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Paix, violence et démocratie en Afrique

309 pages
Les textes rassemblés ici disent clairement ou de manière voilée, que les vrais problèmes de l'Afrique se trouvent en nous-mêmes. Comment retrouver la dignité chaque jour perdue quand la société et l'Etat tiennent si peu compte de l'existence de "droits humains" ? Car il faut pouvoir bénéficier du droit à la vie et à la parole, ce qui n'est pas chose évidente en Afrique. La "culture de la paix" a beau être un projet louable, aucune paix ne peut être cultivée en dehors du strict respect du droit de vivre, de parler et de penser, du droit d'habiter en humain quelque part dans le monde. (Tanella Boni)
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PAIX,

VIOLENCE ET DÉMOCRATIE EN AFRIQUE
Actes du colloque d'Abidjan du 9 au Il janvier 2002

2003 Tous droits de reproduction réservés pour tous pays. cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5308-6

@ CEDA

APHIDEM
(Réseau Afrique, Philosophie et Démocratie)

Université de Coeody Abidjan - Côte d'Ivoire

PAIX, VIOLENCE ET DÉMOCRATIE EN AFRIQUE
Actes du colloque d'Abidjan du 9 au 11janvier 2002

Ouvrage publié avec le concours de l'Ambassade de Suisse en Côte d'Ivoire

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L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ] 0214 Torino ITALIE

SOMMAIRE
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Introd ucti 0n

p. 5

Pre m iè re partie: Violences L'acteet la parole: pour penser la violenceaujourd'hui Lapaix armée ou la malédictionde l'Afriquedans la fictionlittéraire Violenceet paix chez Senghoret Rabemanajara Fondamentalisme,fanatisme,terrorisme: quels dangers pour la paix? Nécessité politique de la violence Lalogiquede la violencecommeviolence d'une logique Aiderle tyran à se convertir Del'expression du pouvoir et du pouvoir de l'expression: le processus de la violencedans les revendications sociales en Côte d'Ivoire

p. Il p. 13 p. 22 p. 31 p. 38 p. 54 p. 61 p. 72 p. 81

Deuxième partie: Démocratie, Histoire, Etat de droit et de non-droit, Société civile p. 90
La volonté générale comme volonté d'une coexistence

sous I'idée de la raison Confounding features of Africa La démocratie d'hier à aujourd 'hui en Côte d'Ivoire La démocratie multiparti te La légitimité démocratique comme mesure d'évaluation du pouvoir d'Etat Justice, Etat de droit et protection des citoyens Mascarad es La démocratie à l'épreuve de la violence technologique Logique ethno-tribale et logique démocratique Paix, démocratie et bonne gouvernance Élections en Afrique: facteur de violence ou de paix? La société civile et la sauvegarde de la paix: le cas de AID-CI

p. 91 p. 97 p. 122 p. 131 p. 139 p. 148 p. 156 p. 162 p. 172 p. 180 p. 193 p. 201

Troisième partie: Paix et Culture de la paix Laculturede lapaixà l'épreuvedu germanisme t du romanisme e
Le beau par la paix: une lecture négro-africaine du message

p. 214 p. 215
p. 229 p. 243 p. 263 p. 274 p. 286 p. 296 p. 301 p. 308

du classicisme de Weimar Les fondements de la culture de la paix La culture de la paix: une exigence éthique Qu 'est-ce que la paix? La culture de la paix dans la perspective de la cité idéale Les conditions dialogiques de la paix Non-violence et Culture de la paix De la paix des cimetières à la paix des cœurs

INTRODUCTION
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cc Non, je le répète, la fin de l'Etat n'est pas de faire passer les hommes de la condition d'êtres raisonnables à celle de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une Raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. »
Spinoza, Traité thé%gico-politique, chapitre XX, traduction Charles Appuhn, Paris, GF- Flammarion, 1965,p. 329.

Du 10 au 13 mars 1999, s'est tenu à la Fondation Félix HouphouëtBoigny pour la Recherche de la Paix, à Yamoussoukro, un séminaire international de philosophie sous l'égide de l'UNESCO sur le thème
« Philosophie « Philosophie

et Démocratie en Afrique ». Ce séminaire faisait suite à
de l'UNESCO:

plusieurs journées d'étude dans le cadre d'un programme Droit. A l'issue du séminaire de Yamoussoukro,

et Démocratie dans le monde », coordonné par Roger-Pol
un réseau de recherches

sur « Philosophie et Démocratie en Afrique» (APHIDEM)fut créé. Un Comité Directeur fut mis en place. L'APHIDEM, réseauAfrique, Philosophie et Démocratie, regroupe des personnes physiques et morales de l'Afrique au sud du Sahara. Depuis sa création, en 1999, le réseau a participé à quelques réunions internationales. Ila des projets en cours sur la citoyenneté et s'intéresse aussi aux questions relevant de l'état (l'Etat) de droit. Bien avant la rencontre de Yamoussoukro, depuis 1995, d'autres réseaux
Philosophie et Démocratie... » avaient vu le jour notamment à Séoul (septembre 1995) pour l'Asie-Pacifique; à Sofia (septembre 1996) pour l'Europe; à Santiago du Chili (octobre 1996) pour l'Amérique Latine... Mais la création de ces réseaux fait partie d'une histoire qui est celle des rapports privilégiés que l'UNESCO, depuis sa création en 1945, entretient avec la Philosophie. En effet, dès sa création, l'UNESCO apparaIÎ comme « la première organisation réunissant les Etats du monde entier pour construire la paix par la connaissance mutuelle des cultures» (1).Une connaissance mutuelle des cultures est-elle possible sans éducation et sans volonté manifeste, de la part de chaque humain, de rencontrer d'autres humains? Les Etats ne construisent pas la paix sans la volonté des hommes, êtres de corps et d'esprit. L'Acte Constitutif de l'Organisation (novembre 1945) le dit si bien: « Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est
« (1) Lettre d'information de la Division de la Philosophie, n° 2, 1995 , p. 1.

Paix, Violence et démocratie en Afrique

dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Comme on pourrait le montrer, dès le départ, dans ses fondements, sa raison d'être et le projet qui l'anime, l'UNESCO veut amener les hommes à construire la paix par la connaissance, le dialogue entre les cultures, les disciplines et les personnes. Elle défend l'idée selon laquelle par-delà les différences culturelles, un certain nombre de valeurs universelles doivent être partagées par les êtres humains. La paix est l'une de ces valeurs à défendre; l'État de droit et la démocratie sont à préserver pour le bien-être des individus et des sociétés. Car il s'agit de construire un avenir viable pour l'humanité. En ce sens, la réflexion philosophique est

conçue comme arme privilégiée au « service de l'éducation internationale
des peuples ».Ainsi, «élever les défenses de la paix» dans l'esprit des hommes ne peut se faire sans l'apport inestimable de la réflexion philosophique.

C'est donc en vue de répondre à ce « besoin de philosophie» pour la
formation des citoyens et de tout être humain et pour l'extension des libertés dans le monde que, dès la fin de l'année 1993, le programme
«

Philosophie et Démocratie dans le monde» fut mis en place. Il y eut
d'une enquête internationale

d'abord un état des lieux par la réalisation

sur la situation de la philosophie dans les différents pays (1995) (2) ; cette
enquête fit l'objet d'un débat lors des premières journées d'étude sur « Philosophie et Démocratie» au siège de l'UNESCO, à Paris, les 15 et 16 février 1995. Les philosophes et experts réunis pour l'occasion eurent à signer une Déclaration de Paris pour la Philosophie (3).Mais tout le travail restait à faire: défendre l'activité philosophique « qui ne soustrait aucune idée à la libre discussion, qui s'efforce de préciser les définitions exactes des notions utilisées, de vérifier la validité des raisonnements, d'examiner avec attention les arguments des autres» comme le souligne la Déclaration, laquelle pourrait être comparée aux discours protreptiques (ou exhortation à la philosophie) tenus par quelques philosophes dans la Grèce antique. Le but visé est clair: que chaque humain, embrassant cette noble activité, puisse penser par soi-même. En outre, que tout humain, sans être philosophe, apprenne à discuter librement. Et cette manière de ne soustraire aucune idée à la libre discussion n'est-elle pas, en elle-même, toute une éducation? Car dans un monde en proie à toutes

sortes de turbulences « penser par soi-même» reste un leitmotiv qui permet à chacun de rester en vie, de « résister aux diverses formes de
propagande, de fanatisme, d'exclusion et d'intolérance» comme le dit aussi la Déclaration de Paris. Mais comment avoir le recul nécessaire en

(2)

Roger-Pol

Droit, Philosophie

et démocratie

dans le monde,

Paris, UNESCO

- Le Livre

de

(3)

poche, 1995. Lettre d'information de la Division de la Philosophie, n° 4, octobre Déclaration fut aussi publiée dans le quotidien Le Monde.

1996, p. 2. La

6

Introduction

vue de penser par soi-même, quand les maux font la ronde et que les problèmes de survie sont loin d'être résolus? Comment penser la violence quand les violences, au quotidien, nous prennent en otage? Le séminaire dont les Actes se trouvent ici rassemblés a essayé d'aller plus loin, d'interroger le régime politique nommé « démocratie» et de voir dans quelle mesure une « paix durable» est possible. En suivant le principe de la libre discussion, des conférences plénières aux ateliers, l'Afrique, avec ses maux innombrables, fut au cœur des débats. Car ce continent, le nôtre, a reçu en partage, à chaque saison, quelques mots à consommer: indépendance, développement, démocratie, bonne gouvernance... Comme on le sait, la liste de ces mots qui pensent l'Afrique n'est pas exhaustive car les bonheurs sont bien éphémères et la paix civile bien fragile. Plus les décennies passent, plus les solutions aux problèmes quotidiens, qui ne sont pas seulement ceux de la survie, deviennent rares. A chaque saison, des injonctions viennent d'ailleurs, en vue de panser quelques plaies. Des « solutions» sont proposées pour les pays « pauvres» ou « endettés» et si mal gouvernés. Mais les maux réels de l'Afrique ont-ils pris fin ? Il ne s'agit nullement de suggérer, à la manière de Platon, « que les rois soient philosophes ou que les philosophes deviennent rois». Il s'agit, modestement, de faire l'état des lieux

et de « se connaître soi-même ». Les débats, très animés du présent
séminaire, l'ont suffisamment montré. Ainsi, le Département de philosophie de l'Université de Cocody invitait chacun à la libre discussion. Des détours inévitables par les grands textes furent effectués, certes. Mais ce séminaire n'était pas une réunion de philosophes. Les portes de l'Amphithéâtre de six cents places étaient suffisamment ouvertes pour laisser entrer chaque passant, pour donner la parole à chaque discipline. Littéraires, juristes, philosophes, économistes, linguistes, sociologues, historiens et toute autre discipline des sciences humaines et sociales eurent droit à la parole sans oublier les ONG, les représentants de l'Armée et de la Marine nationales, les représentants d'organismes internationaux. Maitres ou élèves, tous prirent une part active aux travaux. Comme le montrent les textes, chacun utilisa les mots de sa propre discipline. Chacun parla dans la langue qu'il maîtrise le mieux, clairement ou distinctement ou en balbutiant compte tenu de la difficulté de l'entreprise. Que l'on ne s'étonne pas de la diversité des méthodes d'approche: théoriques ou pratiques. Car s'interroger sur « Paix, Violence et Démocratie en Afrique» dans un pays durement éprouvé par toutes sortes de violences relève d'une véritable gageure. Il faut pouvoir trouver les mots justes - ce qui n'est point aisé au moment où le silence semble être de mise comme règle générale à suivre pour ceux qui, paradoxalement, entendent penser par eux-mêmes. Et les artistes, surtout ceux qui n'utilisent pas de mots pour s'exprimer, les peintres, eurent droit, aussi, à la parole. Le lecteur ne trouvera pas ici un compte-rendu de cette séance

7

Paix, Violence et démocratie en Afrique

qui leur fut consacrée. Mais leur parole vivante était empreinte de chaleur et de passion pour la vie... D'autres paroles fortes manqueront aussi à l'appel notamment celles des ONG qui nous ont entretenu de « violence et genre ». Les textes ici rassemblés disent clairement ou de manière voilée, que les vrais problèmes de l'Afrique se trouvent en nous-mêmes. Ce n'est pas un hasard si la première partie de ces Actes s'intitule « Violences» et que le tout premier texte analyse le hiatus entre « l'acte et la parole ». Peut-être avons-nous toujours un rapport ambigu avec la vérité, « le dévoilement» ; peut-être devrions-nous, d'une manière ou d'une autre, être « sincère» avec nous-mêmes et abandonner résolument la voie du « mensonge », de tout mensonge quel qu'il soit et de toute hypocrisie. Peut-être s'agit-il de se faire violence à soi-même pour retrouver sa propre dignité d'homme ou de femme. Mais comment retrouver cette dignité chaque jour perdue quand la société et l'État tiennent si peu compte de l'existence de « droits humains» ? Car il faut pouvoir bénéficier du droit à la vie et à la parole, ce qui n'est pas chose évidente en Afrique. La « culture de la paix» a beau être un projet louable, aucune paix ne peut être cultivée en dehors du strict respect du droit de vivre, de parler et de penser, du droit d'habiter en humain quelque part dans le monde. Avons-nous le droit d'emprunter les chemins du monde et de circuler librement? Les maux de l'Afrique ne sont pas seulement qu'économiques et politiques. Ils sont d'ordre juridique, mais aussi spirituel. Comment former l'esprit à résister à toute épreuve contraire au respect de la vie? Si toute démocratie attend des « citoyens» une participation à la vie publique, il reste que la démocratie elle-même ne peut tendre vers son sens que si elle respecte la présence d'individus, femmes, hommes et enfants sujets de pensée et capables de parole. .. Car aucune démocratie digne de ce nom ne peut se donner le droit de vie et de mort sur des sujets de droit, de pensée et de parole. La libre discussion, pour une fois, n'arrivait pas au crépuscule, comme la chouette de Minerve dont parle Hegel. Elle se tenait en plein jour, à l'Université de Cocody, la plus ancienne des Universités de l'État de Côte d'Ivoire. L'ouverture des travaux non seulement bénéficia de la présence effective de trois Ministres de la République, (les Ministres de la Défense et de la Protection Civile, de l'Enseignement Supérieur et de l'Éducation Nationale) mais aussi de nombreux diplomates accrédités en Côte d'Ivoire, des autorités administratives des Universités d'Abidjan et de Bouaké. Qu'ils trouvent ici l'expression de notre profonde gratitude. Que l'UNESCO, par l'intermédiaire de la Commission Nationale Ivoirienne, qui a suivi et encouragé la tenue de ce séminaire depuis Yamousoukro (1999) soit également remerciée. Les Actes du séminaire n'auraient pas vu le jour sans l'apport financier de l'Ambassade et de la Coopération Suisses en Côte d'Ivoire. Nous leur adressons tous nos remerciements. Mes collègues 8

Introduction

Mathieu Lou Bamba, Président du comité d'organisation, Ignace Biaka Zasseli, Chef de Département, ainsi que toute l'équipe organisatrice ont été les artisans au quotidien de la préparation et de la tenue de ce séminaire. Mon collègue Niamkey KofH a assuré, avec moi-même, la co-direction scientifique de nos travaux. Augustin Dibi Kouadio a été le rapporteur général. La correction des épreuves a été faite par Léon Raymond Ahouo, Landry Roland Koudou et Guy Kouakou, assistants au Département de Philosophie. Je n'oublie pas les collègues venus de loin, en particulier les Vice-Présidents de l'APHIDEM, Joseph Nyasani du Kenya et Paulin Hountondji du Bénin. A tous, je ne dis pas simplement merci car ceci est le résultat d'une œuvre commune. J'ajouterai cependant un dernier mot. Selon le principe de la libre discussion, chaque auteur est responsable des idées qu'il a voulu exprimer librement et soumettre à publication.
Tanella BONI

Présidente

de l'APHIDEM

Abidjan, le 23 octobre 2002.

9

Première partie
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VIOLENCES

"La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d'avoir raison et choisit le moyen court pour forcer l'adhésion".
Georges Gusdorf, La Vertu de force, Paris, P.U.F., 1957, p. 79.

L'ACTE

ET LA PAROLE:

POUR PENSER LA VIOLENCE AUJOURD'HUI
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Paulin J HOUNTONDJ/*

Je donne les observations suivantes pour ce qu'elles sont: une manière de réfléchir tout haut (1).On porte généralement en haute estime

ceux qui savent « joindre l'acte à la parole »,par opposition aux hypocrites,
aux menteurs et autres distributeurs de fausses promesses. Partons de là, d'abord, pour dire quelques mots du mensonge. Examinons ensuite ce qu'on pourrait appeler la déchirure du sens. Cette crise du langage qui fait qu'on emploie les mêmes mots en leur donnant des sens totalement différents, développant ainsi un dialogue de sourds où il faut voir, somme toute, l'origine de la violence et de la guerre. Enfin, face au spectacle désolant du heurt des fanatismes et autres fondamentalismes, on se demandera si, au-delà de l'exigence, admise aujourd'hui par tous, d'une moralisation de la vie publique, il n'y a pas lieu aussi de moraliser les pratiques religieuses ou, en d'autres termes, de moraliser Dieu.

* (1)

Professeur Titulaire, Directeur du Centre Africain des Hautes Études, (Porto-Novo, Bénin), Vice-Président de l'APHIDEM. Ce texte est une version revue et corrigée d'une communication présentée au cours d'un colloque organisé par la Conférence Épiscopale Régionale d'Afrique de l'Ouest (CERAO) à Ouagadougou, Burkina Faso, en novembre 2001.

Paix, Violence et démocratie en Afrique I

-

DU MENSONGE

L'hypocrisie passe pour un grave défaut. Tous ceux, et ils sont légion, qui font allègrement le contraire de ce qu'ils disent et disent le contraire de ce qu'ils font, sont pris pour des « farceurs H, des acteurs d'une comédie de mauvais goût, et, à ce titre, sont sévèrement jugés. Hupokrisis, en grec:

mimique. Le Petit Larousse définit l'hypocrisie:

«

défaut qui consiste à

dissimuler sa véritable personnalité et à affecter des sentiments, des opinions et des vertus que l'on n'a pas H. Nous sommes un peu dans le registre du théâtre. L'implication est qu'il ne faut pas confondre théâtre et vie réelle (2),et qu'à vouloir transposer l'un dans l'autre, à vouloir jouer sa vie comme sur des tréteaux, on mélange les genres et on confond les registres, afin de tromper son entourage et de se prendre pour ce qu'on n'est pas. Ce n'est pas tout, cependant. L'acteur de théâtre ne cherche pas à tromper mais à divertir, et parfois à divertir en instruisant. Par convention tacite, le spectateur et lui savent toujours déjà qu'il faut distinguer le réel et l'imaginaire et ne jamais les confondre, que l'évasion dans le monde de la fiction n'est jamais que temporaire, qu'il faudra toujours finalement revenir sur terre et reprendre pied sur le terrain de la vie réelle. L'art n'est donc pas mensonge, mais détour pour comprendre le réel et le mettre en perspective, mise à distance indispensable pour percevoir le sens. Le mensonge, par contre, suppose l'intention de tromper. Ce n'est plus du théâtre. C'est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins. Beaucoup moins parce que le spectacle proposé n'a plus aucune fonction pédagogique, aucune valeur formatrice. Mais aussi beaucoup plus parce que l'art du spectacle ainsi détourné de sa fonction première, se voit instrumentalisé, mis au service d'une volonté de nuire. On sort alors du registre purement esthétique du beau et du laid pour entrer dans un autre registre, celui de l'éthique, c'est-à-dire du bien et du mal. Le spectacle ne vaut plus par sa beauté. Il ne vaut plus rien comme spectacle, parce qu'il est forcément laid. Car la tromperie n'est jamais belle. Les fourberies de Scapin ne sont pas belles en elles-mêmes, comme événements de la vie réelle. Mais la pièce de Molière est belle, qui les met en scène et permet justement de les reconnaître comme fourberies, d'en percevoir les mécanismes et le fonctionnement pour en rire et, à l'occasion, s'en préserver. Le mensonge est donc laid, comme le mal en général. Il y a comme une convergence des valeurs - des trois valeurs de base: le vrai, le beau, le bien - et inversement, une complicité des contre-valeurs correspon(2)

"Et surtout, mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur/ Car la vie n'est pas un spectacle/ Car une mer de douleurs n'est pas un proscenium/ Car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse". (Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays nataO.

14

L'acte

et la parole: pour penser la violence aujourd'hui

dantes : le faux, le laid, le mal. Sans doute prend-on plaisir à célébrer, depuis toujours, la beauté du mal sous toutes ses formes. Peut-être même n'y aurait-il plus de littérature ni d'esthétique en général sans la possibilité d'inventer ces figures complexes, ces situations originales où le mal et le faux séduisent, au point de revêtir l'apparence de l'extrême beauté. Mais de telles situations sont perçues, justement, comme paradoxales. Et elles ne sont « belles» qu'autant qu'elles restent imaginaires, inscrites dans l'univers du pur possible et toujours à mille lieues de la réalité vécue. Suave mari magna turbantibus aequara ventis : le plaisir esthétique est ici généré par le privilège de la sécurité, la satisfaction d'être à l'abri des catastrophes décrites, la possibilité de contempler depuis la terre ferme des naufrages dont on se sait préservé(3). On ne ment pas seulement aux autres, on se ment à soi-même. À force de jouer, on peut finir par se prendre à son propre jeu. On adhère à l'image qu'on veut projeter de soi-même, on colle à cette image, on se persuade, par exemple, qu'on est un modèle de vertu pour s'être longtemps fait passer pour tel, ou on se persuade qu'on est un homme de Dieu parce qu'on a réussi à le faire croire à tous. Le tyran le plus sanguinaire, qui règle des comptes personnels au nom de la révolution ou de quelque autre idéal collectif, peut se convaincre effectivement d'être un homme de bien, dès lors que la masse de ses victimes potentielles continue de célébrer ses louanges. De cette forme de mensonge on pourrait citer plusieurs exemples tirés des domaines les plus divers:

- Domaine politique, où le mensonge est une pratique quotidienne de l'homme politique, ou plus exactement, du politicien moyen, ce qui oblige à s'interroger sur la possibilité de faire la politique autrement, la possibilité d'inventer, au-delà de la petite politique, de la politique politicienne faite de calculs, de dissimulations et de marchandages, quelque chose comme une grande politique qui tâcherait d'inscrire dans le réel, avec le minimum de déperdition possible, sans concession et sans compromission, de grandes ambitions collectives légitimes en ellesmêmes et par elles-mêmes. Plusieurs écrits existent, plusieurs analyses et témoignages, qui peuvent aider à articuler, sur cette question, une réflexion cohérente.

(3)

Vers célèbres du poète latin Lucrèce 1ersiècle avant J.e., auteur du De rerum natura (De la nature) et disciple d'Epicure : Suave, mari magna turbantibus aequara ventis E terra magnum alterius spectare labarem (Il est doux, quand, sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, de regarder, de la terre ferme, les terribles périls d'autrui).

15

Paix,

Violence et démocratie en Afrique

- Domaine de l'interculturel, où l'on a vu des civilisations conquérantes trahir ostensiblement leurs propres idéaux, en cautionnant les pratiques les plus sordides du pouvoir politique qu'elles accompagnaient. Cette contradiction a été souvent dénoncée. Le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire, par exemple, n'est pas autre chose qu'une dénonciation de l'immense tricherie d'une civilisation qui, hors de ses frontières, ruse avec ses propres principes; donc d'une civilisation qui ment, et qui finira par subir, au moment où elle s'y attend le moins, le choc en retour de ses pratiques outremer. À tort ou à raison, le Discours sur le colonialisme voit dans les atrocités de la deuxième guerre mondiale la manifestation d'un tel choc en retour, le signe d'un « ensauvagement » du continent européen consécutif à ses propres pratiques dans l'empire. On pourrait aussi citer la belle préface de Jean-Paul Sartre à l'Anthologie de la nouvelle poésie africaine et malgache de Senghor. Cette préface commence, on s'en souvient, par une interpellation du même genre(4). - Domaine religieux, enfin, où l'on est tenté de dire que l'hypocrisie,

plutôt que le bon sens cartésien, est « la chose du monde la mieux

partagée ». Les exemples sont innombrables, non seulement au niveau individuel, où l'annonceur de la bonne nouvelle, prêtre, pasteur, imam ou prosélyte de quelque autre religion révélée, enfreint dans sa conduite de tous les jours les grands préceptes dont il se fait l'apôtre, mais aussi au niveau collectif, où l'institution religieuse elle-même devient, au quotidien, tout le contraire d'un témoignage vivant du Message. J'aimerais illustrer ce point par un exemple: celui de l'Église Méthodiste du Bénin, à laquelle j'appartiens moi-même. On y a vu un chef religieux, élu et solennellement installé en 1993 pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois, modifier la Constitution de l'Eglise au terme de sa quatrième année d'exercice, afin de se maintenir en poste jusqu'à sa retraite. Aux yeux de tout observateur non prévenu, cela ne pouvait apparaître que comme une tricherie. Même les non-chrétiens en ont été choqués quand ils y ont vu clair. Un groupe de fidèles a alors décidé, suite à l'échec de toutes les tentatives internes de médiation, de porter l'affaire devant les tribunaux: qu'y avait-il d'autre à faire? Malgré sa condamnation par le tribunal de première instance puis la Cour d'Appel,

(4)

Qu'est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires? Qu'elles allaient entonner vos louanges? Ces têtes que nos pères avaient courbées jusqu'à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l'admiration dans leurs yeux? Voici des hommes debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d'être vus, (Sartre, "Orphée noir", in Situations, III, Paris, Gallimard, IDeéd., 1949, p. 229).

16

L'acte et la parole: pour penser la violence aujourd'hui

l'ex-président s'obstine. Il entend désormais scinder l'Église en deux pour rester président d'une fraction. Dans cette entreprise, tenez-vous bien, il trouve des complicités jusqu'au plus haut niveau du pouvoir exécutif. Mais ce n'est pas le plus grave. Le plus grave, à mon sens, est qu'il trouve au sein même de l'Église, au sein d'une communauté qui devrait se faire garante des valeurs, des fidèles pour le suivre. Le plus grave est qu'il incite ses partisans à user de violence pour chasser à coups de coupecoupe et de haches, des quelques paroisses où ils ont réussi à séduire la majorité, les fidèles qui n'ont pas fait allégeance à sa personne. Ce n'est pas tout. L'ex-président organise ensuite de grandes manifestations largement médiatisées par la presse audiovisuelle, pour prêcher la nonviolence et la paix dans la cité. Se faire passer pour ce qu'on n'est pas, faire le contraire de ce qu'on dit et dire le contraire de ce qu'on fait, cette tartuferie est un contre-témoignage qui a pour effet de brouiller tous les repères. Ceux qui avaient pris au sérieux le message de l'Église et finissent par se rendre compte qu'ils ont été bernés ne peuvent qu'être déboussolés - à moins qu'ils n'aient la force de reconnaître leur propre richesse intérieure, et qu'ils portent en eux-mêmes, avant l'annonce de l'Évangile et indépendamment de cette annonce, le sens du bien et du mal - ce qu'on appelle une conscience. L'Église Méthodiste du Bénin n'est, hélas, qu'un exemple parmi d'autres. Chacun doit balayer devant sa porte. Tout ce qui se fait « au nom de Dieu» n'est pas forcément conforme à l'éthique ni à la morale

élémentaire. David Yallopne pouvait trouver meilleur titre pour son livre (5).
Certaines pratiques au sein de l'Église catholique choquent même l'athée et discréditent le Message. Un autre exemple de cette trahison, ce sont les positions de l'Église face à la traite négrière, qui montrent à quel point on a pu, dans la pratique, oublier le commandement d'amour(6). De ces pratiques on peut tirer au moins une leçon: c'est que le mensonge ne se réduit pas à un travestissement des faits dans le langage, mais qu'il peut aussi se trouver hors du langage, au point d'articulation entre le langage et l'action. Au-delà du devoir de vérité, ou plus exactement de véracité, par-delà l'obligation de dire la vérité, il y a un devoir de cohérence: l'obligation de conformer la pratique au discours, et viceversa, l'obligation de joindre, toujours et en toutes circonstances, l'acte à la parole.

(5)

David Yallop,Au jette les doutes

nom de Dieu, Paris, Christian Bourgois, 1984. L'auteur, on s'en souvient, les plus graves sur les circonstances réelles de la mort du pape Jean-

(6)

Paull er en 1978. Alphonse Quenum, Les Églises chrétiennes et la traite atlantique du XVe au X/Xe siècle, Paris, Karthala, 1993.

17

Paix, Violence et démocratie en Afrique

II - LA DÉCHIRURE DU SENS Dans la situation créée par les attentats suicides du Il septembre 2001 contre les tours jumelles de New York, une chose, parmi d'autres, est remarquable: c'est la manière dont le pouvoir américain et ses agresseurs se sont renvoyés, à un moment donné, l'accusation de terrorisme. Tandis que George W. Bush en appelait à une croisade du Bien contre le Mal, Oussama Ben Laden et les siens voyaient dans les bombardements annoncés contre l'Afghanistan une manifestation de terrorisme du gouvernement américain. Le même mot est employé, mais chacun y met un contenu différent. Cette situation est à la fois inquiétante et rassurante. Inquiétante parce qu'elle exprime un malentendu profond, source virtuelle de colère et d'agressions réciproques. Mais aussi rassurante parce qu'elle indique que, somme toute, par-delà le conflit violent qui les oppose, les uns et les autres continuent de se référer, malgré tout, aux mêmes valeurs. Cette situation n'est pas inédite. Déjà à l'époque de la guerre froide, le lexique des valeurs sociales et politiques était pareillement fissuré. On ne pouvait parler de liberté, de démocratie, voire de vérité ou de beauté, sans se voir aussitôt enjoindre de préciser dans quelle perspective on se situait, et s'il s'agissait de la liberté bourgeoise ou de la liberté prolétarienne, de la démocratie bourgeoise ou de la démocratie prolétarienne, de la vérité au sens idéaliste ou au sens matérialiste, de la beauté au sens de l'esthétique bourgeoise ou au sens du réalisme socialiste, etc. L'univers du sens était toujours déjà fissuré. De ce point de vue, l'effondrement du mur de Berlin en novembre 1989 n'a pas qu'une signification politique; il marque aussi, comme je l'ai indiqué naguère, une reconquête du sens. Il faut cependant prêter attention à la manière dont le sens est ainsi reconstruit: il n'y a ni synthèse ni dépassement, mais élimination. L'un des termes de l'alternative disparaît, dès lors qu'il y a un vaincu et un vainqueur. La défaite des talibans fera qu'il n'y aura plus personne pour dénoncer le terrorisme d'État, tel qu'il est pratiqué par le gouvernement de l'unique superpuissance du moment, comme la défaite du socialisme a fait disparaître la possibilité de ces concepts alternatifs de démocratie, de vérité, de beauté, etc. La victoire du plus fort marque le triomphe de la pensée unique. Est-ce un gain ou un appauvrissement? La réponse n'est pas évidente. L'on doit observer en tout cas comment, dans tout conflit, la violence s'accompagne, de part et d'autre, d'un discours de justification. La guerre des discours, et de plus en plus désormais, la guerre des images, est une composante essentielle de la guerre tout court. Les parties en conflit

cherchent donc à gagner l'opinion. Celle-ciest d'emblée « prise à témoin », c'est-à-dire investie d'un pouvoir de juge. Dans un conflit, chacun a toujours ses raisons, et commence par s'y enfermer. Chacun poursuit sa
18

L'acte et la parole: pour penser la violence aujourd'hui

logique et reste imperméable à celle de l'autre. On assiste à un dialogue de sourds, c'est-à-dire au heurt frontal de deux monologues. La guerre éclate, précisément, au point d'enfermement maximum des protagonistes. Ceux-ci entreprennent seulement de s'expliquer après, une fois que le conflit a éclaté, c'est-à-dire quand il est trop tard. Dans un premier temps, ils ne se parlent toujours pas entre eux, mais essaient, chacun de son côté, d'avoir l'opinion pour lui. Dès qu'ils commencent à se parler (et ceci résulte généralement de l'évolution du rapport des forces sur le terrain), les conditions sont virtuellement créées pour un arrêt des hostilités. La question est donc celle-ci: comment est-il possible d'économiser la violence? Si la violence est fruit de l'enfermement, si elle occupe l'espace précis du dialogue de sourds ou du heurt des monologues, si elle dure tout le temps, et seulement le temps où l'on ne se parle pas, alors comment, par quels voies et moyens, est-il possible de forcer l'enfermement et d'instaurer le dialogue, comment peut-on amener les gens à se parler avant qu'il ne soit trop tard, avant que la défaite des uns et la victoire des autres, ou que la peur d'un écrasement total, ne les obligent à « négocier» ? On se contente ici de poser cette question, sans chercher, pour l'instant, à répondre.
III - MORALISER DIEU?

III- 1. Reconstruire

le sens

La tâche incontournable, l'urgence des urgences pour les forces de paix, est de reconstruire le sens, de faire en sorte que l'on puisse se parler et se comprendre. Or, pour se comprendre, il faut d'abord utiliser un lexique commun, et s'entendre sur le sens des mots. Le grand ennemi de la paix, c'est l'équivoque, parce qu'elle est génératrice, toujours et partout, de malen-

tendus. Aristote le disait à sa manière au livreGammade la Métaphysique:« Ne
pas signifier une chose une, c'est ne rien signifier du tout». De ce point de vue, il est réconfortant, nous l'avons dit, qu'au plus fort de la guerre, au milieu de ce naufrage général des valeurs, les parties en conflit valorisent encore les mêmes vertus et dénoncent les mêmes valeurs, mais les déterminent autrement, en fonction d'approches différentes. Il doit être possible, dans ces conditions, d'ouvrir un débat, par exemple, sur la signification du terrorisme que les uns et les autres stigmatisent comme une contre-valeur, et sur son contraire. Il doit être possible d'établir, avant que n'éclatent les conflits dévastateurs, un consensus minimum sur les valeurs, les normes, les règles de conduite dont les uns et les autres souhaitent qu'elles régissent leurs rapports. L'on doit s'efforcer, plus généralement, d'établir un système de valeurs universelles, une éthique universelle ou, à tout le moins, universalisable. Voilà une tâche précise à laquelle il faut s'atteler. Le problème à résoudre, 19

Paix, Violence et démocratie en Afrique

dans ce contexte, est de savoir comment procéder, et sur quels fondements l'on peut établir une telle éthique.

III - 2. Moraliser Dieu?
Sans pouvoir répondre à cette question, je voudrais tout au moins mettre en garde contre une tentation: celle qui consiste à vouloir établir un dialogue universel et sans exclusive sur la base de la foi: de la foi chrétienne, par exemple, et des préceptes de l'Évangile. Je crois que, dans ce dialogue que nous voulons universel, nous devons trouver un langage véritablement laïc, des concepts et des termes qui ne présupposent pas que l'autre adhère nécessairement à la même foi et aux mêmes convictions religieuses que nous. L'universel est au-delà de nos religions et confessions particulières. L'éthique n'a de chance d'être universelle que si nous ne cherchons pas à l'enfermer dans le discours de la foi. Sur ce point, Kant avait certainement raison: la morale doit pouvoir se soutenir sans chercher un point d'appui ni dans le ciel, ni sur la terre (7). On a donc intérêt à laïciser l'éthique. Le fondamentaliste qui prétend qu'Allah lui a ordonné d'aller casser les tours jumelles du World Trade Center au péril de sa propre vie et de celle de milliers d'innocents, on doit pouvoir lui répondre que son Dieu est un tantinet immoral. Celui qui prétend que son Dieu lui ordonne de partir en croisade contre les hérétiques, son Dieu n'est guère meilleur. Il faut donc mettre en cause nos pratiques religieuses, confronter nos idées de Dieu avec les exigences de la morale élémentaire, c'est-à-dire, d'une certaine manière, moraliser Dieu. Au-delà de nos religions particulières, au-delà des rites et des

croyances qu'elles induisent, il faut pouvoir écouter « la voix de la
conscience» et établir, sur cette base, des normes et des valeurs acceptables pour tous, quelque chose comme un Décalogue laïc qui mette tout le monde d'accord. À ce prix seulement nous remettrons à leur place les théocraties diverses, les charias de tout genre, les normes inspirées de religions particulières, qu'on prétend ériger en absolu. Concluons en un mot. Un peu partout, dans nos démocraties

balbutiantes, on a pris conscience de la nécessité de moraliser la vie publique H. Sont à l'ordre du jour, désormais, la lutte contre la corruption,
{(

contre l'arbitraire, l'injustice et les violations des droits de l'homme, même si ces grands mots n'expriment encore, la plupart du temps, que des vœux pieux. Ce qu'on tente de suggérer ici, c'est qu'il faut aussi moraliser bien d'autres secteurs: la vie politique, la vie économique, les pratiques

(7)

« Or nous voyons ici la philosophie placée dans une situation critique: il faut qu'elle trouve une position ferme sans avoir, ni dans le ciel ni sur la terre, de point d'attache ou

de point d'appui.

»

(Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 2esection, trad.

Victor Delbos, Paris, Delagrave, 1966, p. 145).

20

L'acte

et la parole: pour penser la violence aujourd'hui

judiciaires, les pratiques religieuses. Il faut, au total, mettre en cause, dans l'intérêt de la paix et de la réconciliation, tous les croyants, s'il est un autre nom de l'Universel, si, loin de nous conduire au fanatisme ou de nous enfermer dans un particularisme à courte vue, il nous ouvre au contraire au monde, et nous aide à comprendre les autres.

21

LA PAIX ARMÉE

OU LA MALÉDICTION

DE L'AFRIQUE

DANS LA FICTION

LITTÉRAIRE

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Damien BEDE*

Dans les premières œuvres qui posaient la situation de dépendance du Noir comme objet d'écriture littéraire, la lecture a souvent révélé, dans la diérèse, une permanence de la violence (psychologique, physique, culturelle et politique), posée comme antinomique de la paix et donc de la liberté du Noir. L'objet de la présente communication est de proposer des fictions littéraires (romans et nouvelles) pour confirmer la place prépondérante de la violence multiforme, quasiment séculaire (spéculaire ?), au centre des préoccupations des écrivains. Dans la fiction littéraire contemporaine, on se rend compte que cette violence tient, suivant le regard des écrivains, à une conception que les politiques se font de la vie de leurs concitoyens. En ce sens, les régimes dont s'inspirent les créateurs sont des dictatures civiles ou militaires, tous tyranniques, sanguinaires, qui allient à la violence l'oppression et la répression tous azimuts. Notre investigation, en s'appuyant sur les critiques acerbes des écrivains, indiquera comment les systèmes politiques instaurés sont des mécanismes de négation de la personnalité humaine.

*

Maître Assistant au Département Côte d'Ivoire.

de Lettres Modernes. Université de Cocody, Abidjan

22

La paix armée ou la malédiction de l'Afrique dans la fiction littéraire
I

-

UN ÉTAT DES LIEUX PAR LES TITRES

Sans forcément s'engager dans la spéculation théorique, on peut concevoir avec J.M. Kouakou que sur le plan des rapports titre / texte:
«

... Le télescopage ou connexion entre le titre et le reste du texte

sur Le texte, « un endroit stratégique)} (2) l'espace textuel, visible par le lecteur au premier contact avec le livre, est, selon Charles Grivel : « un
signal sémique composé d'un nombre variable d'unités minimales de sens. » (3).Ainsi envisagé, le titre est un concentré sémantique, il condense le système sémique (s'il ne le précède pas). Il est programmatique, expressif, allusif, symbolique suivant l'intention de son auteur. C'est pourquoi pour H. Mitterand : « le titre oriente et programme le comportement de la lecture, il modèle un certain type de déchiffrement, renvoie à un code social ou moral. » (4). Les titres des œuvres qui nous intéressent, montrent assez clairement qu'il est aisé de les ramener à un objet unique; tous sont des témoins privilégiés des temps modernes, même si, d'une œuvre à l'autre, les motifs de l'écriture sont différents. Ceux que proposent les fictions littéraires africaines d'expression francophone, sont expressifs et évoquent pour une large part les situations contradictoires dans les récits. Pour Pius Ngandu Nkashama, un état des lieux montre que:
« Les titres actuels portent les préalables des forces qui se rejoignent, qui s'affrontent dans le texte. » (5\

est elliptique: le titre en tant qu'ensemble, laisse un vide et laisse supposer un à-venir du texte. C'est une métonymie sémiotique qui fonctionne par emboîtement, c'est-à-dire une métonymie du signe à remplir en signification. Les événements et les récits sont alors réductibles à une qualification permanente du titre qu'ils illustrent: le texte ne fait ainsi que déplier un paradigme événementiel (au plan de la fiction) et narratif (le récit peut montrer son faire...) car, ne l'oublions pas, un titre est l'emblème de son texte »(1).

(1)

J.M. Kouakou, « La figure, le texte et le textile: de la connexion comme figure romanesque»

Colloque international sur «( Textes et images dans la production littéraire »,in Annales
(2) (3) (4) (5) des lettres, Arts et Sciences humaines, n° spécial, Université d'Abidjan, 1994, p. 44. Léo Hoeck, cité par H. Mitterand, Le discours du roman, Paris, P.U.F., 1980, p. 91. Charles Grivel, Production de l'intérêt romanesque, Paris, La Haye, Mouton, 1973, p. 175. H. Mitterand, op. cit., p. 91. P. Ngandu Nkashama, Écritures et discours littéraires. Études sur le roman africain Paris , l'Harmattan, 1989, p. 172. '

23

Paix, Violence et démocratie en Afrique

Les situations contextuelles des récits: les indépendances annoncées (6) comme un lever de soleil( s) symbolisées par le vent dévastateur, se sont annoncées violentes (7). On le voit, dès l'abord, que l'univers des œuvres semble se circonscrire autour de symboles ou se dévoiler par des formes énonciatives diversifiées qui dénotent ou connotent l'expérience individuelle ou collective des hommes issus des nouvelles sociétés. Ainsi, au Crépuscule des temps anciens(8) et à l'heure des Soleils des indépendances, les espaces topologiques (fictifs dans nombre de cas), par leur clôture, se révèlent être des espaces carcéraux, qui ne peuvent que cacher des violences inouïes, des cercles de violences spécifiques au mode d'exister sous les tropiques (9). Dans cette atmosphère de violence extrême où l'instinct de vie (de survie) trouve son sens dans la dialectique qui confronte la vie à la mort, il n'est pas rare que le sujet, dans son articulation à son entourage, singe avec la vie en ayant Un fusil dans la Ainsi l'espace politique déterminé se main, un poème dans la poche (10). révèle être un lieu de cirque où est malheureusement partout présent le spectre de la mort (11). un tel contexte l'impossible plénitude de la vie, En recouverte par un voile(12) ne peut qu'être et demie (13).Dans ces lieux où les comportements humains outrepassent leur détermination en tant qu'êtres intelligibles, il ne reste d'autres solutions, pour échapper à La que L'errance (16), fuite la Tout le long des saisons (15), descente aux enfers (14), en avant et l'exil forcé, posés comme alternatives (17)(18). En où Dans ces États honteux (19) vivent des individus prélogiques (20), effective ou de manière illusoire et irrationnelle, En attendant la liberté (21) attendant le vote des bêtes sauvages (22),l'individu pris au piège par des

(6) (7) (8) (9) (10) (11) (12) (13) (14)

(15)
(16) (17) (18) (19) (20) (21) (22)

A. Kourouma, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil ,1970. C. Nokan, Violent était le vent, Paris, Présence Africaine, 1966. Nazi Boni, Crépuscule des temps anciens, Paris, Présence Africaine, 1962. M. A. Fantouré, Le cercle des tropiques, Paris, Présence Africaine, 1972. Emmanuel B. Dongala, Un fusil dans la main, un poème dans la poche, Paris, Albin Michel, 1973. M. A. Fantouré, Le récit du cirque... de la vallée de la mort, Buchet-Chastel, 1975. M. A. Fantouré, Le voile ténébreux, Paris, Présence Africaine, 1985. Sony Labou Tansi, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979. N. Ndjekery, La descente aux enfers, Paris-Abidjan, Ceda-Hatier, 1984. P.Kayo, Tout Ie long des saisons, Paris, Silex, 1983. M. A. M. Ngal, L'errance, Yaoundé, Clé, 1979. 1. P. Makouta Mboukou, Les exilés de la forêt vierge, Paris, L'Harmattan, 1974. T. Tchivela, L'exil ou la tombe, Paris, Présence Africaine, 1986. Sony Labou Tansi, L'Etat honteux, Paris, Seuil, 1981. Sony Labou Tansi, L'Anté-peuple, Paris, Seuil, 1983. Gnaoulé Oupoh, En attendant la liberté, Paris, Silex, 1983. A. Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris, Seuil, 1998.

24

La paix armée ou la malédiction de l'Afrique dans la fiction littéraire

immonde (24) soumis à un état de sujétion, fragilisé par la peur (25\réduit est au silence sous le prétexte de la religion imposée, du consensus ou de (26). Faisant un l'unanimisme, condition sine qua non d'un développement mouvement à rebours de l'histoire ou de sa propre histoire, oppresseur ou opprimé, héros ou victime, il se retrouve à l'état sauvage, aux sources primitives (paléontologiques ou paléozoïques) de l'homme et devient suivant les cas: un hybride ou un saurien (27).
II - UN MODE D'EXPRESSION DES POUVOIRS TOTALITAIRES

dictateurs

aux petits pieds ou des roitelets sanguinaires

(23),

Le bel

La violence comme pendant des régimes autocratiques est un leitmotiv dans la production romanesque africaine. Dans une telle orientation, la pratique du pouvoir, son exercice effectif qui suppose le droit légal de commander, conduit malheureusement aux scènes de violences inconcevables ou aux meurtres les plus ignobles. En ce sens, la dimension politique et idéologique des fictions littéraires africaines séduit le lecteur. Les récits exposent à tous égards un jeu de dévoilement qui montre le surgissement, dans l'Afrique post-coloniale, des formes de violence dépassant l'entendement humain. Dans les récits, outrepassant les principes élémentaires qui fondent le contrat social où l'homme est destiné à vivre en harmonie avec ses semblables, on a affaire à des systèmes politiques non pacifiés, peu transparents. La faillite des structures politiques, leurs dysfonctionnements induisent des systèmes violents, explicitement désignés, mis en cause et dont les formes les plus récurrentes sont les pouvoirs totalitaires, dictatoriaux, tyranniques. On pourrait multiplier à l'envi les innombrables situations de violences extrêmes, mais il suffit de renvoyer à quelques exemples caractéristiques où la violence politique est décrite, représentée dans les textes à travers des scènes qui polarisent l'attention par leur caractère tragique, comme dans Le cercle des tropiques lors d'une manifestation de l'ordre médical à l'hôpital:

(23) (24) (25) (26)

Cheick Aliou Ndao, Mbaam dictateur, Paris, Présence Africaine, 1998. V. Y. Mudimbe, Paris, Présence Africaine, 1976. Yodi Karone, Nègre de paille, Paris, Silex, 1982. J. M. Adiaffi, Silence, on développe, Paris, Silex, 1970.

(27) Bernard Nanga, Les chauves-souris, Paris, Présence Africaine, 1980.

25

Paix, Violence et démocratie en Afrique

« Les tueurs excités comme des requins à la vue du sang y allaient de bon cœur. L'un d'eux prit son fusil par le canon et frappa Atan qui porta ses mains à la tête et s'écroula, pendant que les autres membres de la milice, toutes les griffes dehors, se précipitaient sur lui... » (28).

Des exemples concrets, extrêmement variés, peuvent être relevés dans les œuvres où les expériences des personnages expriment la part prépondérante de la violence dans leur itinéraire. Cette violence souvent physique tient à une conception que les hommes politiques se font de la liberté de leurs concitoyens. P. Ngandu Nkashama analyse ainsi l'univers conflictuel qui caractérise ces œuvres: « Ce n'est pas un hasard si ces romans se caractérisent par un
univers binaire antinomique, dans lequel les forces de l'individu s'opposent toujours à la force du « pouvoir en place. » On constate que le héros a cessé d'être un paysan... Il est devenu le héros contestataire, et parfois même le combattant, le maquisard... Il est situé à l'intérieur du cercle des violences. Il est pris dans le vertige des forces antagoniques, dont l'un doit fatalement écraser l'autre. »(29). Les écrivains n'hésitent pas à décrire tous les processus qui conduisent inexorablement vers une mort fatale et tragique. Ici, l'évocation et la description de prisons, que ce soit dans Les soleils des indépendances, Les crapauds brousse, Le cercle des tropiques, L'exil ou la tombe, etc., expriment

l'espace de la non-vie, « un enfer organisé» où l'existence se conçoit en
termes d'attente ou de mort programmée. Dans ce lieu diversement désigné dans les récits, la finitude de l'homme ou des individus qui y sont jetés de force s'exprime ouvertement par la dégradation, la décrépitude du corps physique à l'image de Fama, le héros d'Ahmadou Kourouma : « Fama n'était pas astreint aux travaux pénibles mais son état de santé se dégradait. Des vers de Guinée poussaient dans les genoux et sous les aisselles. Constamment il desséchait: ses yeux s'enfonçaient dans les orbites plus profondes que des tombes, ses oreilles décharnées s'élargissaient et se dressaient proéminentes. .., les lèvres s'amincissaient et se rétrécissaient, les cheveux
se raréfiaient. »(30).

(28)

M. A. Fantouré,

Le cercle

des

tropiques,

Paris, Présence

Africaine,

1972, p. 248.

(29) P. Ngandu Nkashama, op. cit., p. 147. (30) A. Kourouma, Les soleils des indépendances,

op. cit., p. 176.

26

La paix armée ou la malédiction de l'Afrique dans la fiction littéraire

Les dégradations physiques sont le plus souvent la conséquence de tortures les plus humiliantes et inhumaines. Particulièrement conscient de ces faits, du caractère tragique du sort des détenus politiques homme qui achève de vivre. »(31) La répression contre les étudiants (La descente aux enfers), la jeunesse en général, le massacre d'ouvriers ou de paysans en grève (L'exil ou la tombe), de toutes les organisations socio-professionnelles (Le cercle des tropiques, Les écailles du cieO régulièrement dénoncés dans les récits, posent le problème des libertés et de l'insécurité dans les systèmes convoqués par l'écriture. En un tel contexte, la signification politique des textes est une prise en compte du mode de fonctionnement des pouvoirs totalitaires qui ont érigé la violence brutale en système politique. La violence policière ou politique ayant pour corollaire la mort tragique n'est pas poétisée. Elle est décrite, représentée dans les textes à travers des scènes horribles, au-delà de toute raison raisonnable, à l'instar de la mort donnée par le Guide à son intrépide opposant Martial dans La vie et demie: « ... Le Guide Providentiel eut un sourire très simple avant de venir enfoncer le couteau de table qui lui servait à déchirer un gros morceau de la viande vendue aux Quatre Saisons [...] La loquepère sourcillait tandis que le fer disparaissait lentement dans sa gorge. Le Guide Providentiel retira le couteau et s'en retourna à sa viande des Quatre Saisons qu'il coupa et mangea avec le même couteau ensanglanté. Le sang coula à flots silencieux de la gorge de la loque-père... » (32). Dans les situations tragiques ou apocalyptiques décrites, on a l'impression que tous les actes des hommes sont orientés consciemment, inexorablement vers la mort fatale. Une certitude de la mort projetée, savamment entretenue qui fait dire à un personnage dans Un fusil dans la main, un poème dans la poche:
«

Tchichelle Tchivela affirme: « À Tonguetani, un détenu politique est un

Nous sommes en ce moment en train de perdre en Afrique l'une

de nos plus grandes et belles traditions: celle du respect de la vie humaine... pour un oui ou un non, n'importe quel citoyen peut être arrêté, torturé, mis à mort après un jugement sommaire, souvent sans jugement du tout. » (33).

(31) (32) (33)

Tchichelle Sony Labou

Tchivela,

Les fleurs des Lantanas, Un fusil dans

Paris,

Présence

Africaine, dans la poche,

1997, p. 103. Paris, Albin

Tansi, La vie et demie,

op. cit., pp. 11-12. la main, un poème

Emmanuel B. Dongala, Michel, 1973, p. 273.

27

Paix, Violence et démocratie en Afrique

Dans la majorité des récits de l'époque contemporaine, l'accroissement de la peur, les inévitables cruautés donnent l'impression que les aventures des personnages ne sont orientées que pour déboucher sur des scènes de violences extrêmes, irrationnelles, fatales pour le corps humain. Romuald Fonkoua remarque à cet effet:
«

Le pouvoir politique, c'est le règne du mal sublime, du bouffon

tragique où les ogres accomplissent des besognes horribles avec attention et force précision dans la démence, la folie et le plaisir. Il s'organise autour d'un quelque chose innommable qui fonctionne au sentiment, à l'humeur et au hasard des lois, du bon sens et de la logique et débouche presque toujours sur des assassinats illogiques. »(34). Comme le constate par ailleurs P. Ngandu Nkashama, les hommes vivant dans ces univers fonctionnent dans l'anormalité, au-delà du bon sens et permettent de signifier les brutalités de ces nouvelles sociétés.
« Les

sociétés contemporaines, telles qu'elles apparaissent dans

l'écriture actuelle, sont principalement des espaces de violences plus irrationnelles que celles installées par les systèmes coloniaux, parce qu'elles se sont constituées une logique particulière. »(35). Certains actes et décisions ont un caractère insensé. Dans Le récit du cirque... de M. À. Fantouré, l'accusé relate:
« Je me souviens

de ce jour où les sbires du culte rhinocéros tacheté

m'arrêtèrent dans la rue pour vérification d'identité. Au bout d'une minute d'investigation, j'étais accusé du crime d'être un des sosies d'un citoyen condamné à mort pour avoir nourri le besoin de vivre comme un homme libre... »(36). Comme dans de nombreux cas, tout est mis en œuvre à travers toutes les procédures d'assujettissement et toutes sortes de brimades qui entraînent une désintégration de l'être humain. Ainsi, dans les fictions, quiconque veut se déterminer, s'affirmer en tant qu'homme libre et faire de sa raison un usage rationnel, est sommé d'y renoncer pour s'engager, au contraire, dans le sens du pouvoir, du parti unique, du guide et de ses thuriféraires.

(34) (35) (36)

Romuald Fonkoua, "Discours de littérature africaine, Notre librairie, n° 103, oct.-nov. 1990, pp. 72-73. P. Ngandu Nkashama, Écriture et discours littéraires, Chastel, M. A. Fantouré, Le récit du cirque...J Buchet/

pouvoir,

société

et écriture",

in

op. cit., p. 161. 1975, pp. 108-109.

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La paix armée ou la malédiction de l'Afrique dans la fiction littéraire

Au nom de principes inavoués et absurdes, on assiste, dans nombre de cas, à un véritable génocide sans raison valable. Ainsi, dans Le récit du voudrais assassiner à jamais l'humain qui est en eux. »(37). Qu'un tel projet trouve son champ d'application dans un espace politique (mythologie politique) où l'on veut impressionner, créer l'épouvante dans les esprits et réduire à néant les représentants de l'opposition, relève de l'absurdité, de l'inimaginable comme dans Le récit du cirque... où chaque année, pour honorer un culte, « le culte rhinocéros tacheté », on tire au sort mille personnes pour en gracier une seule. Il s'agit d'une forme de célébration, de ritualisation de la mort. Il y a dans ces œuvres une prévalence de l'ambiguïté ambivalente ou impossibilité de conciliation des contraires. Cela relève du peu d'intérêt accordé finalement à l'espèce humaine. De fait, tout concourt à ravaler l'homme au rang de non-humain ou de sous-homme. On est alors à se demander comment l'être humain doué de raison peut arriver à de telles excentricités. Quelles voies ou solutions pour sortir des ornières? Dans cette logique où tout est mis en œuvre pour l'extinction de son espèce, l'individu, face à l'étouffement, propose une réponse musclée à la violence du pouvoir politique.
III - LA VIOLENCE: UNE VOIE CURATIVE ?

cirque. .. le guide Fahiti, incarnation du rhinocéros tacheté, affirme:

« Je

Pour M. Alioum Fantouré : « Dommage que les peuples ne comprennent que très rarement le sens de leurs intérêts... dommage qu'un peuple ne réagisse qu'après une destruction partielle de sa sève vitale... dommage qu'une descente progressive vers le néant puisse parfois être recouverte du manteau du progrès technique... »(38). Si une telle réflexion résiste à l'examen critique, par rapport à l'évolution des peuples, force est de reconnaître qu'il se manifeste constamment et consciemment dans l'univers des œuvres contemporaines une volonté de surmonter le sentiment d'épouvante, de dépasser la violence brutale, de lancer un défi à la mort. Dans tous les cas évoqués, une attitude doit être soulignée: face à la tyrannie du pouvoir politique, les personnages n'hésitent pas à opposer une résistance toute aussi farouche. D'où l'on est amené à se demander s'il faut voir dans ces réactions toutes aussi brutales, des formes de procédures curatives en vue d'affronter avec responsabilité un monde en devenir, épris de paix.
(37) Op. cit., p. 106. (38) M. A. Fantouré, op. cit., p. 43.

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Paix, Violence et démocratie en Afrique

En dehors des coups d'État particulièrement sanglants et des guerres civiles meurtrières, tout se passe comme si dans ces atmosphères tragiquement pessimistes, la révolte était envisagée comme la seule lueur d'espoir, une voie de transformation radicale de la société. De fait, les personnages victimes de la conjoncture politique réagissent face à toutes les formes d'oppression. La révolte prend son sens dans l'action et les comportements des personnages contestataires qui veulent changer l'ordre politique et parfois même, simplement, l'ordre social ou économique. À l'image de la jeunesse estudiantine dans La voie du salut suivi de des feunes révolutionnaires, le maquisard Pierre Le miroir de la vie (39J, Landu, les personnages opposants ou intellectuels, ce sont alors des personnages martyrisés, ayant souffert dans leur chair et leur esprit qui utilisent les mêmes méthodes, retournent la violence contre leurs bourreaux d'hier. Et il n'est pas rare de repérer çà et là dans l'écriture des formes de révoltes, des contre-révolutions, toutes aussi sanglantes et meurtrières, comme si la violence n'appelait que la violence. En ce sens, la dernière forme de la lutte est celle de la révolution armée évoquée dans certains récits dans lesquels des organisations clandestines de maquisards ou d'opposants aux pouvoirs dictatoriaux prennent le parti de la rébellion. Pour tous ces personnages, il y a une conviction profonde selon laquelle tout changement ne peut s'opérer que dans la contestation et dans l'action collective qui exigent la mobilisation de tous. C'est donc conscient de cette nécessité du combat libérateur collectif que Mwanda dans Le fossoyeur peut affirmer: « La révolution, c'est comme une main. Un doigt seul, le pouce ou

l'index, ne peut rien faire. Mais refermer tous les doigts: c'est un poing. La révolution, c'est un coup de poing sur la table branlante
de l'injustice. » (40). Ce bref parcours à travers quelques œuvres et les exemples relevés ici, que proposent les fictions littéraires africaines, permettent de montrer la permanence de la violence dans les structures diégétiques des récits. En conséquence, cette constance itérative de ces scènes de violences inouïes, incontrôlables, de ces folies meurtrières, permettent un déchiffrement de ces mêmes scènes, et leur restitution par rapport au contexte historique.

(39) A. Maïga Ka, La voie du salut suivi de Le miroir de la vie, Paris, Présence Africaine, 1985. (40) Y.L. Mudaba, Le fossoyeur, Paris-Abidjan, CedajHatier, 1986,p. Il. 30