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Politique et mouvements sociaux au Maroc

De
368 pages
Au Maroc, malgré la vigueur des mouvements protestataires
et lémulation des « printemps » arabes, la monarchie maintes fois
chahutée na pas été renversée. Comment la révolution qui a emporté
plusieurs gouvernants arabes atelle pu ici être désamorcée ?
Le régime marocain est entré en réforme depuis le début des années
1990. En puisant au lexique de la démocratie, en invoquant la société
civile, les droits de lhomme, la bonne gouvernance, etc., il a su modifier
son emprise sur la société et sur la vie politique.
Fruit dune immersion de plus de trois années dans la société marocaine,
ce livre suit plus particulièrement les itinéraires de défenseurs des
droits de lhomme, dacteurs islamistes et de militantes féministes.
Il offre un état des lieux inédit des mobilisations marocaines, des
stratégies que leurs acteurs adoptent face à la contrainte jamais démentie
des forces de sécurité ainsi que de leurs relations avec laction publique.
Laboratoire de la protestation en situation autoritaire, lexpérience
marocaine permet de comprendre comment la monarchie sen accommode,
en altérant les institutions et en modifiant lexercice du pouvoir
pour mieux perpétuer sa dominination.
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Couverture
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Politique
et mouvements sociaux
au Maroc

La révolution désamorcée ?

Frédéric Vairel

 

Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de
Sciences Po)
Politique et mouvements sociaux au Maroc. La révolution désamorcée ? /
Frédéric Vairel. – Paris : Presses de Sciences Po, 2014.

ISBN papier 978-2-7246-1595-1
ISBN pdf web 978-2-7246-1596-8
ISBN epub 978-2-7246-1597-5
ISBN xml 978-2-7246-1598-2

RAMEAU :
– Mouvements sociaux : Maroc
– Militantisme : Maroc
– Participation politique : Maroc
– Autoritarisme : Maroc

DEWEY :
– 322 : Relations entre l’Etat et les groupes organisés et leurs membres

La loi de 1957 sur la propriété individuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée).
Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

© Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2014.

Introduction

Au Maroc, en janvier et en février 2011, des mobilisations éparses sont organisées en soutien aux mouvements tunisien et égyptien du « printemps arabe » (par exemple le 30 janvier, le 8 ou le 11 février à Rabat) ; un appel à manifester est lancé sur Facebook pour réclamer des réformes sociales et politiques profondes. Le 20 février 2011, après la chute des présidents tunisien et égyptien et dans le sillage des mobilisations au Yémen, à Bahreïn et en Libye, une première journée nationale de protestation est organisée : des manifestations se déroulent dans cinquante-trois villes du Maroc, rassemblant environ 120 000 personnes. Le mouvement est lancé. Il prend le nom de Jeunes du 20 février (Chabâb ‘achrîn fabrâyir) ou Mouvement du 20 février (harakat ‘achrîn fabrâyir, M20F). Une séquence politique resserrée s’ouvre avec les premières mobilisations du M20F et se clôt avec les élections législatives anticipées de novembre 2011 qui voient la victoire du Parti de la justice et du développement (PJD, Hizb al-‘adâla wal-tanmiyya), premier parti islamiste appelé par le roi à former un gouvernement.

L’institutionnalisation de l’espace protestataire dans laquelle s’inscrit l’émergence du M20F et les effets d’apprentissage conduisent les contestataires comme les forces de sécurité à se montrer extrêmement prudents afin d’éviter tout dérapage. En d’autres termes, indépendamment de la posture radicale revendiquée par certains membres du mouvement – ou dénoncée par leurs détracteurs à des fins de délégitimation –, l’enjeu des mobilisations et des controverses publiques n’est jamais que la réforme de la monarchie marocaine, non pas son renversement. Celle-ci apparaît en définitive comme le plus sûr rempart contre le déclenchement de dynamiques révolutionnaires. Dans ces situations, les partis politiques et les syndicats ne fournissent que des appuis limités aux mobilisations, quand ils ne s’y opposent pas : les mobilisations de 2011 sont un indicateur précis des processus de verrouillage de la politique instituée. Ainsi s’éclaire la particularité que présente le Maroc par rapport à d’autres situations de l’espace arabe : le cas marocain se singularise autant par le contingentement des masses mobilisées que par la répression qu’elles subissent ainsi que par la sophistication de la réponse des gouvernants aux mobilisations. Inscrit dans une histoire militante, le M20F met en évidence deux processus à l’œuvre au sein de l’espace protestataire marocain : l’autolimitation de ses acteurs et les mutations du militantisme. Pour être une propriété saillante de ces mobilisations, l’autolimitation n’en fait pourtant « ni le service de soins palliatifs du politique ni le lieu de son désamorçage1 ». Produit de perceptions et de rapports de force instables, elle n’est pas affaire de « fonction » mais de situations et de calculs. Ensuite, d’un cycle de mobilisation à un autre, des mouvements des années 1970 au M20F, les raisons d’agir comme les modes d’action évoluent.

Les caractéristiques sociales des leaders du M20F et les lieux où ils ont fait leurs premières armes politiques en font des héritiers politiques. Certains dirigeants du mouvement le sont au premier sens du terme, mais la direction du mouvement ne se résume pas à des enfants de militants des années 1970 et 1980, époque de nombreuses mobilisations d’extrême gauche issues de diverses tendances du marxisme. D’autres continuités s’établissent avec des mobilisations d’extrême gauche, comme l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne au Maroc (Attac-Maroc), ou sont énoncées en termes civiques comme celles du Forum marocain pour la vérité et la justice (FVJ, al-Muntada al-maghribî min ajli al-haqîqa wal-’insâf), ou encore nées de collectifs récents, tel le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), créé en 2009. Le M20F a aussi pris appui sur des organisations politiques radicales. Les liens établis avec La voie démocratique (al-Nahj al-dîmuqrâtî) – continuatrice de l’organisation marxiste-léniniste En avant (Ilal Amâm), ce qui explique qu’il n’ait obtenu sa reconnaissance légale qu’en 2004 – et avec Justice et bienfaisance (al-‘Adl wal-ihsân) – principale organisation islamiste du pays, tolérée quoique interdite – sont révélateurs de conceptions politiques. S’ils fournissent des ressources et des savoir-faire militants ainsi que des participants aux actions de rue, ils contraignent également le mouvement tant dans son action protestataire (poids des forces de sécurité, contrôle de l’énonciation des slogans) que dans l’élaboration de son image publique, puisqu’ils l’exposent à des accusations de manipulation ou d’infiltration. La « théorie des dominos » qui a tenu lieu d’explication au déclenchement des mobilisations durant les soulèvements populaires dans le monde arabe est donc très réductrice. Elle fait l’impasse sur les différences profondes que présentent les trajectoires politiques arabes, le fonctionnement des régimes et des économies, la composition des populations (urbanisation, niveau d’éducation, condition des femmes, diversité religieuse ou ethnique) ou la place de la religion dans les sociétés d’une zone qui irait du Maroc au Bahreïn. De surcroît, elle empêche d’analyser la circulation des idées et des pratiques d’un contexte à l’autre et d’identifier les facteurs d’émergence des mobilisations d’un pays à l’autre. Réduisant la condition des protestataires à leur arabité ou à leur islamité, la théorie des dominos fige des attentes, des espoirs et des mémoires partagées, sans rendre compte de leur rôle dans les événements qui ont secoué la région, de Tunis au Caire jusqu’à Manama et Rabat.

— Une sociologie des mouvements sociaux marocains

Depuis l’indépendance du Maroc en 1956, la politique marocaine a régulièrement retenu l’attention internationale : « rébellions » dans le Rif (1957-1959) et ailleurs, émeutes (1965, 1981, 1984, 1990), affaire Ben Barka (1965) et tentatives de coups d’État (1971, 1972), islam politique et attentats (1994, 2003, 2011), soulèvements du « printemps arabe » (2011). Nous savons et nous croyons savoir beaucoup de choses sur le Maroc, mais il a encore beaucoup à nous apprendre. Parce qu’il est situé aux portes de la France, ce pays condense les peurs et les espoirs à l’égard du monde arabe et musulman. Il est souvent analysé à travers deux prismes concurrents, mais tout aussi réducteurs : l’un optimiste, celui de la « transition démocratique » et du renouveau de la « société civile », l’autre pessimiste, celui de la « montée de l’islamisme ».

Ce livre, issu d’une immersion de plus de trois années dans la société politique marocaine, propose une autre entrée, par les mouvements sociaux. Le Maroc est un laboratoire fascinant de la protestation en régime autoritaire et de la manière dont celui-ci s’en accommode. Les mouvements sociaux sont abordés ici à partir des théories classiques de la mobilisation politique et des répertoires d’action contestataires, qui peinent encore à franchir les frontières des premiers terrains occidentaux où elles ont été élaborées. Le Maroc met à l’épreuve nos savoirs sur la protestation et l’autoritarisme. Il combine mobilisations féministes et vision traditionnelle de la femme, puissants mouvements islamistes mais néanmoins pacifiques, recul de la violence étatique des « années de plomb » (Sanawât al-rasâs, 1960-1990) et maintien d’une situation autoritaire. Bref, dès lors que l’on s’écarte de l’imagerie d’un Mohammed VI « roi des pauvres » aux penchants démocratiques, volontiers véhiculée par la presse tabloïde, apparaît un régime autoritaire qui organise les conditions de son maintien en puisant au lexique et aux procédures de la démocratie.

Nos enquêtes de terrain sur le règlement des « années de plomb » et sur la réforme de la condition féminine dans un contexte autoritaire apportent un autre regard sur les mouvements sociaux.

Un premier axe de réflexion s’est porté sur les itinéraires militants afin de mieux comprendre le fonctionnement de l’espace protestataire et du régime. En retour, c’est au travers de leur relation avec les évolutions du champ politique et de l’espace protestataire que les itinéraires de ces acteurs contestataires prennent tout leur sens. Les coûts parfois très lourds de ce type d’implication politique, la constitution de collectifs militants et la construction de causes au travers des luttes entre les protestataires, leurs soutiens et leurs adversaires (issus du régime mais pas exclusivement) en sont des révélateurs particulièrement efficaces. Nous verrons que le coût de l’action collective varie en fonction des moments, des collectifs et des enjeux des mobilisations. La notion de « carrière militante » englobe les dispositions à agir des individus et les opportunités qui leur sont offertes de s’engager. Elle permet d’analyser les transformations des espaces sociaux du militantisme à un moment où s’épuise le projet révolutionnaire, dans sa version marxiste ou islamiste. En tant que référence, la révolution ne constitue plus un horizon régulateur des pratiques. Le rapport des militants au régime et à ses institutions se modifie, tout comme leur participation à la politique légitime, et particulièrement aux compétitions électorales. Dans le même temps, les collectifs militants s’institutionnalisent, non sans heurts ni difficultés. Pour les gouvernants, la transformation des registres de l’action collective, de ses thématiques et ses enjeux a rendu la contestation acceptable ou tolérable. Ni octroyé ni conquis par la seule vertu militante, l’espace protestataire se présente ainsi comme le résultat des luttes entre les acteurs mobilisés d’un côté, et les gouvernants marocains et leurs appareils sécuritaires de l’autre.

Envisagée en situation autoritaire, la « mobilisation des ressources » – ce courant d’analyse qui insiste sur la dimension organisationnelle des protestations collectives et sur la place des « entrepreneurs de mouvements sociaux » dans ces processus – ne va pas de soi. De ce point de vue, il a paru stimulant de considérer, dans un deuxième axe de réflexion, les mobilisations sous l’angle de la contrainte – tant il est vrai que la répression a touché l’ensemble des générations militantes – et sous celui de la menace – puisque le poids des forces de sécurité ne se dément pas. La description des pratiques protestataires révèle une caractéristique remarquable, et sans doute des plus contre-intuitives lorsqu’il s’agit des islamistes : l’autolimitation des acteurs. À ce niveau, les effets de la violence sur le choix des pratiques protestataires et sur les parcours militants se font sentir d’une manière toute particulière. Les acteurs savent ajuster leurs mobilisations. Ils évitent prudemment toute confrontation directe avec le régime susceptible d’engendrer une perte des repères et un brouillage des anticipations qui bénéficieraient aux « radicaux »2. Les militants n’entendent plus renverser la monarchie comme cela pouvait être le cas dans les années 1970 et 1980. L’époque est à la transformation de l’intérieur, qu’il s’agisse de démocratiser ou d’islamiser.

Enfin, troisième axe de réflexion, notre enquête révèle des liens étroits et a priori improbables entre acteurs protestataires, agences d’État et bailleurs de fonds, dans une proportion jusque-là inégalée. Elle invite à rompre avec une perception dominante des régimes autoritaires selon laquelle la politique serait définie par les seuls tenants du régime, dans le cadre strict d’une approche top-down. Au contraire, nous montrons que les mobilisations marocaines pèsent sur la définition de l’action publique, aussi bien sur les termes de sa formulation que sur les instruments de sa mise en œuvre. L’étude révèle les affinités qu’entretiennent les dispositifs d’expertise internationale – ici le modèle des commissions vérité et réconciliation – avec la réforme de l’autoritarisme. Instaurée plusieurs années après ses précédents argentin, chilien ou sud-africain, l’Instance équité et réconciliation (IER) expose des situations dans lesquelles les acteurs protestataires puis les gouvernants ont tiré parti du chassé-croisé de technologies de contestation et de technologies de gouvernement. À la suite des cas analysés par les sociologues Bryant G. Garth et Yves Dezalay ou par le politiste Nicolas Guilhot3, le cas marocain illustre la contribution d’activistes des droits de l’homme aux processus de réforme des États et de l’exercice du pouvoir.

Ces trois axes de réflexion engagent à déconnecter le déclenchement d’actions collectives, aussi importantes soient-elles, de la démocratisation d’un régime autoritaire. Ils invitent à s’écarter des seuls épisodes de politique contestataire en prenant pour objet les influences et déterminations réciproques de la politique instituée et de la politique protestataire, en situant le propos au carrefour de la sociologie de la construction des problèmes publics et de la sociologie des mobilisations. Enfin, ils démontrent l’utilité de considérer dans un même mouvement les acteurs mobilisés au nom de l’islam et ceux impliqués dans la défense des droits de l’homme : de nombreuses similitudes rendent raison des engagements, de leur intensité ou de leur abandon.

— Espace protestataire et politique instituée

La politique instituée désigne l’activité qui se déroule au sein et en référence à des institutions : palais royal, gouvernement, Parlement, collectivités territoriales. Elle est enserrée dans ces institutions et dans les dispositifs juridiques qui en encadrent le fonctionnement. Elle est prise dans leurs règles et leurs logiques (préséances et non-dits), leurs temporalités (par exemple la durée des sessions du Parlement) et leurs échéances (discours du roi lors des fêtes nationales, élections). L’espace protestataire se construit à la fois en opposition et en référence à la politique instituée. Il renvoie à un univers de sens – changer la politique en se mobilisant – relativement autonome. Il s’appuie sur des pratiques et des compétences communes en termes de modes d’action et de regroupement (rédiger un communiqué, organiser un sit-in, constituer une association ou un collectif). Une série de soutiens et de dépendances mutuels, des liens spécifiques – l’amitié et la camaraderie militantes – caractérisent cette zone de l’espace social. Malgré leurs positionnements politiques divers, sinon antagoniques, par-delà leurs concurrences, les acteurs de l’espace protestataire partagent une histoire commune : la répression subie et le passage par la prison4.

Cette perspective sur l’action collective au Maroc appréhende conjointement des postures et des itinéraires militants habituellement considérés comme adverses. Observer ainsi la protestation « à hauteur d’homme » permet de déceler les liens, parfois ténus mais bien réels, entre islamistes et gauchistes et d’analyser les terrains de rencontre, les continuités et les proximités qui s’établissent.

L’enquête de terrain de longue durée que nous avons menée a révélé les modalités de fonctionnement d’un système politique – l’autoritarisme – au travers des pratiques des gouvernants et de leurs contestataires. En tournant notre regard vers la politique protestataire et l’action de rue, nous entendons ici rompre avec la vision de la politique marocaine traditionnellement véhiculée par les sciences sociales.

Longtemps considérés comme les seuls détenteurs de la connaissance sur le Maroc, les anthropologues ont décrit ce pays comme une sorte de terre promise, avec un succès tel que la science politique leur a emboîté le pas, fascinée par le Makhzen5, par la segmentarité et par l’islam mystique6. Ces travaux ont un point de départ commun. Ils partagent l’idée d’une culture politique stable gouvernant l’organisation politique de la société marocaine. Pour certains, le champ politique du Maroc indépendant fonctionnerait comme une simple transposition des relations entre monarchie et tribus avant le protectorat français et espagnol (1912-1956)7. D’autres mettent en avant l’héritage islamique à partir duquel le sultan revendique le statut de Commandeur des croyants (’Amîr al-mu’minîn) pour s’ériger en arbitre des luttes politiques. Dans le cadre de l’État moderne, la monarchie endosse le rôle traditionnel de l’arbitre. Favorisant les notables ruraux dans le cadre d’une politique d’équilibre, elle parvient à dominer les partis politiques8. Ces travaux se sont limités aux relations entre les partis politiques et la monarchie. Puisant à l’inusable théorie du Makhzen, ils ont donné l’image d’une monarchie experte en manipulations électorales et qui, bien qu’épisodiquement menacée par les appétits de l’armée, ne se jouait pas moins, avec une maestria consommée, des partis politiques réduits au rang de figurants.

En dépit de leur rigueur, les analyses du régime marocain qui ont suivi se sont cantonnées à sa dimension religieuse, insistant sur la revendication royale du statut de Commandeur des croyants et sur la menace éventuelle que les islamistes feraient peser, depuis leur apparition au milieu des années 1970, sur cette figure rassurante. Il en est résulté une somme considérable de travaux9. Mais ce quasi-monopole conféré à l’analyse culturelle exposait au risque de s’en tenir à une définition figée de la culture politique10.

Si les politistes ont fini par prendre leurs distances avec ces conceptions, ils n’en ont pas moins succombé aux charmes des concepts de « transition démocratique » ou de « société civile ». Trop souvent, cette production savante est tombée dans le piège d’un « réveil » de la société civile tout à la fois indice, facteur et condition de démocratisation11. À suivre une mode encouragée entre autres par la Banque mondiale ou le Programme des Nations unies pour le développement, la passion démocratique des analystes l’a emporté sur la réalité qu’ils observaient, au point de s’y substituer.

D’autres ont porté leur regard sur « l’inquiétante étrangeté » de l’islamisme. Pour être nouveaux, les mouvements fondant leur légitimité et leur action sur l’islam n’enfermaient pas moins le monde arabe dans une spécificité renouvelée. Ce dernier faisait figure de terre propice à l’émergence de « mouvements affreux12 » qui ne rentraient pas dans le champ de la science des mouvements sociaux. En la matière, les études sont restées très largement préoccupées par le face-à-face palais royal/islamistes, dans la tradition du commentaire politologique sur le Maroc13.

Les mobilisations dont traite ce livre montrent en quoi, pendant les années 1990 et 2000, les luttes dans le champ politique ont été dépassées par l’expression pacifique – en nombre et dans la rue – de revendications souvent bien plus radicales pour les gouvernants. Dans cette mise en récit originale, la toile de fond et les acteurs de l’intrigue changent – il ne s’agit plus seulement du palais royal et des partis politiques – au profit de l’entrée en scène d’acteurs protestataires qui s’abstiennent de tout recours à la violence. Les perturbateurs de la politique légitime ne sont plus hors champ mais acquièrent le statut d’objet à part entière. L’inversion opérée n’est pas seulement rhétorique dans la mesure où rendre raison des processus de réforme en cours au Maroc nécessite de focaliser l’analyse sur l’activité des contestataires. En outre, les deux ensembles étudiés sont particulièrement propices à l’observation des transformations d’un régime autoritaire en période de mondialisation ; ils nous renseignent également sur l’émergence et le fonctionnement d’actions collectives dans un tel contexte.

Ainsi se dessine un point de vue particulier sur la politique marocaine. Il s’agit d’envisager l’activité de ses participants comme constitutive de la réalité à analyser. De ce fait, le récit ne s’attache pas à dévoiler une autre réalité, comme c’est le cas dans les nombreuses variations autour des « stratégies inconscientes » du Makhzen ou dans les analyses en termes de « façade » démocratique. Dans ces travaux, les espaces de compétition politique sont réputés ne pas participer pleinement du fonctionnement du régime mais être l’habillage d’une autre réalité qu’il s’agirait de révéler. L’arène des mouvements sociaux ne serait quant à elle qu’une niche octroyée à des groupes en mal d’intégration politique.

Notre point de vue est tout autre. Nous considérons que « ce qui se passe » dans les années 1990 au Maroc se détermine dans la rue et hors des canaux de la politique instituée, bien plus que par le passé. Tirant le plus grand parti d’une observation fine des processus de contestation politique, nous sommes entré dans les associations et les partis politiques, nous avons suivi les mobilisations de rue (rassemblements et défilés manifestants) et observé les modalités du maintien de l’ordre pour comprendre ce que signifiait protester en situation autoritaire. Prêtant attention aux pratiques des acteurs et aux raisons qu’ils donnent à leurs actions, c’est là l’idée centrale que notre propos entend démontrer en répondant à ces deux questions : comment fonctionnent des mobilisations dans un contexte travaillé durablement par la violence ? Comment l’articulation de l’espace protestataire marocain aux arènes institutionnelles engendre-t-elle une restructuration de l’exercice du pouvoir ?

En envisageant le fonctionnement de mouvements sociaux en situation autoritaire, nous entendons contribuer à la compréhension des transformations de régime en l’absence de tout processus de démocratisation. Le choix d’une telle piste de recherche s’est presque imposé au regard de l’ampleur des transformations de la configuration politique marocaine. Ces dernières affectaient visiblement le contrôle politique et les termes de la contrainte fixés par le régime, les modalités de constitution des causes publiques et le poids croissant de l’arène contestataire dans ces processus. Tout au long des années 1990, les formes d’indignation publique se sont multipliées sans qu’il faille confondre ce contenu avec une supposée démocratisation, malgré les proclamations optimistes des acteurs locaux. Le fonctionnement des mobilisations, tout comme le militantisme, a été peu étudié sous l’angle de l’autoritarisme. L’étude de l’implication militante au Maroc et du développement d’une série de mobilisations à la faveur de la succession monarchique rend possible de fructueux décalages par rapport aux phénomènes de démobilisation décrits par le sociologue Juan J. Linz14. Les mobilisations entretiennent une relation complexe avec les transformations politiques initiées par la mort du roi Hassan II et l’accession au trône de Mohammed VI en juillet 1999. Elles en accusent les traits, en particulier les processus de perte de contrôle ; elles en tirent parti.

Le propos est comparatif en ce sens qu’il déplace des concepts généraux – régimes autoritaires, mouvements sociaux, partis politiques, carrières militantes – pour discuter sur le terrain marocain de processus et de mécanismes repérés auparavant et ailleurs, en confrontant ces concepts aux réalités politiques de ce pays : changements de régimes, genèse de causes dans l’espace public, implication militante, construction de collectifs, mobilisation de groupes à faibles ressources. Le cheminement de cette recherche est également comparatif en ce qu’il spécifie ces approches et concepts généraux en leur conférant un contenu sociologique et historique particulier : celui du Maroc politique des années 1990 et 2000. Nous envisageons avec circonspection les termes société civile ou libéralisation, fortement lestés d’enjeux qui ne sont pas de seule connaissance. Il en va de même pour des notions qui ont eu tendance à fonctionner comme des boîtes noires dans l’analyse des dynamiques politiques marocaines (les partis politiques par exemple). Le mouvement est celui d’un va-et-vient entre le « monde empirique » et le « monde conceptuel ». Sans relever du cas de figure, le Maroc est exemplaire du fonctionnement de mouvements sociaux en période de transition d’une configuration autoritaire à une autre.

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