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Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels

De
338 pages
Ces dernières décennies, les parcours sociaux des individus se sont transformés, diversifiés et complexifiés, mais subissent plus que jamais les inégalités issues du monde globalisé. De nouveaux desseins temporels structurent et orientent ces parcours, dans un contexte marqué par l'allongement inégal de la durée de vie, la despécialisation des âges, la désinstitutionnalisation des parcours de vie et l'injonction à l'autonomie. Un éclairage original sur ce qui rythme désormais l'existence humaine.
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Au cours des dernières décennies, les PARCOURS
parcours sociaux des individus se sont PARCOURSI SOCIAUX
transformés, diversif és et complexif és,
ET NOUVEAUX
mais subissant plus que jamais les inégalités SOCIAUXI DESSEINS issues du monde globalisé. L’accélération
du temps à l’œuvre dans les sociétés TEMPORELS
contemporaines est à l’origine de nouveaux ET NOUVEAUXI
desseins temporels qui structurent et
orientent ces parcours. Les auteurs et DESSEINSI contributeurs de cet ouvrage s’interro-
gent sur les devenirs des parcours sociaux
d’individus singuliers soumis aux transfor- TEMPORELSI
mations des cadres temporels, mais aussi
à de nombreuses incertitudes existentielles.
Ainsi la concrétisation de ces nouveaux
desseins temporels s’effectue dans un
contexte marqué à la fois par l’allongement
inégal de la durée de vie, la déspécialisation Nathalie Burnay,
des âges de la vie, la désinstitutionalisation Servet Ertul
des parcours de vie et l’injonction à l’auto-
et Jean-Philippe Melchiornomie. Les textes réunis dans cet ouvrage
(dir.)collectif apportent un éclairage original sur
ce qui rythme désormais l’existence humaine. 5
Nathalie Burnay est sociologue,
professeur à l’Université de Namur
ainsi qu’à l’Université catholique
de Louvain (UCL) en Belgique,
membre du Laboratoire d’anthro-
pologie prospective (LAAP) de
l’UCL.
Servet Ertul est sociologue, MCF
(HDR), UNAM université, université
www.editions-academia.be
du Maine, IUT du Mans, UMR
6590-CNRS, ESo Le Mans.
Jean-Philippe Melchior est so-
ciologue, MCF, UNAM Université,
9 782806 100962 université du Maine, IUT du Mans,
UMR 6590-CNRS, ESo Le Mans. ISBN : 978-2-8061-0096-2
Investigations d'Anthropologie Prospective
38 € - 40 € hors Belgique et France 5
PARCOURS SOCIAUX ET
Nathalie Burnay, Servet Ertul et
Jean-Philippe Melchior (dir.)
NOUVEAUX DESSEINS TEMPORELSPARCOURS SOCIAUX ET
NOUVEAUX DESSEINS TEMPORELSColleC tion
« Investigations d’anthropologie prospective »
Déjà parus :
1. Julie H , Michael s et Anne-Marie V (dir.),
Implications et explorations éthiques en anthropologie, 2011.
2. Kali A A , Stefania CA , Renée de A et André mA , Reli­
gions transnationales des Suds. Afrique, Europe, Amériques, 2012.
3. Pierre-Joseph lA , Charlotte B A et Marie d (dir.), La moder­
nité insécurisée. Anthropologie des conséquences de la mondialisation,
2012.
4. Jorge P. Santiago et Maria Rougeon (sous la dir. de), Pratiques religieuses
afro­américaines. Terrains et expériences sensibles, 2013.
értngieernitdsdretrmnnelreumyiryerrodeleoltuloeengoipsseirdrn° 5INVESTIGATIONS D’ANTHROPOLOGIE PROSPECTIVE
PARCOURS SOCIAUX
ET NOUVEAUX
DESSEINS TEMPORELS
Nathalie Burnay, Servet Ertul
et Jean-Philippe Melchior (dir.)Mise en page : CW Design
Photo de couverture : « Les méandres de la vie », Marie-Laure Mallet-Melchior
D/2013/4910/9 ISBN : 978-2-8061-0096-2
© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 L - -
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
annuaeouvvielPréface
Comparées à ce qu’elles étaient il y a quelques décennies, les
existences contemporaines ont connu une évolution paradoxale.
D’un côté, elles sont devenues plus prévisibles qu’elles ne l’étaient
autrefois : dans les sociétés occidentales, le risque de mourir jeune
ou dans la force de l’âge a fortement décru et chacun peut raison-
nablement espérer vivre jusqu’à un âge avancé. D’un autre côté,
elles sont plus incertaines car elles sont moins nettement régu-
lées par des cadres institutionnels qui en définissent clairement
les étapes et qui indiquent le moment convenable pour passer de
l’une à l’autre. Pour le dire autrement, nous ne sommes plus dans
le régime biographique que Martin Kohli qualifie d’« institution-
nalisation du cours de vie », caractérisé par une régulation rigide
des existences individuelles fondée sur l’âge chronologique. La
régulation sociale fondée sur l’âge n’a certes pas disparu et la
désinstitutionnalisation n’est que partielle : les seuils d’âge conti-
nuent à ponctuer nos existences et les normes liées à l’âge perdu-
rent. Désormais, cependant, les bornes d’âge sont perçues comme
moins légitimes, on les soupçonne de produire une discrimination
par l’âge. Quant aux normes d’âge, elles sont plus souples, devien-
nent plurielles, offrent une latitude de choix qu’illustrent, par
exemple, les débats autour de la retraite « à la carte ». Et alors que
les âges de la vie étaient spécialisés dans un type bien défini d’ac-
tivité (la formation pour la jeunesse ; le travail pour l’âge adulte ; les
loisirs pour le « troisième âge »), on assiste aujourd’hui à une cer-
taine déspécialisation des âges, un spectre plus large d’activités
étant possible à tout âge. Ainsi, ce qui relevait principalement, il y
a quelques décennies, du temps de la jeunesse (la formation, la
5rencontre amoureuse, la réalisation d’une vocation), peut advenir aujourd’hui à d’autres moments de l’existence. Et les parcours
sociaux se caractérisent non plus par un ensemble d’étapes qui se
succèdent de manière linéaire, sans qu’il soit possible de revenir
sur celles qui ont été franchies, mais au contraire par de possibles
réversibilités : c’est le cas, par exemple, lorsque des jeunes – ou
même des personnes moins jeunes – retournent vivre chez leurs
parents quelques années après avoir « décohabité » ou lorsque
des retraités prennent le chemin de l’université pour reprendre
des études. La possibilité de recommencements constitue une
caractéristique fondamentale des parcours sociaux contempo-
rains, qui s’oppose à l’irréversibilité qui prévalait antérieurement,
lorsque les choix professionnels et conjugaux faits au moment de
l’entrée dans la vie adulte devaient être assumés tout au long de
l’existence.
La question se pose dès lors de savoir ce que deviennent les
parcours sociaux individuels dans ce contexte marqué par la quasi-
certitude de vivre longtemps et, dans le même temps, par une
grande incertitude quant à ce dont sera faite son existence. C’est
à éclairer cette question que s’emploie cet ouvrage dont le titre
apparaît d’emblée particulièrement heureux en ce sens qu’il joue
sur l’ambiguïté phonétique du mot « dessein » et sur la proximité
(et l’origine commune) des mots dessein et dessin, invitant ainsi le
lecteur à saisir le double objectif qui l’anime : d’une part, donner à
voir les dessins temporels des vies contemporaines et, d’autre part,
cerner les desseins à travers lesquels les individus cher-
chent à donner sens et contenu à leur existence.
D’un côté, comment représenter les lignes de vie des hommes
et des femmes d’aujourd’hui ? Quel(s) dessin(s) en proposer alors
que les schémas antérieurs – la succession linéaire entre formation,
emploi et retraite pour la vie professionnelle et les étapes de la vie
familiale ponctuées par le départ de la famille d’origine, la for -
mation du couple, la naissance des enfants, puis la phase du « nid
vide » et le veuvage – ne paraissent plus capables de rendre
compte de la complexité des vies contemporaines ? Les textes
réunis dans cet ouvrage proposent des résultats de recherche
féconds pour éclairer cette question. Ils montrent ainsi combien
l’étude des moments de transition ou turning points est impor-
6 tante pour saisir les lignes de vie contemporaines, ces moments
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
PRÉFACEde transition pouvant constituer des points de bifurcation condui-
sant à un changement important de direction dans l’existence ou
s’apparenter seulement à des zones de turbulence au sortir des-
quelles l’individu reprend le cours de sa vie antérieure sans en
avoir changé fondamentalement l’orientation. Ils donnent aussi à
voir la pluralisation des parcours tout en faisant apparaître que
cette est relative. En effet, contrairement à ce qu’une
interprétation hâtive de la thèse de la « désinstitutionnalisation »
du cours de vie pourrait laisser penser, les parcours contempo-
rains restent profondément enchâssés dans un cadre collectif qui
leur donne forme et qui limite leur hétérogénéité. Ils sont à la fois
profondément singuliers et, cependant, fortement ressemblants.
Et, comme le montrent plusieurs chapitres de ce livre, ils sont
d’autant plus ressemblants que les individus partagent des carac-
téristiques sociodémographiques proches – milieu social, sexe ou
appartenance générationnelle.
D’un autre côté, et de manière complémentaire, ce sont les
desseins temporels qu’explorent les contributions rassemblées
dans cet ouvrage. « Que va-t-on faire de notre existence ? » écri-
vent Nathalie Burnay, Servet Ertul et Jean-Philippe Melchior dans
leur introduction. Telle est la question qui, dans nos sociétés de la
modernité tardive, se pose et s’impose à tous, chacun étant sou-
mis à l’injonction de définir son devenir et de construire son exis-
tence. En effet, comme le note Martin Kohli, la modernité est
porteuse de cette idée nouvelle selon laquelle la vie est un projet
personnel et que chacun a la possibilité (et le devoir) de faire des
choix afin que son existence réponde au projet qui est le sien, au
dessein qu’il a établi. Et si cette idée selon laquelle on se doit de
choisir sa vie a tout d’abord concerné une période particulière de
l’existence, la jeunesse, considérée comme le moment des déci-
sions cruciales de l’existence (choisir un métier, choisir un conjoint
et fonder une famille), elle s’est trouvée peu à peu étendue à l’exis-
tence tout entière, ouvrant ainsi la possibilité de reconversions
professionnelles et de recompositions conjugales. La question
existentielle du sens à donner à sa vie et des choix qu’il convient
d’opérer prend donc une forme particulière – et exacerbée –
aujourd’hui. L’individu contemporain doit faire de sa vie un pro-
7jet, et il doit désormais le faire tout au long de son existence. Or, satisfaire à cette injonction, répondre à une pareille exigence
constitue une tâche ardue. D’une part, cette obligation fait peser
une lourde responsabilité sur l’individu, sommé de se prendre en
main alors qu’il ne dispose pas toujours des ressources et des
supports suffisants, et appelé, en cas d’échec, à en assumer lui-
même la faute. D’autre part, la question se pose des modèles de
vie dont il peut s’inspirer. Ceux-ci ne manquent pas, fournis par
l’exemple de proches ou de personnages médiatisés ou encore
par les nombreux personnages de fiction produits par les industries
culturelles et qui constituent autant de possibles miroirs de soi et
de balises auxquelles se raccrocher. Mais ces modèles, comme
l’illustrent plusieurs des textes de cet ouvrage, risquent toujours
d’être frappés d’obsolescence dans une société aux changements
aussi rapides que la nôtre. Ainsi, les modèles de carrière profes-
sionnelle ou les manières d’exercer un métier peuvent se transfor-
mer en quelques années, si bien que l’exemple des collègues plus
âgés n’est plus valide ou, pour prendre un autre exemple déve-
loppé dans ce livre, certaines voies – étroites – de promotion
sociale ouvertes aux milieux populaires peuvent se refermer très
vite du fait de l’évolution des politiques publiques. C’est donc dans
un contexte fortement incertain et mouvant que les individus con -
temporains doivent avancer dans l’existence, à coup de projets,
en imaginant l’avenir qui pourrait être le leur. Et c’est tout l’intérêt
de cet ouvrage d’éclairer ces parcours sociaux en étudiant com-
ment les hommes et les femmes d’aujourd’hui envisagent et
cherchent à construire leur existence, en décrivant les contextes
dans lesquels leurs desseins se forgent, en dégageant les contrain-
tes qui pèsent sur eux, en analysant les transitions et bifurcations
qui les marquent de leur empreinte.
Vincent C C
Professeur à l’Université de Lille 3
8
redaa
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
PRÉFACE1Introduction générale
Nathalie Burnay, Servet Ertul
et Jean-Philippe Melchior
« Notre temps est toujours à la fois le temps de notre vie
quotidienne, celui de notre existence et celui de notre épo-
que (…). C’est dans leur interaction que ces trois niveaux de
temps, avec les horizons qui leur sont associés, déterminent
le mode “d’être dans-le-temps” d’un acteur, et ils doivent
être réajustés en permanence pour s’accorder. »
H. r , Accélération, une critique sociale du temps.
1. L’ouvrage que nous introduisons ici prend sa source lors du colloque
« Les parcours sociaux entre nouvelles contraintes et affirmation du sujet »
qui s’est déroulé au Mans les 17, 18 et 19 novembre 2010. En effet pendant
celui-ci, la thématique des temporalités a rassemblé un nombre assez
important de contributions d’excellente qualité qui ont conduit les organi-
sateurs (comités d’organisation et scientifique, rapporteurs…) à définir une
ligne de publication privilégiant les temporalités sociales et les nouveaux
desseins temporels et à proposer deux ouvrages y afférant. Après le premier
ouvrage qui vient d’être publié en France sur cette thématique aux PUR
(Caradec, Ertul, Melchior, 2012), c’est désormais au tour du second, cette
fois en Belgique. Il ne s’agit pas d’actes de colloque stricto sensu mais d’un
véritable ouvrage constitué de contributions qui ont connu pour un cer-
tain nombre d’entre elles des modifications significatives pour répondre à
la problématique centrale proposée par sa direction. C’est l’occasion ici
de remercier Pierre Cam, Pascal Guibert, Frédérique Leblanc, Catherine
Négroni, Cécile Vignal et Philippe Warin qui ont pris le temps de lire avec
attention les textes en vue de leur amélioration. Merci également au comité
de lecture de la collection Investigations pour leurs critiques construc-
9tives !
sao De nouveaux desseins temporels…
Traiter du temps, de ses composantes et de ses transforma-
tions, constitue sans doute une gageure en soi, un pari osé. Ainsi,
aucun phénomène humain n’échappe totalement à l’emprise du
temps, ne peut être pensé en dehors d’un cadre temporel. L’his-
toire de la philosophie de Platon à Héraclide, de Kant à Spinoza,
sans oublier le courant phénoménologique de Husserl et d’Hei-
degger notamment, a longuement disserté sur le sujet, sans jamais
l’épuiser.
Mais le rapport au temps, le temps dans sa relation au monde
et à l’homme, ne peut être écarté d’une réflexion sur les muta-
tions culturelles d’aujourd’hui dans une double dimension analy-
tique parce qu’à la fois il permet de situer les transformations et
parce qu’il subit lui-même les affres du changement. Une réflexion
sur le temps s’impose donc aujourd’hui plus qu’hier encore.
Si l’on suit la pensée de Rosa, le temps comporte analytique-
ment trois dimensions. La première renvoie à la structuration du
quotidien, à la distribution des temps sociaux à l’intérieur d’un
espace temporel journalier. C’est le temps des articulations entre
des temps concurrents mais aussi le temps routinier qui dessine
des horizons de stabilité. Au plus la routine s’efface, au plus se pose
la question de l’articulation et de la hiérarchisation des temps
sociaux.
La seconde porte sur la construction des existences, sur le
découpage des âges de la vie donnant au temps une portée méta-
physique : que va-t-on faire de notre existence ? On peut aisément
parler de trajectoire de vie pour comprendre et analyser le dérou-
lement d’une existence. Ainsi, un parcours de vie peut être défini
comme « un modèle de stabilité et de changements à long terme »
(Sapin et al., 2007). Il se compose d’une série d’étapes, de transi-
tions et de points de bifurcation (turning points). Les étapes s’ins-
crivent dans la durée et se caractérisent par une relative inertie
(l’adolescence, la période de vie du couple sans enfant, la période
de vie du couple avec enfant(s), la période du « nid vide »…). La
transition traduit un changement graduel dans le cours de l’exis-
10 tence, le passage d’une étape à l’autre, et se marque par un ou
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALEplusieurs événements. Ainsi, le passage de l’adolescence à la vie
adulte peut être marqué par l’accès au premier emploi, l’accès au
premier logement ou encore la constitution du couple. Les points
de bifurcation correspondent à des événements plus radicaux qui
réorientent les trajectoires en question : c’est par exemple la rup-
ture d’union ou encore le chômage (Lalive d’Épinay et al., 2005).
Ces événements qui déterminent les transitions et les points de
bifurcation des trajectoires et qui permettent d’appréhender les
changements identitaires, peuvent être de nature différente. Ils
peuvent être prévisibles et codifiés, voire ritualisés et construits
socialement (la majorité, l’âge légal de la retraite…). Ils peuvent
être subis par l’individu pris dans des contextes sociaux globaux
(période de guerre, de récession économique…) ou particuliers
(veuvage, perte d’un parent…). Enfin, ils peuvent être provoqués
par l’individu lui-même (changement d’emploi, divorce…).
La troisième dimension envisagée par Rosa permet de rappor-
ter le temps à un contexte historique et spatial particulier, de
penser l’acteur social comme enchâssé dans une époque et dans
une génération particulière. Cette troisième dimension renvoie
directement à la construction des parcours de vie définie par
Elder (1985). Ainsi, le paradigme du de vie a pour objet
d’identifier et de comprendre les logiques individuelles, sociéta-
les et historiques qui déterminent les trajectoires ainsi que leurs
interactions. Ce paradigme repose sur cinq principes (Elder, 2003) :
– The principle of life-span development : Le développement
d’un individu est le résultat des « expériences » accumulées
pendant toute sa vie, depuis sa naissance.
– The principle of agency : Il exprime la capacité des individus
à être acteur de leur propre vie, de faire des choix et des
compromis en fonction des opportunités et des contraintes
imposées par l’histoire et le contexte social. En d’autres
termes, ce principe suppose que le cours de la vie n’est pas
entièrement déterminé par le poids de l’histoire et des
modèles culturels et institutionnels.
– The principle of time and space : Le parcours de vie des indi-
vidus est influencé par les événements historiques auxquels
11ils sont confrontés, mais également par leur localisation spatiale. Ainsi, une crise économique ou une guerre influen-
cera plus ou moins fortement les trajectoires familiales et
professionnelles des hommes et des femmes.
– The principle of timing : Ce principe suppose que les événe-
ments ont un impact différent selon l’âge ou la période de
la vie où ils surviennent. Ainsi, les guerres et les crises éco-
nomiques affecteront différemment les trajectoires familia-
les et professionnelles des enfants et des jeunes adultes.
– The principle of linked lives : Il suppose que les trajectoires
individuelles sont influencées par celles de proches, tels
que les parents, le conjoint, les voisins et amis. Les parcours
de vie des deux conjoints s’influencent indubitablement. Il
est tout aussi évident que l’influence intergénérationnelle
ne peut être négligée ; consciemment ou non, de manière
subie ou fortuite, les parcours de vie des enfants sont plus
ou moins déterminés (selon les époques) par ceux des
parents. La situation socio-économique des parents pèsera
sur le parcours scolaire et donc sur les opportunités profes-
sionnelles des enfants (Maurin, 2004).
C’est l’entrecroisement de ces trois dimensions qui permet de
proposer une réflexion nuancée sur les transformations du rapport
au temps dans la modernité avancée, d’en cerner les nouveaux
enjeux et d’en saisir toute la complexité. Le paradigme du par-
cours de vie permet en quelque sorte une forme d’opérationnali-
sation de l’analyse de ces changements temporels à travers une
grille de lecture théorique et méthodologique particulière.
L’ouvrage
L’ouvrage s’ouvre sur une réflexion entre contexte macroso-
cial et trajectoire individuelle : comment construire son existence
aujourd’hui dans un contexte social et culturel donné ? Le texte
de Stefano Cavalli et al. pose d’emblée la question du relatif équi-
libre entre temporalité et spatialité dans la construction des par-
12 cours de vie, en tentant de comparer, dans une époque donnée,
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALEdes contextes nationaux différents. Pour Cavalli et al., l’enjeu est
de comprendre comment se construisent les tournants de la vie
dans des contextes nationaux aussi différents que la Belgique, la
Suisse, l’Italie mais aussi l’Argentine, le Chili ou le Mexique. Ces
pays sont traversés par des histoires sociales, politiques et cultu-
relles différenciées qui pourraient s’ancrer dans des histoires per-
sonnelles comme autant de strates significatives. On pense bien
entendu à la seconde guerre mondiale en Europe ou aux combats
pour la démocratie en Amérique Latine, mais les résultats de leurs
analyses contredisent cette intuition, laissant aux dynamiques
nationales assez peu d’ancrage dans la construction des parcours
de vie. Tout se passe comme si le poids de l’histoire et le marquage
géographique s’effaçaient au profit d’une forme d’uniformisation
des trajectoires de vie et de ses séquences. Cette conclusion
ouvre en fait la réflexion autour des modèles culturels dominants
qui, quant à eux, vont se révéler peser sur les destins individuels.
C’est en effet sur une séquence de cinq textes que se poursuit
la réflexion, cinq textes qui doivent être analysés comme un tout
cohérent portant sur la transformation des métiers à travers les
générations mais aussi à travers les trajectoires individuelles. Du
secteur du transport aux carrières militaires, du libraire à l’infirmier
ou à l’enseignant, la diversité des secteurs d’activité, des conditi ons
de travail, des niveaux d’études semble triompher. Et pourtant,
nombreux sont les fils qui traversent la diversité des traj ectoires
de vie.
Dans le texte de Constance Perrin-Joly, l’accent est mis sur les
transformations organisationnelles qui affectent le secteur des
transports. Tout d’abord, le contexte sectoriel est marqué par
l’apparition de nouvelles formes de régulation initiée par le légis-
lateur : de contraintes sont imposées par le pouvoir
public pour garantir davantage de sécurité, de traçabilité et
autres normes de contrôle. Ensuite, le secteur du transport subit
de profondes mutations organisationnelles reposant sur une plus
grande rationalité. Ces deux transformations majeures vont affec-
ter directement les règles de métier traditionnelles et par là défi-
nir de nouvelles manières d’être au travail. Vont alors coexister au
sein des mêmes espaces collectifs de travail des figures différen-
13tes du transporteur en fonction des normes de socialisation, dans un enchâssement générationnel et un maillage identitaire diffé-
rencié. Plus encore que la description de ces transformations
structurelles, l’intérêt de l’article repose sur les recompositions
des identités professionnelles, dans la possibilité ou non de « faire
carrière » et sur les significations associées. Bref, comment se
construire une identité de métier dans un contexte de profondes
transformations des cadres structurels ? Comment se construire
un parcours professionnel dans un univers fait d’instabilité et de
remous ?
La question de la construction de soi dans des logiques insti-
tutionnelles rebondit avec le texte présenté par Axel Augé. Ce
texte nous plonge en effet dans un univers professionnel différent
en s’intéressant à la profession militaire. Ainsi, la professionnalisa-
tion de l’armée (suite notamment à la disparition des appelés)
transforme-t-elle le profil des engagés par le développement
d’une logique de la compétence et par le rapprochement symbo-
lique avec la carrière civile : une forme de salarisation de l’armée
et une forme de construction individualisée des carrières profes-
sionnelles. Dans ce contexte de transformations structurelles,
comment comprendre la volonté d’acquérir un diplôme universi-
taire, qui relève d’une formation civile ? La construction du par-
cours de formation traduit des logiques identitaires différenciées
qui soit va ouvrir sur des formes de reconversion professionnelle,
soit renforcer l’insertion dans la carrière militaire par le déploie-
ment de stratégies individuelles reposant sur la distinction ou le
repositionnement au sein de l’armée. Apparaissent alors au sein
même de ces carrières institutionnalisées, de cette institution où
la règle prédomine, des logiques individuelles de construction de
soi qui permettent à l’individu de se réapproprier son parcours de
vie, d’en construire les étapes et par là d’individualiser les des-
tins.
C’est de reconversion professionnelle dont il est question
dans le texte proposé par Frédéric Deschenaux et Chantal Roussel.
En effet, ces deux auteurs se sont penchés sur le passage d’une
pratique de métier à son enseignement professionnel. En deve-
nant enseignant, c’est tout l’univers professionnel qui se trans-
forme. Cette bifurcation professionnelle nécessite alors de pouvoir
14 mobiliser de nouvelles compétences, d’asseoir son savoir-faire et
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALEd’affronter de nouveaux défis professionnels et cela d’autant plus
que cette reconversion impose un passage par l’université pour
des travailleurs qui ne l’ont que très rarement fréquentée initia -
lement.
Pour Frédérique Leblanc, l’univers professionnel étudié est
celui des libraires. À nouveau, ce monde a connu de
nombreux bouleversements ces dernières décennies qui ont pro-
fondément transformé les règles de métier et l’identité profes-
sionnelle du libraire. Ainsi, la révolution copernicienne qui a
touché le secteur de la vente du livre (organisation de la vente,
développement des grandes surfaces, diversité du lecteur, explo-
sion du nombre d’ouvrages disponibles…) a-t-elle également
atteint le professionnel de la vente du livre, bouleversant, par-là,
à la fois le recrutement professionnel, l’agencement des carrières
et le rapport au métier. Ainsi, ces transformations organisation-
nelles et managériales affectent directement la conception même
du métier en accroissant la diversité des parcours professionnels.
Probablement n’existe-t-il plus un libraire mais des libraires, exer-
çant parfois des métiers tellement différents que seule la vente
du livre peut finalement rapprocher les expériences du métier.
Viennent alors se greffer au secteur des parcours de vie d’une
extrême diversité tant dans le bagage scolaire des libraires que
dans leurs conditions de travail, dans leurs conceptions et leur
implication dans le métier, dans un choc culturel et générationnel
important. Les formes de socialisation au métier sur le tas des plus
anciens rentrent alors directement en concurrence avec celles des
plus jeunes, mieux formés, plus diplômés : de la vocation et de
l’amour du livre à l’expertise et à la maîtrise technique.
C’est cette dichotomie, ce choc générationnel qui est au cœur
des propos de Céline Decleire qui nous plonge dans l’univers
professionnel des infirmiers. Un autre secteur d’activité pour les
mêmes conclusions : celui d’un monde fait de transformations
structurelles et organisationnelles considérables et où les règles
du métier et l’identité professionnelle s’en trouvent profondémen t
affectées. Ainsi, ces transformations s’incarnent dans les vécus
professionnels, au cœur même des investissements symboliques :
Quelle implication dans la profession ? Quelles sont les attentes
15vis-à-vis du métier ? Quels contenus professionnels ? Les réponses données à ces questions dépendent de l’appartenance géné-
rationnelle et la confrontation des modèles normatifs ne peut
qu’engendrer des tensions, des incompréhensions, voire des juge-
ments ou de la jalousie.
Ces cinq textes portant sur des professions très différenciées
nous montrent combien la mouvance des contextes organisa-
tionnels, la rapidité des changements structurels affectent les
parcours de vie, leur construction et l’ensemble du processus
identitaire des individus. Obligé de s’adapter sans cesse, de s’in-
venter sans cesse, l’individu compose son horizon temporel en
fonction des opportunités et contraintes du moment, dans un
horizon temporel qui se réduit aux certitudes du présent.
C’est sans doute la notion d’épreuve (Martuccelli, 2006 ;
Martuccelli, 2010) qui qualifie le mieux ce jeu incessant entre les
expériences individuelles et les cadres structurels de notre quoti-
dien. Ces épreuves marquent à la fois la victoire de l’individualisa-
tion des destins, et par là une forme d’émancipation individuelle,
mais condamne aussi l’individu à la réussite, c’est-à-dire à une
forme de responsabilisation de son propre échec. « L’évaluation
existentielle n’est plus une affaire exclusive de la vieillesse ; elle se
distille désormais tout au long de la vie » (Caradec, 2004 cité par
Martuccelli, 2006 : 360). Ce caractère évaluatif pèse alors sur les
parcours de vie, ajoutant au poids du social de nouvelles formes
d’inégalités : les trajectoires individuelles sont alors marquées par
les inégalités sociales mais aussi par une certaine forme d’inéga-
lité devant les épreuves.
Ainsi, pour Laurence Cocandeau-Bellanger et Christian Heslon,
l’adulte devient conciliateur, c’est-à-dire qu’il surfe sur de multiples
activités lui permettant de vivre son engagement à travers une
variété de sphères d’activités différentes qui évoluent en fonction
des étapes du parcours de vie. Mais l’équilibre entre ces investis-
sements symboliques n’est pas chose aisée et tous ne semblent
pas armés pour affronter les épreuves.
Des inégalités dans la construction des parcours de vie, il en
est question dans les quatre contributions suivantes. Ainsi, pour
Farinaz Fassa, des inégalités de genre fondées sur la présence
de représentations stéréotypées des rôles de l’homme et de la
16 femme continuent d’exister, même au sein d’une population très
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALEéduquée : son enquête porte en effet sur le monde universitaire et
sur les cadres de la fonction publique en Suisse. Une récente
enquête belge menée par l’Université libre de Bruxelles confirme
les conclusions de Farinaz Fassa. Ainsi, si les étudiantes représen-
tent 57 % des diplômés, elles se font rares aux échelons les plus
élevés de la carrière académique et dans les instances décision-
nelles des universités. La difficulté de conciliation des temps
sociaux, des investissements symboliques entre la famille et le
travail ainsi que des formes de domination sociale permettent
d’expliquer ces inégalités de genre. Des processus de rationalisa-
tion viennent alors en quelque sorte apaiser la tension existen-
tielle que suscitent ces contraintes, forçant les femmes plus que
les hommes à effectuer des choix au sein des systèmes de valeurs
en concurrence.
Les deux textes suivants abordent les lourdes questions de
l’immigration à partir de la jeune génération et des difficultés
qu’elle rencontre à se construire un parcours de vie choisi, à sur-
monter les épreuves, à être sujet.
À partir du récit de Nejma, issue de l’immigration algérienne,
Frédéric Charles peut mettre à jour à la fois les stratégies déployées
par cette jeune fille pour échapper à son milieu d’origine, dans un
rêve d’ascension sociale mais aussi les difficultés culturelles et
sociales qu’elle doit affronter pour surmonter les épreuves. Paral -
lèlement, l’auteur montre combien ces destins sont rendus pos-
sibles par un contexte structurel particulier. Or, les réformes
entreprises par l’État français depuis quelques années, notam-
ment par la suppression du statut de surveillant d’externat, par la
réduction importante du nombre de postes dans la fonction
publique et par la réforme des IUFM, risquent bien de mettre à
mal ces possibilités de mobilité sociale, enfermant alors les jeunes
des milieux populaires dans un véritable ghetto social.
La contribution de Mahir Konuk s’inscrit véritablement dans la
continuité des travaux de Frédéric Charles : comment se construi-
sent les parcours de vie des jeunes issus de l’immigration turque,
pris dans la tourmente de la crise ? Du repli communautaire à une
hyper-individualisation, ces jeunes inventent leur quotidien et
leur avenir avec les armes dont ils disposent, au risque d’une forme
17d’éclatement du parcours biographique. Mais ces jeunes turcs sont-ils véritablement si différents des autres jeunes de notre
époque ? Le risque de dispersion leur appartient-il réellement ou
n’est-il pas l’apanage de chacun d’une génération tout entière ?
Ce risque est étudié dans le texte Fabienne Berton puisqu’elle
tente de comprendre les relations entre les ruptures de contrat de
travail et les ruptures biographiques. Plus exactement, qu’indui-
sent ces ruptures professionnelles dans la construction des par-
cours de vie : comment les points de bifurcation s’agencent-ils ?
Sont-ils concomitants ? La réponse est évidemment complexe,
mais l’auteur nous livre un regard novateur sur la question des
ruptures professionnelles en n’associant pas nécessairement
perte d’emploi à rupture biographique. La clé proposée s’articule
autour de la capacité de l’acteur à anticiper le changement, à s’y
préparer et pouvoir surmonter l’épreuve grâce à des ressources
personnelles et sociales.
Finalement, au terme de cet ouvrage, en forme de conclusion
ou d’ouverture, Éric Widmer, dans une analyse fine et détaillée,
pose la question de la pluralisation des parcours de vie. Sa conclu-
sion est nuancée : on assiste bien à une forme de désinstitutiona-
lisation des parcours de vie, sous la d’une plus grande
diversité des depuis les années 1970 ; cependant, cette est toute relative, pointant par là des différences notam-
ment de genre, de cohorte. Peut-être est-il trop tôt pour tirer des
conclusions empiriques solides, la focale disponible est-elle
encore trop lointaine pour distinguer clairement les transforma-
tions des parcours de vie ? Quoi qu’il en soit la dizaine de textes
présentés dans ce recueil ouvre-t-elle sur de nouveaux enjeux, de
nouvelles opportunités mais aussi sur de nouvelles souffrances,
laissant l’individu devant un nouvel impératif : celui de se cons-
truire, de se projeter, ouvrant, par-là, de nouveaux desseins tem-
porels.
Deux clés interprétatives majeures
La lecture de ces différents textes permettra aux lecteurs, nous
18 l’espérons, de mieux appréhender la construction des parcours
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALEde vie au regard des transformations temporelles contemporaines.
Les éditeurs de cet ouvrage ont, quant à eux, voulu insister sur
deux clés interprétatives qui traversent les différentes contribu-
tions, parfois avec acuité, parfois plus superficiellement. Le lec-
teur en percevra peut-être d’autres qui mériteraient tout autant
un développement plus conséquent. Dans ce cas, notre objectif
serait atteint : susciter une réflexion plus large autour d’une thé-
matique dont on ne fait actuellement qu’en cerner les contours.
Parcours social et polycentration
La première clé interprétative se construit autour de la valeur
travail, de son attachement et de sa prégnance dans la construc-
tion des parcours de vie.
eÀ la fin du siècle, Paul Lafargue, dans un pamphlet demeuré
célèbre, dénonçait les excès du travail au profit d’un droit à la
paresse. Il en appelait à une mise à distance de l’investissement
professionnel. Ainsi, l’exploitation capitaliste reposait entre autres
sur une participation active des ouvriers au système. Il s’agissait
avant tout d’une dénonciation sur le contenu, mais non sur l’es-
sence. De Hegel à Marx, le travail demeurait attaché à l’homme de
manière intrinsèque.
Les travaux bien connus menés par l’équipe de Lazarsfeld, dans
la petite ville autrichienne de Marienthal, dans les années 1930,
montrent combien le travail participe à la construction des iden-
tités : « dis-moi ce que tu fais, je te dirai qui tu es ». La fermeture de
la principale usine plonge littéralement la petite communauté
dans un chômage massif qui déstructure profondément l’ensem-
ble des relations sociales : repli sur soi, isolement social, impossi-
bilité de penser l’avenir… L’activité professionnelle n’est en effet
pas seulement synonyme de rémunération, elle remplit des fonc-
tions latentes de construction de soi dans l’univers social.
Mais dès 1992, R. Zoll, sociologue allemand, décrit les contours
d’une mutation socioculturelle à travers une vaste enquête menée
sur le travail des jeunes. Celle-ci repose sur une transformation du
rapport au travail qui voit l’émergence d’une culture de l’épanouis-
sement personnel et de la réalisation de soi. C’est d’ailleurs déjà
19ce qu’avait affirmé R. Sue à la fin des années 1980 :
xxiLe grand bouleversement que nous vivons aujourd’hui, et qui est selon
nous un fil conducteur dans l’explication de la crise de la civilisation, est
la remise en cause de la valeur travail comme principe fondateur de
l’ordre social et de ses représentations. (Sue, 1988 : 167)
Le travail devient alors un lieu d’épanouissement et de réalisa-
tion de soi. Dans ces conditions, la morale du travail issue de la
période industrielle, davantage axée sur le travail bien fait et l’ef-
fort, fait place à une certaine satisfaction au travail qui s’appuie,
cette fois, sur les caractéristiques suivantes (Lalive d’Épinay, 1988 :
123) :
– l’individu est un être de droits, droits au travail, mais droits
au bonheur également ;
– la responsabilité est collective et l’État devient le garant des
conditions d’épanouissement personnel ;
– cet épanouissement est au cœur des préoccupations et
s’incarne dans une valorisation de dimensions non ration-
nelles (affects) ;
– dans ces conditions, la réalisation de soi est individuelle et
s’instaure comme une nouvelle morale.
Plus récemment, les travaux de L. Davoine et D. Méda confir-
ment les intuitions de ces sociologues précurseurs. Grâce à une
analyse approfondie des enquêtes européennes (European Values
Surveys, International Social Survey Programme, European Social
Survey), elles montrent qu’une large proportion de personnes
interrogées (près de 70 %) estiment que le travail constitue un
élément très important de leur existence et cela d’autant plus
dans des pays touchés par un chômage massif. Le lien entre l’im-
portance du travail et la précarité du marché de l’emploi était d’ail-
leurs déjà souligné dans les travaux de C. Baudelot et M. Gollac :
les chômeurs et les salariés en emploi temporaire citaient beau-
coup plus souvent que les titulaires d’emplois stables le travail
parmi les conditions nécessaires au bonheur.
Force est de constater que cette empreinte est encore bien
présente chez les Belges de 2010 où le travail constitue une valeur
20 importante pour une très grande majorité de la population
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALE(tableau 1). Ainsi, si la famille occupe la première place dans le
classement des valeurs citées par les Belges, le travail apparaît en
second : près de 55 % des Belges interrogés estiment que le travail
est une valeur très importante alors qu’ils ne sont que 5 % à
décrier totalement cette valeur. Ce résultat confirme d’autres
enquêtes réalisées récemment et qui montrent toutes un attache-
ment plus qu’important au travail. Cependant, lorsque l’on addi-
tionne les pourcentages des valeurs très importantes et assez
importantes, le travail n’occupe plus que la troisième place, der-
rière les amis et les relations. Par ailleurs, le temps libre et les loi-
sirs occupent également une place privilégiée dans ce même
classement. Les pourcentages entre ces trois sphères d’investisse-
ment sont relativement semblables et témoignent d’une forme
d’investissement multiple. Certes, le travail occupe une place
centrale, mais il n’est pas le seul : les formes de sociabilité secon-
daire et le temps libre apparaissent également comme des fac-
teurs constitutifs de la société belge de 2010.
T 1.
Distribution de l’importance de différentes valeurs auprès
des Belges en 2010 (%)
Très Assez Peu Pas du tout
important important 1+2 important important 3+4
1 2 3 4
Données 2010
54,8 35,2 90,0 5,0 5,0 10Travail
Famille 85,8 12,4 98,2 1,2 0,6 1,8
Amis et relations 45,8 45,6 91,4 8,1 0,5 8,6
Temps libre/loisirs 39,3 48,8 88,1 10,6 1,3 1,9
Politique 6,0 23,7 29,7 39,0 31,3 70,3
Religion 13,5 27,0 40,5 33,1 26,4 59,5
L’épanouissement personnel peut alors s’incarner dans la
sphère professionnelle mais peut également s’en détacher. Cette
polycentration identitaire, comprise comme une multiplication
21des lieux symboliques de réalisation de soi, est confirmée par
aleaubd’autres enquêtes : « ainsi, près de la moitié des Britanniques, des
Belges et des Suédois souhaiteraient que le travail prenne moins
de place dans leur vie » (Davoine & Méda, 2009 : 50). Cet apparent
paradoxe peut s’expliquer par un nécessaire recadrage du travail
par d’autres sphères jugées tout aussi importantes et par la diffi-
culté croissante à trouver du temps pour concilier ces différents
pôles identitaires. À travers cet investissement symbolique, c’est
tout notre rapport au temps qui s’en trouve modifié : à la fois au
sein de notre quotidien avec un sentiment très présent de man-
quer de temps (temps pour soi, temps pour les autres…) mais
aussi dans la construction de notre existence avec une envie de
ne pas perdre sa vie au travail (Melchior, 2007 ; Burnay, 2009).
Vers une désinstitutionalisation des parcours
de vie ?
La seconde clé interprétative renvoie directement au texte
d’Éric Widmer mais en toile de fond chez chacun des auteurs pré-
sentés dans ce recueil. Il porte sur la question de la désinstitutio-
nalisation des parcours de vie.
Ainsi, les de vie se construisent dans des choix de vie
qui réorientent à chaque moment l’existence. L’image du par-
cours de vie rectiligne affecté seulement par des imprévus et des
impondérables n’est plus heuristiquement soutenable, il doit être
pensé davantage comme un chemin fait de bifurcations, de choix,
d’investissements symboliques différenciés qui correspondent à
un moment particulier de l’existence et s’adapte en fonction du
moment.
Cette conception du parcours de vie implique une forme d’in-
dividualisation des trajectoires de vie (Touraine, 1997), une forme
de singularisation (Martuccelli, 2010) des histoires. En cela, on
réaffirme l’importance du quotidien dans la lecture des parcours
de vie, notamment à travers les investissements symboliques dif-
férenciés et les difficultés de conciliation des temps sociaux.
Théoriquement, cela permet de revenir sur les trois concep-
tions du temps exprimées par Rosa ; méthodologiquement, cela
signifie une nécessaire intégration d’une analyse de récits de vie
22 permettant de comprendre la profondeur existentielle à une ana-
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALElyse des temporalités au quotidien permettant d’appréhender
l’imbrication des différents temps sociaux dans un espace tempo-
rel donné.
À partir de ces deux clés interprétatives s’ouvre alors un champ
de recherche prometteur et novateur où la construction sociale
du temps prend toute sa pertinence. Cet ouvrage n’est alors qu’un
point de départ pour penser la construction des parcours de vie
en étroite relation avec les transformations normatives du temps,
dans de nouveaux desseins temporels…
En guise d’ouverture :
du parcours de vie au parcours social
De parcours de vie, il en est question tout au long de notre
ouvrage. Et pourtant, nous avons préféré opter pour l’utilisation
du concept de parcours social. Pourquoi introduire ce nouveau
concept, alors que, jusqu’à présent, la littérature spécialisée dans
ce domaine s’appuyait sur celui de parcours de vie, connu sous le
nom de life course en Amérique du nord (Lalive d’Épinay, 2012) et
qui a été légitimé par d’importants travaux en Europe, en particu-
lier en Allemagne (Kohli, 1985), en Suisse (Lalive d’Épinay et al.,
2005) et en Belgique (Guillaume J.-F. et al., 2005). Plusieurs raisons
président à ce choix conceptuel. Tout d’abord, il nous semble que
le parcours social a vocation à mieux rendre compte de l’inscrip-
tion de l’individu et de son cheminement dans les contextes
familial et social qui vont en partie conditionner les histoires de
vie singulières. La dépendance à l’égard des contextes et des
chemins (Sewell, 2010) déjà empruntés n’interdit pas à chaque
individu de vouloir réaliser son projet de vie.
Ensuite, le parcours social traduit la pluralité et l’enchevêtre-
ment des différentes dimensions des parcours de vie. En effet
chaque individu ne se situe pas dans une seule sphère mais dans
plusieurs en parallèle ; celle de la famille, des amis, du quartier, du
travail, des loisirs, des engagements… Ces multiples appartenan-
ces (Lahire, 1998 ; Konuk, 2009) contribuent à l’émergence et à la
23consolidation de l’identité sociale de chaque individu singulier (Martucelli, 2010 ; Elias, 1991). Dans chacune des sphères évo-
quées, les continuités, les bifurcations, les ruptures (Bessin et al.,
2010) dépendent de facteurs que les individus sont obligés in fine
de prendre en considération, quand ils ne s’imposent pas à eux.
Par-delà ces deux premières caractéristiques, le parcours social
d’un individu ne se réduit pas à sa dimension ontogénétique dans
la mesure où il est également conditionné par son rapport aux
générations antérieures ou plus jeunes. Si le concept de parcours
de vie renvoie à juste titre à sa dimension ontogénétique, celui de
parcours social intègre l’enracinement dans le passé et la projec-
tion dans l’avenir de l’individu. Dans nos sociétés contemporaines
et mondialisées de plus en plus complexes, les parcours de vie
des individus changent (mobilité sociale, migration, singularisa-
tion…) et se diversifient. En conséquence, la compréhension des
continuités et surtout des bifurcations de plus en plus nombreu-
ses nécessite de prendre en considération, nous semble-t-il de
façon heuristique, le versant historique et intergénérationnel de
ces parcours.
Par ailleurs, ces trois premières caractéristiques du parcours
social contemporain (enchâssement, pluralité, dépendance inter-
générationnelle) doivent être pensées en lien avec plusieurs
transformations majeures que le monde connaît actuellement et
qu’il faut rappeler.
La première de ces transformations qui équivaut à une « muta-
tion anthropologique » est l’allongement sans précédent de la
durée de la vie (Gauchet, 2004, Donfut, 2012) qui a pour effet de
modifier la durée des âges de la vie (Caradec, 2012) et de désyn-
chroniser les transitions entre elles. À titre d’exemple, l’allonge-
ment de la durée des études, l’insertion professionnelle de plus en
plus laborieuse pour les jeunes générations (Ertul, 2001), le recul
de l’âge de la parentalité témoignent d’un passage de plus en
plus tardif à l’autonomie individuelle et familiale. De même, l’aug-
mentation de la longévité permet d’envisager une nouvelle vie
après le travail.
La seconde transformation concerne l’accélération des flux de
population à l’échelle mondiale qui favorise deux grandes ten-
dances contradictoires. D’une part, on assiste au développement
24 des sociétés multiculturelles un peu partout dans le monde,
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALEsociétés composées d’individus autochtones et immigrés dont les
nouvelles identités s’alimentent aux sociétés d’arrivée sans oublier
l’influence des sociétés de départ (Appadurai, 2001, Ertul, 2009).
D’autre part, on observe une réactivation des attachements aux
territoires et aux cultures régionales dans les pays d’accueil des
nouveaux arrivants, quand il ne s’agit pas de replis identitaires.
La troisième transformation qui conditionne les parcours
sociaux concerne les risques globaux de toutes natures (clima-
tiques, technologiques, politiques…). En effet, ces risques, qui ont
été analysés en particulier par Ulrich Beck, peuvent conduire des
populations entières à migrer ou à mettre en œuvre des straté-
gies d’évitement et de repli lourdes de conséquences.
Enfin la quatrième est relative à la sécurisation des parcours
assurée par les politiques publiques qui connaissent une évolu-
tion significative en rapport avec la reconfiguration du rôle joué
par les États nations. Dans les pays dotés d’un système de protec-
tion sociale, acquis au fil du temps grâce aux luttes et négocia-
tions des salariés, les pouvoirs publics imposent désormais, au nom
de la responsabilisation des individus, que ces derniers prennent
en charge leur parcours (Ertul, Melchior, Warin, 2012).
Un dernier argument, d’ordre technique et méthodologique,
peut être invoqué en faveur du concept de parcours social. Tout
d’abord, loin de ressembler à une trajectoire ou à toute autre
figure géométrique imposée, le parcours social d’un individu est
la somme des bouts de trajectoires juxtaposés et/ou superposés
qu’il accomplit au cours de sa vie, sans compter ce dont il hérite
et ce qu’il lègue. Un parcours social n’est pas non plus synonyme
d’itinéraire car ce dernier terme présuppose que celui qui l’em-
prunte ait tout prévu à l’avance. Enfin il n’est pas non plus un
équivalent de carrière dans la mesure où la vie d’un individu n’est
jamais réductible à son parcours professionnel. Cependant nous
laissons aux contributeurs de cet ouvrage la liberté de choix du
vocabulaire entre parcours social et parcours de vie, car il existe
une assez longue tradition, notamment en Suisse, de l’usage de
ce dernier concept…
25b
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Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
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28
nrehniliaxnxaeeuliirperdiieieneiipnlplioauord
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
INTRODUCTION GÉNÉRALELa perception des grands
tournants de sa propre vie :
une comparaison internationale
Stefano Cavalli, Christian Lalive d’Épinay, Aude
Martenot, Erika Borella, Rachel Brahy,
Víctor Concha, Liliana Gastrón, Eduardo
Guichard, Guillermo Henríquez, María Julieta
Oddone, Hugo José Suárez, Didier Vrancken
1. Introduction
La perspective du parcours de vie se propose d’étudier le
déroulement des vies humaines dans leur extension temporelle
et dans leur cadrage sociohistorique (Elder, 1998 ; Lalive d’Épinay,
Bickel, Cavalli et Spini, 2005 ; Sapin, Spini et Widmer, 2007). Les
parcours de vie des individus se composent d’un ensemble de
trajectoires plus ou moins liées entre elles et renvoyant aux diffé-
rents champs – ou sphères – dans lesquels se déploie l’existence.
Trajectoires qui se présentent comme des séquences de positions
plus ou moins ordonnées, de durée variable, souvent reliées à des
ressources, normes et rôles spécifiques. Chaque trajectoire com-
prend des périodes de relative stabilité – des étapes – reliées
entre elles par des phases de changement. Dans la littérature sur
les parcours de vie, les changements sont généralement associés
aux termes de transition, d’événement et de tournant ; des notions
qui ne font pas l’objet de définitions consensuelles et sont parfois
29utilisées de façon interchangeable (Cavalli et al., 2006).En sociologie, la notion de tournant (turning point) a été défi-
nie de deux manières. D’une part, dans la ligne du texte fondateur
de Everett Hughes (1996 [1971]), l’idée de tournant a été associée
à la notion de transition et en particulier aux phases marquant le
passage d’une étape à l’autre du parcours de vie (cf. Hareven et
Masaoka, 1988) ; ils peuvent être plus ou moins prévisibles, brefs
ou étalés dans le temps, plus ou moins ritualisés, institutionnali-
sés à des degrés divers. D’autre part, le terme de tournant a été
employé pour se référer à ces événements ou circonstances par-
ticulièrement cruciaux qui déclenchent un changement durable
et substantiel, souvent même une cassure, dans le déroulement
de la vie (Abbott, 1997 ; Clausen, 1995 ; Elder, 1998). Certains sont
provoqués par des événements idiosyncrasiques – comme la
perte d’un parent dans l’enfance, un veuvage précoce, une crise
existentielle, un accident –, d’autres découlent de bouleverse-
ments sociétaux – une crise économique, une guerre, une dicta-
ture, etc. – ou de catastrophes naturelles. Les tournants peuvent
être définis soit objectivement par le chercheur, soit subjective-
ment par les personnes qui les ont vécus (Elder, Kirkpatrick
Johnson et Crosnoe, 2003 ; Settersten, 1999). En langue française,
la notion de turning point est souvent traduite par le terme de
« bifurcation » et a été introduite par des démographes et sociolo-
gues. Une bifurcation désigne les changements que caractérise
l’imprévisibilité et qui entraînent une réorientation drastique, et
en principe irréversible, de la vie (Bessin, Bidart et Grossetti, 2010 ;
Bidart, 2006 ; Grossetti, 2006).
Cette ambivalence sémantique sert la recherche, car elle per-
met d’examiner dans quelle mesure la personne définit sa trajec-
toire plutôt en termes de continuité ou de rupture, et dans quelle
mesure la discontinuité est explicitement reliée au contexte socio-
historique. Cela dit, rares sont les travaux qui comprennent une
question (ouverte) rétrospective sur les grands tournants ou
changements dans la vie (Fiske et Chiriboga, 1990 ; Rönkä, Oravala
et Pulkkinen, 2003 ; Sampson et Laub, 1993), et leur objectif prin-
cipal n’est pas de proposer un décompte des tournants ou une
analyse de leur nature et de leur distribution dans le cours de la vie,
si bien qu’ils ne s’offrent pas à la comparaison avec notre étude.
30 À notre connaissance, seule l’étude de Rönkä et ses collègues
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
LA PERCEPTION DES GRANDS TOURNANTS DE SA PROPRE VIE(2003), sur environ 300 adultes de 36 ans, propose un relevé sys-
tématique des tournants. Les plus mentionnés relèvent des
domaines familiaux, éducationnel et professionnel. Bien que la
recherche ait été réalisée en Finlande, pays qui favorise l’insertion
professionnelle des femmes et qui prône l’égalité entre les sexes,
les hommes mentionnent plus de tournants liés au travail, tandis
que les femmes sont plus touchées par la parentalité et la vie
familiale en général.
Dans un bilan des études s’inscrivant dans le cadre du para-
digme du parcours de vie, Dannefer (2003) signale que ce dernier
a été développé presque exclusivement sur la base de travaux
réalisés dans les pays de l’Atlantique Nord (Europe occidentale,
États-Unis et Canada). Il en appelle à des recherches comparatives
internationales et interculturelles dans le projet d’aboutir à une
« géographie globale » des parcours de vie. Autour de cette thé-
matique, seule l’analyse de Hareven et Masaoka (1988) propose
une comparaison internationale. L’ambition des auteurs est d’in-
terpréter les différences de calendrier des trajectoires de vie de
cohortes japonaises et états-uniennes en fonction des contextes
sociohistoriques respectifs. Concrètement, il a été demandé aux
membres de cohortes nées entre 1910 et 1950 s’ils avaient vécu
des événements ou des situations qu’ils considèrent comme des
turning points dans leur vie. Les auteurs remarquent que la per-
ception subjective d’un tournant n’implique pas forcément un
changement de direction « objectif » dans la vie de celui qui l’a
mentionné. De même, à partir d’un événement initial, des années
peuvent s’écouler avant qu’un tournant se complète.
La présente étude porte sur la perception et l’identification
des principaux tournants de leur vie propres à des adultes de cinq
classes d’âge, et ce dans six pays d’Europe et d’Amérique latine.
L’accent est mis sur la comparaison internationale et non sur les
différences entre les classes d’âge. La question est de savoir si,
dans des contextes sociétaux hétérogènes d’un point de vue socio-
culturel et économique, la reconstitution subjective des grandes
articulations des biographies individuelles renvoie à un modèle
similaire de parcours de vie ou si, au contraire, on observe un
impact de la dynamique historique de la société sur la représen-
31tation que l’on a de sa propre vie.2. L’étude CEVI
Nous nous basons sur les données du programme interna-
tional de recherche CEVI (Changements et événements au cours de
la vie) qui étudie la perception qu’ont les adultes de divers pays
des changements survenus dans leur propre vie ainsi que dans
1leur environnement sociétal depuis leur naissance . La recherche
prend pour levier d’analyse la notion de changement et se foca-
lise sur la perception subjective qu’en ont des adultes se situant à
des positions différentes de leur parcours de vie. CEVI comprend
trois volets principaux, chacun traduit par une question ouverte :
le premier porte sur la perception des changements récents dans
la vie de la personne, le second sur celle des principaux tournants
de sa vie et le troisième sur les changements et événements socio-
historiques les plus marquants survenus au cours de sa vie. Dans
ce chapitre, nous considérons donc le deuxième volet et la com-
paraison internationale se base sur six pays, à savoir l’Argentine,
la Belgique, le Chili, l’Italie, le Mexique et la Suisse. Voici le libellé
de la question posée :
Si vous considérez l’ensemble de votre vie, quels en ont été les principaux
tournants (puntos de inflexión en espagnol ; punti di svolta en italien), ces
moments qui ont marqué un changement important dans votre vie ?
L’interviewé pouvait mentionner jusqu’à quatre tournants.
Nous voulions de cette manière l’obliger à faire un choix plutôt
que de donner une liste de tous les changements survenus au
cours de sa vie. Il lui était demandé de décrire chacun d’entre eux,
en le situant dans le temps et dans l’espace, puis de préciser en
quoi le changement avait marqué un tournant.
1. La recherche CEVI a été conçue en 2003 par Stefano Cavalli et Chris-
tian Lalive d’Épinay (Centre interfacultaire de gérontologie, Université de
Genève), qui en assurent la coordination internationale. À ce jour, CEVI se
déroule dans six pays d’Europe (Belgique, Croatie, Finlande, France, Italie et
Suisse), six des Amériques (Argentine, Brésil, Canada, Chili, Mexique et
Uruguay) et deux d’Asie (Chine et Inde). Pour plus d’informations, voir le
32 site : http://cigev.unige.ch/recherches/cevi.html.
Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels
LA PERCEPTION DES GRANDS TOURNANTS DE SA PROPRE VIE