Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient

De
Publié par

Pierre Mendès France aura multiplié tout au long de sa vie les interventions pour promouvoir la paix au Proche-Orient. Populaire en Israël, il était aussi considéré comme une autorité morale dans le monde arabe. Réalisés à partir d'archives et d'entretiens avec différentes personnalités parmi lesquelles Jean Daniel, Jean Lacouture, Stéphane Hessel et Georges Kiejman, ce livre nous fait découvrir une facette méconnue de l'engagement politique de Pierre Mendès France.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
Lecture(s) : 161
EAN13 : 9782296218826
Nombre de pages : 241
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient

i!J L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com harmattan I@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07694-5 EAN : 9782296076945

Jérémy SEBBANE

Pierre Mendès France

et la question du Proche-Orient
(1940-1982)

L' Harmattan

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Rita CHEMAL Y, Le Printemps 2005 au Liban, 2009. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d'influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009. May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L'action de Fayçal Husseini, 2009. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008. Michel CARLIER, Irak. Le mensonge, 2008. Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide spirituel chUte, 2008. Mehdi DADSETAN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant des Mollahs: la République islamique et la société iranienne, 2008.
Chanfi AHMED, Les conversions à l'islam fondamentaliste en Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya, 2008. Refaat EL-SAlO, La pensée des Lumières en Égypte, 2008. El Hassane MAGHFOUR, Hydropolitique et droit international au Proche-Orient, 2008. Sepideh FARKHONDEH, Société civile en Iran. Mythes et réalités, 2008. Sébastien BüUSSOIS, Israël confronté à son passé, 2007. Ariel FRANÇAIS, Islam radical et nouvel ordre impérial, 2007. Khalil AL-JAMMAL, L'Administration de l'Enseignement Public au Liban, 2007. Dr. Moustapha AL FEQI, Les Coptes en politique égyptienne. Le rôle de Makram Ebeid dans le Mouvement National, 2007. Mohamed Anouar MOGHIRA, Moustapha KAMEL l'égyptien. L 'homme et l'œuvre, 2007. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Palestine, la dépossession d'un territoire, 2007. Benjamin MORIAMÉ, La Palestine dans l'étau israélien, 2006.

Introduction
« Je ne sais pas si la paix est possible pour des siècles (... ) Mais notre responsabilité ne s'étend pas sur des siècles. Nous travaillons, disons, pour notre génération et pour la suivante, peut être un peu plus, si nous sommes très ambitieux. Si nous pouvons apaiser le Moyen-Orient pour cinquante ans, ou même trente ans, nous aurons fait notre devoir et il appartiendra à nos enfants d'œuvrer à leur tour, pour cinquante ans ou pour trente ans. Ainsi, pourront se consolider et se perfectionner des situations qui sont aujourd'hui très fluides, très contestées et pleines de dangers. Les atténuer, ajourner les conflits, habituer les peuples à les traiter par le dialogue et le compromis, au lieu de brandir les armes et de mêler des tiers à leurs affaires, voilà notre mission. Elle est limitée et modeste,

elle est, par sa nature et sa portée, à l'échelle humaine» 1.
Cette mission dont parle Pierre Mendès France, c'est celle à laquelle il s'est consacré tout au long de son existence et
l

conversations avec Jean Bothorel, Paris, Fayard, 2èmeédition, 2007, p 261.

MENDESFRANCE,Pierre. Choisir,une certaine idée de la gauche,

en particulier au cours des dernières années de sa vie. Parlementaire isolé lors de l'intervention de Suez à laquelle il s'oppose en 1956, médiateur lors de rencontres qu'il organise à son domicile entre progressistes arabes et israéliens en 1976 ou encore invité du Président égyptien Sadate quand celui-ci se rend à Jérusalem en 1977, Pierre Mendès France, ami des Israéliens et respecté dans le monde arabe aura multiplié tout au long de sa carrière politique les interventions et les initiatives pour promouvoir sa conception de la paix au Proche-Orient. En effet, si dans les travaux qui lui ont été consacrés, on retient habituellement de la carrière politique de Pierre Mendès France son court passage à la Présidence du Conseil du 18 juin 1954 au 5 février 1955 où il réussit notamment à mettre fin avec la signature des Accords de Genève à la crise indochinoise et engagea des pourparlers qui préparèrent à l'indépendance de la Tunisie, bien peu évoquent le «dernier Mendès France» qui ne cessa de pousser les Palestiniens et les dirigeants du monde arabe à reconnaître Israël et les Israéliens à accepter l'autodétermination du peuple palestinien. Certes, le rapport à Israël de Pierre Mendès France est quelque fois évoqué quand on traite du judaïsme de l'ancien Président du Conseil. Pierre Mendès n'a, il est vrai, jamais rejeté son appartenance au monde juif, en grande partie parce qu'il fut sans cesse tout au long de sa carrière politique la victime de campagnes antisémites menées par ses adversaires. Si avant 1940, Pierre MendèsFrance ne joue pas ce qu'on pourrait appeler un rôle politique de premier plan, il est cependant un des symboles de 1'« anti- France» et il est connu dans une fraction de l'opinion française surtout parce qu'il symbolise cette fusion supposée du judaïsme et de la République. Durant l'Occupation, c'est lui qui est choisi pour incarner I'homme politique juif dans la célèbre exposition «Le Juif et la France». A cause de la deuxième partie de son nom qui semblait une usurpation à 8

tous les tenants de la théorie du «Juif errant», il fut un bouc émissaire emblématique. Mais s'il est possible de penser que son engagement et son action pour favoriser le dialogue israélo-palestinien ait un lien avec son intérêt pour ses origines et son combat permanent contre l'antisémitisme dont il était victime, cette explication n'est en rien suffisante et peut même être prétexte à confusion. En effet, si sa connaissance de l'Histoire juive pouvait l'aider à ressentir avec une acuité particulière la spécificité de l'existence israélienne, Pierre Mendès France n'a jamais voulu s'exprimer quand il prenait la parole sur le Proche-Orient « en tant que juif» mais ne l'a jamais fait qu'en tant que «français» ou parfois «homme de gauche». Populaire en Israël, Pierre Mendès France était aussi considéré, en grande partie à cause de son action pour l'indépendance de la Tunisie et pour ses prises de position hostiles à la politique française en Algérie dans les années 1950 comme une autorité morale dans le monde arabe. De fait, Pierre Mendès France était respecté des Arabes comme des Israéliens et, comme il l'a répété de nombreuses fois, n'a jamais soutenu, malgré sa sympathie évidente pour l'Etat hébreu, de façon inconditionnelle la politique israélienne. Sensible à la création de l'Etat d'Israël, Pierre Mendès France défendra toute sa vie la légitimité de l'Etat hébreu et n'acceptera jamais que l'on remette en cause son droit à l'existence. Admirateur et ami de dirigeants travaillistes comme David Ben Gourion, Golda Meir ou Shimon Pérès avec lequel il entretiendra une correspondance jusqu'à sa disparition, Pierre Mendès France marqua tout au long de sa carrière politique son admiration pour les politiques économiques, agricoles, éducatives et culturelles menées par Israël. Président du Conseil, il contribua au renforcement de la coopération franco-israélienne secrète dans le domaine nucléaire puis, dans l'opposition, ne cessera de dénoncer, notamment lors du déclenchement de la guerre des Six Jours de 1967 et du Kippour en 1973, le 9

déséquilibre de la politique gaulliste au Proche-Orient marquée, selon lui, par une hostilité permanente à Israël. Mais ce soutien à Israël était conditionné à la recherche de paix de ses dirigeants et loin d'être ininterrompu. En 1956, il se démarque de la quasi-totalité des parlementaires français non communistes en s'opposant farouchement à l'intervention de Suez. Suite à la Guerre des Six Jours, il adresse un message au général Moshé Dayan l'appelant à aller avec générosité vers les vaincus en leur proposant un plan de paix acceptable. De fait, jusqu'à sa mort, Pierre Mendès France ne cessa de faire pression sur les dirigeants israéliens pour qu'ils prennent des initiatives audacieuses afin de favoriser un règlement pacifique au conflit du Proche-Orient. Opposé à l'intervention de l'armée israélienne au Liban en 1982 et convaincu de la nécessité de la création d'un Etat palestinien et de l'autodétermination de son peuple, Pierre Mendès France fit donc plutôt preuve d'impartialité entre les parties. C'est probablement ce qui lui permit d'être reconnu par ses hôtes palestiniens et israéliens comme un médiateur acceptable quand il les reçut à Montfrin et à Paris pour abriter ce qui constitua les premières discussions secrètes entre progressistes des deux camps. C'est aussi ce qui lui permit d'être le témoin privilégié de la visite du Président égyptien Sadate (ou même inspirateur de l'idée de cette visite selon les sources) qu'il rencontra à Jérusalem aux côtés du Premier Ministre israélien Menahem Begin lorsqu'il se rendit en Israël. Quelle vision Pierre Mendès France avait- il du conflit du Proche-Orient? Quel rapport l'ancien Président du Conseil avait il avec Israël et avec la cause palestinienne? De quelle manière l'évolution de la situation au ProcheOrient a conduit Pierre Mendès France à modifier sa pensée sur le rôle que devait jouer les grandes puissances? Quelles solutions préconisait-il pour établir la confiance entre les différentes parties engagées dans les différents conflits successifs au Proche-Orient? Comment Pierre 10

Mendès France est-il passé d'observateur de la situation proche-orientale à acteur dans la recherche effective de la paix en organisant des conversations secrètes entre progressistes des deux côtés? Quel rôle Pierre Mendès France a-t-il joué dans la décision du Président Sadate de se rendre à Jérusalem? Comment, lui qui manifesta à plusieurs reprises sa méfiance vis-à-vis de Yasser Arafat, finit-il par défendre l'idée que l'OLP était devenu un interlocuteur valable pour les Israéliens? Quelle image avait-il des dirigeants israéliens et arabes qui se sont succédés de 1948 à 1982? De quelle manière Pierre Mendès France choisit-il d'exprimer son opposition à la politique proche-orientale de la France qu'il accusa d'être mercantile et systématiquement hostile à Israël sous les présidences de Charles de Gaulle, Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing? Pour répondre à toutes ces questions, l'utilisation de sources de provenances diverses était nécessaire. Parce qu'il s'agit probablement de la meilleure manière d'être fidèle à la pensée de Pierre Mendès France, nous nous appuierons essentiellement sur ce qu'il a lui-même écrit et dit. Nous étudierons ainsi particulièrement, grâce aux archives de l'Institut Pierre Mendès France, sa correspondance qui contient notamment de nombreux courriers qu'il a rédigé pour répondre à des anonymes lui ayant écrit pour approuver ou critiquer ses positions sur le conflit du Proche-Orient. Il est aussi particulièrement intéressant de consulter la correspondance de Pierre Mendès France avec Shimon Pérès pour voir la façon dont l'amitié de Pierre Mendès France vis-à-vis d'Israël ne l'a jamais empêché de formuler de très sévères critiques visà-vis de ses dirigeants. Nous nous appuierons également sur les articles et déclarations que Pierre Mendès France a pu signer ou faire dans la presse et bien entendu sur ses Œuvres complètes réunies par François Stasse qui contiennent les ouvrages de l'ancien Président du Conseil et une large part de ses écrits et interventions publiques. Il 11

fut aussi très utile de consulter ses réponses concernant le Proche-Orient dans ses entretiens avec Jean Bothorel réunis dans l'ouvrage Choisir, une certaine idée de la gauche2. Une précision sémantique s'impose cependant quand on lit Pierre Mendès France. Jamais, Pierre Mendès France n'a défini les limites de ce qu'il appelle le «Moyen-Orient» ou le «Proche-Orient» mais il est évident que sous sa plume le terme «Moyen-Orient» comprend Israël et ses
VOISInS.

Parmi la très fournie bibliographie consacrée à Pierre Mendès France, deux biographies ont pu être particulièrement éclairantes pour nous aider à retracer ses analyses et interventions successives sur la question du Proche-Orient, celle de Jean Lacouture publiée en 198e et celle, très récente, d'Eric Roussel publiée en 200't qui toutes deux s'intitulent Pierre Mendès France. Deux ouvrages collectifs consacrés à Pierre Mendès France ont été aussi très utiles pour traiter de son engagement pour la paix au Proche-Orient. Le premier, Pierre Mendès France, la morale en politiqueS publié en 1990 et tiré d'un colloque organisé par le Cercle Bernard Lazare de Grenoble en 1989 contient quelques témoignages intéressants comme celui de la veuve de Pierre Mendès France, Marie-Claire, qui s'engagea elle
2

MENDES FRANCE, Pierre. Choisir, une certaine idée de la gauche, conversations avec Jean Bothorel, Paris, Fayard, 2èmeédition, 2007. 3 4 5 LACOUTURE, Jean. Pierre Mendès France, Seuil, Paris, 1981. ROUSSEL, Eric. Pierre Mendès France, Paris, Gallimard, 2007.

CHÊNE Janine, ABERDAM Edith, MORSEL Henri. Pierre Mendès France, la morale en politique, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1990.

12

aussi beaucoup, en particulier après la mort de son époux, pour promouvoir une solution pacifique au Proche-Orient et surtout celui de Lova Eliav, député israélien de gauche qui participa à Paris et à Montfrin aux discussions secrètes organisées par l'ancien Président du Conseil entre progressistes palestiniens et israéliens. Le second, Pierre Mendès France et le rôle de la France dans le monde, également issu d'un colloque, cette fois organisé par l'Institut Pierre Mendès France le 10 et le Il janvier 1991 contient un chapitre entier consacré au Proche-Orient avec des contributions d'historiens et professeurs reconnus comme Robert Franck ou Jacques Thobie. Enfin, les entretiens qu'ont bien voulu nous accorder ses amis l'avocat Georges Kiejman, son biographe Jean Lacouture, le journaliste Jean Daniel, Daniel Rachline du Centre International pour la Paix au Proche-Orient, l'ambassadeur de France Stéphane Hessel ont contribué à nourrir notre réflexion et à répondre au moins partiellement à toutes ces problématiques. Nous étudierons dans un premiers temps le soutien très marqué de Pierre Mendès France à Israël durant les premières années de l'Etat hébreu et la Guerre des Six Jours où il exprime clairement son désaccord avec l'attitude du Général de Gaulle mais verrons que ce soutien était loin d'être inconditionnel en nous appuyant sur le refus de l'ancien Président du Conseil de soutenir l'expédition de Suez. Nous montrerons ensuite comment son intérêt pour la question du Proche-Orient l'a poussé à agir concrètement pour rapprocher les deux parties en insistant sur les pressions qu'il n'a cessé d'exercer sur les dirigeants israéliens pour les inciter à reconnaître les droits des Palestiniens et sur les rencontres secrètes qu'il a organisé et dont il fut le médiateur entre progressistes israéliens et palestiniens. Enfin, nous nous attarderons sur la déception de Pierre Mendès France qui, après la visite historique du Président égyptien Sadate dont il fut le témoin, nourrissait l'espoir d'un règlement du conflit avec 13

la possibilité pour les Palestiniens d'avoir un Etat et pour les Israéliens d'être reconnus par leurs voisins mais qui disparut quelques mois après le déclenchement de la Guerre du Liban qu'il dénonça avec la plus grande fermeté en voyant les perspectives de paix dans la région s'éloigner de plus en plus.

14

PREMIERE PARTIE 1940-1967 : Un ami vigilant et critique d'Israël

Chapitre premier: Un soutien actif du nouvel Etat d'Israël
C'est durant la deuxième guerre mondiale que Pierre Mendès France va avoir son premier contact avec le Proche-Orient. Officier d'aviation, il séjourne, en effet, pendant sept mois en Syrie et au Liban, de septembre 1939 à avril 1940. Durant cette période, il effectue aussi une visite au Caire pendant une permission et fait ainsi la connaissance de sa belle-famille. Par la même occasion, il visite la Palestine et semble particulièrement impressionné par les nouvelles exploitations agricoles juives et en particulier par les orangeraies de Jaffa. Il dira à Jean Lacouture avoir ressenti une « certaine fierté» en observant le travail remarquable
6 La première épouse de Pierre Mendès France, Lily Cicurel est une juive d'origine égyptienne.

des pionniers juifs7. En Syrie, où il croit encore à l'hypothèse d'un conflit assez long, Mendès France vit dans une atmosphère bien différente de celle de la France, endormie derrière la ligne Maginot, dans l'attente d'une attaque qui, curieusement, ne se produit pas. Un nombre assez important d'hommes politiques français de l'époque sont passés par le Proche-Orient à des titres divers, mais le séjour prolongé de Pierre Mendès France constitue en tout état de cause une prise de contact non négligeable. En 1947, partisan d'un foyer national juif, il adhère à la Ligue française pour la Palestine libre8 animée par des militants sionistes proches de Menahem Begin. Créée en décembre 1946, cette organisation rassemblait, en dehors des partis, les partisans disparates d'un Etat juif en Palestine. Elle participait à la création d'un climat de sympathie au sein de l'opinion publique française pour la cause sioniste et réussit à rallier un très grand nombre d'intellectuels de tous bords dont Jean Paul Sartre. Dans La Riposte, le journal de la Ligue, Pierre Mendès France côtoyait ainsi les noms de Léon Jouhaux, ancien secrétaire général de la CGT, Simone de Beauvoir, Raymond Aron, Jules Romains, Paul Claudel ou du gaulliste Jacques Soustelle. De ce fait, il accueillit, naturellement, avec joie la création de l'Etat d'Israëe. Pour Pierre Mendès-France, l'existence de l'Etat hébreu est légitime à la fois sur le plan moral et sur le plan juridique. Les persécutions séculaires dont ont été victimes les Juifs dispersés au cours de I'Histoire et qui
7

LACOUTURE, Jean. Pierre Mendès France, Seuil, Paris, 1981, p. 109

8LAZAR, David. L'opinion publique française et la création de l'Etat d'Israël (1945-1949), Calmann-Lévy, Paris, 1971 p.128 9LACOUTURE, Jean. Pierre Mendès France, Seuil, Paris, 1981, p. 504

18

ont culminé durant la seconde guerre mondiale avec l'extennination de près de six millions d'entre eux durant la Shoah justifiaient complètement, de son point de vue, la constitution d'un Etat où les Juifs pouvaient sauvegarder à la fois leur liberté et leur dignité. Ils avaient, pour lui, comme n'importe quelle autre nation, le droit d'avoir leur propre pays, d'établir un Etat. D'autre part, la décision par l'ONU du partage de la Palestine, en 1947, fondait l'existence juridique de l'Etat proclamé en mai 1948, et sa reconnaissance internationale. Pour Pierre Mendès France, fervent défenseur de la loi et d'un ordre international fondé sur la communauté des nations, la décision des Nations unies constituait un évènement décisif en ce qu'il établissait la légalité morale et politique de l'existence d'Israël. En 1948, année de la création de l'Etat d'Israël donc, Mendès France rencontre Albert Cohen, qu'il a déjà vu en 1939, en tant que représentant personnel à Paris du président de l'Organisation Sioniste Mondiale, Haïm Weizmann !o. Le 28 juillet 1948, ce dernier vient d'être élu premier président de l'Etat d'Israël et se repose en Suisse avant de prendre ses fonctions. Albert Cohen lui écrit: «J'ai eu une longue conversation hier sur la situation en Palestine et sur le problème juif avec M. Mendès France qui est, comme vous le savez, un des hommes politiques importants de la IVème République. Il a été ministre à plusieurs reprises. Il est actuellement chef de la délégation française au Conseil économique et social des Nations-Unies et restera à Genève jusqu'au 15 août environ. Il me semble bien disposé à l'égard de nos problèmes. Lorsque je lui ai parlé de vous, et qu'il a appris que vous étiez en Suisse, il m'a dit qu'il serait heureux s'il pouvait être reçu par vous. Il
10 VALBERT, Gérard. Albert Cohen, le seigneur, Grasset, Paris, 1990, p.324.

19

était aisé de comprendre qu'il me demandait indirectement de vous transmettre ce désir. Il s'attend probablement à une réaction de votre part. Je crois qu'il serait utile que vous le voyiez. Il jouit d'une influence certaine auprès du nouveau gouvernement français 1l.VOUSauriez d'ailleurs plaisir à causer avec lui, c'est un homme intelligent et moralement très sympathique. Si vous vouliez me donner un message pour lui, je m'en chargerais très volontiers ». Et Albert Cohen ajoute que René Cassin12, son ami et celui de Weizmann, va arriver à Genève comme adjoint de Pierre Mendès France. La rencontre avec Weizmann a lieu sans Cohen qui est souffrant, mais celui-ci écrit le 17 août suivant au même destinataire: «Je déjeune avec M. Mendès-France la semaine prochaine. Si vous avez à le charger de quelque chose en ce qui le concerne, je suis à votre disposition» 13. C'est sous le gouvernement Mendès France que très concrètement les années française et israélienne commencent à mettre en place une véritable alliance. En août 1954, Moshe Dayan, chef d'état-major israélien, est invité à Paris pour une visite de trois jours avec l'accord personnel du Président du Conseil14. On lui remet alors la légion d'honneur. Il semble qu'à cette occasion la coopération secrète franco-israélienne dans le domaine nucléaire, fonnalisée au début de 1953, ait connu une intensification avec la décision française de la rendre publique (ce sera fait en novembre 1954, aux Nations Unies, par le délégué français Jules Moch, puis le 18
Il Dirigé par André Marie, Président du Conseil du 26 juillet au 5 septembre 1948. 12René Cassin fut membre du gouvernement de la France Libre durant la Seconde guerre mondiale. Il fut, par ailleurs, l'auteur principal de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme en 1948. 13 Lettre d'Albert Cohen à Haïm Weizmann, 28 juillet et 17 août 1948, Archives Weizmann (Rehovot) 14Pierre Mendès France est Président du Conseil du 18 juin 1954 au 5 février 1955.

20

décembre 1956 par Mendès France lui-même, au détour d'un grand discours sur le Proche-Orient à l'Assemblée nationale). Une coopération triangulaire avec la Grande-Bretagne aurait été aussi envisagéel5. Shimon Pérès, directeur général du ministère israélien de la Défense, prend immédiatement le relais et aboutit à une véritable percée en décembre 1954 avec la décision française de livrer des avions performants. En effet, la visite de Dayan à Paris ayant prouvé que les chefs militaires français sympathisaient avec Israël, Pérès vint à Paris en visite discrète. Un accueil chaleureux fut réservé à l'émissaire israélien par Diomède Catroux, secrétaire d'Etat à l'Air, « Quand, en 1954, Dayan et Pérès m'ont parlé de leurs problèmes, de leurs besoins d'armement, » a-t-il raconté, « je me suis dit que nous ne pouvions pas devenir complices d'un nouveau massacre et refuser d'aider le peuple israélien à se défendre. Je ne pouvais pas rester indifférent, je ne pouvais pas ne pas réagir devant le problème israélien. Car ce problème était une question de dignité humaine ».Les résultats furent tout d'abord assez encourageants, car la même année, vers la fin de 1954, un premier accord d'achat d'armements était signé entre Shimon Pérès, d'un côté, et Diomède Catroux de l'autre. L'accord portait sur la livraison d'avions à réaction du type « Ouragan ». Une autre clause prévoyait la livraison, dans un proche avenir, de six avions « Mystère 2 », six autres devant être livrés plus tard ainsi que trois avions de réserve; d'autres commandes étaient passées, portant sur des chars AMX13, de l'équipement radar et des canons de 75 mm. L'accord bénéficiait de l'appui franc et total de Mendès
BAR ZOHAR, Michel. Suez ultra secret, Fayard, Paris, 1964 p.6263. SHARETT Moshé. Journal personnel, Sifriat Ma'ariv, Tel-Aviv, 1978,1. II, p.565, entrée des 7,8 et 9 août 1954. KOWITT CROSBIE Sylvie. A tacite alliance-France & Israel from Suez to the Six days war, Princetown University Press, Princetown, 1974 15

21

France16. La motivation principale du côté français est la même qui avait amené beaucoup de Français en 19471948 à aider l'immigration juive clandestine et l'accession d'Israël à l'indépendance. Au cours d'une réunion déjà secrète à Tel-Aviv le 9 janvier 1955, l'ambassadeur de France Pierre Gilbert, définissant les fondements de l'amitié entre les deux pays, ne mentionne qu'en dernier lieu leur hostilité commune à la Ligue arabe. En fait d'interférence entre Maghreb et Proche-Orient, il y a bien les émissions hostiles à la France de la « Voix des Arabes» émettant du Caire: Mendès France s'en plaint amèrement les 18 et 19 novembre 1954 au cours de sa visite à Washington17. Le gouvernement Mendès France marque en réalité le retour à une autonomie de la politique française coïncidant avec la sortie de la guerre froide. Alors que le Tiers monde s'apprête à faire irruption (la conférence de Bandung est déjà en préparation au début de 1955), le dénouement du conflit indochinois et celui du débat sur la C.E.D., l'esquisse d'un règlement en Tunisie, diminuent la dépendance économique de la France envers les Etats-Unis. La position internationale de la France, déjà si affaiblie pendant la Seconde guerre mondiale, a été fragilisée par le fardeau cumulé de la «défense de l'Empire» et de la solidarité atlantique désormais moins déséquilibrée. Au Proche-Orient, cela commandait clairement un rapprochement avec Israël, encore très faible démographiquement, économiquement et militairement. L'Etat juif était tenu à distance par les Anglo-Saxons qui pratiquaient activement l' « apaisement» du monde arabe dans une optique de confrontation est-ouest. Cette logique aboutit au pacte de
16BARZOHAR, Michel. Suez ultra secret, Fayard, Paris, 1964 p. 7576 17 MENDES FRANCE, Pierre. Œuvres complètes, tome ID, Gouverner, c'est choisir 1954-55, Paris, Gallimard, 1986, pp. 505506,532-533,558-559.

22

Bagdad, en janvier 1955, réunissant Irak, Turquie et Pakistan avec la Grande-Bretagne, nuisant du même coup à l'influence française auprès de la Syrie, du Liban et de l'Egypte, et isolant Israël encore un peu plus18.L'équilibre dans les livraisons d'armes au Proche-Orient, prévu par la déclaration tripartite franco-anglo-américaine de 1950 était rompu. On comprend, dans ce contexte, la poussée spontanée de sympathie pour Mendès France qui s'est exprimée en Israël, à la grande surprise du Quai d'Orsay peu suspect de sympathie pour l'Etat hébreu et au désarroi des gouvernements arabesl9. Il est vrai qu'au lendemain du « coup de Carthage », Nasser déclarait dans les colonnes du Monde au journaliste Edouard Sablier: «Dîtes bien à Paris que tout le monde arabe a les yeux fixés sur Mendès France. Je suis certain que son gouvernement saura affronter les difficultés de la tâche avec courage et
fermeté» 20.

De même que l'ambassadeur de France est un «mendésiste convaincu », l'ambassadeur d'Israël en France, Jacob Tsur écrit le 30 septembre 1954 au cours d'une visite de consultation dans son pays: « Si j'en avais eu le temps, j'aurais pu passer des semaines dans les villes et les villages d'Israël, multipliant les conférences sur un sujet qui passionne le pays: Mendès France. Le président du Conseil français est devenu très populaire chez nous depuis qu'il a gagné son pari sur l'Indochine. Les affaires de la France n'ont jamais autant passionné l'opinion publique et cet intérêt rejaillit sur ceux qui ont le privilège de connaître personnellement le Président du ConseiL Le
EYT AN, Walter. The .first ten years-a diplomatic history of Israel, Simon and Schuster, New York, 1958, chapitre 7. TSUR, Jacob. Prélude à Suez, Plon, Paris, 1968, pp.130-131(entrée du 15 novembre). 20Le Monde, 3 août 1954. 23 19 18

président de l'Etat m'a posé de nombreuses questions sur I'homme, sa politique, ses antécédents. De même Sprintzak, le président de la Knesset(... ).Chaque membre du cabinet m'a interrogé à part. Les amis (...) m'ont submergé de questions. Il y a peu de temps encore, l'intérêt pour ce qui se passe en France était tout relatif. Aujourd'hui, elle est devenue aux yeux de tous, la grande puissance de l'avenir» 21. Une affaire vient cependant noircir ces excellentes relations franco-israéliennes. Les services secrets israéliens montent en juillet 1954 une opération très maladroite destinée à saboter la signature imminente des accords entre Le Caire et Londres, au moyen d'attentats anti- britanniques qui seraient imputés aux Frères musulmans. L'opération échoue, et de plus, les agents israéliens arrêtés sont des Juifs égyptiens, ce qui place la communauté juive du pays en porte à faux. Le procès du Caire aboutira au 31 janvier 1955 à l'exécution de deux d'entre eux. Pierre Mendès France s'est beaucoup impliqué dans la défense des accusés, dont plusieurs, au demeurant, sont des protégés français. Son beau-père Salvador Cicurel est le président de la communauté juive locale. Les Israéliens, qui sollicitent des interventions dans le monde entier des interventions auprès de Nasser, préfèrent demander celle de René Coty. Mendès France étant perçu comme trop pro-israélien. Mais le président du Conseil fait en sorte que le consul général de France, André Decamps, et le chargé d'affaires Gillet, soient activement présents au procès. De plus, il contribue à recruter les avocats de la défense (le britannique Georges Wilson et le Français Pierre Dreyfus-Schmidt, observateur, assisté d'Emile

21

TSUR, Jacob. Prélude à Suez, Plon, Paris, 1968, p.1l8

24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.