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Perspectives roumaines

De
302 pages
1989-2004. Quinze ans de bouleversements. Membre de l'Otan, la Roumanie s'applique à intégrer l'Union Européenne en 2007. Un groupe d'experts, américains, français, moldaves et roumains venus d'horizons divers, anthropologie, économie, histoire, sciences politiques, propose un état des lieux. Les analyses portent sur le poids des mémoires, les évolutions identitaires, les ajustements à l'ouverture occidentale et européenne, les comportements politiques, les incertitudes et les ambitions des intellectuels et des bâtisseurs de cathédrale… La République Moldave voisine est aussi étudiée.
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Perspectives roumaines

Aujourd'hui l'Europe Collection dirigée par Catherine Durandin
Peut-on en ce début de XXI ème siècle parler de l'Europe. Ne faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes? L'une en voie d'unification depuis les années 1950, l'autre sortie du bloc soviétique et candidate selon des calendriers divers à l'intégration, l'une pro atlantiste, l'autre attirée par une version continentale? Dans quel espace situer l'Ukraine et qu'en sera-t-il de l'évolution de la Turquie? C'est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui supposent diverses approches qui vont de l'art à la géopolitique que se confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à « Aujourd 'hui l'Europe.
Déj à parus

Claude KARNOOUH, L'Europe postcommuniste. Essais sur la globalisation, 2004. Neagu DJUV ARA, Bucarest-Paris-Niamey et retour, 2004. Claude KARNOOUH L'Europe postcommuniste, Essais sur la globalisation, 2004. Catherine SERVANT et Etienne BOIS SERIE (dir.), La Slovaquie face à ses héritages, 2004. Etienne BOIS SERIE, Un conflit entre normes européennes et mémoires nationales. La question magyare en Roumanie et en Slovaquie, 2003. Toader NICOARÂ, Société rurale et mentalités collectives en Transylvanie à l'époque moderne (1680-1800),2002. DUCREUX M.E. et MARES A. (dirs.), Enjeux de l'histoire en Europe centrale, 2002. BRAUNSTEIN Mathieu, François Mitterrand à Sarajevo, 28 juin 1992, le rendez-vous manqué, 2001. MULLER Jean-Léon, L'expulsion des Allemands de Hongrie, 1944 - 1948,2001. DIENER Georges, L'autre communisme en Roumanie, 2001. STOLOJAN Sandra, La Roumanie revisitée, 2001. BERTRICAU A. (dir.), L'Estonie, identité et indépendance, 2001. Jean-Noël GRANDHOMME, Michel ROUCAUD et Thierry SARMANT, La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrement de l'armée russe, 2000.

Sous la direction de Catherine DURANDIN avec la collaboration de Magda CÂRNECI

Perspectives roumaines
Du postcommunisme à l'intégration européenne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7404-0 EAN:9782747574044

Perspectives roumaines Introduction
Catherine Durandin

Quinze ans après le renversement du régime des Ceau~escu, il n'est plus lieu de parler de transition mais plutôt de dynamiques ou d'entraves à ces dynamiques, de tropisme de la Roumanie vers les États-Unis, de processus de travail pour une intégration dans l'UE ou/et de piétinements, de pauvreté et de paupérisation qui touchent de larges parties de populations laissées-pour-compte: fonctionnaires de l'État, retraités, secteurs importants de la population rom. Les Roumains se souviennentI et veulent ou, parfois, voudraient oublier. 1989 a réanimé la mémoire encore proche de l'entre-deuxguerres avec ses aspirations démocratiques et libérales, avec ses tentations totalitaires. Le débat intellectuel est vif, sinon violent; il tend vers des règlements de compte et s'inscrit cependant dans les interrogations européennes sur les livres noirs du nazisme et les crimes du communisme. Ouverte aux inquiétudes européennes contemporaines, la Roumanie entend cependant demeurer attachée à la mise en œuvre de sa spécificité et de sa tradition. L'institution orthodoxe apparaît comme un pôle de référence identitaire après 1989, et Bucarest caresse le projet de bâtir une immense cathédrale2 pour mieux afficher la fidélité à un héritage, alors que l'église orthodoxe n'est sans doute plus le centre unique des recherches de recomposition post-communiste. Basculées dans un ajustement au marché, négociant avec les instances de la fmance internationale qui laissent peu d'alternatives que ce soit en Roumanie ou chez ses voisins de l'Autre Europe ex1 Voir Irina Livezeanu, «Les guerres culturel1es en Roumanie postcommuniste: débats intellectuels sur le passé récent », infra, pp. 11-44. 2 Voir Carmen Popescu, « Du pouvoir et de l'identité: une cathédrale pour la rédemption de la Roumanie », infra, pp. 187-210.

communiste, les élites intellectuelles et artistiques oscillent entre les lois du marché, le va-et-vient entre le dedans et le dehors et le souci du particulierl. Ce souci d'être au niveau et de rester différents anime les communautés artistiques tout comme le monde des architectes. Au-delà de ces tendances, entre des nostalgies et des paris audacieux qui expriment une sorte de malaise à penser un présent qui ne va pas si mal à l'aune des développements des Balkans occidentaux ou des dernières années Ceau~escu, mais qui ne va pas bien à l'aune des exigences de la Vieille Europe, il importe de s'interroger sur un état des lieux, sur les tendances, les capacités et les directions évolutives. Qu'il s'agisse de processus politiques2 ou de choix voulus comme prioritaires dans le domaine économique et sociae. Peut-être, faut-il rappeler ici, et souligner, que la Roumanie a décidé, dès 1993-1994 d'opter pour une intégration euro-atlantique et de traiter alors en termes diplomatiques, quelles que soient les tensions et les frustrations, les luttes intestines entre minorité hongroise et pouvoir roumain 4, les relations longtemps empoisonnées avec Budapest. La Roumanie de l'après 1989 s'applique à évacuer la violence. Les chocs des journées sanglantes de décembre 1989, le souvenir des descentes des mineurs sur Bucarest en 1990 et 1991, ont engendré une aspiration à la paix civile manifeste dès les premières élections libres de mai 1990, quand les électeurs émettaient l'espoir «que tout se passe dans le calme» . L'architecture de cet ouvrage collectif s'est voulue souple au fil des coopérations des auteurs venus d'horizons scientifiques et géographiques différents, des États-Unis à la France et à la Roumanie, acteurs politiques et universitaires, laissés libres de leur sujet. Histoire, sciences politiques, art et sociologieS se rencontrent.
l Voir Magda Câmeci, «Les arts visuels roumains au tournant du XXle siècle », infra, pp. 161-185. 2 Voir Odette Tomescu- Hatto, «Identité et culture politique en Roumanie post-communiste », infra, pp. 45-67. 3 Voir Daniel Dâianu,« Dynamiques euro-atlantiques, réflexions et option européenne », infra, pp. 69-97. 4 Voir Antonela Capelle-Pogacean, «Jeux et enjeux des politiques de l'identité. L'Union démocratique des Magyars de Roumanie à l'heure de l'unité perdue », infra, pp. 99-136. 5 Voir Mihai Dinu Gheorghiu, «Les «centres d'excellence» en sciences humaines et sociales et leur insertion dans les communautés scientifiques émergeantes en Europe de l'Est», infra, pp. 137-160.

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L'aboutissement est de donner à voir une Roumanie pragmatique et qui ne s'interdit pas de rêver, de cerner des réalités très complexes, souvent contradictoires, que nous avons choisi de ne pas encadrer dans des défmitions, des concepts positivistes. Ce livre ne prétend pas au bilan, il a pour objet de donner à voir une extraordinaire mutation en cours qui ne s'énonce pas en termes de démocratie libérale, ni en termes d'économie fonctionnelle de marché, ni en termes de retard ou d'accélération. Les interrogations, plus de dix ans après la chute du régime de Ceau~escu, persistent; et ce sont des cheminements pluriels, parfois empêtrés de contradictions, qui se dessinent. L'année 2004 est une année électorale avec une succession prévue d'élections régionales, législatives et présidentielles; les surprises sont possibles en dépit de l'assise qui semble stable des forces qui se veulent social-démocrates et qui sont, pour la plupart, issues de l'éducation communiste et des familles héritières des dirigeants de l'avant 1989. Surprises possibles, car la rhétorique l'emporte le plus souvent sur le réel. Une sorte de nouvelle langue de bois incantatoire qui j ongle avec les formules de la démocratie et de l'économie de marché a envahi l'espace politique. Les comportements collectifs restent difficilement prévisibles, comme si cette société bouleversée n'était pas tout à fait ajustée aux catégories du langage politique qu'elle manie. Nous avons donc opté pour une conjugaison des temps passés et de la mémoire, des processus et des insatisfactions présentes, des projets réalisables ou quelque peu utopiques pour le futur. Plusieurs visions contrastées de la Roumanie post-2000 peuvent se dessiner. Un credo positif: la Roumanie s'est dotée d'institutions démocratiques en 1991 qui ont fonctionné sans que nul ne prétendre enfreindre ouvertement la Constitution. La Roumanie est véritablement entrée dans un programme réformateur en 1998 et n'a pas remis en question l'assainissement du système bancaire, les grandes privatisations. La Roumanie a choisi la paix et un

engagement dans la modernité en rejoignant l'OTAN

-

ce qui fut

demandé dès 1994 via le Partenariat pour la paix et accompli lors du sommet de l'OTAN, à Prague en novembre 2002. Ce faisant, les dirigeants acceptaient de jouer le bon voisinage avec la Hongrie, en 1996, puis avec l'Ukraine, en 1997. Du côté des ombres, s'impose le constat d'une continuité de la gestion du pouvoir central et des pouvoirs locaux par les équipes sorties du Front de salut national de fm décembre 1989. Elles ont éclaté, elles se sont inscrites dans des partis politiques, du parti de Ion Iliescu (PSD) au parti de l'extrémiste Vadim Tudor (PRM), en passant par le parti démocrate (PD). Ces groupes ont abandonné la 7

gestion du gouvernement et la présidence de 1996 à 2000, lors de l'arrivée au pouvoir de la Convention démocratique sous la présidence d'Emil Constantinescu. Mais ces équipes, qui ont largement investi les pouvoirs locaux au niveau des départements et des communes, ont donné un style, un ton, qui produit une ambiance hybride: pragmatisme cynique d'élites formées au léninisme et au national-communisme d'avant 1989, reconverties au langage de la démocratie libérale faute d'alternative, et, le plus souvent, du fait des pressions extérieures, qu'elles viennent du FMI, des États-Unis ou de l'Union européenne. La croyance manque. Reste la volonté de conserver des acquis et des privilèges de longue date. Cette absence d'un avenir crédible que puissent s'approprier les citoyens et pour lequel ils puissent s'engager, est l'une des raisons de la vague d'émigration que connaît la Roumanie tout comme sa voisine bulgare. C'est encore cette conscience du faux semblant qui incite à des votes de colère, signes d'une volonté radicale de rupture et de fondation d'un nouvel inaugural: ce fut le cas lors des élections législatives et présidentielles de l'hiver 2000 où le candidat Iliescu dut affronter l'extrémiste Vadim Tudor. Vadim voulait la justice, la nation, éradiquer la corruption... Cette tendance déchirée entre l'ajustement au marché, à l'Europe, à la tolérance démocratique et l'extension en sous-main de la corruption et de la concussion à tous les niveaux de la société jusqu'aux plus hautes sphères de l'Etat, cet ajustement quasi miraculeux et tout à fait précaire à la démocratie libérale qui serait soi disant naturel, laisse planer des doutes quant à la stabilité assurée de la Roumanie, quant à la réalité de la conversion démocratique. Sur le plan économique, le contraste est flagrant entre la croissance continue depuis trois ans, soutenue en 2003 (4,5 %), et le poids des arriérés de paiement (publics et privés) de charges fiscales, sociales et de factures énergétiques. Les réformes structurelles nécessaires à une stabilisation économique durable progressent lentement. Le rapport de la Commission européenne de l'automne 2003 n'a pas accordé à la Roumanie le label d'économie fonctionnelle de marché. .. L'image de la Roumanie en France est très partielle et les informations se cristallisent autour de quelques réalités: le sort des enfants importés et voués à la mendicité ou à la prostitution dans les rues de grandes villes françaises, le sort et le statut de la minorité rom. Le rapport à la Roumanie s'est trouvé réduit à une approche sécuritaire. C'est ne pas saisir l'énormité de l'enjeu des réajustements post-communistes en cours. Alliée loyale de l'OTAN, candidate à l'intégration dans l'DE pour 2007, projetée sous le feu 8

de critiques fondées de la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen dans les premiers mois de 2004, la Roumanie mérite d'être scrutée. Étrange position d'un engagement proaméricain et de jeux incertains ou de dérobades dans la relation à I'DE. Étrange posture d'affmnation nationale tolérante et de glissades xénophobes. Étrange mélange d'élites technocrates modernistes et d'héritiers puissants, satisfaits de leurs longues carrières commencées avant 1989... Par-delà la frontière, nous avons choisi d'étendre le paysage à la voisine moldave de la Roumanie. Voyage de Chi~inau à Tiraspoll, réflexions sur la construction difficile de la nation moldave à partir d'imaginaires pluriels dans un contexte géopolitique de dépendance2. Sur ce plan de la relation avec la république de Moldavie, la Roumanie a opté pour approche de réalisme politique, inscrivant cette question dans le cadre de l'OSCE et demandant à l'VE de s'impliquer plus fortement.

Cet exemple des rapports entre Bucarest et Chi~inau illustre la capacité des gouvernants roumains à une maîtrise des conduites politiques. L'espoir et le souhait de ces élites dirigeantes est aujourd'hui que la décision d'intégration dans l'UE, potentielle en 2007, relève d'un choix strictement politique. Que soient oubliés par Bruxelles les atermoiements et une sorte de complaisance face à la corruption. Cette représentation traduit une attitude très ambiguë de Bucarest. Le statut de membre de l'DE est voulu, mais les contraintes pourraient bien être contournées. Le contrat est il accepté? En cet interstice, entre l'engagement et l'engagement à demi, se cherche une identité fluide, en évolution, peu prévisible... Ces nuances, ces subtilités sont un des aspects fascinants de la Roumanie contemporaine.
Les auteurs tiennent à remercier Laure Hinckel, Étienne Boisserie et Claude Karnoouh pour leur aide précieuse dans la préparation de cet ouvrage.

1 Claude Karnoouh, «Tableaux d'un court voyage en République de Moldavie », infra, pp. 265-289. 2 Angela Demian, «Logiques identitaires, logiques étatiques. Les relations entre la Roumanie et la république de Moldova », infra, pp. 211-263.

9

Les guerres

culturelles

en Roumanie post-communiste débats intellectuels

:

sur le passé récentl

Irina Livezeanu

Depuis le début des années 1990, des débats successifs agitent les cercles intellectuels roumains qui mettent en scène pratiquement les mêmes protagonistes. Ils sont liés les uns aux autres, chacun ayant engendré le suivant sous l'effet de divers stimuli: publications en Roumanie et à l'étranger, échos des débats occidentaux sur la Shoah et le Goulag, et tout un éventail de développements politiques qui tournent principalement autour des chances de la Roumanie de s'intégrer au sein des structures européennes et «occidentales». Assez tôt, certains observateurs ont généralisé les enjeux en imputant les positions prises par le camp qui domine les débats aux « difficultés de la transition vers la démocratie procédurale » qui ont poussé «bien des intellectuels roumains... [à se tourner vers] le renouveau d'une tradition anti-libérale et anti-parlementaire2 ». Presque dix ans plus tard, la transition n'est toujours pas achevée, et les débats, quant à eux, se poursuivent. Néanmoins j' affmne qu'ils ne sont pas simplement le reflet des difficultés de la transition, mais qu'ils sont mus par une dynamique propre que je m'essaie à analyser dans le présent article.
1 Je souhaite remercier ici Gyuri Peteri pour ses commentaires judicieux d'une précédente version de cet article. 2 Vladimir Tismaneanu et Dan Pavel, « Romania' s Mystical Revolutionaries : The Generation of Angst and Adventure Revisited» [Les Révolutionnaires mystiques en Roumanie: La génération de l' Angst et de l'Aventure revue et corrigée], EEPS 8, n° 3, automne 1994, p. 409.

Ces débats prennent généralement la forme d'essais. Ceci n'est guère surprenant étant donné qu'ils se déploient moins dans les pages des revues professionnelles qu'au sein de la presse culturelle, laquelle touche un public bien plus large. Si la plupart des articles en question porte le plus souvent sur l'histoire, dont on traite le mieux en s'appuyant sur des faits, il arrive fréquemment que leur style soit plus philosophique et littéraire qu'historiographique. Aussi l'esprit philosophique et la valeur littéraire y ont-ils supplanté la puissance de l'argument historique dans l'évaluation de leur qualité. Ceci peut donc expliquer leur longévité et leur réapparition périodique. Quand les disputes mettent en scène la prouesse verbale et le statut social des participants au débat, il peut s'avérer difficile de déterminer quel est «objectivement» le vainqueur. Ont participé aux débats quelques « stars» de haute réputation, mais aussi des personnalités moins connues, au centre de groupes plus ou moins formels. Éditeurs, rédacteurs en chef, critiques littéraires, moins souvent des universitaires (certains portant plusieurs de ces casquettes en même temps), ont pris la parole. Parmi eux, les figures qui se détachent le plus sont celles du philosophe Gabriel Liiceanu, directeur de la maison d'édition Humanitas ; celle du critique littéraire Nicolae Manolescu, directeur de la revue hebdomadaire România Literarii [La Roumanie littéraire] ; celle de Norman Manea, écrivain roumain installé aux États-Unis; celle de Monica Lovinescu, critique littéraire exilée à Paris depuis 1947 ; celle de Gabriela Adame~teanu, rédactrice en chef de l'hebdomadaire 22 publié par le Groupe pour le dialogue social; et celle de George Voicu, philosophe politique enseignant à l'université de Bucarest. Il a semblé par moment que respectivement Manea et Voicu, étaient seuls à défendre leurs positions contre l'ensemble des autres. En fait, dans les deux épisodes différents que j'analyse ici, Voicu et Manea ont chacun eu leurs partisans, et leurs arguments ont trouvé à l'étranger un écho bien plus grand que ceux du camp opposé (ils se sont d'ailleurs fait entendre avant). De même, et, à la différence des autres, ces deux auteurs ne font pas partie d'un groupe social bien défini. En raison de l' « essayisme » de ces débats, les participants de chaque côté en sont souvent ressortis avec l'impression que leurs positions respectives restaient les bonnes. Tout en conservant leur réputation intacte, ils ont pu (et on les a laissés) faire fi des opinions de leurs adversaires sans jamais avoir besoin de les confronter ou de fournir des preuves systématiques. Étant donnés les thèmes communs, le style partagé, les publications où ils se sont déployés, et le « casting» des personnages de ces débats politico-littéraires, on peut, à toutes fms utiles, les considérer comme les batailles d'une «guerre culturelle» prolongée, quoiqu'à l'issue encore incertaine, 12

dans laquelle les intellectuels roumains luttent du fond de leurs tranchées pour ravir le cœur et l'esprit des lecteurs, mais aussi pour gagner à leur cause une nouvelle génération d'écrivains et de penseurs. Comme dans toute bataille, la dimension d'enjeux de pouvoir y est fortement présente. Certains, parmi les protagonistes, ont été des acteurs politiques, en tant qu'élus ou bien nommés à des postes ministériels ou encore conseillers ministériels. Il est relativement aisé de déceler l'intérêt qu'ils portent à la façon dont le vaste public perçoit leur personne et les opinions qu'ils diffusent dans la presse culturelle. Mais détenir ou occuper un poste à même de transférer des positions d'autorité dans la hiérarchie culturelle en tant que rédacteurs en chef, directeurs d'institutions, chefs de départements universitaires, professeurs, etc. - ou bien être reconnu en tant qu'autorité respectée, quasi indiscutable, en matière littéraire, philosophique et historique, représente aussi une forme de pouvoirl. C'est dans ce dernier sens que les débats intellectuels en Roumanie post-communiste peuvent être le mieux compris: en tant que compétition soutenue afin de maintenir ou d'établir des monopoles de pouvoir culturel. La «guerre civile» intellectuelle que nous analysons s'est cristallisée sur la façon de voir le passé du pays - surtout celui du

siècle dernier

-

qui, au cours des quarante-cinq ans de régime

communiste, avait subi de très lourdes déformations. Simultanément, cette guerre a pour objet le présent: la façon dont la Roumanie et les Roumains sont vus «à l'Ouest» par les intellectuels, les hommes politiques, les ONG et divers organismes d'assistance, et l'image que le pays a, ou devrait, projeter à l'étranger. Enfin, les débats tournent aussi autour du futur: la Roumanie devrait-elle faire tous les efforts possibles afin d'être acceptée au sein de l'Europe, et si tel est le cas, quel en sera le prix? Choisir l'intégration européenne implique non seulement l'adoption de nouvelles structures institutionnelles et d'une nouvelle législation, mais aussi une sorte de conformité idéologique. Le processus présuppose une certaine dose d'introspection nationale et une ouverture à la révision d'hypothèses jusqu'ici non examinées. L'acceptation de la candidature de la Roumanie dépend entre autres choses de sa capacité à améliorer son économie et à remplir des «conditions politiques fixées par le Conseil de l'Europe à Copenhague (1993). Le Conseil a déterminé que tout pays souhaitant rejoindre l'UE devait assurer la stabilité de ses
I Voir Pierre Bourdieu, The Field of Cultural Production: Essays on Art and Literature [Le Champ de la Production Culturelle: Essais sur l'Art et la Littérature], Cambridge, Polity Press, 1993. 13

institutions et garantir le bon fonctionnement de la démocratie, le respect de l'État de droit, des droits de l'homme et la protection des minorités!.» Bien que l'OTAN ne représente plus un problème, pour être dignes d'y appartenir les pays candidats devaient faire montre d'un «profil démocratique irréprochable ». Il s'agissait de fournir des preuves concernant la résolution des problèmes liés à la Shoah (réparations et restitution des biens « aryanisés »), la capacité d'organiser des élections démocratiques, de garantir les libertés individuelles, d'imposer le règne de l'État de droit, ainsi que « l'adhésion aux principes de l'OSCE ... ayant trait aux minorités ethniques et à la justice sociale2 ». En mars 2002, le gouvernement roumain a fait passer une ordonnance d'urgence mettant hors-la-loi les organisations fascistes, racistes et xénophobes, le culte du Maréchal Antonescu et la négation de la Shoah. Bien que cette mesure se soit enlisée au Parlement, où le débat s'est cristallisé sur la question de savoir si la Shoah avait bien eu lieu en Roumanie, le gouvernement y a eu recours pour déboulonner bon nombre de statues d'Antonescu et rebaptiser plusieurs rues nommées en son honneur dans différentes localités depuis 1989. Le gouvernement a également mis sur pied des cours sur la Shoah à l'intention des officiers de l'armée. Cela, afin de faciliter l'entrée de la Roumanie dans l'OTAN3. Les conditions actuelles qui président à l'intégration dans l'Europe rappellent quelque peu les Traités de Protection des minorités qui ont accompagné l'expansion territoriale de la Roumanie sous la houlette des Grandes Puissances en 1920. Alors
I Catherine Lovatt, « Miorita : Romania's Only Way Ahead» [La Miorita : seule façon de s'en sortir pour la Roumanie], Central Europe Review, vol. l, n° 5, 26 juillet 1999 (http://www.ce-review.org/99/5/eu_lovatt5.html]. 2 Voir « Romania and Nato », National Defense University Strategic Forum, n° 101, février 1997, et Romulus Câplescu, « Extinderea NATO pe agenda reuniunii ministeriale de la Reykjavik, ultima înaintea summit-ului de la Praga: ~ansele României - mai mari decât oricând. Decizia finalâ nu va fi adoptatâ înaintea alegerilor din septembrie din Slovacia » [L'élargissement de l'OTAN à l'agenda de la réunion ministérielle de Reykjavik, la dernière avant le sommet de Prague: les chances de la Roumanie, plus grandes que jamais. La décision finale ne sera pas adoptée avant les élections de septembre en Slovaquie], Adevant!, 14 mai 2002. Voir aussi Dumitru Tinu, « Cu cioara vopsitâ la NATO» [On la baille belle devant l'OTAN], Adevarul, 4 avril 2002. 3 Alexandru Florian, « Antisemitism and Policy». Site Internet de l'héritage juif roumain: http://www.romanianiewish.org. En mai 2002, Radu Ioanid, du Musée américain de la mémoire de la Shoah, a donné un cours sur la Shoah en Roumanie. 14

que la majorité des Roumains est bien en peine de se rappeler les années 1920, cette période de l'histoire a laissé dans les esprits une impression stratifiée de gloire et d'injustice passées. Au-delà, les conditions de l'entrée dans l'Europe soulèvent le problème de l'héritage non résolu et toujours un peu tabou de la Shoah perpétrée en Roumanie contre les Juifs et les Tsiganes. De telles clauses sont considérées comme humiliantes parce qu'elles mettent la Roumanie, ainsi que les autres pays candidats, dans la position de frapper à la porte d'un club riche et exclusif qui affiche sa supériorité morale et son autosatisfaction, et qui détient le pouvoir de permettre ou non à la Roumanie de rejoindre l'Europe. Alors que les idéologues campés à l'extrême droite du spectre politique ont immédiatement regimbé à se conformer aux conditions imposées par les puissances étrangères, il est également évident, à travers les débats de la dernière décennie, que les intellectuels démocrates se posent des questions quant au volet idéologique du contrat. En de telles circonstances, ne serait-il pas préférable de tourner le dos à l'Europe, de déclarer ce club indésirable, et d'économiser par là-même beaucoup d'efforts et de fierté? En fait, les Roumains ordinaires semblent témoigner d'un enthousiasme démesuré (et peu réaliste) face à la perspective européenne, alors que l'intelligentsia a

ses raisons d'avoir des doutes - on y reviendra plus avant1.Aussi
l'ombre de cet euroscepticisme plane-t-elle sur les guerres culturelles de ces douze dernières années. Quelques intellectuels de Roumanie, par exemple, ont reproché aux émigrés roumains, et à d'autres observateurs de la Roumanie, de servir de « moniteurs» de bonne conduite et de constituer, dans les faits, une nouvelle censure. Pour le moins irrités, ils ont accusé ces observateurs de les dénoncer aux fondations occidentales dont dépend le fmancement de nombreuses initiatives culturelles2. C'est pourquoi certains se sont prononcés contre la «monitorisation », créatrice de soupçons, qui donnerait naissance au «triomphe de la méfiance ». D'autres,
I Andrei Cornea, «Zeii obezi » [Les Dieux obèses], Dilema, n° 474, 12-18 avril 2002. 2 Voir par exemple Nicolae Manolescu, « Ce inseamna sa fii rasist» [Ce qu'être raciste veut dire], România Literara, n° 19, 20 mai 1998 et « Cum am devenit rinocer» [Comment je suis devenu rhinocéros], România Literara, n° 32, 12 août 1998. Dans ce dernier article, Manolescu, rédacteur en chef de România Literara, et à l'époque également député, ridiculise la notion de « rhinocérisation» des libéraux comme lui. Michael Shafir a emprunté ce terme à la pièce de théâtre de Ionesco « Rhinocéros» qui évoque l'adoption du fascisme à travers la métaphore de la transfonnation des humains en rhinocéros. Manolescu prétend avoir été « signalé» à George SOfOS au Département d'État américain. et
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cependant, ont accueilli à bras ouverts la pression internationale, considérée comme essentielle dans le processus de démocratisation de la Roumaniel. La « pauvreté» de l'étude de I'histoire roumaine contemporaine depuis sa libération des contraintes idéologiques de l'ère communiste est un élément contextuel essentiel pour comprendre les débats intellectuels intenses (mais historiquement sans substance) de la période de transition. Comme je l'ai souligné lors d'une précédente étude, la tentative de surmonter en vitesse certains problèmes flagrants hérités de la période communiste dans le domaine de l'histoire récente a mis en œuvre la promotion rapide d'historiens extérieurs à la profession proprement dite, ou bien venant d'autres sous-domaines de l'histoire, sans que ceux-ci subissent une reconversion ou ne s'engagent dans une préparation spécifique importante2. Ceux dont la réputation repose sur une dissidence culturelle passée, sur une relation privilégiée à l'ère précommuniste, ou sur des travaux dans d'autres domaines de recherche peuvent utiliser cette réputation et ce que les Roumains appellent à juste propos « la médiatisation ». Pour un public dont la culture historique est déjà faible, ces nouvelles « stars des médias » expertes en histoire sont souvent les interprètes les plus visibles (peut-être même les seuls) de l'histoire pré-communiste. Ainsi, la levée des contraintes idéologiques n'a pas eu pour résultat une historiographie minutieuse, mais plutôt une réflexion rapide au service du moment présent. Aujourd'hui, l'histoire peut continuer à être « la servante du politique », même si l'univers politique, et donc la politique, en question, ont radicalement changé.

À la recherche d'un passé utilisable Dans le supplément de septembre 1998 au journal Sfera Politicii [La Sphère du Politique], George Voicu, professeur de science politique, publiait un essai intitulé «Cronologia unei neîn!elegeri:
I Voir Andrei Cornea, « Accident sau Simptom ? Un articol iritant» [Accident ou symptôme? Un article irritant], 22, na 25, 19-25 juin 1998, et Dorin Tudoran,« Syncategoremata», 22, n° 27, 7-13 juillet 1998. Cornea contribue fréquemment à 22 et à Dilema. Il est membre du Groupe pour le dialogue social. Tudoran est poète et fut dissident. Il travaille à Washington pour l'une des nouveIIes institutions oeuvrant pour la démocratie et la transition. 2 Voir « The Poverty of Post-Communist Contemporary History» [La Pauvreté de l'histoire contemporaine post-communiste], The National Council for Eurasian and East European Research, Working Paper, 2003. 16

Fascismul ~i Comunismul, Holocaustul ~i Gulagul în Dezbaterea publica» [« Chronologie d'une méprise: Fascisme et Communisme, Shoah et Goulag dans le débat public 1 »] Par ailleurs Voicu, qui était également l'un des principaux participants de la querelle des intellectuels dont il établissait la chronique, faisait état du conflit des idées qui s'était déployé dans les périodiques România Literara, 22, Cuvântul, Orizont, et le quotidien România libera durant les quelques mois précédents. La plupart de ces publications sont des revues culturelles de qualité, et prises dans leur ensemble, elles reflétaient les opinions de l'aristocratie intellectuelle roumaine démocrate et post-communiste. Voicu attribuait le «déclenchement » de ces débats à deux événements, l'un politique, l'autre littéraire: la victoire électorale du candidat de la Convention démocratique, Emil Constantinescu, face à Ion Iliescu en Novembre 1996, et la publication du Journal de Mihail Sebastian2. L'avalanche, dans la presse, de commentaires sur ce livre, considéré comme l'événement éditorial de l'année (et même, par certains, de ces dernières années), a contribué, d'après Voicu, à un «réalignement rapide des attitudes intellectuelles à propos d'un passé politique et intellectuel longtemps resté inaccessible, gardé secret, et déformé3». Si Voicu n'a pas précisé de quelle façon les élections de 1996 ont pu donner naissance aux débats, il ne fait pas de doute que la victoire d'Emil Constantinescu, le candidat de la Convention démocratique, en novembre 1996, a conduit au pouvoir les anti-communistes démocrates opposés à Ion Iliescu depuis 1990. Pour eux, sa présidence était synonyme de communisme réchauffé. Nombre d'intellectuels s'identifièrent au nouveau régime; certains y participèrent même. Ils croyaient être (et, en fait, étaient) dans la position de représenter le pays officiellement, et de défendre son image après avoir critiqué pendant des années ses dirigeants en coulisse, depuis les confortables remparts de l'opposition. Cependant, les polémiques décrites par Voicu se cristallisaient sur l'événement littéraire, surtout sur les révélations du journal de Sebastian concernant les agissements des intellectuels de l' entreI Sfera : Supliment al revistei Sfera politicii, na 1, septembre 1998, pp. 3-9. 2 Mihail Sebastian, Jurnal, 1935-1944, (préface et notes de Leon V olovici) Bucarest, Humanitas, 1996. Pour l'édition française: Journal (1935-1944) (traduit du roumain par Alain Paruit, préface d'Edgar Reichmann), Paris, Stock, 1998. 3 V oicu, « Cronologia » p. 3, Z. Omea, « Opintiri împotrivâ Jurnalului lui Sebastian» [Efforts redoublés contre le Journal de Sebastian], Dilema na 226, 23-29 mai 1997, et Mihai Zamfir, « Jumal », România literarii, na 16, avril 1997, reproduit dans Iordan Chimet (dir.), Dosar Mihai Sebastian, Bucarest, Universal DaIsi, 2001, pp. 295-298 et 189.

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deux-guerres. Ce journal, un document littéraire et historique frappant et de grande envergure, fut écrit (non pas en vue d'être publié, mais en tant que journal intime) durant la décennie qui débuta en 1935. Son auteur, juif assimilé qui se considérait profondément roumain tout en ne faisant aucun secret de ses origines, était un témoin particulièrement crédible. Jusqu'à la moitié des années trente, Sebastian avait fait partie d'un cercle d'hommes de lettres, « la nouvelle génération» qui au final vira politiquement à l'extrême droite. Ainsi, les notes de Sebastian fournissaient-elles, presque de l'intérieur, un témoignage pratiquement irréfutable sur la fascisation de la société roumaine, et particulièrement de la majorité de ses jeunes intellectuels les plus talentueux, non pas juste après et à cause de l'alliance de la Roumanie avec l'Allemagne durant la Deuxième Guerre mondiale, mais bien avant, et ce, sans coercition. Des philosophes, des experts en sciences sociales, des acteurs et des écrivains renommés s'étaient engoués de penseurs nationalistes radicaux, de Hitler, et de la version toute roumaine du mouvement nazi: la Garde de Fer. Plusieurs personnalités culturelles notables, interdites et martyrisées durant la période communiste, puis adulées à son lendemain, ne sortaient pas indemnes de ces pages 1.Parmi les figures ainsi «exposées », celle qui ressort le plus est celle de feu Mircea Eliade, philosophe des religions à l'université de Chicago, qui avait été l'un des plus proches amis de Mihail Sebastian, et le chef de file incontesté de la nouvelle génération d'hommes de lettres de l' entre-deux- guerres. Les preuves explosives que le Journal fournissait à propos de l'engouement des intellectuels des années trente pour l'idéologie antisémite et une politique de nationalisme extrême, débouchèrent sur un scandale qui divisa le monde des lettres roumaines. Un observateur nota que le journal avait provoqué une véritable « furie» due au «sentiment que d'importantes valeurs nationales
1 La question de la politique du régime communiste concernant les intellectuels non-communistes, nationalistes et fascistes n'est pas simple, comme Katherine Verdery l'a montré. Voir son ouvrage National Ideology Under Socialism: Identity and Cultural Politics in Ceau$eseu's Romania [L'idéologie nationale sous le socialisme: identité et politique culturelle dans la Roumanie de Ceau~escu], Berkeley, University of California Press, 1991. Les mesures changeaient graduellement et plusieurs écrivains interdits pendant la période stalinienne furent « réhabilités». Le même scénario se déroula pour Mircea Eliade, dont certains des travaux commencèrent à être publiés de nouveau en Roumanie, en même temps que des articles et des livres à son sujet, en 1967. Voir Mircea Handoca, Convorbiri cu $i despre Mircea Eliade [Conversations avec et à propos de Mircea Eliade], Bucarest, Humanitas, 1993, pp. 150 et 195. 18

avaient été souillées1 ». Suite aux réactions provoquées par le Journal, George Voicu détecta une fissure en voie de se propager au sein de l'intelligentsia libérale roumaine. Dans l'article « Reac!ia de prestigiu: reflec!ii pe marginea unei polemici» [Réaction de prestige: réflexions en marge d'une polémique»], il livra les noms des membres des deux camps. Parmi ceux qui se prononçaient pour une sévère évaluation de la génération d'intellectuels de l'entredeux-guerres, et qui avançaient l'hypothèse de leur responsabilité dans la tradition antisémite et la Shoah en Roumanie, on trouvait Vladimir Tismaneanu, Norman Manea, Z. Ornea, Radu loanid, Alexandra Laignel-Lavastine, Michael Shafir, Stelian Tanase, Leon Volovici, Andrei Cornea, Mircea Iorgulescu et Vasile Popovici. De l'autre côté, celui des défenseurs de l'intelligentsia de l'entre-deuxguerres malgré son adhésion à l'extrême droite et à un nationalisme xénophobe, Voicu notait les noms de Gabriel Liiceanu, Nicolae Manolescu, Dorin Tudoran, Monica Lovinescu, Alex. ~tefànescu, Constantin Toiu, et loan Buduca. Il y avait aussi des «transfuges », migrant entre les «deux camps », qui avaient changé d'avis au cours des débats ou bien à cause d'eux. Voicu prenait soin de souligner la fluidité de la ligne de démarcation entre les deux2. Les réactions au journal de Sebastian ont été diverses et abondantes. Leur quantité et leur contenu témoignent de l'impression profonde que celui-ci a laissé chez les intellectuels après 1989. La plupart de l'intelligentsia post-communiste, en quête d'un « passé utilisable », avait d'une façon ou d'une autre idéalisé la période pré-communiste. Elle avait cherché ses propres racines intellectuelles, les vraies (à la différence de celles que le discours communiste avait fabriquées) dans la génération de penseurs, écrivains, experts en sciences sociales et artistes connus dans les années 1920 et 1930 sous le nom de «nouvelle génération» ; tout du moins s'était-elle naturellement appropriée, et admirait-elle, les valeurs de ces précurseurs de l' «âge d'or », n'ayant pas connu le communisme.

Quelques repères dans le débat Il est utile de résumer ici le torrent d'activité journalistique qui suivit la publication du journal de Mihail Sebastian. Nombreux sont
1 Petru Cretia, « Despre antisemitism» [À propos de l'antisémitisme], Realitatea evreiasca, avril 1997. 2 George Voicu, « Reac!ia de prestigiu : retlec!ii pe marginea unei polemici» [Une réaction de prestige: réflexions en marge d'une polémique], Sfera politicii n° 63, octobre 1998, pp. 57-62. 19

ceux qui furent profondément touchés par ce texte et submergés par sa signification évidente. Ceux-ci proclamèrent sa valeur en tant que document, et se dirent choqués par les vérités pour le moins déplaisantes qu'il révélait à propos de leurs héros intellectuels. Un historien de la littérature, critique littéraire, se référa au journal comme à une image au rayon X d'une «réalité absolument terrifiantel ». Certains auteurs dirent avoir été changés par ses révélations2. Parmi eux, Vasile Popovici, qui salua la parution du journal avec révérence et accepta en bloc le portrait peint par Sebastian de la ruine morale de l'intelligentsia roumaine des années trente. Dans le mensuel littéraire Orizont, il écrivit qu'une fois le Journal lu, il était « impossible de rester le même. Le problème juif devient votre problème. Une honte immense s'étend sur un pan entier de [notre] culture et de [notre] histoire nationales, et son ombre plane sur vous également. On ne pouvait pas soupçonner (. ..) que le mal était si profond, et que (. ..) des personnes et des écrivains que l'on admirait ressortiraient tachés, affichant un air de culpabilité misérable dont on ne sait même pas si elle était complètement avouée.» Popovici prédit que les apologistes essaieraient de «dénigrer (...) Sebastian et de minimiser son témoignage3. » Le critique Alex ~tefànescu fait partie de ces derniers, qui s'indigna d'être tenu responsable (d'après ce qu'il comprit) des crimes commis pendant la Shoah4. Mais dans sa réplique à ~tefànescu, Popovici définit en termes très spécifiques la portée véritable des « révélations Sebastian» : Ce dont il est question ici, c'est de la participation de certains de nos plus grands esprits (Eliade, Noica, Cioran) au mouvement d'extrême droite. Si M. ~tefànescu a lu ces auteurs, et je ne doute pas qu'il l'ait fait; s'il les considère représentatifs de notre culture, et je soupçonne que ce soit le cas; si, quand il les a lus, il s'est identifié à eux spirituellement au moins en partie; s'il admet qu'ils ont laissé
I Z. Omea, « Un eveniment : Jurnalullui Sebastian» [Un événement: le Journal de Sebastian], România literarèi, n° 5, 5 février 1997, reproduit dans 1. Chimet (dir.), op. eit., p. 65. 2 Parmi eux, Z. Omea mentionne Eugen Negrici, Gabriel Liiceanu, H. R. Patapievici et Gabriela Adame~teanu. (Voir note précédente). 3 « Evreitatea mea» [Ma judéité], Orizont, 15 février 1997, reproduit dans Geo ~erban (dir.), Sebastian sub vremi : Singurèitatea $i vulnerabilitatea martorului [Sebastian à l'épreuve du temps: solitude et vulnérabilité du témoin], Cahier culturel (6) de la revue Realitatea evreiaseèi (Bucarest, Ed. Universal Dalsi, 2000, pp. 72-73). 4 Alex. ~tefânescu, « Protest » [Protestation], România literarèi, 17 juin 1998. 20

leur empreinte sur nous à travers leur œuvre; alors la honte dont je parlais... «s'étend vraiment sur tout un pan de notre culture et de notre histoire nationales, et son ombre plane sur .} vous aUSSI ».

Dans la lignée de Popovici, le critique littéraire le plus important de Roumanie, Nicolae Manolescu, déclara qu'il considérait le journal de Sebastian «le meilleur de la littérature roumaine ». L'avoir lu lui avait fait complètement revoir l'idée (idéalisée) qu'il se faisait de la Roumanie de l'entre-deux-guerres : «le livre a bousculé le mythe de notre démocratie d'avant-guerre », écrivit-iI2. Le journal fit aussi une immense impression chez les historiens. Lya Benjamin salua en lui un document historique d'une valeur inestimable, sans lequel «il n'est pas possible d'avoir une image complète de l'histoire de la Roumanie durant la Deuxième Guerre mondiale3 ». D'autres jugèrent également le livre extrêmement important, moins parce qu'il révélait des faits nouveaux que parce qu'il forçait à voir autrement toute une série de précurseurs intellectuels idéalisés. À propos de Mircea Eliade, Florin Ardelean avança que Sebastian avait remis en question la lentille à travers laquelle les intellectuels «momifiés» de l'entre-deux -guerres étaient perçus en Roumanie. Ardelean attribuait le choc produit par le j oumal en Roumanie au fait que «nous (...) vivons dans une culture idolâtre. Nous déifions nos personnalités (.. .), nous les sanctifions et n'entrons en contact avec elles qu'à travers des "missels", sans les prendre à partie, mais plutôt en les "conservant" dans un "panthéon" de personnages "sublimes," "saints,,4 ». En 2000, après la publication de l'édition américaine du journal, le poète émigré et commentateur de radio Andrei Codrescu s'horrifia
1 Vasile Popovici, «Nu vorbeam în numele domnului Alex. ~tefànescu » [Je ne parlais pas au nom de M. Alex. ~tefànescu], 22, n° 76, 30 juin-6 juillet 1998. Emile Cioran et Constantin Noica qui sont mentionnés ici aux côtés d'Eliade, lui étaient très proches et ont eu des cheminements politiques similaires. On parlera davantage d'eux plus loin. 2 Cité dans Ticu Goldstein, « Testul "Sebastian"» [Le test « Sebastian »] Rea/ita/ea evreiasca, n° 52-53, 1997, reproduit in Sebastian sub vremi, op. cil., pp. 230-231. 3 Lya Benjamin, « Asumare ~i verticalitate» [Acceptation et verticalité], Rea/itatea evreiascii, n° 54-55, 1997. Reproduit dans Sebastian sub vremi, op. cil., p. 192. Benjamin s'intéresse à la Shoah, plus particulièrement au rôle que le gouvernement Antonescu y a joué. 4 Florin Ardelean, « Defectul de imagine» [Défaut d'image], Familia, n° 3, 1997, reproduit dans Chimet (dir.), Dosar, op. cil., pp. 171-176. 21

rétrospectivement. Depuis sa jeunesse en Roumanie, lui aussi avait été un grand admirateur d'Eliade et poursuivit cette admiration de plusieurs rencontres à Chicago. Dans les années 1950, les ouvrages d'Eliade étaient interdits, et Codrescu en savait très peu sur l'homme. Pour lui, Eliade était «ce fameux exilé ». Au cours des années 1960 et 1970, à la lecture de ses livres, il s'enthousiasma pour l'approche mystique d'Eliade. Codrescu changea radicalement d'avis suite à la lecture du journal de Sebastian, qui lui ouvrit les yeux sur ce côté politique sombre auquel il avait seulement été fait allusion dans leurs conversations à Chicago (à propos de l'ancien mentor d'Eliade, Nae Ionescu, l'idéologue fasciste). En 2000, pourtant, après le journal, Codrescu conclut qu'Eliade avait été plus qu'un fasciste en chambre et voyait désormais en lui «un membre actif de la Garde de Fer pro-naziel ». Toutefois, comme l'indignation d' Alex. ~ternnescu l'a suggéré précédemment, le Journal et les éloges qu'il récolta engendrèrent aussi une réaction brutale. Certains critiques s'inquiétèrent du tragique effondrement des idoles intellectuelles dans l'estime des jeunes roumains (dont la génération n'est pas encore parvenue au pouvoir) qui avaient besoin d'Eliade et al. comme modèles2. Un ou deux critiques mirent en question l'authenticité même du journal. Sans aucune preuve à proprement parler, ils suggérèrent qu'il avait pu être « tripatouillé» et qu'il était donc non valable du point de vue technique, mais cet argument n'eut pas un grand écho3. D'autres réactions à cet événement éditorial furent ambiguës bien que non moins significatives. Peut-être le texte le plus important qui ait été composé à propos du Journal de Sebastian (et qui donna naissance à plus de débats, plus amers encore), provient de la plume de Gabriel Liiceanu, le directeur de Humanitas, la
1 Dilema na 390, 4-10 août 2000. (Une version en anglais de cet article fut diffusée sur les ondes de NPR, National Public Radio. Elle apparut également dans Gambit Weekly, The Baltimore Sun, et Funny Tonus.) Codrescu comparait Eliade à Paul de Man, professeur à Yale dont on avait découvert qu'il avait été pro-nazi dans sa jeunesse, en Belgique. 2 Dan C. Mihâilescu, « Adeverirea unui mit» [La confirmation d'un mythe], 22, na 4, 5, 6, 1997, reproduit dans Sebastian sub vremi, pp. 64-65. 3 Voir Dan Petrescu, « E mai bine sa ne !inem departe de lumea literara româneasca : Scrisoare deschisâ câtre Liviu Antonesei » [« Mieux vaut nous tenir à l'écart du monde littéraire roumain: lettre ouverte à Liviu Antonesei »], Timpul, na 4, avril 1997, reproduit dans Chimet (dir.), Dosar, p. 292. Pour une réponse à la tentative de Nicolae Florescu de délégitimer la véracité du témoignage de Sebastian, voir également Z. Ornea, « Jurnalullui Sebastian suparâ rau» [Le Journal de Sebastian fâche beaucoup], Dilema,
na 440, 3-9 août 2001.

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maison d'édition même qui avait publié l'ouvrage. Au milieu du tourbillon de commentaires et d'excitation qui succéda à son apparition dans les vitrines des magasins début 1997, Liiceanu fut invité, en même temps qu'un panel d'intervenants, à tenir un discours devant la communauté juive de Bucarest. Sa communication, intitulée (en français) « Sebastian, mon frère », fut bientôt familière à un public dépassant largement celui auquel elle était adressée à l'origine, et polarisa la communauté intellectuelle roumaine dans le pays et à l' étrangerl. Par un procédé rhétorique, Liiceanu établissait un parallèle entre sa propre vie et celle de Sebastian, «posées l'une sur l'autre comme les paumes des deux mains ». Anticipant peut-être un tollé, il commença par dire qu'il ne s'inquiéterait pas de ce que la réaction du public pourrait être ou des étiquettes qu'on pourrait lui attribuer. Son discours portait autant sur la vie de Sebastian (dont le j oumal présente des instantanés) que sur les souffrances de Liiceanu, intellectuel «d'origine bourgeoise» marqué négativement pendant le régime communiste en raison de sa non-appartenance au Parti. Le cœur de son argument s'énonce comme suit: l'antisémitisme ignore l'individualité des personnes Uuives), les catégorise dans une collectivité abstraite et odieuse, tout comme le fait la lutte des classes, ou son pâle brouillon à l' œuvre dans la vie institutionnelle de la Roumanie national-communiste. Liiceanu avait potentiellement souffert de ne pas partir avec les mêmes chances que les membres du parti ou les enfants « d'origine saine [ouvrière] ». Plus tard, on l'avait renvoyé de son poste de chercheur parce qu'il n'était pas membre du parti. À un autre moment, individu contre un collectif toujours, il avait été près de se faire malmener par les mineurs envoyés à Bucarest en juin 1990 par le premier gouvernement Iliescu pour réprimer les protestations de la Place de l'Université. Les mineurs s'en étaient pris à ceux qu'ils pensaient être des intellectuels, en les identifiant d'après leur barbe et leurs lunettes. Par chance, Liiceanu n'avait pas été blessé. Cette solidarité rétrospective et rhétorique avec Sebastian, qui, en tant que juif, avait été exclu progressivement de la sphère publique et rejeté par ses amis proches non-juifs, adhérents du fascisme, alla si loin que Liiceanu endossa une identité juive, se référant plusieurs fois à « ma judéité ». Cette attitude offensa ceux pour qui la Shoah est une tragédie historique unique résultant du racisme des nazis (et de leurs alliés) et dirigée de la façon la plus dévastatrice contre les Juifs d'Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale. Si la judéité est uniquement un état métaphorique qu'une personne peut faire sien lorsqu'elle se
1 Gabriel Liiceanu, « Sebastian, mon frère ».

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sent opprimée au sein d'un groupe, alors la judéité historique perd le

concret que lui confère sa longue - et véridique - histoire. Par la
même logique, la Shoah n'est alors pas pire que la souffrance endurée sous le communisme, ou dans le Goulagl. Liiceanu choqua également les personnes qui savaient que bon an, mal an, il avait mené une assez bonne carrière durant le régime précédent: une bourse de la fondation Humboldt en poche, il avait pu aller étudier en Allemagne de l'Ouest et n'avait pas couru de risques extraordinaires en tant que dissident2. Enfin, Liiceanu s'imaginait ce que Sebastian, décédé dans un accident de voiture en 1945, aurait pu dire à propos du nouvel ordre communiste, insistant sur le thème déjà bien connu du judéocommunisme. SebastianlLiiceanu se référait à ceux qui, de « victimes» pendant la guerre étaient devenus des «bourreaux », c'est-à-dire des fonctionnaires communistes, immédiatement après. Allusion était faite à l'importante représentation juive dans l'appareil communiste des débuts, mais aussi au stéréotype du judéo communiste véhiculé par l'antisémitisme d'Europe de l'Est depuis presque un siècle. Le même sujet avait également surgi quelques années auparavant dans la préface de Liiceanu au livre de Lean Volovici Ideologia nafionalistii ~i Hproblema evreiascii " [L'Idéologie nationaliste et le "problème juif'] publié par Humanitas en 1995. Liiceanu avait bien évidemment accepté de publier l'étude de Volovici sur l'antisémitisme des intellectuels roumains des années trente. (Il s'agit sensiblement des mêmes intellectuels dévoilés par le Journal de Sebastian, publié deux ans plus tard par Humanitas également.) Mais à en juger par la « note de l'éditeur », il n'approuvait pas du tout le contenu du livre qu'il publiait. Afin de
1 Pour une discussion comparative d'une telle comparaison à travers l'Europe centrale et orientale, voir Michael Shafir, «Between DeniaI and "Comparative Trivialization": Holocaust Negationism in Post-Communist East Central Europe» [Entre déni et « trivialisation comparative» : la négation de la Shoah en Europe centrale et orientale post-communiste], Analysis of Current Trends in Antisemitism, n° 19 (Jerusalem, Hebrew University, The Vidal Sassoon International Center for the Study of Antisemitism, 2002). 2 Voir Mircea Iorgulescu, « Ce sa explici ?! » [Qu'y a-t-il à expliquer? !] Dilema, n° 369, 1er-16 mars 2000, p. 3. Iorgulescu relate avec humour une conversation réelle ou imaginaire avec un reporter français qui le questionne sans relâche sur les souffrances qu'il suppose, après avoir lu « Sebastian, mon frère », que Liiceanu a endurées sous le régime communiste. Lui expliquant qu'il n'y a eu ni emprisonnement, ni torture, ni persécutions, ni carrière avortée, Iorgulescu « défend» Liiceanu en lançant: « C'est un essai. .. pas une autobiographie. » 24

bien le faire sentir, Liiceanu soulignait dans cette préface qu'il n'était «pas accidentel» que l'auteur dudit volume soit juif. Il tentait par la suite de dévaloriser les découvertes de Volovici : «Il est difficile d'imaginer que les figures de l'histoire peuvent être recréées à travers le discours de ceux qui sont toujours prêts à parler en tant que victimes, mais qui oublient de témoigner de leur rôle de bourreaux 1.» D'autres auteurs moins connus s'étaient aussi attaqués à cette duplicité juive, mais leurs articles étaient restés beaucoup plus obscurs2. Toutefois, ayant déjà circulé dans différentes publications, ces arguments avaient en quelque sorte préparé le terrain au discours de Liiceanu devant la communauté juive de Bucarest. Sa résonance n'en fut qu'amplifiée. Il avait exprimé une idée, pour la seconde fois en tant d'années, qui n'était pas complètement neuve, mais « dans l'air du temps ». L'allocution imaginaire de Sebastian dans la conclusion du discours de Liiceanu était une brillante solution à la honte versée sur la culture contemporaine par le j oumal de Sebastian. La déclaration de Popovici selon laquelle après avoir lu le livre, il était « impossible de rester le même [parce que] le problème juif devient votre problème », fut niée avec grâce. On pouvait prendre connaissance de ce témoignage et «rester le même» parce que les intellectuels roumains sous le communisme (importé en Roumanie par des Juifs) étaient eux-mêmes des « Juifs en souffrance», métaphoriques peut-

Gabriel Liiceanu,« Nota editorului» [Note de l'éditeur], in Leon Volovici, Ideologia na!ionalista $i « problema evreiasca », Bucarest, Humanitas, 1995, p. 7. Le livre de Volovici parut d'abord en 1988 dans la revue émigrée Dialog publiée en Allemagne. Il parut ensuite en anglais sous le titre de Nationalldeology and Antisemitism: The Case of Romanian Intellectuals in the 1930s [Idéologie nationale et antisémitisme: le cas des intellectuels roumains dans les années trente], Oxford, Pergamon, 1991. Voir également Gabriel Andreescu, « Toleranta ~i severitatea logica a consecventei » [La Tolérance et la sévérité logique de la conséquence], Secolul 20, n° 1-3, 1996, p. 282. Andreescu écrit: « Pour le moins intéressante, la préface écrite par le directeur [d'Humanitas, nda], le philosophe Gabriel Liiceanu, qui a publié la majorité des travaux de Mircea Eliade, Emil Cioran, Constantin Noica, c'est-à-dire des auteurs auquel Leon Volovici dédie un chapitre entier... Je sens dans le texte de Liiceanu une frustration profonde. » 2 Alexandru George utilise ce même argument et utilise pratiquement le même vocabulaire: « paria» au lieu de « victime» et de « bourreau )) (en roumain, calau). Voir ses articles dans Luceafarul, n° 16, 17, 18, 19 (avrilmai 1997), dont le Dosar Mihail Sebastian reproduit des extraits, pp. 78-89, surtout pp. 85 et 88. 25

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être, mais non moins réelsl. La spécificité de l'abjection morale qui apparaissait à travers les observations quotidiennes de Sebastian, et qui pour bien des lecteurs était la première incursion dans I'histoire intellectuelle de la Roumanie en temps de guerre, se voyait sinon rejetée, du moins amoindrie à la faveur d'une comparaison avec une réalité bien plus proche que les lecteurs roumains avaient connu et dont il ne leur était pas difficile de se souvenir. Le poids des révélations de Sebastian se trouvait diminué; certains, à la suite de Michael ShafIf, diront « trivialisé2 ». Sebastian ne fut pas renié, on continuait à tenir ses déclarations pour vraies, mais elles devinrent beaucoup moins dérangeantes. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que les mots de Liiceanu deviennent un champ de bataille. Dans Realitatea evreiasca, la vénérable Sandra Segal souligna que l'Armée rouge avait sauvé les juifs roumains des persécutions, et que les juifs communistes qui avaient commis des exactions les avaient fait en tant que communistes et non en tant que juifs, s'en prenant aussi bien aux juifs qu'aux chrétiens, en fonction de leur classe. Elle évoqua ensuite la continuité de l'antisémitisme roumain à travers plusieurs changements de régime, ainsi que l'émigration en masse des Juifs roumains au lendemain de la guerre à la suite de l'oppression communiste. Segal conclut en demandant à Liiceanu pourquoi lui, à l'instar d'autres intellectuels démocrates, avait gardé le silence devant la multiplication, depuis 1989, d'attaques antisémites contre le petit nombre de juifs âgés qui vivaient encore dans le pays3. Sur un ton différent, Michael Finkenthal, dans une lettre ouverte composée à Jérusalem, reprocha à Liiceanu d'avoir substitué des "théories de marginalisation" à l'antisémitisme historique, réel, que Sebastian avait vécu, et d'avoir remplacé l'identité juive qui
I Pour un regard neuf sur la responsabilité qu'ont eue les Juifs d'être sympathisants communistes (ou bien, en polonais, le mythe « Zydokomuna »), voir Jeffrey Kopstein et Jason Wittenberg, « Who voted Communiste? Reconsidering the Social Bases of Radicalism in Interwar Poland» [Qui votait communiste? Reconsidération des bases sociales du radicalisme dans la Pologne de I ' entre-deux-guerres], Slavic Review, 62, n° l, printemps 2003. Les auteurs concluent qu'en Pologne tout au moins « l'idée du "juif communiste" est un mythe chez les masses ». Bien que l'article s'intéresse à l'électorat et non aux dirigeants communistes, à la Pologne et non à la Roumanie, il peut très certainement servir de point de comparaison utile pour la situation roumaine. 2 M. Shafir, Between Denial and "Comparative Trivialization", op. cit. 3 Sandra Segal, « De ce atâta tacere ? » [Pourquoi un si grand silence ?], Realitatea evreiasca, n° 54-55, 1997, reproduit dans Dosar Mihail Sebastian, pp. 221-222. 26

s'impose à l'individu, quelle que soit l'identité qu'il choisisse (comme cela se passait au temps de Sebastian), avec une judéité élective]. George Voicu y mit aussi du sien, arguant que, tout comme Liiceanu, la majorité écrasante des intellectuels roumains ne reconnaît pas la spécificité et l'unicité de la Shoah ou ses caractéristiques irréductibles. Voicu taxa d'« indécence comparative » la symétrie suggérée par le discours de Liiceanu2. Toutefois, d'autres, parmi lesquels plusieurs intellectuels juifs, flfent l'éloge de « Sebastian, mon frère». Andrei Cornea défendit la judéité rhétorique de Liiceanu, arguant que « les antisémites et les lois raciales» ne doivent pas avoir le dernier mot. Si, après la Shoah, on ne peut toujours pas choisir librement d'être juif ou non, alors les nazis ont remporté « une victoire à retardement, mais bien certaine ». On devrait donc accepter la judéité choisie du discours de Liiceanu3. Leon Volovici, historien de la littérature établi à Jérusalem, exprima son désaccord avec les « paradigmes métaphysiques» de Liiceanu à propos du Juif en général, mais trouva le discours en lui-même inoffensif. Le texte ne déplut pas non plus à Andrei Oi~teanu, qui s'était aussi adressé à la communauté juive à la même occasion que Liiceanu. Oi~teanu témoigna de l'accueil chaleureux que « Sebastian, mon frère» avait reçu sur le COUp5. ircea Iorgulescu, quant à lui, fit l'examen des M exagérations et des excès rhétoriques du texte de Liiceanu, mais ne vit en eux aucune attaque masquée contre Sebastian. Iorgulescu s'irrita particulièrement de la « vigilance» de George Voicu qui voyait dans ces fautes purement rhétoriques un antisémitisme potentiel. S'il était prêt à admettre que d'autres problèmes faisaient
1 Michael Finkenthal, « Scrisoare deschisâ fratelui Gabriel » [Lettre ouverte au frère Gabriel], 22, n° 25, 24-30 juin 1997, reproduit dans Dosar Mihail Sebastian, pp. 11-13. 2 Voir George Voicu, « 13 Indreptâri : raspuns la articolul domnilor Mihnea Berindei ~i François Gèze» [13 Rectifications: réponse à l'article de messieurs Mihnea Berindei et François Gèze], Observator cultural, n° 32, 3-10 octobre 2000. L'article fut également publié dans la revue Esprit, n° 272, février 2000, p. 222 3 Andrei Cornea, « Cine e fratele cui? Scrisoare deschisâ câtre Michael Finkenthal » [Qui est le frère de qui? Lettre ouverte à Michael Finkenthal], 22, n° 25, 24-30 juin 1997, reproduit dans Dosar Mihail Sebastian, p. 14. 4 Leon Volovici, « Jumalullui Mihail Sebastian ~i "teroarea istoriei" : Leon Volovici în dialog cu Gabriela Adame~teanu» [Le journal de Mihail Sebastian et la "terreur de 1'histoire" : Dialogue entre Leon Volovici et Gabriela Adame~teanu], 22, n° 27, 8-14 juin 1997. 5 Andrei Oi~teanu, « Cum a devenit huligan» [Comment il est devenu hooligan],22, n° 7, 16-22 février 2000. 27

surface dans les interstices de la controverse Sebastian, Iorgulescu choisit de donner de celle-ci une définition plus étroite. Pour lui, le problème consistant à comparer Shoah et Goulag, celui de l'indifférence perçue des intellectuels démocrates roumains face aux manifestations antisémites, et celui de la fascination de la jeunesse post -communiste pour les intellectuels fascistes de l'entre-deuxguerres (tous engendrés par la publication du journal de Sebastian et par son accueil) restaient tout simplement « en dehors du Journall ». Le profond effet de polarisation exercé par le Journal sur la société roumaine contemporaine peut également être évalué à travers le glissement sensible qui s'est opéré chez certains critiques. D'un état d'admiration illimitée, juste après la sortie du livre, on est passé à beaucoup plus de réserves, une fois les discussions couchées sur le papier. Vasile Popovici et Nicolae Manolescu revinrent vite sur leur enthousiasme des débuts à l'encontre du journal de Sebastian et des révélations qu'il contenait. Dans un article intitulé «Vînatoarea de vrâjitoare» [La chasse aux sorcières], Manolescu présenta Mircea Eliade et Emil Cioran comme les dernières victimes d'une chasse aux auteurs sympathisants nazis, vieille de cinquante ans. Avançant tout d'abord que «la vérité devait être dite même si elle était dérangeante », il insista sur le fait qu'il fallait bien comprendre « le contexte et les nuances» de ces vérités dérangeantes. Il tomba d'accord avec Mircea Handoca (l'éditeur d'Eliade le plus important de Roumanie, et un de ses grands admirateurs) : Sebastian avait tout simplement «exagéré », Manolescu s'opposa à ce qu'Eliade et Cioran soient «jugés» dans ces discussions pour des «crimes d'opinion ». Il s'inquiéta de constater que seuls les intellectuels de

droite étaientjugés pour leur passé - pas ceux qui avait sympathisé
avec le stalinisme2.

Quelques années plus tard, alors que Vasile Popovici occupait la fonction de Consul général de la Roumanie à Marseille, il participa à un stade de ces débats, au moment où ceux-ci prenaient pour cible la dénonciation faite par George Voicu de la métamorphose de l'intelligentsia roumaine. Bien que, dans sa division des intellectuels roumains en deux camps, Voicu eût placé Popovici parmi les vertueux, le consul rej oignit le nombre grandissant de voix qui s'élevaient contre les remarques de Voicu sur le schisme opéré dans

1 Mircea Iorgulescu, « Peisaj dupa 0 batalie care nu prea a avut loc (III) » [Paysage après une bataille qui n'a pas vraiment eu lieu (III)], 22, n° 10, 5-10 mars 2002. 2 « Vînatoarea de vrâjitoare », România literarii, 11-17 juin 1997.
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les rangs de l'intelligentsia démocrate 1. Cette phase du débat débuta avec l'étalage du linge sale des intellectuels roumains à l'étranger, c'est-à-dire avec la réédition de l'article de Voicu, «Reacria de prestigiu» dans le périodique français Les Temps Modernes, fin 19992. Le 15 Janvier 2000, Edgar Reichmann, émigré roumain, écrivain et critique, publia une brève note dans Le Monde qui incluait une référence à l'article des Temps Modernes3. L'article de Voicu était apparu pour la première fois en roumain dans Siera Po/iticii en 1998 et avait fait relativement peu de bruit, à la fois parce que Siera, journal professionnel, ne tire pas à beaucoup d'exemplaires, et parce que Voicu n'était pas un nom très connu. Son intervention dans la discussion sur les « grands hommes» de lettres roumains n'attendait donc pas de réponse. Cependant, lorsque, un an plus tard, la version française de cet article vit le jour à Paris et qu'elle fut commentée dans le prestigieux quotidien Le Monde, elle provoqua une énorme réaction de la part des auteurs mentionnés sur les deux « listes» établies par Voicu et diffusées librement par Reichmann. D'autres auteurs qui jusque-là n'avaient pas du tout participé à la discussion sur Sebastian rejoignirent les rangs des intellectuels démocrates dénoncés par Voicu. Vasile Popovici eut un rôle particulièrement actif dans ces échanges, ce qui illustre la difficulté de traiter les questions soulevées par le journal de Sebastian, même pour ses lecteurs les plus bienveillants 4.
I Vasile Popovici, « George Voicu persista ~i semneaza» [George Voicu persiste et signe], 22, n° 12, 21-28 mars 2000. Réponse à 1'« Indecenta comparativa» [Indécence comparative] de George Voicu, 22, n° Il, 15-21 mars 2000. 2 George Voicu, « L'honneur national roumain en question », Les Temps Modernes, n° 606, novembre-décembre 1999. 3 Le Monde avait auparavant publié un autre article signé Radu Ioanid et Alexandra Laignel-Lavastine sur « la nouvelle vague de révisionnisme historique en Roumanie », reproduit dans 22, n° 7/417, 17-23 février 1998. Cité dans Voicu, « Cronologia », p. 4. 4 L'article de Reichmann dans Le Monde, « Contre la purification de 1'histoire en Hongrie et en Roumanie» ainsi qu'un certain nombre des répliques qui y répondirent parurent dans 22, n° 5, 2-8 février 2000. D'autres articles leur succédèrent dans 22, n° 6, 9-15 février 2000 ; n° Il, 21-28 mars 2000 ; et n° 16, 18-24 avril 2000. Voir également Vasile Popovici, « Pagini dintr-un lin~aj mediatic » [Pages tirées d'un lynchage médiatique], Orizont, n° 2, 17 février 2000 ; Vasile Popovici, « Revizionismul de stinga » [Révisionnisme de gauche], Orizont, n° 2, 17 mars 2000 ; Vasile Popovici, « Replica » [Réplique], Observator cultural, n° 3, 14-20 mars 2000 et Vasile Popovici, « Câteva intrebâri simple pentru Dl. Reichmann» [Quelques questions simples pour M. Reichmann], România literarii, n° 12, 29 mars-4 avril 2000. 29

Les adversaires de Voicu insistaient surtout, à l'époque, sur le fait qu'il avait donné une fausse alerte, que c'était un auteur étrange et prétentieux, et que sa position dans la sphère intellectuelle ne lui permettait pas de formuler des jugements moraux sur les étoiles du firmament culturel roumain. En substance, il fut répété à plusieurs reprises qu'il n'y avait pas de sous-entendus antisémites dans « Sebastian, mon frère» ou dans les débats plus larges au sujet de la Shoah face au Goulag. Nombreux furent ceux qui défendirent les chefs de file réputés Gabriel Liiceanu et Nicolae Manolescu, que Voicu avait décrit comme coupables de « comparativisme indécent» . Avec le temps, les attaques dirigées contre Voicu devinrent de plus en plus agressives. Le reproche qui revenait le plus souvent dans cette véritable campagne pour défendre I'honneur de l'intelligentsia roumaine était que Voicu était un inconnu, qu'il n'appartenait pas à la caste d'intellectuels représentée par 22, România literarii et Dilema et que, par conséquent, il n'avait aucun statut. Puisqu' il lui manquait le prestige conféré par l'appartenance à ce groupe exclusif, ses observations ne méritaient pas d'être prises en compte. Le fait que Voicu ait été remarqué et même pris au sérieux en France irritait autant que le fait qu'il avait osé critiquer ce qu'il avait critiqué. Voicu était sorti du système de patronage et de relations de pouvoir à l' œuvre dans le monde culturel roumain contemporain. Il avait piétiné ses règles et voici maintenant qu'il menaçait l'image des arbitres libéraux de l'éthique et du bon goût à l'étranger. Ainsi, aussi importantes que le fond des commentaires de Voicu, apparaissaient les questions touchant à la hiérarchie sociale et à une élite autorisée à être le pourvoyeur indiscuté de l'image de la Roumanie à l'Ouest.

Un épisode précédent:

des hommes et des stratégies

La publication intégrale du journal de Sebastian relança un débat qui était en cours depuis 19921. Au cours d'un épisode précédent, des révélations avaient été faites sur les convictions fascistes du jeune Eliade sous la plume de Norman Manea, auteur roumain résidant aux États-Unis depuis les années 1980. Son article, « Happy Guilt », avait été publié dans The New Republic2. Auteur de fiction
1 Des extraits du journal étaient déjà apparus dans le journal israélien To/adot et dans le journal roumain Manuscriptum. 2 Manea, « Happy guilt: Mircea Eliade, fascism and the unhappy fate of Romania» [La culpabilité joyeuse: Mircea Eliade, le fascisme et le malheureux destin de la Roumanie], The New Republic, 5 août 1991. Publié également dans On Clowns: the Dictator and the Artist [À propos des 30