Pirate de légines

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A travers l'histoire volontairement romancée de Pablo, le pêcheur basque parti faire fortune au Chili, s'esquisse dans l'océan Indien austral, autour des îles australes françaises, un problème politique, économique et social majeur de notre époque, qui concerne tout particulièrement l'île de la Réunion.Cet essai traite des réserves halieutiques, des légines des zones économiques exclusives, des quotas de pêche, des pavillons de complaisance et des bâteaux-poubelles de pêcheurs-pirates, de leur condition de vie, du cas des pêcheurs espagnols et des protections nationales et internationales: surveillance maritime et actions judiciaires.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 267
EAN13 : 9782296322714
Nombre de pages : 202
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Pirate de légines
(océan Indien austral)
essai documentaire

du même auteur:

Les Corsaires des Terres Australes ISBN 90-76526-08-07 Roman Éditions de la Dyle* (1999) Trois Naufrages pour Trois Îles ISBN 90-801024-9-6
Ricits authentiques de naufrages dans les mers Australes au 19° siècle

présentés ar I~POF p Éditions de la Dyle* (1998) Les Bootleggers de Saint-Pierre ISBN 2-7475-2332-2 Roman Éditions de l'Harmattan (2002)

* AMAPOF : 3, route de Kersaouden, Loguivy-de-la-mer
22620 Ploubazlanec

Jacques

NOUGIER

Pirate de légines (océan Indien austral)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4459-1

AVERTISSEMENT

L'histoire de Pablo, le petit paysan basque, devenu pêcheur par hasard, puis braconnier de poissons par nécessité, est celle de nombreux marins étrangers surpris aujourd'hui en délit de pêche illicite dans les mers australes françaises et conduits, menottes aux poignets, devant les tribunaux de l'île de la Réunion. Elle illustre les événements graves et répréhensibles qui se déroulent actuellement dans l'océan Indien austral et qui ont nécessairement d'importantes répercussions, tant humaines que politico-économiques. Les investigations concernant ces infractions d'un style nouveau ont été effectuées grâce aux récits nourris de la presse de l'île de la Réunion, aux comptes-rendus d'audiences dont le contenu est souvent rébarbatif et à l'identification, sur de nombreux sites Internet, de navires « furtifs» par nature. Autant d'obstacles pour une compréhension plus aisée et plus vivante du sujet, que seule une approche romancéepouvait surmonter. Un fil rouge en quelque sorte. * Ce n'est que depuis les années soixante-dix que la communauté scientifique, bientôt relayée par celle de la grande pêche, prenait conscience des richesses halieutiques des mers australes. Poissons des glaces et légines, nouvellement identifiés dans cet océan, étaient encore vierges de toute eXploitation industrielle et

remplaçaient d'autres espèces victimes des pratiques de la surpêche, notamment dans l'Atlantique nord. L'inventaire des réserves montrant qu'elles étaient abondantes, ainsi que l'engouement des consommateurs américains et asiatiques pour ces espèces, créaient les conditions suffisantes d'un marché particulièrement attractif, donc lucratif. La localisation de bancs de légines, officiellement appelées colins antarctiques, au large des îles désolées de Crozet, Kerguelen et Heard, au cœur de l'océan Indien austral, nécessitait de la part des gouvernements français et australien, responsables de ces terres, la mise en place d'une saine gestion des réserves qui ne pouvait se réaliser que par leur surveillance. Une zone économique exclusive (Z.E.E.) d'un rayon de 200 nautiques - soit 370 kilomètres - autour des îles (voir carte p. 193) fut rapidement promulguée. Mais elle ne suffit pas à contenir la convoitise des braconniers-pêcheurs qui, au mépris des lois, se précipitèrent sur les sites pour les piller. Des marins de tous pays et notamment parmi les plus pauvres, sousqualifiés, sous-payés, furent embarqués sur des épaves flottantes enregistrées sous des pavillons de complaisance. Ils espéraient vivre de leurs rapines prélevées dans des conditions toujours périlleuses. Les premiers responsables de ces exactions étaient leurs affréteurs qui les avaient engagés, et c'est avec surprise et colère que l'on découvrit que certains d'entre eux étaient espagnols et, par conséquent, membres de la Communauté européenne. Ces commanditaires agissaient sous le masque de sociétés opaques, violant les règlements communautaires avec la neutralité bienveillante, sinon le consentement, de leur gouvernement. La concurrence avec les sociétés de pêches régulièrement autorisées (et notamment celles installées à la 8

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Les informations utilisées pour la rédaction de cet ouvrage proviennent notamment des publications:
- La Lettre de l'Association amicale des Missions Australes et Polaires Françaises (AMAPOF), BP 6211 45062 Orléans Cedex 2. - Terres Extrêmes, lettre d'infonnation du Territoire des Terres australes et antarctiques françaises, 97410 SaintPierre de la Réunion. - Le GrandAtlas de la Mer, Encyclopredia Universalis, Ed. Albin Michel, 1989. - Les Seigneurs de la mer, documentaire de Daniel Cattelain. Les Films du Village, 2002, diffusé par TV Breizh le 26 mai 2002. - Pêche et piraterie dans les quarantièmesrugissants, carnet de bord 1967-2000 par Marcel Barbarin, 2002, 349 p. Collection « écrits» Ed. Ouest-France. - Navires et marinemarchande, uillet 2002 (12) pp. 42-57. J et des sites Internet:
- Armement Sapmer: www.groupe-bourbon.com - ConseilPontificalpour la Pastoraledes Migrants et des Itinérants: XVe Réunion plénière «Les Professionnels de la mer », 29 avril2002 : www.vatican.va

- ECOŒANOS, chile.net
- Food and Agriculture
-

Santiago du Chili: ecoceano@entel
Organization (FAO): www.fao.org des Océans

Greenpeace:www.greenpeace.org

- Institut Français pour la Recherche et l'Exploitation

(IFREMER): www.ifterner.ft
- Institut Paul-Emile Victor: www.ipev.aq - Journal de l'île de la Réunion: www.jir.ft

-Journal Ouest-France:www.ouest-ftance.com - Marine nationale: Patrouilleur Albatros: www.pataalbatros. corn et www.netmarine.net. - Méthodes de pêche: www.peche.org www.agriculture.gouv.ft et

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- Tribunal Internationaldu Droit de la Mer: www.un.org - OrganisationISOFISH : www.isofish.org.au - Portail de veille juridiqueprofessionnel:www.net-iris.com. - Seroicede Pressede l'île Maurice: www.infomauritius.com - Te"es australes et antarctiques françaises. Législation concernant les navires immatriculés dans le Territoire (Décret 97-243 et Ordonnance 2002-357) : www.taaf.fr

* Je remercie le capitaine Marcel Barbarin, qui navigua de 1967 à 1998 dans les mers australes à bord des navires de pêche de la Sapmer et commanda notamment le Cap Horn et les Austral 1 et 2. Il a bien voulu rectifier les inexactitudes techniques de ce texte. Monique Maillard et Danièle Nougier qui, d'un regard vigilant, décortiquèrent les inévitables coquilles du manuscrit. Les noms de personnes impliquées dans des actions judiciaires en cours ont été modifiés.

Il

Crédits photographiques: Marine nationale: pour les clichés de la frégate Floréa4 du patrouilleur Albatros et de l'hélicoptère Panther, page 194
Marine nationale

/ Albatros:

pour

les clichés

des

navires pirates Antonio urenzo, Mar dei Sur II et Ercilla, page 195 Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) pour les clichés du Marion DufresneII et de la Curieuse, page 194 page 195 Greenpeace pour le cliché du Castor Le dessin de légine australe (Dissostichuseleginoïdes) est dû à la plume et au talent de Jean-Claude Hureau et il a été publié en 1985 dans les Fiches d'lndentification des Espèces de la FAO (Rome).

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La Jeunesse

de Pablo

C'était le 20 novembre 1975, je me souviens bien de l'année, puisque ce jour-là la radio de Bilbao avait interrompu ses programmes en mi-journée pour annoncer la mort de Franco. Par conséquent, j'avais qumze ans. C'est à partir de ce jour que j'ai mis mon compteur à zéro et ai décidé de me souvenir. Non pas que ma première jeunesse eût été dénuée de tout intérêt. Étant le plus jeune ftis de la famille Ibaiiez, j'avais connu une enfance insouciante et heureuse, à courir les prés au cul des vaches de la ferme. Cela s'était plutôt bien passé avec «la tribu» et aurait encore pu durer quelque temps. Seulement voilà: ce jour-là, la mort du Caudillo marqua comme une rupture défmitive avec ma vie d'adolescent. Pour l'honnêteté du récit, j'avoue que ma mémoire me trahit parfois, que mes idées se bousculent un peu, telles des séquences animées et des images fixes qui se raccordent mal, des juxtapositions de couleurs, des mélanges d'émotions, d'odeurs surgies de je ne sais où... Avec tous ces bouts coupés, j'ai aujourd'hui le loisir de remettre de l'ordre et de tenter de construire des tableaux cohérents. Il m'arrive de dénicher des lacunes, une chronologie qui se chevauche parfois sans préavis... dans le fond, qui s'en souciera? En effet, de là où je suis, personne ne viendra me chercher chicane et je peux poursuivre en toute séré13

nité mon rêve éveillé qui m'évade sans efforts vers les sommets enneigés de mes Pyrénées, les vertes collines de Biscaye, joyau du Pais vasco si cher à mon cœur. Dans cette lointaine pièce nue, chaude et humide, qui me retient, j'entends le bruit sourd du ressac qui entrechoque et fait rouler les galets dans les petites anses proches de Santander, du temps où elles n'étaient pas engluées par les marées noires du Prestige et autres pétroliers-poubelles. Je me retrouve parfaitement, vingt-cinq ans plus Jeune. Je venais de conduire paître nos bouvillons et descendais du pré situé à flanc de colline. Notre ferme était en contrebas, assise près du torrent et adossée à un bosquet de bouleaux. Elle absorbait paresseusement le soleil qui chauffait doucement ses vieilles pierres de schiste lustré. Je la revois: il n'y avait pas de vent et la fumée bleue de la cuisine montait toute droite de la cheminée. Mon père était sur le seuil de l'étable qui occupait tout le rez-de-chaussée, comme cela est d'usage en Biscaye. TI semblait agité, ce qui n'était guère dans ses habitudes et il tenait à la main une bouteille de vin rouge de Galice reconnaissable à son paillage tressé, un vin que nous ne débouchions que pour les grandes occasions familiales, celles des morts et des naissances. - Fiston! me cria-t-il, nous allons l'ouvrir! c'est un grand jour pour notre Pays Basque: Franco est enfm mort ! La soirée venue, mes parents, la grand-mère et mes quatre frères et sœurs, bref toute la famille réunie autour de la grande cheminée, nous avons remis ça, parlé fort, rigolé et chanté. Bien plus tard, on me raconta que ce fut la même explosion d'allégresse dans notre vallée et dans la province de Guipuzcoa ... 14

Dans les semaines qui suivirent, mes parents me proposèrent d'aller faire un tour à Bilbao. L'offre était d'importance car, bien qu'habitant à une quinzaine de kilomètres seulement à vol de mouette de la mer, je n'y étais allé que deux fois. Et encore! Des visites de famille, pour le baptême d'une nièce et la mort d'une tante. La baie de Biscaye était invisible depuis notre ferme, mais elle occupait une place considérable dans notre vie. La mer s'annonçait lorsque les nuages gris et chargés de pluie, venus de l'ouest, se bousculaient près des cimes et déftlaient en rangs serrés. Nos montagnes étaient alors imprégnées par l'odeur du grand large iodé, par la fraîcheur salée et le varech. L'océan se rappelait aussi à nous à l'époque des labours, lorsque des hordes criardes de goélands venaient razzier nos terres fraîchement retournées et engloutissaient à pleins gosiers les vers auxquels ils ne laissaient aucune chance. Nous étions en quelque sorte des paysansmarms. Peu après le nouvel an, nous partîmes mes parents et moi, abandonnant la ferme aux soins de mes frères. Ce voyage, qui m'était exclusivement consacré, aurait dû éveiller toute ma méfiance. Nous marchâmes jusqu'au village où stationnait, à l'ombre froide du fronton de pelote, l'autocar de Bilbao. Il ne partirait que lorsque toutes les places seraient occupées. Une heure plus tard, j'étais projeté dans un autre univers: des trams ferrailleurs, des voitures agressives, des immeubles en briques qui pleurent la crasse et masquent le soleil, des odeurs de gas-oil, de friture et de tapas. Depuis, j'ai connu bien d'autres villes, mais Bilbao est ma première et elle reste ma référence absolue dans l'horreur.

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- Descendons, on ne peut se tromper, dit mon père, en indiquant une rue en pente qui s'écoulait vers on ne savait où. C'était la meilleure décision pour atteindre le port, un concentré de navires de toutes tailles et de tous âges, rongés par la rouille et le sel, épuisés par les courses au large. Mais ce n'était pas ce spectacle que mes parents souhaitaient me faire découvrir. Après avoir contourné les murs de la zone franche, nous atteignîmes, les pieds en feu, le port de pêche. Là, c'était une toute autre affaire I Un fouillis insaisissable, mais bien organisé, de taille humaine, presque sympathique. Des dizaines d'embarcations de toutes formes et de toutes couleurs se dandinaient sur le bassin à flot, parées comme pour une fête votive de bouquets de fanions multicolores. Les plus ventrus étaient les chalutiers et leurs filets séchaient par grappes aux mâts de charge. Il y avait des montagnes de bouées en liège entreposées sur le quai et des odeurs de goudron frais, des relents de diesel chaud, des cris et des voltiges de mouettes affamées. . . - Qu'en dis-tu? demanda mon père, l'air à peine innocent. Je n'en pensais rien, effrayé par cette révélation. Je découvrais qu'il existait un autre monde qui palpitait à quelques encablures de notre ferme. - Pablo, reprit mon père, je vais essayer de te montrer le Santa Crui, c'est un sardinier qui appartient au cousin de Sanchez, notre voisin de Cestona. Sanchez était un vieil indépendantiste qui puait le bouc, au béret vissé sur le crâne. J'ignorais qu'il avait . . un cousm marm. Le Santa Cruz était le troisième de la rangée, le plus petit, le plus sale, le plus rouillé. Depuis le quai, je sentais ses relents de poisson avarié. 16

- C'est un beau bateau, dit mon père d'un ton convarncu. À bord, un grand gaillard brun, la barbe drue et le regard triste, essayait sans succès de mettre un peu d'ordre dans le fouillis de ftlets troués répandus sur le pont minuscule de l'embarcation. - Blasco! héla mon père, je suis le voisin de Sanchez, votre cousin t J'ai promis à mon ftis de lui montrer la mer et les bateaux de pêche, c'est qu'il a quinze ans déjà et qu'il est sacrement costaud pour son âge! C'était bien la première fois qu'il faisait allusion à une promesse, qu'il n'avait d'ailleurs jamais faite. Ma mère ne pipa mot. - On dit que la sardine marche bien... poursuivit-

il.
- Ici, on pêche le maquereau, lui répliqua Blasco, un rien méprisant. Mon père n'avait pas l'intention d'abandonner après cette rebuffade, il sortit ses cartes: - Sanchez m'a dit que vous recherchiez un mousse pour vous donner un coup de main. . . C'était donc ça. Le Vieux projetait de m'expédier en mer, pour que je débarrasse le plancher des vaches. Évidemment, je n'avais pas été consulté et la nouvelle me prit de court. - Je paye déjà mon mécano avec un lance-pierres, alors un mousse l dit Blasco. À cet instant, l'homme me devint très sympathique. - Qui vous parle d'argent? Le gamin, reprit mon père, peut vous rendre des services tout en apprenant le métier. Il goûtera à la mer petit à petit, rien ne presse. . . - On verra, répondit Blasco en disparaissant dans sa cabine.

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Nous retournâmes place de l'Hôtel de Ville, et mon père m'acheta en vitesse un ticket d'autobus. Je compris que, par précaution, il n'avait pris que deux aller-retour, espérant me laisser entre les mains de Blasco. À l'évidence mes parents étaient complices et avaient préparé leur coup avec soin. Sûr que je me souviendrais de la mort de Franco. À la maison on ne reparla plus de Blasco. Du moins dans l'immédiat. Bien sûr, de temps à autre, mon père glissait une phrase sur les plaisirs de la mer, la liberté du pêcheur, l'argent facile, le bonheur de découvrir des horizons nouveaux... Des tas de bêtises qui me laissaient insensible, mais qui s'imprégnaient insidieusement en moi, malgré moi. Un jour, les choses se précipitèrent. Blasco avait téléphoné à l'oncle Sanchez, il s'était blessé au bras et ne pouvait plus mettre seul ses ftlets à l'eau. TI lui rappela l'offre de service faite par mon père. Cette fois, il voulait bien me prendre à son bord pour lui donner un coup de main et, éventuellement, m'apprendre le métier. Je serais nourri et logé sur le bateau, mais naturellement ne toucherais aucun salaire. À l'écouter, il me faisait une faveur. Un conseil de famille se tint à notre ferme. « Ce ne sera qu'un essai. Après, on verra, tu pourras toujours revenir, des vacances à la mer, un beau métier. )} Chanson connue. Mes frères renchérirent, c'étaient des faux-culs. Je ne me suis pas rebiffé et je fis mon baluchon. Le lendemain matin je descendis à Cestona, faisant un large détour pour éviter la ferme de Sanchez. Sur la place, le car de Bilbao attendait sa ration de passagers. TIy avait des sièges disponibles à bord et je choisis le mien, celui qui tournait le dos à la ferme familiale.

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J'étais résigné et consentant. Oui, aujourd'hui encore, j'assume mon destin. Le Santa Cruz me parut encore plus petit et sale qu'au premier jour. J'enjambai la lisse, ce qui eut pour effet de le faire rouler comme un touriste en goguette, entraînant la porte de la cabine qui se mit à battre. À l'intérieur, j'iden tifiai sur la bannette-cercueil la forme d'un corps qui ne pouvait être que celui du capitaine. Blasco fit surface, bâilla bruyamment et se gratta le nombril. - Te voilà, je t'attendais hier, me dit-il. Je me suis pris le palan sur l'épaule et j'ai du mal à remonter le chalut. Tu vas m'aider, ce ne sera pas difficile, même un paysan comme toi doit y arriver! Je te dis ce qu'il faut faire, et tu fais. Pas plus. Voilà ta bannette, conclut-il en me désignant la paillasse. Elle est encore chaude. Je repoussai du pied les hardes de Blasco et m'endormis comme une masse. Une forte bourrade me réveilla. Blasco n'avait pas la manière câline. Il avait récupéré son mécano, un gars à la tignasse noire, pas rasé, mais pour vivre en compagnie du Diesel, on ne lui demandait pas de ressembler à Luis Mariano. Il plongea vers sa mécanique et sollicita le moteur qui ne consentit à partir qu'après des toussotements épuisés. Sur le pont encombré de filets, d' élingues et de paniers, Blasco sautait les obstacles, larguait les amarres, repoussait à la gaffe les bateaux qui le serraient d'un peu trop près. Le bougre rattrapait le temps. Avant de réaliser ce qui se passait, nous étions dans le chenal du Nervi6n canalisé, abrités de la houle grâce à la digue et à l'estacade de bois. Mais déjà le Santa Cruz se dandinait, accusant et amplifiant la moindre 19

ondulation de la mer pourtant calme. Passée la protection des pilotis, la barcasse se révéla une excellente danseuse. J'appris vite à connaître Blasco, un type rustre, toujours obsédé par le poisson. Il avait la mercuriale des trois dernières années affichée dans le crâne, à l'affût des pesetas destinées à rembourser son bateau vermoulu et criblé de dettes. Une journée-type commençait en pleine nuit, rythmée par la marée, puis par la manœuvre du chalut, elle se poursuivait le soir au quai, par le cérémonial de la criée pour ne s'achever qu'à la nuit noire une fois le plein de gas-oil effectué. Il était quasiment l'heure de repartir pour une nouvelle tournée. Cette école forme le caractère. Côté pêche, le résultat était décevant, car la taille du bateau empêchait Blasco de quitter des yeux le littoral. Le Santa Cruz était donc un « bateau-maquereau» par la force des choses. Habituellement, sur ces coques de noix, la femme du patron prépare à terre une nourriture abondante, variée, goûteuse, destinée à faire oublier l'inconfort et les difficultés du travail. Hélas I Blasco était célibataire et je fus abonné au régime unique du maquereau bouilli à l'eau de mer sur un camping-gaz et préparé par le mécano, lorsque la santé du moteur lui laissait un instant de répit. Je puis transcrire sans défaillance sur mon calepin mon programme quotidien: - larguer le chalut puis, tandis que le filet est à la traîne, avaler en vitesse mon maquereau bouilli, - courir hâler au treuil le chalut alourdi de ses maquereaux, sur ordre de Blasco, - déverser les maquereaux gluants et frétillants dans la cale, - recommencer jusqu'à épuisement de la journée, 20

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