//img.uscri.be/pth/82ee0410625ed682c68f7d171c7ab8cac35dad70
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

POLITIQUE DU RISQUE

224 pages
Affaire du sang contaminé, crise de la vache folle, catastrophe de Furiani, polémique sur les déchets nucléaires : ces controverses soulignent l'importance grandissante prise ces dernières années par la question des risques sanitaires, industriels et naturels dans l'espace public. Ce numéro cherche à explorer les conséquences de cette évolution sur le fonctionnement de l'État comme sur l'accès de certaines revendications à l'espace public.
Voir plus Voir moins

POLITIX
Revue des sciences sociales du politique
N°44, quatrième trimestre 1998

Politiques

du risque

Publié avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Centre national du livre du Département de science politique de la Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y lK9
--

Comité éditorial: Loïc Blondiaux (CRAPS, Lille 11), Sylvain Bourmeau, Jean-Louis Briquet (CERI, CNRS), Dominique Cardon (PRISME, CNET), Annie Collovald (LASP, Paris X), Yves Déloye (GSPE, lEP-Strasbourg), Renaud Dorandeu (GSPE, lEP-Strasbourg), Bastien François (CRAP, Rennes I), Brigitte Gaïti (IREDE, Poitiers), Christine Guionnet (CRAP, Rennes I), Patrick Hassenteufel (Amiens), Jean-Philippe Heurtin (GSPM, CNET), Pascale Laborier (CRPS, Paris I), Jean-Baptiste Legavre (GSPE, lEP-Strasbourg), Patrick Lehingue (CURAPP, Versailles-Saint-Quentin), Cyril Lemieux (INSEP, GSPM, EHESS), Frédéric Sawicki (CRAPS, Lille II), Pierre Serna (Reims). Rédacteurs en chef (année 1998) : Annie Collovald et Jean-Baptiste Secrétariat de rédaction: Marie-Hélène Bruère. Conseil scientifique: Luc Boltanski, Pierre Bourdieu, Michel Callon, Christophe Charle, Jacques Chevallier, Alain Desrosières, Michel Dobry, Claude Emeri, Pierre Favre, Alain Garrigou, Daniel Gaxie, Jacques Gerstlé, Bernard Lacroix, Jacques Lagroye, Jean Leca, Gérard Lenclud, Alfio Mastropaolo, Gérard Mauger, Marcel Merle, Pierre Muller, Michel Offerlé.
CONDITIONS D'ENVOI ET DE PRÉSENTATION DES TAPUSCRITS

Legavre.

Les tapuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au secrétariat de la rédaction: Marie-Hélène Bruère, département de science politique, Université Paris l, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05. Les articles ne doivent pas dépasser 65 000 signes (y compris les notes infra paginales). Sont comptabilisés comme signes: caractères, ponctuation, blancs. Ils doivent être accompagnés d'un résumé en français (et, si possible, en anglais) d'une centaine de mots. Les références bibliographiques sont toujours portées en note infra paginai es (présentées en numérotation continue) ; il n'y a pas de bibliographie en fin d'article.

Les ouvrages destinés à une recension doivent être envoyés à Annie Collovald : 28 avenue Simon Bolivar, 75019 Paris.
ABONNEMENTS Les abonnements sont annuels et partent du premier numéro de l'année en cours. L'ordre et le paiement sont à adresser directement aux Éditions l'Harmattan: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris. Le règlement peut être effectué par chèque postal ou bancaire à l'ordre des Éditions l'Harmattan. Tarif des abonnements (4 numéros) : Étudiant: 250 francs (joindre une photocopie de la carte d'étudiant) Particulier ou institution (France) : 330 francs Particulier ou institution (Étranger) : 480 francs

Numéro ISSN : 0295-2319 Commission paritaire des publications et agences de presse: Politix est indexé par Public Mairs
Directrice de la publication:

70280

International

Service, New York, USA

Marguerite Hitier.

SOMMAIRE

Politiques

du risque

Dossier coordonné par Cyril Lemieux

5 7

Éditorial Les risques collectifs sous le regard des sciences du politique Nouveaux chantiers, vieilles questions Cyril Lemieux avec Yannick Barthe Des objets à géométrie très variable Entretien avec Claude Gilbert Le citoyen secoureur Secours publics, sauveteurs et secouristes en France à la fin du XIXe siècle Frédéric Caille La traçabilité comme technique de gouvernement des hommes et des choses Didier Torny La sociologie pragmatique à l'épreuve des risques Exercice de crise sur le dossier nucléaire Francis Chateauraynaud Les tireurs d'alarme dans les conflits sur les risques technologiques Entre intérâts particuliers et crédibilité Mary Bernstein et James M. Jasper La mobilisation des victimes d'accidents collectifs Vers la notion de «groupe circonstanciel» Jean-Paul Vilain et Cyril Lemieux

29 39

51

76

109

135

Varia
161
Les règles du recrutement politique Pour une approche institutionnaliste de la sélection politique Olivier Nay

PoUtix. Revue des sciences sociales du politique, n044, quatrième trimestre 1998

Lectures
191
197 203
P. ROSANVALLON, Le Peuple introuvable (par E. Detchessahar) L. MUCCHIELLI, La Découverte du social (par C. Delmas) F. MELONIO, Tocqueville et les Français (par C. Le Strat)

208

Revue des revues Résumés / Abstracts
Sommaire des numéros précédents

214 217

@ L'Hannattan, ISBN:

1999 2-7384-7516-7

Politiques

du risque

FFAIRE du sang contaminé, crise de la vache folle, catastrophe de Furiani, polémique sur les déchets nucléaires: ces controverses soulignent l'importance grandissante prise ces dernières années par la question des risques sanitaires, industriels et naturels dans l'espace public. Elles rendent de plus en plus critiquable le traitement de certaines questions scientifigues et techniques dans des arènes réservées aux seuls spécialistes. A cet égard, l'émergence de problématisations en termes de «risques» pourrait traduire un profond changement dans les rapports qùentretiennent experts et profanes.

A

Ce numéro cherche à explorer les conséquences de cette évolution sur le fonctionnement de l'État comme sur l'accès de certaines revendications à l'espace public. À partir de l'exemple des maladies à prions, de la transfusion sanguine et des organismes génétiquement modifiés (OGM), D. Torny analyse les difficultés que suscite l'intensification des échanges internationaux dans le contrôle que les États tentent d'exercer sur certaines menaces sanitaires, et les adaptations qui s'en suivent. Comme le souligne C. Gilbert dans l'entretien qu'il nous accorde, l'action publique se transforme également au niveau des processus de prise de décision, en particulier à travers la mise en place de procédures d'évaluation et d'expertise collective et l'adoption de nouveaux cadres d'action (le «principe de précaution»). C'est, pour les pouvoirs publics, prendre acte des mobilisations collectives qui interviennent dans le domaine des risques. À partir de l'analyse de cas récents d'alertes à la radioactivité, F. Chateauraynaud examine les aspects pragmatiques et configurationnels qui président au passage des signaux d'alarme dans l'espace public et à leur reconnaissance par les autorités sanitaires, les journalistes, les élus. Il met notamment l'accent sur les méthodes suivies par les tireurs d'alerte pour convaincre leurs interlocuteurs de la gravité du risque encouru. M. Bernstein et J. Jasper développent des analyses convergentes en décrivant le phénomène des «tireurs d'alarme» (whistleblowers) dans le contexte de l'industrie nucléaire civile américaine. Ils montrent pourquoi ces «résistants éthiques» sont particulièrement crédibles: en dénonçant publiquement les pratiques dangereuses constatées dans leur entreprise, ils mettent en jeu leurs propres intérêts matériels. J.-P. Vilain et C. Lemieux décrivent les caractéristiques et le type de ressources qui favorisent l'émergence depuis le début des années quatre-vingt d'associations de victimes d'accidents collectifs, actives à développer leurs propres capacités d'expertise. Enfin, le détour par la situation des secours publics à la fin du siècle dernier, auquel nous invite F. Caille, nous permet d'envisager de tout autres logiques de mobilisation dans un contexte où la problématique des risques collectifs était inconnue en tant que telle. Le Comité éditorial

.

Les risques collectifs sous le regard des sciences du politique
Nouveaux chantiers, vieilles questions
Cyril Lemieux Groupe de sociologiepolitique et morale
avec Yannick Barthe Centre de ~ociologie de l'innovation Ecole des Mines de Paris

,

Ecole des hautes études en sciences sociales

~ME si chacune les interprète à sa façon, aucune société humaine n'ignore, jusqu'à preuve du contraire, les catastrophes naturelles, les accidents, les épidémies et les pollutions. A en croire un certain nombre d'analyses, les grands systèmes sociotechniques dans lesquels nous sommes désormais insérés introduiraient cependant dans nos sociétés un type de vulnérabilité tout à fait inédit1. La multiplication des débats publics autour des choix technologiques et de leurs conséquences futures, les procès en responsabilité que suscitent de plus en plus souvent les accidents collectifs et les catastrophes industrielles ou naturelles en seraient autant de signes manifestes. C'est également ce caractère inédit qui expliquerait la mise sur pied d'interventions publiques spécifiques en matière de «risque majeur» et l'établissement de nouveaux principes de contrôle et d'action, comme le «principe de précaution». En somme, un nouveau type de problèmes publics aurait peu à peu surgi au cœur des nations les plus industrialisées: comment prévenir et gérer les risques collectifs, qu'ils soient sanitaires, industriels ou naturels?

M

Mais que recouvre au juste cette notion de «risques collectifs» ? Si l'on veut éviter tout naturalisme (un naturalisme qui prendrait ici la forme du déterminisme technologique), une première tâche serait sans doute de comprendre comment s'opère, au sein de nos sociétés, les processus de labellisation qui conduisent à désigner certains types de problèmes sociaux comme relevant d'un «risque collectif» : quels acteurs, quelles stratégies, quelles dynamiques institutionnelles ont mené, depuis le début des années 1980, à l'émergence de cette catégorie et à des tentatives pour l'institutionnaliser? La notion de risques collectifs peut
1. Cf. en particulier Beck (D.), Risk Society. Towards a New Modernity, Londres, Sage, 1992; Lagadec (P.), La civilisation du risque, Paris, Seuil, 1981 ; Fabiani (J.-L.), Theys (J.), dir., La société vulnérable, Paris, Presses de l'ENS, 1987.

Politix,

n044, 1998, pages 7 à 28

7

Politiques du risque

être comprise, sous ce rapport, comme un «investissement de forme»1. Il s'agit d'une catégorie sur laquelle un certain nombre de partenaires, agissant au nom d'institutions diverses et parfois concurrentes, acceptent à un moment donné de s'accorder pour traiter un ensemble de situations problématiques. L'accord porte tout autant sur la stabilisation de paramètres pertinents et de domaines de validité que sur des règles d'intervention et des répartitions de tâches. Il nécessite de lourdes «formules d'investissement», dans la mesure où la constitution du nouveau domaine réclame financements et lignes budgétaires et exige que des professionnels d'un secteur (par exemple des chercheurs en sciences sociales) consentent, en s'y investissant, à redéfinir partiellement leur identité et leur marge de manœuvre dans des compromis avec d'autres (par exemple, des commanditaires publics). Ces coûts, cependant, sont jugés moindres que les bénéfices attendus par les différents partenaires de la mise en œuvre de cette nouvelle forme sociale. Ces bénéfices ont pour nom l'évidence du problème public, c'est-à-dire aussi l'indiscutabilité de sa nécessaire prise en compte par les pouvoirs publics et le caractère incontournable de son traitement dans le domaine de la recherche2. Dans la mesure où la notion de risque est largement tributaire des multiples investissements dont elle fait l'objet, le postulat d'une altérité entre des «risques collectifs» d'un côté et des instances chargées de les «gérer» de l'autre apparaît intenables. L'approche positiviste à laquelle ce postulat correspond, promue le plus souvent par des ingénieurs, fut longtemps dominante dans l'analyse des risques4. Considéré comme un fait objectif pouvant donner lieu à des mesures et des calculs probabilistes, le risque se définissait alors comme un «aléa

1. Thévenot (L.), «Les investissements de forme», in Thévenot (L.), dir., Conventions économiques, Paris, PUF, Cahiers du CEE, 1986. 2. Comme le montre M. Douglas, l'essor de la risk analysis aux États-Unis dans les années 1970 et 1980 s'explique pour partie par l'appel à certains psychologues sociaux et spécialistes des sciences sociales, les industries à haut risque étant de plus en plus confrontées à des problèmes pour elles inhabituels: de vastes mouvements de protestation émanant de populations hostiles aux technologiques dangereuses. Cf. Douglas (M.), Risk Acceptability according to Social Sciences, New York, Russell Sage Foundation, 1985. On trouvera des réflexions assez analogues, concernant cette fois l'autopromotion auprès des industries nucléaire et chimique d'experts techniques spécialisés dans le «risque technologique majeur», au début des années 1980 en France, dans Vallet (B.), «La gestion du risque technologique majeur en France: émergence et légitimation d'une expertise», in Theys (J.), dir., Environnement, science et politique, tome 1, GERMES, IS, 1991. Voir également les analyses de D. Duclos sur l'émergence des «risquologues» et des «sociétés savantes» d'analyse du risque dans les décennies 1970-1980 (<<Puissance et faiblesse du concept de risque», L'année sociologique, 46 (2), 1996). S. Sur ce point, voir Peroni (M.), «Action publique et formes normales de raccord public», in CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat, Paris, L'Harmattan, 1993. 4. Pour une revue exhaustive des différents sens attribués au concept de risque, cf. Renn (O.), «Concepts of risk: a classification.>, in Krimsky (S.), Golding (D.), dir" Social Theories of Risk, Wesport, Praeger, 1992; «Three Decades of Risk Research: Accomplishments and new Challenges», Journal of Risk Research, 1 (1), 1998. Sur les liens entre ces différents concepts et le type de traitement envisagé, cf. Bradbury (J. A.), «The Policy Implications of Differing Concepts of Risk», Science, Technology & Human
Values, 14 (1), 1989.

8

Cyril Lemieux avec Yannick Barthe

anticipable»l. Cette définition avait pour coronaire la désignation des acteurs légitimement appelés à traiter ce type de problèmes au nom de leurs compétences techniques. Elle s'accompagnait également d'un «discours de la maîtrise»2. Au fur et à mesure que se sont multipliées les controverses ayant pour effet de rendre visibles les incertitudes dans le traitement des risques) les contours de la notion sont devenus beaucoup plus flous. Désormais, le risque est davantage appréhendé, y compris en dehors du monde des chercheurs, comme un «construit» social résultant de l'interaction entre des acteurs aux identités très diverses. Il y a donc quelque difficulté à asseoir un numéro de Politix sur une catégorie qui n'en est encore qu'au stade de l'investissement de forme et non pas de la forme sociale bien établie aux contours formalisés et à l'évidence imparable. Si les sciences sociales contribuent toujours à l'existence de ce dont elles parlent, la vocation de ce numéro n'est pourtant pas de «faire exister» davantage ou de «naturaliser» ce qui
n'est qu'en voie d'élaboration et d'institutionnalisation

pratique d'un tel numéro tendra à être nécessairement celui-là. L'objectif n'est pas non plus de dénoncer le caractère artificiel ou intenable de la forme que certains acteurs essaient de faire tenir. La perspective ici adoptée est beaucoup plus «déplacée» : à partir du constat que dans notre société, une forme sociale est «en train de se faire», à la fois comme problème public et comme domaine de recherche, nous entreprenons d'examiner quel parti les sciences sociales du politique peuvent en tirer. Les objets regroupés sous le label «risques collectifs» et les travaux qui s'investissent dans ce domaine sont-ils en mesure de susciter certains déplacements novateurs dans l'étude de phénomènes politiques? La réponse apportée à cette interrogation, comme nous allons tenter de le montrer, est loin d'être négative.

- même

si l'effet

Du laboratoire au Parlement, et vice versa
Il y a d'abord un premier déplacement, très général, auquel invite ce type d'études: c'est celui qui consiste à ne plus considérer technique et politique comme deux ordres de réalité autonomes. Nous sommes ramenés en effet, en critiquant ou en contribuant à l'analyse des risques, à l'obligation de rattacher la science et la technique à leurs conditions sociales de production et de diffusion e~ de lier également la politique telle qu'elle se pratique dans les Etats modernes aux ressources de légitimité que tendent à lui procurer la science et la technique. Soit par exemple le Plan des zones exposées aux avalanches, rendu obligatoire par loi du 19 juin 1974. Complété en 1982 par le Plan d'exposition aux risques naturels prévisibles, ce PZEA associe le zonage des risques à des prescriptions à inclure dans les Plans d'occupation
1. Cf. Lascoumes (p.), «Construction sociale des risques et contrôle du vivant», Prévenir, 24, 1993. 2. Gilbert (C.), «Entre maîtrise et non-maîtrise des risques collectifs: propositions pour des analyses et politiques intermédiaires», Communication au colloque de Fontevraud, «Quel environnement au XXIe siècle. Environnement, maîtrise du long terme et démocratie», septembre 1996. 9

Politiques du risque

des sols. Opération qui pourrait apparaître purement technique si la signature de l'expert évaluant les risques ne couvrait en même temps des opérations d'aménagement du territoire. De ce fait, les implications de son geste et les modalités de ses raisonnements pratiques sont aussi bien d'ordre politique que juridique (l'administré qui se sent lésé pouvant lui imputer la décision, comme le juge, en cas d'accident, pourra le tenir pour responsable)1. Même difficulté à séparer clairement la technique de la politique dans le cas, par exemple, d'un relâchement dans la nature d'organismes génétiquement modifiés (OGM) tenté par l'Institut national de la recherche agronomique (INRA). Les microorganismes dont il s'agit ne demeureront pas longtemps envisagés dans l'étroit cadre scientifico-technique qui peut justifier leur libération: ils vont se trouver associés rapidement à des problèmes d'ordre éthique, politique et juridique pour finir en «problème de société». Très vite, traiter le cas nécessite pour le sociologue d'apprendre à circuler entre «les laboratoires de microbiologie et l'enceinte du Parlement européen»2. Cette intrication entre la technique et la politique n'est certes pas une découverte due à l'étude des risques3. Le fait est, cependant, que ce type d'études contraint le chercheur à éprouver l'intrication de façon systématique - ne serait-ce qu'à travers l'impossibilité dans laquelle il peut se trouver, faute de compétences suffisantes, d'entrer complètement dans la technicité des débats qu'il cherche à suivre. Il y a là une tâche intellectuelle motivante: celle qui consiste à trouver des procédés narratifs, des langages de description, des stratégies d'enquête et des modalités d'analyse qui évitent les deux écueils opposés de la superficialité (ne pas se donner les moyens de suivre les acteurs dans le dédale technique de leurs controverses) et de la visée asociologique (ne pas réussir à maintenir sur ces controverses techniques, la spécificité du regard et de la démarche des sciences sociales). Or, cette exigence peut valoir pour des objets considérés comme moins techniques et qui paraissent s'acquitter plus facilement d'une approche purement socio-politique. Car à vrai dire, tous les phénomènes politiques contiennent ou s'appuient sur des dispositifs techniques. Tous sont susceptibles de pouvoir bénéficier, dans l'analyse, d'un rééquilibrage de la partie «technique» qui reste souvent sous-estimée4.
1. cr. De Crécy (L.), «L'histoire des risques en montagne», in Decrop (G.), Galland (J.-P.), dir., Prévenir les risques: de quoi les experts sont-ils responsables?, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, 1998. 2. Charvolin (F.), Schwartz (C.), «Un dangereux relâchement ?», in Theys (J.), Kalaora (B.), dir., La terre outragée, Paris, Éditions Autrement, 1998. Pour d'autres exemples du caractère indissociable du calcul politique et de l'évaluation scientifique, cf. Knoepfel (P.), Descloux (M.), «Valeurs limites d'immissions : choix politiques ou déterminations scientifiques ?», in Theys (J.), dir., Environnement, science et politique, op. cil., ; Hubert (P.), «À la recherche du risque acceptable. Enjeux autour d'une relation dose-effet», in Fabiani (J .-L.), Theys (J .), dir., La société vulnérable, op. cit.. 3. Cf. Shapin (S.), Schaffer (S.), Leviathan et la pompe à air, Paris, La Découverte, 1993. L'hybridation de la technique et de la politique est un des thèmes centraux, on le sait, de l'école dite de «l'anthropologie des sciences et des techniques». Voir notamment Callon (M.), «Éléments pour une sociologie de la traduction», L'Année sociologique, 36, 1986 ; Latour (B.), Nous n'avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991; Aramis ou l'amour des techniques, Paris, La Découverte, 1992. 4. De bons exemples sont donnés par A. Garrigou à propos du vote «,Le secret de l'isoloir>" Actes de la recherche en sciences sociales, 71-72, 1988; «Invention et usages de la carte [suite de la note page suivante]

10

La nouvelle donne configurationnelle
Il y a plus: dans le cas des risques collectifs, l'intrication entre la technique et la politique est une dimension dont les acteurs prennent de plus en plus souvent acte. Techniciens, ils peuvent de moins en moins contourner le fait que les choix technologiques qu'ils soutiennent soulèvent dans l'espace public des oppositions politiques qu'il leur faut gérer. Opposants, ils peuvent de moins en moins ignorer que le combat qu'ils mènent contre certains choix technologiques nécessite de leur part, pour acquérir un minimum de crédibilité, l'acquisition d'une expertise technique. C'est là l'évolution centrale sur laquelle il nous faut nous attarder dans la mesure où l'émergence de la notion de risques collectifs lui est directement liée. Autant, lorsque les cas étudiés par le sociologue concernent des univers relativement clos de la science et de la technique, il lui est loisible de remontrer aux acteurs eux-mêmes les limites de leur croyance (éventuelle) en l'autonomie de la science et de la technique, autant, dès qu'il est question de risques collectifs, cette remontrance tend à être nulle et non avenue, les acteurs ayant généralement devancé depuis longtemps le sociologue sur cette voie. Une nouvelle donne configurationnelle semble se faire jour. Cette évolution concerne aussi bien le partage entre l'espace public et les espaces relativement clos de la science et de la technique, que le rapport entre l'expertise et les savoirs profanes ou encore les modes de légitimitation l'action étatique contemporaine. Dans cette perspective, l'analyse de la façon dont les risques collectifs sont gérés dans nos sociétés nous conduit directement au cœur de certains des thèmes les plus canoniques des sciences sociales du politique: comment l'État continue-t-il d'assurer son monopole tendanciel de la violence physique légitime? Comment les individus et les groupes accèdent-ils aujourd'hui à l'espace public? Comment s'opère, dans un certain nombre d'arènes, la confrontation de légitimités apparemment incompatibles? L'objectif de ce numéro, comme celui de la présente introduction, est de mOI}trer qu'au moins sur ces trois questions classiques et fondatrices (Etat, espace public, légitimation), les études sur les risques collectifs, pour peu qu'on soit attentif à leurs implications théoriques et non pas seulement pratiques et opératoires, sont en mesure de dégager des chantiers originaux et d'ouvrir des axes de recherche prometteurs.

L'État est-il encore garant du territoire?
Le premier chantier qu'ouvre l'analyse des risques s'articule autour d'un double objectif: d'une part, reconstituer l'histoire des technologies de contrôle et de surveilJance qui ont contribué depuis plus de trois siècles à l'émergence des Etats bureaucratiques modernes; d'autre part, analyser, au regard de cette histoire, l'essoufflement ou l'inadéquation
électorale.., PQlitix, 10-11, 1990). Pour des programmes de réévaluation systématique du rôle des objets et des dispositifs techniques dans l'analyse de l'action collective, on se reportera par exemple à Latour (B.), La clef de Berlin, Paris, La Découverte, 1993, ou encore, Conein (R), Dodier (N.), Thévenot (L.), dir., «Les objets dans l'action. De la maison au laboratoire.., Raisons pratiques, 4, 1993. Il

Politiques du risque

grandissante, depuis une trentaine d'années, de certaines de ces technologies - un essou.fl1ement que manifestent les diagnostics tout à la fois de délitement de l'Etat-nation (dans sa forme héritée de la fin du XVIIe siècle)1 et de crise de l'État-providence (dans sa forme héritée de l'immédiJlt après-guerre)2. Dans cette perspective, l'analyse du rapport entre Etat et gestion des risques permet de distinguer schématiquement trois configurations successives. La première, entre XVe et XIXe siècle, voit l'érection de la sécurité des biens et des personnes en référence fondatrice des États modernes. Le droit à la sécurité est, du point de vue philo~ophique, ce qui justifie la monopolisation au profit de l'appareil d'Etat des moyens de la violence physique3, Dans l'ordre des pratiques, l'exigence sécuritaire correspond au développement de technologies et de procédures de surveillance, de quadrillage, de maintien de l'ordre, d'enregistrement et de mesure visant tout à la fois à «discipliner» les corps et à rendre maîtrisables, sur des territoires dûment cadastrés et fiscalisés, les aléas de la production et les mouvements de population4, C'est autour de la maîtrise et du perfectionnement de ces technologies que ~e façonnent les «magistratures bureaucratiques» qui caractérisent les Etats dans leur forme moderne, hautement rationalisée5, Aujourd'hui encore, dans le domaine des risques sanitaires, industriels et naturels, l'exigence de sécurité due aux personnes reste la référence fondatrice des interventions préventives, répressives ou réparatrices de l'État, comme en témoigne par exemple le préambule de la Constitution française de 19466, Cette dimension du pouvoir étatique moderne tend d'ailleurs à faire de chaque catastrophe ou situation de crise une occasion de remettre en cause la légitimité de l'État et de ses agents (incapables de protéger et de prévoir) aussi bien qu'une occasion pour eux de justifier en retour le pouvoir exorbitant et l'autorité dont ils sont investis dans ces situations extrêmes (en prenant les mesures qui s'imposent, y compris les plus autoritaires)7, Pour les mêmes raisons, les technologies de surveillance et de quadrillage mises au point au cours de cette première période (XVIe-XIXe siècle) demeurent, dans le domaine des
1. Cf. par exemple Ali Kahn (A.), The Extinction of Nation-States. A World without Borders, La Hague, Kluwer Law International, 1996 ; Badie (R), La fin des territoires, Paris, Fayard, 1995 ; Dunn (J.), dir., Contemporary Crisis of the Nation-State ?, Oxford, Blackwell, 1995. 2. Cf. par exemple Rosanvallon (P.), La crise de l'État-providence, Paris, Seuil, 1981. 3. Hobbes (T.), Leviathan, Paris, Sirey, 1971. Le terme «sécurité» et son équivalent dans les langues européennes est tout à fait inconnu au Moyen-Âge. Il n'apparaît que vers la fin du XVe siècle. Cf. Delumeau (J.), Rassurer et prot~ger. Le sentiment de s~curit~ dans l'Occident d'autrefois, Paris, Fayard, 1989, p. 12. 4. Cf. Foucault (M.), Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975. 5. Sur la naissance et le développement de la statistique comme science de l'État, cf. Desrosières (A.), La politique des grands nombres, Paris, La Découverte, 1993. Sur la genèse de l'expertise technique, cf. Brian (É.), La mesure de l'État. Administrateurs et g~omètres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel. Pour cette période, un exemple de controverses entre «experts» dans le domaine des risques industriels est donné par Denis (G.), «Normandie (1768-1771) : une controverse sur la soude», in Theys (J.), Kalaora (B.), dir., La terre outrag~e, op. cit. 6. Cf. Caillosse (J.), «Droit de crise, droit en crise», in Gilbert (C.), dir., La catastrophe, l'~lu, et le pr~fet, Grenoble, PUG, 1990, p. 45. 7. Gilbert (C.), Le pouvoir en situation extr~me. Catastrophes et politique, Paris, LlIarmattan, 1992. 12

Cyril Lemieux avec Yannick Barthe

risques sanitaires, industriels ou naturels, le socle des actions étatiques aussi bien au niveau de la prévision (avec par exemple des notions comme «population à risques»)1 que de l'intervention en cas de catastrophe avérée (plan ORSEC par exemple).

L'avènement

de la société assurantielle

Il est cependant une évolution majeure intervenue à la fin du XIXe siècle qui a profondément modifi~, dans le domaine des risques collectifs, la relation entre les Etats et les populations qu'ils administrent: l'entrée dans une nouvelle configuration, celle de la «société assurantielle», s'est opérée au prix d'un profond changement dans la réparation des dommages corporels et matériels. Celle-ci se fait alors davantage en fonction d'un «contrat social» que d'une faute imputable à un responsable2. Cette socialisation des responsabilités, sans recours à la notion de faute, implique tout à la fois une régulation des risques par indemnisation, un élargissement de la solidarité et, à travers la logique assurantielle, un développement de la notion de «risque acceptable». Impulsée notamment par les caisses de secours mutuels et les compagnies d'assurances privées autour de la question des accidents du travail, cette dynamique va trouver des prolongements dans des domaines à risques très divers où des groupements associatifs, ici encore, joueront un rôle central dans la demande et la mise au point de politiques de sécurité3. De ce point de vue, l'article que publie dans ce numéro Frédéric Caille nous permet d'envisager, en évitant le piège des projections rétrospectives, les catégories de pensée et les logiques pratiques qui président, à la fin du XIXe siècle, à la mise en œuvre d'actions ayant un impact sur ce que nous appelerions aujourd'hui, mais de façon anachronique, la prévention des risques collectifs. Les associations de sauveteurs qu'étudie l'auteur ont en effet pour caractéristique de poursuivre, dans un premier temps au moins, des objectifs «mutualistes» beaucoup plus que «sécuritaires». Leur action prend sens non par rapport à des buts de gestion du risque ou d'efficacité des secours (par exemple, sauver le maximum de personnes de la noyade), mais par rapport à une visée politique et prescriptive (à savoir la promotion, à travers la figure exemplaire du sauveteur, d'un certain
1. Sur l'importance de cette notion dans la mise en œuvre d'une gestion administrative «à distance» des po:eulations, voir Castel (R.), La gestion des risques, Paris, Minuit, 1981. 2. Ewald (F.), L'Etat-Providence, Paris, Grasset, 1986. Ce glissement est analysé à l'époque même par É. Durkheim en termes de substitution d'un droit à sanctions restitutives, caractéristique des sociétés à forte division du travail et à solidarité organique, à un droit à sanctions répressives, caractéristique des sociétés à plus faible division du travail et à solidarité plus mécanique. Cf. Durkheim (É.), De la division du travail social, Paris, PUF, 1991 (1893). 3. Ainsi dans les chemins de fer, des syndicats (cf. Corcuff (p.), «Sécurité et expertise psychologique dans les chemins de fe!'>., in Boltanski (L.), Thévenot (L.), Justesse et justice dans le travail. Paris, PUF, Cahiers du CEE, 1989). Ainsi sur la route, des clubs automobiles (cf. Court y (G.), «Le sens unique. La codification des règles de conduite sur route (1894-1922)>>, Politix, 10-11, 1990). Ainsi dans la lutte contre certaines maladies, des Ligues nationales (cf. Pinell (p.), Naissance d'un fléau: histoire de la lutte contre le cancer en France (1890-1940), Paris, Métailié, 1992).

13

Politiques du risque modèle de citoyenneté). Comme le montre l'auteur, l'intérêt croissant que ces associations manifestent au tournant du siècle pour les aspects physiques, techniques et matériels de l'intervention de secours, ne se départit pas de cette visée première. Produit indirect de luttes sociales ou des efforts de propagande républicaine, la société assurantielle appelle des modalités d'expertise adaptées à l'expérience juridique qu'elle introduit, c'est-à-dire conformes aux formes redistributives et réglementaires (et non plus seulement répressives et disc,iplinaires) que prennent de plus en plus les interventions de l'Etat. Ces modalités sont celles notamment qui permettent la certification, la normalisation et le contrôle de la production privée des produits et des services, mais aussi l'encadrement et l'évaluation de politiques publiques conçues en tant que telles et de plus en plus définies de façon sectorielle1. Cependant plus ces modalités d'expertise se développent, plus s'accroît, dans les différents domaines concernés par les risques, la diversification des instances d'intervention (politiques, administratives, économiques, techniques, scientifiques, etc.). A partir de la fin des années 1960, l'aboutissement de cette logique de complexification est une remise en cause progressive, dans le domaine des risques comme ailleurs, de la représentation de l'État comme instance extérieure au monde des échanges économiques, capable d'exercer sur lui une maîtrise globale, et comme instance centrale capable de se faire obéir par l'exploitation de chaînes de commandement hiérarchiques2. Cette représentation classique des modalités de l'action publique se trouve définitivement compromise au début des années 1980 par la montée en force de «l'économie sociale de marché» comme norme dominante et par la poussée dérégulationniste qui vise à substituer, un peu partout en Europe, les mécanismes du marché aux procédures administratives jugées trop contraignantes3. En France, dans le domaine des risques, l'Etat central s'adapte au prix d'une multiplication des problématiques d'urgence et des structures ad hoc destinées à les gérer (agences, missions, observatoires, etc.). La
1. Sur l'histoire de la mise en place d'une politique de la transfusion sanguine garante de la sécurité des transfusés (compatibilité des groupes, syphilis, hépatite, etc.), cf. Hermitte (M.-A.), Le sang et le droit. Essai sur la transfusion sanguine, Paris, Seuil, 1996. Pour une comparaison internationale dans le cas spécifique des politiques de dépistage du SIDA, Betbon (M.), Pouvoirs contre sida, Paris, Seuil, 1993. Sur les débats entre experts engagés dans l'élaboration de politiques anti-tabagiques et anti-alcooliques à partir des années 1950, cf. Berlivet (L.), Controverses en épidémiologie. Production et circulation de statistiques médicales, Rapport de recherche pour le programme «Épidémiologie, gestion des risques, gestion des services» de la MIRE, CRAP-IEP de Rennes, 1995. Comme dans d'autres domaines, le degré de déterritorialisationlsectorialisation des politiques publiques dirigées vers la gestion des risques collectifs est largement tributaire de la trajectoire socio-génétique propre à chaque État. C'est ce que montrent par exemple J. Defrance et I. Jeuft"roy-Niehues dans leur étude comparative sur la mise en place progressive, depuis les années 1950, des politiques publiques de prévention de la pollution des eaux en Allemagne et en GrandeBretagne. Cf. Defrance (J.), JeufTroy-Niehues (I.), «Tradition culturelle et expertise», in Theys (J.), Kalaora (B.), dir., La terre outragée, op. cil.. 2. Dupuy (F.), Thoenig (J.-C.), L'administration en miettes, Paris, Fayard, 1985. 3. Pour le cas du nucléaire, cf. Pollak (M.), «La régulation technologique. Le difficile mariage entre le droit et la technologie», Revue française de science politique, 32 (2), 1982.

14

Cyril Lemieux avec Yannick Barthe

notion de risque majeur et la création d'un secrétariat d'État qui s'y rattache relève typiquement de cette stratégie d'adaptation: «notiontiroir», le risque majeur apparaît comme une tentative pour redonner sens et cohérence à des phénomènes qui, par leur ampleur et leur diversité, tendent à échapper aux schémas d'action classiques de la puissance publique!.

La crise de la gestion technocratique des risques
D'une certaine façon, ces tentatives d'adaptation sont un indice supplémentaire du fait que, depuis une trentaine d'années, }lne nouvelle donne configurationnelle émerge dans les rapports entre Etat et gestion des risques collectifs. Deux éléments au moins semblent attester du changement qui est à l'œuvre. Tout d'abord, la globalisation mondiale de la production et l'intensification, à travers la constitution de vastes réseaux socio-techniques, des échanges de biens et de personnes entre les nations tendent à entraîner de redoutables changements de nature et de taille dans les risques collectifs et dans leur vitesse de propagation. Comme l'analyse Didier Torny dans ce numéro, les technologies de contrôle étatiques classiques, caractéristiques du modèle «de la quarantaine» et du «cordon sanitaire», perdent de leur efficace face à ce nouveau type de menaces: leur inadéquation à la réalité des flux de l'économie-monde capitaliste dans lesquels sont insérés les États devient toujours plus marquée au fur et à mesure que s'accélèrent et que se diversifient ces flux2. C'est pourquoi, en définitive, la limite territoriale des contrôles publics permet de moins en moins de prévenir et d'endiguer les nouvelles formes de menaces sanitaires ou de risques industriels, lesquelles ont pour particularité, ayant pour véhicule les circuits d'échange internationaux, de se jouer des frontières (en particulier dans l'industrie électronique, pharmaceutique et alimentaire). Parallèlement à l'accentuation du libre-échangisme (qui conduit à une remise en cause partielle des technologies de contrôle étatique classiques), s'opère une seconde évolution que l'on peut présenter, à bien des égards, comme le contre-coup de cette extension libreéchangiste : les citoyens tendent à manifester de plus en plus ouvertement et P!lbliquement leur droit à la sécurité et à la protection un droit que l'Etat, fût-il traversé de part en part par des flux économiques internationaux qu'il contrôle mal, leur doit (toujours), en vertu même du «pacte» qui justifie par rapport à eux son monopole tendanciel des moyens de la violence physique. De ce point de vue,
1. Cf. Gilbert (C.), Objets "flous» et action publique.

A

propos

des "risques

majeurs»,

Grenoble, CERAT-IEP de Grenoble, 1995. Voir également Decrop (G.), Touron (M.-P.), Les risques majeurs. Un nouveau champ de l'administration publique, GDR-CRISE (CNRS), Grenoble-Paris, 1991. Lagadec (P.), Le risque technologique majeur. Politique, risque et processus de développement, Montréal, Pergamon Press, 1981. 2. Sur la disjonction entre le cadre de l'État-nation et la «réalité» des flux économiques dans lesquels ces États sont insérés (i.e. l'économie-monde capitaliste), cf. WaHerstein (I.), «Les États dans le vortex institutionnel de l'économie-monde capitaliste», in Kazancigil (A.), dir., L'État au pluriel. Etudes de sociologie historique, Paris, Economica, 1985.

15

Politiques du risque

comme le suggère dans ce numéro l'article de Jean-Paul Vilain et Cyril Lemieux, la figure de la victime, inconnue en tant que telle dans l'ordre politico-juridique il y a trente ans encore, s'est imposée depuis le début des années quatre-vingt comme une matrice centrale dans la formulation des demandes sécuritaires émanant de la société, en particulier des individus les plus directement lésés par le mouvement d'expansion des échanges économiques et par la mutation des modes de production et d'échange que ce mouvement suscite!. Ce qui est observable dans le domaine social ou répressif l'est aussi dans le domaine des risques sanitaires, industriels et naturels: telle qu'elle se présente, la constitution des associations de victimes d'accidents collectifs qu'analysent Vilain et Lemieux signale tout à la fois un renforcement des attentes de sanction pénale vis-à-vis de l'appareil judiciaire, la revendication d'un droit à la sécurité la plus absolue (le «risque zéro») - c'est-à-dire aussi d'une subordination inconditionnelle des considérations économiques à l'objectif de sécurité - et enfin, une volonté de voir les responsabilités formelles d'un certain nombre d'agents de l'État à la fois mieux établies et mieux assumées par eux. Il s'ensuit un ébranlement du cadre traditionnel des responsabilités juridico-administratives qui conduit, notamment à la suite de l'affaire du sang contaminé dans laquelle, on le sait, les victimes ont joué un rôle tout à fait considérable2, à une condamnation des schèmes de l'action et de la prise de la décision publique qui caractérisaient la gestion technocratique des risques, jusqu'alors triomphante.

Pourquoi certaines alertes n'atteignent pas l'espace public
L'entrée en crise du modèle technocratique de gestion des risques collectifs, sous le double effet de l'intensification des échanges internationaux et de la demande de sécurité que suscite cette intensification auprès d'une part croissante de la population, nous conduit presque naturellement à examiner un second chantier: celui des multiples façons dont l'espace public, ces dernières années, s'est constitué comme le lieu d'une ré appropriation citoyenne et d'une mise en visibilité d'activités jusque là étroitement confinées dans le périmètre de l'expertise scientifique et technique. Traditionnellement exclus des processus décisionnels en matière de choix technologiques et largement dépourvus de droit de regard sur ces questions, les «profanes» (ou du moins, certains de leurs représentants et porte-parole) se sont peu à peu imposés comme des acteurs incontournables du jeu politico-administratif sur ces questions, au fur et à mesure qu'ils acquéraient, dans le feu des controverses, des mobilisations collectives et des polémiques publiques, davantage de compétences techniques et d'habiletés juridiques. Leur intrusion devait mener peu à peu les dirigeants des industries à haut risque et les administrateurs publics chargés de la sécurité à réaliser la nécessité d'affronter en tant que
1. Cf. Ackermann CW.), Dulong (R.), Jeudy (H.-P.), Imaginaire de l'insécurité. Rapports sociaux et pratiques de protection, Paris, Ministère de l'Urbanisme et du LogementMSH, 1983. 2. Cf. Hermitte (M.-A.),Le sang et le droit, op. cit. 16

Cyril Lemieux avec Yannick Barthe

telles, sur la place publique, la dimension et la portée socio-politique de leurs projets de développement.

Rendre visible ce qui ne l'est pas
Une première façon d'ouvrir le chantier des transformations de l'accès à l'espace public est peut-être d'envisager ce que l'inscription sur les agendas politique et médiatique de préoccupations relatives à un risque collectif particulier doit aux schèmes de perception et d'évaluation propres aux gate-keepers de ces univers. Dans cette optique, la mise sur agenda de ces problèmes est liée à la façon dont les modes d'intégration et les réseaux d'obligations conduisent les individus, dans les univers politique ou journalistique, à prêter collectivement attention à certains risques, à en ignorer certains autres et à les hiérarchiser d'une certaine façon 1. Ceci laisse entrevoir en quoi les efforts fournis pour pallier certains risques ou pour les évoquer publiquement ne sont pas indifférents à la valeur que les gate-keepers prêtent aux «victimes
potentielles»2.

valeur qu'il convient d'accorder aux victimes potentielles - qu'une voie est ouverte au travail de mobilisation; Il s'agit de déplacer la perception spontanée des décideurs politiques et des journalistes par la manifestation publique de certaines «visibilités» (preuves, manifestations collectives, témoignages, etc.) - comme on le voit par exemple dans le regain d'intérêt qu'ils manifestent pour certaines maladies professionnelles liées à l'amiante3, pour les conditions de travail des interimaires du nucléaire, ou encore, dans le cas de l'émergence progressive du SIDA comme préoccupation publique au début des années 19804. Sans doute, pour saisir la façon dont des visibilités publiques sont produites (qu'il s'agisse de preuves scientifiques ou de manifestations collectives), les stratégies de recherche sont multiples. Il est par exemple envisageable (mais à vrai dire assez rarement envisagé) d'analyser les difficultés, sinon l'impossibilité, pour certains groupes sociaux de produire ce genre de visibilités et par exemple, de se constituer publiquement en victimes potentielles de risques sanitaires, industriels ou naturels. L'article de Jean-Paul Vilain et Cyril Lemieux
1. Dans cette perspective, cf. notamment, pour ce qui est de l'univers politicoadministratif, Padioleau (J.-G.), L'État au concret, Paris, PUF, 1982 ; Garraud (P.), (<Politiques nationales: élaboration de l'agenda..., L'Année sociologique, 40, 1990. Pour ce qui est de l'univers journalistique, Mazur (A.), «Le rôle des médias : J'inscription du radon et de Love Canal à l'ordre du jour des dangers menaçant le public», in Theys (J.), dir., Environnement, science et politique~ op. cU ; Champagne (P.), Marchetti (D.), «L'information médicale sous contrainte. A propos du "scandale du sang contaminé"», Actes de la recherche en sciences sociales, 101-102, 1994 ; Champagne (P.), «L'environnement, les risques et le champ journalistique», Regards sociologiques, 14, 1997. 2. Sur ce point, voir Heimer (C.), «Social Structure, Psychology, and the Estimation of Risk», Annual Review of Sociology, 14, 1988. 3. Cf. Chateauraynaud (F.), Torny (D.), Une analyse documentaire et sociologique du dossier de l'amiante (1970-1998), ronéo, DOXA/EHESS, 1998. 4. Favre (P.), dir., Sida et politique: les premiers affrontements (1981-1987), Paris, LHarmattan, 1992.

Et c'est précisément

autour

de cette

dimension

-

la

17

Politiques du risque

présenté dans ce numéro s'inscrit dans cette perspective, quand il met en relief la faiblesse d'accès aux ressources juridiques, politiques, techniques et médiatiques qui caractérise en 1947 la situation des sinistrés de l'incendie d'un cinéma et restreint d'autant leurs capacités à se faire entendre et à obtenir collectivement réparation. On pourrait citer par exemple, dans cette même voie, le travail de Françoise Zonabend, quand elle souligne la difficulté pour certaines populations vivant aux abords d'un site nucléaire, pourvoyeur d'emplois pour toute la région, de manifester leurs inquiétudes autrement que de façon fugace ou sous la forme de la dénégation 1. Dans le cas de ces groupes pour qui la formulation publique d'inquiétudes, sinon de revendications, relatives aux risques sanitaires, industriels ou naturels qu'ils estiment encourir, s'avère particulièrement coûteuse, les stratégies de loyauté, voire de sortie, pour reprendre le modèle hirschmanien, peuvent apparaître de beaucoup préférables2. Une seconde stratégie pour aborder la question de la production de visibilités publiques relatives aux risques et aux victimes potentielles (ou avérées) est d'analyser les ressorts de la réussite de certains mouvements. Sous ce rapport, le domaine des risques collectifs apparaît comme l'un des principaux espaces, dans nos sociétés, de régénération des répertoires de l'action collective. C'est là par exemple qu'ont vu le jour ou que se sont développées des techniques comme le boycottage, la mise sur pied de «commandos médiatiques» (avec occupation médiatisée des locaux, sit-in, dye-in, enchaînement les uns aux autres, etc.), la pratique du zapping (harcèlement des employés par téléphone et fax) ou encore, la publication dans les journaux de lettres ouvertes sous forme d'encarts publicitaires (et non plus seulement de tribunes libres). Comme le suggèrent J.-P. Vilain et C. Lemieux dans leur article, la mise en œuvre de ces répertoires qui ont en propre de viser d'emblée des horizons nationaux (et souvent même internationaux) et de s'appuyer de façon privilégiée sur les médias et la mise en scène publique, nécessite en amont l'agrégation de ressources extrêmement diversifiées, en particulier d'expertises alternatives opposables aux expertises officielles3. Sous ce rapport, les «transfuges» issus directement des milieux industriels dont l'activité est dénoncée, sont pour les mouvements sociaux concernés d'un apport incomparable: comme le montrent dans ce numéro Mary Bernstein et James Jasper, ces «transfuges» permettent en effet de défaire de manière particulièrement
1. Zonabend (F.), La presqu'Ue au nucléaire, Paris, Odile Jacob, 1989. Dans cette perspective, voir également Dejours (C.), «Pathologie de la communication. Situation de travail et espace public: le cas du nucléaire», in Cottereau (A.), Ladrière (P.), dir., <<Pouvoir et légitimité. Figures de l'espace public», Raisons pratiques, 3, 1992. 2. Hirschman (A.), Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995. Pour une ébauche d'application du modèle hirschmanien à la question des risques collectifs, cf. Mann (P.), «Théories de la mobilisation, risques et crises», Actes de la septième séance du Séminaire du programme .<Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1998. 3. Comme l'avait noté à la fin des années 1970 l'équipe réunie autour d'A. Touraine, ces expertises alternatives visent moins cependant la construction de nouvelles rhétoriques scientifiques (débouchant, par exemple, dans le cas étudié, sur des contre-propositions à la politique énergétique du pouvoir) que la conquête et la consolidation de positions en face des experts officiels. Cf. Touraine (A.), Hegedus (Z.), Dubet (F.), Wieviorka (M.), La prophétie anti-nucléaire, Paris, Seuil, 1980.

18

Cyril Lemieux avec Yannick Barthe

crédible les arguments d'autorité scientifique et les considérations techniques que les industriels et les experts officiels opposent volontiers aux inquiétudes réputées «irrationnelles» des citoyens. Comme le suggèrent également J.-P. Vilain et C. Lemieux, un autre élément décisif dans la réussite des mobilisations centrées sur les risques et les accidents collectifs tient à l'utilisation (qui nécessite elle aussi l'agrégation de nombreuses ressources et l'acquisition de capacités d'expertise) des différents ~ppuis offerts par le droit pour mettre en cause les agents de l'Etat chargés du contrôle des installations ou des activités dangereuses, ou encore pour faire admettre par la puissance publique la valeur à accorder aux victimes «réelles» d'accidents collectifs ou de maladies professionnelles!. L'analyse des mobilisations collectives rejoint ici directement, les considérations, faites plus haut, sur la sociologie de l'Etat contemporain. D'une part, la complexification et la multiplication des instances de décision et des niveaux d'intervention dans la gestion des risques collectifs rend la puissance publique plus vulnérable aux stratégies des plaignants visant à opposer un nivea!! de responsabilité politico-administrative à un autre ou un «bloc d'Etat» à un autre2. D'autre part, la société assurantielle ayant pennis de régler en partie la question des réparations matérielles, l'attente de sanctions pénales peut faire retour avec forces, compromettant ainsi le schéma d'évolution linéaire à travers lequel la mise à l'écart de la «faute» au profit de la mutualisation des responsabilités avait pu être présenté comme une «conquête» irréversible ou inéluctable4.

L'analyse de la dynamique des controverses publiques
La question de la production publique des visibilités peut encore mener à analyser la dynamique des controverses et des polémiques relatives aux risques, à compter du moment où elles basculent dans l'espace public et s'ouvrent au plus grand nombre5. Celà soulève pour
1. Pour un aperçu de ces appuis, de la façon dont ils ont été historiquement produits et dont ils tendent à être maniés par les tribunaux, cf. Hermitte (M.-A.), Le sang et le droit, op. cit., et «Le rôle du droit dans les phénomènes de crise. L'expérience de la transfusion sanguine», Actes de la sixième séance du Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise»e, Grenoble, CNRS, 1996. 2. Voir l'article de C. Vilain et P. Lemieux dans ce numéro. S.Id. 4. Pour une critique sur ce point du modèle de F. Ewald en ce qu'il peut avoir de «définitif» ou de «totalisant», cf. Chateauraynaud (F.), La faute professionnelle. Une sociowgie des conflits de responsabilité, Paris, Métailié, 1991. Comme le note de son côté C. Hermon, si la notion de risque sert effectivement de fondement à une responsabilité sans faute (protégeant par là même les agents publics de la vindicte «personnalisée» des plaignants), elle assure aussi, ironiquement, le retour de la faute dès lors que peut être établie une responsabilité administrative pour prise excessive de risques. Cf. Hermon (C.), «Le risque, la faute et la responsabilité administrative», Actes de la onzième séance du Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1998. 5 C'est la perspective suivie par Chateauraynaud (F.) et al. dans Alertes et prophéties, op. cit.. Cf. également Chateauraynaud (F.), Lemieux (C.), Torny (D.), «De l'alerte à la crise sanitaire: un modèle de transformation», Actes de la onzième séance du Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1998. 19

Politiques du risque

commencer le problème du secret et du confinement de l'information à l'intérieur des entreprises et des administrations. Car il faut bien, pour qu'une affaire éclate dans les médias ou à la tribune parlementaire, que des éléments tangibles franchissent d'abord le seuil des espaces où le problème technique a jusque là été construit entre initiés1. Comme on le voit par exemple à propos du problème de la «vache folle», la «crise» ne commence en effet qu'à compter du moment où s'opère une désectorialisation du problème considéré et où, de ce fait, il devient possible à des acteurs «non autorisés» de s'emparer d'un problème sur lequel, initialement, ils n'avaient pas de prise2. L'étude des procédures qui permettent aux administrations, aux entreprises ou à certains milieux professionnels de maintenir étroitement confinées certaines informations sur les risques sanitaires, industriels ou naturels, reste largement à faire3. L'article publié dans ce numéro de Mary Bernstein et James Jasper permet cependant d'avancer dans cette direction. Il nous introduit au cœur d'une réalité d'autant plus importante aux États-Unis qu'elle y est désormais protégée juridiquement: le whistleblower, c'est-à-dire littéralement «celui qui tire le signal d'alarme» (ou pour faire court, le «tireur d'alarme»). Les whistleblowers sont des personnes qui en viennent à se désolidariser des pratiques qu'elles constatent quotidiennement dans leur entreprise ou leur administration, pratiques qui heurtent leur éthique professionnelle ou leur sens moral et qu'elles finissent par dénoncer publiquement, selon un processus de déception graduelle que décrivent bien M. Bernstein et J. Jasper4. Le «tirage d'alarme» n'a pas seulement pour vertu de
1. C'est là un argument contre la théorie de la construction médiatique des scandales sanitaires en tant qu'elle sous-estime, par média-centrisme, l'importance des mécanismes de mise à disposition (ou de non mise à disposition) de l'information aux journalistes. Cf. Lemieux (C.), «Comment natt l'intérêt des médias pour les alertes sanitaires? Retour critique sur quelques idées courantes», in Chateauraynaud (F.) et al., «De l'alerte à la crise sanitaire», op. cU. et Mauvaise presse. Une sociologie de la faute journalistique dans la France des années 1980-1990, Thèse de doctorat de sociologie, 2 vol., GSPM-EHESS, 1997, chapitre 7. 2. Sous ce rapport, les crises liées aux risques collectifs ne se distinguent pas des crises politiques en général, telles que les analyse M. Dobry dans Sociologie des crises politiques, (paris, Presses de la FNSP, 1986). Voir aussi Dobry (M.), «Réflexions à partir d'une analyse sociologique des crises politiques», Actes de la troisième séance du Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1995. 3. Bien souvent, le secret est loin d'être absolu: l'information compromettante peut parfaitement et durablement circuler dans des cercles assez larges d'experts et d'initiés, quoique sous une forme et dans un cadrage qui ne la rend pas (encore) suffisamment saillante pour un traitement polémique sur la place publique. C'est aussi pourquoi la révélation soudaine de certains scandales sanitaires ou écologiques, rendue possible au prix d'un travail de mise en discontinuité que doit mener le dénonciateur, se voit souvent opposé par les spécialistes du domaine le fait qu'il n'y a là «rien de nouveau.. et qu'«on
savait déjà»

- ce qui

est à la fois vrai et parfaitement

faux. Cf. Lemieux (C.), ..Comment naît

l'intérêt des médias pour les alertes sanitaires ?», art. cit. ; Mauvaise presse, op. cU., chap. 7. Pour une réflexion allant dans le même sens, cf. Roqueplo (P.), «Les pluies acides considérées comme un "accident au ralenti"», in Fabiani (J.-L.), Theys (J.), La société vulnérable, op. cU. 4. Dans l'actualité récente, un tireur d'alarme-type en matière de risques collectifs est A. Nikitine, cet ancien officier de la marine soviétique, spécialiste de la sécurité à bord des sous-marins nucléaires de la flotte du Nord, devenu depuis le début des années 1990 correspondant salarié à Saint-Petersbourg de l'organisation écologiste norvégienne Bellona. Nikitine, arrêté en février 1996 par le FSB (ex-KGB) et tenu au secret durant dix [suite de la note page suivante] 20

Cyril Lemieux avec Yannick Barthe

«sophistiquer» les controverses publiques sur les risques technologiques en les alimentant, du côté des opposants, en arguments techniques de haute volée: il a aussi l'insigne avantage de rendre public ce qui, autrement, pourrait rester à jamais caché. En ce sens, les tireurs d'alarme apparaissent comme des médiateurs essentiels entre l'univers technicien et le grand public. S'ils jouent pleinement ce rôle de médiation, c'est parce qu'à la différence des autres techniciens qui vulgarisent leur savoir au nom des organismes de contrôle ou des entreprises qui les emploient, les tireurs d'alarme sont «crédibles» : leur authenticité (ou pour reprendre la terminologie de Jürgen Habermas leurs «prétentions à la véridicité») est en effet le fruit du sacrifice qu'ils consentent publiquement, en agissant comme ils le font à l'encontre de leurs propres intérêts matériels et en prenant par là même le risque, qu'ils n'ignorent pas généralement, de graves représailles (par exemple la perte de leur emploi). En revanche, c'est, comme le soulignent J. Jasper et M. Bernstein, la justesse normative de leurs initiatives qui peut être contestée par les institutions dont ils dénoncent les pratiques, dans la mesure où le tirage d'alarme tend à constituer lui-même une infraction aux règles bureaucratiques (par exemple au devoir de réserve). D'où l'importance d'une législation et d'une jurisprudence qui normalisent l'action des tireurs d'alarme1. L'article de Bernstein et Jasper attire l'attention sur l'intérêt qu'il y a à analyser, non seulement les stratégies de mobilisation des acteurs impliqués dans les controverses publiques autour des risques, mais aussi les formes rhétoriques et les prétentions à la validité qu'ils déploient pour convaincre ceux qui sont a priori indifférents, voire hostiles, de l'importance du risque dénoncé et de la valeur qu'il convient d'accorder aux «victimes potentielles». C'est là une façon de lier au plus près la question de la légitimation et celle de la mobilisation. Comme l'a montré Luc Boltanski dans ses travaux sur la dénonciation, les individus qui cherchent à susciter une mobilisation sont conduits, sous peine de se voir dénoncés comme incompétents, aliénés ou bassement intéressés, à honorer certaines contraintes pragmatiques dans la formulation de leurs revendications et de leurs critiques publiques2. C'est aussi pourquoi ceux qui veulent convaincre de la réalité d'un risque, sans nécessairement passer pour dénonciateurs, doivent à leur tour veiller à respecter certaines formes, sous peine de voir leur alerte

mois, a eu le tort de révéler que 21000 mètres cubes de déchets radioactifs et 24 000 tonnes de combustible irradié sont stockés dans la région arctique, sans autre sécurité que la coque rouillée des bâtiments qui les contiennent. 1. Dans leur article, J. Jasper et M. Bernstein signalent qu'à la différence des États-Unis, il n'y a guère eu en France, dans les années 1970, de tireurs d'alarme isolés dans le domaine du nucléaire civil. Ils attribuent cette absence au fait que les syndicats, notamment la CFDT, se sont chargés de cette tâche, en exfiltrant régulièrement des documents compromettants vers les journalistes. Si on prolonge leur. réflexion, la fragilisation des syndicats dans les années 1980 et 1990 pourrait être un des critères explicatifs de l'augmentation du nombre de tireurs d'alarme isolés dans les domaines à hauts risques. Quelques cas sont examinés dans Chateauraynaud CF.)et al., Alertes et prophéties, op. cit. Voir aussi l'article de F. Chateauraynaud présenté dans ce numéro. 2. Boltanski CL.),L'amour et la justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990. 21

Politiques du risque n'être entendue par personnel. M. Bernstein et J. Jasper explorent cette voie quand ils mettent l'accent sur l'avantage de crédibilité qu'offrent aux tireurs d'alarme leur détachement matériel ou encore sur les tentatives de contre-attaques menées par les industriels qu'ils dénoncent pour rendre la personnalité des tireurs d'alarme descriptible comme «pathologique» ou bassement intéressée. De même, peut-on accorder une attention particulière aux formes que la critique, lorsqu'elle se déploie dans le domaine des risques collectifs, est susceptible de prendre: formes prophétiques par exemple qui permettent d'utiliser, à des fins dénonciatrices et parfois même révolutionnaires, la perspective d'une mise en série ou d'un enchaînement des catastrophes2 ; formes du «raccourci» ou de «l'empaquetage» qui permettent auprès du public d'activer de façon économique des schémas dénonciatoires ancrés dans la culture politique3 ; formes d'irréversibilisation ou au contraire de réversibilisation, à travers lesquelles les uns et les autres s'efforcent d'ancrer la controverse dans un ordre de légitimité ou au contraire, de maintenir ouverte la possibilité de compromis entre différents ordres; formes, enfin, d'invention à travers lesquelles sont mises au point de nouvelles figures argumentatives (générations futures, Nimby, etc.) et sont expérimentées de nouvelles définitions du bien commun4.

Jusqu'où s'étend la légitimité de la science et de la technique?
Depuis une vingtaine d'années, les multiples chemins d'accès à l'espace public que se sont frayées les victimes avérées ou potentielles de risques collectifs, ou leurs porte-paroles, mènent à une remise en cause en profondeur de la gestion technocratique des risques. Les instruments scientifiques et techniques qu'utilisent traditionnellement les décideurs administratifs et politiques pour asseoir et justifier publiquement leurs actions en matière de risques sanitaires, industriels ou naturels apparaissent de plus en plus vulnérables sinon au discrédit, du moins à la mise en doute par certaines des populations concernées5. Ceci nous conduit à explorer un troisième et dernier chantier: celui de la pluralité des légitimités et des ordres de valeurs à l'œuvre dans les sociétés comme les nôtres, ainsi que la façon dont leur mise en rapport peut présider tout autant à des processus de délégitimation et
1. Boltanski (L.), «Affaires, alertes et catastrophes», Actes de la cinquième séance du Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1996. 2. Sur le lien entre critique sociale et prophétie, cf. Walzer (M.), Critique et sens commun. Essai sur la critique sociale et son interprétation, Paris, La Découverte, 1990. Pour un aperçu du rôle joué historiquement par la forme prophétique dans l'interprétation des risques, cf. Minois (G.), Histoire de l'avenir. Des prophètes à la prospective, Paris, Fayard, 1996. 3. Gamson (W.), Modigliani (A.), «Media Discourse and Public Opinion on Nuclear Power: a Constructionnist Approach», American Journal of Sociology, 95 (1), 1989. 4. Voir par exemple Lafaye (C.), Thévenot (L.), «Une justification écologique? Conflits dans l'aménagement de la nature», Revue française de sociologie, 34 (4), 1993. 5. C'est du moins une des thèses développées par M. Douglas et A Wildavsky dans Risk and Culture, op. cit. Voir aussi Duclos (D.), La peur et le savoir. La société face à la science, la technique et leurs dangers, Paris, La Découverte, 1989. 22