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Pétrole et violences au Congo-Brazzaville

De
253 pages
Ce livre rompt le silence pour dénoncer un sous développement des droits résultant de la collusion entre les intérêts de puissances économiques et de dirigeants politiques. Au Congo, le pétrole a bâillonné la démocratie. La société Elf, devenue Total, avec l'entier appui complice des autorités françaises, a manoeuvré en coulisse pour s'assurer la mise en place d'un pouvoir congolais aussi bienveillant que compromis, et le retour d'une dictature depuis 1997. L'auteur détaille les tenants et les aboutissants de ce drame franco-congolais.
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PREFACE


Les droits de l’Homme sont universels et indivisibles. Telle est
la belle théorie inscrite dans le marbre des conventions internatio-
nales et de la plupart des Constitutions nationales. La réalité est
hélas toute autre. Pour les peuples de nombreux pays, les notions
d’universalité et d’indivisibilité ne sont que des coquilles vides.
Tel est le cas du Congo-Brazzaville. Ni les droits civils et politi-
ques, ni les droits économiques, sociaux et culturels ne s’y trou-
vent respectés. Mais qui s’en soucie ? Ce « petit » pays d’Afrique
noire francophone, intégré dans le pré carré de la « Françafrique »,
n’est pas suffisamment important à l’échelle internationale pour
susciter une attention soutenue des nations, opinions publiques et
presses étrangères. Ainsi, la loi de l’omerta prévalant, les viola-
tions de tous les droits peuvent continuer de s’y poursuivre en tou-
te impunité.

L’un des premiers mérites du présent ouvrage est donc de rom-
pre le silence pour dénoncer un sous développement des droits ré-
sultant de la collusion entre les intérêts de puissances économiques
et de dirigeants politiques. Le pétrole a bâillonné la démocratie. La
société Elf, devenue Total, avec l’entier appui complice des autori-
tés françaises, a manœuvré en coulisse pour s’assurer la mise en
place d’un pouvoir congolais aussi bienveillant que compromis.
C’est ainsi que Sassou-Nguesso a été ramené et maintenu au pou-
voir au prix de guerres civiles, d’une tribalisation de la société
congolaise, de corruption et d’inégalités révoltantes, d’une absence
de liberté réelle pour tout opposant au régime. Le peuple congolais
ne tire pour sa part aucun bénéfice de l’immense richesse que
constitue l’or noir qui alimente en revanche les superprofits de la
société Total et les comptes en banque de quelques privilégiés du
pouvoir. La responsabilité de la multinationale pétrolière dans une
telle situation doit être particulièrement mise en exergue. Les con-
sommateurs d’essence et fuel des pays développés doivent savoir
5qu’ils utilisent une matière première dont l’extraction relève d’une
forme moderne de pillage.

Tout ce système conduisant à la négation des droits sociaux-
économiques et même du droit à la vie des citoyens du Congo-
Brazzaville repose par ailleurs sur l’impunité la plus totale. Une
illustration caricaturale en est donnée par l’affaire dite du Beach
de Brazzaville. Il s’agit des disparitions à grande échelle de réfu-
giés qui ont été exécutés au mois de mai 1999 à leur retour au pays
effectué sur la foi des garanties données par le président Sassou-
Nguesso lui-même. En l’absence de suite donnée sur place, une
plainte a été déposée en France et une information ouverte début
2002 au Tribunal de Grande Instance de Meaux. L’instruction a
permis de démontrer la responsabilité écrasante de plusieurs hauts
dignitaires du régime congolais, mais elle s’est heurtée à de nom-
breux obstacles tenant à l’ingérence constante du politique dans le
judiciaire, et un arrêt de la chambre d’Instruction de la Cour d’Ap-
pel de Paris en date du 22 novembre 2004 a annulé l’ensemble de
la procédure. Les autorités du Congo-Brazzaville ont parallèlement
de leur côté fini par organiser une mascarade de procès dont l’ob-
jectif était, d’une manière aussi paradoxale qu’inhabituelle, de fai-
re juger des accusés non pas pour les condamner, mais pour les ac-
quitter. Ce tour de prestidigitation a effectivement été réalisé à l’is-
sue d’audiences tenues en juillet et août 2005.

Le Congo–Brazzaville est pour le plus grand malheur de sa po-
pulation un pays symbole des dérives et injustices résultant de pra-
tiques néo-colonialistes dominées par l’argent roi. Au mépris de la
démocratie, du progrès et de la paix, un groupe pétrolier puissant a
imposé sa loi avec le bienveillant appui des dirigeants français qui,
sans rien ignorer des turpitudes du régime congolais, entretiennent
au plus haut niveau des relations privilégiées. Le président Chirac,
s’il tient de manière louable des propos édifiants sur la nécessité
de respecter les droits de l’Homme et les principes démocratiques,
n’hésite pas aussitôt, sans crainte de la contradiction, à s’afficher
en ami de Sassou-Nguesso, lequel représente en quelque sorte la
négation de ces mêmes valeurs. La France contribue ainsi à un pro-
cessus de détournement des richesses naturelles au détriment d’un
peuple congolais maintenu dans la misère et la soumission.
6
Il serait impardonnable de continuer à fermer les yeux, ainsi
qu’à demeurer passif devant les méfaits d’un système dont sont
victimes les citoyens du Congo-Brazzaville, et hélas de beaucoup
d’autres pays. Le présent livre, qui dissèque les conséquences
négatives des agissements néfastes d’Elf – Total comme du régime
de Sassou-Nguesso, doit inciter à une totale remise en cause de la
nature des relations politiques avec certains Etats d’Afrique. Sur-
tout, alors que progresse contre vents et marrées la justice univer-
selle, il faut revendiquer la fin de l’impunité pour que tous les res-
ponsables tels qu’ils soient, nationaux ou étrangers, des crimes
commis au Congo-Brazzaville soient poursuivis et jugés : aussi
bien en ce qui concerne les crimes de guerre et crimes contre l’hu-
manité, que les crimes et délits économiques. Un premier pas pour-
rait être accompli en ce sens avec la création d’une Commission
d’enquête internationale chargée de rassembler les éléments indis-
pensables à la détermination de la vérité, préalablement à l’œuvre
nécessaire de justice.

Patrick Baudouin
Avocat à la Cour
Président d’Honneur de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de
l’Homme (FIDH)
















7








































Introduction


Le pétrole est indiscutablement une ressource précieuse pour
tout pays producteur. Cependant, en Afrique, en l’absence de
transparence, son exploitation se révèle être un handicap majeur
pour la paix, la démocratie, la bonne gouvernance et le développe-
ment économique.
Dans les pays d’Afrique francophone, le pétrole est exploité
principalement par la puissante compagnie française Elf Aquitaine,
rebaptisée Total en 2003. Puissante, car son chiffre d’affaires, en
2002 par exemple, 67.262 milliards de FCFA, représente un mon-
tant 100 fois supérieur au budget du Congo-Brazzaville arrêté à
675,3 milliards de FCFA pour la même année ; 80% environ de
cette somme proviennent du pétrole, et constituent 94% des recet-
tes d’exportations (Sources : TotalFinaElf, FMI, BM, CIA World
Factbook 2002, Mission économique de Brazzaville).
Ainsi, forts de ce pouvoir, les cadres dirigeants d’Elf vont faire
régner la loi du plus fort dans l’ensemble des pays pétroliers, ex-
colonies françaises. Ils placent à leur tête des hommes dits forts,
qui s’installent en sélectionnant des hommes politiques de leur
choix, médiocres en général et astreints à la collaboration ; les au-
tres, les meilleurs, sont bien souvent bâillonnés, assassinés ou exi-
lés de force. Finalement, cette classe politique, que les Africains
n’ont pas souhaité, va les opprimer : violence politique, violations
des droits de l’Homme, détournements des recettes pétrolières, re-
cours au tribalisme pour s’assurer au moins du soutien ethno-ré-
gional et trucage d’élections tant leur impopularité est manifeste.


Au Congo-Brazzaville, la convention d’établissement d’Elf est
signée le 17 octobre 1968. Dès lors, les contradictions politiques
banales ailleurs prennent ici une tournure de plus en plus sanglan-
te, s’intensifiant à la mesure de découvertes de nouveaux puits de
pétrole. Le « coup d’Etat » devient un leitmotiv dans la vie politi-
que congolaise et le champ politique se militarise. En 1977, fait
9sans précédent, le pays voit deux de ses chefs d’Etat (l’ex et celui
en exercice) assassinés de sang-froid, et des civils innocents mas-
sacrés à grande échelle ; au passage, la peur et la méfiance ethni-
ques entre les Congolais sont sur-cultivées. Cette barbarie culmine
au cours des années 1990.
En effet, le discours de La Baule de Mitterrand aidant, les Con-
golais y voient le canal vers la liberté et la possibilité, enfin, de
prendre en main leur destin : ils obtiennent de la dictature, de hau-
te lutte, l’organisation d’une Conférence nationale souveraine en
1991. Celle-ci réclame, entre autres, l’audit des compagnies pétro-
lières exploitantes, notamment Elf Congo filiale d’Elf Aquitaine,
Agip filiale de l’Italien ENI et l’Américain Amoco…
Seulement, en réclamant l’audit d’Elf Congo, écueil, la Confé-
rence nationale souveraine ignore visiblement que cette filiale est
aussi impliquée dans le financement occulte d’hommes politiques
français, dans l’enrichissement illicite des cadres d’Elf et au sala-
riat fictif de leurs proches. En clair, Elf Congo ne serait donc pas
qu’une « petite filiale » d’Elf Aquitaine qui se bornerait à spolier
le Congo et à corrompre Denis Sassou-Nguesso, son président
(1979-1992). Son caractère « offshore » vise à mettre à l’abri de la
justice française les bénéficiaires français du système Elf. Partant,
cet audit constitue, pour ceux-ci, une terrible menace ; les cadres
dirigeants d’Elf Aquitaine n’y sont donc pas favorables, ainsi que
le président François Mitterrand : ni audit ni même privatisation
d’Elf (Cf. Interview de Mitterrand, TF1, 14 juillet 1993).

Pour faire obstacle à cet audit gênant pour les bénéficiaires du
système Elf, une conspiration contre la démocratie congolaise est
ourdie, dès la transition (1991-1992) sous André Milongo : l’audit
est ainsi saboté et une tentative de coup d’Etat échoue en janvier
1992 (Cf. Chap.2).
Elu démocratiquement en août 1992, le nouveau président, Pas-
cal Lissouba, ne revient pas sur l’audit saboté. Il opte pour l’amé-
lioration des revenus pétroliers futurs, grâce à une nouvelle politi-
que marquée entre autres par : un nouveau contrat dit de partage de
production, l’octroi de permis par appel d’offres, des négociations
pétrolières menées par les ministres concernés et non plus par le
seul président comme auparavant, des contrats publiés au Journal
officiel après délibération et adoption par le parlement et non plus
10 approuvés par ordonnances signées à la sauvette par le prési-
dent… Bref, l’inauguration de la transparence dans les affaires pé-
trolières. Les retombées de cette politique sont immédiates pour le
Congo : augmentation des recettes pétrolières et rétablissement des
grands équilibres économiques, selon le FMI (Cf. Délégitimation
et diabolisation du régime Lissouba, chap.5).
Mais là encore, les bénéficiaires privés du système Elf n’y trou-
vent pas leur compte, car le nouveau contrat dit de partage de pro-
duction institutionnalise les audits, et rend de fait difficile les dé-
tournements de fonds opérés aisément sous l’ancien contrat de
concession, réduisant mécaniquement leurs « gains » pécuniaires.
Trop c’est trop. Alors, ils décident d’interrompre carrément le
processus démocratique en cours, et de ramener au pouvoir l’ex-
président Sassou-Nguesso.
Dans cette optique, un pronunciamiento apparaît comme la seu-
le voie possible, car, déjà, en 1992, plusieurs tentatives d’Elf vi-
sant à lui attribuer « légalement » le pouvoir, directement ou indi-
rectement, avaient fait chou blanc : avec ses 16,9%, il fut démocra-
tiquement battu dès le premier tour, et l’alliance politique arran-
gée, pour co-gérer le pétrole avec le nouveau président Lissouba
échoua.

Avant de passer à l’action, une campagne de presse contre le
régime démocratique en place est orchestrée. Elle consiste à mettre
en avant, non leurs intérêts particuliers comme de réalité, mais leur
devoir de « défendre les intérêts hégémoniques de la France en
Afrique » contre les pétroliers américains « déloyaux » et leurs
« valets » congolais, en l’occurrence Lissouba et Milongo. Ces
derniers ont le tort de n’être pas arrivés au pouvoir par la seule vo-
lonté d’Elf, et de surgir-là comme, disons, un cheveu dans la soupe
du système Elf. L’information/désinformation est évidemment ici
une arme.
Le pouvoir démocratique est vivement reproché, pêle-mêle,
d’augmenter les taxes et redevances pétrolières, d’ouvrir le pays
aux compagnies américaines, etc. ; Affaires relevant pourtant de la
souveraineté nationale. Toutefois, nombreuses de ces compagnies
étaient depuis en possession de permis, notamment Getty oil et Ex-
xon (1977), Superior oil et City service (1979), Occidental petro-
leum Oxy et Amoco (1983), Conono et Nomeco (1986), et après le
11coup d’Etat d’octobre 1997, Murphy oil (2003). C’est dans cette
optique que l’accord avec l’Américain Oxy, dit Affaire Oxy, sera
monté en épingle comme prétexte par Elf, alors qu’il ne s’agit que
de vendre à celui-ci – même bradée – une partie de la part du brut
revenant au Congo.
Les intérêts de la France, son ravitaillement en pétrole, ont-ils
été remis en cause ? La réponse est : non, et rien ne le permet (Cf.
Rapport Mission parlementaire française, octobre 1999). Mais, le
système Elf va s’employer à laisser croire le contraire, tout en agi-
tant astucieusement l’épouvantail des Américains qui s’infiltre-
raient partout dans les ex-colonies françaises. Il est entendu qu’en
France, prétendre agir contre les Américains, permet de s’attirer
les bonnes grâces des élites politique, économique, voire intellec-
tuelle. Sauf qu’ici, aucune preuve tangible et vérifiable n’a jamais
pu confirmer le fait qu’Elf serait lésé au profit des pétroliers amé-
ricains. Pis, une certaine élite congolaise relayera cette campagne
d’Elf, ne sachant discerner entre une opposition légitime à Lissou-
ba et le devoir de tout patriote de défendre l’indépendance du pays
et la démocratie menacées par le système Elf et son valet local.

Toujours est-il que la campagne de presse fait mouche, et donc
« la défense des intérêts » dits de la France devient « d’utilité pu-
blique ». Dès lors, les réseaux Elf peuvent sans crainte apporter
leur soutien à Sassou-Nguesso : financement de milices privées et
de mercenaires, achat d’armes et appel en renfort aux pays voisins
(Cf. Chap.3 et 5).
Pendant ce temps, Sassou-Nguesso feint de participer au débat
démocratique en cours. Mais, pour justifier son futur coup de for-
ce, il adopte une posture de victime hyper-persécutée, fondée sur
des accusations contraires aux faits, des soupçons, des rumeurs et
des faux documents. Il est cru en France, logique, et par une certai-
ne opposition congolaise, aidé, il est vrai, par cette faiblesse con-
golaise qui consiste à croire, de bonne foi, sur parole, surtout lors-
qu’elle lui est favorable. Pourtant, ni lui, ni un membre de son par-
ti n’a été fait prisonnier politique, exilé de force ou tué en dehors
des périodes de guerre ou coups d’Etat manqués.
Bien au contraire, sa liberté de mouvement est telle qu’il va
tranquillement entasser, en plein Brazzaville et à Oyo, des armes
de guerre de tout calibre, et créer, dès septembre 1992 – en le
12 niant – la première milice privée du pays, les Cobras, qui, en 1997,
dépassent les 7000 éléments. Parallèlement, il participe au finance-
ment et à la formation de la milice privée de Bernard Kolélas, les
Ninjas, la première à s’illustrer, en juillet 1993. Puis, il va perpé-
trer plusieurs tentatives de coups d’Etat, dont deux muées en guer-
res, vite qualifiées d’ethnique… ethnique, l’autre épouvantail du
système Elf voué à susciter l’indifférence de la société civile
française à ces conflits « irrationnels entre sauvages africains ».
Bref, tellement libre, Sassou-Nguesso ne sera jamais inquiété : ni
arrêté ni jugé.
Toutes ces tentatives de putsch vont échouer, mais elles vont
engendrer, dans le feu des affrontements, d’autres milices : Zou-
lous, Requins, Faucons, etc. Toutes seront ensuite incorporées
dans l’armée, en vertu des accords de paix de 1995.
La quatrième tentative de putsch du 15 octobre 1997 sera toute-
fois la bonne. Elle aboutit à cause, notamment, du laxisme et de
l’imprévoyance du régime démocratique du président Lissouba,
mais aussi et surtout, grâce à une invasion du Congo par les ar-
mées angolaise et tchadienne et des mercenaires français, Hutus
rwandais, ex-Zaïrois, etc., au mépris des conventions internationa-
les ; Le Gabon y apportant un soutien logistique et diplomatique ;
L’Angola, le Tchad et le Gabon sont trois pays pétroliers voisins
où Elf exploite aussi du pétrole. Elf, pour sa part, se considère
presque comme neutre dans cette entreprise : Il nie catégorique-
ment, via une campagne de presse, avoir apporté une aide illicite
au rebelle Sassou-Nguesso, mais il « regrette » ouvertement d’a-
voir « financé » la guerre du pouvoir légal, légitime et démocrati-
que de Lissouba, en continuant à lui verser, pendant la guerre com-
me auparavant, les redevances fiscales dues à l’Etat congolais (Cf.
Les coulisses de la guerre…, chap.4).

Le 25 octobre 1997, l’ancien président, le général Sassou-
Nguesso s’autoproclame président pour la troisième fois, en cumu-
lant cette fois les fonctions de Premier ministre et de ministre de la
Défense du gouvernement nommé par lui-même, le 2 novembre
1997. Il confisque tous les pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire,
économique, médiatique, militaire, etc.), et il possède de fait le pé-
trole : 250 millions de dollars de recettes disparaissent annuelle-
ment, d’après le FMI et les chiffres du cabinet d’audit KPMG, via
13les 23 comptes bancaires ouverts à l’étranger par la Société natio-
nale des pétroles du Congo (SNPC) et ceux des multiples sociétés
privées occultes appartenant au clan présidentiel (Cf. Chap.6).
Ainsi, « armes à la main », il décide au coup par coup quel cito-
yen a le droit ou non de résider dans son propre pays, renouant
comme sous sa première présidence avec l’emprisonnement et
l’exil forcé d’opposants politiques. Il s’octroie le droit de vie et de
mort sur tout Congolais qui lui désobéit. C’est pourquoi des ré-
gions entières du Sud vont être méthodiquement « nettoyées », lo-
calité après localité, de porte en porte et pendant des mois, selon
exactement le même mode opératoire. Cette expédition punitive
occasionnera la disparition de villages, la destruction du patrimoi-
ne économique, 100.000 à 300.000 morts ou disparus, 800.000 dé-
placés et 30.000 réfugiés ou demandeurs d’asile, à la fin 2001
(United States committee for Refugees), et sera à l’origine d’une
émigration massive de plusieurs milliers de Congolais vers la
France, l’Afrique de l’Ouest…
En mars 2002, pour la première fois en 40 ans de vie politique,
il « gagne » enfin une élection présidentielle, mieux, au premier
tour, avec 89,41% des voix. Il faut dire qu’il l’a organisée tout seul
de bout en bout. Et, entre temps, il aura pris la précaution d’exclu-
re tous les candidats qui l’avaient battu en 1992. Ces pratiques pré-
sidentielles accélèrent brutalement la prostitution des mentalités :
non-respect des règles de vie commune voire même des traditions,
corruption sans gêne, cupidité, viol, etc.

Le présent ouvrage revisite ce drame. Il essaie d’apporter les
preuves de ces événements, selon un référentiel démocratique. Il
s’appuie sur des faits connus de tous – non des rumeurs –, des
aveux publics d’acteurs de la tragédie, des témoignages d’observa-
teurs crédibles (ONG, institutions internationales, etc.) et des dé-
couvertes au hasard des perquisitions des juges français et suisses
de l’Affaire Elf ; même si ces derniers n’ont pas pu directement
enquêter sur ses ramifications africaines (*), car selon ces juges :
« le ministre français de l'Economie a opposé le secret défense ; la
société Elf, soucieuse de ses intérêts, a refusé de coopérer dans ce
domaine et les trois principaux dirigeants concernés, à savoir MM.
Le Floch-Prigent, Tarallo et Sirven, ont, à des degrés divers, éludé
ces questions. Ces facteurs convergents ont constitué autant d'en-
14 traves à la manifestation de la vérité » (Affaire Elf, Ordonnance de
renvoi devant le tribunal de Paris, 2003, p.547).
La première partie de l’ouvrage analyse l’impact du système
Elf sur la démocratie et la paix en Afrique, sans insister spéciale-
ment sur les problèmes de gouvernance économique, faussés de
fait par le contexte particulier. La seconde partie présente un régi-
me africain, congolais en l’occurrence, installé avec le concours
d’Elf, et ses méfaits sur son propre peuple et son pays : guerres
contre les populations civiles, détournement des richesses nationa-
les, escamotage du processus de réconciliation, fraude électorale...

(*) Les rares enquêtes laborieusement diligentées, pour établir les responsabilités
de la compagnie Elf dans d’innombrables tragédies en Afrique, qu’elles soient
judiciaire, parlementaire ou sous forme d’audit, n’ont jamais abouti, au mieux,
elles ont accouché d’une souris. D’ailleurs, dans l’Affaire Elf, par exemple, la
juge Eva Joly, confirme bien n’avoir pas instruit la piste françafricaine : Faire
« tout cela depuis notre bureau ? [S’interroge-t-elle], ce n’était pas envisageable »
(Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre, Les Arènes, 2003, p.212).






















15



















































Première partie

IMPACT DU SYSTEME ELF
EN AFRIQUE FRANCOPHONE
(Coups d’Etat, détournement des revenus du pétrole, surendettement et pauvreté)




























































Chapitre 1



SYSTEME ELF EN AFRIQUE :
CONFUSION ENTRE INTERÊTS
PRIVES ET INTERETS D’ETATS

Le système Elf aux origines

La compagnie pétrolière « Elf [notamment son ancêtre Erap] a
été créée [en 1962] pour maintenir l’Algérie et les rois nègres dans
l’orbite française par le biais du pétrole. Avec les Algériens ça a
capoté. Avec les rois nègres, ça se poursuit » (Les Dossiers du Ca-
nard enchaîné, mars 1998), explique son PDG, Loïk Le Floch-Pri-
gent (1989-1993). Pas d’indépendance donc. Et d’ajouter, en ma-
tière de coups d’Etat et de guerres civiles, « il ne se passe rien dans
les pays pétroliers, en particulier en Afrique, dont l’origine ne soit
Elf… Le Congo [par exemple] est sous le contrôle d’Elf » (L’Ex-
press, 12 décembre 1996). Une évocation étayée par un exemple
concret : en 1992, en plein processus démocratique, « des gens
d’Elf voulaient porter au pouvoir, une nuit, le chef d’état-major, le
général Mokoko… Un avion de la compagnie s’apprêtait à se ren-
dre à Brazzaville avec une poignée de mercenaires à bord…[Et,
d’une manière générale], on a trouvé (…) des gens d’Elf dans des
opérations de pure barbouzerie ou dans des groupes aussi douteux
que ceux de Bob Denard… » (L. Le Floch-Prigent, Affaire Elf, Af-
faire d’Etat, Le cherche midi, 2001, p.73-76). Cet héritage colonial
français va plomber fortement le développement des pays franco-
phones, comparé à celui des pays anglophones (Cf. Le Figaro, 6
juillet 2005).

Pour éviter que cette inhumaine politique africaine de la Fran-
ce, sous-traitée par Elf, ne suscite une levée de boucliers anti-néo-
colonialiste dans la classe politique française, un système dit Elf
19est mis en place. Il consiste à distribuer des pots-de-vin à l’ensem-
ble des hommes politiques français, pour acheter leur silence, voi-
re leur complicité. Les dictateurs africains, placés au pouvoir pour
collaborer au système, perçoivent leurs pots-de-vin en particulier
par le biais d’un système dit « d’abonnements » (Cf. 1979 : le sys-
tème Elf s’implante véritablement au Congo, chap.1). C’est André
Antoine Charles Napoléon Tarallo (directeur Afrique d’Elf et pré-
sident d’Elf Gabon 1970-1997), entre autres, qui, avoue-t-il, « mè-
ne ces opérations de financement occultes dans une très grande
confidentialité » (Le Monde, 21 mars 2003). A partir de 1989, cette
compétence sera partagée avec Alfred Sirven, n°2 du groupe Elf
(1989-1993).
Tarallo et Sirven sont qualifiés de « répartiteurs » par les juges
de l’Affaire Elf qui affirment que, leurs « investigations menées
essentiellement en Suisse, mais aussi au Liechtenstein et à Jersey,
révèlent l'existence de comptes [occultes] utilisés par MM. Sirven
et Tarallo, lesquels sont abondamment approvisionnés par ses fi-
liales ou la société nationale Elf Aquitaine (SNEA), soit directe-
ment, soit par l'entremise d'intermédiaires » (Affaire Elf, Ordon-
nance de renvoi devant le tribunal de Paris, abrégé : ORTP, 2003,
p.547).

L’origine africaine des fonds alimentant le système Elf

L’argent qui irrigue le système Elf provient des manipulations fi-
nancières entre les filiales africaines d’Elf chargées de la produc-
tion (Elf Congo et Elf Gabon principalement), Elf Trading chargée
de la commercialisation du brut, les raffineries clients et les socié-
tés offshore. Parmi ces manipulations : la surestimation des coûts
de production ; la sous-facturation du baril du brut revenant à l’E-
tat africain mais commercialisé par Elf ; la sous-évaluation du dol-
lar ; la vente de cargaisons fantômes ; l’escroquerie ; les détourne-
ments de tout ou partie des commissions sur les prêts gagés, sur les
bonus versés à l’obtention des permis et sur les abonnements liés
aux ventes de pétrole ; etc. Voici révélés le détail de trois des nom-
breux mécanismes de détournements de fonds en vigueur :
- Premièrement, la sous-facturation par Elf du baril de pétrole
africain : D’après Tarallo, si le prix convenu du baril est de 20 dol-
lars, par exemple, Elf Trading n’acquitte que 19,6 dollars. Les 40
20 cents (environ 300 FCFA) alimentent alors les comptes occultes du
système Elf. Les automobilistes français finissent aussi, malgré
eux, par débourser 2 centimes (2 FCFA) de plus par litre d’essence
acheté à la pompe (Le Parisien, 11 juillet 2000 et 18 mai 2001 ou
L’Express, 8 août 2002). Il est entendu qu’Elf commercialise la
part congolaise de pétrole, sans le moindre contrôle – le chef de
l’Etat étant corrompu –, ensuite il reverse à l’Etat, selon son bon
vouloir, des miettes de redevance ; l’impôt sur les bénéfices est
toujours de zéro franc (Cf. 1979 : le système Elf s’implante vérita-
blement au Congo, chap.1).
- Deuxièmement, les rétro-commissions : Selon les juges de
l’Affaire Elf, « des intermédiaires acceptent ainsi de verser, en
connaissance de cause, des rétro-commissions à des dirigeants
d'Elf et d'alimenter la caisse noire qu'ils ont constituée. (…). [Par
exemple], dans l'Affaire Oxy, en 1993, M. Meyohas, M. Bider-
emann et M Richard vont participer, en connaissance de cause, à la
mise en place d'un circuit opaque pour le versement d'une commis-
sion ayant partiellement alimenté les comptes [occultes] utilisés
par MM. Sirven et Tarallo » (Affaire Elf, ORTP, 2003, p.547). A
leur insu donc, les autorités congolaises alimentent la caisse noire
d’Elf, via des intermédiaires qu’elles n’ont jamais vus : la dette de
200 millions de dollars a pourtant été négociée directement avec
Isoard et Vermeulen d’Elf ; in fine, le Congo rembourserait trois
fois la somme initiale empruntée [?] (lire aussi, Acte III : Elf s’im-
misce dans l’Affaire Oxy, chap.1).
- Troisièmement, l’escroquerie : « On crée des sociétés à l’in-
térieur des pays [explique Le Floch-Prigent]. Ces sociétés sont par-
tenaires des pétroliers. Par conséquent, elles reçoivent de l’argent
d’Elf correspondant à un travail qu’elles ne font pas. L’argent peut
alors s’évaporer », vers la caisse noire du système Elf. L’argent
versé par Elf à ces sociétés partenaires est soit subtilisé aux provi-
sions mises en commun et destinées aux projets d’investissements
dans le pays (PID ou Travaux d’abandon des sites), soit constitue
une dette gagée sur le pétrole pour l’Etat africain pour des travaux
non-réalisés ; au Congo, l’entreprise de travaux publics Antoine
Tabet est souvent citée… Subitement, comme pour atténuer le
choc induit par cette révélation choquante, sans qu’on le lui de-
mande, Le Floch-Prigent ajoute, une rengaine : « ne croyez pas que
les Américains nous attendent pour avoir des méthodes très tor-
21dues pour faire pire que nous » (M6, Capital, 2 décembre 2001).
Américains, Américains…, l’épouvantail commode.
Nous reviendrons plus loin sur d’autres « méthodes tordues »
de ce type, qui spolient directement les Etats africains, principale-
ment le Congo et le Gabon, deux pays abondamment cités lors du
procès Elf en 2003. Ce n’est pas un hasard, car ces deux pays sont
les seuls de la zone à maintenir en vigueur – le Congo jusqu’en
1994 – le contrat dit de concession qui, en soi, facilite les malver-
sations financières. C’est aussi pourquoi, en 1994, Elf Congo et
Elf Gabon seront les seules filiales d’Elf à ne pas être privatisées
immédiatement, alors qu’intervenait la privatisation de l’ensemble
du Groupe Elf Aquitaine : ce n’est certainement pas pour garantir
l’approvisionnement de la France en pétrole…

Le rôle de tiroir-caisse du système Elf est assuré par les comp-
tes occultes utilisés par Tarallo et Sirven, par Ruvinion, la banque
suisse d’Elf, et par la FIBA (French Intercontinental Bank), une
sorte de club privé franco-africain. La FIBA, qui possède de très
actives filiales au Congo et au Gabon, fut fondée en 1975 par Bon-
go qui, avec ses proches, détiennent 51% du capital. Elle est, mal-
gré tout, contrôlée par Elf, car le Trésor français a étrangement im-
posé un vote double pour les actionnaires européens.
Pour le système Elf, ces banques-ci sont parfaitement adaptées
pour le blanchiment et le transfert de fonds obscurs, sous forme de
valises souvent, vers leurs bénéficiaires français, congolais et ga-
bonais notamment. C’est pourquoi, à la suite d’une perquisition de
la FIBA à Paris, le 7 mars 2000, les juges françaises, Eva Joly et
Laurence Vichnievsky, découvrent des preuves de blanchiment
d’argent. Et, comme par hasard, la FIBA est « cambriolée » dans la
ernuit du 9 au 10 mars 2000, avant sa liquidation amiable le 1 juin
2000. Comment donc comprendre la liquidation d’une banque
qu’Elf utilise pour payer les Etats pétroliers du Golfe de Guinée
notamment, alors qu’elle n’a pas fait faillite ? Pourquoi le gouver-
nement Sassou II (1997 à ce jour) a-t-il comptabilisé les comptes
bancaires FIBA de l’Etat congolais en pertes et profits ? (Rapport
d’audit KPMG, 31 mars 2005, p.13, annexe 1).



22 Les principaux bénéficiaires du système Elf

Entre autres bénéficiaires directs du système Elf, citons les
intermédiaires de négociation en tout genre et les proches d’hom-
mes politiques français ou africains salariés fictifs d’Elf, telle
Edith Sassou-Nguesso, citée par Le Nouvel observateur du 25 mars
1999. Mais surtout, il y a :
- Les candidats aux élections françaises. Par exemple, à la
présidentielle de 1965, précise Laurence Soudet, chargée de mis-
sion de Mitterrand à l’Elysée (1981-1995), « le secrétaire général
d’Elf m’a donné une enveloppe (…). Il m’a même montré, vous
voyez ça, c’est pour les deux autres candidats [Charles De Gaulle
et Jean Lecanuet]… Les enveloppes étaient alors beaucoup plus
conséquentes… Pour les législatives, c’était des enveloppes nomi-
natives… Je suis retournée pour la campagne de 1974, c’était à
peu près le même topo… » (France 2, 31 mai 2001). Ces révéla-
tions sont confirmées par Le Floch-Prigent, sur M6 le 2 décembre
2001, qui apporte en outre la précision suivante : « Elf détenait une
caisse noire pour des interventions politiques » (Reuters, 2 avril
2003). Pour sa part, Pierre Marion, directeur des services secrets
DGSE (1981-1983), se dit interloqué de constater que : « Omar
Bongo [comme Sassou-Nguesso] achète à tout va, participe à tout
va aux campagnes électorales, au soutien de certains candidats »
(France 2, 31 mai 2001). En fait, précise Le Floch-Prigent, même
« si un homme politique français est financé par Bongo, c’est tou-
jours l’argent d’Elf… L’argent d’Elf (subtilisé aux filiales africai-
nes, nda) va en Afrique et revient en France » (Le Monde, 2 avril
2003). Ce dernier circuit s’inspire de celui suivi par l’aide françai-
se accordée à l’Afrique : L’argent sort officiellement des caisses
de l’Etat français, va en Afrique, puis le dictateur africain le rétro-
cède en sous-main aux hommes politiques français, en espèces ou
via une foule d’associations « culturelles » ou politiques « à voca-
tion africaine ». Parmi elles, le Club 89, une association proche de
Jacques Chirac et dirigée par Jacques Toubon, dont le délégué
eAfrique – M Robert Bourgi – aurait été interpellé à l’aéroport de
Roissy, en provenance d’Afrique, avec une valise pourvue d’une
importante somme d’argent liquide (Le Monde, 9 décembre 1998 ;
Télé M6, Capital, 2 décembre 2001) : La générosité collective des
23Français est là détournée par la françafrique ; c’est l’aspect occul-
te, illégal et immoral des relations franco-africaines.
- Ensuite, « dans l’ensemble des pays pétroliers, [confirme Le
Floch-Prigent], le chef de l’Etat ou le roi est le bénéficiaire du pé-
trole de son pays ; s’il n’y a jamais eu les noms du président Bon-
go, Sassou ou Biya sur les papiers, les sommes versées bénéficient
à ceux qu’ils nous désignent » (Le Monde, 15 avril 2003).
- Enfin, les cadres d’Elf ne s’oublient pas. Entre 1989 et 1993,
par exemple, ils vont détourner aux filiales africaines et à la mai-
son mère 305 millions d’euros (200 milliards de FCFA) – soit la
moitié du bénéfice annuel de la firme –, dont 173 millions d’€ par
le seul Alfred Sirven, le directeur des Affaires générales ou n°2 du
groupe. Et « oui, [avoue ce dernier], une partie des fonds d’Elf,
j’en ai profité… » (Le Monde, 21 mars 2003) ; Le Floch-Prigent
poursuit, « j’ai utilisé la carte American Express d’Elf pour mes
dépenses personnelles… j’ai bénéficié indirectement (disons direc-
tement) de certains règlements en ma faveur… » (Le Monde, 15 et
18 avril 2003). Ce, après avoir longtemps nié devant les juges
d’instruction et le tribunal.

Quelques bénéficiaires du système Elf traînés en justice

Ces aveux exceptionnels et inespérés de Le Floch-Prigent et
Sirven n’interviendront que onze années plus tard. En effet, en
1992, l’audit d’Elf Congo, réclamé par la Conférence nationale
congolaise, avait été saboté par les cadres dirigeants d’Elf : il au-
rait conduit à ces mêmes révélations-ci, et aurait en outre dévoilé
au grand public les noms d’hommes politiques français et congo-
lais bénéficiaires des détournements de fonds opérés par les cadres
d’Elf.
Mais, peu importe, l’heure est néanmoins venue de rendre des
comptes devant la justice française. Pour alléger la procédure, le
tribunal ne poursuit que les cadres d’Elf ayant détourné, à leur pro-
fit, plus de 150.000 euros (100 millions de FCFA). Pas moins. Ces
cadres tenteront d’échapper à la justice, d’abord par la dénégation,
ensuite par la menace contre les juges d’instruction et des témoins,
et enfin en alléguant une appartenance africaine de leurs comptes
offshore, qui plus est, en usant de faux documents prétendument
24 signés par lesdits dirigeants africains. Voici deux exemples propre-
ment congolais :
- Premier exemple (Affaire Elf, ORTP, 2003, p.547-553) : Al-
fred Sirven soutient que ses comptes suisses (Minéral, Prome, Vé-
gétal, Lille, Langouste, comptes UBP et RNB) appartiennent au
président Pascal Lissouba (1992-1997) et au ministre de l’Econo-
mie et des Finances N’Guila Moungounga-Nkombo (1993-1997),
ses « mandants », qui démentent. Sauf que, son épouse bénéficie
d’une procuration sur ces comptes suisses, qui alimentent in fine
des comptes du Liechtenstein, dont ses filles apparaissent comme
bénéficiaires. En outre, de très importantes dépenses y sont enga-
gées par Sirven depuis 1990, pour son propre bénéfice et de celui
de certains dirigeants d’Elf : pour lui-même, achat d’une villa à
Ibiza pour 1,7 million d’euros (1,1 milliard de FCFA), des bijoux
pour 6,4 millions d’€ (4,2 milliards de FCFA), des antiquités pour
12 millions d’€ (7,9 mFA), etc. ; pour Le Floch-Pri-
gent, achat de l’appartement de la rue de la Faisanderie, règlement
du gardien de sa résidence secondaire aux Genettes, règlement
d'une pension alimentaire mensuelle de 15.250 € (10 millions de
FCFA) à son ex-épouse qui bénéficie en outre d’un appartement en
location à Paris, d’un appartement en pleine propriété à Londres,
etc. ; et pour le compte des tiers, livraison à Paris de 37 millions
d’€ en espèces (24 milliards de FCFA), sur un montant total des
retraits d’espèces de 49,5 millions d’€ (32 milliards de FCFA). A
qui précisément a bénéficié cet argent liquide ? Aux hommes poli-
tiques ? Réponse de Sirven : « j'ai effectué des paiements en liqui-
de. Je n'en dirai pas plus ». Point. Ces dépenses effectuées sur les
comptes Sirven n’ont aucun objet pour Lissouba, Moungounga-
Nkombo ou le Congo. Mais, malgré tout, le 30 octobre 1997, alors
que, Sirven est en fuite, ses avoirs sont gelés et le président Lis-
souba vient d’être renversé par Sassou-Nguesso, un avocat suisse
d’Elf va fournir au magistrat instructeur genevois de fausses attes-
tations signées de Moungounga-Nkombo, datées du 10 octobre
1996 et du 4 juillet 1997, certifiant que ses comptes avaient été ou-
verts pour la République du Congo.
Moungounga a été abusé, selon les juges : « le même avocat
suisse, censé représenter Elf, lui avait fait signer ces documents
afin de faciliter le regroupement de comptes anciens, utilisés par la
République du Congo, sans que cette démarche ne fût liée avec les
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