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Politiques Néo-Libérales et Acteurs Ruraux au Mexique

De
272 pages
Le Mexique entre dans une ère nouvelle: ses orientations vont dans le sens du réformisme, tant au plan de ses institutions que pour le modèle économique suivi. Les paradigmes du développement plaident pour une économie internationalisée et une réduction des fonctions de l'Etat. Cet ouvrage prétend éclairer les transformations en cours du secteur agricole. Dans le contexte actuel de globalisation, les paysanneries comptent parmi les catégories d'inspiration néo-libérale. L'ouverture du pays à l'ALENA et la contre réforme agraire constituent les aspects les plus remarquables des nouvelles politiques....De nouveaux acteurs surgissent sur la scène nationale, révélés entre autres par le soulèvement néo-zapatiste.
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POLITIQUES

NEO-LffiERALES

ET ACTEURS RURAUX AU MEXIQUE

Collection Recherches et Documents -Amériques Latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland

Dernières parutions

HÉBRARD Y., Le Venezuela indépendflnt. Une nation par le discours. 1808-1830, 1996. ALBALADEJO C. et TULET J.-C., coord. Lesfronts pionniers de l'Amazonie brésilienne, 1996. COICAUD J.-M., L'introuvable démocratie. Les dictatures du Cône Sud : Uruguay, Chili, Argentine (1973-1982), 1996. EZQUERRO M., Construction des identités en Espagne et en Amérique latine, 1996. POLICE G., Lafète noire au Brésil, L'Afra-brésilien et ses doubles, 1997. TARDIEU Jean, Noirs et nouveaux maîtres dans les "vallées sanglantes" de l'Équateur (1778-1820), 1997. MONTERO CASASSUS Cécilia, Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili, 1997. LOSONCZY Anne-Marie, Les saints et la forêt, 1997. SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920-1929), hommes et femmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers. sa littéra-

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LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997. SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant l'unité populaire (1970-1973), 1997. FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de Gortari 1988-1994, 1997. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt. Historien et géographe de l'Amérique espagnole (1799-1804), 1997. GILONNE Michel, Aigle Royal et Civilisation Aztèque, 1997. MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature de Cordel au Brésil. Mémoire des voix, grenier d'histoires, 1997. GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l'Amérique Latine, 1997. LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chiapas et laforêt Lacandon, 1997. CENTRE D'ETUDES SUR LE BRESIL, Esclavage: histoire d'une diversité, 1997.

Centre d'Etudes Comparatives sur le Développement (CECOD)

Marguerite BEY coordinatrice

POLITIQUES

NEO-LIBERALES

ET ACTEURS RURAUX AU MEXIQUE

IEDES

- Université

de Paris I

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A l'exception de l'introduction, tous les textes ont été traduits de l'espagnol par Marguerite BEY

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6318-5

INTRODUCTION

L'histoire contemporaine du Mexique est jalonnée par des paradigmes du développement directement liés aux exigences d'une économie ouverte et au rôle plus ou moins interventionniste de l'Etat. Après avoir été sous les feux de la rampe grâce à son application exemplaire des recettes libérales des organismes internationaux de financement, le Mexique attire aujourd'hui l'attention à cause des conséquences que certains phénomènes récents pourraient avoir sur l'ensemble du continent américain et, plus globalement, sur les rapports Nord-Sud. Parmi ces événements, ceux qui sont analysés dans cet ouvrage concernent particulièrement la contre-réfonne agraire, la signature de l'accord de libre-échange entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada (ALENA)et les mouvements sociaux, parmi lesquels le soulèvement zapatiste dans le sud du pays est le plus médiatisé. A travers ces trois thèmes, c'est l'avenir de l'agriculture mexicaine qui est traité, dans ses aspects économiques, politiques, sociaux et culturels. En effet, les différentes contributions à ce document prétendent apporter une analyse des politiques agraires et agricoles, appliquées au Mexique dans une orientation néo-libérale, et de leurs conséquences sur la situation des producteurs agricoles, plus particulièrement ceux appartenant au dénommé «secteur social »1. Politiques et acteurs sont donc les deux axes de cet ouvrage. Cet ouvrage se propose d'examiner, sous des angles divers et spécialement dans une rétrospective du récent sexennae du Président Salinas de Gortari (1988-1994), l'évolution et l'impact des politiques sur l'agriculture nationale, avec une attention toute particulière pour les paysans. A cet effet, la réflexion menée par l'ensemble des auteurs de cet ouvrage tente de répondre à deux questions fondamentales pour l'avenir de l'agriculture, non seulement au Mexique mais dans les pays moins développés: quelle place est accordée aux paysans dans les politiques agricoles actuelles, sachant que le contexte de globalisation tend vers une libéralisation de l'économie? Parallèlement, quel rôle

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actif peut-on attendre des populations rurales, y compris des plus marginalisées d'entre elles ?3 1. Les politiques néo-libérales La fin de l'Etat interventionniste Au Mexique, le débat actuel repose sur l'alternative suivante: créer des entreprises intensives en capital et de grandes dimensions ou bien promouvoir une structure agraire de type minifundiste qui bénéficierait de la main-d'oeuvre abondante de ce pays (article de Concheiro). La modernisation impulsée depuis le début des années quatre-vingt a suivi les préceptes du néo-libéralisme, que les auteurs de cet ouvrage ont entrepris de dénoncer. Le gouvernement de Salinas a entrepris « des actions législatives et politiques visant à faciliter la concentration des ressources aux dimensions requises pour la production spécialisée à grande échelle» (Cortez)4. Il convient de souligner que ces orientations politiques mettent en péril à la fois les systèmes de production paysans et l'équilibre des écosystèmes, souvent rendus fragiles par un déboisement accéléré et une trop grande pression sur la terre (Concheiro, Cortez). Il semble évident que si l'entrée dans l'ALENA exige du Mexique un effort de production qui aille dans le sens des tant contestés avantages comparatifs, une majorité de producteurs, déjà pauvres et souvent marginalisés, vont se trouver expulsés de l'agriculture et leur misère contribuera à creuser l'écart entre riches et pauvres, tandis que le contraste entre le Nord et le Sud continuera de s'accentuer. L'ouverture économique a mis à jour les profondes disparités sociales et économiques qui se manifestent de façon presque criante entre la frontière nord et le sud du pays et viennent s'ajouter à l'hétérogénéité interne de la société mexicaine. Dans ces conditions, le retrait de l'Etat du secteur agricole est perçu à juste titre comme une démission qui pourrait coûter cher aux agriculteurs et le nouveau programme d'appui aux producteurs (PROCAMPO)ache bien mal ses c intentions clientélistes. La possession de leurs terres même est déjà menacée, que ce soit par l'ouverture du marché des terres aux ejidos et 6

communautés agraires, jusque-là protégés de désintégration par la loi (réforme de l'article 27), ou par un endettement irréversible (d'où le mouvement du Barz6n). Le rôle de l'Etat est remis en question sous ses différents aspects, qu'il s'agisse de ses expressions à travers le parti au pouvoir (le PR!) ou de « la redéfinition de la relation entre la société, l'Etat et le marché» (Concheiro). Sur le plan politique, il s'agit de mettre fin à un parti unique qui n'a que trop longtemps contrôlé la vie publique, en même temps que ses actions paternalistes étouffaient toute velléité d'action politique sous couvert de démocratie. A l'échelle régionale, la Révolution institutionnelle (qui donne son nom au parti) a permis la consolidation d'un caciquisme qui entretient le clientélisme et réprime toute contestation dans la violence. Les politiques visant une libéralisation de l'économie nationale sont marquées du sceau de la modernisation. Dans les années soixante, moderniser a surtout signifié développer un modèle dans lequel les territoires suivaient des dynamiques divergentes du nord au sud. Cependant, l'Etat conserva encore son rôle éminemment interventionniste jusqu'à la fin des années soixante-dix. Au début des années quatre-vingt, la crise pétrolière fut à l'origine d'une grave crise financière et, avec elle, d'un endettement de l'Etat qui allait exiger une réforme structurelle et entraîner le pays dans plus d'une décennie de politiques de stabilisation d'inspiration néo-libérales. En 1983, la Constitution subissait une modification pour pouvoir opérer un transfert de fonctions et une décentralisation des institutions gouvernementales dans le but de dégager l'Etat de ses fonctions de garant du bien-être social. Cependant, il convient de souligner que ce transfert ne visait pas pour autant le renforcement de la vie municipale (Canabal et Flores). Aujourd'hui, la réforme de l'ejido ébranle définitivement le corporatisme et la symbolique révolutionnaire dont l'Etat mexicain était porteur. La privatisation des terres, point d'orgue de la politique agraire, menace en premier lieu les communautés et les ejidos. Ces mesures n'ont la prétention d'affecter ni l'une ni l'autre dans leur organisation institutionnelle, mais elles ébranlent leur base qui est la possession inaliénable, intransmissible et insaisissable de la terre. Ces

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effets internes se feront sentir certainement plus tôt que ceux espérés sur la concentration de la structure agraire nationale (Concheiro). En dénonçant l'archaïsme du secteur social dans l'agriculture issu de la Révolution, on cherche à justifier un ensemble de réformes qui visent à moderniser le secteur agricole: transformation de la législation agraire; dérégulation et réduction de la taille de l'Etat et de ses interventions; ouverture commerciale du secteur et reconversion productive.

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La contre-réforme agraire Selon les chiffres du Consejo nacional de poblaciOn (CONAPO),es résidents dans des localités de moins de 5 000 habitants l dépassent le tiers de la population nationale (27,9 millions sur 81,25). Environ 15% des municipes du pays sont indigènes, le tiers se trouvant dans le Chiapas. Ejidos et communautés agraires occupent la moitié du territoire national, soit environ 100 millions d'hectares6. Précisons que sur 34,5 millions d'hectares d'usage agricole, seulement 14,3 sont cultivables, Il sont des prairies et pâturages, 5,5 des forêts et 3,6 d'usages divers. La réforme de l'article 27 de la Constitution, concernant l'ouverture du marché foncier, met un point final à la réforme agraire, bien que celle-ci soit considérée par de vastes secteurs ruraux comme inachevée. Cette réforme laisse un contentieux de sept millions de demandes foncières. Au début de la décennie, le Chiapas regroupait à lui seul «plus du quart des demandes de terres non satisfaites dans l'ensemble du pays ». Pour de nombreux auteurs (et aux dires du souscommandant Marcos en personne), il semble évident que la fin de la répartition agraire fut le «principal détonateur» du soulèvement zapatiste. Selon divers auteurs, le programme de délimitation et de titularisation des parcelles du secteur social (PROCEDE) pour objectif a de délivrer des titres de propriété aux éjidataires afin de mieux pouvoir les spolier (Diego, Concheiro). La lenteur de ce processus bureaucratique accorde tout au moins un sursis à ces derniers. L'ouverture des marchés des terres, adoptée dans la révision de l'article 8

27, a certainement une tout autre signification pour les paysans des ejidos et des communautés agraires que pour les entreprises multinationales, intéressées pour exploiter les ressources naturelles, non pour les acquérir et les préserver dans une perspective à long terme. Tarrio précise même que l'intérêt de certains groupes pour les terres appartenant encore au secteur social et l'attitude agressive des éleveurs «représentent une menace de spoliation pour les paysans, par un endettement, réel ou simulé, qui peut conduire de nombreux villages et communautés à la perte de leurs terres». Il faut toutefois admettre que si l'ouverture du marché foncier se fait dans une démarche néo-libérale, différents types de marchés existaient déjà au sein du secteur social, dans un cadre coutumier, qui apportaient une mobilité nécessaire à la structure foncière et à la production agro-pastorale. Mais tout peut encore arriver: nous évoquons ici une période en pleine transformation, complexe, difficile, contradictoire parfois, avec plus de remises en question et de déconstructions que de projets et de reconstructions. La réorganisation du secteur public Au moment où l'interventionnisme étatique était le plus fort, au début des années quatre-vingt, la Compagnie nationale de subsistances populaires (CONASUPO) onopolisait le commerce des douze produits m agricoles les plus importants. Les subventions à l'agriculture s'élevaient à 20% du produit brut du secteur (Diego). Jamais l'Etat ne fut aussi omniprésent, avant d'amorcer un retrait progressif, mais inexorable. Toutefois, le Programme national de solidarité (PRONASOL) a été mis en place au début du sexennat saliniste pour légitimer les nouvelles orientations politiques et réhabiliter l'image bienfaitrice du président. En s'adressant en priorité aux populations pauvres, il allait intervenir dans les zones rurales et indiennes les plus déprimées et créer de nouvelles structures associatives qui mineraient le pouvoir des caciques locaux. Ce programme a suscité de nombreuses critiques car son caractère populiste en a fait une arme du présidentialisme plutôt qu'un moyen d'amélioration des conditions de vie.

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Depuis le gouvernement du Président Salinas, la politique agricole s'est caractérisée par un recul sur plusieurs aspects de l'appui étatique au secteur agricole. Divers organismes publics filiales de la
CONASUPO (INMECAFE, TABAMEX, FERTIMEX, etc.) et mécanismes de

protection de l'agriculture nationale (politique de prix, subventions, taxes douanières, etc.) disparaissent et font place au libre marché. Seuls les prix du maïs et du haricot sont encore protégés, ce qui provoque une augmentation de la production de maïs, garantie alimentaire des petits producteurs, tandis que certaines cultures, auparavant fort lucratives comme le sésame, tendent à disparaître. La détérioration du pouvoir d'achat provoque un mécontentement dans la société que les producteurs sont les premiers à manifester. Le PROCAMPO mis en place alors que tous les systèmes est d'appui à l'agriculture sont supprimés les uns après les autres, dans l'intention manifeste de récupérer l'électorat rural. L'ouverture commerciale Des accords internationaux tels que l'ALENAne devraient pas entrer en concurrence avec une économie interne saine. Au contraire, la signature de cet accord commercial menace au premier chef l'agriculture mexicaine, y compris la production de grains de base7, et tend à renforcer une structure économique à deux vitesses: le nord, dynamisé par la zone frontalière avec les Etats-Unis, où se développent les industries de sous-traitance (maquiladoras), et le sud agricole, qui s'enfonce dans une paupérisation en termes absolus et relatifs. Dans cette région du pays, de nombreux paysans, grands producteurs de maïs, voient leur avenir bloqué par l'ouverture des marchés et la libération des prix. Nous voyons cependant que les motifs économiques ne sont pas seuls en cause dans le développement des mouvements SOCIaux. Quelques mois avant le soulèvement zapatiste, le mouvement du Barron, réunissant initialement des agriculteurs moyens surendettés, faisait éclater en plein jour que non seulement les petits producteurs estimés non rentables, mais aussi les producteurs modernisés, se trouvaient menacés sur deux fronts: d'une part, les terrains hypothéqués risquaient de revenir aux banques à défaut de 10

remboursement des dettes, et d'autre part, l'ALENA représentait une grande menace pour l'agriculture mexicaine, dont les coûts de production sont plus élevés que ceux de ses voisins du Nord. La production alimentaire, et l' autosuffisance en grains de base en particulier, est un problème de fond que diverses mesures de politique agricole tendent à rendre inquiétant. Le maïs et le haricot demeurent les seuls produits qui bénéficient encore de prix garantis. Par conséquent, on observe une évolution très rapide du paysage agricole. En effet, le marché est considéré, dans le paradigme néolibéral, comme la seule manière d'assigner « rationnellement» les ressources (Cortez). La spécialisation productive (dont l'élevage) est encouragée dans les régions d'agriculture moderne, laissant peu de place à l'approvisionnement national en produits vivriers. De surcroît, des intempéries peuvent provoquer des désastres, voire des famines... dans l'un des pays les plus riches du monde! 20% des besoins alimentaires du Mexique doivent déjà être couverts au moyen des importations. La marge de reconversion à laquelle on tente de soumettre le modèle de cultures est étroite, si l'on considère les conditions d'entrée du Mexique dans l'ALENA. La production nationale se trouverait favorisée seulement pour certains produits: le sucre, les agrumes, les légumes verts et certaines cultures exotiques qui requièrent de faibles superficies (Tarrio). Aux dires des responsables de la politique agro-pastorale, la plupart des producteurs mexicains devraient reconvertir leur production vers les fruits et légumes. Cependant, la nécessité de réaliser des investissements importants et l'étroitesse des marchés imposent des limitations qui s'ajoutent à une insécurité générale des prix (à l'exception de ceux du maïs et du haricot). Tarrio s'interroge avec raison sur le sens de ces nouvelles conditions: quel avenir se prépare à terme pour l'agriculture paysanne? Les effets des politiques néo-libérales sur les unités paysannes peuvent être synthétisés de la manière suivante: des problèmes croissants pour développer leurs activités productives; une limitation des alternatives de travail aussi bien dans leurs propres parcelles qu'au niveau communautaire ou régional; une position de faiblesse dans les

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transactions commerciales; une diminution des revenus, en espèces et en nature, réduisant la consommation et aggravant les conditions de vie d'une catégorie de la population de plus en plus grande. 2. Vers une autre façon de faire la politique: les nouveaux acteurs Les tendances actuelles dans l'agriculture mexicaine « Deux grandes tendances sont actuellement en présence dans l'agriculture mexicaine: les groupes qui représentent le projet hégémonique, qui cherchent à mettre le territoire au service de leurs intérêts et qui veulent déplacer les paysans de ces espaces, et le secteur paysan, qui se refuse à disparaître comme tel. Actuellement, les sujets sociaux que le modèle tente d'éliminer se réaffirment dans l'espace de la modernisation. » (Tarrio) Dans le secteur agricole, les groupes de pouvoir se composent aujourd'hui d'anciens et de nouveaux acteurs. Selon Tarrio, ils se divisent en trois catégories: - les groupes multinationaux manifestent clairement leur intérêt pour certains espaces sectoriels et, avec le soutien des gouvernements, cherchent à augmenter leurs bénéfices au moindre coût; parmi les acteurs sociaux traditionnels, des groupes d'agriculteurs modernisés, principalement orientés vers les marchés extérieurs, dont les demandes ont toujours porté sur la sécurité foncière; - enfin, les éleveurs, un groupe qui mène un combat agressif pour gagner des espaces ruraux. Ce groupe établit ses pâturages sur les aires boisées du pays et en spoliant les paysans par la violence. Les relations entre ces différents secteurs varient selon les régions et les études de cas présentées ici en témoignent, tout en accordant une place privilégiée aux paysans. La confrontation de deux échelles, régionale et nationale, apporte un éclairage fort intéressant sur les processus en cours. A l'échelle nationale, Tarrio affirme que le modèle néo-libéral, en mettant l'accent sur la nécessité d'une reconversion productive, accule les paysans à un repli (au moins momentané) sur des productions de subsistance. En revanche, les études régionales tendent à montrer plutôt une diversification des

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activités dans le but de reproduire l'unité familiale. De Teresa observe que: « La multiplicité des activités reflète les limites de l'agriculture pour assurer la reproduction de la population». Pour les autres auteurs, seule la tenninologie varie: DeI Valle et Alvarez empruntent à Benko le concept de « spécialisation flexible» pour l'appliquer aux producteurs laitiers; LeOn et Guzman parlent d'un « principe de complémentarité» à propos de l'association de cultures de subsistance et de la production commerciale de tomates; Bustamante évoque également la complémentarité, mais, cette fois, non plus des productions mais des systèmes: celui de l'entreprise multinationale et celui de l'agriculture paysanne pluviale. Les travaux appliqués à des terrains particuliers complètent avantageusement le débat soulevé par les politiques menées au cours des dernières années. Les questions liées à la modernisation, avec l'enchaînement suivant: production spécialisée - augmentation des intrants chimiques dépaysannisation augmentation du salariat agricole, cèdent désormais la place à de nouvelles interrogations posées par la durabilité et la diversité, mots-clés de l'activité paysanne dans ses stratégies de reproduction. Entre ces deux modèles, reste celui particulier qu'instaure l'entreprise multinationale. Nestlé poursuit dans le Chiapas une politique de monopole; elle suscite une homogénéisation de la production et empêche les producteurs de s'organiser. Les entreprises installées en Tierra Caliente (Etat de Guerrero) pour la production de melon profitent au contraire de tous les avantages fournis par l'agriculture paysanne, en particulier sa flexibilité. Cela leur permet d'exploiter les terres et la main-d'oeuvre locale à moindres frais tout en permettant une continuité dans les productions pluviales des paysans. La spécialisation n'est pas un mot-clé de l'agriculture paysanne. Au contraire, une production commerciale, pour aussi avantageuse qu'elle soit, sera toujours réalisée conjointement avec des cultures de subsistance.

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Réformer l'Etat L'Etat mexicain s'est basé, depuis sa fondation par les libéraux du XIX siècle, sur l'inégalité. De ce fait, les actions des gouvernements

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successifs n'ont pas tenu compte des spécificités et de la diversité du « peuple» mexicain qui les a portés au pouvoir. Le gouvernement de Porfirio Diaz, auquel la Révolution des années dix a mis fin, était porteur d'une modernisation à l'européenne qui faisait fi de la diversité ethnique et culturelle caractéristique du Mexique: c'était une modernisation élitiste et autoritaire (Canabal et Flores). La symbolique révolutionnaire est un point fort de l'image du Mexique dans l'espace latino-américain. Cependant, le modèle de croissance de ces dernières décennies n'est pas allé sans conséquences; c'est ainsi que les réformes entreprises entre 1991 et 1992 ont ébranlé le corporatisme de l'Etat mexicain. Sur le plan politique, la période « révolutionnaire» est en train de vivre ses derniers instants. De nombreux analystes s'accordent sur le fait que le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI)s'est maintenu trop longtemps au pouvoir grâce à la corruption et à la fraude électorale. D'autres, moins radicaux, lui reprochent de fonder sa légitimité sur le clientélisme (caciquisme compris) et, plus récemment avec Carlos Salinas de Gortari, sur le présidentialisme. Le PRONASOLétait en effet une ultime tentative populiste, qui a d'ailleurs peut-être permis l'élection du Président Ernesto Zedillo sans recourir à la fraude. Pour sa part, la population indigène revendique son indianité en même temps que sa citoyenneté. Dans un pays qui a si longtemps refusé la différence ethnique sous le prétexte fallacieux d'une unité nationale, cette irruption de l'ethnicité sur la scène publique a de quoi perturber les esprits. Il est vrai que certains chiffres n'ont rien de glorieux pour un pays qui arbore son appartenance à l'OCDE avec tant d'orgueil. En effet, environ la moitié de la population du Mexique serait considérée en dessous du seuil de pauvretés. Tandis que les bases de l'Etat corporatiste s'effondrent, surgissent des mouvements sociaux originaux. Le néo-zapatisme ne se revendique pas des guérillas latino-américaines traditionnelles, alors que d'autres mouvements armés comme l'EPR (Ejército popular revolucionario) tentent au contraire de déstabiliser le pouvoir et les pouvoirs régionaux en particulier par une lutte armée (voir, dans le Guerrero, le massacre de paysans à Aguas Blancas). Récemment, le soulèvement armé des zapatistes et, dans une moindre mesure, le 14

mouvement du Barz6n9 se sont mis à interpeller fortement le pouvoir politique et la société civile, et même la société internationale pour le premier. Ces phénomènes sont exemplaires non seulement de la vivacité et de l'originalité des mouvements sociaux, mais aussi d'une nouvelle ruralité en marche pour défendre,. sur un même front, l'ethnicité, la citoyenneté et les activités des agriculteurs. Le rapprochement de ces deux mouvements en principe dissociés du fait de leur origine, même s'il se fonde sur un malentendu, illustre la légitimité des manifestations contre une politique qui vise à terme la destruction de l'agriculture nationale et nie ce qui symbolise le mieux le caractère national: la diversité. En effet, si petits paysans et entrepreneurs agricoles se rejoignent pour plaider une même cause (du moins contre la politique néo-libérale), c'est que l'agriculture nationale tout entière est concernée et que l'avenir d'une majorité de la population nationale est mis en péril. TI est particulièrement intéressant de remarquer, à l'instar de Canabal et Flores, que, dans un contexte politique d'atomisation des acteurs sociaux et de spécialisation du travail, la globalisation de l'économie favorise des phénomènes de convergence des différents acteurs sociaux. Ceux-ci se cristallisent autour d'un sentiment d'injustice face à l'application de mesures politiques excluantes (l'ALENAen est un exemple édifiant). L'innovation dépasse la simple remise en question du système politique en vigueur. Le mouvement néo-zapatiste, associé à d'autres résurgences locales (Oaxaca, entre autres), propose une nouvelle société. Ce qui distingue le mieux ce mouvement, c'est qu'il ne cherche pas à prendre le pouvoir. TIdémontre au contraire que son organisation et sa force repose sur la pratique démocratique des communautés de la forêt. Cette idée a rencontré un écho dans la société civile, à travers la revendication des autonomies régionales et la conception renouvelée de pouvoir local et de territoire. Le milieu local et ses espaces de concertation sont devenus des lieux d'expression du pluralisme. De surcroît, « la crise de l'Etat-nation, fruit des politiques néo-libérales, se manifeste, à la fois, par un besoin de régionalisation plus large et de décentralisation» 10.

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Il Le mot « mutation» est sur toutes les lèvres pour qualifier l'établissement d'un nouveau contexte démocratique et de nouveaux rapports sociaux au sein de la société mexicaine. En effet, ce n'est pas d'une crise qu'il s'agit, mais bien d'une transition vers un nouveau système politique et social. Les récents événements nous portent à le croire. Les résultats des dernières élections législatives du 6 juillet dernier laissent pour le moins présager une réforme de l'Etat mexicain et, avec elle, la disparition du corporatisme d'Etat, caractéristique du PR! porté au pouvoir par la Révolution du début du siècle. En effet, la toute première élection d'un gouverneur pour le district fédéral, poste gagné haut la main par le candidat du PRD,reflète, à l'échelle nationale, la montée en force de ce parti qui a conquis la deuxième place à l'Assemblée, suivi de près par le PAN. Plus qu'un réel engagement politique de la part de la population mexicaine, ces résultats expriment une volonté de changement politique et l'espoir d'apporter une solution heureuse au soulèvement zapatiste qui déstabilise le pays tout entier. Ce mouvement, qui se veut armé seulement pour ce que les armes symbolisent, aura-t-il obtenu indirectement que les Mexicains se réveillent de la torpeur politique qui les a envahis pendant plusieurs décennies? Les Indiens dans la démocratie Par ailleurs, depuis quelques années, le Mexique est devenu une référence aussi pour la question, longtemps épineuse, des identités ethniques: l' indianité est devenue un flambeau que les populations les plus pauvres, marginales et indiennes de surcroît agitent pour revendiquer non seulement leurs droits de citoyens, mais aussi leur droit d'administrer leurs communautés, leurs municipes, selon leurs us et coutumes. En 1991, la révision de l'article 4 de la Constitution admettait enfin la diversité ethnique et culturelle qui semblait pourtant évidente dans ce pays haut en couleurs. Depuis l'Indépendance et même après la Révolution, le refus de l'Etat de considérer le pays dans sa dimension pluri-ethnique a permis l'accumulation de frustrations et de revendications s'exprimant désormais dans un mouvement qui reprend la bannière d'Emiliano Zapata. Le soulèvement du premier janvier 1994 avait pour but, dans 16

un acte symbolique (la «prise» de San Cristobal de las Casas), de montrer à la société civile mexicaine comme à l'opinion internationale l'incompatibilité d'une entrée dans la globalisation tandis que le sud du pays s'enfonce dans la pauvreté. 500 ans de résistance n'ont pas suffi aux populations mayas pour faire connaître leur spécificité, leurs besoins et leurs souffrances. Le soulèvement zapatiste a eu surtout la vertu de les mettre à jour, de rendre leur dignité aux populations indiennes. Le passif agraire irrésolu, la chute du prix international du café, les « avantages comparatifs » qui déplacent la production de maïs au profit d'importations bon marché, l'expansionnisme des éleveurs et la répression des «gardes blanches» (milices privées) sont autant de motifs de refuser l'ALENAet la politique néo-libérale qui le soutient. Mais si les slogans des Indiens mayas contre le néo-libéralisme font sourire, leur mouvement ne s'arrête pas à des revendications économiques. L'originalité du mouvement réside dans sa richesse culturelle et politique: c'est une société différente qui est proposée, un chemin qui n'accepte ni la guerre ni la soumission, seulement «justice, démocratie et liberté». Les mouvements indigènes dérivent des demandes purement agraires ou liées aux conditions d'exploitation des ressources naturelles (irrigation, crédit...) vers des demandes de caractère davantage politique. Les exemples donnés dans le texte signé par Canabal et Flores montrent l'essor d'une participation indienne et citoyenne dans les gouvernements municipaux. Cependant, il ne faut pas négliger le fait que ce «retour» à l'identité indienne est partie intégrante d'une stratégie paysanne visant à s'assurer une reproduction sociale, tout autant qu'économique et politique. La société mexicaine souffre de «désordre» 12; ses paysans pourront-ils relever le défi de la rendre plus égalitaire, plus juste, plus démocratique, plus digne? C'est en tout cas le voeu formulé par les auteurs de cet ouvrage. Dans la recherche d'alternatives à la situation actuelle, il apparaît urgent de redéfinir le rôle des acteurs sociaux et en particulier celui de l'Etat qui, en aucune façon, ne peut adopter une

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position de retrait vis-à-vis d'un secteur d'activité à la fois aUSSI important et fragile. Visiblement, globalisation n'est pas synonyme de sécurité à l'échelle nationale: tandis que la dépendance alimentaire augmente, toutes les catégories de la population se sentent menacées, pour certaines dans leurs acquis, pour d'autres dans leurs moyens de survie. Les migrations saisonnières ou temporaires deviennent partie intégrante des stratégies de reproduction des familles rurales. La mobilité géographique est un facteur important d'évolution des mentalités et il convient d'en tenir compte pour comprendre la configuration sociale actuelle. Bien sûr, les paysans, qui sont les principaux acteurs du panorama présenté dans cet ouvrage, se trouvent dans une situation instable. Les différentes expériences témoignent toutes des enjeux de la libéralisation du secteur agricole: concentration foncière et renforcement du pouvoir des élites locales, retrait des différents soutiens apportés par l'Etat au secteur agricole sont autant de facteurs qui induisent une évolution des stratégies paysannes. Les paysans sont les acteurs d'une nouvelle ruralité indissociable de l'urbain: cela nous autorise-t-il à extrapoler que la société de demain sera plus solidaire et homogène? En attendant, la réalité dépeinte ici ne renvoie pas une image nécessairement optimiste de la situation du milieu rural.

Marguerite Bey

Notes
1 Ejidos et communautés agraires appartiennent au secteur dit « social» issu de la réfonne agraire. Dans l'Article 27 de la Constitution, l'Etat garantissait l'usufruit des terres redistribuées aux ejidos et confInnait les droits ancestraux des communautés sur leurs territoires. Cet article a été réfonné en 1992 dans l'intention de pennettre l'ouverture d'un marché des terres. 2 Au Mexique, le président de la République est élu pour un mandat de six ans.

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3 Rappelons à juste titre le colloque organisé sur ce thème par le Centre d'Etudes Comparatives sur le Développement (CECOD) : « Agriculture paysanne et question alimentaire» (Chantilly, 20-23 février 1996). 4 C'est dans ce contexte politique que Jean-Yves MarchaI proposait, en 1991, une réflexion sur le système d'hacienda au Mexique. fi en tirait la conclusion que la modernisation de l'agriculture mexicaine a amplement reposé sur des unités productives de grandes dimensions et que les négociations de l'ALENAcomptent aujourd'hui sur 400 000 entrepreneurs agricoles, ceux qui disposent de capital (MarchaI lY., Brefretour en arrière: les haciendas dans leur gloire, Veracruz, golfe du Mexique. Cahiers des Sciences Humaines, Vol. 28, N°4, 1992 : 643-664). 5 C'est parce que nous entrons actuellement dans la post-modernité que l'on peut employer plus volontiers le concept de néo-libéralisme. A ce sujet, voir le colloque organisé par l'IEDES,l'uAM-Xochimilco et l'UNAM(Mexico, 29-30 septembre 1997) : « Les fondements théoriques du libéralisme ». 6 Recensement Agricole, d'Elevage et Ejidal, 1990. 7 80% des agriculteurs nationaux sont concernés par la production de grains de base (maïs au premier chef, mais aussi haricot, blé et riz). 8 « Si plus de 80% des Indiens se trouvent dans les zones rurales de ces régions (sudest et centre-sud du pays) les plus pauvres, on met ainsi en évidence une pauvreté rurale où la proportion des Indiens est beaucoup plus élevée dans ces régions, ce qui remet en question, et on le fait, l'efficacité de soixante-dix ans de pragmatisme institutionnel ayant débouché sur cette situation. »Lartigue F., « Les Indiens dans la démocratisation mexicaine », in Prévôt Schapira M.F. et Revel-Mouroz J. Coord., Le Mexique à l'aube du troisième millénaire. Paris, lliEAL-cREDAL, 1993. 9 Les Mexicains mêlent facilement leur folklore aux moments les plus dramatiques de leur existence: Zapata est une figure si prégnante que même la jeunesse des grandes villes l'évoque ftéquenunent et que ses représentations stylisées couvrent les murs de toutes parts. Quant au terme « Barzon », il s'agit d'un clin d'oeil à propos des abus des patrons par le biais d'une chanson révolutionnaire: « Ojala no se nos reviente el barzon... » (Mestries F., « El Barzon 0 la radicalizacion de los medianos y grandes productores agricolas », in Bey M. Compil., Les réactions des producteurs agricoles aux politiques néo-libérales du Mexique. Paris, CECOD-IEDES, Texte de Recherche NOJl, 1996 : 51-77). 10Ortega M., Acteurs sociaux et dimension locale. en Amérique latine. Alternatives Sud, Vol.N, N°3 :127-144. 11Voir le chapitre introductif dans Prévôt Schapira M.F. et Revel-Mouroz l coord., op.cit., 1993. 12 Zermeno S., La sociedad derrotada. El desorden mexicano deI fin deI siglo. Mexico, Ed. Siglo XXI, 1996.

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MEXIQUE:

CARTE DE SITUATION

ETATS-UNIS

N

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PACIFIQUE

GOLFE DU MEXIQUE

o
I EcheUe

800 km
I

Source: Instituto Nacional de Estad{stica Geografta e Informatica Elaboration propre.

du Mexique

LEGENDE:

----Guerrero
(Mon/oiia)

---

frontière nationale
limite entre les Etats Etat capitale d'Etat région mentionnée dans le texte

Ag. elf Me. Mo. Qu. TI.

Aguascalientes District Fédéral México Morelos Querétaro Tlaxcala

LA POLITIQUE AGRICOLE MEXlCAINEl DE LA SUBORDINATION INTERVENTIONNISTE A L'ABANDON NEO-LIBERAL

1. La mémoire contre l'oubli
Les origines de l'Etat mexicain du XXe siècle peuvent se trouver très distinctement dans la Révolution de 1910-1917. Pour les paysans et les indigènes, ce soulèvement signifiait la lutte pour récupérer leurs terres communales que les grands propriétaires et l'élite politique porfirienne leur avaient arrachées, sous le couvert des Lois de réforme2. Les revendications agraires allaient s'amplifier jusqu'à réclamer la répartition des terres des haciendas à tous les paysans sans terre. L'Etat issu de la Révolution de 1910-1917 avait pour mission d'enterrer toute réminiscence porfirienne, effaçant avec lui l'idéologie, la politique économique et même toute manifestation artistique. Ainsi, par antinomie et auto-affirmation et sous la pression des forces politiques et sociales qui lui donnèrent sa raison d'être, cet Etat devait être d'essence antilibérale, nationaliste et agrarienne. Ce nouveau contrat social allait conduire l'Etat à assumer un rôle vecteur, interventionniste et patrimonial envers l'ensemble de la société. Ce rôle dépassait l'activité économique pour atteindre à la fois l'inftastructure sociale, à travers la construction de voies de communication, d'écoles et d'hôpitaux, la dotation d'eau potable, de drainage et d'électricité. L'Etat tarderait peu avant de se rendre à l'évidence que ce type d'actions serait vital pour sa légitimation politique et dans la cooptation de l'électorat. En substance, comme l'a exprimé John Tunino : «Les insurgés agraires qui ont combattu et, souvent, sont morts au cours des années du conflit révolutionnaire, avaient finalement gagné une importante victoire, bien que partielle. TIsavaient lutté pour la terre et la liberté. TIsobtinrent la terre et l'Etat })3.

Au début des années quatre-vingt, durant le sexennat de José LOpezPortillo, l'interventionnismede l'Etat a atteint sa pleine expression:

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de la réfonne agraire (SRA) devait, selon la loi, être présent à travers ses promoteurs dans chacune des réunions des unités agraires4, influant de manière substantielle dans les prises de décision; les douze produits agricoles les plus importants5 bénéficiaient de prix « de garantie» contrôlés, qui fonctionnaient davantage comme des prix plafond pour fteiner l'inflation que comme stimulants pour les producteurs ; - la CONASUPOmonopolisait le commerce extérieur de ces douze produits, aussi bien en importation qu'en exportation; la commercialisation et l'approvisionnement de ces mêmes produits étaient réalisés dans un pourcentage significatif par la CONASUPO, puisqu'elle contrôlait déjà les magasins ruraux et urbains, à travers ses filiales BORUCONSA,DICONSAet ANDSA, tandis que, dans l'ensemble, le secteur social manquait d'entrepôts pour emmagasiner ses produits ; les subventions à l'agriculture et à l'élevage, canalisées à travers les prix des intrants, des matières premières, du matériel agricole, du crédit, de l'électricité pour l'irrigation, de l'assistance technique, et les coûts d'opération des districts d'irrigation, ont atteint, en 1981, un total de 20% du produit intérieur du secteur agricole6 ; le crédit et l'assurance agricole ont atteint une couverture de 7 millions d'hectares, environ le tiers de la superficie cultivée ; l'assistance technique était accordée principalement par le Secrétariat de l'agriculture et des ressources hydrauliques (SARH), puisque, de fait, 97% des agronomes travaillaient pour l'Etat en 19817 et qu'une minorité travaillait dans des entreprises privées ou offrait ses services sur le marché libre; dans les districts d'irrigation, l'eau était contrôlée par l'Etat ; - dans les cas du café, de la canne à sucre, du tabac et du barbasco, il existait des organismes para-étatiques chargés de contrôler leur production et leur commercialisation, à travers un réseau institutionnel de crédit, d'assistance technique, de collecte, d'industrialisation agricole et de commercialisation appartenant au gouvernement ; la politique étatique exprimée sur le plan régional, d'abord dans les bassins hydrauliques, puis dans des régions marginalisées, comme ce fut le cas avec le PillER et le COPLAMAR,a reproduit et renforcé de l'intérieur cet interventionnisme étatique;

- le Secrétariat

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-l'organisation des producteurs agricoles a continué de fonctionner en cooptation à travers la CNC, des organisations d'éleveurs et même des organisations se disant «non officialistes » ; seules quelques organisations sont restées hors du contrôle direct de l'Etat et, bien qu'ayant atteint par moments un certain poids, comme c'est le cas pour la UNORCAet la CIOAC, elles ne sont jamais parvenues à constituer un contre-pouvoir réel, ni vis-àvis de l'Etat, ni vis-à-vis de la CNC. Si, dans les années de la Révolution verte (1950-1965), l'on évoquait un « miracle mexicain» au w de l'augmentation de la productivité et de la production de blé, de maïs, de haricot, de sorgho et de soja8, au début des années soixan~ le miracle s'était estompé devant la croissance des importations d'aliments de base, due à l'abandon de l'agriculture paysanne9. La crise de l'élevage ne manqua pas de s'ajouter à cette crise: dans les années quatre-vingt, la production présentait une stagnation, conduisant à l'importation d'une grande partie des réserves mondiales de lait. Cette situation dramatique est reconnue à la fin du sexennat de José LOpez Portillo, en 1981, avec la création du Système alimentaire mexicain (SAM), ultime tentative et échec de l'Etat interventionniste pour stimuler la production d'aliments.

2. La crise de 1982 et l'effondrement de l'Etat interventionniste
Au début des années quatre-vingt, on découvre au Mexique d'importants gisements de pétrole. Cette découverte coÜ1cide avec l'augmentation du prix du pétrole brut sur le marché international. Face à ces événements, les expectatives de l'Etat deviennent trop prometteuses et optimistes, au point de souscrire des emprunts à l'étranger, pour des montants dépassant largement la capacité réelle de paiement du pays. Avec la chute des prix du pétrole, se profile une crise généralisée de la capacité de paiement des pays endettés auprès de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Les rêves et les espérances de la classe gouvernante au Mexique se matérialisèrent dans une dette impressionnante qui entraîna l'économie nationale dans une crise productive et une inflation inconnues jusqu'alors par la majorité des Mexicains. Devant l'alternative du moratoire ou de la demande de financement pour we :fu.ce aux engagements de crédit internationaux, l'Etat mexicain se décida pour la

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seconde, recevant des ressources de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour assainir la crise de paiement. Les prêts étaient accompagnés de « déclarations d'intention» dans lesquelles les crédits étaient conditionnés à l'application rigoureuse de mesures de politique économique de type monétariste, aujourd'hui connues comme néo-libérales. Ces mesures sonnaient le glas de l'Etat interventionniste qui avait régi les destinées de la Nation depuis la Révolution de 1910-1917. En l'absence d'un revirement idéologique comparable à celui du bloc soviétique, le grand problème qui s'est posé dès lors à l'Etat mexicain est celui de comment renoncer dans la réalité au stéréotype postrévolutionnaire et en assumer les implications en relation avec l'idée de Nation, de souveraineté et d'identité nationale, sans avoir à renoncer à lui comme cadre politique; c'est-à-dire comment conserver une image encore révolutionnaire face au peuple après un virage à 180 degrés dans la politique économique qui enterre les succès de la Révolution, comme ce fut le cas du nationalisme, de la souveraineté politique et économique et de la répartition des terres, et qui reprend dans une grande mesure le paradigme libéral porfirien, convenablement modernisé par le néo-libéralisme, comme la « seule »10stratégie, non plus de développement mais de survie dans un contexte de globalisation. Dans ce système, la croissance économique nationale repose sur l'investissement étranger et la concentration de la propriété et du revenu, avec une économie nationale « globalisée », tournée vers l'extérieur et résignée à un marché intérieur toujours plus rachitique, avec un Etat qui a perdu toute souveraineté face aux exigences des institutions financières internationales et du propre gouvernement des EtatsUnis d'Amérique. Un autre grand problème se pose à l'Etat avec cette « métamorphose révolutionnaire»: celui de sa capacité pour susciter de nouveaux mécanismes de légitimation, de contrôle et de cooptation de l'électorat pour pouvoir continuer de s'appuyer sur le pouvoir lorsque l'échafaudage patrimonial et interventionniste de vieille souche aura été détruit par le néo-libéralisme. Ce grand paradoxe inclut le fait d'être toujours patrimonial et interventionniste, tout en changeant de scène et de partition, mais toujours dans le cadre du paradigme néo-libéral.

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3. La politique agricole du modèle néo-libéral Le but initial des conditionsimposées dans les crédits de la Banque mondiale et du FMI en 1982 était de contrôler l'inflation, de niveler la balance des paiements et de réduire de manière significative les dépenses gouvernementales. Tout cela était inscrit dans un plan de stabilisation économique. L'essence de ce modèle, cependant, déborde des mesures conjoncturelles. Pour autant, les conditionspour des crédits futurs ont suivi une trajectoire selon laquelle ce serait le libre marché, et non pas l'interventionétatique et la planification, qui régulerait l'activité économique du Mexique. Dans ce sens, l'appareil gouvernemental de ces douze dernières années a diminué significativement.Les institutions publiques qui ont survécu à l'ajustement structurel ont été rendues fonctionnelles afin de s'ajuster au nouveau rôle régulateur que l'Etat doit désonnais avoir vis-à-vis de la société, en accord avec le néo-libéralisme. . Dans le cas cOncretdu Mexique rural et du secteur agricole, le modèle néo-libéral a permis le développement d'un marché libre de terres, de matières premières et intrants, de main-d'oeuvre, de capital et de technologie. Pour atteindre cet objectif central, on a proposé la disparition de nombreuses institutions qui ont été centrales pour l'Etat interventionniste dans les campagnes et de rendre les autres fonctionnelles, dans le but que ces fonctions soient désormais prises en charge par les agents économiques privés. Par ailleurs, la création d'un nouveau cadre propice pour le libre jeu de l'offre et de la demande a entrâmé des changements substantiels dans la Constitution; concrètement, dans les articles liés au contrat social établi entre l'Etat et la société à partir de la Révolution de 1910-1917.

4. L'ouverture commerciale et l'abandon de l'agriculture
Le Mexique post-révolutionnaire était protectionniste et recherchait le développement économique national à travers le modèle de «substitution des importations». Dans le secteur agricole, ce protectionnisme s'est manifesté jusqu'à 1957 dans des prix agricoles qui se trouvaient généralement au-dessus des prix internationaux, du fait qu'ils devaient refléter le niveau de revenus de la majorité des

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rurauxlI, en plus de stimuler la production. A partir de cette année-là, toutefois, ces prix auront une fonction principalement antiinflationniste. Le protectionnisme comprend les barrières imposées au libre commerce des produits agricoles. Parmi elles se trouvent les permis anticipés d'importationl2 qui atteignent leur plus haut niveau en 1985, concernant 92,5% des produits agricoles et de leurs dérivés13,et la politique douanière, dont le tarif moyen était de 27%, outre l'existence de prix officiels d'importation qui la renforçaientl4. L'ouverture commerciale du Mexique débute en juin 1985, avec l'élimination d'une grande partie des fractions douanières: sur un total de 8 000 fractions, il en restait 908 en 1992. Par ailleurs, les permis anticipés d'importation pour l'agriculture couvrent 95,8% des produits en juin 1985 et 62,4% en décembre de la même année. Les droits de douane moyens, pondérés pour l'agriculture, passent de 8,6% en juin 1985 à 12,9% en décembre de la même année. Cette augmentation reflète plutôt un changement, éphémère et peu important, d'une politique principalement basée sur des permis d'importation à une politique fondée sur les contrôles douaniersl5. La libéralisation de l'économie mexicaine se produit comme un préalable à l'entrée du pays dans le GAlT le 25 juillet 1986. Dès lors, l'ouverture commerciale s'accélère: les permis anticipés d'importation sont réduits de moitié entre décembre 1985 et 1990, regroupant 33,5% des produits agricolesl6. Les tarifs douaniers pondérés pour ces produits baissent cette même année à 8,3%, très en dessous de la marge de manoeuvre admise par le GAlT au début de l'intégration, qui se trouvait à un niveau douanier maximum de 50%17.Par ailleurs, les prix officiels d'importation qui protégeaient les prix intérieurs n'ont plus autant d'importance à partir de 198818. En substance, le gouvernement mexicain n'a pas compensé le retrait des permis d'importation avec les droits de douane, ce qui a pour conséquence une ouverture abrupte et indiscriminée de l'économie mexicaine sans que la moindre réciprocité s'établisse jusqu'à présent avec les principaux partenaires commerciaux du pays. Dans l'orthodoxie de la théorie des avantages comparatifs, très probablement les maîtres d'oeuvre de la politique néo-libérale espéraient trouver avec l'ouverture une sorte de« voie rapide» pour la reconversion productive

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du pays, une espèce de «darwinisme patronal» dans lequel, à travers des conditions d'extrême compétitivité du marché international et dans la perspective de la signature d'un accord commercial avec les EtatsUnis et le Canada, seules les entreprises les plus efficientes qui se trouveraient en phase avec les avantages comparatifs réels du pays resteraient présentes sur la scène productive nationale. Dans le cas du secteur agricole, il convient de considérer que le marché international pour les produits que le pays offre et demande habituellement est loin de ressembler à un marché libre. Selon Luis Gomez Oliver19, l'offre de grains est tenue en oligopole par quelques compagnies transnationales principalement basées aux Etats-Unis et en Europe, qui contrôlent près de la moitié des importations d'aliments de toute l'Amérique latine. L'offre de produits mexicains sur le marché mondial - café, cacao, coton, sucre, fruits tropicaux et légumes pour l'essentielémane, en revanche, d'une diaspora de producteurs qui sont en concurrence entre eux, avec une faible organisation pour se défendre sur un marché internationat2° contrôlé par des entreprises multinationales qui donnent à ce marché un comportement d'oligopole, dans lequel ce sont désormais les demandeurs qui déterminent le prix de ces produits. En règle générale, la demande est en régression à cause de produits de substitution, comme c'est le cas du sucre avec l'aspartame21 et principalement avec le fructose de maïs qui couvre plus de 50% de la demande d'édulcorants aux Etats-Unis22. De même, le café, le cacao, le caoutchouc, le jute, l'agave et la banane comptent parmi les marchandises «traditionnelles» provenant de plantations tropicales de pays de moindre développement économique qui avaient une importance significative sur le marché mondial du début du siècle et dont la participation a diminué actuellement jusqu'à 3% du marché internationat23. Face à cette situation, après avoir ouvert le marché des produits agricoles et de leurs dérivés de façon brutale et indiscriminée, l'Etat mexicain a accru l'intégration inconditionnelle du pays dans le marché international à travers la signature de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).Dans cet accord, les délais et les modalités de l'ouverture commerciale ont été déterminés sans que l'on ait réalisé à

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