Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

POLITIQUES SPORTIVES ET MINORITÉS ETHNIQUES

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions

POIRMEUR Yves et Pierre Mazet . (eds), Le métier politique en représentations, 1999. CEDRONIO Marina, Hannah Arendt: Politique et histoire, 1999. CONST ANT Fred et DANIEL Justin (eds), Politique et développement dans les Caraïbes, 1999. MASSART Alexis, L'Union pour la Démocratie Française (UDF), 1999. CHARILLON Frédéric, La politique étrangère à l'épreuve du transnational, 1999. ROUSSEAU Isabelle, Mexique: une révolution silencieuse ?, 1999. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Relations internationales contemporaines, deuxième édition revue et augmentée,1999.

@L'harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8623-1

Lionel Arnaud

POLITIQUES SPORTIVES ET
" MINORITES ETHNIQUES

Le sport au service des politiques sociales à Lyon et à Birmingham

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique

75005 Paris FRANCE
~

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Remerciements

Cet ouvrage constitue une version légèrement remaniée d'une thèse de doctorat STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives) soutenue le 8 janvier 1999 à l'Université Lyon 11. Je tiens d'abord à remercier Gilles Pollet dont les conseils et la disponibilité ont très largement contribué à mener à bien cette recherche. Ma reconnaissance va également aux deux directeurs de la thèse: Jean Carny, pour ses précieux conseils, et Ian Henry qui a accepté de m'accueillir à l'université de Loughborough en Angleterre et qui fut mon premier guide dans l'univers des politiques de loisirs britanniques. Merci à l'équipe du Centre de Recherche et d'Innovation sur le Sport (CRIS) de l'Université Lyon 1 ainsi qu'au Department of Recreation Management de l'Université de Loughborough, qui m'ont permis de conduire mes recherches dans de bonnes conditions. Bien qu'il soit impossible d'énumérer toutes les personnes qui m'ont apporté leur contribution, cet ouvrage n'aurait pas pu être réalisé sans le concours des acteurs des politiques socio-sportives de Lyon et de Birmingham. Parmi eux, je tiens plus particulièrement à souligner le soutien apporté par Patrick Mercader, agent de développement sportsanimations du Contrat de ville de Lyon et par Richard Calicott, responsable de la Sports Section de la municipalité de Birmingham, ainsi que l'intérêt manifesté par Dieb Mechiche, directeur de l'association Sportives Les Pentes, et Roger Florey, Sports Development Officer en charge des minorités ethniques de Birmingham.

lLe jury était composé de Jean CAMY (Professeur STAPS, Université Lyon 1, codirecteur de la thèse), Ian P. HENRY (Professor in Recreation Management, Loughborough University, co-directeur de la thèse), Jacques DEFRANCE (Professeur ST APS, Université Paris X-Nanterre), Bruno JOBERT (Directeur de Recherches au CNRS, CERA T, Université Grenoble II), Danièle JOLY (Director of the Center for Research in Ethnic Relations (CRER), Warwick University), et Gilles POLLET (Professeur de Science Politique, Université Jean Moulin-Lyon III).

Je souhaite également remercier Françoise Mont de Bernardo, chargée de mission à la Direction des Relations Internationales de la Ville de Lyon, et John Bloomfield, Head of the European and International Team de la Policy Division du Birmingham City Council pour leur soutien logistique. Ce travail a bénéficié du soutien financier de la Région Rhône-Alpes dans le cadre du programme" Eurodoc". Ma famille et mes amis ont toujours été présents. Merci à Helen et Amanda pour m'avoir aidé à retranscrire les entretiens, à Isabelle et Sophie pour leur accueil, ainsi qu'à Christelle, Eléonore, Lilian et Xavier pour leur relecture attentive. Nabil, Malika, Qassem, Françoise M. et Gilles D. savent ce que ce travailleur doit. Ce livre est dédié à mon père.

Introduction

Quels sont les avantages du sport en matière d'intégration? Les activités sportives contribuent-elles à la structuration psychosociale des jeunes en difficulté? Les valeurs de l'Olympisme sont-elles mobilisables en matière de lutte contre le racisme? Depuis quelques années, ces questions ne cessent d'être posées aux praticiens et aux chercheurs à un moment où la poussée d'identités particulières, tout comme la montée en force d'idéologies fondées sur la sélection, appellent d'autres réponses que l'évocation incantatoire de principes qui, tels la laïcité ou le droit à la différence, peinent de plus en plus à se transcrire facilement en pratiques. Paradoxe? Le monde du sport est loin d'être vertueux. Les affaires de dopage ou de corruption qui se multiplient aujourd'hui au grand jour démontrent, s'il en était encore besoin, que le " Citius, Altius, Fortius " génère des excès de moins en moins compatibles avec l'égalité et le respect des individus... Le sens commun n'en continue pas moins de perpétuer les clichés: " le sport est bon pour la santé", " le sport est éducatif", " le sport favorise l'intégration". Autant de "croyances" qui ne manquent pas de favoriser une lecture idéologique des politiques sportives engagées par les pouvoirs publics dans les quartiers défavorisés. L'exemple de la France et du Royaume-Uni est de ce point de vue significatif. De part et d'autres de la Manche, la gestion des populations issues de l'immigration semble obéir à des représentations fondamentalement différentes, voire opposées, de la société et de son fonctionnementl. Or, ces divergences de forme n'empêchent pas les gouvernements de ces deux pays européens d'adopter des attitudes

1 Ceci a été particulièrement mis en évidence par de nombreuses études sur les minorités ethniques en Europe. Se reporter notamment, pour des ouvrages en français, à Sophie BODY-GENDROT, Ville et violence. L'irruption de nouveaux acteurs, Paris, PUF, 1993 ; Jacqueline COSTA-LASCOUX, Patrick WEIL dirs., Logiques d'Etat et immigrations, Paris, Kimé, 1992 ; Olivier LECOUR GRANDMAISON, Catherine WIHTOL DE WENDEN dirs., Les étrangers dans la cité. Expériences européennes, Paris, La Découverte, 1993 ; Catherine NEVEU, Communauté, nationalité et citoyenneté. De l'autre côté du miroir, les Bangladeshis de Londres, Paris, Kharthala, 1993; Dominique SCHNAPPER, L'Europe des immigrés, Paris, François Bourin, 1992.

9

semblables à l'égard des minorités ethniques présentes sur leur sol national. Didier Lapeyronnie notait ainsi en 1993 qu'" au-delà de [la] rhétorique idéologique sur les modèles nationaux, les pratiques politiques et sociales dans les deux pays sont étonnamment proches et donc loin des conceptions et des discours et idéologies nationales" I. Parmi ces similitudes les plus marquantes, Barrie Houlihan soulignait pour sa part une même volonté" d'avoir une politique sportive qui participe à une vaste stratégie de redistribution sociale et au contrôle social des quartiers défavorisés... ,,2. Sport, politiques publiques et idéologie Face à l'épuisement manifeste des modèles traditionnels d'intégration et la relative inanité d'une opposition binaire entre tradition républicaine et gestion communautaire, tout se passe donc comme si les autorités françaises et britanniques cherchaient dans le sport un moyen de pallier les incertitudes liées à la présence sur leur sol de populations culturellement minoritaires. Dès lors, et en considérant que les politiques d'intégration par le sport sont à la fois porteuses de l'idée du problème (les minorités ethniques ont des difficultés à s'intégrer) et de ses causes (désœuvrement, ségrégation, anomie), d'une représentation du secteur concerné qu'elles contribuent à faire exister (le sport a des vertus) et d'une théorie du changement social (le sport comme modèle de société)3, nous posons l'hypothèse qu'au-delà des "modèles" nationaux en matière d'intégration, les politiques "socio-sportives" conduites en France et au Royaume-Uni favorisent la diffusion et la légitimation d'une certaine forme d'action publique fondée sur l'indifférenciation et/ou la responsabilisation des publics. Nous nous sommes ainsi intéressés aux ressorts d'une "offre sportive et sociale" en direction des minorités ethniques dans deux grandes villes française et britannique, Lyon et Birmingham, avec l'idée que l'adoption d'une perspective comparative permettrait de faire ressortir ce qui, du travail d'élaboration politique proprement dit et de

IDidier LAPEYRONNIE, L'individu et les minorités. face à leurs immigrés, Paris, Seuil, 1993, p. 12. 2Barrie HOULIHAN, p.42. The government

La France et la Grande-Bretagne Routledge, 1991,

and politics of sport, Londres, Politiques publiques,

3Cf. Yves MENY, Jean-Claude

THOENIG,

Paris, PUP, 1990.

10

l'usage du sport lui-même, répond directement à des problèmes communs ou relève plutôt des traditions politiques de chaque pays 1. Il est vrai que le mot" sport" correspond lui-même à des perceptions diverses, tant son univers reste soumis à des différenciations culturelles, économiques et sociales qui relativisent fortement toute tentative de définition dogmatique2. Et si le sens commun s'accorde généralement à présenter le sport comme un phénomène trans-historique et trans-culturel, un patrimoine "universel" qu'il serait vain de vouloir remettre en cause, cette croyance ne s'en confond pas moins avec les développements planétaires de la civilisation occidentale, protestante et capitaliste, qui a triomphé avec la révolution industrielle3. C'est en effet sous l'influence de l'urbanisation, de la mécanisation et de la bureaucratisation des sociétés, voire d'un certain puritanisme religieux, que ce sont diffusés pour la première fois, à la faveur notamment du cadre éducatif des Publics-Schools, des loisirs physiques fondés sur la comparaison des performances4. Mais ce qui n'était alors qu'une technique de formation des caractères à l'usage des élites britanniques n'aurait sans doute pas gagné l'ampleur et la modernité que l'on sait sans l'intervention d'un homme providentiel comme Pierre de Coubertin, qui s'est employé tout au long de sa vie à "théoriser" une éducation sportive à visées universelles. Et c'est finalement sa vision personnelle du sport qui s'est progressivement imposée par l'intermédiaire du succès grandissant des Jeux Olympiques: l'idée de fair-play est née des objectifs éducatifs du self-government, celle de record et de performance s'inscrit dans le cadre du positivisme Comtien et des découvertes de Darwin sur la

lLionel ARNAUD, L'idéologie sportive au service des politiques d'intégration des minorités ethniques de Lyon et de Birmingham. Analyse d'une ressource politique efficace, Thèse de doctorat STAPS, Université Lyon l, 1999. 2L'un des apports principal de la sociologie du sport reste d'avoir montré, notamment à partir de la sociologie de Pierre Bourdieu, que les manières de pratiquer le sport expriment des différenciations sexuelles, professionnelles et géographiques, en même temps que des processus de distinction et des oppositions de style de vie. Cf. Jacques DEFRANCE, Sociologie du sport, Paris, La Découverte, 1995 ; Christian POCIELLO, Les cultures sportives, Paris, PUF, 1995 ; Jean-Pierre AUGUSTIN, Sport, géographie et aménagement, Paris, Nathan, 1995. 3Sur l'historicité du sens commun, cf. Clifford GEERTZ, "Le sens commun en tant que système culturel", in Savoir local, savoir global, Paris, pup, 1986 (trad. fr.), p. 93-118. 4Tout en mettant l'accent sur le noyau éthique du protestantisme, les travaux d'Allen GUTTMAN privilégient par exemple le rôle de la vision du monde empirique, expérimentale et mathématique qui dominait l'Angleterre puis l'Europe à partir du XVIIIe siècle, in From Ritual to Record. The Nature of Modem Sports, New York, Columbia University Press, 1978.

11

sélection naturelle, celle de la participation désintéressée repose sur une vision aristocratique des défis sportifs, tandis que le pacifisme et l'internationalisme sont une pure invention de Pierre de Coubertin qui, dans les années 1880-1886 (années où sont organisés les premiers JO modernes), relevait de l'utopie ou de la pure folie... Bref, l'idée qu'il ait pu exister un "sport pur", reposant sur des valeurs chevaleresques et universelles exprime la représentation idéalisée d'une pratique sportive qui aurait existé dans une époque lointaine mais que la réalité est bien loin de confirmer. Cette idée s'est transmise par des discours emphatiques sur le sens et la signification du sport moderne, mais le mythe ne repose sur aucune réalité objective et vérifiable. LU' idéologie sportive" serait en conséquence la construction intellectuelle d'un idéaliste et d'un visionnaire 1. Or, si l'on en croit Clifford Geertz, .. La fonction de l'idéologie est de rendre la politique possible en lui fournissant des concepts dotés d'autorité et capables de lui donner sens, ainsi que des images évocatrices à l'aide desquelles la réalité politique puisse être saisie de façon sensible ,,2. Dans le contexte des politiques locales d'intégration, on peut supposer que, à l'image des cartes routières, les principes et les valeurs du sport tracent des repères de type symbolique qui permettent aux minorités ethniques, mais aussi aux professionnels et aux hommes politiques, de s'orienter dans une réalité

sociale particulièrementcomplexe et incertaine: .. C'est dans un pays

peu familier émotionnellement et topographiquement qu'on a besoin de poèmes aussi bien que de cartes topographiques "3, écrit l'ethnologue américain. Dans cette perspective, l'idéologie sportive assumerait une triple fonction: cognitive (de construction de la réalité sociale), axiologique (d'orientation dans cette réalité à partir d'un certain nombre de valeurs) et conative (d'influence sur les conduites). Au-delà de ses vertus roboratives et occupationnelles généralement mises en avant par les pouvoirs publics pour justifier son usage dans un cadre social, on peut dès lors supposer que le recours au sport pour gérer l'intégration des minorités ethniques s'apparente à une volonté de diffuser un certain nombre de représentations, de valeurs et de principes en fonction desquelles sont

lCf. Yves-Pierre BOULONGNE, La vie et l'œuvre pédagogique de Pierre de
Coubertin, Montréal, Léméac, 1975. 2Clifford GEERTZ, "Ideology as a cultural system", in D. E. Apter dir, Ideology and discontent, New York, The Free Press, 1964, p. 47-76, cité par Raymond BOUDON, L'idéologie ou l'origine des idées reçues (1986), Paris, Fayard, 1992, p. 74. 3 Ibidem.

12

non seulement définis les critères d'intervention des pouvoirs publics l, mais également le sens des conduites sociales et culturelles de ces populations2. En se sédimentant dans le sens commun des minorités ethniques, l'idéologie sportive permettrait ainsi de "cartographier" la réalité (et donc d'orienter les acteurs) tout en s'inscrivant de manière " organique" dans la société civile pour jouer un rôle supplétif (dans les deux sens du terme: suppléance et supplément) par rapport à l'Etat3. Pour Antonio Gramsci, c'est en effet la " politique" qui assure le rapport entre la philosophie (où sont mis en évidence les caractères d'élaboration individuelle de la pensée) et le sens commun (où sont rassemblés les caractères diffus et génériques d'une certaine époque et d'un certain milieu populaire). C'est par la politique que se construit un " bloc intellectuel-moral" qui rend possible l'hégémonie du groupe social dominant4. En ce sens, notre analyse des politiques d'animation socio-sportive vise à comprendre d'une part, le processus de sédimentation de l'idéologie sportive dans le sens commun des professionnels et des minorités ethniques, et à analyser d'autre part, dans quelles conditions celle-ci peut devenir une ressource dans le
processus d'élaboration des politiques d'intégration

- étant

entendu que

si l'idéologie sportive s'empare de la gestion des minorités ethniques, c'est aussi parce que ces dernières y trouvent quelque avantageS.

1 Sur une approche "par les référentiels" ou "cognitive" des politiques publiques, on se reportera à l'ouvrage désonnais classique de Bruno JOBERT et Pierre MULLER, L'Etat en action, Politiques publiques et corporatismes, Paris, pup, 1987, ainsi qu'au manuel de Pierre MULLER et Yves SUREL, L'analyse des politiques publiques, Paris, Montchrestien, 1998. 2Ce que Alain TOURAINE appelle" l'historicité ". Cf. La voix et le regard, Paris, Seuil, 1978. 3 Antonio GRAMSCI, Gramsci dans le texte (textes choisis), Paris, Editions Sociales, 1975, p. 131-239. 4 Antonio GRAMSCI, ibid., p. 143-148. 5.. Un appareil de contrôle et de domination n'est pas seulement ce que le pouvoir en veut, mais aussi ce que le peuple en fait", écrit Jean-François BAY ART, "L'énonciation du politique", Revue française de Science Politique, XXXV, 3, Juin 1985, p. 354. Voir aussi Anthony GIDDENS, La constitution de la société (1984), Paris, pup, 1987 (trad. fr.), chapitre 4.

13

Méthodologie Comprendre le rôle joué par les valeurs et les principes sportifs en matière de gestion des différences conduit à s'intéresser à la manière dont le référentiel sportif croise les traditions culturelles des minorités ethniques par le biais du jeu intime des relations entre les différents acteurs du système politique, C'est pourquoi nous avons procédé, dans un premier temps, à la réalisation d'entretiens avec les élus, les professionnels, et les leaders associatifs et communautaires pour tracer les contours de l'intervention publique, inventorier les programmes mis en œuvre, connaître les acteurs, et surtout comprendre comment nos interlocuteurs pensent l'intégration par le sportl, Retranscrire les discours des acteurs permet d'établir en effet comment l'autre se donne à la perception et à l'observation, en partant du présupposé que ces "porte-parole" façonnent la réalité en projetant une représentation définie (schèmes classificatoires, concepts, définitions, etc.) de cette réalité2, On peut ainsi considérer que les discours de nos interlocuteurs forment un système de représentation, ou plutôt un système de construction de la réalité3. C'est le discours qui construit l'objet. Il gouverne la façon dont on peut significativement parler et raisonner d'un objet et il influence la manière dont les idées sont mises en pratique et utilisées pour réguler la conduite des autres4. Une première série de rencontres s'est déroulée à Lyon de janvier à mars 1996 avec les principaux acteurs du Contrat de ville, et à Birmingham en mai et juin 1996 avec ceux de la Race Relations Unit et du Departement of Leisure and Community Services. Une

IDans un article qui se propose justement de" penser l'intégration des immigrés ", Stéphane BEAUD et Gérard NOlRIEL notent la nécessité de rendre" "familier" ce qui apparaît "étranger", en proposant des modèles différents des images franco-françaises traditionnelles ". Or, selon eux, " Le sport joue à cet égard un rôle très important et valorise depuis longtemps des jeunes issus de l'immigration auxquels les français" de des immigrés", in Pierresouche" peuvent s'identifier ", Cf. "Penser l''' intégration" André T AGUIEFF dir., Face au racisme, Tome 2 : Analyses, hypothèses, perspectives, Paris, La Découverte, 1991, p. 282. 2Eviatar ZERUBA VEL, Social mindscapes. An invitation Cambridge I London, Harvard University Press, 1997, to cognitive sociology,

3" Le langage réalise un monde, au double sens de son appréhension et de sa production ", Peter BERGER, Thomas LUCKMANN, La construction sociale de la réalité (1966), Paris, Armand Colin, 1996 (trad. fr,), p. 210. 4Sur ces questions, et outre l'ouvrage phare de Michel FOUCAULT, L'archéologie du savoir (1969), Paris, Gallimard, 1997, on se reportera utilement au manuel dirigé par Stuart HALL, Representation. Cultural Representation and Signifying Practices, Londres, Sage Publication I The Open University, 1997.

14

trentaine d'entretiens a été réalisée (10 à Lyon et 18 à Birmingham), d'une durée comprise entre 60 et 90 minutes, parfois davantage. Ces rencontres se sont généralement déroulées en tête à tête, sur le lieu de travail de nos interlocuteurs. Alors que nous étions confrontés à la multiplicité des acteurs engendrée par l' " approche globale ", caractéristique du Contrat de ville de Lyon, ainsi qu'à l'impressionnante bureaucratie qui organise la municipalité de Birmingham, ces premiers contacts nous ont permis d'identifier les réseaux d'influence qui structurent l'organisation des politiques d'animation sportive. Il s'agissait de mettre en évidence les relations structurelles et interpersonnelles qui participent à l'élaboration et à la mise en œuvre des politiques socio-sportives, pour rendre compte du processus "organique" d'articulation entre les idées et l'action 1. Par la suite, nous avons conduit une deuxième série d'entretiens à Lyon, de septembre 1996 à avri11997, et à Birmingham de mai àjuin 1997, avec les responsables associatifs (12 personnes) et les responsables politiques (7 personnes), pour cerner les enjeux de pouvoir et les luttes d'influence entre les différents groupes d'intérêts. Enfin, des rencontres complémentaires et des courriers ont été réalisés de novembre 1997 à mars 1998 pour approfondir certaines questions ou compléter certaines informations. Mais parce que" le référentiel d'une politique publique ne s'identifie pas aux discours et prises de positions" et que sa production" passe tout autant par des actes qui font sens "2, nous avons également tenté d'observer et de participer autant que possible aux groupes de travail, réunions et structures de concertation qui visent à médiatiser le travail d'élaboration des politiques (autrement dit construire les acteurs et politiser les problèmes sociaux3). Car si le discours devient un acte politique dans le cadre d'un simple entretien scientifique, cet aspect ne manque pas d'être accentué en présence de multiples interlocuteurs4. En observant le fonctionnement des zones de médiation, nous avons cherché à déterminer comment le système politique arbitre entre des codes concurrents pour tenter de concilier
ICf. Andy SMITH, "Réintroduire la question du sens dans les réseaux d'action publique", in Patrick Le Gales et Mark Thatcher dirs, Les réseaux de politique publique, Paris, L'Hannattan, 1995, p. 109-120. 2Pierre MULLER, "Les politiques publiques comme construction d'un rapport monde", in Alain FAURE, Gilles POLLET, Philippe WARIN dirs., La construction sens dans les politiques publiques, Paris, L'Harmattan, 1995, p.161. 3Bruno JOBERT, "Mode de médiation sociale et politiques publiques: politiques sociales", L'Année sociologique, 40,1990, p. 155-178. 4Cf. Dominique CARDON, Jean-Philippe public", Politix, 31,1995, p. 5-19. HEURTIN, Cyril LEMIEUX, au du

le cas des "Parler en

15

culture dominante et cultures particulières ou sectorielles. Les comités de quartier ou de pilotage, les working groups et autres forums constituent dans ce contexte les points de contact entre le "haut" et le "bas" du politique, entre la culture du pays d'accueil et les cultures importées. A Lyon, notre "observation participante" a donc essentiellement concerné les réunions organisées dans le cadre du Contrat de ville, lesquelles constituent la technique de travail privilégiée des agents de développement. Nous sommes parvenus par ailleurs à assister à certains groupes de travail des services du Birmingham City Council et à une session du Standing Consultative Forum, malgré le caractère interne et souvent confidentiel de ces rencontres. Terrains d'étude Dans le cadre d'une analyse comparée, le choix du terrain apparaît comme particulièrement déterminant: peut-on tout comparer? Ou plutôt, la comparaison de terrains trop différents ne risque-t-elle pas d'altérer la pertinence des résultats en matière d'analyse des politiques publiques? Par rapport aux objectifs que nous nous étions fixés, il importait d'avancer l'hypothèse que les différences de contenu des politiques étudiées se rapportent, jusqu'à un certain point, à des différences de structures institutionnelles, d'orientations politico-culturelles et aux caractéristiques des procédures mises en œuvre de part et d'autre de la Manche. Nous avons donc choisi de retenir une stratégie de recherche privilégiant les similitudes sociourbaines et la représentativité nationale des sites étudiés, pour que les différences existantes à ce niveau ne modifient pas les résultats sur le plan de l'analyse proprement dite des politiques et de leur contenu 1. Lyon et Birmingham sont deux villes particulièrement actives sur le plan sportif. La troisième ville de France a été sacrée en 1996 la
..

ville la plus sportive de France" avec 764 clubs et plus de 120000

licenciés, qui disposent de Il piscines, 2 patinoires, 50 gymnases et salles spécialisées, 42 terrains de sports dont 10 terrains de grands jeux. En 1991, la Ville de Lyon a remporté le 1er trophée des collectivités pour l'ensemble de sa politique de communication événementielle par le sport. Quant à sa jumelle d'outre-Manche, elle abrite 8 sports centres, 18 piscines, 21 community and leisure centres, et 250 terrains de sports. C'est à Birmingham (Edgbaston) que se sont déroulés le premier match de tennis sur gazon en 1865 et la première
lCf. Jürgen FEICK, in "L'analyse comparative des politiques publiques: un chemin vers l'intégration des résultats 7", L'Année sociologique, 40, 1990, p. 179-225.

16

rencontre internationale de cricket en 1902. Plus récemment, la ville a reçu le titre de Il Cité européenne du Sport pour Tous" en 1991 et

bénéficie depuis 1995 du statut Il City of Sport" qui en fait une ville
prioritaire aux yeux du Sports Council. Dans la mesure où nous nous intéressions plus particulièrement aux minorités ethniques, notre première préoccupation concernant le choix des terrains d'étude fut cependant d'identifier à Lyon et à Birmingham des sites abritant une population suffisamment variée culturellement et ethniquement. TIest vrai que ces deux grandes métropoles "post-industrielles" ne manquent pas de populations d'origines diverses, venues en nombre à partir des années 50/60 pour occuper les nombreux emplois que proposaient les industries régionales. Le recensement britannique qui s'effectue depuis 1991 sur la base de l'appartenance ethnique ou de la nationalité d'origine, déclinée en onze catégories (" Blanc "l, " Noir Antillais", Il Noir Africain ", " Autre Noir ", Il Indien ", Il Pakistanais ", .. Bangladeshi ", " Chinois ", Il Autre asiatique ", " Autre autre ", et " Né en Irlande ") nous a néanmoins facilité le repérage des quartiers brummies susceptibles d'intéresser notre recherche, d'autant qu'à Birmingham la ségrégation n'est pas seulement économique et spatiale, mais aussi ethnique2. En outre, si la municipalité ne cible pas de quartier prioritaire en matière de politique sociale, le Department of Leisure and Community Services divise pour sa part la ville en six zones d'intervention (Areas), qui recoupent les frontières de deux circonscriptions électorales législatives (Consituencies), chacune administrée par un Area Manager. Une telle division administrative nous a permis de travailler sur des zones qui font l'objet d'une gestion décentralisée dans le domaine des loisirs en général, et du sport en particulier. Nous nous sommes tout particulièrement intéressés à la zone Ladywood and Perry Barr, située au Nord-Ouest de la ville, et qui regroupe six des neufs circonscriptions électorales municipales (wards) où se concentre la majorité des minorités ethniques. C'est également l'une des zones les plus variées ethniquement, puisqu'elle
1 Le souci de distinguer finement les minorités ethniques va de pair avec homogénéité supposée de la majorité "white ", dont se distinguent uniquement irlandais. une les

2Si l'on en croit le recensement de 1991, neuf wards sur 39 concentrent plus de 50% du total des minorités ethniques de la ville et trois quartiers (Handsworth, Sparkbrook et Soho) en regroupent à eux: seuls 66%. Sur l'aggravation de la ségrégation urbaine en Grande-Bretagne dans les années 80, cf. Susan J. SMITH, The Politics of "Race" and Residence, Cambridge, Polity Press, 1989.

17

abrite des populations originaires des Caraibes, d'Inde, du Pakistan et du Bangladesh, soient les quatre communautés ethniques les plus importantes de la ville. Mais avec une population de plus d'un million d'habitants (plus du double de celle de Lyon), les découpages du Leisure Department restent toutefois largement disproportionnés par rapport à sa jumelle française et ne permettent pas une comparaison équitable: la zone Ladywood and Perry Barr regroupe à elle seule 198 258 habitants quand la population des différents quartiers " sensibles" repérés par le Contrat de ville de Lyon n'excède pas les 20 000 habitants en moyenne! Nous avons choisi par conséquent de concentrer nos recherches sur seulement deux circonscriptions municipales. La circonscription municipale de Handsworth tout d'abord, située approximativement à cinq kilomètres au nord du centre ville de Birmingham et qui forme l'un des trois wards de la circonscription législative de Perry Barr. Au dernier recensement de 1991, le quartier comptait 24 783 habitants (soit une chute de 9% depuis 1981) et 70% de minorités ethniques. Handsworth a gardé l'aspect traditionnel d'un ancien quartier résidentiel avec une succession de maisons particulières de un à deux étages, accolées les unes aux autres, dont la construction remonte généralement au XI Xe siècle. La crise économique, l'effondrement de l'acier et le déclin de l'industrie automobile ont néanmoins progressivement transformé cet environnement: les logements sont aujourd'hui en mauvais état et les rues sont peu entretenues (détritus, éclairage public défaillant, graffitis et affichage sauvage)l. Comme le notaient en 1979 John Rex et Sally Tomlinson dans leur recherche sur l'installation des immigrés de couleurs à Birmingham, " Handsworth n'est pas simplement un morceau particulier du territoire urbain. (...) C'est l'endroit symbolique de l'entassement à Birmingham des Blacks, venus en particulier des Caraïbes, et plus généralement sans doute de l'installation des immigrés en Grande-Bretagne ,,2. L'arrivée massive à partir des

lLes informations rassemblées sur Handsworth en 1990 par la Urban Renewal Area Team révélaient que 44% du parc immobilier était inhabitable, 65% n'était pas "raisonnablement" rénové et que 17% n'était pas aux normes. Le rapport ajoutait que, vu l'étendue du problème, le nombre de propriétés insalubres allait sans doute augmenter, in Birmingham City Council, Handsworth Area Profile, Urban Regeneration Group, Department of Planning and Architecture, décembre 1990, p. 6. 2John REX and Sally TOMLINSON, Colonial Immigrants in a British City: a class analysis. Londres. Routledge and Kegan Paul, 1979, p. 70. A noter qu'en GrandeBretagne, il est courant de considérer que les " black" est une couleur polychrome: minorités de couleurs, principalement les Antillais et les Asiatiques, sont blacks.

18

années 50 de populations originaires des Caraïbes puis du souscontinent indien a en effet progressivement transformé le site en quartier-ghetto: malgré un assez bon réseau de transports en commun, les habitants y vivent généralement en circuit fermé, profitant du commerce local, plus traditionnel et meilleur marché qu'en centre ville. La plupart d'entre eux ne s'éloignent du quartier que pour aller travailler, lorsqu'ils en ont toutefois la possibilité, le taux de chômage étant extrêmement élevé à Handsworth : il atteignait en mai 1995 plus de 30%, soit deux fois la moyenne de la ville (15%) et trois fois la moyenne nationale (9,4%)1. Le quartier ne bénéficie pas pour autant d'un nombre important de parcs et d'espaces de jeux susceptibles d'accueillir les loisirs des habitants. Le Handsworth Leisure Centre, situé dans Handsworth Park, non loin de Soho Road, propose un certain nombre d'activités sportives (notamment une piscine), ainsi que le Broadway Community Leisure Centre. Mais les terrains de sports situés dans le quartier voisin de Perry Hall ne manquent pas d'être investis par les jeunes de Handsworth. Au Sud-Est de Handsworth, dans la circonscription législative de Ladywood, se trouve la circonscription municipale d'Aston qui abrite une population de 26 817 habitants constituée à 55% de minorités ethniques. Aston est constituée à la fois de demeures anciennes (au Nord) et d'immeubles plus récents (au Sud), à l'image de la cité Newtown dont les tours rappellent l'urbanisme de certaines banlieues françaises. Ce sous-quartier fait d'ailleurs l'objet d'un plan de réhabilitation sur cinq ans (1993-1998) dans le cadre du programme City Challenge. Dans l'ensemble, la circonscription d'Aston atteint un niveau record de 38% de chômeurs parmi les minorités ethniques et présente un déficit latent d'infrastructures sportives et de loisirs. Ces deux facteurs, combinés aux tensions entre jeunes pakistanais et jeunes bangladeshis qui se disputent les rares aires de jeux du quartier, ont été officiellement mis en avant pour expliquer les raisons des" émeutes urbaines" qui se sont déclenchées en janvier 1996 à Aston2. Des violences qui rappellent celles de Lozells Road, une avenue qui relie les circonscriptions d'Aston et de Handsworth, et qui fut le théâtre de graves violences en septembre 1985.
1 Birmingham City Council, Handsworth, non daté. 2Birmingham (Birmingham), Race Relations

Department

of Planning

and Architecture,

Planning

in

City Council, Urban Unrest in Brixton (London) Report of the Assistant Chief Executive (Race Relations) Sub Committee, 19 janvier 1996.

and Aston to the Joint

19

Population

Lyon 415500 habitants (Communauté urbaine de Lyon (CO. UR. LY.: 1 262230 hab.)

Birminmam 1 012 000 habitants

%de minorités ethniques

" 10% d'étrangers" (CE et hors-CE)

+20% (6,9% Pakistan, 4,7% Antilles, 5,3% Inde, 1,3% Bangladesh...)

Zones sélectionnées

Pentes de la X-Rousse

Plateau de LaDuchère

Handsworth

Aston

Découpage administratif

Quartier DSU Quartier DSU (1er arc.) (lXe arc.)

Ward

Ward

Caractéristiques urbaines (type d'habitations et localisation)

Habitations anciennes Centre ville 23 116 hab.

Grands ensembles Périphérie 13 966 hab.

Habitations anciennes Inner city 24 783 hab.

Habitations mixtes Inner city 26817 hab.

Population

%de minorités ethniques

70% 55% "17% "15% (18% Antilles, (I 7 % Antilles, d'étrangers" d'étrangers" 20% Inde, (CE et hors-CE CE et hors-CE 15% Pakistan, 17% Pakist..) 11 % Bang!.)

Sources: DSU I IN BE, 1990; BCC I OPCS, 1991

Tableau 1 Lyon et Birmingham: similitudes socio-urbaines et terrains de recherche

-

De l'autre côté de la Manche, dans le contexte d'une République française réputée" Une et Indivisible ", la perspective de regrouper statistiquement les individus à partir de critères communautaires voire pire, ethniques, est non seulement inimaginable mais vécue comme une menace contre la Nation. Les médias et les sociologues français préfèrent ainsi associer l'image des" populations issues de l'immigration" à celles des banlieues et des cités-béton qui entourent les grandes métropoles (cf. encadré 1). Une perspective qui ne facilite évidemment pas le repérage des minorités ethniques, 20

d'autant qu'en concentrant nos recherches sur la Ville de Lyon nous écartions automatiquement toute analyse en terme de " banlieue ". Le Contrat de ville de Lyon, qui constitue un " programme de développement social urbain destiné à lutter contre toutes les formes d'exclusion ..l, avait cependant mis en place dès juin 1993 une commission" Territoires Sensibles" chargée d'élaborer une classification sur la base des quinze sites en Développement Social des Quartiers (D.S.Q.) identifiés dans le cadre du Xe plan sur l'ensemble de l'agglomération2. Celui-ci a permis, sur la base d'indicateurs communs (difficultés sociales, dégradations du bâti, situation urbaine) de dégager trois niveaux de sensibilité: sites très sensibles impliquant une intervention lourde globale de type DSQ (catégorie I), sites sensibles nécessitant une intervention à dominante sociale (catégorie 2) et sites présentant des difficultés ponctuelles justifiant des actions préventives (catégorie 3). Le " tableau de bord des quartiers", élaboré à partir du recensement général de la population de 1990, a finalement abouti à désigner des sites où se concentre une forte proportion d'étrangers ou de personnes" d'origine ,,3 étrangère cumulant les handicaps sociaux définis par le Contrat de ville (chômage, familles nombreuses, sous-équipement). Nous avons donc sélectionné à partir de cette classification, deux sites de catégorie 1 (sites jugés" très sensibles ") dans le périmètre de la Ville de Lyon. Le quartier de La. Duchère tout d'abord, situé dans le IXe arrondissement, au Nord-Ouest de la ville, et dont les caractéristiques urbaines semblent relativement représentatives des "banlieues à la françaisen4. Il a d'ailleurs préfiguré ces dernières puisque organisé en quatre sous-quartiers distincts (le Château, le Plateau, Balmont et la Sauvegarde), il est constitué d'un grand ensemble d'immeubles qui furent construits entre 1960 et 1963 pour pallier la pénurie de logements consécutive à l'exode rural. Ce sont toutefois les réfugiés pieds-noirs qui ont investi les premiers, dès la proclamation de l'indépendance de l'Algérie en 1962, les 5 500 logements nouvellement érigés, pour former la plus importante
I XIe Plan 1994-1998, Contrat de Ville de ['agglomération lyonnaise, juin 1994, p. 1.

2Selon les tennes du Contrat de ville, .. Le quartier cohérence globale aux différents axes thématiques l'expression des habitants n, ibid., p. 54.

demeure l'échelon qui donne la du développement et pennet

3C'est-à-dire des personnes qui ont acquis la nationalité française, soit parce qu'elles en ont fait la demande, soit parce qu'elIes sont nées en France de parents étrangers. 4Sur ce point, cf. Patrick LE GALES, "Those french inner cities? Comparative comments on the urban crisis in Britain and France", in MichaelIŒITH and Alisdair ROGERS, Hollow Promises? Rhetoric and Reality in the Inner City, Londres, Mansell, 1991, p. 202-216.

21

communauté rapatriée de France. Progressivement, les nouvelles constructions impressionnantes de La Duchère, constituées de grandes barres et de tours qui rappelaient alors l'Amérique, ont également attiré des Lyonnais arrivés en nombre des quartiers insalubres du centre ville... Plus tard, ce sont des Harkis, des Algériens, des Marocains, des Africains, des Antillais, des réfugiés Vietnamiens ou Cambodgiens qui sont venus s'y installer, attirés par le niveau assez bas des loyers. La Duchère est finalement devenue un quartier mosaïque qui rassemblait en 1990 13966 habitants (dont" 17% d'étrangers ") mais qui fait face aujourd'hui à un certain dépeuplement. Les incidents de décembre I997 (le quartier avait connu une semaine d'incendies de voitures et d'affrontements avec les forces de l'ordre suite au meurtre d'un jeune de La Duchère, abattu à bout portant par un policier en tenue dans le commissariat du IXe arrondissement) ont en outre démontré que la paix sociale était fragile dans une cité pourtant longtemps présentée par les travailleurs sociaux et les militants associatifs comme exemplairel. La vitalité de ses associations sportives, et plus particulièrement de l'Association Sportive de La Duchère (ASD) issue de l'Amicale des Rapatriés et Sympathisants d'Algérie (première association créée sur le sol duchérois en 1963), a d'ailleurs longtemps constitué une vitrine pour des habitants qui ressentent mal ce qu'ils considèrent comme une marginalisation par rapport au reste de la ville. . Pour sa part, le quartier des Pentes de la Croix-Rousse présente une configuration urbaine qui s'apparente davantage aux inner city areas de Birmingham: " quartier ancien ", selon les termes du Contrat de Ville, situé dans le 1er arrondissement (à quelques pas de l'Hôtel de Ville), il descend depuis le boulevard de la Croix-Rousse (qui sépare le 1er et le IVe arrondissements) sur la Saône, la Presqu'île et le Rhône. Les pentes y sont toujours fortes, voire verticales audessus de la Saône (la dénivellation atteint par endroits plus de 100 mètres), ce qui ne facilite évidemment pas l'installation de terrains de jeux ou de sports, d'autant que le quartier se caractérise par des habitations anciennes, acollées les unes aux autres, et des petites rues étroites où il est parfois difficile de circuler en voiture. Si les Pentes de la Croix-Rousse abritèrent longtemps une intense activité ouvrière du temps des ouvriers soyeux (les célèbres

lcr. Annie SCHWARTZ. 30 ans de vies à La Duchère. Les mémoires d'un Grand Ensemble, Lyon, Ecole et Quartier, 1993.

22

Canuts) l, les fabricants ont aujourd'hui pour la plupart disparu, et la baisse des emplois est manifeste avec un taux de chômage qui s'élevait à 15% au " cœur" du quartier en 19942. En 1830, le nombre de Canuts qui vivaient ou travaillaient sur les Pentes était d'environ 50000. En 1962, il ne restait que 47 000 habitants, 26000 en 1982, et seulement 23 116 habitants en 1990. Il est vrai que l'inconfort de l'habitat a lui aussi contribué à l'émigration de certaines familles dans des quartiers et des logements neufs (comme ceux de La Duchère) à partir des années 603. L'opération de réhabilitation engagée au début des années 80 a cependant contribué au renouvellement de la population et à la transformation de l'image du quartier, qui s'organise désormais de plus en plus nettement en plusieurs sous-quartiers. Selon les données fournies par le Contrat de ville, les minorités ethniques (généralement originaires du Maghreb, d'Afrique Noire ou encore de Turquie) se concentrent ainsi principalement autour de l'axe constitué par la montée de la Grande Côte avec près de 16% de " populations étrangères", tandis que la partie occidentale du quartier (MorelOrnano-Flesselles), plus conservatrice (c'est là que se regroupent la plupart des écoles catholiques de la ville), en compte moins de 7%4. Mais si la fascination pour la révolte des Canuts est encore grande parmi les anciens mais aussi les nouveaux croix-roussiens, militants des années 70-80, et si le maire (écologiste) du 1er arrondissement a pu évoquer pour sa part" quelques problèmes" liés à la " multiethnicité "S, aucune violences de type émeutière, comparables à celles rencontrées à Aston, Handsworth ou La Duchère, n'a pour le moment
1L'opération immobilière du tout début du XIXe siècle (1804-1805) qui a abouti à la construction des immeubles des Canuts tels qu'ils existent encore aujourd'hui, aurait ainsi constitué la plus grande" cité ouvrière construite en France à çette époque". Cf. Domenico PUCCIARELLI, Le rêve au quotidien, de la ruche ouvrière à la ruche alternative. les expériences collectives de la Croix-Rousse. 1975-1995, Lyon, Atelier de création libertaire, 1996, p. 50. 2Agence d'urbanisme, Contrat de Ville du XIe Plan. Approche Ville de Lyon, Document de travail, infographié, Mars 1994. des territoires sensibles.

3Ces appartements n'accueillaient plus alors que des familles étrangères, souvent maghrébines, et des personnes âgées obligées de se contenter d'un tel inconfort en raison de leurs faibles revenus. Cf. Josette BARRE, La colline de la Croix-Rousse. Histoire du paysage urbain, Lyon, Editions lyonnaises d'Art et d'Histoire, 1992, p. 166. 4 Agence d'urbanisme, Contrat de Ville du Xlème Plan. Approche des territoires sensibles, op. cit. Rappelons que ces pourcentages ne prennent en compte que les populations de nationalité étrangère, et non pas les personnes d'origine étrangère, comme c'est la cas des statistiques brummies. Sailles BUNA, "Vivre ensemble: pour le meilleur ou le pire?", Lyon Cité, septembre 1997, p. 25 (Lyon Cité est le journal officiel de la mairie de Lyon. Il est distribué gratuitement chaque mois dans les boites aux lettres).

23

troublé un quartier qui bénéficie, il est vrai, d'une situation urbaine" à visage humain" (Domenico Pucciarelli). Encadré 1- Pourquoi s'intéresser à l'origine ethnique?
Comme l'a illustré une récente polémique entre l'Institut National des Etudes Démographiques (lNED) et le démographe Hervé Le Bras concernant notamment l'usage de nouvelles catégories de recensement (comme" Français de souche" ou " seconde génération "), la prise en compte de l'origine ethnique est un sujet particulièrement sensible au pays du Contrat social et de la laïcité. Pourtant, comme l'a souligné Gérard Noiriel, la notion de " populations issues de l'immigration" généralement utilisée par les média et certaines enquêtes sociologiques ou statistiques pour désigner des populations qui se singularisent le plus souvent par leur" couleur" n'a pas grand sens dans un pays où le tiers des nationaux a des" origines immigrées". Cette formule est cependant préférable, il est vrai, à celle d'" immigré" qui ne distingue pas l'immigré temporaire de l'immigré définitif, dont les enfants obtiendront normalement la nationalité française. La langue anglaise utilise pour sa part le terme de " minorité" pour désigner des groupes sociaux" défavorisés" parce qu'ils ont un " handicap ". Ce terme englobe aussi bien les femmes que les handicapés, les homosexuels, les étrangers, voire les personnes âgées et les jeunes. Il a non seulement l'avantage de bien rendre compte de l'effet de domination de la société globale à l'égard de certains groupes mais, combiné à l'ethnicité, il permet surtout de montrer que les difficultés rencontrées par ces populations à l'école, dans les loisirs ou pour trouver du travail ou se loger, ne tiennent pas à un quelconque statut d'étranger, mais à celui de minorité ethnique, caractérisé certes par l'apparence physique, mais également par un mode de vie" étranger ". Que ce soit en Grande-Bretagne ou en France en effet, l'acquisition de la nationalité ou de la citoyenneté ne met pas un terme aux manifestations d'intolérance et de rejet dont ces populations sont les victimes (à titre indicatif, un sondage publié le 19 décembre 1997 par l'institut Eurobaromètre révèle qu'un Européen sur trois (33%) se déclare "très raciste". La France fait partie des trois premiers pays (avec la Belgique et l'Autriche) où 48% des personnes interrogées se déclarent ouvertement "très racistes" ou "assez racistes". Au printemps 1997, ils étaient 38% en France et 22% au Royaume-Uni à se déclarer racistes). On peut donc considérer qu'une politique d'intégration qui ne prendrait pas en considération d'éventuels handicaps culturels ne manquerait pas de participer, voire de renforcer, une exclusion qu'elle est pourtant censée combattre. Pierre-André Taguieff a par ailleurs mis en évidence la stigmatisation spécifiquement culturelle dont ces populations font l'objet. Celle-ci alimente aujourd'hui un " racisme différentialiste " qui condamne leur présence en raison de la menace supposée que leurs coutumes et leurs religions ferait peser sur l'identité nationale (ce qui laisse finalement penser qu'une minorité se définit moins par le nombre une minorité peut être plus nombreuse qu'une majorité - mais par sa non-conformité à un modèle: par

-

24

exemple l'Européen moyen adulte mâle et citadin). Dans ces conditions, le terme de minorité ethnique apparaît bien adapté à une réalité française où ces populations sont sans cesse renvoyées à leurs différences, dans ce qu'elles ont de plus irréductible.
Se reporter à : Jacqueline COST A-LASCaUX, documentaires, 4886, La Documentation

-

De l'immigré au citoyen. française, novembre 1989;
origines. Démographie

Notes

et études
Paris,

Hervé

LE

BRAS,

Le Démon

des

et extrême

droite,

L'Aube,

- GérardLORREYTE dir, Les jeunes" NOIRIEL, "Les Bernard politiques

1998 ;

d'intégration

d'origine

immigrée"

des jeunes

issus de /'immigration,

n'existent

pas", in

CIEMIIL'Harmattan, 1993, p. 211-221 ; - Pierre-André TAGUIEFF, Laforce du préjugé. Paris, La Découverte, 1987.

Essai sur le racisme et ses doubles,

Organisation de l'ouvrage Notre analyse des politiques socio-sportives qui sont conduites en direction des minorités ethniques de Lyon et de Birmingham s'organise en sept chapitres, dont la succession vise à dégager progressivement les mécanismes institutionnels et cognitifs qui militent en faveur de l'usage de l'idéologie sportive en matière d'intégration des minorités ethniques. Le premier chapitre s'attache à cerner les répertoires idéologiques dans lesquels puisent les acteurs des politiques d'intégration pour élaborer leurs stratégies en matière d'intégration. Le chapitre II et le chapitre III examinent pour leur part l'action des procédures d'expertise qui fondent la rhétorique sportive dans certaines problématiques contemporaines et la rendent finalement acceptable auprès des professionnels de l'intégration. A vant d'analyser les procédures institutionnelles qui entendent favoriser une certaine synergie entre les acteurs des politiques socio-sportives locales, le chapitre IV présente la diversité culturelle, démographique et professionnelle de ce secteur, qui fait de la question de l'intégration un enjeu non seulement de politique locale mais aussi de politique administrative. En ce sens, le chapitre V analyse les deux techniques principales employées par les pouvoirs locaux de Lyon et de Birmingham pour gérer cette complexité i.e. la technique contractuelle et la technique managériale. Nous examinerons enfin plus particulièrement dans les deux derniers chapitres la manière dont les minorités ethniques s'inscrivent dans le champ du pouvoir par l'intermédiaire du référentiel sportif. Le chapitre VI montre ainsi que celles-ci ne manquent pas de se réapproprier la légitimité sportive pour en faire un appareil de conquête institutionnel et affirmer leurs revendications, tandis que le

25

chapitre VII tente pour sa part de mettre en évidence les mécanismes
institutionnels et idéologiques qui conduisent les minorités ethniques à se socialiser aux images du changement social définies par les pouvoirs publics français et britanniques.

26

CHAPITRE I

De l'allégeance citoyenne à l'allégeance sportive

L'opposition binaire entre un système d'intégration "communautaire" britannique et un système d'intégration "laïque" français peut s'expliquer par des "modèles étatiques" qui renvoient à un processus d'individualisation des rapports sociaux différent; créant des divergences dans les conditions d'allégeance du sujet à l'Etat. Dans cette perspective, une analyse des politiques d'intégration françaises et britanniques ne peut se dispenser d'étudier les cadres historiques et intellectuels particuliers qui conditionnent les représentations du politique et fondent la relation de citoyenneté. Toutefois, et en particulier dans un contexte de "mondialisation" croissante, ces conditions d'allégeance sont de moins en moins figées. On voit par exemple de plus en plus de Français se définir comme" ethniques" ou comme étant" de souche" dans le pays du contrat social et de l'universalisme. L'influence des pouvoirs publics français et britanniques s'opère ainsi sur des acteurs dont les références identitaires sont de plus en plus multiples et de moins en moins maîtrisables, et qui déploient des stratégies où la référence nationale se dilue dans la prise en compte d'intérêts les plus divers.

27

1. L'assujettissement

politique

Dans leur conception, les politiques d'intégration diffèrent des politiques traditionnelles d'assistance dans la mesure où elles s'inscrivent explicitement dans une perspective citoyenne: leur objectif est de relier intérêt personnel et bien collectif, droit à la différence et droit commun. La citoyenneté organise ainsi une séparation entre l'appartenance citoyenne et l'appartenance aux groupes sociaux auxquels on adhère plus immédiatement. Elle constitue une" société civile" distincte des communautés familiales, lignagères ou seigneuriales et contribue finalement à transcender toutes les formes d'appartenance particulière 1. Dès lors, parce que ce concept détermine étroitement les conditions d'allégeance des minorités ethniques en même temps qu'il nous interroge sur les procédés sociologiques et juridiques par lesquels se construit la "différence", il importe d'en examiner précisément le sens français et britannique. Quelle citoyenneté? La genèse de l'Etat moderne s'est plus particulièrement effectuée autour d'une volonté de distinction entre la sphère privée, dont le principe est la liberté et qui peut aller jusqu'à prôner l'inégalité au nom du "droit à la différence", de la liberté d'opinion et de conscience, et la sphère publique qui, pour sa part, est régie par le principe d'égalité. Or, en France comme au Royaume-Uni, l'aménagement de cette distinction dépend étroitement de la manière dont le pouvoir politique s'est plus ou moins affranchi de la tutelle religieuse. On peut d'ailleurs considérer que, dans ces deux pays, le statut qui a historiquement été attribué à la religion a contribué à établir les modalités de l'assujettissement citoyen2. Si l'on reprend la classification établie par Françoise Champion, la phase d'achèvement du processus d'émancipation des sociétés à l'égard de la religion s'est ainsi opérée selon deux logiques idéales-typiques différentes en pays de tradition catholique dominante et en pays de tradition protestante dominante: une logique de

1Jean LECA, "Individualisme et citoyenneté", in Pierre BIRNBAUM, Jean LECA, Sur l'individualisme, Paris, Presses de la FNSP, 1991, p. 167. Voir aussi Dominique SCHNAPPER, "La conception de la nation", Les Cahiers français, 281, mai-juin 1997, p. Il. ZCf. Bertrand 186. BADIE, Guy HERMET, Politique comparée, Paris, pup, 1990, p. 127-

28

laïcisation et une logique de sécularisation 1. La logique de laïcisation caractérise la France, où le pouvoir politique a souhaité soustraire les personnes et les différentes sphères de l'activité sociale à l'emprise de l'Eglise catholique. Mais comme l'indique Dominique Schnapper, " Le "modèle français" de laïcité fut un principe régulateur de la vie politique, ce ne fut jamais une description de la réalité sociale" : l'Etat laïc a continué à entretenir les églises, maintenu le Concordat et ses obligations en Alsace après I918, quand les prêtres bénissaient les armées en 19142. Dans les faits, la laïcité de principe n'a donc jamais exclu les aménagements et les adaptations aux cas particuliers, comme en témoigne le rapport commandé par la Direction des Affaires Sanitaires et Sociales (D.R.A.S.S.) de la Région Rhône-Alpes, dans le but de " mettre en évidence les principes à partir desquels la DRASS remplit sa mission de service public lorsqu'elle est confrontée à une question mettant en cause la laïcité". Ce rapport conclut à la nécessité de répondre" au cas par cas" aux difficultés identifiées par les agents de l'Etat: " En effet, il n'existerait pas de réponse stéréotypée, de solution toute prête. Chaque situation rapportée exige une analyse, un engagement des agents dans la recherche de solutions. Cette démarche participative place chaque agent en situation d'acteur et de responsable de la qualité de la réponse à apporter, pour que le service public réponde au mieux aux demandes des populations. "3 Les agents de la DRASS sont ainsi invités à se reporter à un certain nombre de " points de repères" (historiques, juridiques, administratifs, anthropologiques, sociologiques) rassemblés en fin de volume sous la forme de résumés, d'extraits d'ouvrages, de textes de lois et de références bibliographiques. Outre-Manche, l'achèvement du processus d'émancipation du religieux s'est pour sa part réalisé à travers un évidement du statut privilégié et du rôle spécifique de l'anglicanisme. En revendiquant sa

IFrançoise CHAMPION, "Entre laïcisation et sécularisation. Des rapports Eglise-Etat dans l'Europe communautaire", Le Débat, 77, novembre-décembre 1993, p. 45-64. 2Dominique SCHNAPPER, français, 281, op. cit., p. 24. "Les processus d'intégration en France", in Les Cahiers

3Direction Régionale des Affaires Sanitaires et Sociales de Rhône-Alpes, Questionnements et propositions sur le respect de la laïcité au sein de la D.R.A.S.S. de Rhône-Alpes, infographié, mai 1997 (44 p.), p. 6 et 14.

29

différence, l'Etat britannique souhaitait garder une référence chrétienne et ne pas reléguer entièrement la religion dans la sphère privée comme en France. Il fut donc rapidement contraint de reconnaître le droit à la différence des minorités religieuses pour préserver son fonctionnement démocratique. Si l'Education Act de 1944, confirmé en 1988, exige par exemple que la journée d'étude dans les écoles d'Etat commence par une assembly (une prière collective) d'inspiration chrétienne, et rend obligatoire l'enseignement de la religion à l'école, les parents d'autres confessions peuvent exiger de retirer leurs enfants de ces activités 1. Ces deux modalités de gestion de la différence religieuse balancent finalement entre une dimension privée, qui implique la conformité aux lois en échange de la protection de celles-ci, et une dimension publique de la citoyenneté, dans laquelle la participation aux activités politiques est régulière et permanente2. La logique de sécularisation qui caractérise la Grande-Bretagne insiste sur la dimension privée de la citoyenneté, en la reliant à la notion d'appartenance à une communauté qui confère des droits et des obligations, mais en l'élargissant au-delà de la question des droits civils. Une conception qui explique en partie l'émergence dans les années 70 d'une législation sur la discrimination raciale et sexuelle, dans un pays qui ne dispose pas de constitution écrite susceptible de définir sur quoi peuvent se fonder les droits des citoyens britanniques3. Dans ce contexte, l'adhésion à la validité culturelle de la civilisation britannique se manifeste essentiellement par une régulation des comportements et des mœurs du citoyen: celui qui décide souverainement, par son vote, du gouvernement doit d'abord savoir se gouverner lui-même, puis gouverner sa famille, ses biens, son épargne... TIs'agit de donner naissance à " l'homme civilisé" mais aussi au " bon citoyen" qui sait gouverner ses passions et maîtriser ses émotions4. La naissance du sport dans les Public Schools anglaises fut ainsi liée à la volonté des proviseurs (Headmasters) de restaurer la discipline et de former les futures élites du pays à la
1 Danièle JOLY, "Immigration, citoyenneté et pouvoir local. Les musulmans à Birmingham", in Remy LEVEAU, Gilles KEPEL dirs, Les musulmans dans la société française, Paris, FNSDP, 1988, p. 194. 2Jean LECA, p. 42-48. "Questions sur la citoyenneté", Projet, 171-172, janvier-février pour revenir sur l'abolition 1983, de la

3n suffirait par exemple d'une simple loi au Parlement peine de mort.

4Cf. Claudine HAROCHE, "Se gouverner, gouverner les autres. Eléments d'une anthropologie politique des moeurs et des manières (XVIe-XVIIe siècle)", Communications. 56, 1993, p. 51-68.

30

rigueur de leurs attributions futures: " Les Jeux sportifs ", note l'historien britannique James Walvin, " devinrent un moyen pour discipliner les jeunes et les conditionner à un certain nombre de qualités individuelles et collectives: obéissance, goût de l'effort physique, respect des règles et de l'autorité, et don de soi pour le bien de l'équipe (ou du ménage, de l'école, du pays) "1. A contrario, la citoyenneté française ne se conçoit que détachée des appartenances communautaires ou religieuses, de manière à garantir une allégeance exclusive de chaque individu à la République: " L'opinion qu'on invoque doit être réelle", explique Claude Nicollet, " c'est-à-dire rationnellement motivée, libérée des freins que lui imposent la croyance et la tradition. (...) Elle suppose donc la laïcisation complète de la société politique qui lui sert à la fois de cadre et de garantie. Tout système politique qui fait de l'expression de l'opinion la seule source réelle de la souveraineté doit établir d'abord les conditions mêmes qui garantissent la justesse de cette opinion. Les conditions extérieures, les libertés techniques en quelque sorte, sont nécessaires mais non suffisantes. Il faut y ajouter la liberté intérieure de chaque volonté contre toutes les contraintes intellectuelles et spirituelles... ,,2. L'école républicaine entendait donc moins favoriser l'initiative que la " nationalisation de l'identité politique" et la " dépolitisation des appartenances primaires "3, au moyen notamment d'une éducation physique soucieuse de " substituer une culture physique nationale à des formes d'exercices et de récréations singulières ,,4.

1James W AL VIN, "Symbols of moral superiority: slavery, sport and the changing world order, 1800-1950", in James A. MANGAN and James WALVIN ed., Manliness and Morality: Middle Class Masculinity in Britain and America, Manchester, Manchester University Press, 1987, p. 250. Sur le rôle des Publics-Schools dans la diffusion du sport moderne, cf. Peter MAC INTOSH, Physical Education in England since 1800, London, G. Bells & Sons Ltd, 1974, et Christian POCIELLO, "Quelques indications sur les déterminants historiques de la naissance des sports en Angleterre 1780-1860", in Sports et société. Approche socio-culturelle des pratiques, Paris, Vigot, 1981, p. 33-56. 2Claude 434. 3yves NICOLLET, DELOYE, L'idée républicaine en France, Paris, Gallimard, 1982, p. 433-

Ecole et citoyenneté,

Paris, FNSP, 1994, p. 31. Naissance de l'Education

4Pierre ARNAUD, Le militaire. l'écolier, le gymnaste. Physique en France (1869-1889), Lyon, PUL, 1991, p. 17.

31

Les référentiels au miroir de la colonisation Afin de mieux comprendre comment les pouvoirs publics français et britanniques envisagent le statut et la place des différences culturelles et religieuses dans le cadre national, un détour par l'histoire de la colonisation peut nous fournir une illustration de leurs modes d'intervention dans un contexte certes différent, mais que certains auteurs britanniques n'hésitent pas à rapprocher de la situation actuelle des minorités ethniques, tant celles-ci constituent selon eux une" new colonised under-class" 1. Si l'on ne peut souscrire totalement à ces
théories

- des

études plus récentes

ont par exemple

montré que les

modes de gestion des minorités ethniques britanniques s'écartaient de plus en plus de l'ancienne tradition paternaliste impériale2 - il n'en demeure pas moins que l'accroissement des capacités réflexives de la France et du Royaume-Uni les conduit de plus en plus à fonder leur développement SUila mémoire de leur passé3. Dans cette perspective, on peut considérer que l'héritage des politiques coloniales, notamment sur le plan sportif, constitue un élément non négligeable dans la compréhension des logiques idéologiques contemporaines des acteurs des politiques socio-sportives. Les Britanniques se. plaisent ainsi à rappeler dans les publications officielles (voire au cours de nos entretiens, nous le verrons), qu'ils ont" inventé" le sport. Le rattachement du Sports Council, principale institution nationale en charge des politiques sportives, au Department of National Heritage témoigne par ailleurs de cet attachement profond à ce" patrimoine ", comme l'exprimait en 1995 le Premier ministre John Major:

lCf. notamment James WALVIN, p. 119, et Centre for Contemporary Hutchinson, 1982.

Passage to Britain, Hannondsworth, Penguin, 1984, Cultural Studies, The Empire Strikes Back, Londres,

2paul RICH montre par exemple que le rapport Scannan, commandé au lendemain des émeutes de Bristol en 1980, indiquait pour la première fois une réévaluation majeure de la politique en direction des minorités ethniques en insistant sur la nécessité de ne plus les paternaliser mais de les encourager à se responsabiliser et à être fier de l'endroit où elles habitent. Dans le droit fil .du thatchérisme, il s'agissait d'en faire désormais des acteurs et non plus des victimes, in Race and Empire in British Politics (1986), Cambridge, Cambridge University Press, 1990. 3Pierre MULLER estime par exemple que le fort développement scientifique et industriel des sociétés modernes conduit de plus en plus ces dernières à trouver en leur sein le référentiel qui donnera sens à leur action. Elles se différencient en cela des sociétés traditionnelles, qui sont pour leur part fortement dépendantes des phénomènes extérieurs dans l'orientation de leur reproduction, in Les politiques publiques (1990), Paris, PUP I Que sais-je 7, 1994, p. 21-22. Une thèse qui rejoint celle d'une" société .. chère à Alain Touraine. programmée

32

"Le Sport est un élément central du patrimoine britannique national. Nous avons inventé la majeure partie des plus grands sports qui existent dans le monde. Et la plupart de ceux que nous n'avons pas inventés, nous les avons codifiés et nous ,,1 avons contribué à les populariser à travers le monde. Affirmer les origines géographiques du sport revient finalement à rappeler que" la Grande Bretagne a développé un génie particulier ,,2 pour le gouvernement et que sa "mission" reste d'actualité puisque c'est justement à Birmingham que s'effectue aujourd'hui la codification du kabaddi, un jeu traditionnel très populaire dans le sous-continent indien (encadré 5). Rappelons enfin que les méthodes expérimentées dans les Public Schools s'accordaient parfaitement aux exigences coloniales de l'Empire: la formation du caractère était une préoccupation essentielle de l'éducation Victorienne, et le sport contribua à sa manière à la colonisation des corps et des esprits des futures élites autochtones3. Dès lors, on voit bien que, comme le souligne Richard Holt, le sport ne fut jamais perçu par ]es Britanniques comme un simple divertissement passif mais comme une institution nationale à part entière, bénéfique pour ]e pays et son empire colonial4. Les colons, marchands et autres combattants de sa Gracieuse Majesté ne manquaient pas de recréer leurs clubs sportifs à l'étranger, tandis que la volonté de conserver de bonnes relations avec les autorités indigènes argumentait en faveur de l'organisation de rencontres sportives très encadrées entre dominés et dominants5. De manière générale, les activités sportives ont longtemps été valorisées avec l'objectif de créer un climat favorable susceptible de resserrer les liens de l'Empire. D'où l'idée d'instituer à partir de 1930 les Empire Games (futurs Jeux du Commonwealth) d'abord avec les dominions puis, plus tard, avec le reste de l'Empire. Souvent confrontés à des territoires ethniquement et religieusement hétérogènes, à l'image des Indes britanniques en proie aux divisions entre castes et aux luttes
1Department of National Heritage, Sport. Raising the Game. Londres, DNH,
juillet 1995 (44 p.), p. Il. déjà cité de Paul RICH, Race and Empire 2Voir notamment le chapitre 3 de l'ouvrage in British Politics, p. 50-70.

3James A. MANGAN, "Ethics and Ethnocentricity: Imperial Education in British Tropical Africa", in W. 1. BAKER et James A. MANGAN dies, Sport in Africa. Essays in Social History, New York, Africana Publishing Company, 1987, p. 163-197. 4Richard 5/bidem, HOLT, Sport and the British, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 6. p. 212-215.

33

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin