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Partis, pouvoir et opposition au Tchad: la démocratie à l'épreuve

De
270 pages
Comme toute question politique, celle des partis, du pouvoir et de l'opposition passionne autant l'opinion publique que les praticiens de la politique eux-mêmes. Il est ainsi fréquent de les voir s'offusquer, s'indigner et s'interroger : " Y a-t-il une opposition dans ce pays? ", A quoi sert-elle?","A quoi servent ces multiples partis politiques?", etc. Voici un regard global sur la dynamique politique du Tchad, il apporte un éclairage stimulant sur ses vraies logiques de fonctionnement. Comment parvenir à une meilleure mobilisation idéologique ? L'affrontement partisan au Tchad offre-t-il une alternative claire, un espace de choix aux électeurs tchadiens ?
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Partis, pouvoir et opposition au Tchad : Etudes
la démocratie à l’épreuve africaines Série Politique
Une analyse de l’antagonisme partisan
dans le système politique
Comme toute question politique, celle des partis, du pouvoir et de l’opposition Alfred R
passionne autant l’opinion publique que les praticiens de la politique eux-mêmes.
Il est ainsi fréquent de voir les gens s’offusquer, s’indigner et s’interroger :
« Y a-t-il une opposition dans ce pays ? », « À quoi sert-elle ? », « À quoi servent
ces multiples partis politiques ? », etc. Partis, pouvoir et opposition au Tchad : Au-delà de l’expérience partisane et de l’analyse du phénomène oppositionnel,
cet ouvrage porte un regard scientifi que plus global sur la dyn amique politique du
Tchad, en questionnant le fonctionnement des institutions démocratiques et en la démocratie à l’épreuveexaminant le rôle de l’institution partisane ; apportant ainsi un éclairage stimulant
sur ses vraies logiques de fonctionnement. Au cœur du paysage partisan tchadien,
l’auteur s’interroge sur la nature de son opposition, ses clivag es, ses fi gures,
Une analyse de l’antagonisme partisan etc. Aussi, se demande-t-il, pourquoi l’expérience démocratique n’a toujours
pas permis une alternance du pouvoir ? Doit-on en déduire que l’expérience dans le système politique
partisane, telle que menée par l’opposition, n’est pas su saffinte pour la rendre
apte à provoquer une alternance du pouvoir ?
En outre, l’hégémonie du parti au pouvoir qui tranche paradoxalement avec
l’insuffi sance, ou même parfois avec l’absence totale de moyens eds autres
partis politiques, pousse à s’interroger sur les raisons de ce « développement
inégal » qui place souvent ses adversaires dans un échange inéquitable face à
lui dans les compétitions politiques. Cet avantage est-il le résultat d’une meilleure
organisation ou bien d’une meilleure mobilisation idéologique ? L’affrontement
partisan au Tchad offre-t-il une alternative claire, un espace de choix,
cet « espace des possibles » aux électeurs Tchadiens ?
L’auteur consacre une vraie analyse politique à toutes ces questions et nous
fait découvrir un paysage politique où la démocratie est toujours restée dans
son aspect purement procédural, sans véritablement se muer en un système de
valeurs solide pouvant véritablement garantir la justice, la liberté et l’État de droit.
Né en 1977 à Moundou, Alfred RAMADJI est politologue et
enseignantchercheur, titulaire d’un doctorat en science politique obtenu en 2015 à
l’Université de Bordeaux en France, et d’un DEA en philosophie politique et
morale obtenu en 2005 à l’Université de Yaoundé I au Cameroun. Passionné
de recherche et d’analyse politique, il vient de fonder le CRESPO (Centre
de Recherche et des Études Socioéconomiques et Politiques), un Think Tank qu’il dirige
actuellement
Préface de Michel Hastings
Etudes africaines
Série Politique
Illustration de couverture : Militants du MPS lors d’un meeting au
stade Idriss Mahamat Ouya, pendant la campagne électorale pour
l’élection présidentielle d’avril 2011, © Alfred Ramadji
ISBN : 978-2-343-10968-8
28 €
Partis, pouvoir et opposition au Tchad : la démocratie à l’épreuve
Alfred R
Une analyse de l’antagonisme partisan dans le système politique











Partis, pouvoir et opposition au Tchad :
la démocratie à l’épreuve
Une analyse de l’antagonisme partisan
dans le système politique






Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études
africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais
généraux qui ont fait son succès, mais se déclinera désormais
également par séries thématiques : droit, économie, politique,
sociologie, etc.
Dernières parutions
Gilbert DOHO, Le Code de l’indigénat ou le fondement des États autocratiques en
Afrique francophone, 2017.
Mpunga WA ILUNGA, Lexique des noms lubà (République démocratique du
Congo), 2017.
René NGATSAKO, Une société traditionnelle du Congo-Brazzaville. La dynamique
des Moye, 2016.
Claudine-Augée ANGOUÉ, Les fondements religieux du pouvoir néocolonial au
Gabon La construction de l’ethnie philosophique, 2016.
Lambert MOSSOA, Gestion, maîtrise et aménagement des ressources naturelles en
Afrique de l’Ouest et du Centre, 2016.
Ghislain M. MABANGA, Le principe de la continuité de l’Etat : issue de secours à
la prohibition du troisième mandat, Analyse critique de l’arrêt de la Cour
constitutionnelle congolaise du 11 mai 2016, 2016.
Jean-Bertrand AMOUGOU, Réflexions sur la rationalité, Tome 1. Variations
culturelles d’un thème chez P.M Hebga, 2016.
Jean-Bertrand AMOUGOU, Réflexions sur la rationalité, Tome 2. Sciences
(a)normales et problèmes de méthode(s), 2016.
Rodrigue TEZI (dir.), Former les personnels soignants en Afrique. De l’utilité
d’enseigner les sciences humaines et sociales de la santé dans les programmes de
formation, 2016.
Sokhna BAO DIOP, Le baynunk guñaamolo, une langue du sud du Sénégal. Analyse
phonologique, morphologique et syntaxique, 2016.
Yapi YAPO (dir.), Étudier les représentations sociales, 2016.
Ibrahim MALAM MAMANE SANI, Repenser la gouvernance alimentaire et
nutritionnelles au Niger. La crise alimentaire dans le département du Gouré (2005),
2016.
Guy MVELLE, L’aide française en Afrique. Les mutations via les contrats de
désendettement et de développement (C2D), 2016.
Gaston MUTAMBA LUKUSA, L’économie congolaise de 2007 à 2016,
Persistance des facteurs d’enlisement en RDC, 2016
Hervé LADO, Dynamiques politico-économiques dans l’histoire du Nigéria,
Évolution historique des rapports de force entre élites et non-élites, 2016.

Alfred Ramadji












Partis, pouvoir et opposition au Tchad :
la démocratie à l’épreuve
Une analyse de l’antagonisme partisan
dans le système politique


































Préface de Michel Hastings




































































































































































































































































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10968-8
EAN : 9782343109688
REMERCIEMENTS
Cet ouvrage est le fruit de ma thèse de doctorat dont les
recherches ont été en grande partie financées par le Service de
coopération et d’action culturelle (SCAC) de l’Ambassade de
France au Tchad. À toute l’équipe du SCAC, je voudrais ici
témoigner toute ma gratitude.
Je tiens aussi à remercier celles et ceux qui ont permis la
réalisation de ce projet. Tout d’abord, j’adresse mes sincères
remerciements à mon directeur de thèse, le professeur Daniel
Bourmaud dont les précieux conseils ont permis de donner corps à
cet ouvrage.
Pour sa collaboration éditoriale dans la rédaction de la préface,
je voudrais, très sincèrement, témoigner dans ces lignes toute ma
reconnaissance au professeur Michel Hastings.
Je voudrais aussi témoigner ma gratitude à tous mes amis du
CRESPO pour leurs suggestions et pour le travail de relecture.
À mes amis de Paris et de Bordeaux : Edmond, Blandine,
Edgar, Joelle, Annie, Mireille, Protin et Amélie, Béranger, Pali
Prosper, Christophe et Elvire, Tag, Tony, Timothée, Nadège,
Jean-François et Monique, Gilles et Gisèle, … MERCI.
Que tous mes amis des CUT et des CUI trouvent ici
l’expression de ma reconnaissance pour leurs encouragements.
Mes chers ainés Yao Kan et Armand, merci pour tous vos
soutiens.
Enfin, merci pour tout à mon épouse Grace, à mon fils Éden, à
mon ami Moussa Daoud, à toute ma famille et à tous mes amis de
N’Djaména et d’ailleurs. DÉDICACE
À la mémoire de ma chère et tendre mère
Louise NÉNGAOUEL.
Maman, si tant est que la patrie est une mère,
il aurait fallu qu’elle fût une mère comme toi.
Adieux maman ! SOMMAIRE

PRINCIPALES ABRÉVIATIONS ............................................................ 11
PRÉFACE ............................................................................................. 13
INTRODUCTION GÉNÉRALE. Entre théories et concepts, qu’est-ce que
l’opposition Tchadienne ? .................................................................... 17
Première partie. LA FORMATION DES ANTAGONISMES PARTISANS
AU TCHAD .......................................................................................... 45
Chapitre I. L’ÉMERGENCE DES PARTIS TCHADIENS ............................ 49
Chapitre II. LE PARTI TCHADIEN : UNE ENTREPRISE POLITIQUE
IDENTITAIRE ....................................................................................... 103
Deuxième partie. L’OPPOSITION VIRTUELLE ................................. 149
Chapitre I. LA VACUITÉ IDÉOLOGIQUE ET LA CARENCE
ORGANISATIONNELLE ....................................................................... 151
Chapitre II. POUVOIR NÉO-PATRIMONIAL ET NOMADISME
POLITIQUE ........................................................................................... 195
CONCLUSION ................................................................................... 231
BIBLIOGRAPHIE .............................................................................. 243
TABLE DES MATIÈRES .................................................................... 261



9
PRINCIPALES ABRÉVIATIONS
AEF : Afrique équatoriale française
AOF : Afrique occidentale française
AND : Alliance nationale pour la démocratie
ASRI : Alliance socialiste pour un renouveau intégral
AST : Action sociale tchadienne
CENI : Commission électorale nationale indépendante
CMP : Coordination pour la majorité présidentielle
CNOE : Comité national des opérateurs économiques
CNPS : Caisse nationale de prévoyance sociale
CNS : Conférence nationale souveraine
CPDC : Coordination des partis politiques pour la défense de la
Constitution
CST : Conseil supérieur de la transition
DCP : Démocratie consensuelle et participative
FAR : Fédération action pour la République
FANT : Forces armées nationales tchadiennes
FAT : Forces armées du Tchad
GIRT : Groupement des indépendants et ruraux du Tchad
GSP/MPS : Groupement des socioprofessionnels du MPS
MESAN : Mouvement pour l’émancipation sociale de l’Afrique
noire
MNRCS : Mouvement national pour la révolution culturelle et
sociale
MOSANAT : Mouvement pour le salut national
MPDT : Mouvement pour la paix et le développement au Tchad
MPS : Mouvement patriotique du salut
MSA : mouvement socialiste africain
MSA/R : Mouvement socialiste africain rénové
11
OF/MPS : Organisation des femmes du MPS
PLD : Parti pour la liberté et le développement
PPT-RDA : Parti progressiste Tchadien – Rassembl. démocratique
africain
RCA : République Centrafricaine
RDP : Rassemblement pour la démocratie et le progrès
RNDT/Le réveil : Rassemblement des nationalistes et démocrates
tchadiens
UDR : Union pour la démocratie et la République
UDIT : Union démocratique indépendante du Tchad
UNDR : Union nationale pour le développement et le renouveau
UN : Union nationale
URD : Union pour le renouveau et la démocratie
VIVA RNDP : Rassemblement nationale pour la démocratie et le
progrès
12 PRÉFACE
Tchad et au-delà. Démocratisation, opposition : les
partis politiques à l’épreuve
Dans cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat de science
politique, M. Alfred Ramadji s’empare de questions
fondamentales, en les traitant avec beaucoup de conviction et
d’humilité. Ce livre présente de solides qualités scientifiques : une
connaissance aiguë du terrain, une maitrise des cadres théoriques,
et une capacité à formuler sans prétention les bonnes
interrogations. L’écriture tonique de l’ouvrage ne devrait pas le
confiner aux bibliothèques des seuls spécialistes, mais au
contraire rencontrer un plus large public intéressé par les
processus de démocratisation politique qui transforment
aujourd’hui le continent africain. En intitulant sobrement son livre
Tchad. Partis, pouvoir et opposition : la démocratie à l’épreuve,
Alfred Ramadji circonscrit d’emblée le périmètre de sa réflexion :
un pays, une scène politique en structuration, des hypothèques en
suspens.
Le premier mérite, et pas le moindre, de ce livre est de nous
entrainer au Tchad, pays longtemps convulsif, aujourd’hui plus
que jamais au cœur d’une région instable, et dont les frontières,
taillées par le colonialisme, racontent aussi la démographie et la
diversité des peuples qui le composent. Le Tchad demeure encore
mal connu, et lorsque les médias occidentaux en parlent, c’est
pour l’enfermer dans une histoire de conflits inter-ethniques, de
coups d’État ou de procès pour crime contre l’humanité de son
ancien dirigeant Hissène Habré. Comme l’avait bien compris
Achille Mbembe, l’une des malédictions de l’Afrique est le piège
des catégories dans lesquelles elle est systématiquement rangée.
Étudier scientifiquement le Tchad, ce n’est certes pas fermer les
yeux sur les exactions commises, sur un personnel
gouvernemental souvent corrompu, et des pratiques prébendières
de participation politique, mais se montrer aussi capable de
repérer l’émergence encore timide d’un espace public critique, la
naissance de formations d’opposition et l’apprentissage plein
d’ambiguïtés de stratégies dites de « survie ». Alfred Ramadji
inscrit sa recherche dans le sillage de quelques grands maitres,
JP. Magnant, B. Lanne, A. Bangui-Rombaye, et surtout Robert
13
Buijtenhuijs, dont les travaux dans les années 1980-1990
demeurent encore des références sur la vie politique et militaire
tchadienne. Ses lectures pluridisciplinaires l’ont conduit à éviter
la double tentation du lyrisme utopique et de la vaine déploration.
Avec beaucoup de lucidité et de conscience éthique, A Ramadji
mène son analyse au scalpel de son pays, dans le but de le
comprendre et de le faire comprendre, à travers la complexité
restituée d’une trajectoire historique chaotique qui, de coup d’État
en Conférence nationale souveraine, entend se débarrasser des
oripeaux de l’autoritarisme politique. Justement, cette Conférence
qui s’est tenue au premier trimestre de l’année 1993 prend dans
l’ouvrage d’Alfred Ramadji une place centrale. Ce sont moins les
faits eux-mêmes qui sont ici rappelés, ni même le cadre plus
général des incitations internationales à la transition démocratique
suite à la réunion de La Baule, mais la dimension symbolique de
l’événement. La Conférence nationale souveraine fonctionne en
effet comme une « scène primitive » au sens psychanalytique du
terme, l’acte fondateur d’une société politique qui entend se
régénérer, une renaissance qui veut libérer la parole. Il est trop
facile d’évoquer un avant et un après CNS ; il est préférable de se
montrer tocquevillien, comme le suggère Alfred Ramadji, et de
reconnaître que le rythme des transitions démocratiques conjugue
des temporalités multiples. Mais il n’est toutefois pas faux non
plus d’accorder à ce « moment » particulier une densité
historique, propre à fabriquer un pan de la mémoire nationale.
Il convient également de lire ce livre comme une contribution
très riche à la connaissance des partis politiques, non seulement
africains. L’ouvrage d’Alfred Ramadji est sur ce point exemplaire.
Il convoque une panoplie d’auteurs classiques de la théorie des
partis, rappelant ainsi que pour faciliter les échanges comparatifs,
il faut se doter d’une boite à outils partagée. On apprend ici
beaucoup sur la genèse des formations partisanes, l’impact des
dépendances au sentier, les ressorts socio-culturels qui constituent
une partie de leurs fondements identitaires, les manières dont ils
créent un système partisan fluide où les relations d’alliance et
d’adversité s’élaborent au croisement des appartenances
communautaires et des allégeances personnelles. Alfred Ramadji
refuse, et il a raison, toute lecture ethniciste du milieu partisan
tchadien : « Si la logique partisane s’est appuyée sur le socle
identitaire pour justifier l’intégration des divers conflits que le
14 pays a connus, en revanche, il faut observer qu’aucun parti
tchadien ne revendique une exception identitaire, liée à une
culture, une langue, une ethnie ou une région ». On peut voir dans
le travail des différents entrepreneurs les avancées d’une
nationalisation de la vie politique tchadienne, l’amorce d’une
appropriation par les acteurs des pratiques du métier partisan, en
l’absence même de véritable polarisation idéologique. En effet, ce
ne sont pas les idées que l’on mobilise en priorité, ni les
imaginaires spatiaux de la gauche ou de la droite. Les phénomènes
d’identification se fondent autrement, sur des logiques
clientélaires par exemple. La jeunesse des partis au Tchad les
empêche de se présenter comme des « administrations du sens »,
et l’examen de leurs projets révèle de curieux mimétismes
doctrinaux, comme s’il valait mieux, plutôt que de se distinguer,
essayer de se ressembler. Peut-être est-ce cela l’apprentissage en
commun de la représentation politique, peut-être est-ce aussi cela
le travail de politisation des sociétés en voie de démocratisation.
De telles questions, à partir du cas tchadien, interpellent nos
savoirs devenus classiques sur la pénétration du politique dans les
villages (Maurice Agulhon) ou les phénomènes d’hybridations
observés lorsque des processus de résistance à la modernisation
(Eugen Weber). L’ouvrage d’Alfred Ramadji illustre ainsi
parfaitement l’invitation de Georges Balandier au « détour » pour
mieux interpréter l’essentiel.
C’est enfin par son éclairage stimulant de la notion et des
pratiques d’opposition que ce livre mérite les louanges.
L’opposition comme sujet d’étude est restée longtemps
curieusement délaissée, comme si la fascination pour le pouvoir et
ses détenteurs avait aussi gagné le chercheur en science politique.
L’opposition en démocratie est souvent rejetée du côté de l’ombre
et de l’attente patiente, mais l’on oublie qu’être dans l’opposition
s’apprend, et que les processus de transition démocratiques sont
des laboratoires de cet apprentissage par tous les acteurs du jeu
oppositionnel légitime. L’étude des relations que l’opposition
tchadienne entretient avec le MPS constitue probablement l’un des
moments les plus intenses de l’ouvrage. L’analyse en vient à se
montrer plus personnelle encore, plus disposée à discuter les
définitions canoniques, pour en déjouer les limites voire les effets
pervers. Alfred Ramadji, avec force détails, éclaire les injonctions
paradoxales d’une « opposition consensuelle », trop
15
accommodante avec le pouvoir, trop installée dans le confort des
interactions néo-patrimoniales, pour ne pas éviter d’inhiber son
potentiel de critique. Le slogan de Démocratie consensuelle et
participative (DCP) forgé par le régime MPS au sortir des
premiers scrutins présidentiel et législatif de 1996 et 1997 a une
portée oxymorique telle dans la configuration tchadienne, qu’elle
finit par imposer des pratiques de ruse, de survie, qui, comme l’a
si bien montré James Scott, constituent le répertoire de résistance
des faibles. Les pages consacrées au nomadisme politique, à la
« transhumance des parlementaires » sont remarquables dans leur
puissance à restituer les contraintes socioculturelles et politiques
qui pèsent sur l’exercice du jeu oppositionnel au Tchad en
soumettant en permanence la démocratie à une longue série
d’épreuves.
Par la force de ses interprétations et l’ouverture de ses
questionnements, l’ouvrage d’Alfred Ramadji marque d’une pierre
blanche non seulement le champ des études africanistes, mais
aussi celui plus général de l’analyse comparée des performances
démocratiques.
Michel Hastings
Professeur des Universités en science politique
Sciences Po Lille-Céraps
16
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Entre théories et concepts, qu’est-ce que l’Opposition
Tchadienne ?

La problématique de l’État de droit et du développement des
institutions démocratiques dans les États africains remet au goût
du jour le débat sur le fonctionnement du système partisan ;
notamment celui qui concerne le phénomène oppositionnel. Les
exigences de l’État de droit qui sont au fondement de la modernité
politique du Tchad, autorisent à interroger le processus de son
développement institutionnel. Dans cet examen, le sujet de
l’opposition sous toutes ses formes et, en particulier, l’opposition
partisane, impose le renouvellement du débat qui doit permettre
d’apprécier la dynamique politique tout entière de l’État tchadien.
C’est un débat qui semble s’inscrire encore dans la durée, tant les
sujets qui le nourrissent se mesurent à la dimension des multiples
« résistances » que rencontre son processus démocratique à
1l’instar des autres pays d’Afrique .
En effet, depuis un quart de siècle, le Tchad est entré dans une
ère politique nouvelle qui a établi des rapports de pouvoirs
totalement nouveaux au sein de la classe politique. Cette
transition démocratique opérée au début des années 1990 a
instauré désormais un cadre politique légal dans lequel évoluent,
non plus les différentes factions rebelles comme c’était le cas
pendant les trois précédentes décennies d’instabilité, mais plutôt
des organisations politiques partisanes plus ou moins
formellement structurées. Les partis politiques tchadiens sont
apparus, dès lors, comme les seuls agents de conflit et les
2instruments d’intégration . Ainsi donc, il existe sur le terrain
politique une opposition partisane qui œuvre désormais pour
agréger les différents conflits politiques, entendus comme « les

1 B Gueye, « La démocratie en Afrique : succès et résistances », Pouvoirs,
n°129 (2009) : 16–20.
2 Pour le développement de la notion de parti politique comme agent de conflit
et instrument d’intégration, se référer à l’ouvrage de Seymour Martin Lipset
and Stein Rokkan, Structures de clivages, systèmes de partis et alignement des
électeurs : une introduction (Bruxelles : Éd. de l’Université de Bruxelles,
2008), 11–13.
17
antagonismes ou les combats qui ont pour enjeu la conquête,
3l’exercice et le contrôle du pouvoir politique ». L’analyse menée
dans cet ouvrage consiste, d’une part, à comprendre et à expliquer
l’antagonisme partisan tel qu’il se donne à voir dans le système
politique tchadien. D’autre part, l’examen vise aussi à mettre en
lumière les raisons pour lesquelles, en dépit de nombreuses
consultations électorales, l’expérience de l’opposition n’a toujours
pas permis d’aboutir à une alternance du pouvoir ; le recours aux
armes étant toujours récurrent dans la tentative de prise du
pouvoir. Ainsi, les questions liées à l’émergence des organisations
partisanes, à leurs logiques de structuration, aux clivages et aux
conditions d’exercice de la compétition partisane, sont autant de
sujets critiques qui ont constitué les germes de notre réflexion.
Mais notre propos est largement consacré à l’analyse du
phénomène oppositionnel, dans le souci de comprendre dans
quelles mesures s’opposer au pouvoir au Tchad s’accompagne ou
non d’un certain pouvoir de l’opposition.
Tandis que les recherches contemporaines en science politique
semblent avoir épuisé l’étude des partis dans les débats sur leur
« utilité », leur caractère « irremplaçable », ou leur « déclin », le
système partisan tchadien suscite des débats autour de son
opposition, qui rappellent certains thèmes abordés dans les études
4fonctionnalistes . Comme toute question politique, celle de
l’opposition passionne autant l’opinion publique que les praticiens
de la politique eux-mêmes, à chaque effervescence politique liée à
une quelconque crise. Ainsi, il est fréquent de voir les gens
s’offusquer, s’indigner et s’interroger de la sorte : « Y a-t-il une

3 Célestin Keutcha Tchapnga, « Droit constitutionnel et conflits politiques
dans les États francophones d’Afrique noire », Revue Française de Droit
Constitutionnel 63, n°3 (2005) : 453.
4 Voir à ce sujet les travaux de Alan Ware, Political Parties and Party Systems
(Oxford, New York, Oxford University Press, 1996), 13 ; de Michel Offerlé,
èmeLes partis politiques, 5 édition (Paris, PUF, 2006), 126 ; de José R Montero
and Richard Gunther, The Literature on Political Parties : A Critical
Reassessment (Barcelona : Institut de Ciències Polítiques i Socials, 2003), 8.,
ou encore ceux de Richard S. Katz and Peter Mair, « Changing Models of
Party Organization and Party Democracy : The Emergence of the Cartel
Party », Party Politics 1, n°1 (1995) : 25. Ou Ivan Doherty, « Features -
DEMOCRACY OUT OF BALANCE - Civil Society Can’t Replace Political
Parties », Policy Review, n°106 (2001) : 25.
18
opposition dans ce pays ? », « à quoi sert-elle ? », « à quoi servent
ces multiples partis politiques ? », etc. Mais, au-delà d’une simple
passion qui entretient parfois des débats stériles, entraîne de
l’indignation et provoque souvent des querelles politiciennes, ces
questions interpellent en premier lieu des chercheurs et politistes à
porter un regard scientifique sur le rôle de l’institution partisane,
et à questionner le fonctionnement global des institutions
démocratiques de l’État Tchadien. Au regard de l’histoire
tumultueuse de ce pays, l’enjeu d’un tel engagement intellectuel
est de réussir avant tout à inscrire la question du politique dans un
réel débat d’idées, qui permettra de faire une analyse globale de la
dynamique politique de l’État Tchadien. En d’autres mots, le
débat démocratique au Tchad se doit d’être avant tout un débat
scientifique, qui doit dépasser le manichéisme ambiant qui
empêche de poser les vraies questions et d’aborder les sujets
essentiels. Ce débat reste d’ailleurs incontournable dans nos
sociétés contemporaines où le progrès démocratique est souvent
jugé à la mesure du droit de s’opposer au pouvoir. C’est ainsi que
de nombreux analystes tels que Shapiro L., R. Dahl, N. Brack, ou
W. Sharon s’accordent à reconnaître que même l’analyse du
pouvoir, pour être complète, ne doit pas se limiter à explorer
l’ambition ou la gestion de ses principaux détenteurs, mais elle
doit inclure la critique et l’action de ceux qui, publiquement,
contestent les mesures et les modalités de son exercice. C’est
pourquoi, l’étude du phénomène oppositionnel s’est imposée dans
le champ de l’analyse politique comme une nécessité devant
permettre de mieux appréhender le concept de pouvoir politique.
Ainsi, malgré les divergences d’approches théoriques sur le sujet,
l’opposition, ou plus exactement le droit de s’opposer, est
considéré comme un principe essentiel qui garantit l’équilibre
démocratique dans les sociétés modernes. En d’autres mots, cela
signifie que dans nos sociétés contemporaines, on ne peut pas
parler de démocratie sans opposition.
Or, comme l’analyse de toute opposition est un exercice
complexe, l’examen de l’opposition tchadienne ne déroge pas à
cette règle. C’est une entreprise complexe qui nécessite un effort
théorique et intellectuel considérable. Afin d’aider à mieux la
saisir, pour mieux situer la problématique de notre réflexion, il
paraît nécessaire de partir, tout d’abord, de la définition même de
19
l’opposition en tant que concept politique, avant de proposer son
sens opératoire dans le contexte spécifique du Tchad.
Une brève revue de la littérature politique sur le sujet nous y
aidera. Dans une étude critique, Nathalie Brack et Sharon
Weinblum ont relevé les limites de la littérature classique portant
sur la notion d’opposition. Selon elles, « la notion d’opposition
politique a rarement été définie de manière précise par les auteurs
classiques. Parfois assimilée aux poids et contrepoids, aux conflits
institutionnalisés ou encore aux partis minoritaires, la littérature,
5fournit des définitions variées et parfois floues de l’opposition ».
Tous les chercheurs qui se sont intéressés à l’étude du phénomène
oppositionnel sont unanimes pour dire qu’il est difficile à saisir
aussi bien dans sa nature que dans sa fonction. À en croire Robert
Dahl, cette difficulté vient du fait qu’il n’existe pas de modèle
6unique d’opposition . Pour sa part, C-M Pimentel voit dans la
complexité de ce phénomène le fait qu’il « ne se réduit pas aux
catégories traditionnelles du droit, à la seule relation entre pouvoir
législatif et pouvoir exécutif. […] pas non plus à une simple
question de partis politiques, ou de forces parlementaires, à l’un
des objets traditionnels de la science politique. C’est une réalité
insaisissable, quelque part entre droit et politique, entre le jeu des
7institutions et celui des rapports des forces ».
Mais, comme Marc Sadoun, précisons dès le départ que pour ce
qui concerne notre étude, nous ne traitons que de l’ « opposition
dans les démocraties » ; en l’occurrence de celle qu’on qualifie au
Tchad d’ « opposition démocratique ». Nous verrons plus loin que
cette précision a tout son sens dans le contexte tchadien. Aussi,
avons-nous choisi de traiter uniquement de l’opposition au sein
des partis, ce qui exclut de facto tous les autres acteurs politiques
mobilisés sur la scène publique. Il ne s’agit pas ici de dire que les
5 Brack N and Weinblum S, « Pour une approche renouvelée de l’opposition
politique », Rev. Int. Polit. Comparée 18, n°2 (2011) : 15. Leur critique part
du postulat que les classiques ont étudié la question à partir d’une vision
relativement restreinte de l’opposition ; mettant ainsi l’accent sur le Parlement
comme le seul objet spécifique et les partis minoritaires comme les seuls
acteurs.
6 Robert A Dahl, L’avenir de l’opposition dans les démocraties (Paris,
S.E.D.E.I.S., 1966), 85.
7 Carlos-Miguel Pimentel, « L’opposition, ou le procès symbolique du
pouvoir », Pouvoirs, n°108 (2004) : 45.
20 régimes autoritaires ignorent l’idée d’opposition, ou qu’elle soit
par principe absente dans les démocraties directes, mais « la
distinction est plutôt ailleurs, dans la manière dont les démocraties
représentatives organisent le droit des minorités, régulent la
8discussion et conçoivent le principe de vérité ». Quoi qu’en
pensent certains, conclut Pascal Jan, l’opposition est assurément
9et reste toujours « le socle de la démocratie pluraliste ».
La rationalité qui permet d’appréhender l’opposition suppose
qu’une société libre, ne peut ignorer la contradiction des opinions
et des intérêts. La démocratie autorise ainsi cette nécessaire
confrontation et permet de définir ses protagonistes et d’en
délimiter les frontières. Ainsi donc, on désigne communément par
opposition les partis ou groupements politiques qui
n’appartiennent pas à la majorité au pouvoir. Par conséquent, ils
s’y opposent et luttent dans le cadre régulier de la loi pour prendre
le pouvoir. Dans leur critique, Nathalie Brack et Sharon
Weinblum relèvent que cette définition découle de la dimension
normative de l’approche que les auteurs classiques ont de la
notion d’opposition. Reprenant les travaux de Kircheimer et
Sartori, ils démontrent que l’aspect normatif apparaît clairement
dans les typologies proposées par ceux-ci.
Dans la typologie des oppositions, l’étude de Pascal Jan paraît
intéressante à plus d’un titre. Non seulement son analyse rend
compte des différentes formes d’opposition selon qu’elles
s’exercent dans tel régime ou dans tel autre, mais elle a aussi
abouti à proposer une « typologie des oppositions » qui nous
permet de mieux appréhender l’opposition tchadienne. Dans les
différentes formes d’opposition qu’il établit, Pascal Jan distingue
l’opposition politique de l’opposition parlementaire. Selon lui, la
première ne se confond pas nécessairement à la seconde, même si
elle y trouve le moyen privilégié de sa reconnaissance et de son
expression. D’après cet auteur, si par opposition parlementaire, on
entend de façon habituelle une force politique représentée au
Parlement, il rejoint G. Burdeau pour affirmer que ce label ne
mérite toutefois d’être décerné qu’à celle qui « sans mettre en
cause les principes du régime », entend seulement obtenir « un

8 Marc Sadoun, « Opposition et démocratie », Pouvoirs., n°108 (2004) : 5.
9 Pascal Jan, « Les oppositions », Pouvoirs, n°108 (2004) : 24.
21
10changement d’orientation politique ». Il sépare donc l’opposition
qui critique les choix politiques d’une majorité parlementaire de
celle qui prône un changement radical du régime politique dans
lequel elle évolue légalement. Aussi, se demande-t-il : « Peut-on
mettre raisonnablement sur le même plan opposition passive et
opposition active ? » Dès lors, on constate qu’il identifie deux
types d’oppositions : une active et une autre passive. Il faut dire
que si Pascal Jan arrive à cette typologie, c’est qu’il considère
qu’à la base « l’opposition est autant une action qu’une institution
… [mais aussi] l’opposition, ici envisagée, consiste en une activité
11politique ».
Même si Pascal Jan admet que le phénomène oppositionnel
peut exister dans tout type de régime, il reconnaît que son essence
ne peut mieux être appréhendée que par rapport au pluralisme
démocratique duquel il est indissociable : « l’opposition, écrit-il,
est l’alpha et l’oméga d’un même concept, celui d’un régime
démocratique pluraliste à la base duquel se trouve une
Constitution adoptée directement par le peuple souverain ou par
ses représentants dûment mandatés. Elle jouit alors de moyens,
garantis ou non formellement par les textes constitutionnels ou
législatifs, pour apporter la contradiction à la majorité
parlementaire et au gouvernement et espérer par les voies légales
12(élection) les remplacer ». À l’instar de Burdeau, Duverger ou
encore Debbasch, Jan désigne par opposition les partis ou
groupements politiques qui sont en désaccord avec le
gouvernement. Mais, il trouve que cette approche ne permet
qu’une saisie imparfaite du phénomène constitutif de l’opposition.
Pour lui, on ne peut pas classer dans la même catégorie tous les
partis qui revendiquent la mort d’un régime. Les modalités
d’exercice et les formes d’expressions sont des éléments qui
doivent être pris en compte dans la définition du concept. De ce
point de vue, il exclut de la grille les groupements qui prônent le
recours à la violence, et revendique un statut juridique de
l’opposition. Il faut donc, « s’en tenir à une approche strictement

10 G. Burdeau, « L’évolution de la notion d’opposition », Revue internationale
d’histoire politique et constitutionnelle, 1954, p.123, repris par P. Jan, op. cit.,
p.24.
11 Jan, « Les oppositions », 24.
12 Ibid., 27.
22
constitutionnaliste à savoir que l’opposition y est perçue comme
un phénomène politique juridiquement encadré […]. Dotée de
droits plus ou moins étendus, souvent de nature conventionnelle,
13elle lutte au moyen d’armes légales pour l’exercice du pouvoir ».
Pris dans ce sens, le phénomène oppositionnel qui est lié au
« droit reconnu à des individus de se constituer en organisation
politique revendiquant l’exercice du pouvoir politique par le biais
14d’élections libres », ne peut pas s’appréhender dans un régime
autocratique. Il y a donc un lien qui unit la notion d’opposition à
la théorie de la démocratie.
Cette distinction que l’auteur établit lui permet d’expliquer le
fonctionnement du phénomène oppositionnel dans les différents
15régimes . Ainsi donc, dans un régime pluraliste, l’opposition est
organisée et même parfois institutionnalisée. C’est une force en
attente du pouvoir qui, dans son fonctionnement, accepte la libre
concurrence politique qui implique le respect du pluralisme des
idées et des opinions et celui des règles du jeu démocratique.
Ainsi donc, P. Jan donne raison à Jean Beachler admettant que
« si une opposition se propose, ouvertement ou hypocritement,
d’introduire des mesures irréversibles, menant immédiatement ou
à terme à subvertir la démocratie, elle cesse d’être une
16opposition ».
Si l’on repart dans l’étude de Nathalie Brack et Sharon
Weinblum supra, on s’aperçoit que les analyses de Pascal Jan et
de Beachler ne sont que la version contemporaine de celle des
auteurs classiques comme Sartori ou Kircheimer. La perspective
normative comme mode d’approche qui lie les premiers aux
derniers fait que leurs analyses se partagent aussi la même
conclusion : « Il est possible en effet d’identifier une distinction
entre d’une part, une opposition perçue comme normale, classique
ou constitutionnelle et d’autre part, une forme déviante, déloyale

13 Ibid., 28.
14 Ibid.
15 Pascal Jan distingue les régimes de concurrence légale qu’il désigne par
l’expression « concurrence inter-partisane » de ceux qui s’organisent autour
d’un parti monopolistique, qu’il appelle « concurrence intra-partisane ».
16 Jan, « Les oppositions », 31.
23
17ou antisystème, perturbant le régime démocratique ». On aboutit
donc ainsi, selon Kircheimer, à trois types d’opposition :
« L’opposition classique ou loyale offrant une alternative aux
politiques choisies tout en reconnaissant au gouvernement le droit
d’être au pouvoir ; l’opposition de principe, s’opposant tant aux
politiques du gouvernement qu’aux fondements du système
constitutionnel et, enfin, l’élimination de l’opposition, le groupe
minoritaire s’opposant alors aux détenteurs du pouvoir mais sans
proposer d’alternative. » C’est ce que note aussi Sartori en
différenciant l’opposition normale de sa forme déviante, et en
affirmant qu’ « une “véritable opposition” présuppose un
consentement sur l’essentiel, à savoir sur les fondements de la
communauté et du régime ». Cette forme d’opposition
s’opposerait « au gouvernement, pas au système politique en tant
que tel » et agirait de manière posée et constructive. Face à cette
dernière, Sartori a identifié l’opposition antisystème, défiant la
légitimité du régime tel qu’il est et agissant « de manière
irresponsable » dans la mesure où elle n’a aucune chance d’être
appelée au pouvoir.
Au regard de ces différentes définitions et de ces diverses
catégories, on se pose la question de savoir ce qu’est l’opposition
tchadienne ? Comment peut-on la définir ?
A. L’opposition tchadienne est double
Michel Hastings n’a pas eu tort de dire que « repérer
l’opposition suggère que l’on soit d’abord capable d’en formuler
une définition opératoire et que l’on puisse ensuite en déterminer
18la localisation ». C’est une tâche, selon lui, « ingrate » parce
qu’il estime que cette notion ne s’appréhende pas aussi
simplement comme le laisse voir la théorie politique. C’est dire
combien cette entreprise s’annonce encore plus compliquée pour
le cas de l’opposition tchadienne.
17 Brack N and Weinblum S, « Pour une approche renouvelée de l’opposition
politique », 15. Souligné par nous.
18 Hastings M, « Oppositions parlementaires, gouvernements minoritaires et
démocraties inclusives. L’exemple des pays scandinaves », Rev. Int. Polit.
Comparée, n°2 (2011): 46.
24 Au Tchad, il existe deux sortes d’oppositions : l’opposition
19armée désignée parfois sous les termes de « politico-militaires »,
et l’ « opposition démocratique ».
Les soubresauts politiques qu’a connus ce pays ont fait que la
kalachnikov reste, pour certains, le véritable moyen d’alternance
du pouvoir. Malgré le processus démocratique enclenché depuis
plus de deux décennies, les rebellions, les tentatives de putsch et
20de coup d’État n’ont pas pris fin . L’opposition armée désigne les
mouvements rebelles armés qui luttent contre le gouvernement en
place pour la prise du pouvoir par les armes. Dans un entretien
que Robert Buijtenhuijs a eu avec certains d’entre eux, ceux-ci
donnent ainsi les raison de leur lutte armée : « Le recours aux
armes se justifie, encore aujourd’hui, dans la mesure où les dés
démocratiques tchadiens sont pipés. » Selon leur analyse, la
démocratisation proposée par Idriss Déby n’est qu’un écran de
fumée qui dissimule la volonté farouche du « clan » au pouvoir de
se maintenir par tous les moyens à la tête de l’État. Les partis
politiques ne sont, à leurs yeux, que des complices du pouvoir ou,
21tout au plus, des dindons de la farce .
Par ailleurs, l’opposition démocratique qualifie, dans le
contexte tchadien, les formations politiques qui luttent
véritablement sur le terrain démocratique en usant des moyens
légaux prévus par les institutions de la République. En clair, il
s’agit de l’ensemble des partis politiques n’appartenant pas à la
22majorité parlementaire au pouvoir, et donc qui s’y opposent ,
mais dans le cadre régulier et par des moyens légaux prévus par la

19 Selon Robert Buijtenhuijs, le terme désigne, dans le vocabulaire tchadien,
des groupes armés non ralliés au régime et dont l’objectif avoué est de prendre
le pouvoir par les armes.
20 La dernière tentative de coup d’État a eu lieu les 2 et 3 février 2008 où la
rébellion soutenue par le Soudan a réussi à pénétrer dans la capitale tchadienne
avant d’être mis en déroute.
21 Robert Buijtenhuijs, Transition et élections au Tchad, 1993-1997:
restauration autoritaire et recomposition politique, (Paris, Karthala, 1998),
100.
22 Le Statut de l’Opposition politique au Tchad précise dans son article 3 que
« l’opposition politique désigne les partis ou regroupements de partis
politiques qui ne participent pas au Gouvernement et ne soutiennent pas son
action. »
25
23loi . Il ressort que le recours aux armes est l’élément principal
qui distingue les deux types d’opposition au Tchad. Mais,
l’opposition armée ne faisant partie de la présente étude, nous
voulons simplifier ici les choses en précisant d’emblée que dès
lors que nous évoquerons le terme opposition dans cette étude,
c’est pour faire référence à l’opposition politique démocratique. Il
est question pour nous d’analyser le pouvoir et l’opposition, en
examinant leurs dimensions idéologique, programmatique et
organisationnelle. Nous n’avons donc pas l‘intention d’étudier
l’opposition dans une approche constitutionnaliste, pour nous
attarder à décrire ses prérogatives ou à analyser le processus de
son institutionnalisation. Notre étude n’a pas non plus pour but de
proposer une quelconque typologie des oppositions tchadiennes.
Bien entendu, toutes ces précautions servent à mieux circonscrire
notre objet d’étude, mais elles ne nous empêchent pas de recourir
à ces sources pour alimenter nos analyses. Cela étant dit, avant de
revenir en détails sur la problématique générale de notre thèse, qui
tracera nos différents axes de réflexion, il convient de situer le
contexte global duquel s’est forgée la définition opératoire de
l’opposition tchadienne. Il faut dire que les questions de recherche
qui fondent notre problématique découlent, selon toute logique, de
ce contexte même. D’ailleurs, l’interprétation des faits politiques
au Tchad semble être subordonnée à la compréhension des réalités
contrastées de ses aspects physiques, humains et socioculturels.
Ainsi, dès lors qu’on ambitionne d’examiner l’antagonisme au
sein du système partisan tchadien, on doit déjà avoir à l’esprit que
le Tchad est avant tout caractérisé par un contraste profond.

B. Le Tchad : un contexte de contraste
Proclamé République le 28 novembre 1958, le Tchad accède à
la souveraineté internationale le 11 août 1960. D’une superficie de
21.284.000 Km , l’État du Tchad est situé au cœur du continent
ème èmeafricain, entre le 8 degré et le 24 degré de latitude Nord ;
èmesoit 1800 Km d’une part, et entre le 14 et le 24 degré de

23 La charte des partis politiques du Tchad promulguée en 2009 précise
d’ailleurs en son article 3 que les partis « … doivent s’exprimer par des
moyens légaux, démocratiques et pacifiques. »
26