et De Gaulle tombent d’accord pour reprendre les discussions à deux. C’est de Bonn
que vient l’initiative du traité de l’Élysée. Étant donnée la vigueur de l’opposition de
certains hommes politiques allemands à la politique française du chancelier, à
commencer par le ministre des Affaires étrangères Gerhard Schröder, Adenauer
19souhaite un document solennel qui puisse lui survivre . Le 22 janvier 1963, c’est
dans un climat Ouest-Ouest tendu que le président et le chancelier signent le traité.
Si, quelques jours auparavant, lors de la conférence de presse du 14 janvier, le
général a lancé un défi sans précédent au leadership occidental des États-Unis en
opposant son droit de veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun
et en refusant de s’associer au projet de force multilatérale, le traité de l’Élysée
constitue un obstacle supplémentaire à la volonté des États-Unis de rallier la RFA à
sa conception des relations transatlantiques. La colère de Washington se manifeste
dès le 24 janvier : les ambassades américaines à Rome, La Haye et Luxembourg
reçoivent une note les obligeant à prendre « n’importe quelle action adéquate » pour
créer un front des Cinq contre la France et, surtout, pour exercer une pression sur la
20RFA . Il s’agit de forcer l’adhésion britannique aux Communautés européennes
afin que Londres fasse contrepoids au couple franco-allemand et donc aux
conceptions européennes de De Gaulle.
La principale inquiétude de Kennedy en janvier-février 1963 est qu’il y ait
des arrangements nucléaires de la France avec l’Allemagne, l’Italie et la Grande-
Bretagne. Aussi, à Washington, on cherche à influencer le Bundestag à la fois pour
limiter la portée du traité et pour promouvoir davantage la force multilatérale. Les
États-Unis menacent la RFA de quitter l’Europe si Bonn se rapproche davantage de
Paris. Suite aux pressions américaines et au fort courant atlantiste de la majorité, le
parlement allemand ajoute un préambule au traité le jour de sa ratification, le 16 mai
1963. Le préambule va à l’encontre des intensions d’Adenauer et De Gaulle. Le
traité en lui-même dit que, sur le plan des Affaires étrangères, les « deux
gouvernements se consulteront avant toute décision […] en vue de parvenir, autant
que possible, à une position analogue », notamment dans les domaines des
Communautés européennes et de l’OTAN. Quant au préambule, il ajoute que
l’application du traité devra être orientée « vers les principaux buts » de la

19 Maurice VAÏSSE, La grandeur, op.cit.,.255.
20 Benedikt SCHOENBORN, La mésentente apprivoisée. De Gaulle et les Allemands, 1963-1969, Paris,
PUF, 2007, 41.
44 République fédérale, à savoir « une étroite association entre l’Europe et les États-
Unis […], l’intégration des forces armées des États membres du Pacte [atlantique],
21l’unification de l’Europe […] en y admettant la Grande-Bretagne. » Tout ce que ne
veut pas De Gaulle figure donc dans le traité.
L’adjonction du préambule provoque un réajustement de la politique
atlantique et européenne de la RFA au profit des États-Unis . Elle marque un coup
d’arrêt aux projets du général. Cela n’empêche pas Kennedy de demeurer inquiet
quant à la constitution d’un axe franco-allemand qui irait à l’encontre des intentions
américaines. Mais la dynamique qui jusque là faisait avancer le couple Paris-Bonn
est brisée. De Gaulle cherche tout de même à prouver au reste du monde que le traité
de l’Élysée n’est pas complètement caduc. A Bonn, le 4 juillet 1963, il explique
qu’il faut maintenant passer à l’action commune et appliquer concrètement le
22traité . Certes, le chancelier désire une coopération avec la France mais il n’insiste
jamais, contrairement à De Gaulle, sur la coopération militaire. Il est tout à fait
conscient de la dépendance de son pays à l’égard des États-Unis dans ce domaine.
Adenauer est loin de faire abstraction des positions américaines pour se consacrer au
seul bilatéralisme franco-allemand. Au contraire, il tente en permanence d’impliquer
Washington dans ses projets avec la France. Finalement, dans l’esprit du dirigeant
allemand, et il s’agit là d’une différence fondamentale avec les conceptions
gaulliennes, l’Italie et les trois pays du Benelux comptent autant que la France pour
ce qui est de la coopération en Europe. Le chancelier préfère donc privilégier
23l’intégration européenne plutôt que le bilatéralisme .
A plusieurs reprises en 1963, les Français essayent de convaincre leurs
interlocuteurs américains et soviétiques de la nécessité du traité franco-allemand. En
octobre 1963, après que les États-Unis aient encore accru la coopération germano-
américaine en concluant avec Bonn de nouveaux accords d’armement, Maurice
Couve de Murville démontre à Kennedy puis à Dean Rusk que le traité a pour
principal objet d’empêcher l’Allemagne de s’entendre directement avec Moscou
dans l’optique d’échanger sa réunification contre sa neutralité. Une fois l’Allemagne
neutralisée, l’équilibre face à la menace soviétique disparaîtrait : l’Occident serait
perdu. Le président américain lui rétorque que le traité apparaît surtout dirigé contre
24les États-Unis et l’OTAN . A l’ambassadeur soviétique à Paris en janvier 1963, le
ministre français avance une autre explication : si jamais, dans l’avenir, l’Allemagne
25retrouvait sa « passion guerrière », elle serait solidement rattachée à la France . Dès
sa signature, le traité est condamné par Moscou qui y voit la naissance d’un bloc
26revanchard et antisoviétique . Pour la France, l’Allemagne est un instrument
essentiel du positionnement national entre l’Est et l’Ouest. A travers ces arguments,
les velléités françaises d’indépendance vis-à-vis de Washington et de détente à

21 Cité par Benedikt SCHOENBORN, La mésentente apprivoisée, op.cit., 29-30.
22 Ibid., 62.
23 Ibid., 62.
24 AN. 5 AG 1 201. Etats-Unis. 1962-1965. Entretiens de M. Couve de Murville avec J.F. Kennedy et
Dean Rusk en avril, mai et octobre 1963.
25 AMAE. Entretiens et messages n°18. Entretien du ministre avec Vinogradov le 29 janvier 1963.
26 Khrouchtchev adresse une première lettre à De Gaulle le 29 janvier 1963 dans laquelle il accuse la
France de favoriser la renaissance du militarisme allemand et de contribuer à l’accaparement de Berlin-
Ouest par la RFA. Une deuxième lettre, en date du 5 février 1963, reprend les mêmes arguments. AN. 5
AG 1 190. URSS : correspondance diplomatique. 1962-1968.
45 l’égard de Moscou se font clairement jour. Mais, en fin de compte, c’est l’échec du
traité de l’Élysée qui conduit la France à poursuivre davantage sur cette double voie.
A partir de janvier 1963, De Gaulle fait tout son possible pour mettre en
œuvre le traité. Celui-ci prévoit notamment des consultations politiques régulières
au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement ainsi qu’à celui des ministres des
Affaires étrangères. C’est là l’une des plus grandes réussites du traité : le processus
de consultations s’organise immédiatement et produit des résultats souvent
fructueux. Malgré cela, les conceptions des deux pays en matière de politique
étrangère s’éloignent de plus en plus durant les mois qui précèdent le départ
d’Adenauer de la chancellerie en octobre 1963, période marquée par la visite
éclatante de Kennedy en RFA et son fameux discours « Ich bin ein Berliner » en
juin. Le vieux chancelier ne souhaite pas, comme lui suggère le général, un
renoncement complet aux armes atomiques et une acceptation définitive des
frontières. Quand son successeur s’apprête à prendre le pouvoir, De Gaulle prévient
les Allemands que s’ils ne sont pas disposés à approfondir la coopération franco-
allemande, alors la France changera de politique, soit par un repli sur elle-même,
27soit par une ouverture vers Moscou .
Or, l’attitude du nouveau chancelier Ludwig Erhard, célèbre pour son rôle
dans le relèvement économique de l’Allemagne d’après-guerre, n’arrange pas les
choses. Il n’a aucune affinité avec la France et préfère largement les États-Unis,
qu’il considère à la fois comme un modèle et un réel protecteur : au début des
années 1960, la menace soviétique est toujours très ressentie en RFA en particulier
après le lancement du Spoutnik, la crise de Berlin et la construction du mur. Erhard
désapprouve la politique gaullienne qu’il juge trop dirigiste et surtout source de
division occidentale face à l’agressivité soviétique. A ses yeux, une coopération avec
l’ensemble des pays de l’ouest est plus importante que le strict bilatéralisme entre
Paris et Bonn, comme il l’affirme lors d’une réunion de la CDU en novembre
281963 . Une pareille vision des relations intra-européennes et intra-occidentales a
évidemment un impact négatif sur les relations personnelles du chancelier avec le
président français. De Gaulle ne supporte pas sa manière de tout envisager d’un
point de vue économique. Et les relations entre les deux hommes ne font qu’empirer
au cours de l’année 1964. L’apothéose est atteinte en décembre 1963 puis en juin
1964 quand Erhard rend visite au président Johnson et s’aligne de façon complète
sur les positions américaines, allant de fait à l’encontre des conceptions françaises.
Alors que la France reconnaît la République populaire de Chine le 27 janvier 1964,
le chancelier refuse, tout comme Washington, d’en faire autant. De plus, il accepte
de soutenir politiquement, économiquement et financièrement la guerre du Vietnam.
Enfin, il apporte un soutien prononcé à la force multilatérale. La déception de De
Gaulle est immense : la République fédérale veut offrir l’Europe à l’Amérique. A
l’été 1964, Paris durcit le ton et change de cap.
Pour De Gaulle, le moment est propice à un rapprochement avec l’Union
soviétique. En premier lieu, il perçoit une évolution des régimes d’Europe de l’Est.
Le 2 décembre 1964, il expose sa pensée au vice-chancelier ouest-allemand Mende :


27 Benedikt SCHOENBORN, La mésentente apprivoisée, op.cit., 62.
28 Ibid., 68.
46 « L’Est, ce sont des communistes, mais également des peuples et des
activités économiques et humaine. Il y a une certaine évolution à l’Est. Rien n’est
définitif et immuable. Les choses changent et nous pensons qu’elles changent dans
29le bon sens, dans le sens d’une libéralisation et même de la paix. »

Plusieurs facteurs conduisent De Gaulle à affirmer que l’Est est sur la voie
de la libéralisation. D’abord, il est conscient de l’état de l’économie soviétique, en
perte de vitesse, comme l’indique l’ambassadeur de France en URSS Philippe
30Baudet dans un télégramme d’août 1966 . D’après l’ambassade, ces difficultés sont
dues à la course aux armements. La coopération économique et technique au sein du
CAEM a laissé un « goût fort amer » dans les démocraties populaires. « De là une
pression authentique des populations et des élites intellectuelles pour obtenir une
libéralisation des régimes imposés par Staline. » Dans une note adressée au général
en juillet 1963, sont mises en évidence les différentes tentatives soviétiques depuis
1962 pour l’obtention du bénéfice de la clause de la nation la plus favorisée qui
31permettrait à l’URSS de profiter du tarif extérieur du Marché commun .
Deuxièmement, selon De Gaulle, la bombe chinoise, « c’est excellent. Elle
32va changer l’équilibre mondial » . Le général se rend compte de l’importance du
conflit sino-soviétique et de ses conséquences pour la détente. Il le répète à la
plupart de ses interlocuteurs européens, de l’Est comme de l’Ouest. Lors d’un
déjeuner en l’honneur de Maurice Dejean en octobre 1959, il affirme que
« Khrouchtchev n’est plus un communiste ; quand il va à Pékin, c’est un gros nanti
33qui vient chez les communistes leur donner des encouragements » Néanmoins, il
avance quelques années plus tard que l’idéologie n’est qu’un prétexte du conflit
sino-soviétique : « les Russes et les Chinois sont deux peuples très différents qui
34sont – et seront inévitablement – rivaux en Asie. » Pour De Gaulle, l’URSS n’est
plus une menace alors que, au contraire, l’hégémonie américaine ne cesse de
s’étendre. Il en conclut que la France doit se « rapprocher des Russes, naturellement.
35Les Allemands ne l’auront pas volé. » Son amertume vis-à-vis de Bonn est
immense. Le cap vers l’Est que prend la diplomatie française à partir de 1964 est
d’abord et avant tout dû à la politique pro-américaine du gouvernement Erhard. Et le
général juge la politique des États-Unis de plus en plus dangereuse pour la paix
mondiale. Il voit dans la guerre du Vietnam un risque de conflagration internationale
qui le confirme dans sa prise de distance avec Washington.
Aux yeux de De Gaulle, pour maintenir la paix en Europe, le contrôle de
l’Allemagne est nécessaire. Pour cela, il faut développer une coopération
paneuropéenne entre toutes les nations situées de l’Atlantique à l’Oural ou ancrer
l’Allemagne à l’Europe occidentale, c’est-à-dire à la France. Le 7 juillet 1964, il
explique à Alain Peyrefitte que, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre
mondiale, c’est la coopération qui a été privilégiée, comme le prouve sa visite à

29 Archives nationales. 5 AG 1 162. RFA. 1964-1969.
30 Télégramme n°3879/3938, 23 août 1966. MAE. Europe 1966-1970. URSS. Carton 2665.
31 AG 1 186. URSS. 1958-1965.
32 28 octobre 1964. Alain PEYREFITTE, C’était De Gaulle. II, op.cit., 647.
33 Henri FROMENT-MEURICE, Vu du Quai, op.cit., 213.
34 13 mars 1963. Alain PEYREFITTE, C’était De Gaulle. I. « La France redevient la France », op.cit., 330.
35Alain PEYREFITTE, C’était De, 648.
47 Staline en décembre 1944. La coopération et le quadripartisme ayant échoué, il a
fallu incorporer l’Allemagne à l’Europe de l’ouest et, plus particulièrement à la
France. C’est toute la portée du traité de l’Élysée. Mais, dans la mesure où Bonn
préfère l’Amérique à l’Europe, donc à la France, il est nécessaire de revenir à la
36coopération paneuropéenne, donc à la politique d’entente avec l’Est . Si la détente
aboutit, elle aura pour double avantage de garantir la sécurité européenne à l’égard
de l’Allemagne, de dépasser la logique des blocs et, par conséquent, de remettre en
question les velléités hégémoniques des États-Unis et de l’URSS. Pour autant, De
Gaulle n’abandonne pas l’espoir de voir se créer une vraie entente franco-allemande.
Le 12 juin 1964, l’Union soviétique signe un traité d’amitié avec la RDA :
Khrouchtchev renonce officiellement à l’ultimatum de 1958. Le général perçoit cet
37évènement comme un changement fondamental de la politique soviétique . Au
mois de juillet suivant, la visite du président du Conseil roumain Ion Gheorghe
Maurer à Paris le conforte dans l’idée que les choses sont en train de bouger de
l’autre côté du rideau de fer et que sa politique de détente est la bonne. Maurer,
comme la plupart des élites de son pays, s’exprime dans un français parfait et parle
« très librement du monde socialiste, dont il n’entend pas rompre la solidarité, mais
dont il ne cache pas que l’équilibre a été modifié depuis la mort de Staline, en
38particulier par la rupture qui se confirme entre l’URSS et la Chine. » Les Français
soulignent rapidement la sincérité de ces paroles. Il faut cependant préciser que la
délégation roumaine a passé dix jours à Moscou avant de se présenter à Paris. Reste
que, en particulier après la prise de pouvoir par Nicolae Ceausescu à Bucarest en
1965, De Gaulle insiste sur le rôle que peut avoir la Roumanie dans le processus
d’indépendance des pays de l’Est vis-à-vis de l’URSS. La détente à la française est
en marche, surtout qu’en 1964, la capacité nucléaire de la France est devenue
pleinement opérationnelle.

2. La conférence de presse du 4 février 1965.
La mise en œuvre de la politique de détente et d’indépendance de la France
s’inscrit dans un contexte européen propice à une telle orientation. Dès les premiers
mois de 1965, une crise politique frappe de plein fouet les Communautés
européennes. De Gaulle reste fermement opposé à l’entrée de la Grande-Bretagne
dans le Marché commun, refuse ne serait-ce qu’une once de supranationalité dans
l’organisation du système européen, s’opposant ainsi à ce que la Commission puisse
accroître ses prérogatives, et exige de faire correspondre du mieux possible la
politique agricole commune avec les intérêts français. Accusant ses partenaires
d’empêcher un compromis, le gouvernement de la France décide, le 30 juin 1965, de
suspendre les discussions pendant plus de six mois : c’est la crise de la chaise vide.
Les rapports avec l’Allemagne et les États-Unis vont de pair avec la
situation communautaire. Le traité de l’Élysée semble complètement mis au placard.
Paris et Bonn ne s’entendent sur aucun des grands sujets internationaux du moment,

36 Conseil des ministres du 7 juillet 1964. Ibid., 857-858.
37 Benedikt SCHOENBORN, La mésentente apprivoisée, op.cit., 280.
38 François PUAUX, « L’originalité de la politique française de détente », in DGESS, t.V, 431-440. Cité par
Maurice VAÏSSE, La grandeur, op.cit., 419.
48 qu’ils soient liés à la CEE ou à l’Alliance atlantique. C’est en l’occurrence le cas
pour ce qui est de la MLF, qui fait toujours parler d’elle au début de l’année. De fait,
la RFA ne compte pas remettre en cause le leadership américain en Europe. De
Gaulle, au contraire, fait de la contestation de l’hégémonie des États-Unis son cheval
de bataille. Réélu pour la première fois au suffrage universel en décembre 1965, il
dispose du soutien des Français – même s’il a dû affronter François Mitterrand lors
d’un second tour – et peut donc appliquer pleinement les principes de sa politique de
grandeur.
Il expose clairement ses intentions lors de la conférence de presse qu’il tient
à l’Élysée le 4 février 1965, soit vingt ans jour pour jour après l’ouverture de la
conférence de Yalta. Le général appuie sa démonstration, puisque c’est bien de cela
qu’il s’agit, sur l’aspect paneuropéen que doit prendre le règlement de tous les
problèmes européens. Or, à ses yeux, « le problème allemand est, par excellence, le
39e européen » . Il n’hésite pas à en faire remonter la source à l’empire
romain. Au moment où il s’exprime, la question cruciale du statut de l’Allemagne
semble loin d’être réglée, la politique occidentale de roll back menée depuis le début
de la Guerre froide visant à faire « reculer Moscou » et à réunifier l’Allemagne « en
renforçant puissamment l’OTAN » ayant échoué. En dressant un tableau magistral
de la situation européenne, il énumère les obstacles à la paix et propose des solutions
40nouvelles pour les surmonter . Selon De Gaulle, il importe de dépasser les craintes
que peut inspirer la République fédérale aux peuples européens. Dépasser ces
craintes doit aboutir à la disparition de l’ordre bipolaire sur le continent car, dit-il,
« les régimes soviétisés de l’Est européen » ont utilisé « la méfiance instinctive des
populations à l’égard des Germaniques pour justifier la guerre froide contre le
monde libre, soi-disant entraîné par les “revanchards” Allemands ». Aussi le
président français considère-t-il que la RFA doit tout mettre en œuvre pour cesser
d’apparaître comme une éventuelle menace au regard de l’URSS et de ses satellites.
Il faut par conséquent qu’elle renonce définitivement aux armes atomiques et qu’elle
accepte les frontières de 1945. Par ailleurs, il estime que le problème allemand ne
pourra être réglé par la confrontation idéologique entre l’Est et l’Ouest mais
seulement par « l’entente et l’action conjuguées » des peuples « principalement
intéressés au sort du voisin germanique », autrement dit tous les peuples européens.
Pour parvenir à cela, De Gaulle émet un certain nombre de conditions :
outre le refus de l’arme nucléaire par Bonn et la reconnaissance de ses frontières, il
est nécessaire que la Russie et les pays de l’Est évoluent vers un système
démocratique, que chacune des nations d’Europe orientale soit indépendante, que les
six pays de la Communauté européenne puissent mettre sur pied une organisation
politique et militaire commune « afin de rendre possible un nouvel équilibre »
européen et, enfin, que l’Europe s’établisse de l’Atlantique à l’Oural dans la
concorde et dans la coopération. Il s’agit donc de dépasser l’ordre institué à Yalta par
la voie d’un règlement paneuropéen.
Pourquoi le général décide-t-il de présenter un tel tableau et un tel projet en

39 Conférence de presse du 4 février 1965, dans Discours et messages, volume 4, « Pour l’effort », Paris,
Plon, 1970, 325.
40 Pour les meilleures analyses de la conférence de presse du 4 février 1965, voir Frédéric BOZO, Deux
stratégies pour l’Europe, op.cit., pp.134-135 et Benedikt SCHOENBORN, La mésentente apprivoisée,
op.cit., 285-288.
49 ce début du mois de février 1965 ? L’évènement fait suite à la conjonction de
plusieurs éléments favorables à cet exercice. La date en elle-même ne paraît pas
choisie au hasard : on l’a dit, la conférence de presse se déroule vingt ans
exactement après la rencontre de Yalta, tant décriée par De Gaulle depuis deux
décennies. Au-delà de ce détail chronologique, mais néanmoins partie prenante de la
symbolique gaullienne, le contexte français et international joue un rôle primordial
dans la décision de l’Élysée. Il s’agit d’abord de faire savoir aux Français et au reste
du monde que la France possède désormais les moyens de sa politique : elle dispose
de la bombe atomique, d’une croissance économique soutenue et s’est débarrassée
de ses ennuis coloniaux. L’orientation européenne du discours prend d’autant plus
de valeur qu’elle contraste avec la direction asiatique que donnent peu à peu les
États-Unis à leur politique étrangère : en août 1964, le président Johnson fait voter
par le Congrès la « résolution du golfe du Tonkin » qui autorise l’engagement
américain au Vietnam ; au début de l’année 1965, alors que le degré d’escalade en
Indochine ne cesse de croître et que les bombardements massifs du Nord-Vietnam
commencent le lendemain même de la conférence de presse du général, le débat fait
rage en Occident sur l’intérêt à accorder à l’engagement communiste et
41internationaliste des dirigeants du Vietnam du Nord . Au conseil des ministres du
17 février 1965, De Gaulle dénonce l’attitude américaine en expliquant que l’Asie
s’apprête à se dresser contre les États-Unis , de plus en plus englués en Extrême-
42Orient, et qu’il est hors de question que la France « les escorte dans cette voie. »
Les Européens doivent en outre profiter du fait que les intérêts de Washington se
43tournent vers l’Asie pour faire entendre leur propre voix .
En parallèle, un règlement paneuropéen des problèmes du continent doit
permettre d’éviter une entente américano-soviétique qui se ferait sur le dos des
Européens. Or, tout au long de l’année 1965, les deux Grands poursuivent leurs
consultations au sujet d’un traité sur la non-prolifération. Maurice Couve de
Murville réitère à plusieurs reprises la position française à ce sujet : Paris s’oppose à
la multiplication des puissances atomiques et est donc favorable à la non-
prolifération mais signer un tel traité reviendrait à avaliser le monopole des États-
44Unis et de l’URSS . Un autre élément doit être considéré pour expliquer le moment
choisi par De Gaulle pour présenter au monde un tableau de l’Europe : la fin de
l’année 1964 voit le nombre des entretiens avec des représentants des pays d’Europe
de l’Est s’accroître. Les contacts s’intensifient, notamment avec l’URSS, la Pologne
et la Roumanie. Enfin, le sommet franco-allemand des 19 et 20 janvier 1965 a
certainement influé sur le discours gaullien, notamment en ce qui concerne la trame
de la démonstration du général : la question de la réunification allemande. Lors de la
rencontre entre De Gaulle et le chancelier Erhard, les Allemands paraissent nerveux
quant à l’ouverture française vers l’Est. Pour calmer ses partenaires, le président

41 Georges-Henri SOUTOU, La guerre de Cinquante ans, op.cit., 459-460.
42 Alain PEYREFITTE, C’était De Gaulle. Vol.II « La France reprend sa place dans le monde », op.cit., 658.
43 D’après Andreas Wenger et Vojtech Mastny, le relatif sentiment d’abandon au profit de l’Asie touche
toute l’Europe occidentale et conduit les Européens, pas seulement les Français, à essayer d’améliorer
leur position internationale. Andreas WENGER et Vojtech MASTNY, « New perspectives on the origins of
Helsinki process », in Andreas WENGER, Vojtech MASTNY and Christian NUENLIST (eds.), Origins of the
European Security System : the Helsinki Process revisited. 1965-1975, London : Routledge, 2008, 3-22.
44 Maurice VAÏSSE, La grandeur, op.cit., 379.
50 français promet à Erhard de souligner, dans sa prochaine conférence de presse,
45l’intérêt à réunifier l’Allemagne . En réalité, depuis plusieurs semaines déjà, l’idée
est présente dans les intentions du général dans la mesure où le chancelier souhaite
se donner les moyens de la réunification : si la France le soutient, la RFA reviendra
peut-être aux principes originels du traité de l’Élysée, adoptant de fait les projets
français de détente. Suite à la conférence de presse, Erhard remercie De Gaulle pour
son appui public à la réunification, même si Schroeder voit d’un très mauvais œil
46l’idée d’européaniser la question allemande . Les propos du président de la
République n’ont pas le même effet à Washington où on les interprète comme
cherchant à exclure les États-Unis d’un règlement paneuropéen. Pour ne pas perdre
le soutien américain, les Allemands se dépêchent de proposer la préparation d’un
communiqué franco-anglo-américain dans lequel est affirmée la nécessité de
réunifier l’Allemagne « dans l’intérêt de tous les peuples d’Europe et d’autres
47peuples concernés. » Les Français, pour calmer les esprits inquiets de Washington,
démentent les rumeurs selon lesquelles De Gaulle, de concert avec Moscou, ferait
tout pour remettre en question le statut quadripartite en Allemagne : on leur indique
que la France pense simplement qu’une normalisation des rapports Est-Ouest
48pourrait exercer une influence positive sur le problème allemand . Couve de
Murville rassure Dean Rusk en admettant la nécessité d’une participation américaine
49à tout règlement allemand .
Dans la perspective de la conférence de presse du 4 février 1965, le général
entame un véritable dialogue avec les pays membres du pacte de Varsovie dans le
but d’établir une détente réelle et durable en Europe, de positionner la France à
équidistance de chacun des deux Grands et ainsi de contester l’ordre établi. Il ne
remet cependant pas en cause son alliance avec les États-Unis, dont l’Europe a
encore besoin pour faire face aux éventuelles menaces venues de l’Est, comme il
50l’indique à Adenauer en juin 1965 . Mais le rapprochement franco-soviétique qui
51s’opère tout au long de l’année 1965 se fonde sur un « antiaméricanisme » partagé .
Dès le mois de janvier, un accord SECAM sur la télévision en couleur est négocié à
Moscou par le ministre français de l’Information Alain Peyrefitte. Il est signé le 22
mars suivant. La portée politique de l’accord est significative des orientations
soviétiques : l’URSS préfère le système SECAM, français, au procédé anglo-saxon
PAL. Paris et Moscou trouvent un terrain d’entente notamment basé sur le refus du
réarmement de l’Allemagne fédérale et sur la condamnation de l’intervention
américaine au Vietnam. En avril, le ministre soviétique des Affaires étrangères
Andreï Gromyko, devenu particulièrement influent depuis l’accession de Brejnev au
poste de Secrétaire général du PCUS, se rend en France et, en octobre de la même
année, Maurice Couve de Murville fait de même en URSS. Ce dernier ne se limite

45 Benedikt SCHOENBORN, La mésentente apprivoisée, op.cit., 285.
46 Entretien Schroeder/Couve de Murville, 24 mai 1965, Bonn. AN, 5AG 1 162. RFA. 1962-1965.
47Benedikt SCHOENBORN, , op.cit., 287.
48 Note de la sous-direction d’Europe orientale, 10 février 1965. AMAE, Europe 1961-1965, URSS,
carton 1931.
49 Entretien Rusk/Couve de Murville, 18 février 1965, Washington. AN, 5 AG 1 201. Etats-Unis, 1962-
1965.
50 Entretien De Gaulle/Adenauer, 12 juin 1965. AN, 5 AG 1 162. RFA. 1964-1969.
51 Marie-Pierre REY, La tentation du rapprochement, op.cit., 35.
51

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.