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Penser les régimes politiques avec Juan J. Linz

282 pages
Que sont les régimes politiques ? Comment changent-ils ? Entre le totalitarisme et la démocratie, y a-t-il un espace pour d'autres types de régimes politiques ? Telles sont les questions auxquelles Juan Linz a essayé de répondre sa vie durant. Les concepts de fascisme, régimes autoritaires, relations civils-militaires, élites politiques, bureaucratie, gouvernance démocratique, politiques nationalistes sont ici mobilisés à l'épreuve de nouveaux terrains.
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Penser les régimes politiques

avec JuanJ. Linz

Logiques politiques Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection « Logiques politiques» a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, socio logie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l'une d'entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l'Union européenne.

Dernières parutions Thomas FROMENTIN et Stéphanie WOJCIK (sous la dir.), Le profane en politique. Compétences et engagements du citoyen, 2008. Thierry BERTHET, Olivier COSTA, Rodolphe GOUIN, Xabier ITCAINA, Andy SMITH, Les nouveaux espaces de la régulation politique, 2008. Frédéric Depétris, L'Etat et le cinéma en France. Le moment de l'exception culturelle, 2008. Stephan MARTENS, L'Europe prochaine, 2008. S. PREZIOSO, J.-F. FAYET, G. HAVER (Sous la direction de), Le totalitarisme en question, 2008. Christian GONZALES LAPORTE, Genèse et développement des régulateurs sectoriels français, 2007. Nadia HILAL, L 'eurosyndicalisme par l'action. Cheminots et routiers en Europe, 2007. A. FAURE, J.-P. LERESCHE, P. MULLER et S. NAHRATH (sous la dir.), Action publique et changements d'échelles: les nouvelles focales du politique, 2007. Christian LEQUESNE et Monika MacDONAGH-P AJEROV A, La citoyenneté démocratique dans l'Europe des vingt-sept, 2007. Christine COUVRA T, La montée en Occident d'une culture politique « démocrate-radicale », 2007.

Sous la direction de

Mohatntnad-Saïd

Darviche et Williatn Genieys

Penser les régimes

politiques

avec Juan J. Linz

L'Harmattan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05881-1 EAN : 9782296058811

LA DYNAMIQUE DES RÉGIMES POLITIQUES: L'APPORT DE JUAN J. LINZ
Mohammad-Said Darviche, William Genieys

Penser la dynamique des régimes politiques? Pourquoi cette question, vieille comme la pensée politique, mériterait-elle un intérêt renouvelé? Un premier élément de réponse fondé sur une logique académique consisterait à dire que le concept de régime politique fait partie des « objets classiques» de la sociologie comparative, s'inscrivant sui generis dans le prolongement des écrits de Montesquieu sur la dégénérescence cyclique des formes de gouvernement, ou encore de ceux de Tocqueville annonçant l'avènement précoce d'un régime d'un genre nouveau: la démocratie américaine. Un deuxième élément de réponse pourrait être recherché dans la volonté de dépasser le débat, initié par Platon et Aristote, sur la nature des régimes politiques, qui durant tout le xxe siècle a vu s'affronter « mauvais» régimes (totalitaires, autoritaires) et « bons» régimes (démocratiques) 1. Derrière, cet important débat idéologique se pose la question concrète du mode d'exercice de la domination. L'horreur de la Deuxième Guerre mondiale et le développement du totalitarisme ont conduit à recentrer la théorie politique sur le devenir des régimes politiques2. Avec la Guerre froide, les théoriciens de la modernisation, tout comme les partisans du développement politique, ont entrepris un travail d'exportation de la démocratie qui, bien souvent, s'est accompagné d'un affaiblissement de la qualité des recherches sur la dynamique des régimes politiques3. Dans le même temps, les théoriciens de la démocratie ont montré que « le concept de légitimité [des régimes] implique une croyance populaire dans la valeur sociale des institutions existantes ainsi que la capacité du régime à assurer le maintien de cette croyance» 4. La sociologie systémique américaine propose une approche fonctionnelle alternative où le « régime» est constitué « d'un ensemble de contraintes pesant sur l'interaction politique dans tout système» qui « peut être décom1

Robert A. Dahl, A preface to Democratic Theory, Chicago, Chicago University 1956 ; Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965. and the Holocaust, New York, Columbia University Press, 2003. Press, 2003.

Press,

2

Ira Katznelson, Desolation and Enlightment. Political Knowledge After Total War,

Totalitarism,
3
4

Nils Gilman, The Mandarins of the Future. Modernization Theory in Cold War
Baltimore and London, The Johns Hopkins University

America,

Seymour M. Lipset, L 'Homme et la politique, Paris, Seuil, 1962.

posé en trois éléments: les valeurs (buts et principes), les normes et la structure de l'autorité» 1.De son côté, la théorie des relations internationales a posé la catégorie de régime comme une variable explicative autonome du changement politique2, Elle s'appuie sur la définition minimaliste d'Ernst Hass selon laquelle un régime est « un système de rôles, de normes, de principes et de procédures généralement acceptés pour réguler un ensemble d'enjeux sociopolitiques »3. La décomposition des systèmes étatiques face à l'appropriation identitaire des territoires dans le nouveau désordre international doit alors s' interpréter à travers la transformation des régimes. Toutefois, ces approches des régimes politiques privilégient le rôle des institutions, de l'agencement des pouvoirs et la structure des partis pour s'achever par une discussion formelle opposant normativement des types de régimes4. C'est sur ce po int particulier que l' œuvre de Juan Linz, en mettant au cœur de l'analyse la dynamique des régimes politiques, est venue profondément bouleverser ce mode classique d'approche. Il va, en premier lieu, proposer de passer d'une classification « binaire» (totalitarisme vs démocratie) des régimes politiques modernes à une classification «ternaire» (totalitarisme vs autoritarisme vs démocratie). Il va, ensuite, s'interroger sur la capacité de transformation de ces régimes, faisant ainsi de la dynamique qui les anime le cœur de l'analyse. Dans un de ses écrits de référence, « Totalitarian and Authoritarian Regimes », Juan Linz en questionnant les régimes non démocratiques montre tout l'intérêt de cette posture de recherche5.
1

David Easton, Analyse du système politique,

Paris, Armand Colin, 1974, p. 182.

2

À la fin des années 80, l'effondrement du « bloc de l'Est », la réunification des deux

Allemagnes a entraîné un renouvellement de la théorie des relations internationales autour de l'école des international regimes. Voir à ce propos: Stephen D. Krasner, International Regimes, Ithaca, N.Y, Cornell University Press, 1983 ; Volker Rittberger (ed.), Regime Theory and International Relations, Oxford, Clarendon Pres, 1995. 3 Dans un article important, Ernst B. Hass montre l'avantage analytique de la variable « regime» qui seule permettrait d'appréhender « la réalité des arrangements institutionnalisés dans la complexe interdépendance de la nouvelle donne internationale», cf. Ernst B. Haas, « Why Collaborate? Issue-Linkage and International Regimes », World Politics, vol. 32, 1980, p. 358. 4 Dans son introduction au deuxième tome du Traité de Science politique consacré aux régimes politiques, Jean Leca souligne ces limites en écrivant que « l'on ne classe pas (encore) les régimes comme des coléoptères car ce classement est toujours plus ou moins suscité par un souci évaluatif ou polémique », Jean Leca, « Présentation », in Jean Leca, Madeleine Grawitz (dir.), Traité de science politique, vol. 2 : Les Régimes politiques contemporains, Paris, PUF, 1985, p. IX.
5

Juan 1. Linz, «Totalitarian

and Authoritarian Regimes », in Nelson Polsby, Fred

Greenstein (eds.), Handbook of Political Science, volume 3, Reading (MA), AddisonWesley, 1975. Ce chapitre a été republié sous la forme d'un ouvrage augmenté d'une

8

Serendipity! linzéenne oblige, sa réflexion nous conduit à formuler de nouvelles questions autour de la problématique des régimes politiques, en considérant que non seulement ils sont susceptibles de changements mais aussi, et surtout, que les catégories d'analyse qui prétendent les appréhender méritent d'être profondément revisitées2. À partir de la notion de « pluralisme», Linz repense l'approche même de la notion de régime politique en rejetant les différentes figures de l'essentialisme au profit d'une approche empirique des configurations de pouvoir. En considérant ce critère comme central dans la différenciation des régimes politiques, Linz a effectivement jeté un pavé dans une mare de la réflexion politique qui n'a cessé de remuer depuis. À commencer par celle de Linz lui-même qui a constamment mis à l'épreuve sa désormais Sainte Trinité idéaltypique des régimes (démocratie, autoritarisme, totalitarisme3) car, souligne-t-il, « les typologies émergent et disparaissent en fonction de leur utilité analytique pour les chercheurs »4. Cette disposition d'esprit, de filiation wébérienne5, lui permet de situer sa réflexion sur les régimes politiques dans une perspective dynamique. Perspective qui va l'amener à se poser la question de l'inscription temporelle des structures mais aussi des actions. Le temps long doit ainsi se combiner avec le temps court, les évolutions avec les ruptures6. Mais cette dynamique reste fondamentalement celle des acteurs dont le choix et le tempo des actions ont une influence majeure sur la tournure que prennent les régimes à des

préface aux éditions Lynne Rienner en 2000 et traduit, en 2006, aux éditions Armand Colin sous le titre Régimes Totalitaires et Autoritaires. 1 Ce tenne désigne la découverte hasardeuse et heureuse des choses. Sur cette question, cf. Robert K. Merton, Elinor Barber, The Travels and Adventures of Serendipity. A Study in Sociological Semantics and the Sociology of Science, Princeton, Princeton University Press, 2004.
2

Nous avons tenu ces discussionsdans le cadre du colloque international organisé

(AFSP et AECPA), Penser la Démocratie autour de l'œuvre Juan Linz, organisé à Montpellier du 7 au 9 septembre 2006. Ces réflexions prolongent celles initiées par Michel Camau et Gilles Massardier à l'occasion du congrès de l'Association française de science politique à Lyon en septembre 2005. Cf. Michel Camau, Gines Massardier (eds.), Démocraties et autoritarisme à l'épreuve de la fragmentation des pouvoirs, Paris, Karthala, 2008.
3 4

Juan J. Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, op. cit. Juan 1. Linz & Alfred Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation.

Southern Europe, South America and Post-Communist Europe, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1996, p. 39. 5 Guy Hennet, « Autoritarisme, démocratie et neutralité axiologique chez Juan 1. Linz », Revue internationale de politique comparée, vol. 13, n° 1. 6 Juan 1. Linz, « Time and Regime Change», in Robert Michels, Political Sociology, and the Future of Democracy, New Brunswick, NJ, Transaction publishers, 2006.

9

moments particuliers d'une histoire jamais écrite à l'avance1. La question de la temporalité, sur laquelle Linz n'a pour l'heure toujours pas fait éco le2, est au centre de sa longue réflexion introductive aux études de cas composant The Breakdown of Democratic Regimes3. Linz s'y emploie non seulement à contrarier les approches structuralistes et macrohistoriques, mais propose également une étude de la temporalité de l'effondrement des régimes démocratiques; ce qui lui permet d'introduire le rôle des acteurs, certes contraints par la structure, mais ayant la possibilité, à tout moment, de retourner la situation par des décisions et parvenir au « rééquilibrage» 4. Autrement dit, si une perspective scientifique d'interprétation historique doit prendre en compte le cheminement des éléments structurels qui contribuent au devenir des sociétés, cette prise en compte se fait au prisme de leur médiatisation, à un moment donné, par des acteurs à la réflexivité aiguisées. Acteurs qui ne se limitent d'ailleurs pas seulement aux seuIs gouvernants6, mais se trouvent aussi parmi les dirigeants issus des différentes sphères de la vie sociale et, plus généralement, au sein du public, source, en dernière analyse, de la légitimité du régime? Du coup, parler des régimes politiques c'est évoquer les acteurs individuels (homme politiques, syndicalistes, miliciens, etc.) et collectifs (groupes sociaux, groupes « ethniques », opinions
1

Ce qui situe la pensée de Linz - pour reprendre

l'expression

de James Mahoney

- dans

le cadre d'une « méta-théorie volontariste ». James Mahoney, «Knowledge Accumulation in Comparative Historical Research. The Case of Democracy and Authoritarianism », in James Mahoney, Dietrich Rueschemeyer (dir.), Comparative Historical Analysis in Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 156 s. 2 Guy Hermet, « Autoritarisme, démocratie et neutralité axiologique chez Juan J. Linz »,
op. cit., p. 94. 3 Juan 1. Linz, Juan
4

Alfred Crisis, 1978,

Stepan Breakdown

(eds.), and

The Breakdown Reequilibration,

of Democratic Baltimore,

Regimes, The Johns

vol.

1. :

1. Linz,

Hopkins

University

Press,

«Nous voulons mettre en avant (...) le caractère probabiliste de notre analyse et

souligner qu'à tout moment du processus - et ce, jusqu'à son terme - les chances de sauver le régime demeurent, en dépit de leur diminution », ibid., p. Il. 5 « Les êtres humains réfléchissent aux événements passés et là où les événements leur paraissent le plus les concerner, ils tentent souvent, consciemment ou inconsciemment, d'ajuster leur comportement afin d'obtenir ou d'éviter un résultat comparable. L'apprentissage politique est possible. », Juan 1. Linz & Alfred Stepan (eds.), Problems of Democratie Transition and Consolidation, op. cit., p. 76. 6 « Toute société, dit Linz, est, en dernière analyse, fondée sur l'action des individus, et pas seulement des élites et des leaders », Richard Snyder, «Juan 1. Linz: Political Regimes and the Quest for Knowledge », in Gerardo L. Munck & Richard Snyder, Passion, Craft, and Method in Comparative Politics, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2007, p. 164. 7 Ibid., p. 166.

10

publique, armée, etc.) qui font que le mode de gouvernement d'un pays se maintient, se consolide, évolue, s'effondre. Ce passage par

l'étude - in situ - des acteurs et leurs actions a plusieurs vertus. En
premier lieu, le passage par les acteurs et les actions permet de relativiser les catégories, construites a priori, d'« État», de « régime», de « nation », de « développement économique », de « légitimité », etc., pour montrer à quel point elles se trouvent entremêlées. C'est ainsi que Linz - seul, puis avec Alfred Stepan - peut montrer comment cette entreprise de monopolisation - toujours portée par des acteurs de la contrainte légitime que l'on appelle « État» n'est non seulement jamais achevée, mais que son degré d'aboutissement (<< staleness »1) influe largement sur l'évolution du régime politique2. Ainsi, l'ambiguïté de l'affiliation « nationale» de la population peut être source de remise en question de l'intégrité étatique (<< désir» de sécession, irrédentisme, etc.) qui, à son tour, peut se traduire par des politiques autoritaires, à l'image, par exemple, de l'Europe centrale de l'entredeux -guerres3. Constat qui aurait les dehors de l'évidence si le contraire n'était pas tout aussi vrai. En effet, la transformation d'un régime politique peut ainsi, à son tour, reformater l'État. L'exemple de la transition démocratique espagnole est emblématique d'une telle redéfinition institutionnelle de l'État. Ce dernier quitte les « habits» de l'État-nation, synonyme alors de franquisme, pour épouser la forme d'un État hybride empruntant au fédéralisme le plus classique et au multinationalisme le plus avant-gardiste4; le tout sur la base d' identités duales que l'on pourrait juger incertaines mais qui rencontrent un certain degré de réalité même dans les zones les plus contestataires de l'autorité centrale5. Dans le même sens, Linz (avec Stepan) insiste sur les effets différenciés d'une crise économique sur le type de régime concerné; les régimes non démocratiques se présentant dans cette perspective sous un très mauvais jour. Ainsi, peut-il observer que, dans une démocratie, les dirigeants, dans la mesure où ils doivent régulièrement passer par le rituel électoral, peuvent faire l'objet de changements sans
1 Que l'on pourrait traduire par « étaticité ». 2 Juan 1. Linz, « Construction étatique et construction nationale », Pôle Sud, n° 7, 1997. 3 Juan 1. Linz, « L'effondrement de la démocratie. Autoritarisme et totalitarisme dans l'Europe de l'entre-deux-guerres », Revue internationale de politique comparée, vol. Il, n° 4, 2004, pp. 553 s.

4

Juan J. Linz, « The Paradigmatic Case of Reforma Pactada-Ruptura Pactada:

Spain », in Juan 1. Linz & Alfred Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation, op. cil., pp. 87 s. 5 Juan 1. Linz, « From Primordialism to Nationalism », in Edward A. Tiryakian, Ronald Rogowski (eds.), New Nationalisms in Developped West, Boston, Allen & Unwin, 1985.

Il

que - tout du moins pendant un temps plus long que dans les autoritarismes - la nature du régime soit remise en question. C'est pourquoi « ce ne sont pas les changements dans l'économie, mais ceux dans la politique qui déclenchent l'érosion du régime; ce qui signifie que les effets d'une économie pauvre doivent souvent être médiatisés par le changement politique »1. On ne saurait donc expliquer par la seule crise économique l'effondrement de la démocratie en Allemagne de l' entre-deux-guerres. En effet, la Hollande, à l'économie encore plus sinistrée, mais dépourvue de groupements politiques suffisamment puissants et porteurs de projets politiques alternatifs, n'a pas connu pareil sort2. Le passage par l'action et les acteurs permet aussi de contrarier un certain nombre de « grandes simplifications» comme l'idée selon laquelle l'effondrement des démocraties serait obligatoirement le fait des forces non démocratiques. S'élevant ainsi contre une vision moralisante de l'histoire avec ses « bons» et ses « méchants »3, Linz croit que les coups fatals à la démocratie ne sont pas seulement ceux de ses ennemis4. Bon nombre de décisions prises par les gouvernants mais aussi l'existence d'une opposition « sem i loyale» 5 ont, de fait, contribué à la mise à mort de la République de Weimar6. Cette approche nuancée joue aussi, en sens inverse, pour les transitions démocratiques qui ne sont pas, elles non plus, le résultat de la seule action des « forces du progrès». L'étude des gouvernements d'intérim 7 montre l'implication d'acteurs parmi les plus inattendus, en tout cas pas les plus enclins, a priori, à partager les valeurs démocratiques. Dignitaires du parti unique (des pays anciennement communistes), militaires (des
1

Juan J. Linz & Alfred Stepan (eds.), Problems. of Democratic Transition and
op. cit., p. 80. Souligné par l'auteur.

Consolidation,
2

Ibid. Sur l'importance

d'une approche multivariée pour la compréhension

de

l'effondrement des démocraties dans l'Europe de l'entre-deux-guerre, voir Juan 1. Linz, « L'effondrement de la démocratie. Autoritarisme et totalitarisme dans l'Europe de l'entre-deux-guerres », op. cit. 3 Richard Snyder, « Juan 1. Linz: Political Regimes and the Quest for Knowledge », op. cit., p. 165. 4 L'analyse proposée dans The Breakdown of Democratie Regimes prend le parti de

comprendre l'effondrement des démocraties à partir de la capacité des dirigeants démocratiques à accroître ou à décroître la probabilité de survie de la démocratie à sa crise. Juan J. Linz, Alfred Stepan (eds.), The Breakdown of Democratic Regimes,
vol. 1., op. cit., p. 13. 5 Sur le jeu et la loyauté des partis et leur influence cf ibid., pp. 24-38.
6

sur l'effondrement

des démocraties,

Juan 1. Linz, « L'effondrement de la démocratie. Autoritarisme et totalitarisme dans
and

l'Europe de l'entre-deux-guerres », op. cit. 7 Yossi Shain, Juan 1. Linz (eds.), Between States. Interim Gouvernments Democratic Transitions, Cambridge, Cambridge University Press, 1995.

12

autoritarismes « bureaucratiques-militaires»), élites technocratiques (des « États organiques»), etc., deviennent, dans cette perspective, autant d'acteurs utiles, voire indispensables, à la transition démocratique. Le degré d' autonomisation de ces acteurs (technocratisation du parti unique, professionnalisation de l'armée, pluralisme institutionnel limité, etc.) par rapport à la logique autoritaire ou post-totalitaire du régime politique en transition leur permet ainsi de contribuer, contre toute attente, au portage du projet de démocratisation. Pour preuve, là où une telle autonomie n'existe pas, comme dans les régimes sultaniques, l'instauration d'une démocratie devient bien plus délicate1. Cette même volonté de remettre en question les « préjugés scientifiques », on la retrouve dans l'évaluation négative que Linz propose du présidentialisme2. Bien plus que le parlementarisme, ce dernier porterait en lui des éléments pouvant conduire à une remise en question de la démocratie: légitimité duale de l'agencement institutionnel source de luttes entre Exécutif et Législatif, personnalisation du pouvoir, durée fixe du mandat présidentiel, logique du « winner-take-all » deviennent ainsi le terreau d'outsiders prêts à la remise en question radicale de l'ordre politique. Infine, l'approche en termes d'acteurs et d'action a poussé Linz au bouleversement d'une typologie ternaire pourtant largement partagée par la communauté scientifique. Rappelons que la distinction entre types de régimes se faisait pour l'essentiel autour du degré de « pluralisme)} comp lété par l'intensité de la « mobilisation)} de la population, le niveau d'idéologisation de l'action politique et la nature de la direction du régime3. Les autoritarismes typiques étaient alors « des systèmes politiques au pluralisme limité, politiquement non responsables, sans idéologie élaborée et directrice mais pourvus de mentalités spécifiques, sans mobilisation politique. extensive ou intensive excepté à certaines étapes de leur développement - et dans lesquels un leader ou, occasionnellement, un petit groupe exerce le pouvoir à l'intérieur de limites formellement mal définies mais, en fait, plutôt prévisibles )}4.

1 Juan 1. Linz & Alfred Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation, op. cil., pp. 70-71. Houchang E. Chehabi, Juan 1. Linz (eds.), Sultanistic Regimes, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1998, pp. 45-48. 2 Juan 1. Linz, « Presidential or Parliamentary Democracy: Does It Makes a Difference ? », in Juan 1. Linz, Arturo Valenzuela (eds.), The Failure of Presidential Democracy, vol. 1 : Comparative Perspectives, op. cil. 3 Juan J. Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, op. cil. 4

Juan 1. Linz, « An authoritarian regime: the case of Spain », in Erik Allardt and Yrjo Littunen (eds.), Cleavages, Ideologies and Party Systems, Helsinki, Westermarck Society, 1964, p. 255.

13

Cette définition était profondément mue par la volonté de ne pas laisser la distinction entre démocratie et totalitarisme voiler la diversité observable des régimes politiques. Trente années plus tard, Linz, confronté aux particularités des régimes accédant à la démocratie, décide du passage à une typologie quinternaire1, régimes « sultaniques» et « post-totalitaires » devenant par cette opération des types à part entière. Les contraintes ou les possibilités singulières qu'elles proposent à l'occasion de leur transition vers d'autres régimes devenant ainsi, plus finement, observables et intelligibles. Ainsi, peut-on comprendre pourquoi les exigences spécifiques liées à l'extrême personnalisation du pouvoir et l'inexistence du pluralisme dans les régimes de Somoza, Batista ou encore de Duvalier pèsent si lourdement sur les marges de manœuvre des acteurs en quête de démocratisation. Les chances alors pour ces derniers de mener à bien une transition démocratique sont, de fait, plutôt faibles. Dans les rares cas d'instauration de la démocratie, celle-ci a même été dévoyée par le clientélisme et la corruption2. Dans un même sens, la transition démocratique des régimes « post-totalitaires » obéit à des logiques d'acteurs les éloignant du type autoritaire. La faiblesse du pluralisme social et politique résultant du rôle central du parti unique tend ainsi à favoriser la sélection en son sein des porteurs du processus de démocratisation3. Les contributions à cet ouvrage se rapportent à deux dimensions de la réflexion linzienne : (i) la première, académique, pose l'exigence de scientificité au centre de l'activité du social scientist. Plus transversale, cette entrée se structure ainsi autour du rôle central des acteurs dans la définition des contours du régime politique. (H) Cette première exigence en appelle une seconde, tout aussi importante pour le social scientist, à savoir la confrontation de diagnostics et, éventuellement, de préconisations sur l'exercice du pouvoir politique. Cette deuxième entrée permet de discuter sur ce qui fait la particularité des régimes démocratiques contemporains ainsi que des incertitudes qui pèsent sur leur avenir. (i) Les réflexions sur le rôle des acteurs permettent à Jean-Yves Dormagen et Tiago Fernandes d'interroger, à travers les cas du fascisme italien et de l'autoritarisme portugais, deux catégories de la
1

Juan J. Linz & Alfred Stepan, Problems
3 : « Modem Non

of Democratic
Regimes

Transition
», pp. 38-54.

and Consolidation,

op. cit., chapitre
2
3

Democratie

Houchang E. Chehabi, Juan J. Linz (eds.), Sultanistic Regimes, op. cit., pp. 45 s.
Juan J. Linz & Alfred Stepan, Problems
cit., pp. 43 s. et 232 s.

of Democratic

Transition

and Consolidation,

op.

14

réflexion linzienne. Ainsi, Jean-Yves Dormagen, reprenant à son compte la notion de «totalitarisme sans terreur» de Linz, entend retrouver la dimension totalitaire du régime fasciste grâce aux nouveaux éléments apportés par la recherche historique et socio-historique. Tiago Fernades, pour sa part, nous invite à comprendre en quoi le jeu des acteurs politiques « semi-Ioyaux» de l'Estado Novo, n'a jamais pu, comme en Espagne, réunir les conditions d'une transition démocratique menée de l'intérieur du régime autoritaire portugais. William Genieys et Jean Joana se focalisent sur le rôle de deux groupes d'acteurs du politique dans les démocraties contemporaines: les hauts fonctionnaires pour le premier, les militaires pour le second. William Genieys, qui étudie le rôle des acteurs des politiques publiques de la santé et la défense, stigmatise la prise de pouvoir d'une nouvelle espèce d'élite bureaucratique(<< programmatique »), dépourvue de toute légitimité démocratique, et dont le très fort investissement dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques entame gravement la capacité d'action réelle d'élus de plus en plus confinés dans la manipulation des dispositifs symboliques de la démocratie. Jean Joana montre, de son côté, l'intérêt de la « banalisation », proposée par Linz, de la condition et du rôle des militaires dans les régimes politiques et la relativisation de leur prétendue opposition native aux civils, pour saisir l'évolution contemporaine de la condition militaire dans les démocraties libérales. Enfin Xav ier Coller, Helder Ferreiro do Vale, Chris Meisner d'une part, Thomas Jeffrey Miley, de l'autre, reprennent à leur compte l'interrogation linzienne sur les élites et les nationalismes périphériques en Espagne. Ainsi, les premiers, à travers une vaste recherche empirique portant sur l'évolution des élites régionales espagnoles depuis la transition démocratique, voient se dessiner et se redessiner, au gré des élections, les contours de la démocratie espagnole, mais aussi de son « État des Autonomies ». Thomas Miley, quant à lui, loin de poncifs culturalistes et ethnicistes, démontre comment l' hégémonie nationaliste catalane contemporaine doit sa construction récente à la configuration particulière du jeu partisan (à droite, avec Convergència i Uni6 de Jordi Pujol, à gauche, avec le Parti Socialiste Catalan) au cours de la période charnière qui précède et accompagne la transition démocratique espagnole. (ii) Sur la question du devenir de la démocratie, Ezra Suleiman, partant d'une perspective wébérienne, rappelée par Linz et Stepan dans Problems of Democratic Transitions and Consolidation, signale qu'une démocratie ne peut fonctionner sans une administration cohé-

15

rente et forte. Ce qui lui permet de porter un regard critique sur les théories, toujours hégémoniques, du « nouveau management public» qui voient les signes d'une authentique démocratie dans l'alignement de l'espace public sur les lois du marché. À la démocratie, comprise comme lieu de maîtrise de la bureaucratie et de confrontation dans l'espace public de points de vue opposés sur la communauté politique, se substituerait une conception gestionnaire des besoins des publics consommateurs. Dans une perspective comparable, Guy Hermet interroge la catégorie de « gouvernance» qui, en fondant le nouvel ordre démocratique sur la compétence, la cooptation, le secret et la faible participation du public, contribue à une forme de «dé-pluralisation» des régimes politiques occidentaux. Ce qui conduit à l'émergence d'une vision désenchantée de la démocratie qui tend à la faire subrepticement basculer vers des formes plus autoritaires de gouvernement. Ce, d'autant plus que, pour Michel Camau et Gilles Massardier, le concept de « pluralisme» est devenu, réflexivité des acteurs oblige, un enjeu de classement international dans lequel les régimes autoritaires investissent régulièrement pour conquérir des parts de respectabilité. Leonardo Morlino propose donc de conceptualiser un type intermédiaire de régime qui remettrait en question la taxinomie démocratie/autoritarisme. Constatant la multiplication des situations où certains prérequis formels de la démocratie libérale sont observés sans que sa substance ne le soit, il met en évidence, en discutant la littérature spécialisée, les caractéristiques de régimes qu'il qualifie d'« hybrides» . Cet « hiver de la démocratie »1, qui s'annonce plus sous la forme d'une administration des choses que celle d'un gouvernement des hommes n'en est pas moins compatible avec l'avènement de ce que Weber appelait la « Fürherdemokratie ». Le vide symbolique de l'espace politique s'avère, de fait, propice à l'apparition de dirigeants « énergiques» et d'élites « léonines ». Pour John Higley, ces derniers s'imposent, depuis le début des années 1980, un peu partout dans les démocraties contemporaines, à grands coups de démagogie et de politiques musclées. Ce diagnostic sévère sur le devenir de la démocratie semble donner raison à la perspective décisionniste de Max Weber pour qui, dans un contexte de désenchantement politique provoqué par 1'« intellectualisation» du monde, la stabilisation de la

1 Pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Guy Hermet, L 'hiver de la démocratie le nouveau régime, Paris, Armand Colin, 2007.

ou

16

domination nécessite, en dernier recours, l'intervention irrationnelle du « grand homme» 1. Reste que Juan Linz est un wébérien de type post-totalitaire, ce qui indique qu'il considère le combat pour la défense de la démocratie libérale comme une dimension centrale de son travail de social scientist. Sans ignorer les difficultés actuelles de ce régime démocratique, il est persuadé qu'il « doit être défendu d'après ses propres mérites »2. Mérites qu'il trouve essentiellement dans la capacité créative qu'il promet aux individus, simples citoyens, mais aussi, pourquoi pas, chercheurs. Face aux utopies prédatrices de liberté parmi lesquelles il n'hésite pas à ranger le « libéralisme non libéral» dicté par le marché - qui ont tôt fait de se transformer en barbarie, il prône un combat pour l'idéal de modération et de tolérance d'un régime politique où certes « personne n'est heureux mais [où] personne n'est dans le désespoir »3.

1
2

Jürgen Habermas, La science et la technique comme idéologie, Paris, Gallimard, 1973.
Juan 1. Linz, Alfred Stepan, Problems of Democratic Transition and Consolidation,

op. cit., p. 457.

3 Citation de Francese Camb6, homme politique Catalan du début du IT siècle, que Linz prend à son compte. Juan 1. Linz, L'effondrement de la démocratie, op. cit., p. 586.

17

PENSER UN« TOTALITARISME SANS TERREUR». LES APPORTS CONCEPTUELS DE JUAN LINZ À LA COMPRÉHENSION DU FASCISME ITALIEN
Jean- Yves Dormagen

Qui se plonge aujourd'hui dans Régimes totalitaires et autoritairesl à la lumière des avancées les plus récentes de la recherche sur le fascisme italien éprouve une étrange impression de lecture. S' impose en effet d'emblée le constat que la remarquable synthèse de Juan Linz offrait, il y a déjà un quart de siècle, des repères théoriques et des cadres d'analyses qui auraient permis, s'ils avaient été mieux mobilisés, de questionner avec davantage de pertinence la réalité du ventennio et d'en comprendre mieux les spécificités mais aussi les similitudes avec les autres dictatures du xxe siècle. Mais le lecteur doit aussi constater, dans un second temps, que la manière dont Juan Linz interprète le fascisme italien et le situe au sein de sa typologie se révèle discutab le et, peut-être même, erronée. Ce qui s' exp lique, me semble-t-il, par le fait que les informations et les travaux historiques concernant le fascisme dont Juan Linz disposait au moment où il élaborait sa fameuse typologie offrait une vision partielle et finalement assez inexacte de ce que fut le ventennio nero. Juan Linz souligne d'ailleurs lui-même dans une postface rédigée plus d'un quart de siècle après la première édition de Régimes totalitaires et autoritaires combien son interprétation du fascisme était alors dépendante de l'état de la recherche historique, en constatant que « des travaux italiens plus récents, traitant de l'engagement idéologique, des agissements du fascisme ainsi que du pouvoir personnel sacralisé de Mussolini, pourraient donner à penser que le régime fut plus totalitaire qu' [il] ne l'estimait »2. Il est vrai que jusqu'au début des années 1980, la production historiographique disponible ne pouvait, on y reviendra, qu'inciter à situer le fascisme dans la catégorie des «régimes autoritaires» et, plus précisément, pour reprendre la qualification de Linz, dans la souscatégorie des « régimes autoritaires mobilisateurs des sociétés postdémocratiques »3 ; un ensemble dont il paraissait précisément devoir constituer le cas de figure le plus emblématique. Depuis, de nouveaux
1 Juan J. Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, Paris, Armand Colin, 2006.

Ibid., p. 308. 3 Ibid., pp. 231-245.

2

travaux ont permis de mieux identifier les propriétés du système de pouvoir fasciste et ont conduit à formuler autrement la définition de ce régime, en le considérant comme l'une des variantes des systèmes totalitaires apparus entre les deux guerres mondiales dans l'espace européen. Il s'agit en particulier des recherches menées par Emilio

Gentile sur l'idéologie du régime et le rôle du parti unique! - auxquelles Linz se réfère dans la nouvelle édition - mais aussi d'études relevant de la socio-histoire telles que celles conduites par Francesco Piva sur l'organisation du travail dans les Imprimeries de l'État2 ou par Didier Musiedlak sur la composition et le fonctionnement de la Chambre et du Sénat au cours du ventennio3.

Hannah Arendt et la fonction décisive accordée à la « terreur de masse»

C'est Hannah Arendt qui est le plus régulièrement invoquée dans le débat historiographique pour exclure le fascisme italien de la catégorie des totalitarismes. Son jugement concernant l'Italie fasciste apparaît, en effet, relativement tranché, puisque, selon elle: « Mussolini, qui aimait tant l'expression d'''État totalitaire", n'essaya pas d' établir un régime comp lètement totalitaire et se contenta de la dictature et du parti unique »4. Car « le véritable objectif du fascisme consistait simplement à s'emparer du pouvoir et à donner à l"'élite" fasciste la direction incontestée du pays. Le totalitarisme ne se satisfait jamais de gouverner par des moyens extérieurs, c'est-à-dire par l'intermédiaire de l'État et d'une machinerie de violence... »5. Le fascisme italien s'inscrirait dans la catégorie des « systèmes à parti unique où tous les postes gouvernementaux sont occupés par des membres du parti», mais où ce dernier est réduit à la condition d' « une sorte d' organisme de propagande en faveur du gouvernement». « Ce système n'est total qu'en un sens négatif: le parti dirigeant ne tolère l' existence d'aucun autre parti (...) Une fois au pouvoir une dictature de parti laisse intact le rapport de forces qui existait originellement entre l'État et le parti. Le gouvernement et l'armée exercent le même pou1

Parmi les nombreux ouvrages d'Emilio Gentile: lA via italiana al totalitarismo. Il

partito e lo Stato nel regime fascista, Rome, La Nuova Italia Scientifica, 1995 ; Storia del partito fascista 1919-1922. Movimento e milizia, Bari, Laterza, 1989 ; Il Culto del littorio, Bari, Laterza, 1995. 2 Azienda e partito. Gli operai del Poligrafico dello Stato nel periodo fascista, Rome, Edizioni Lavoro, 1998. 3 Lo stato fascista e la sua classe politica 1922-1943, Bologne, Il Mulino, 2003. 4Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Paris, Le Seuil, 1972, p. 30. 5 Ibid., p. 48.

20

voir que précédemment. La "révolution" consiste uniquement en ceci que les postes gouvernementaux sont dorénavant occupés par des membres du parti. Dans tous les cas semblables, le pouvoir du parti repose sur un monopole garanti par l'État et le parti ne possède plus son centre de pouvoir autonome »1. La seule « révolution» accomplie par le fascisme se limiterait donc à l'accès aux postes gouvernementaux des membres du « parti» tandis que l' « État» maintiendrait sa position prééminente et demeurerait le centre du pouvoir effectif. L'existence d'un parti unique ne serait à l'origine d'aucune transformation structurelle majeure au sein du système politique, à la différence des régimes totalitaires où l'État ne serait qu'une façade et où c'est à l'intérieur du mouvement totalitaire que toutes les décisions importantes seraient prises. Il a été objecté qu'à l'époque de la publication des Origines du totalitarisme, en 1951, Hannah Arendt ne disposait que de sources d'informations bien trop restreintes sur l'Italie de Mussolini pour en fournir une analyse pertinente. En conséquence, selon un historien comme Paolo Pombeni « Le jugement d'Arendt sur le fascisme est myope» car « elle ne connaît aucun fonds de première main et dépend d'auteurs, à leur tour, peu informés... »2. C'est là une critique justifiée, mais en réalité secondaire, car la qualification du fascisme ne saurait se réduire à un problème de sources. Elle est en réalité toujours dépendante d'une théorie des systèmes politiques, donc en l'occurrence d'une théorie des régimes dictatoriaux. C'est la raison pour laquelle au sein de la théorie politique qui est celle d'Hannah Arendt, le fascisme italien ne sera jamais un « totalitarisme». Et cela quelle que soit la qualité des sources et des travaux disponibles sur la question. Pour une raison très simp le : le phénomène totalitaire correspond, selon elle, à « une forme de gouvernement dont l'essence est la terreur »3. Or le fascisme italien non seulement ne gouvernera jamais par le recours à la terreur de masse, mais il sera même nettement moins terroriste que nombre de « régimes autoritaires» tels que les dictatures «bureaucratico-militaires» d'Amérique Latine, dont l'Uruguay (où les mili2 Paolo Pombeni, Demagogia e tirannide. Uno studio sulla forma-partito del fascismo, Bologne, Il Mulino, 1984, p. 442. 3 Voir sur ce point: Les origines du totalitarisme, op. cit., pp. 203-232. Cette fonction centrale accordée à la terreur dans l'affirmation du phénomène totalitaire est partagée par de nombreux spécialistes. Ainsi, Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski font-ils de cette «terreur» l'une des six caractéristiques permettant d'identifier un système totalitaire, in Totalitarian Dictatorship and Authocracy, Cambridge, Harvard University Press, 1956. De même, Raymond Aron considère-t-il cette « terreur» diffuse comme le point d'aboutissement du processus totalitaire, in Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1987, p. 285.
1 Ibid.,

p. 150.

21

taires, comme le rappelle Linz, auraient torturé le tiers de la population) et le Chili de Pinochet constituent d'effroyables exemples. Le débat historiographique sur la labellisation du fascisme, comme de tout régime po litique, est donc, avant d'être une affaire de sources, une question de définitions et de modèles conceptuels. Or, le choix d'un modèle, ou d'un idéal-type si l'on préfère, paraît devoir être guidé exclusivement par sa capacité à rendre compte des logiques d'organisation et de fonctionnement des systèmes politiques. Un idéal-type constitue avant tout un programme de recherches devant servir à interroger la réalité étudiée. Dans cette perspective, la définition arendtienne du totalitarisme peut paraître trop restrictive en ce qu'elle se focalise sur l'une des modalités (parmi d'autres) d'instauration d'une domination à vocation totalitaire, avec pour conséquence le risque d'ignorer d'autres voies menant au totalitarisme et d'exclure, en quelque sorte a priori, d'autres versions du phénomène étudié. Il est d'ailleurs assez révélateur de la faible valeur d'usage de son concept de totalitarisme qu 'Hannah Arendt, en parfaite cohérence avec sa théorie, n'ait identifié que deux séquences historiques, particulièrement brèves et localisées, qui puissent correspondre, selon elle, à des moments totalitaires: les douze ans de régime nazi en Allemagne et deux courtes périodes dans 1'histoire du régime soviétique (la première correspondant à la Grande Terreur du milieu des années trente et la seconde à la période 1950-1953). Or, quelle que soit la valeur que l'on accorde au modèle exposé dans Les origines du totalitarisme, il paraît difficile de ne pas constater combien celui-ci laisse irrésolu la question d'une théorie globale de la dictature au xxe siècle, précisément parce qu'il ne s'applique qu'à deux régimes d'exception et se révèle, en conséquence, inutilisable pour identifier les logiques qui prévalent au sein de toutes les autres dictatures. En ne réservant l'usage de la catégorie totalitaire qu'au nazisme et à certaines phases du communisme stalinien, cette théorie comporte d'ailleurs le risque de réunir, en quelque sorte par défaut, tous les autres systèmes dictatoriaux dans la vaste catégorie des « régimes autoritaires» ; avec pour conséquence, d' occulter combien le poids de l'idéologie, le type de légitimité, la structure, l'organisation et la pratique du pouvoir ainsi que le niveau de mobilisation et d'encadrement de la «société civile» peuvent être différents d'une société à l'autre et combien, par exemple, les régimes de la RDA, de Cuba, de la Chine communiste, ou de l'Italie fasciste peuvent être d'une autre nature que la tyrannie d'un Trujillo en République dominicaine, le régime traditionnel-patrimonial de l'Arabie Saoudite, les dictatures militaires si répandues en Amérique latine entre les années 1950 et les années 1980. En universalisant les traits 22

spécifiques du totalitarisme nazi et stalinien, en particulier en érigeant une modalité - la terreur - au rang d'« essence» du phénomène, Hannah Arendt a produit une théorie qui empêche, me semble-t-il, de penser ce qu'un ensemble, finalement assez vaste, de dictatures ont pu avoir en commun au cours du xxe siècle: un système de contrôle des hommes, de leurs opinions et de leurs activités d'une intensité sans

précédent - à vocation totale - obtenu grâce à la mobilisation active
de la population elle-même.

Juan Linz et l'abandon d'une essence terroriste du totalitarisme

Dans cette perspective, la typo logie des régimes dictatoriaux élaborée par Juan Linz offre la possibilité de se libérer d'un certain réductionnisme arendtien et de poser en termes plus socio logiques donc plus aisément contrôlables sur des bases scientifiques - les orientations du programme de recherches à appliquer aux différents types de dictatures. Pour cela, Juan Linz prend ses distances avec le modèle conceptuel exposé dans Les origines du totalitarisme, précisément sur la question de la fonction décisive attribuée au terrorisme de masse dans l'instauration de la domination totalitaire. Ainsi, évoquant certains des régimes communistes, il précise: « le caractère limité de la terreur exercée à Cuba m'a conduit à penser que le totalitarisme ne requérait pas forcément l'intensité qu'elle a eue en URSS, ceci valant également pour la République démocratique allemande» 1. Car ce qui caractérise le phénomène totalitaire, c'est la capacité de réduire (presque) à néant toute forme de résistance organisée et même dans une certaine mesure de dissidence, grâce, en particulier, à la mobilisation de pans entiers de la population autour du régime et de ses valeurs. Or, comme le souligne Juan Linz, de tels résultats ne dépendent pas exclusivement du recours à la terreur, le chercheur devant également porter son attention sur l' ensemb le des «mécanismes de contrôle social et politique: les forces de police; le recrutement, l'effectif et les activités des informateurs rétribués ou volontaires; la présence possible d'informateurs jouant les activistes et la façon dont ils exercent leurs pressions; les "questionnaires politiques" pour l'obtention d'un emploi, d'une permission de voyage ou d'un accès aux études (...). Ces mécanismes de contrôle ont contribué à différencier

1 Juan J. Linz, Régimes totalitaires

et autoritaires,

op. cit., p. 305.

23

les régimes totalitaires tout autant que les horreurs manifestes de la
répress ion»
1

.

Ainsi, des systèmes politiques tels que celui que l'on observe à Cuba dans la phase de consolidation de la dictature communiste ou en RDA, au sein desquels les individus font l'objet d'une stricte surveillance sur leur lieu de résidence comme sur leur lieu de travail2
-

via, entre autres, le parti unique et ses organisations satellites - où

toute forme de dissidence risque d'être identifiée et sanctionnée, où manquent les conditions d'une résistance collective organisée même embryonnaire et où il est préférable de donner un minimum de gage de conformité au régime, peuvent-ils être définis comme relevant d'un « totalitarisme sans terreur»3. Or, cette notion me paraît autoriser d'importantes avancées dans la compréhension de ce que fut le fascisme italien. Plutôt que de se polariser sur l'ampleur et les dimensions de la terreur, elle conduit, en effet, à porter l'attention sur d'autres aspects du phénomène: le poids effectif de l' idéologie sur le fonctionnement du régime, le caractère plus ou moins moniste du pouvoir politique, le rôle et l'influence du parti unique ainsi que le niveau de pénétration et de mobilisation de la « société civile» autour des valeurs et des objectifs du régime. Plus décisif encore, cette notion invite à évaluer l'intensité du contrôle auquel étaient soumis les individus, y compris dans leurs activités les plus ordinaires, de manière à établir la capacité du régime à imposer à tous le respect de ses valeurs et de ses règles de conduite, sous peine de sanctions, ce qui est le propre d'une situation totalitaire. Dans cette perspective, Juan Linz va jusqu'à considérer que le recours à la terreur pourrait, au contraire, indiquer un échec de la domination totalitaire:« On peut avancer qu'initialement la forme stalinienne de la terreur était le résultat d'une perte d'enthousiasme révolutionnaire combinée à une faible capacité de satisfaction des demandes de la population et à un manque de pénétration du parti communiste dans un grand nombre de zones rurales. Paradoxalement, on peut aussi soutenir que la docilité engendrée par la coercition
1

Ibid., p. 328. Décrivant des systèmes qui permettent aux « personnes qui ne contestent

pas le régime de vivre sans crainte », Juan Linz précise: « Un régime pourvu de telles caractéristiques pourrait en revanche demeurer hautement monopolistique dans sa structure, rester guidé par un engagement idéologique, réclamer et récompenser une participation active à ses organisations. Ce serait, de notre point de vue, un totalitarisme sans terreur », in ibid., p. 82. 2 Sandrine Kott, Le communisme au quotidien: les entreprises d'État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001. 3 Cette notion avait déjà été utilisée par Allen Kassof, «The administered society : totalitarianism without terror », in Frederick 1. Heron (ed.), Communist Studies and the Social Sciences, Chicago, Rand McNally, 1969.

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totalitaire est plus susceptible d'être atteinte par la pénétration du parti et de ses organisations de masse dans la totalité sociale suivant la logique chinoise que par un recours aux extrêmes de la terreur policière de type stalinien» 1. À l'inverse, lorsque toute forme de résistance ou même tout simp lement de dissidence se trouve éradiquée, l'usage de la terreur deviendrait superflu dans la perspective de l'exercice d'une domination à vocation totale. C'est en m'inspirant de ce cadre conceptuel, que je voudrais examiner ici dans quelle mesure l'État fasciste a pu se révéler, ou non, un instrument adapté à l'exercice d'une domination totalitaire (sans terreur). Pour cela, je tenterai de répondre à trois questions qui me paraissent déterminantes: comment le complexe dispositif étatique du fascisme s'organisait-il? Ce dispositif était-il encadré par un personnel authentiquement fasciste? Et ce dispositif offrait-il les moyens d'exercer un contrôle diffus de la conformité politique des individus, jusque dans leurs activités ordinaires?

L'« ÉTAT TOTALITAIRE»: UNE COMPLEXE POLITICO-AD MINISTRA TIVE

CONFIGURATION

Pour comprendre les raisons qui peuvent avoir conduit Juan Linz à inscrire le fascisme italien dans la catégorie des « régimes autoritaires mobilisateurs des sociétés post-démocratiques », il n'est pas inutile de partir des travaux historiques qui dominaient, à l'époque de la publication de Régimes totalitaires et autoritaires, le domaine des études fascistes. Ce détour par l'historiographie paraît d'autant plus justifié que la conception qui s'était imposée entre les années 1960 et 1980 reste encore aujourd'hui influente et offre un bon point de départ pour exposer les enjeux d'une sociologie historique du Stato totalitario.

La conception traditionnelle de l'État fasciste

Elle repose pour une large part sur l'interprétation et la définition du régime fasciste élaborées par Alberto Aquarone dans son ouvrage majeur: L 'Organizzazione dello Stato totalitario2 (un ouvrage qui constitue la principale référence de Juan Linz tout au long de Régimes totalitaires et autoritaires). Le succès de cette interprétation tient en
1 Juan J. Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, op. cit., p. 93. 2Alberto Aquarone, L'organizzazione dello Stato totalitario, Turin, Einaudi, les citations, nous utiliserons la réédition de 1995).

1965 (pour

25

grande partie au fait que Renzo De Felice s'en inspirera largement et contribuera ainsi à la diffuser dans le champ des études historiques 1. Cette interprétation dominante, si ce n'est quasi-hégémonique, du fascisme repose sur deux points essentiels. En premier lieu, sur la thèse, partagée par Alberto Aquarone et Renzo De Felice, selon laquelle le parti fasciste aurait été très tôt « liquidé politiquement ». Les deux historiens considèrent, en effet, qu'un rapide processus de « bureaucratisation» et de « dépolitisation» aurait abouti à la « liquidation politique» du parti unique. Débutée dès 1926, cette « liquidation» aurait été achevée en 1933 avec la réouverture des inscriptions à un large public2. riens, ce sont les hauts fonctionnaires de l'État qui auraient constitué le véritable état-major administratif de l'Italie fasciste et le régime aurait essentiellement reposé sur un « État dépolitisé» à dominante « technocratique »3. Ce constat amène Alberto Aquarone à formuler une conclus ion définitive: « le fascisme (...) échoua dans son ambition de créer sa propre classe dirigeante, compacte et homogène, compétente sur le plan technico-administratif, profondément convaincue sur le plan politique et élevée sur celui de la morale »4. Dans la perspective de l' étab lissement d'un ordre nouveau à vocation « totalitaire », cette situation aurait été d'autant plus préjudiciable que la fascisation des élites administratives traditionnelles n'aurait été que très superficielle5. Dans ce cadre conceptuel, l'État fasciste apparaît comme une sorte de techno-bureaucratie autoritaire, bien peu adaptée à l'accomplissement de l'ambition totalitaire que s'était fixé le régime de « fasciser intégralement la société civile». Il résulte de tout cela que la véritable originalité de cette période aurait résidé dans la figure du Duce et dans le formidable pouvoir
1

Dès lors - et c'est le second point décisif - pour les deux histo-

Nicola Tranfaglia, qui représente un courant historiographique concurrent et dont

l'ambition affichée est de discuter le « révisionnisme» de Renzo De Felice, reproduit de fait une définition des cadres et du fonctionnement du régime en tous points identique à celle du biographe de Mussolini, in Un passato scomodo. Fascismo e postfascismo, Bari, Laterza, 1999, pp. 17-21. 2« La perte de pouvoir du ras de Crémone <Farinacci>, qui fut remplacé au secrétariat du parti par Augusto Turati, marqua l'échec définitif de l'aile la plus radicale du fascisme dans sa tentative d'instaurer la prééminence du parti sur le gouvernement au sein du régime », in Alberto Aquarone, op. cil., p. 66. 3 Ibid., pp. 74-75 ; Renzo De Felice, Mussolini il fascista Il. L'organizzazione dello Stato fascista (1925-1929), Turin, Einaudi, 1968, pp. 345-346 ; Mussolini il Duce Il. Lo Stato totalitario (1936-1940), Turin, Einaudi, 1980, p. 57. 4 Alberto Aquarone, op. cil., p. 299. 5 Renzo De Felice, Mussolini il fascista Il. L'organizzazione dello Stato fascista (19251929), op. cil., p. 345 ; Mussolini il Duce Il. Lo Stato totalitario (1936-1940), op. cil., p. 57.

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qu'il détenaie. Cette interprétation du ventennio conduit les deux historiens à réfuter l'appartenance du fascisme à la catégorie des régimes totalitaires. Alberto Aquarone le définit comme « un régime autoritaire de caractère essentiellement personnel»2 et Renzo De Felice comme « un régime autoritaire moderne de masse»3, pour rendre compte d'une « substance» qui serait demeurée celle « du vieux régime traditionnel, malgré la chemise noire et une série de transformations autoritaires» tandis que le « fascisme» n'aurait été que la « forme, une forme oppressive mais qui seulement sur le tard et toujours de manière relativement modeste serait parvenue à influer sur la substance» 4.
(00')

Une approche réductionniste du Stato totalitario

Alberto Aquarone et Renzo De Felice tendent à réduire arbitrairement l'administration étatique de la période fasciste à ses appareils les plus traditionnels: administration des ministères, Conseil d'État, Cour des Comptes, préfectures et ambassades... Comme beaucoup d'autres historiens, en particulier du fascisme, ils identifient sur le mode de l'évidence appareil d'État et fonction publique traditionnelle. Et, en effet, si l'on réduit l'État à sa fonction publique de carrière, il peut paraître fondé de conclure que le régime fasciste a introduit peu de modifications substantielles au sein du dispositif administratif. Mais il est difficile de comprendre pourquoi l'État du fascisme devrait être réduit à ses fonctionnaires, alors qu'ils ne constituent que l'une des composantes de la complexe configuration d'acteurs sur laquelle repose le dispositif politico-administratif au cours de cette période. Au nom de quoi, en effet, le Duce, les ministres, les soussecrétaires d'État, les membres de la Chambre des députés et du Sénat, puis, plus tard, de la Chambre des faisceaux et des corporations, mais aussi les administrateurs des grandes caisses d' assurances sociales d'État, les responsables des banques et des entreprises d'État et, plus globalement, le personnel dirigeant du vaste secteur public constitueraient-ils moins « l'État» que les fonctionnaires de carrière? Cette question pourrait même s'appliquer au Parti fasciste, tant celui-ci apparaît profondément inséré dans l'État; une situation qu'Emilio Gentile décrit sous les termes d'un «processus symbio1 Renzo De Felice, Le interpretazioni delfascismo, op. cit., p. XVI. 2 Alberto Aquarone, op. cil., p. 301. 3 Renzo De Felice, Mussolini il fascista II. L'organizzazione dello Stato fascista 1929), op. cil., p. 464.
4

(1925-

Ibid., p. 9.

27

tique» de fascisation de l'État et d'étatisation du parti!. Le caractère pour le moins ténu de la frontière entre parti et État se manifeste dans la figure même du secrétaire du PNF. Celui-ci apparaît, en effet, comme une figure hybride dont les attributions et les propriétés relèvent tout autant de l'État que du parti, précisément parce que l'État est profondément pénétré par le parti qui est, lui-même, en retour largement étatisé. Ainsi, le secrétaire du PNF est le n° 2 dans le parti (derrière le Duce) mais aussi, ce que l'on oublie fréquemment, le n° 2 dans la hiérarchie effective de l'État puisqu'il exerce les fonctions de secrétaire du Grand conseil du fascisme, qu'il est seul habilité, par délégation, à y remp lacer le Duce et qu'il participe aux réunions du Conseil des ministres. Expression manifeste de la dédifférenciation des espaces étatiques et partisans, il est même hab ilité, à partir de 1937, à émettre des décrets, c'est-à-dire des actes d'État par excellence. Ce phénomène d'emboîtement dans l'État ne concerne pas uniquement le parti fasciste, mais également une multitude d'associations, d'entreprises, d'institutions, dans le cadre du puissant processus d'étatisation qui affecte la société au cours de cette période. Même la puissante organisation du patronat italien, la Confindustria, loin d'être une simple association relevant de la « société civile», se trouve insérée à l'État totalitaire, et finit par se situer ainsi à l'interface du « public» et du « privé ». Ce qui se manifeste, entre autres, par le fait que les responsables patronaux ne peuvent pas entrer en fonction sans l'approbation officielle (par décret) des autorités gouvernementales; lesquelles ont d'ailleurs le pouvoir de révoquer ces responsables à tout moment. De même, les plus hautes charges de la Confindustria ouvrent de droit l'accès à de multiples institutions étatiques, dont le Grand conseil du fascisme, la Chambre des députés, les corporations ou bien encore les conseils d'administration de nombreux organismes du secteur public. De manière générale, le puissant interventionnisme public qui caractérise l'Italie fasciste aboutit à une tendancielle dédifférenciation de l'État et de ce qu'il est convenu d'appeler la « société civile» ; une dédifférenciation qui favorisera, on va le voir, la pénétration des organisations fascistes dans la plupart des secteurs d'activités.

1

La via italiana al totalitarismo,

op. cil., p. 165.

28

Étatisation et développem ent des adm inistrations parallèles

Le fascisme correspond à une période d'intense étatisation des activités économiques, sociales et culturelles. Or, les modalités de l'interventionnisme public vont offrir un cadre particulièrement favorable à la fascisation des domaines passant sous l'emprise plus ou moins complète de l'État. Car l'expansion de l'État interventionniste ne s'opère pas sous le contrôle de la fonction publique traditionnelle. En effet, l'interventionnisme public s'effectue systématiquement par l'intermédiaire de nouvelles agences paraétatiques, constituées ad hoc et dont les contemporains percevront bien la dimension novatrice en les qualifiant d' « instituts parapub lics» ou d'« administrations parallèles ». Ces « administrations parallèles» ne sont pas une invention du fascisme, mais c'est sous le fascisme que la « paraétatisation » prendra toute son amp leur. Entre 1922 et 1943, aucun secteur n'échappera à cette « paraétatisation »1 : l'essentiel des institutions financières (banques, compagnies d'assurances, instituts de crédit), plus du quart de l'industrie, les organismes agissant dans le domaine de l'agriculture et de l'artisanat, le secteur de la protection sociale (retraites, assurances contre les maladies et les accidents du travail), la culture (théâtre, productions audiovisuelles...), les activités récréatives et le sport seront ainsi largement « paraétatisés» grâce à la création de plusieurs centaines d'agences parapubliques. Or, les dirigeants de ces administrations parallèles se révèlent, on va le voir, très différents des hauts fonctionnaires de carrière et n'ont pas grand-chose en commun avec le personnel qui dominait les institutions de l'État libéral. L'étude du vaste secteur public conduit donc à revisiter certains thèmes historiographiques concernant l'État fasciste: en particulier le fait que cet État aurait reposé sur un personnel trad itionnel d'origine libérale, qu'il aurait été « dépo litisé» et « technocratique », que l'influence du parti y aurait été très réduite, tout cela parce que le fascisme se serait révélé incapable de produire sa propre « classe dirigeante».

1 Guido Melis, « L'amministrazione », in Raffaele Romanelli italiana dall' Unità a oggi, Rome, Donzelli, p. 216.

(dir.), Storia della Stata

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LA PRÉDOMINANCE DES CHEMISES NOIRES DANS LE SECTEUR D'INTERVENTION PUBLIQUE À qui avaient été confiées les administrations parallèles?

Pour tenter de répondre à cette question, j'ai conduit une recherche sur les responsables de sept grandes agences paraétatiques représentatives de la diversité du nouveau secteur d'intervention public de l'Italie fasciste. Ont été, ainsi, étudiés tous les membres des conseils d' administration (dont font partie les membres des comités exécutifs, le directeur général, le vice-président et le président) de l'Istituto Nazionale delle Assieurazioni (INA, qui évolue dans le domaine des assurances) entre 1923 et 1942, de l' Istituto Mobiliare Italiano (IMI, qui évolue dans le secteur du crédit industriel) entre 1931 et 1942, de L' Istituto per la Ricostruzione Industriale (IR!, qui est un holding industriel) entre 1933 et 1942. Des recherches ont également été conduites sur les conseillers d'administration de l' Istituto LUCE (lequel produit des courts-métrages, en particulier les fameux cineattualità, qui étaient diffusés dans les salles de cinéma sous le fascisme), sur les membres du comité exécutif de l'Istituto Nazionale Assieurazione Infortuni sul Lavoro (INAIL, qui gère les assurances contre les accidents du travail) et sur les directeurs généraux, viceprésidents et présidents de l'Istituto Nazionale della Previdenza Sociale (INPS, qui est l'organisme responsable des retraites) et du Comitato Olimpieo Nazionale Italiano (CONI, qui est l'organisme responsable des fédérations sportives). La population ainsi sélectionnée comprend 144 administrateurs. 45% d'entre eux sont membres des comités exécutifs des instituts et plus du tiers de ces administrateurs (34%) exercent les fonctions de directeurs généraux, de vice-présidents ou de présidents. Certains membres des conseils d'administration étudiés président également d'autres instituts du secteur public. Cette population constitue donc un échantillon que l'on peut considérer représentatif du personnel dirigeant les administrations parallèles de l'Italie fasciste.

Un état-major d'origine politique

On tend parfois à sous-évaluer l'ampleur du spoil-system qui fut mis en œuvre dans le prolongement de la marche sur Rome. Car, si l'arrivée au pouvoir du fascisme n'eut guère de conséquence dans les rangs de la haute fonction publique, il n'en fut pas de même au sein 30