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Petit guide de survie en Belgique fédérale

De
128 pages

Depuis les élections du 25 mai 2014, le paysage politique belge a été bousculé avec une rare violence. Des majorités hétéroclites se sont formées. Pour la première fois, alors qu’ils ont voté le même jour pour à peu près les mêmes partis à différents niveaux de pouvoir, les francophones se retrouvent gouvernés par des majorités entièrement différentes dans les régions et au fédéral !


Le fédéralisme du pays est soumis à un test de résistance hors du commun, et la Belgique est entrée de manière inattendue dans une logique confédérale ; cette fois non pas poussée par des revendications communautaire, mais par les choix posés de coalition posés par les partis. Comment en est-on arrivés là ? Comment s’y retrouver entre majorités et oppositions ? Comment comprendre la situation actuelle ? Quel est le double jeu de chaque parti pour conquérir le pouvoir ?


Ce petit livre propose quelques réponses et un état des lieux des institutions (Etat fédéral, régions, monarchie) et des acteurs (les partis), alliant informations réelles, regards décalés et impertinents et dessins de Pierre Kroll.


Bienvenue en Belgique "presque" confédérale !


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Cover


Remerciements

Catherine Ernens, Alain Berenboom,
Géraldine Henry et Ariane Coquelet







Petit guide de survie en Belgique fédérale

François De Smet & Pierre Kroll

 

Renaissance du Livre

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

www.renaissancedulivre.be

 

Couverture : Aplanos

Corrections : Ariane Le Fort

 

ISBN : 978-2-507-05306-2

 

Droit de traduction et reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.

 

François DE SMET

PierreKROLL



Petit guide

de survie

en Belgique

fédérale

 

 

 


 

 

 



À la

croisée
des chemins


 

Depuis la « mère des élections » du 25 mai 2014, le paysage politique belge a été bousculé avec une rare violence. Pour la première fois, les francophones se retrouvent gouvernés par des majorités entièrement différentes dans les Régions et au fédéral, tandis que les Flamands disposent de majorités homogènes. La Belgique est entrée de manière inattendue dans une logique confédérale. Et ce, retiendra l’histoire, non pas à la suite de revendications communautaires empêchant la mise sur pied d’un gouvernement, mais en raison de choix de coalition posés par les partis. Si l’asymétrie n’est pas en elle-même une première en Belgique et est inhérente à la fédéralisation de l’État, un tel cas de figure – où aucun parti francophone ne se trouve à la fois au pouvoir au fédéral et dans les Régions – est inédit. Les uns diront qu’une telle différence est inscrite dans les astres d’une Belgique fédérale mûre, devant accepter que différents niveaux de pouvoir et différents scrutins engendrent différentes coalitions. Les autres se navreront du niveau de complexité et de confusion généré par des choix qui, de l’extérieur, peuvent être vus comme des calculs politiques et d’intérêts de court terme ; ceux-là craindront que le pays soit entré dans une spirale confédérale qui éprouvera violemment la solidité des institutions, et dont les seuls bénéficiaires seront ceux (suivez mon regard) qui tablent sur le constat d’ingouvernabilité du pays pour faire triompher leurs thèses. Le temps sera le véritable arbitre.

Le cas de la Belgique est assez symptomatique d’une loi de Murphy politique : à chaque fois qu’une possibilité émerge de rendre les choses plus compliquées, la classe politique s’en saisit, tel un enfant pressé d’écarteler en tous sens son nouveau jouet. Il en était ainsi des majorités asymétriques qui ont été testées dès qu’elles ont été possibles. Il en est à présent de l’asymétrie complète tentée sous la législature 2014-2019, malgré le regroupement des élections régionales et fédérales. L’expérience de distorsion entre pouvoirs apparaît d’autant plus osée que, depuis la sixième réforme de l’État mise en œuvre par le gouvernement tripartite d’Elio Di Rupo, le « centre de gravité » du pays aurait « basculé vers les Régions » – le conditionnel se justifie car le « basculement » en question est essentiellement de nature budgétaire.

C’est donc le bon moment pour oser un état des lieux critique des forces et des structures qui jalonnent la vie politique de notre pays. Ce petit livre n’a pas d’autre ambition que d’aider le lecteur à s’y retrouver dans les évolutions récentes et dans l’analyse de notre situation actuelle. Nous proposons une approche en trois temps.

D’abord, nous proposons de cibler quelques-unes des règles du jeu inhérentes au monde politique. Au-delà du cadre légal et institutionnel, quelles sont les règles tacites, le dessous des cartes, les manières de faire et d’être ?

Dans un second temps, nous dresserons un portrait des principales institutions : que représentent, aujourd’hui, ces cadres que sont la monarchie, l’État fédéral, les Régions et les Communautés ? Quel est le sel de leurs identités respectives au-delà des jeux de positionnements, des auto-affirmations et du papier à lettres ?

Enfin, nous nous pencherons sur les acteurs premiers que constituent les partis. Leur évolution récente, à tâtons avec une opinion publique qu’il faut à la fois suivre et inspirer, est fascinante à plus d’un titre dans un régime dominé par une logique proportionnelle grâce à laquelle il suffit d’avoir engrangé 1 % des voix en plus pour revendiquer sa victoire à la face du monde.

À mi-chemin entre les analyses pointues des politologues et les caricatures de synthèse des humoristes, nous voulons proposer une mise en perspective décalée, qui associe pédagogie, humour et réflexion. Nous souhaitons surtout, sans prétention, poser la question « où va-t-on ? » avec, espère-t-on, le brin d’esprit qui aidera le lecteur à se faire sa propre opinion de l’époque chahutée dans laquelle nous vivons.

François De Smet et Pierre Kroll

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LES RÈGLES
DU JEU

 

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« Accident
de l’histoire »,
toi-même !

 

De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus durs avec eux-mêmes. La fierté d’être belge ? Cela n’existe pas. Ou alors il y a longtemps. Ou bien on a oublié. Fait remarquable qui n’échappe guère aux visiteurs ou aux « nouveaux Belges » : le belgicanisme est une opinion qui passe pour désuète, dépassée, voire inappropriée à affirmer, sauf durant les coupes du monde de football ou les changements de roi. Deux anecdotes témoignent de cette étrange atmosphère construite depuis quelques années. Lorsqu’il fut question de reprogrammer LaMuette de Portici à la Monnaie, en 2011, l’entreprise échoua parce qu’on craignit que l’opération soit vue comme trop belgicaine – l’unionisme étant devenu une opinion politique parmi d’autres, et donc impolitiquement correcte à exprimer pour tout responsable d’une institution fédérale, fût-elle séculaire et culturelle. Et lorsque le ci-devant prince Philippe, depuis devenu roi, osa s’exprimer lors d’un aparté avec un journaliste à Shanghai en 2004 sur le parti séparatiste Vlaams Belang, rappelant que celui-ci constituait un danger pour l’existence du pays, il se fit taper sur les doigts par le Premier ministre, tel un petit garçon qui avait dit publiquement que l’empereur était nu. Or, non seulement ce que le prince héritier avait dit était vrai – on doit au Vlaams Belang le crédit d’être aussi franc sur ses intentions qu’un peloton d’exécution – mais en plus, il était pleinement légitime qu’il le dise. Contrairement à son roi de père, Philippe était alors juridiquement parlant un citoyen comme un autre pourvu d’une liberté de pensée et d’expression. Était-il si inconvenant qu’il dise publiquement qu’un parti souhaitant détruire la Belgique… souhaitait détruire la Belgique ? Manifestement oui. La Belgique fédérale a cultivé le politiquement correct avec une telle peur de son ombre que l’hypothèse de sa propre survie y est devenue une opinion parmi d’autres. Une appréciation trop délicate à exprimer publiquement pour une institution culturelle fédérale ou un prince héritier.


La nation,
c’est le remède
contemporain
à la finitude :
les hommes
s’y réfugient
pour penser
la permanence alors qu’ils sont passagers,
la force alors qu’ils sont
fragiles.


Imagine-t-on un pays où ceux qui défendent l’existence du pays, fussent-il leur futur souverain, passent pour des folkloriques désuets, tout juste bons à offrir le spectacle de leurs mondanités à un public nostalgique venant se pâmer derrière les barrières Nadar duTe Deum? Ce pays n’existe-t-il plus que par intermittences, lorsque les Diables rouges offrent une occasion de sortir un drapeau tricolore sans risquer de passer pour un Flamand honteux et traître à la cause ou pour un Wallon niais et assisté ? La question « La Belgique est-elle une nation ? » paraît digne d’un sujet d’un Bac Philo hexagonal, section Magritte & Schizophrénie. « Sire, il n’y a plus de Belges », déplorait le député socialiste Jules Destrée dans sa célèbre missive en 1912, dans un contexte qui mêlait oppositions linguistiques et idéologiques. Pourtant faudrait-il remettre quelques pendules à l’heure au sujet de ce qu’est une nation. C’est un fait : notre petit pays est incongru dans le concert des nations affirmées et sûres d’elles-mêmes. La nation, qu’elle soit ou non État, c’est l’extrapolation maximale de l’identité. C’est l’affirmation de soi qui relie les hommes entre eux vers un destin commun dépassant leurs petites personnes. Pour ceux qui voient dans l’aventure des nations l’évolution naturelle des sociétés, la Belgique est une fantaisie comparable aux fossiles de dinosaures pour le créationniste : alors que tout État normalement constitué se bat pour étendre son influence ou défendre ses intérêts, nous sommes perclus par le doute et nous interrogeons en permanence sur notre existence. Au regard des critères nationaux classiques, nous ne devrions pas exister ou ne pas avoir survécu.

L’intérêt, pourtant, réside dans la pleine conscience que nous avons de cet état de fait. La nonchalance avec laquelle nous assumons « l’accident de l’histoire » que nous serions, ferment de notre légendaire humilité et de notre éternel complexe, nous vaut tantôt la compassion, tantôt le mépris des autres nations, celles qui ne doutent pas. De ce sentiment d’artifice nous avons tiré une fierté singulière, une aptitude au compromis, un nid de création surréaliste – comme quoi rien ne se perd, tout se transforme. L’histoire montre aisément que la Belgique, de fait, fut une création improvisée par quelques révolutionnaires locaux soutenue et protégée par d’autres – Anglais, Prussiens, Français. La mobilisation de divers historiens pour offrir de la consistance à la nation belge n’y aura pas suffi ; Henri Pirenne, dont les récits sur la Belgique éternelle ont aujourd’hui l’odeur caractéristique du vieux papier qui encombre le grenier et qu’on n’ose pas jeter, a fait beaucoup pour créer un sentiment belgicain a posteriori qui sera utilisé par toute la classe politique de son époque.


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La vision de Pirenne, condamnée par l’histoire, se basait notamment sur la velléité de préserver le « bilinguisme naturel » de la Flandre. En Belgique, faire de l’histoire c’est souvent faire de la politique. L’histoire se fabrique dans l’appropriation, la valorisation ou la relativisation de la mémoire immédiate. Qu’on ait mis le paquet pour doter la Belgique d’une histoire séculaire à sa création, en dépit de toute logique, rejoint ce constat. Henri Pirenne a de toute évidence contribué à créer une certaine Belgique. Mais il serait excessivement masochiste, comme on l’entend régulièrement, d’opposer cette artificialité avérée à la soi-disant éternité drapée de nécessité des nations millénaires qui nous entourent. Admettons : il n’y a pas – ou il n’y a plus – de nation belge. Pas, en tout cas, dans un sens proche du sentiment national répandu chez nos voisins. Mais au lieu de s’en désoler, il serait peut-être temps de voir le verre à moitié plein. La Belgique n’est pas une nation, mais elle n’est pas « rien » non plus. Et telle est, au fond, la bonne nouvelle.

Car la nation, ça prend peut-être les tripes dans une bonne mobilisation générale ou un match de coupe du monde, mais c’est en soi un projet vide – que cette nation s’appelle France, Belgique, Allemagne, Flandre ou Écosse. La nation, c’est le remède contemporain à la finitude : les hommes s’y réfugient pour penser la permanence alors qu’ils sont passagers, la force alors qu’ils sont fragiles. La nation est un antidépresseur collectif, qui nous fait oublier notre condition humaine. Si la Belgique est un objet insupportable aux nationalistes (ceux de l’intérieur la haïssent, ceux de l’extérieur la méprisent), c’est précisément pour cette raison : éloge de ce qui ne devrait pas être et qui est tout de même, elle nous rappelle notre fragilité et ose valoriser sa contingence comme marque de fabrique. C’est insupportable. Un nationaliste n’aime ni réfléchir, ni se remettre en cause. La nation, c’est l’identité donnée clef sur porte, gratuite. Au 21e siècle, elle ne vous demande que d’agiter des fanions, de claironner des hymnes et d’être fier de ce que vous êtes. La nation c’est l’identité facile, sans construction, sans échange.

En revanche, la communauté qu’est devenue la Belgique est d’une autre nature. C’est l’identité en construction, en bataille, en compromis. C’est la victoire du doute sur les vieilles certitudes. Du surréalisme sur la route droite. Et d’une évidence sur l’histoire : toutes les nations sont des accidents. Toutes sont nées par conquêtes, rapports de force, assimilations, hasard, coups du sort. Cela vaut pour la France éternelle, l’Empire britannique, le Japon du Soleil levant ou la Flandre d’Henri Conscience. La singularité de la Belgique n’est pas d’être un accident de l’histoire, mais d’être l’une des seules nations à le savoir. C’est pour cela que l’attachement des Belges à leur pays relève moins du patriotisme béat que de l’authentique tendresse.


La singularité
de la Belgique n’est pas d’être
un accident de
l’histoire, mais
d’être l’une
des seules
nations à le
savoir.


Les poussées nationalistes constituent le mal nécessaire de cette dialectique. Ne le répétez pas trop fort à un congrès de la N-VA, mais il n’y aurait pas eu de mouvement flamand sans la Belgique – car pour exister, il faut toujours un ressort contre lequel gagner sa « liberté ». Mais pour quel projet ? Le mouvement flamand ne résout pas ce problème : la nation est un moyen. Si elle devient une fin en soi, elle s’autodétruit. Le sens de la vie ce n’est pas de la passer à être flamand, wallon, javanais ou quoi que ce soit d’autre, mais simplement de la vivre. Il ne faut donc pas envier ceux qui ont comme ambition de vie d’atteindre la pureté d’un État, d’une langue, d’une culture. Ils sont infiniment à plaindre. Et ils ne voient pas la chance qui est la nôtre dans le concert des nations : celle d’être un pays qui, finalement, ne se prend pas pour davantage qu’un pays.

Dès lors, la politique belge ne ressemble en rien à ce qu’est la politique ailleurs. Normalement, la politique sert à modeler le réel. En Belgique, elle le sublime et en fait une œuvre d’art surréaliste. Le temps passé à faire fonctionner le pays est considérable, et épuise les bonnes volontés, bien plus durement que dans les autres pays. Le fédéralisme belge a consacré des entités régionales dotées de compétences plus ou moins exclusives. Poussés dans le dos, les francophones ont peu à peu accepté de transférer des compétences aux Régions et Communautés de manière de plus en plus massive. Quitte à rendre le pays lentement ingouvernable. Faites la liste : un gouvernement fédéral, entre cinq et huit gouvernements fédérés (selon que l’on compte ou non, à Bruxelles, les collèges de la Cocof, Cocom et de la VGC), sans compter les provinces, les communes ou les intercommunales.

Devant ces armées mexicaines de parlementaires et de ministres, qui drainent dans leur sillage cabinets, assistants parlementaires, administrations, organismes publics et autres affidés, l’opinion de bon ton du citoyen est le mépris envers une classe qu’il considère au pire corrompue, au mieux assise sur ses privilèges. C’est l’un des effets pervers de la complexification de la Belgique ; celle-ci apparaît de plus en plus comme un gigantesque système D où chacun se débrouille – d’autant que, vu la petite taille du pays, chacun a toujours bien un copain quelque part. Cela a des conséquences importantes jusque dans la mentalité du Belge ; puisque même les hauts dirigeants donnent l’impression de gérer à la débrouille – ne sont-ils pas surhommes, ces types capables de cumuler en une journée un mandat de ministre et de bourgmestre, ou de parlementaire et d’avocat – pourquoi ne prendrions-nous pas, nous aussi, nos distances avec la réalité ? La fraude fiscale et sociale, paraît-il sports nationaux, trouvent aussi leur légitimité psychologique dans l’impression que le pays n’est qu’un grand barnum devenu trop complexe pour se l’approprier. Face à un État gaspillant ses moyens, paradis fiscal pour les fortunes étrangères et enfer fiscal pour les travailleurs, la fraude est ressentie comme un refuge.

Et pourtant, ce jugement sur le politique est largement injuste. Il y a évidemment des cohortes de suiveurs, de suivants, d’ambitieux médiocres, de flatteurs vils et de cyniques absolus. Mais il y a aussi des idéalistes, des rêveurs, des pragmatiques, des progressistes, des réformateurs, des hommes et des femmes soucieux du bien public. Dans tous les partis. Ceux-là doivent nécessairement se durcir le cuir dans les rapports de force inhérents à la politique, tout en poursuivant des buts nobles. Ils consacrent une partie de leur vie à un métier ingrat, où les quelques pépites de reconnaissance et de gloire éphémère qu’ils rencontreront peut-être ne seront que rarement à la hauteur des sacrifices qu’ils auront consentis, ni à celle de la pile de cadavres qu’il leur aura fallu empiler pour se hisser jusqu’au sommet. Rien que pour cela, la classe politique mérite, sinon de la compassion, quelque indulgence.


La Constitution :
une vieille dame en perpétuel entretien