Politique par les citoyens

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Comment les gens s'engagent-ils en politique ? Comment développent-ils des communautés civiques et génèrent-ils l'énergie politique pour exprimer la volonté publique ? Cet ouvrage montre que la politique professionnelle partisane doit être pondérée par le dialogue public. S'inspirant de l'expérience d'une grande variété de groupes civiques, David Mathews explore comment les individus et les communautés peuvent créer un système politique qui soit pertinent à leur vie de tous les jours.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296418097
Nombre de pages : 326
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Politique par les citoyens
Trouver une voix publique responsable

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Bernard LA V ARINI, La grande muraille du Ille Millénaire, 2005 Patrick BRAillANT, Lettres aux « anticapitalistes» (et aux autres) sur la démocratie, 2005. Marion PEYRE (Sous la dir.), Le livre noir de l'animation socioculturelle, 2005. Catherine LEGUA Y, Respecter la vie, disposer de sa mort! Pour une loi Vincent Humbert, 2005. Iviu BOURDIEC, L'aliénation corse, 2005. Gérard PLUMIER, Chômage senior, abécédaire de l'indifférence, 2005. Max FERRERO, Nicole CLERC, L'école et les nouvelles technologies en question, 2005. Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET, En marche vers un idéal social. Homme, Individu, Citoyen,2005. Richard GAUDET, Etre patron aujourd'hui en France, 2005. Christian SIMEON, Faire face à la pauvreté et à l'uniformisation mondialiste, 2005. Gérard NAMER, D'un socialisme de redistribution à un socialisme de création, 2005. Pierre GRaU, Impératif technologique ou déclin économique, 2005. Philippe POITOU, Souffrances, le coût du travail humain, 2005. Dominique PELBOIS, Pour un communisme libéral. Projet de démocratie économique, 2005. Louis LEGRAND, Réflexions sur quelques problèmes de

l'Education nationale, parmi tant d'autres, 2005.

David

MATHEWS

Politique par les citoyens
Trouver une voix publique responsable

L'Harmattan 5-7~rue de I~École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Copyright Copyright original: @ 1994, 1999 par David Mathews et la Fondation Charles F. Kettering. Traduit de l'anglais par S&B International.

www.librairieharmattan.com harmattanl~vvanadoo.ft diffusion.harmattan~wanadoo .ft (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9470-X EAN : 9782747594707

PRÉFACE
Aujourd'hui, les communautés dans le monde entier subissent des changements importants aux niveaux social, économique, environnemental et politique. Ces changements d'ordre systémique impliquent très souvent une transformation profonde du cadre fondamental dans lequel les communautés opèrent et par conséquent dans la donne politique. Pour faire face à ces changements et saisir de nouvelles opportunités, ces communautés ne peuvent pas uniquement se reposer sur leur gouvernement. Prenant avantage des avancées de la démocratie, les citoyens et les communautés ne choisissent pas seulement leurs dirigeants mais prennent aussi de plus en plus de responsabilités par rapport à leur avenir. Un nouvel état d'esprit et de nouveaux comportements sont alors nécessaires. Les communautés se doivent d'adopter des cadres et stratégies qui vont aider leurs membres à réfléchir ensemble et, plus important, à devenir acteurs du changement dans leurs quartiers, leurs villes, leurs régions. Cela suppose initialement que les membres de la communauté prennent conscience de leur potentiel d'acteurs responsables du bien-être de la communauté dans laquelle ils vivent; ce qui signifie qu'ils sont d'une part, prêts à faire des choix réfléchis et d'autre part, à devenir des partenaires du gouvernement. D'importantes questions se posent alors. Comment une communauté développe-t-elle son capital social, c'est-à-dire la capacité de ses membres à prendre ensemble des décisions réfléchies et des actions collectives pour le bien-être de la communauté? Comment les citoyens et les communautés deviennent-ils garants de leur propre développement? Quelles formes peut alors prendre le dialogue entre les communautés et le gouvernement? Sans avoir la prétention de donner une réponse stricte à toutes ces questions, Politique par les Citoyens est une analyse de la démocratie et de ce qu'elle implique pour tous, c'est-à-dire, selon 5

Mathews, la possibilité pour les citoyens de se gouverner euxmêmes. Mathews cherche à travers ce livre de nouvelles solutions pour renforcer la vie publique en créant une citoyenneté responsable, en d'autres mots, une citoyenneté basée sur une relation d'échanges et de compréhension mutuelle entre citoyens et institutions politiques, y compris médias et autres groupements politiques. Pour que cette relation ne favorise pas un groupe de citoyens au détriment des autres, il est nécessaire: . de ranimer le sentiment de citoyenneté chez les gens, en les encourageant à participer plus activement aux affaires publiques, . d'encourager les institutions politiques à véritablement connaître le jugement public, en d'autres termes l'opinion réfléchie des citoyens. Mathews insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas pour les citoyens de gouverner sans le gouvernement, mais au contraire d'agir avec le gouvernement. C'est à travers cette relation d'interdépendance que la politique elle-même se redéfinira pour ne plus être uniquement l'affaire des hommes politiques et de quelques groupes de pression. Elle se définira alors par le potentiel des citoyens à travailler avec leurs institutions gouvernementales et leurs élus pour trouver des solutions aux problèmes de la société. Ce livre examine minutieusement les obstacles à un tel renouvellement politique, aussi bien du point de vue des citoyens que du point de vue des autorités publiques. Mathews affImle que la démocratie remplira ses promesses si les citoyens prennent leurs responsabilités et agissent ensemble. Ils peuvent agir directement ou à travers leurs élus, mais ils doivent dans tous les cas agir. Pour que cela puisse se produire, ils doivent se rassembler pour prendre des décisions publiques sur les actions qu'ils pourraient entreprendre ensemble, dans leurs communautés, leurs villes, leurs régions, leurs pays. TIne s'agit pas seulement de descendre dans la rue ou d'exprimer son opinion ou l'opinion d'un petit groupe par la presse ou par d'autres moyens. TI s'agit avant tout de se rencontrer et de discuter afin d'émettre un jugement réfléchi sur une question publique. Alors seulement les citoyens formeront un public, c'est-à-dire un groupe de citoyens unis par 6

diverses alliances dans le but de promOUVOIrleur bien-être commun. Se basant sur des leçons tirées de I'histoire de l'Antiquité et des Etats-Unis, ainsi que sur des cas d'étude d'un réseau d'organisations animant les forums publics depuis plus de vingt ans, Mathews démontre la pertinence d'une démocratie utilisant la délibération publique comme moyen d'encourager les citoyens à devenir acteurs politiques. TIappelle cette forme de démocratie: la « démocratie publique délibérative », une démocratie qui repose sur la délibération publique. La délibération publique est utilisée par des groupes de citoyens qui vont comparer, analyser et soupeser différentes approches cherchant à résoudre un problème. Chaque approche reflète une opinion différente sur un problème précis. Lorsque des citoyens discutent des différentes approches, qu'ils prennent en considération et analysent les actions et les conséquences de chaque approche et qu'ils reconnaissent les concessions qu'ils sont prêts à faire pour résoudre un problème, ils délibèrent. Contrairement à un débat, le but de la délibération n'est pas forcément d'amener une autre partie à changer d'avis ou à faire triompher une opinion. L'objectif de la délibération est beaucoup plus d'inciter les gens à échanger leurs points de vue et à s'informer dans l'espoir de découvrir des champs d'actions et des idées sur lesquels ils vont se mettre d'accord. Au cours des quinze dernières années, des initiatives visant à utiliser des processus de délibération publique en vue d'engager de façon plus efficiente les citoyens dans la politique de leurs communautés et pays ont été lancées dans près de 60 pays. On les retrouve au sein d'universités, d'organisations non gouvernementales, d'initiatives civiles de citoyens, d'instituts nationaux de sciences politiques. Certaines initiatives touchent directement les communautés défavorisées, comme c'est le cas en Nouvelle Zélande et en Afrique du Sud, d'autres cherchent à réformer certains programmes scolaires et universitaires, comme par exemple en Russie, d'autres encore, comme à Porto Rico, travaillent au niveau du conseil municipal. Ces exemples divers et variés cherchent tous de nouvelles façons d'engager plus activement les citoyens de leurs 7

pays respectifs dans les décisions et actions politiques qui affectent leur environnement. Ces expériences sont très différentes les unes des autres et se différencient également des exemples exposés dans ce livre. Politique par les Citoyens a bénéficié des travaux et des leçons tirées par la Fondation Kettering dont les programmes visent à encourager les citoyens américains à être des acteurs politiques plus engagés dans le devenir de leurs communautés, de leur pays et à se reconnecter avec les affaires publiques des Etats-Unis en formant un public responsable. Les travaux de la Fondation Kettering ont aujourd'hui inspiré de nombreuses organisations dans différents pays. Ces organisations, sans essayer de reproduire les processus appliqués par la Fondation Kettering, recherchent ellesmêmes les racines de la délibération dans leur environnement culturel et traditionnel. Les programmes se multiplient, visant à engager les membres des communautés de façon plus efficace dans la gestion de la « cité ». Mathews avance que la délibération publique est la base de la démocratie depuis la Grèce Antique; il utilise le contexte américain pour critiquer et illustrer ce que pourrait être la participation des citoyens dans une démocratie délibérative. Toutefois, pour franchir l'épreuve de l'universalité, il importe de reconnaître l'influence des différentes cultures et l'apport des expériences de participations citoyennes réalisées dans d'autres pays, nous permettant, entre autres, de déterminer le ou les dénominateurs communs se retrouvant dans ces différents contextes, ainsi que les divergences. Nous pourrions alors discerner ce qui fait l'universalité du processus délibératif et ce qui fait sa particularité dans toute société cherchant à trouver un engagement original et approprié de ses citoyens dans la gestion des affaires publiques.
Mélanie Beauvy 14 Mars 2003

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REMERCIEMENTS

A des générations de chercheurs assistants, qui peuvent

avoir éprouvé de la lassitude - mais n'ont jamais vacillé,
A mes secrétaires, qui ont « saisi» avec entrain quand leurs doigts ne leur obéissaient parfois plus, A tous ceux qui ont lu et édité ce qui ressemblait à des révisions sans fin, Aux citoyens des «National Issues Forums », qui ont enrichi le texte de leurs questions les plus difficiles, A mes collègues de la Fondation Kettering et ses affiliés, dont les encouragements ont rafraîchi un chaud mois d'Août d'écriture, A tous, j'adresse ma profonde gratitude.

INTRODUCTION
Cette seconde édition de Politique par les Citoyens a l'avantage de connaître un peu ses lecteurs potentiels. La première édition fut utilisée par des groupes de citoyens qui essayaient de faire en sorte que leurs communautés fonctionnent mieux, ou qui essayaient de recréer leurs communautés, quand les gens avaient perdu leur sens de la relation à l'autre et quand ils ne travaillaient plus ensemble à trouver des solutions pour leurs problèmes communs. Ces citoyens recherchent quelque chose qui va plus loin que ce que l'on appelle couramment «la construction de la communauté ». Les professionnels, tels que les journalistes, les cadres de fondations, les éducateurs, ont utilisé ce livre pour mieux comprendre le public et ce qu'il faut construire pour renforcer la' vie publique. Ces professionnels sont convaincus que leurs institutions doivent avoir une meilleure compréhension de tout ce qui mène à la création d'une citoyenneté responsable ou de tout ce qui l'en détourne. Par exemple, certains journalistes craignent que les médias ne puissent pas avoir d'audience à moins qu'il n'existe un public actif. TIs pensent que les gens ne vont pas essayer de s'informer, de faire des choix, s'ils n'ont pas la possibilité même de faire ces choix, c'est-à-dire s'ils ne se considèrent pas eux-mêmes comme des citoyens ayant des décisions à prendre. Certains dirigeants de fondations ainsi qu'un petit groupe d'élus locaux ont aussi lu ce livre pour repenser leurs rôles dans la communauté.1 Ils ont conclu que si le sens de la communauté est faible, si la vie publique est faible, ils ne peuvent pas faire leur travail. Donc ils veulent apprendre comment se forme un public; ils veulent comprendre quel rôle ils pourraient jouer dans la « formation de ce public ». Ce livre est également utilisé par les institutions académiques qui cherchent à augmenter les opportunités dans et
1 Pour en savoir plus sur ces fondations, voir Zehr, «Getting Involved in Civic Life ». Il

hors d'un campus pour organiser un «travail public », c'est-à-dire des opportunités pour les citoyens d'être réellement citoyens. Comme vous le pressentez probablement, quand je dis « public », je pense à une définition très précise. Je ne veux pas dire «les gens », ou une audience, ou ceux qui vivent dans un endroit particulier. Je veux dire un groupe divers de citoyens qui se sont unis, par des alliances en continuel changement, afin de choisir comment avancer vers un bien-être commun. Ce livre décrit la manière dont cette sorte de public se constitue et comment celui-ci se réapproprie ce qui est inévitablement son rôle. La description de la politique dans ces pages complète les écrits standards qui limitent généralement leur réflexion à deux types de démocratie: une démocratie où le pouvoir repose sur le gouvernement représentatif et une autre démocratie où le pouvoir provient de l'action directe des citoyens. Ce livre traite de la démocratie publique délibérative, reposant sur la délibération publique comme moyen d'informer à la fois le gouvernement représentatif et les citoyens. Comme l'explique James Fishkin dans Democracy and Deliberation, la démocratie rassemble deux forces qui ont été en conflit pendant la plupart de notre histoire politique. Une première force a insisté sur «le pouvoir au peuple », sur la nécessité que les citoyens contrôlent leur destinée à travers l'action directe et le référendum. L'autre force a placé le pouvoir entre les mains des représentants et s'est reposée sur une sagesse supérieure issue des délibérations des représentants. L'une a fait valoir le public mais pas la délibération, l'autre a fait valoir la délibération mais pas le public. La démocratie publique délibérative rassemble les deux, en faisant de la délibération une condition requise non seulement pour les corps législatifs mais aussi pour les citoyens.1 Parce que la démocratie délibérative - où le public délibère - est peu discutée dans la plupart des écrits politiques, elle n'est généralement pas abordée dans les programmes d'éducation civique ou de formation des dirigeants. Ce livre propose de reconsidérer la manière dont nous percevons ces programmes éducatifs.2 TI décrit l'éducation nécessaire à une stratégie dans laquelle les citoyens
1 Fishkin, Democracy and Deliberation, Chapitres 4-5. 2 Mathews, «Why We Need to Change OUf Concept ofCommunity

Leadership

».

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choisissent et agissent, non pas à la place du gouvernement mais avec lui. Ce réexamen paraît urgent. Les Américains sont profondément concernés par les «systèmes» qui semblent contrôler une bonne partie de leur vie dans des domaines comme la justice criminelle, l'éducation, le bien être social, et, plus que tout, la politique. Beaucoup pensent ne pas pouvoir influencer ce qui se passe dans ces mégalithes car d'autres décident pour eux. Ces Américains réclament davantage de contrôle, ils demandent aussi des changements fondamentaux dans leurs communautés, particulièrement quand des « solutions» si bien vendues se sont montrées incapables de résoudre des problèmes délicats. Le changement requiert de l'initiative ou du leadership. Mais de quelle sorte? Est-ce que les dirigeants civiques habituels, s'étant attaqués à des problèmes particuliers, ayant défendu une solution particulière ou n'ayant représenté qu'un seul segment de la communauté, seront capables de changer des communautés entières? Ce serait difficile. De plus, la forme de leadership dont on a besoin pour réaliser des changements fondamentaux n'est pas la prérogative d'un nombre restreint de personnes mais la responsabilité de beaucoup. Comme un leader dans une communauté disait souvent à ses concitoyens: «Si cette communauté veut changer, vous allez devoir faire le travail ».1 Quand nous parlons de leadership, nous parlons en fait de nousmêmes! Herman Melville nous rappelait qu'une communauté « est comme un bateau: tout le monde doit être prêt à prendre la barre ». Compte tenu des problèmes profondément ancrés et interconnectés auxquels nous faisons face, l'abus de drogue, la violence croissante entre les jeunes, les fractures familiales, une poignée de dirigeants ne va pas suffire. Nos communautés doivent devenir des communautés «riches en leadership»; leadership et citoyenneté doivent devenir synonymes. L'hypothèse développée dans ce livre est que nous ne pouvons pas conduire des changements fondamentaux ou résoudre nos problèmes les plus élémentaires si de larges pans de la population restent sur les bancs de touche.
1 Vaughn Grisham se rappelant des remarques de George McLean à Tupelo, Mississippi, lors d'une présentation à la Fondation Kettering, le 13 Novembre 1995.

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Cependant, les dirigeants civiques en place ne sont pas forcément enclins à faire sortir le public de ces bancs de touche. Des études montrent que certains pensent qu'ils sont le public. D'autres se voient comme les gardiens du réel intérêt public et comme la seule alternative au gouvernement par la base, car ils pensent que ce dernier est régenté par des complaintes individuelles ou par une horde de groupes d'intérêts spéciaux.! Alors que beaucoup de dirigeants veulent sincèrement que le public apporte et donne de la valeur à la participation, ils ont une compréhension trop limitée de comment se forme et fonctionne un public pour pouvoir changer leur conception du leadership. Bien qu'il n'ait pas été écrit dans le but de fournir des techniques pour former un leadership ou une citoyenneté efficace, ce livre offre un paradigme, ou une perspective, que les citoyens peuvent utiliser pour redéfinir leurs rôles en tant que leaders.
Le problème de la déconnexion.

Politique par les Citoyens commence par une description de ce que pensent les Américains du gouvernement et du système politique. Déconnectés et détachés, ils parlent avec colère de leur exclusion de la politique. Le fait que les citoyens soient séparés du gouvernement n'est pas un phénomène isolé. Beaucoup d'institutions non gouvernementales ont aussi perdu leurs connexions avec la population. De 1973 à 1993, le pourcentage d'Américains faisant confiance à la presse a baissé de 23 à Il %, aux banques de 32 à 15 %, et aux organisations religieuses de 35 à 23 %? Il n'est pas surprenant que nous trouvions qu'un fossé profond et croissant sépare le public des écoles publiques, comme j'en ai parlé dans man livre Is There a Public for Public Schools?3 La relation, pourtant si centrale dans la démocratie américaine entre l'ensemble des citoyens et ses institutions, s'est détériorée au point

1 The Harwood Group, Making Community Coalitions Work et The Citizen-Officeholder Relationship. 2 National Opinion Research Center, « Public Opinion and Demographic Report », p. 94-95. 3 Note du traducteur: Y a-t-il un Public pour les Ecoles Publiques? 14

que les gens disent que les écoles publiques ne sont pas «leur école ». J'aimerais recommander que vous lisiez Politique par les Citoyens en gardant à l'esprit ces déconnexions; elles nous suggèrent que quelque chose de capital se passe peut-être dans la sphère publique. Nous sommes enclins à soustraire nos sentiments négatifs à l'égard du gouvernement; après tout, nous avons une tendance anti-gouvernementale qui remonte à notre refus d'être gouvernés par la Couronne Britannique. Mais aujourd'hui, le mécontentement envers les institutions s'est répandu et va bien plus loin que de simplement critiquer la manière dont les institutions travaillent.
La formation du public.

Bien que certains représentants des autorités pensent qu'ils peuvent surmonter les critiques des citoyens en prouvant que leurs accusations ne sont pas fondées, en utilisant des mesures de performance pour démontrer la compétence et l'efficacité des gouvernements, des écoles et des autres institutions, le livre Politique par les Citoyens étudie, quant à lui, les différentes hypothèses. La déconnexion peut être non seulement due à une perte de confiance dans les performances des institutions, mais aussi à des problèmes liés à la manière dont les institutions et les professionnels s'adressent au public. Ces deux parties devraient faire des efforts pour faire disparaître cette déconnexion. La réforme du gouvernement peut ne pas être suffisante, les citoyens doivent peut-être reformer la politique - en créant autre chose que des groupements d'individus pleins de rancoeur et guidés par des intérêts particuliers. Après tout, les institutions ne peuvent pas se rapprocher de publics qui n'existent pas. Pourtant, elles peuvent aider les citoyens qui essaient de créer de véritables publics en se conformant à la manière dont se créent les publics démocratiques. Pour cela, elles ont besoin d'en savoir plus sur comment se compose un public. Les ajouts de la seconde édition parlent aux Américains qui essaient de renforcer la vie publique de leurs communautés en mettant en avant un point central à la notion de gouvernement par 15

soi-même, l'habitude de faire des choix ensemble sur les questions importantes de tous les jours. Un public ne peut pas agir sur ces problèmes tant que les gens ne se sont pas décidés sur « comment agir ». Une communauté solide ne peut pas exister tant que les gens ne prennent pas la responsabilité de leurs propres choix, car ceux-ci défmissent leur futur, même quand ils choisissent de ne pas choisir. Afin de s'habituer au « travail du choix », beaucoup d'organisations civiques et éducatives utilisent les guides des National Issues Forum (NIP) qui traitent de problèmes s'appliquant à de nombreuses communautés dans le pays. Beaucoup de forums locaux, qui achètent ces guides de discussion, utilisent le nom de National Issues Forum comme appellation pour leurs assemblées. La nouvelle édition de ce livre résume ce que nous avons appris, en quinze ans de forums publics, sur les conditions dans lesquelles des groupes d'individus deviennent des publics efficaces.
Réinventer la politique.

Composer un public équivaut à réinventer la politique. Je pense que c'est le réel défi, il ne s'agit pas seulement de réinventer le gouvernement. Le gouvernement ne peut pas changer à moins que le système politique ne change. Sans une politique différente, les gens ne vont pas revenir dans le système. Si leur colère et leurs critiques n'étaient qu'une dyspepsie éphémère, leurs attitudes devraient avoir déjà changé. Elles ne l'ont pas fait. Une étude récente rapporte que 75 % des citoyens doutent que les hommes politiques se préoccupent des intérêts de «gens comme moi », tandis qu'une plus grande proportion pense que les hommes politiques favorisent les gros donateurs et les groupes d'intérêts spéciaux. TIn'est pas surprenant que la vaste majorité continue à se considérer pessimiste ou cynique.l Il semble que ces attitudes vont se perpétuer durant le siècle prochain. Elles se sont développées depuis longtemps, peut-être depuis la guerre du Vietnam et l'affaire du Watergate. Pourtant, ce n'est pas avant les années 90 que certains analystes ont reconnu que cela allait plus loin qu'une réaction contre une guerre impopulaire ou contre un président controversé et même plus loin que des
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Morrill, « Politics a Turn-off for Most Carolinians

».

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changements brutaux dans la politique électorale et les habituelles critiques contre le gouvernement. Peut-être vous souvenez-vous de la vague de mécontentement populaire qui s'éleva soudainement contre la politique courante au début des années 90. Ces perturbations étaient considérables. Des invités un peu turbulents lors de l'inauguration de Andrew Jackson, aux Populistes du siècle suivant et aux champions des Droits Civils de notre époque, les citoyens, qui demandaient plus d'attention, plus d'accès et plus de pouvoir, ont fait leur chemin dans notre histoire nationale. Le mécontentement des citoyens aujourd'hui pourrait être en fait le prélude à une autre recrudescence de la participation populaire. Donc la question n'est pas si on doit ramener une certaine forme de public dans la politique, car des citoyens en colère ont toujours été capables de faire ressentir leur présence, mais de savoir quel impact aura cette nouvelle vague d'intervention populaire. Va-t-elle mener à un public plus fort et plus responsable? Le résultat peut ne pas être le genre de public que décrit ce livre. Plus de «participation des citoyens» telle que nous l'avons eue dans les années 60, à savoir la consultation des avis du peuple sur certains programmes du gouvernement, ne va pas réinventer la politique. En fait, nous serions bien avisés d'abandonner complètement cette expression parce qu'elle nous empêche de réfléchir plus profondément sur le public, sur le fait que des citoyens démocrates ne sont pas seulement des conseillers pour le gouvernement. Faire en sorte que les dirigeants réagissent davantage aux besoins du public ne sera pas non plus une solution suffisante. Certains dirigeants ont tendance à idéaliser la citoyenneté, comme si la parole du peuple était la parole de Dieu. J'espère pouvoir démontrer que le fait de réagir à un jugement public réfléchi et partagé n'est pas la même chose que de flatter l'opinion populaire. Je vais détailler plus loin, pour le moment, j'aimerais simplement noter que l'on ne fait hélas plus souvent la différence entre ce qui est public et ce qui est populaire. Le populaire est simplement le sentiment de la foule. Le public est ce que nous sommes quand nous nous rassemblons pour vivre la meilleure vie que nous puissions avoir ensemble. 17

J'admets que beaucoup d'Américains n'aiment pas ce qu'ils pensent être la politique; ils ne veulent certainement pas participer au business de la politique habituelle.! Le mot « politique» leur rappelle ce qu'ils voient à la télévision et ce qu'ils lisent dans les journaux: des bureaucraties massives et indifférentes, des autorités corrompues, des campagnes de diffamation, des foules criant les unes contre les autres. La plupart des gens n'ont aucun intérêt à prendre part à de telles bouffonneries. Certains vont jusqu'à dire que la politique n'a rien à voir avec leurs vies, qu'elle appartient à un « ailleurs ». Pourtant, ces mêmes personnes qui semblent s'être brouillées avec la politique, celles que vous rencontrez dans les usines, les magasins, dans les rues, se sentent profondément concernées par les problèmes touchant tout le monde chaque jour. Elles veulent se protéger de la drogue et du crime, avoir de l'eau propre, un travail décent, avoir les moyens d'obtenir une couverture médicale ainsi qu'une bonne éducation pour leurs enfants. Ce sont les faits que les gens appellent «les choses qui ont de l'importance ». Tous ces événements sont des questions politiques. Les Américains souhaitent que le système s'occupe davantage de ces problèmes. Bien que nous soyons très occupés, beaucoup d'entre nous seraient prêts à prendre le temps de s'investir dans une politique qui nous donne une chance de faire une réelle différence sur ces questions. Ce livre parle d'une politique où les gens doivent faire la différence, une politique qui est au-delà de que ce que font les hommes politiques, une politique que les citoyens pratiquent même s'il se peut qu'ils ne l'appellent jamais «politique ». Ce livre est au sujet de la vie politique cachée de l'Amérique. Les citoyens essaient de pratiquer une politique plus collective parce qu'ils sont inquiets de ce qui est en train de se passer dans leur pays et leurs communautés. TIs pensent que les gens devraient mieux connaître leurs voisins et s'entraider davantage. TIs ont peur des fractures sociales profondes et des conflits entre ceux de races ou de croyances différentes. TIs s'inquiètent particulièrement du rétrécissement de la classe moyenne dans une société où le fossé entre les nantis et les pauvres
1 VoiT Dionne, Why Americans Hate Politics. 18

semble s'élargir de plus en plus. TIs se trouvent eux-mêmes confrontés à une multitude de problèmes résultant directement de l'absence d'un sentiment d'appartenance à une communauté, tels que la violence gratuite et la détérioration des écoles. Ce sont des problèmes qui, comme le note Benjamin Barber, exacerbent davantage la perte du sentiment de communauté.l Quand nous travaillons avec d'autres sur ces problèmes, nous reconstruisons notre sens de la communauté. Nous nous rendons compte que la communauté prend vie quand nous agissons. « Tu as juste besoin d'avoir quelque chose à faire avec d'autres si tu veux te sentir chez toi quelque part »? C'était la façon dont Rachel Evans, une femme de mineur dans l'Alabama, exprimait cette sagesse politique lors de la Grande Dépression. C'est toujours vrai. Aujourd'hui, les gens disent que ce qu'ils font pour reconstruire leurs communautés est une action «civique» ou « publique », pas «politique»; ce qui prouve que pour eux la politique est de l'ordre du «gouvernement », pas du leur. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de perdre le sens de la politique qui va plus loin que ce que font les gouvernements, ou même le sens de nous-mêmes en tant qu'êtres politiques. C'est pourquoi ce livre 'propose une reconsidération de ce qu'est la politique, de qui la « possède» et de qui en est responsable.
Des doutes raisonnables et une raison d'espérer.

Certains critiquent l'idée que l'on ait besoin d'une politique plus forte, plus publique, ils doutent que la colère et le cynisme des gens soient un appel au réveil. Ce sont ceux qui nous rappellent notre méfiance historique dans le gouvernement. Pourtant, même en prenant cette opinion en considération, nous devons reconnaître que la colère est maintenant en train de se transformer en violence. Comme je viens de le dire, la méfiance la moins virulente, mais aussi la plus répandue à l'égard de toutes les institutions, suggère que nous avons des problèmes profondément enracinés. D'autres critiques disent que l'ensemble même des citoyens est la source d'un bon nombre de ces problèmes et qu'il est
1 Barber, « The Civic Mission of the University », p. 69-71. 2 Brown, Up before Daylight, p. 85.

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hypocrite de nier cette responsabilité. Même si cela est vrai dans certains cas, ce n'est pas ce que nous avons trouvé dans notre recherche. Ceux qui critiquent «le peuple» oublient parfois de prendre en considération ce que les gens disent d'eux-mêmes. Les gens ne se trouvent pas toujours des excuses ou ne recherchent pas forcément des portes de secours. Ils pensent que, même si des hommes corrects décident de faire de la politique, les hommes politiques sont inévitablement capturés par un système puissant dans lequel tout le monde doit «jouer le jeu ». Ils ne blâment pas exclusivement le gouvernement. TIs savent qu'ils ont eux-mêmes tort; ils savent que les citoyens «jouent aussi le jeu ». Bien qu'ils soient en colère contre ce qu'ils voient se passer en politique, les Américains ne sont pas des cyniques inflexibles. Selon notre recherche, une grande partie de leur colère vient en fait d'un idéalisme frustré, alors que leur sens du devoir civique n'est pas mort. La plupart des gens ne sont pas indifférents aux problèmes qui défient notre pays. TIsrecherchent des activités qui puissent leur fournir la possibilité de changer les choses, mais ils ont des difficultés à trouver des moyens efficaces pour le faire. Quelque chose semble manquer dans la politique courante, un rôle significatif pour le public. Leur sens du devoir civique force beaucoup d'Américains à travailler pour changer le système politique. Une partie de ce travail est de faire pression pour une réforme gouvernementale. Pourtant, on ne doit pas confondre cette demande pour un « bon gouvernement» avec la demande pour une meilleure politique, même si ces demandes sont apparentées, elles sont différentes. Un bon gouvernement ne signifie pas seulement un gouvernement efficace, c'est aussi un gouvernement qui est réellement le nôtre. Et il ne sera pas le nôtre tant que nous ne serons pas de retour dans le système politique. L'idée de faire revenir le public dans la politique va troubler ceux qui doutent le plus de la capacité des gens à être des citoyens compétents, notamment capables de prendre des décisions difficiles qui font avancer le plus large intérêt public. Cela inclut ceux qui souhaitent sincèrement que les gens puissent être capables

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de répondre à ce que demande la qualité de citoyen démocrate1. Avant de commencer le premier chapitre, j'aimerais parler de certaines de ces inquiétudes. Les doutes sur la capacité des gens à être des citoyens compétents se sont historiquement basés sur deux accusations. L'une est que la masse n'a ni la capacité intellectuelle ni la capacité morale de prendre des décisions réfléchies et que, même si elle les avait, elle ne prendrait pas le temps de le faire. L'autre est que le peuple peut avoir un peu de sens commun et de responsabilité sociale, mais le monde dans lequel on vit est trop complexe pour que les citoyens puissent le comprendre et trop dominé par des forces centralisées pour que des actions locales puissent avoir un impact. Ceux qui croient à ces arguments recherchent des élites qui agissent en gardiens des vrais intérêts du public. TIs pensent que leur pessimisme est réaliste et qu'il s'accorde avec les «faits ». L'évidence du contraire les persuade rarement car il y a toujours assez de cas de mauvais jugements et d'irresponsabilité qui confirment leur scepticisme. Certains parmi nous ne sont pas aussi pessimistes. Nous aimerions croire que le gouvernement par soi-même est possible, que les gens peuvent former des publics démocratiques viables dans leurs communautés et à travers le pays, que nous pouvons établir des rapports entre nous tous et traiter de nos problèmes d'une manière qui est en accord avec les normes démocratiques. Un public démocratique est en fait constitué de relations ou de façons de se lier les uns aux autres qui reposent sur des hypothèses concernant moins ce que nous sommes mais davantage ce que nous devrions être. Les prémices sont que chaque individu a un intérêt dans les décisions de la communauté politique parce que celles-ci affectent tout le monde. De sorte que, aussi inégaux que nous puissions être dans d'autres domaines, nous devons nous considérer les uns les autres comme des égaux politiques parce que nous avons

1 Note du traducteur: Par citoyen démocrate, l'auteur fait référence au citoyen qui vit dans une démocratie et pratique ses principes, il ne fait pas référence au citoyen affilié au parti politique américain Démocrate. Il en est de même dans le reste du texte. Si l'auteur fait référence au parti Démocrate, le mot Démocrate aura alors une majuscule. 21

un intérêt égal dans le futur. C'est une première façon de répondre aux critiques contre une démocratie plus forte et plus publique. D'autres répondent aux accusations des critiques en contestant les «faits» qui renforcent leurs revendications. Les défenseurs d'une démocratie forte aff1ffi1ent que les différences dans les capacités morales et intellectuelles des citoyens ne sont pas si importantes ou si insurmontables que les citoyens ne puissent prendre en main leur destin à la place des élites. Cette pensée est présentée plus complètement dans le livre de Jeffrey Bell, Populism and Elitism.l Bell n'affirme pas que «tous les électeurs ont exactement les mêmes aptitudes, ni même que tous les groupes de l'électorat ont le même niveau d'éducation ou de sophistication politique». TI affirme plutôt que «la compétence de l'électorat à prendre en mains ses propres affaires» est égale, voire supérieure, à la compétence des élites? Les différences entre les aptitudes individuelles ne sont pas aussi débilitantes quand nos aptitudes sont unifiées. Notre capacité à établir des jugements réfléchis est une capacité collective, qui peut se développer avec l'expérience. Les citoyens peuvent apprendre de leurs erreurs et ainsi améliorer leur capacité de jugement. Que doit-on penser de ces exemples dans lesquels notre jugement collectif s'est avéré complètement faux? Est-ce qu'ils ne forcent pas une société à se tourner vers des élites mieux informées afin qu'elles « éduquent» le public, ou au moins qu'elles prennent sous leur tutelle ceux qui sont les moins éduqués? La réponse démocratique est non. Faire cela équivaudrait à traiter le public souverain comme un enfant immature. Etre sous la tutelle de quelqu'un est l'opposé d'être libre, d'exercer sa liberté.3 Tout gain résultant d'une «bonne décision» qui implique remettre notre destin entre les mains des élites viendrait au détriment de notre droit à l'autodétermination. Pire encore, ne pas rendre les citoyens responsables de leur destin collectif détruirait le potentiel de la démocratie. Les gens n'acquièrent les compétences de citoyens démocrates que lorsqu'ils sont confrontés aux responsabilités
1 Bell, Populism and Elitism, p. 13. 2 Ibidem, p. 12. 3Voir, par exemple, Kant, «An Answer to the Question: What Is Enlightenment? ».

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inhérentes à cette citoyenneté. Ne pas attendre de nous que nous soyons les meilleurs citoyens possibles est fatal parce que le fait de ne pas essayer signifie la mort de la démocratie. Aucun de ces arguments, cependant, ne permet aux démocrates d'éviter la question de savoir si notre capacité collective à nous gouverner nous-mêmes peut surmonter les barrières qui s'élèvent contre l'exercice de cette aptitude. Nous pouvons nousmêmes créer certains obstacles. Peut-être sommes-nous trop égoïstes et centrés sur nous-mêmes pour agir de manière à promouvoir notre bien-être commun. Même si nous essayons d'agir comme des citoyens, nous est-il possible, à l'exception de quelques situations locales limitées, de lutter contre une technologie qui peut nous dépasser et contre « les pouvoirs présents» qui peuvent nous oppresser? Ce sont des questions dont le livre traite. Dans les différents rapports parlant de la manière dont les citoyens ont surmonté les obstacles contre une démocratie plus forte, on trouve des exemples où, malgré les difficultés, les gens ont agi en public démocratique. Le nouveau chapitre 12 fait le rapport de cas dans lesquels les citoyens, vivant dans des conditions différentes, ont été capables de prendre de bonnes décisions reconnues par des experts, décisions sur des questions parmi les plus controversées dans les pays (par exemple sur l'avortement et les mesures discriminatoires en faveur des minorités). Les citoyens rapportent qu'ils ont amélioré leur compétence dans la prise de décisions collectives quand ils avaient plusieurs opportunités de participer à des dialogues délibératifs.1 Il y a une grande différence entre les capacités nécessaires pour exercer une démocratie directe ou populaire et celles nécessaires pour exercer une démocratie délibérative? Qu'est-ce qui nous permet d'espérer qu'une démocratie délibérative soit possible à grande échelle? Si la démocratie est possible dans un cas, j'affirme dans ce livre qu'il est raisonnable de penser qu'elle est possible dans d'autres cas. Cette affirmation est
1

Jeffrey Bell utilise le terme «populisme» pour décrire cette croyance (Voir
Mais parce que ce mot a beaucoup d'autres significations, dans ce livre. sur la différence entre démocratie directe et démocratie The Constitution of Deliberative Democracy, chapitre 5. 23

Populism and Elitism). j'ai évité de l'employer Z Pour une description délibérative, voir Nina,

toujours valable, mais si je devais réécrire ce livre dans son intégralité, je n'insisterais aujourd'hui pas autant sur cette argumentation parce qu'elle peut être utilisée pour soutenir presque n'importe quelle revendication. De plus, ce n'est pas un argument persuasif pour beaucoup de personnes. Le dernier chapitre de cette édition suggère que si nous comprenons les conditions permettant à un public démocratique de prospérer, alors nous pouvons raisonnablement espérer recréer ces conditions. Une condition sort du lot: la nécessité d'avoir des gens qui se rallient à la conviction que la politique n'a pas besoin de rester telle qu'elle est aujourd'hui, que nous pouvons faire mieux. Peu de gens ont d'emblée cette conviction, la plupart l'acquièrent quand ils commencent à se considérer comme des êtres publics avec les pouvoirs inhérents. Les gens que vous allez rencontrer dans ce livre ont mis du temps avant de pouvoir se reconnaître comme un public, avant de pouvoir saisir les possibilités inhérentes à leur condition de citoyen. Quand vous lirez le premier chapitre, vous allez comprendre la distance qu'ils ont dû parcourir. Chaque sentiment de potentiel démocratique de ces Américains est enraciné dans leur conscience qu'il est difficile d'être un citoyen, rendant encore plus remarquable leur conviction que la politique peut changer.

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PREMIÈRE PARTIE La politique dans l'optique du peuple
« Nous, ici, décidons résolument que ces morts ne sont pas morts en vain, que cette nation, sous Dieu, connaîtra la naissance d'une nouvelle liberté, et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne disparaîtra pas de la Terre ». Abraham Lincoln

CHAPITRE I Exclus de la politique par une prise de pouvoir hostile
Durant de nombreuses années, on affirmait généralement que la majorité des Américains était apathique en matière de politique, que le peuple ne se sentait pas concerné. La description suivante est extraite d'un manuel scolaire traitant de notre système politique: « Si la survie du système américain dépendait du fait que la population soit active, informée, éclairée, alors la démocratie aurait disparu de l'Amérique depuis longtemps; car les masses populaires de l'Amérique sont apathiques, mal informées en ce qui concerne les affaires politiques et la politique publique en général; elles sont, fait surprenant, peu attachées aux valeurs démocratiques... Heureusement pour ces valeurs et pour la démocratie américaine, les masses populaires américaines ne guident pas, elles suivent ».1 Une étude de 1991 sur ce que pensent les gens en matière de politique - et pourquoi ils pensent ainsi - fournissait une première évidence: les Américains étaient loin d'être apathiques mais étaient plutôt «en colère comme des diables» contre le système politique qui les avait expulsés de leur rôle légitime à gouverner la nation. TI s'agissait de l'étude Harwood sur Citizens and Politics2, sous-titrée A Viewfrom Main Street America3. L'étude Harwood approfondissait la question du mécontentement populaire général vis-à-vis du gouvernement et des politiciens, en révélant l'existence de profonds sentiments d'impuissance et d'exclusion, auxquels s'ajoutaient des inquiétudes politiques sérieuses ainsi qu'un sentiment inexploité du devoir civique. D'après l'étude, aucune lecture du public n'est moins exacte que l'assertion si souvent répétée d'un peuple apathique et
l

2 Note du traducteur: 3 Note du traducteur:

Dye et Zeigler, TheIrony of Democracy,p. 2.
Citoyens et Politiques. Vue de la Rue Principale Amérique. 27

trop occupé par ses affaires privées pour prendre le temps de s'occuper de politique. Il est certain que les personnes qui participaient à l'étude étaient loin d'être apathiques. Au contraire, elles avaient une idée claire de leurs responsabilités civiques. Elles étaient intéressées au point que leurs frustrations se transformaient en colère et cynisme, cynisme qu'elles craignaient même de transmettre à leurs enfants. Ces Américains pensaient qu'ils avaient été exclus du système par une classe politique professionnelle formée de membres de groupes de pression puissants, d'hommes politiques en exercice, de directeurs de campagnes électorales et par une élite médiatique. Dans un tel système, voter ne fait plus de différence parce que c'est l'argent qui gouverne. TIs voyaient un système avec ses portes closes à bon nombre de citoyens. Les symptômes de cette colère publique étaient évidents depuis quelques temps, mais nous ne les prenions pas au sérieux. Les faibles taux de participation électorale étaient si courants qu'ils étaient pratiquement anticipés. Nous avons essayé de rationaliser l'absence de cette forme la plus simple de participation, le vote, en affirmant que le peuple était appelé à voter trop souvent ou que les faibles résultats aux urnes signifiaient que les citoyens avaient décidé de s'abstenir pour traduire un vote en faveur du statu-quo. Cependant, alors que le taux de participation aux élections diminuait de plus en plus, ces explications rationnelles ne nous calmaient pas. Lors de l'élection présidentielle, la colère des électeurs était trop évidente pour être ignorée. Des publicités encourageaient les gens à voter l'exclusion des hommes politiques en exercice, pour la seule raison qu'ils étaient en exercice. De nouvelles lois visant à limiter la durée des mandats étaient approuvées par une large majorité. Ces temps-ci, quand les Américains se rendent aux urnes, ils pensent souvent voter à propos de problèmes que le système politique n'a pas réussi à résoudre. Les citoyens utilisent les référendums pour tout, allant de la limitation des dépenses gouvernementales jusqu'à la réécriture des lois sur les assurances. Dans l'Olympe, à Washington, par exemple, les salaires des législateurs de l'Etat furent décidés par référendum. A Long Beach, Californie, la population voulait un référendum sur les arrêtés de division des zones. A Chicago, on a proposé un référendum pour 28

limiter le pouvoir de taxation des écoles. Dans la San Gabriel Valley en Californie, un référendum essaya de faire capoter un projet controversé de re-développement. La proposition 13 de la Californie sur la réforme des impôts est devenue le symbole d'un nouvel âge politique. Bien qu'il n'y ait rien de mal dans un scrutin direct en tant que tel, il y a de quoi s'alarmer du message implicitement véhiculé par les référendums: celui que le gouvernement représentatif a échoué. Que nous révèlent ces symptômes? TIsmettent en avant une réaction publique très répandue contre le système politique luimême. On ne doit pas confondre cette réaction avec les attaques familières contre «ces» politiciens-là, contre la mauvaise bureaucratie, contre le détournement de la confiance publique ou contre toute autre récrimination que les gens ont eue à l'égard du gouvernement. Au tournant de la décennie, nous avons assisté à une réaction contre le système politique lui-même, un système perçu par le peuple comme étant autonome et au-delà du contrôle du public. Les Américains parlent de leur démocratie comme si elle avait été sujette à une prise de pouvoir hostile par des étrangers. TIs se demandent si la moyenne des citoyens est même capable d'influencer, voire de diriger, le gouvernement. Les paroles de Lincoln, «gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », résonnent comme une rhétorique creuse. Même après la victoire de Clinton, son état major reconnaissait que « la plupart des Américains haïssait toujours la politique ».1 N'exagérons rien, les Américains en colère ne sont pas irrationnels. Leur colère est contrebalancée par d'autres considérations. Par exemple, la plupart des gens tendent à réélire leurs membres du Congrès même s'ils pensent qu'une limitation des mandats est nécessaire? La population veut toujours un bon gouvernement. Mais sa colère nous dit qu'elle veut plus; elle veut une bonne politique. Les réactions suscitées par l'étude Harwood dévoilent des réactions qui en disent autant que le rapport luimême. Peu de temps après que le rapport soit passé sur les ondes, la réaction ne se fit pas attendre. Près d'un millier d'articles,
1Nagoumey, « Clinton Faces 'Challenges We Wanted' ». 2 Benedetto, « For Most, Political System is Working ». 29

éditoriaux, lettres à l'éditeur, émissions télévisées aux Etats Unis et dans neuf autres pays, commentèrent l'étude. Après la disparition rapide de vingt mille exemplaires, une seconde impression a dû être commandée. Quatre semaines après la publication du rapport, Richard Harwood fut invité à un grand nombre d'émissions radio. Après une heure de programme visant à répondre à des questions par téléphone, mille deux cents personnes étaient toujours en attente. Plus de mille demandes de renseignements sur le rapport arrivèrent d'organisations citoyennes, de partis politiques, de membres du Congrès, de législateurs de l'Etat, de maires et de mairies, de départements de science politique, de la Maison Blanche, de syndicats de travailleurs et de la Banque du Japon. Le rapport faisait moins de quatre-vingts pages, page de garde incluse. Bien que ses constatations n'aient pas été nouvelles, il semble évident que ses conclusions touchèrent une corde sensible. Un habitant de Pennsylvanie écrivait: «V otre rapport résonnait comme si c'était moi qui parlais ». Les Américains semblaient fatigués de se voir répéter, gros titres après gros titres, qu'ils étaient aussi demeurés que des piquets et des apathiques auxquels il fallait flanquer des coups de pied au derrière. Lorsque le rapport fut lu, ils réalisèrent que d'autres partageaient leurs espoirs, pas seulement leurs frustrations et ils dressèrent l'oreille. Encouragée par ce qu'elle entendait, une personne téléphonant à l'émission dit, avec un certain soulagement, que jusqu'à ce qu'elle entende parler de l'étude, elle pensait qu'elle avait été laissée de côté. Attention: l'étude Harwood ne prétendait pas rapporter ce que tous les Américains ressentaient ou croyaient. L'étude ne pouvait relater que les témoignages des participants, ceux-ci représentant la diversité démographique du pays. Répéter cet avertissement en début de chaque citation rendrait la lecture difficile, c'est pourquoi ce livre va utiliser le système suivant: les phrases «les Américains croient ou ressentent» ou «les gens pensent» feront spécifiquement référence aux personnes qui ont participé à l'étude. Cependant, au vu de ce que le New York Times appela «la ratification par les électeurs du rapport» un an plus tard l, il y a davantage de raisons de croire que les citoyens qui
l « The V oters, Yes. But Which Ones? )}. 30

s'exprimèrent lors des forums Harwood, nous apportèrent des indices sur des attitudes aujourd'hui partagées par un grand nombre d'Américains. Les citoyens déplacés. Bien sûr, même les Américains en colère tirent une grande fierté de leur héritage démocratique. Nous sommes fiers de l'extension des suffrages aux populations minoritaires, de la protection des droits individuels, de la possibilité de dire ce que nous pensons. Nous nous identifions aux valeurs d'un ordre démocratique: liberté et justice. Malgré cet héritage, cependant, il y nous avons réellement une démocratie. TIs pensent que nous bénéficions d'une liberté démocratique mais ils ne pensent pas que «Nous, le Peuple» soyons un tant soit peu proches de gouverner. Pratiquement personne ne décrirait l'Amérique d'aujourd'hui comme James Bryce le fit en 1891, c'est-à-dire comme une nation gouvernée par le public et ses opinions: «En autorisant les différences que l'étendue du pays provoque, la masse des citoyens peut être considérée comme étant directement le pouvoir suprême aux Etats Unis, de la même façon que l'était l'Assemblée à Athènes ou Syracuse ».2 Qu'est-il arrivé au citoyen américain? Comment les « citoyens» devinrent-ils une espèce en voie de disparition, apparemment facile à trouver en 1891 mais en danger d'extinction une centaine d'années plus tard? Les gens ne se sont pas fatigués d'être citoyens, ils ne sont simplement plus certains que les citoyens comptent pour beaucoup ces derniers temps. Un sentiment d'impuissance les conduit à déléguer à ceux qui ont l'autorité: une délégation qui ébranle la citoyenneté. Les gens disent: «Laissons quelqu'un d'autre s'en occuper» parce qu'ils pensent qu'ils ne seront pas entendus. Ce sentiment d'exclusion du processus politique va au coeur de ce que les Américains perçoivent de la politique. C'est indéniable et c'est logique. Les gens ont du mal à croire que les
1 Note du traducteur: les «Américains de Main Street» fait référence à la moyenne générale des Américains. 2 Bryce, The American Commonwealth, p. 257. 31

a des Américains « de Main Street» 1 qui se demandentà quel point

citoyens puissent jouer un rôle important dans la politique, ils craignent que le système les en empêche. Pourtant les Américains pensent que cet isolement politique leur a été imposé, ce n'est pas quelque chose qu'ils ont, ou qu'ils auraient, choisi par eux-mêmes. Comme une habitante de l'Etat de Washington l'a écrit: «Les gens sont si désappointés qu'ils ne veulent plus être impliqués. Pourtant il y a beaucoup de gens qui veulent toujours agir ». Incertains de leur pouvoir, quelques Américains ont même fini par se couper de façon irrévocable de la politique ou par perdre toute volonté d'agir en qualité de citoyen. Beaucoup d'Américains aimeraient bien croire que le système politique peut être changé. La plupart n'abandonnent pas, ils espèrent toujours. Pourtant, même s'ils vont jusqu'à soutenir une candidature ou voter, leur espoir est fragile. Lorsqu'ils élisent de nouveaux représentants, ils semblent en fait dire: «Nous avons été déçus avant, et si vous nous laissez tomber... ». De quelque manière qu'ils finissent leur phrase, il est évident que leur soutien est hésitant. TIs pensent s'opposer à de puissantes forces du système politique, ce qui met leur espoir à l'essai.
Exclus par une classe politique professionnelle.

Les gens se sentent exclus du système politique de la même manière que si en rentrant un soir chez eux, ils trouvaient la maison fermée à clef avec quelqu'un d'autre à l'intérieur portant leurs vêtements et mangeant leur repas. Les citoyens savent qui les a boutés dehors. Ils montrent du doigt les hommes politiques en exercice, les directeurs de campagnes électorales, les membres de groupes de pression puissants et ceux des médias. TIsidentifient ces groupes à une classe politique professionnelle, aux maîtres d'une oligarchie qui a remplacé la démocratie. TIspensent que la politique est maintenant un jeu pour les « gros calibres », en particulier les organisations d'intérêts spéciaux. Les citoyens sont relégués aux bancs de touche, d'où ils ne peuvent contrôler ni les joueurs, ni les règles du jeu.

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