Pologne 1989-2004

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Ce livre est une perspective historique qui couvre quinze années de transformation d'un pays qui a abandonné le principe de l'économie centralisée pour évoluer vers une économie de libre concurrence. Les premiers articles sont contemporains de la chute du Mur de Berlin, les derniers ont été publiés à la veille de l'intégration de la Pologne dans l'Union Européenne. Les textes abordent le changement social, économique, territorial et institutionnel qu'a connu la Pologne au cours de cette période.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296422735
Nombre de pages : 452
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POLOGNE 1989-2004 LA LONGUE MARCHE

D'un système centralisé à l'intégration dans l'V nion euroPéenne

Coordination de la publication: PIERRECROCE, chargé de mission UPMF Mise en page: OISELE PEUCHLESTRADE, ellule d'aide à la publication, UPMF C Maquette de couverture: FREDERICSCHMITT,Service Communication, UPMF

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9717-2 EAN : 9782747597173

Sous la direction de

Claude Martin

POLOGNE 1989-2004 LA LONGUE MARCHE

D'un {Ystème centralisé à l'intégration dans l'Union euroPéenne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Bannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ~

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

de Kinshasa

- RDC

Ont participé à la rédaction de cet ouvrage

Wanda BLASZCZYK, Université de Lodz Ewa BOGALSKA-MARTIN, Université Mendès France, Grenoble Grazyna BRONIEWSKA, Université de Lodz Zdzislaw CHMAL, Université de Lodz Barbara DESPINEY-SOCHO\X1SKA, niversité Paris 1, CNRS U Marcin FRYBEs, EHESS Paris Maryan GORYNIA, Université Économique de Poznan Gregory HARANCZYK, Université Mendès France, Grenoble Magdalena JACIO\X1, niversité Économique U de I<atowice Bohdan JALOWIECKI, Université de Varsovie Alexandra JEWTUCHO\X1ICZ, niversité de Lodz U Zofia I<EDzIOR, Université Économique de IZatowice Jolanta I<ULPINSKA, Université de Lodz Zbigniew MARTYNIAK, Académie des Mines et de la Métallurgie de Cracovie* Tomasz MICHALOWICZ, Université de Lodz Zofia MIKOLAJCZYK, Université de Lodz Alexandra NOWAKO\X1SKA, Université de Lodz Witold ORLOWSKI, Banque Mondiale Irena PIETRZYK, Université Économique de Cracovie Wieslawa PRZYBYLSKA-lZAPuSCINSKA, Université Économique de Poznan Malgorzata SLODO\X1A-HELPA,Université Économique de Poznan Maria STOLARSKA,Université Technique de Lodz Ilona SWIATEK-BARYLSKA,Université de Lodz IZrystyna SZYMKIEWWICZ,Université Paris 1, CNRS Didier TAVERNE Université Paul Valéry Montpellier 3 Janusz TO:NIIDAJE\X1ICZ, Université Économique de Poznan

Décédé en 2002.

TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

9

Claude MARTIN

Première Partie LA SOCIÉTÉPOLONAISE L'EuROPE ET
Les Polonais. Construction d'une identité collective Ewa BOGALSK4-MARTIN Pologne 2000. Dix ans de démocratie pluraliste et d'économie de marché TomaszMICHALOWICZ, Maria STOLARSK4 L'État polonais. Dix années de changement. Une tentative de bilan Ewa BOGALSK4.-MARTIN Mythes, chances et menaces: la Pologne dans l'Union européenne Witold ORLOWSKI

21
23

51

73

93

Deuxième

partie. 1989-1995 105

L'ENTREPRISE POLONAISE. LA RUPTURE PAR RAPPORT AU MODÈLE BUREAUCRATIQUE A. LA RESTRUCTURATION DES ENTREPRISES L'entreprise polonaise. Le poids du passé. L'incertitude Zofia MIKOLAJCZYK du futur

107

La Coopération Économique Franco-Polonaise vue de Pologne Wanda BLASZCZYK, Grai)lna BRONIEWSK4, Zdzislaw CHMAL, Ilona SWIATEK-BARYlSKA.

125

L'adaptation des entreprises d'État aux conditions de l'Économie de marché en Pologne Wanda BLASZCZYK De la recapitalisation des banques à la restructuration des entreprises en Pologne Krysryna SZYMKIEW7CZ
B. LES DIFFICULTÉS DE LA NIODERNISATION

151

163

La formation des ingénieurs managers en Pologne Maria STOLARSKA Les organisations syndicales en Europe Centrale: facteur de modernisation dans les entreprises ou principal frein aux réformes économiques Marcin FRYBES

175

187

Troisième partie. 1996-2004 VERS UN NOUVEAU MODÈLEDE MANAGEMENT
A. LA RÉORIENTATION DES ÉCHANGES ET DES CAPITAUX

197

Intégration européenne par le commerce et L'IDE: chance ou entrave à l'innovation et à l'émergence d'une croissance auto entretenue GrégoryHARANCZYK Les besoins et les possibilités d'une politique structurelle des États candidatspendant le processus d'élargissement de l'UE. Le cas Polonais Janusz] TOMIDAjEW7CZ.
B. MARCHÉ ET CONCURRENCE. UNE NOUVELLE APPROCHE

199

211

Les comportements Zofta KEDZIOR

mercatiques des entreprises polonaises MagdalenajACIOW polonais

217

Les stratégies d'action des consommateurs sur le marché Zofta KEDZIOR

225

Les stratégies des entreprises polonaises localisées près de la frontière polono-allemande dans le contexte de l'élargissement de l'Uruon Européenne Maryan GORYNIA
C. RESSOURCES HU1\1AINES ET CONDUITE DU CHANGEJ\;IENT

233

Le capital humain: condition préalable de compétitivité des communes polonaises Wieslawa PRZYBYLS'KA.-KA.PUSCINSKA.) Malgorzata SLODOWA-HELPA La gestion des ressources humaines dans les entreprises polonaises élément essentiel de concurrence Zofia MIKOLAJCZYK) Czeslaw SIKORSKI L'organisation comme lieu de formation de la qualité de la vie TPandaBLASZCZYK Grai)lna BRONIEWSKA
D. THÉORIES ET 1\10DÈLES À L'ÉPREUVE DES FAITS

245

253

263

Restructuration des entreprises. Théorie et pratique polonaise Zofia MIKOLAJCZYK) Maria STOLARSKA. Quel modèle de gestion des entreprises pour les pays de l'Europe centrale et orientale. Modèle anglo-saxon ou modèle de l'Europe Occidentale? Zbigniew.N1ARTYNIAK

279

293

Quatrième partie RESTRUCTURATION TERRITORIALE
A. DISPARITÉS RÉGIONALES Transition et disparités régionales en Pologne Barbara DESPINEY-ZOCHOWSKA.

303

305

L'Innovation. Principal défi des régions polonaises dans la recherche de compétitivité Wieslawa PRZYBYLS'KA.-KA.PUICIFISKA.) Malgorzata SLODOWA-HELPA

319

Les potentiels d'innovation et de connaissances des régions polonaises dans la perspective de l'intégration européenne Aleksandra NOWAKOWSIG4
B. CONDITIONS DU DÉVELOPPE:NIENT TERRITORIAL

329

Conditions institutionnelles du développement territorial dans le processus de transformation économique Aleksandra jEUTfUCHOU7ICZ Didier TAVERNE La réforme de la décentralisation administrative en Pologne Une œuvre inachevée Irena PIETRZYK Création de la société civile: enjeu du développement régional du XXle siècle. Réflexions sur le développement et le comportement des institutions régionales Aleksandra jEUTfUCHOTVICZ

343

357

377

Cinquième
LES

partie
SOCIALES DE LA TRANSFORMATION

CONSÉQUENCES

393 395

Le choc du chômage: les coûts sociaux de la transition jolanta KULPINSIG4 La qualité dans les services de soins de la santé publique Graijna BRONIEWSIG4 Effet de la mondialisation sur l'espace des villes post-socialistes. Le cas de Varsovie BohdanjALOTVIECKl L'élargissement de l'UE : des coûts sociaux de la transition à une future politique sociale européenne? GrégoryHARANCZYK

403

415

433

INTRODUCTION

Cet ouvrage s'adresse à tous ceux qu'intéresse la question de l'Europe élargie et la place de la Pologne dans la construction européenne. Les textes ont été sélectionnés parmi une centaine d'articles écrits par des auteurs polonais ou franco-polonais, au cours des quinze dernière années. Ils ont été repris, avec l'autorisation des éditeurs, dans les Cahiers Franco-Polonais1 et dans les Actes de Conférences Internationales du Réseau universitaire de Vysegrad connu sous le sigle de Réseau PGV2. Pologne. A longuemarcheest une perspective historique qui couvre L quinze années de transformation d'un pays qui a abandonné le principe de l'économie centralisée pour évoluer, à des rythmes et avec des succès inégaux, vers une économie de libre concurrence. Dans le même temps, l'Europe Occidentale achevait son unification économique entreprise depuis 1958.
1 Les Cahiers Franco-Polonaispublient des travaux de recherche en gestion. Ils ont été créés en 1992, respectivement, par le GREG (Groupe de Recherche et d'Étude en Gestion) à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble et par la Chaire d'Organisation et de Management à l'Université de Lodz. 2 Le réseau PGV réunit un ensemble de laboratoires universitaires et d'organismes économiques, politiques et culturels d'Europe Centrale et Occidentale autour d'un projet intitulé L'entreprise dans lespqys dugroupede vysegrad,) en référence à cette ville de Hongrie où fut signé l'accord de libre-échange CEFTA. Il regroupe des centres universitaires de recherche en économie, gestion, droit et sociologie. L'aire géographique du Réseau PGY, pour la partie située en Europe Centrale et balkanique, regroupe six pays: Bulgarie, Hongrie, Pologne, République Slovaque, République Tchèque et Roumanie. Côté occidental, trois pays sont membres permanents: France, Italie et Portugal.

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MARTIN

À l'exception de l'introduction générale, les premiers articles sont contemporains de la chute du Mur de Berlin. Les derniers textes ont été publiés à la veille de l'intégration dans l'Union européenne. Le choix des textes doit être considéré comme un échantillonnage permettant d'aborder le changement social, économique, territorial et institutionnel qu'a connu la Pologne au cours de cette période. La première partie développe plusieurs points de vue sur la nature des relations entre la société polonaise et l'Europe. Dans ce contexte, la construction de l'identité polonaise est, d'une certaine façon, la clé de l'ouvrage. Elle permet d'aborder et de comprendre à la fois la question de l'histoire longue, de la sortie du communisme et celle de l'intégration européenne. Dans des moments historiques bien précis, le sujet collectif Oes Polonais) semble exister et agir réellement, prenant son destin en mains. L'empreinte de l'identité collective est visible dans les œuvres artistiques, comme elle l'est à travers les idéologies des partis politiques et dans la religion. Après quarante ans de communisme et quinze ans de transformation, les polonais cherchent aujourd'hui à savoir qui ils sont. lis n'ont jamais cessé de se penser comme occidentaux. Aujourd'hui membres de l'Union, avec les Slaves d'Europe Centrale, ils ont partagé un destin semblable, à la marge de la grande Europe. La destruction du mur de Berlin a ouvert la porte de la démocratisation de la vie politique en même temps qu'il engageait la Pologne dans un parcours hérissé de difficultés. En 1989, l'économie est fortement déséquilibrée. La Pologne est le seul pays post-socialiste qui entre dans la période de transformation économique avec une hyper-inflation et une grande pénurie de marchandises. Au début de 1990, la Diète approuve un paquet de lois préparées par l'équipe de Leszek Balcerowicz. La mission la plus difficile à remplir sera la privatisation des entreprises d'État. Grâce à la rapidité du changement, la Pologne sera le premier pays d'Europe Centrale, à connaître, dès 1994, une croissance économique. La demande d'adhésion de la Pologne à l'UE date du 5 avril 1994 ; elle est la conséquence logique de sa volonté de rejoindre la famille démocratique européenne. Sur le plan institutionnel et social, la chute du mur de Berlin a conduit à un affaiblissement, des institutions de l'État. Très rapidement, les politiques de privatisation et d'investissements étrangers

INTRODUCTION

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produisent une classe de nouveaux riches. Dès le début des années 1990 apparaissent des formes nouvelles d'organisations sociales engagées dans la vie économique. La grande majorité de ces organisations provient de la volonté de l'État engagé dans les réformes structurelles, mais certaines ont pu naître par suite d'une défaillance de l'État. La réforme territoriale a favorisé l'émergence de groupes socio-économiques, d'entrepreneurs, de groupes professionnels et autres qui portent toutes les caractéristiques des élites locales et qui restent étroitement liés aux politiques régionales spécifiques. Ils sont mus par leurs intérêts particuliers et, dans certains cas, développent des idéologies séparatistes et contestent l'autorité de l'État central. L'entrée dans l'Union européenne réalise le rêve des générations anciennes. Les polonais ont toujours pensé avoir un rôle historique à jouer dans l'Europe et dans le Monde. Ils ont souffert d'être éloignés de la Grande Europe et comprennent leur rôle dans l'Union en termes d'obligation à se maintenir dans le système de valeurs humanistes et chrétiennes auxquelles, tout au long de leur histoire, ils n'ont jamais renoncé. L'appartenance de la Pologne à l'Union Euro-péenne signifiera une rapide libéralisation des flux des biens, des services et des capitaux et vraisemblablement une libéralisation beaucoup plus lente de la flexibilité du travail. Cette libéralisation aura un impact très important sur l'économie polonaise, et va contribuer à une accélération de la croissance. La libéralisation des flux de produits et des facteurs de production (notamment du capital) est avantageuse pour l'économie polonaise, car elle permet d'utiliser les effets dynamisant de l'intégration économique (le capital va être transféré de l'Ouest de l'Europe vers la Pologne). Mais comme un effet de miroir, on va constater un accroissement du déficit des échanges commerciaux. Il faudra beaucoup de détermination pour convaincre la société qu'il est indispensable de réaliser certaines réformes et de limiter le processus de consommation sauvage qui domine au début des années 1990. La seconde partie de l'ouvrage (1989-1995), décrit le processus du changement dans l'entreprise et la rupture avec le modèle bureaucratique dominant. Quelques aspects sont examinés à partir des résultats de recherche: coopération franco-polonaise, restructuration des entreprises et problèmes de pouvoir. En 1989, l'entreprise polonaise ne

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correspond ni aux conceptions, ni aux pratiques de l'économie libérale. L'État est propriétaire de l'entreprise. L'organisation centralisée et bureaucratique a conduit à la suppression des échanges interindustriels. Il faudra plusieurs années pour rompre avec le modèle socialiste. Cette conjoncture a façonné la personnalité du cadre d'entreprise dont la formation professionnelle est assez étroite et la connaissance managériale très faible. L'entreprise a besoin de fonctions de marketing, de gestion financière et comptable, de personnel, de recherche et développement, comme elle a besoin d'une véritable stratégie chargée de préparer et de formuler les programmes d'action à moyen et long terme. La coopération entre les entreprises françaises et polonaises est une période que nous avons suivie, de part et d'autre, avec beaucoup d'attention. Elle est très diversifiée, à tel point qu'il est impossible de définir le domaine de coopération le plus efficace. Les recherches conduites sur le territoire polonais au début de la décennie 1990 montrent que les partenaires français n'ont pas, en général, d'informations suffisantes sur les conditions techniques, économiques et juridiques du fonctionnement de l'économie polonaise. Par contre, les partenaires polonais, orientés presque exclusivement vers les marchés et le maintien du niveau d'emploi, acceptent toutes les offres et apprennent à devenir opportunistes. Le marché polonais est considéré comme une zone d'écoulement de produits fabriqués par des entreprises étrangères et comme un fournisseur de main d'œuvre à bon marché. Les traits caractéristiques de la coopération dans le secteur de la production suppriment toute possibilité, pour l'entreprise polonaise, de figurer sur le marché international sous ses propres marques. La fin des années 1980 et le début des années 1990 constitue, dans l'histoire du fonctionnement de l'économie polonaise, une période exceptionnelle. Le programme de restructuration économique et les textes de lois qui l'accompagnent obligent les entreprises d'État à développer des stratégies d'adaptation. Pour une grande partie d'entre elles, les processus de transformation de propriété sont perçus comme la possibilité de surmonter la période difficile de l'effondrement économique. La Pologne de 1994 apparaît comme le champion de la croissance à l'Est. Cependant, il faut s'interroger sur les transformations

INTRODUCTION

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structurelles qui restent à faire, notamment dans le secteur financier qui n'a pas joué un rôle très actif dans la restructuration des entreprises. Il faut en chercher les raisons et tenter de déceler des changements dans les rapports entre la sphère bancaire et la sphère productive. Les banques polonaises sont-elles prêtes à soutenir le nouveau secteur privé et à financer la restructuration des grandes entreprises du secteur public? Parallèlement, il faut se demander si les cadres principalement ingénieurs - sont suffisamment formés à l'exercice de leur métier dans un contexte de changement rapide vers l'économie de marché. La même question peut être posée à propos des organisations syndicales considérées souvent, comme un vestige du passé communiste. Leur attitude vis-à-vis de la modernisation, en Pologne comme dans tous les pays d'Europe Centrale, n'est pas globalement négative. Elle dépend du statut juridique de l'entreprise, de sa condition économique et surtout de la capacité de la direction à proposer une nouvelle définition de l'entreprise et à présenter des projets d'avenir en termes de modernisation. La privatisation de l'entreprise par entrée de capital étranger constitue un important facteur qui facilitera souvent le passage d'un syndicalisme purement revendicatif à un syndicalisme plus moderne, ouvert sur la négociation. Dans la troisième partie (1996-2004), les auteurs décrivent les efforts de l'entreprise pour se rapprocher du modèle managérial anglo-saxon. Dès le début du processus de transformation vers l'économie du marché, commence une période de changements profonds dans la structure économique. La croissance de l'économie polonaise dépend très fortement de la situation économique dans les secteurs traditionnels. Dans le même temps, le remplacement des activités traditionnelles par des activités modernes progresse très lentement. Les conséquences sociales des changements structurels de l'économie s'expriment par le changement de structure de l'emploi et par le changement des origines et de l'importance des revenus de la population. Or, la structure économique issue des processus de transition, semble créer une économie peu compétitive et ne donne pas de bases structurelles au développement économique à long terme. Dans cette situation, la nécessité d'une politique structurelle de l'État, beaucoup plus active, s'impose.

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Au niveau des entreprises, un nouveau management se met en place. Les premiers efforts porteront sur le marketing et les ressources humaines, fonctions considérées comme éléments essentiels de compétitivité. Dans l'université polonaise, les cellules de recherche étudient le comportement des firmes sur le marché, au niveau des produits et des consommateurs, mais aussi de la situation interne et externe de l'entreprise. Des études de terrains effectuées en Pologne, entre 2001 et 2002, s'efforcent d'identifier les comportements commerciaux des firmes ainsi que les premières formes de management coopératif. Les comportements des consommateurs exigent également une observation et une analyse continue. Les changements dans la structure de la consommation des différents types de ménages sont définis sur la base d'informations provenant des budgets de ménages. On découvre une différentiation importante même si la hiérarchie des dépenses est semblable à travers tous les types des ménages. La troisième partie s'achève par la question de l'adaptation du modèle anglo-saxon à l'ensemble des pays européens ou par le maintien de particularités nationales, voire, de l'avènement d'un capitalisme rhénan centré sur le principe de cogestion, plus proche de la culture polonaise. La quatrième partie traite de la restructuration territoriale, des disparités de potentiels et des conditions de développement. Les disparités régionales en Pologne sont avant tout l'héritage de l'histoire. La nouvelle croissance économique s'explique, en partie, par la création de petites et moyennes entreprises, souvent dans les zones proches de la frontière allemande. La transition a engendré un processus de restructuration importante de l'économie qui s'est accompagné d'une grave crise pour nombre de régions. Les actions des pouvoirs publics dans les régions déprimées peuvent se résumer à deux catégories d'interventions: les politiques d'aménagement du territoire et les politiques d'aides à l'investissement. Les politiques régionales visant à augmenter l'attractivité des régions pauvres apparaissent comme une réponse naturelle au risque de divergence régionale en Europe. Le rôle de l'innovation et du transfert de technologie s'accroît mais le potentiel de science et technologie de l'économie polonaise est encore très loin de celui des économies des pays

INTRODUCTION

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communautaires. L'économie polonaise s'intéresse peu aux résultats des recherches menées à l'intérieur du pays et le potentiel de R&D exige une restructuration profonde. Le rôle des institutions, fondamental dans la réussite des politiques de développement régional, suppose un certain nombre de conditions qui ne sont généralement pas remplies, comme en témoigne le cas de la région de Lodz où les cadres n'ont pas été formés au fonctionnement d'une économie de marché. La création des institutions est fonction du développement de l'activité économique tout autant que ces organisations conditionnent le développement éconoffilque. Avec la chute de l'ancien régime, une des premières réformes qui s'est imposée sur la voie de la transformation du système a été la restitution de l'autonomie communale et la création d'un vrai échelon de démocratie locale. Depuis 1998, les collectivités territoriales de tous niveaux exercent leurs compétences propres ainsi que les fonctions déléguées par l'État et financées sur son budget. La commune est le niveau d'organisation territoriale de base. Les districts ont été calqués sur ceux des communes. L'assemblée régionale (voïvodie),a pour mission de créer les conditions favorables au développement régional ainsi que de s'occuper des services publics. Le problème des finances locales reste toujours à régler. La réforme de la décentralisation en Pologne est encore une œuvre à parachever et la question principale qui se pose concerne la refonte du système des finances publiques. La situation financière des collectivités territoriales est préoccupante. La politisation au sein des autorités territoriales, les rivalités au niveau des voïvodies et la décentralisation de la corruption obligent à constater que la réforme polonaise a n'a pas pris en compte tous les effets pervers qu'elle pourrait engendrer. On voit apparaître des problèmes au niveau économique, social et politique et l'on a le sentiment que l'accroissement de toutes sortes de différences, y compris interrégionales, est une règle du jeu objective du processus de transformation. Dans les régions les plus avancées en matière de transformations économiques, on observe un phénomène de développement rapide et en quelque sorte spontané des institutions qui forment des systèmes institutionnels riches. Par

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contre, dans les régions en retard de développement, ce processus est lent et devrait être largement inspiré et aidé par l'État. L'Union européenne qui s'appuie sur le partenariat dans la programmation du développement régional, devrait aboutir à une plus grande efficacité. Compte tenu des conditions particulières en Pologne, le développement des institutions d'appui au développement économique doit être considéré comme un succès. L'activité des régions dépend, en fait, des ressources obtenues, des missions, de leur fonctionnement, des qualifications des employés et de la façon dont elles sont vues par la communauté locale. Elles constituent un circuit de redistribution de plus en plus répandu des moyens publics et des fonds d'aide internationaux destinés aux régions en difficultés économiques, structurelles et sociales. L'ouverture du milieu local à l'environnement extérieur constitue la condition sine qua non de leur développement. La Pologne développe le modèle d'une politique régionale décentralisée. Mais le transfert des compétences des institutions nationales vers les échelles régionales ne va pas de pair avec le transfert d'argent. L'absence d'appui local à la fin de la réalisation des programmes a entraîné une crise de ces institutions, leur chute ou leur commercialisation. Le caractère transitoire de nombreuses initiatives est un phénomène inquiétant. L'absence de vision de développement et de ré-industrialisation est un grave problème dans l'activité des autorités locales. Malgré cela, les institutions d'appui au développement de l'entreprise, notamment les incubateurs et l'Agence de développement régional, ont été jugés importants pour le développement de la Région. Cela peut témoigner du fait que les institutions non publiques commencent à jouer un rôle de plus en plus important dans le développement de la région. La cinquième et dernière partie de l'ouvrage analyse quelques conséquences sociales ou économiques de la transformation. Le chômage s'est manifesté au moment du passage à l'économie de marché, mais il a révélé toutes les faiblesses de la structure économique caractéristique de la période d'industrialisation socialiste. L'année 1990 marque un brusque tournant dans la situation de l'emploi en Pologne. Les caractéristiques du chômage sont multiples. Il est

INTRODUCTION

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conjoncturel, structurel et globaL D'autre part, les effets sociaux du chômage sont souvent perçus comme un aspect de l'exclusion sociale. Le chômage qui touche, avant tout, les travailleurs sans qualifications, devient source de pauvreté et de misère. Il est un élément durable de la stratification sociale. Une partie considérable des chômeurs est constituée de jeunes gens qui commencent leur carrière professionnelle sans avoir un emploi stable. Le travail illégal sert de soupape de sécurité spécifique en assurant aux chômeurs des revenus de base ou supplémentaires. Le chômage, quoique massif, n'a pas été accepté par la société. Les milieux les plus touchés par le chômage adoptent une attitude qui consiste à justifier leur situation et à accuser le gouvernement d'inefficacité, ainsi qu'à attendre une aide. Peu à peu, la conviction se fait jour que le chômage n'est pas exclusivement l'affaire du Gouvernement ou du ministère du Travail et de la Politique Sociale, mais aussi l'affaire de toute la Société. La qualité des principaux services publics a considérablement souffert de la transformation. Selon un sentiment général chez les Polonais, les conditions pour bénéficier des services de santé ont sensiblement empiré depuis 1989. Il faut entreprendre des efforts constants pour améliorer la qualité des soins, sans négliger la nécessité d'introduire de nouvelles technologies médicales de plus en plus performantes. Il faut également et à tous les niveaux, prendre en considération la qualité des prestations fournies au patient. L'accréditation en tant que méthode d'évaluation extérieure de la qualité, a été décrétée légalement avec le renouvellement de la loi sur les Établissements de la Protection de la Santé en novembre 1997 mais la certification du système de qualité ne joue pas en Pologne, un rôle important. Seuls, quelques établissements de services médicaux possèdent déjà le certificat ISO ou manifestent la volonté de l'obtenir. Le problème de la mise en place des normes tient au fait que la terminologie et les exigences de la norme ISO, ont été élaborées pour les produits industriels et ont dû être transposées dans le langage des services médicaux. La difficulté première dans la mise en place de la conception de qualité totale (rQM) semble être la conviction des directeurs d'établissements médicaux et du milieu médical, que ce programme se limite seulement aux processus administratifs et d'aides.

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La qualité de l'urbanisme a également souffert de la transition, bien que, dans ce cas, il soit difficile de distinguer l'effet de la transition de celui, plus général et plus diffus, de la mondialisation. Le ralentissement de l'industrialisation extensive de Varsovie doit être considéré comme l'une des conséquences de la transformation du système amorcée en 1989. L'absence de mesures incitatives et de dispositions juridiques de la part aussi bien des pouvoirs publics que des collectivités, ne facilite pas le règlement des problèmes d'urbanisme et, notamment, de logements. L'offre de logements à Varsovie est relativement faible; une des raisons est le niveau restreint de la demande solvable. La demande de logements concerne en tout premier lieu les personnes aux revenus relativement élevés. Mais également, la plupart des investissements étant localisés dans la capitale et dans la plus proche banlieue, Varsovie perd, petit à petit, le contact avec sa région qui compte parmi les plus défavorisées de Pologne. Les relations des entreprises varsoviennes se font plus fréquentes avec les pays étrangers qu'avec son arrière-pays immédiat. Le nouveau mode de production d'espace entraîne des changements dans la manière d'en faire usage. Enfin, sur le plan social, le futur grand chantier de la construction européenne devra être mené de front avec l'élargissement pour déboucher sur une Europe socialeélargie.Le processus d'élargissement de rUE à l'Est s'est traduit par un accroissement des flux d'IDE vers la Pologne. Il se confronte en même temps à la logique d'austérité budgétaire que s'impose l'UE via le pacte de stabilité et de croissance. Cette même logique s'impose à tous les pays d'Europe Centrale contraints de respecter les grands équilibres (taux d'inflation, déficit budgétaire...) et d'autre part de se libéraliser. Tout cela au détriment de leurs politiques sociales. Le choix de l'intégration par le marché enferme les politiques sociales à l'échelon européen et fait des mesures sociales de simples mesures d'accompagnement. Pour que l'élargissement et donc l'intégration - intégration nécessaire à l'Europe sociale - de ces pays soit une réussite, il faut que les PECO puissent atteindre au plus vite le niveau de développement de leur voisin de l'Ouest. Une des solutions serait que l'UE s'implique plus dans le

INTRODUCTION

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rattrapage économique de ces pays. À l'heure où de véritables choix stratégiques en matière de politiques européennes s'imposent, la voie d'une union purement économique se fait au détriment de toute politique sociale au niveau européen, au risque de mettre en péril la réussite de l'élargissement.
CLAUDE MARTIN

Professeur à l'Université Pierre Mendès France Grenoble 2

Première

partie

LA SOCIÉTÉ POLONAISE ET L'EuROPE

LES POLONAIS. CONSTRUCTION D'UNE IDENTITÉ COLLECTIVEl

EWA BOGALSI<A-MARTIN2

1.

LE CONCEPT

DE L'IDENTITÉ

COLLECTIVE

De nombreux sociologues affirment aujourd'hui que la Inodernitéest concernée ar la crisede l'identité. Due aux bouleversements particuliers p propres à notre époque, cette crise doit, selon eux, toucher autant les processus de construction des identités individuelles (celle pour soi et celle pour les autres), que ceux qui concernent les identités collectives. Ces dernières se trouvent en phase de recomposition provoquée par les changements qui se manifestent dans la sphère du travail (disparition de la classe ouvrière, chômage de masse, apparition de nouveaux métiers, nouvelles voies de carrières etc.), mais aussi dans la sphère politique. Dans ce cas, il s'agit d'établir un lien direct entre la crise identitaire qui touche les sociétés d'Europe Occidentale et la nouvelle phase de construction européenne. En effet, la perspective du passage d'une communauté européenne de type économique qui a, progressivement, uni 15 pays, à une communauté plus politique qui concerne les 25, dotés d'une constitution, fait resurgir de nombreuses interrogations quant au rôle des États nationaux et des identités nationales, régionales et locales à l'Ouest de l'Europe. En même temps, sans que

1 Papier de recherche GREG, 2003. 2 Maître de Conférences à l'Université

Pierre

Nlendès

France,

Grenoble

2.

24

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BOGALSKA-MARTIN

la question de recomposition identitaire au niveau local et régional soit complètement absente, après la disparition du Communisme, l'Est du continent (Slovaquie, Russie, Ukraine et dans une certaine mesure Pologne) connaît un retour plus ou moins manifeste du nationalisme et d'une volonté d'avoir un État national plus fort. Il est peut-être justifié de parler ici d'un certain décalage, ou même d'une opposition entre des orientations dominantes, qui sont visibles à l'Est et à l'Ouest, bien qu'elles provoquent des réactions de réajustement des deux côtés. De ce fait, par exemple la politique actuelle du gouvernement français témoigne de la volonté de renouer avec le concept de l'État fort, tandis qu'un sentiment très pro-européen est partagé par les Roumains qui sortent de décennies de dictature. Il est alors probable que ces réajustements trouvent leur expression synthétique dans une réapparition du sentiment anti-américain, expression d'une sorte de supra nationalisme européen, même s'il est plus visible à l'Ouest qu'à l'Est de l'Europe. Dans ce contexte de crise et de recompositions identitaires, s'interroger sur la construction et les composantes de l'identité collective polonaise (le plus grand pays de 10 nouveaux membres de l'Union élargie) ne peut pas se faire sans que la question de la sortie du communisme et le problème de l'intégration européenne soient abordés. En effet, la Pologne est un pays d'Europe Centrale où, depuis quelques années, s'est engagé un débat intense sur le sentiment collectif de soi, sur le sens d'appartenance nationale, sur l'identité collective. Mais quand on évoque le concept de l'identité collective de quoi parle-t-on? Il semble qu'il s'agit de l'un de ces concepts sociologiques qui sont souvent utilisés pour décrire les faits sociaux d'ordre individuel et/ou collectif, on parle même d'une inflation de son utilisation, mais la précision quant à son contenu épistémologique fait souvent défaut. En effet, justement du point de vue épistémologique, le concept de l'identité collective peut être appréhendé de différentes manières: tantôt, comme un état d'esprit, autant imaginaire qu'incertain et éphémère, tantôt, comme un idéal social, une sorte de matrice de formatage symbolique et normative qui s'impose aux individus sous forme de posture sociale à adopter pour faire partie de la communauté, pour disposer de repères sociaux. Des logiques d'inclusion et

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POLONAIS.

CONSTRUCTION

D'UNE

IDENTITÉ

COLLECTIVE

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d'exclusion sociales entrent ainsi en jeu et donnent un sens pratique au concept. Dans ce cas, la notion imaginaire: NOUS correspond à un fait social vécu en tant que tel par des individus qui savent se reconnaître comme faisant parties d'un collectif. L'état d'esprit (individuel et/ou collectif) trouve sa confirmation dans la pratique quotidienne. En même temps, il est clair que les individus ne sont pas concernés par une seule identité collective. Ils sont porteurs d'identités multiples (professionnelles, territoriales, politiques etc.), d'identités qui s'entrecroisent et qui s'interpellent mutuellement. Toutes ces identités, faits sociaux dynamiques, subissent aussi différentes mutations qui se déroulent à des rythmes variables et singuliers. En tant que phénomène social particulier, l'identité collective polonaise, qui fait l'objet de ce texte, doit être liée aux phénomènes de construction des ensembles collectifs, notamment celui de type national, bien que les termes: collectif national, communauténationale, nation posent, à leur tour, un problème de définition. Quand on parle de l'identité collective, on suppose l'existence d'une conscience collective, on évoque la présence de valeurs à transmettre, à défendre, à débattre, dont un collectif ou une communauté se croit dépositaire. Il faut alors souligner, que la construction de l'identité collective n'est jamais achevée, elle est marquée par des phases de crises et par des réajustements permanents. Sa dynamique ouverte et tendue vers le futur constitue l'un de ses traits essentiels. En fonction du contexte social et historique qui s'impose au collectif, elle s'engage à travers un processus de négociation de contradiction des idées et des valeurs. En outre, pour continuer à désigner un collectif social et garder une capacité de désignation de NOUS, elle suppose une réactualisation permanente des composantes identitaires afin qu'elles puissent garder leur pertinence et leur sens pour les générations futures. En principe, le processus de construction de l'identité collective est donc un processushistorique, cfynamiqueet, par définition, nonfinalisé. De temps à autre, de manière éphémère, en fonction des événements qui impliquent la communauté qui pense partager les mêmes valeurs, ce processus aboutit à l'apparition du sujet social collectif, fluctuant mais

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capable de développer une pensée commune et, plus rarement, d'engager des actions collectives concrètes. Dans ces moments historiques précis, le sujet collectif, doté de l'identité spécifique, semble alors exister et agir réellement et non seulement dans l'imaginaire. La conscience collective de soi devient manifeste et se cristallise pour un laps de temps précis. Les temps de crises, de guerres ou de changements politiques radicaux, les temps où l'histoire se précipite soudainement, favorisent donc cette cristallisation identitaire. Vivons-nous dans ce type de temps? La fin du millénaire, la fin du siècle, la disparition de la dernière utopie du XXe siècle, celle du communisme, la nouvelle étape de la construction européenne, tout cela semble apporter une réponse positive à la question. Notre époque est celle de la recomposition, de recherches identitaires, de re-fondations. Les identités collectives sont interpellées par des interrogations nouvelles auxquelles il faut répondre en ayant en mémoire des valeurs essentielles, plus ou moins anciennes. En effet, un élément important et constituant pour l'identité collective est la mémoire collective, c'est-à-dire une capacité de garder présents à l'esprit des éléments du passé. Pour l'essentiel, il faut considérer, comme le souligne Hannah Arendt, que la Mémoire est mèredes muses, et
le souvenir est,pour lapensée, lefait d'expérience leplus fréquent et leplus élémentaire, il concerne des choses absentes, qui se sont éloignéesdes sens3. Selon cette approche, la mémoire est un lieu de construction du sens. Mais pour désigner un collectif celui-ci doit être négocié, faire l'objet des échanges et d'articulation des discours. Par exemple, pour les auteurs de 11ntroduction du livre intitulé Témoins & Mémoire: la mémoirepeut être valorisée comme uneforme du savoir authentique fondé sur l'expérience directe qui peut être validée seulement au niveau individuel. Elle est contraire à la notion d'histoire qui correspond au prqjet discursif collectif, toujours transformé et inférieur à la mémoire authentique4.

L'utilisation du langage et de la langue (natale, maternelle, ou comme on dit en Pologne - mowa qjc?)sta- uneparolepatriotique) a donc une
3 Arendt Hannah, La vie de l'esprit. Vol.l. La pensée, Paris, PUF, 1981, p. 102. 4 Witness &Memory. The Discourse of Trauma. Sous la direction de Douglass Ana et Vogler Thomas, New York and London, Roudedge ,2003, p. 15.

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dimension fondamentale pour la construction de la mémoire collective et puis, par voie de conséquence, de l'identité collective. Tout blocage de ce processus fige l'identité sous sa forme ancienne et la rend vulnérable aux confrontations extérieures. La langue porte en elle-même, une dimension importante de l'identité collective. Les pratiques langagières déterminent très fortement le sens donné à la notion du sujet collectif, nommé - NOUS. Elles signifient le monde de manière durable et profonde en procédant par l'attribution de sens aux objets, aux situations, aux individus et aux catégories de pensée. À l'instar de l'identité individuelle, l'identité collective se construit dans un contexte d'altérité, dans lequel la détermination (même si elle reste incertaine et toujours négociable) de ce que nous sommes, suppose, en même temps, l'affirmation plus ou moins précise de ce que nous ne sommespas. En même temps, la perception de nous et de la différence par rapport aux autres, est confirmée dans le regard que les autres ont sur nous, et qu'ils ont sur eux-mêmes.Il est clair que se savoir Polonais, suppose de ne pas se savoir Allemand ou Russe. Mais dans une époque de métissage introduit par une mobilité géographique accrue, par des mariages mixtes, par l'apprentissage des langues, des cultures et des modes de pensée, par des changements d'habitudes alimentaires et vestimentaires, nous observons l'apparition d'identités pluri-culturelles, ou interculturelles dans lesquelles la certitude au sujet de l'appartenance et du sens donné à l'identité collective restent fluctuan tes. Dans une perspective comparative, les sociologues parlent de la présence de codes symboliques fondamentaux qui permettent d'établir la frontière entre nous et les autres,de construire et de faire perpétuer l'identité collective. Ils sont relatifs aux concepts:

-

-

de la riflexivité: centre - périphérie, séculier, féminin - masculin,

sacré - profane,

transcendantal

du temps: passé futur, simultané non simultané, de l'espace:proche - loin, gauche - droite, intérieur - extérieur.

L'identité collective se manifeste autant dans les manières de vivre (une étude sur les saveurs de la cuisine polonaise et leurs origines, souvent juives et orientales, pourrait nous apprendre beaucoup de

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choses sur le contexte d'altérité dans la construction de l'identité polonaise) et d'agir (utilisation de formules magiques, sens des expressions humoristiques, emploi de termes tels que on) nous), que dans l'imaginaire collectif qui constitue sa forme première. Elle resurgit dans les formes les plus concrètes, aux moments cruciaux de l'histoire, quand le collectif est interpellé par des événements, quand il s'agit répondre de manière collective à ces événements. Ces moments de précipitation historique participent soit, à la confirmation de l'identité collective dans la continuité de l'histoire, soit ils marquent le temps de ruptures et de renégociation des valeurs communautaires. Nous pouvons supposer que, dans l'histoire polonaise et dans la période contemporaine, après 123 ans de partage et le retour à l'indépendance en 1918, deux faits politiques ont introduit cette dimension de rupture:

-la
-

mise en place du régime communiste avec l'apparition du rideau
de fer en 1948, la destruction du mur de Berlin en 1989, puis la mise en place du système démocratique avec l'économie de marché.

Ces deux faits ont contribué à déterminer « la position symbolique» de la Pologne en Europe et, par en effet de conséquence, ont très fortement influencé le sentiment collectif de soi, partagé par plusieurs générations de Polonais. Actuellement, c'est le processus de l'intégration européenne et de la nouvelle redéfinition de la place de la Pologne en Europe qui relance un débat sur les composantes de l'identité polonaise, sur les liens qui unissent les générations actuelles aux générations passées, sur la continuité du trajet de l'histoire polonaise - interrompue? - par l'époque socialiste. Actuellement, le changement de régime politique est souvent présenté comme un retour à la continuité de l'histoire véritable de la Pologne, celle qui s'arrêtait en 1939 ou 1943 ou, peut-être, comme nous le pensons, en 1948. Une certitude manque à cet égard. Néanmoins, il s'agit de renouer avec les valeurs anciennes de la démocratie, de la liberté et de la prospérité, oubliées ou peut-être rejetées comme obsolètes et trop bourgeoises pendant la période communiste.

LES POLONAIS. CONSTRUCTION D'UNE IDENTITÉ COLLECTIVE

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Dans cette phase de débat sur les composantes de l'identité collective polonaise, des artistes polonais, Andrzej Wajda (né en 1926), Roman Polanski et d'autres, reprennent aujourd'hui, dans leurs œuvres cinématographiques Q'art par excellence moderne) les textes d'écrivains et de poètes polonais, dans lesquels le problème de l'identité nationale, la question - qui sommes-nous?- fut abordée. Ainsi, récemment, Monsieur Tadeusz d'Adam Mickiewicz (1798-1855), Par le feu et l'épée de Henryk Sienkiewicz (1846-1916)5, textes fondateurs pour la construction de l'identité nationale polonaise aux XIXe siècle, ont été, pour la première fois6, adaptés au grand écran en attirant une importante audience. Comme toujours en Pologne, un débat national s'est engagé, par la suite, sur les interprétations proposées. Il est clair que c'est dans les œuvres artistiques que l'on peut apercevoir avec le plus de netteté, les empreintes de l'identité collective car l'histoire et la mémoire collective constituent souvent leur matière première. Le retour au nationalisme est d'ailleurs très perceptible en Pologne et il est accompagné par le cinéma polonais en manque d'inspiration et de souffle et pourtant contraint de chercher un succès commercial. Le parti de « Samoobrona» (Auto-défence) ouvertement nationaliste et eurosceptique a emporté les élections européennes boudées par l'électorat polonais (20% de participation). Il est de même pour la « Liga Polskich rodzin» (Ligue des familles polonaises) qui a obtenu aux dernières élections législatives en septembre 2001, 7,87% des suffrages et 38 députés et qui a doublé ce score aussi bien lors des élections locales en 2002 (14,5%) qu'aux élections au Parlement

5 Henryk Sienkiewicz, Prix Nobel de Littérature en 1905, est auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels les périodes les plus importantes de l'histoire polonaise, ont été rendues accessibles au grand public. Certaines de ses œuvres, comme «(Chevaliers Teutoniques)) sur la lutte contre l'oppression allemande en Prusse Orientale au Moyen Âge, «(Déluge)) sur la lutte contre l'invasion suédoise au XYlIe siècle, «(Par lefeu etpar l'épée)) sur la lutte contre les Cosaques au XVIIIe siècle, font partie de programmes scolaires et sont connus de tous en Pologne.
6

Le Hlm « Pan Tadeusz

» fut réalisé

en 1998 par Andrzej

\X1ajda, tandis

que le f11m

« Par le feu et l'épée» a été mis en scène en 1999 par Jerzy Hoffman.

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européen en 2004 (15,62%). Ce dernier résultat fut, selon les analystes, obtenu grâce à une stratégie résolument anti-européenne7. Après 40 ans de communisme et 10 ans de transition et après avoir fait le dernier pas décisif vers l'Union européenne, les Polonais cherchent aujourd'hui à savoir qui ils sont? Quelle seraleur identitédans la GrandeEurope? Leur attachement à la tradition chrétienne et leur catholicisme pose déjà un problème de perception réciproque dans l'Europe largement laïcisée. Leur pro-américanisme politique dérange, leur participation à la coalition en Irak et leurs attitudes diplomatiques font peur et sont évoqués en termes de « manque d'éducation », crise de loyauté, et suggèrent que la Pologne devient un« Cheval de Troie» de l'Union. En marge des interrogations identitaires qu'ils s'adressent à eux-mêmes, les Polonais se posent aussi la question de l'image de la Pologne en Europe et dans le Monde. Les trois symboles à travers lesquels la Pologne existe aux yeux du monde: le Pape, L. Walesa et la vodka, suffisent-ils aujourd'hui pour résumer les valeurs essentielles que les Polonais pensent incarner? Comment élaborer et diffuser une image plus pertinente et plus moderne qui pourrait correspondre aux ambitions politiques de la société actuelle? Le débat reste ouvert. Dans ce texte, nous proposons de faire une lecture des éléments essentiels dans la construction de l'identité collective polonaise, celle, héritée du passé, et celle, en mutation, interrogée par un processus d'élargissement européen. Définie dans ces termes, la tâche paraît immense, nous allons donc nous limiter, si l'on peut dire, à une analyse de l'expression artistique, en particulier (c'est notre propre sensibilité qui intervient dans ce choix) dans la poésie polonaise. Vu l'importance des œuvres poétiques qui ont marqué les pages de l'histoire polonaise (on dit que la Pologne est un pays de 100 000 poètes), et la place réservée aux poètes dans la société polonaise, nous utiliserons, comme exemples d'expression de l'identité collective, des fragments de poèmes écrits à différentes époques de l'histoire8.
ï

Czerrucka Katarzyna, « La Ligue des familles polonaises. Montée en puissance d'un parti anti-européen ». Dans: Le courier des pqys de l'Est, nOl045 2004, Paris, La Documentation française, p. 86. 8 Tous les poèmes utilisés dans ce texte ont été traduits d'après les originaux polonais et présentés par auteur, dans la bibliographie.

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On dit souvent que les Slaves ont une âme poétique, que cette âme s'exprime le mieux dans la poésie.
2. CONSTRUCTION HISTORIQUE DE L'IDENTITÉ COLLECTIVE

Nous avons dit que le processus de construction de l'identité collective avait une dimension historique et restait lié au contenu de la mémoire collective. Plusieurs périodes ont eu une importance première dans la construction de l'identité collective polonaise et font l'objet de transmission consciente, notamment à travers les manuels scolaires dans lesquels se fait une lecture de l'histoire nationale. TIreste sans aucun doute que la mémoire collective est souvent figée dans les pages des manuels. Voici une brève synthèse qui se dégage quant au sens et au contenu de cette transmission. Les premiers siècles(IX-XII~ de construction de l'État polonais sont présentés comme un combat contre la domination allemande et la recherche de réunification des provinces sous tutelle d'un roi reconnu par les autorités de Rome. Le sacre du premier roi Boleslav Chrobry fut célébré en 1054 à Gniezno (aujourd'hui encore il s'agit d'un siège d'Archevêché) en Pologne Occidentale. Cet acte marque la reconnaissance de la Pologne comme État souverain qui peut s'affranchir de la tutelle allemande. Le regard politique peut s'alors orienter vers l'Est. Le XT/Ie siècle)considéré par les historiens comme l'âge d'or de la Pologne, s'achève avec la construction de l'État plurinational. L'Union entre la Pologne et la Lituanie est décidée par la Diète de Lublin en 1569. Ceci conduit à la fondation de la République des Deux Nations. À partir de cette époque, le système politique de l'État repose sur l'existence d'une démocratie noble (existence d'une Diète à deux chambres fondée en 1492). Il garantit l'inviolabilité de la personne et des biens personnels, l'immunité fiscale de la noblesse, la liberté confessionnelle à tous, ce qui introduit en Pologne le principe de la tolérance religieuse au moment où l'Europe est déchirée par les guerres de religion. C'est l'époque du développement des écoles primaires, de la cristallisation de la langue littéraire polonaise avec une large diffusion des œuvres

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écrites par des poètes tels que Jan IZochanowski. La société et la cour royale de Jagellon parlent désormais en polonais.

La fin du XVIIIe siècleest marquée par des tentatives de réformes de l'État anarchique dans lequel les effets pervers de la démocratie noble se font sentir et conduisent à une paralysie générale. Après le premier partage, en 1773, la Commission de l'éducation nationale est fondée. Dans l'esprit des Lumières, elle réalise d'importantes réformes scolaires et celle des universités, veille au développement des sciences naturelles et des sciences humaines. Une intelligentsia polonaise (réunissant toutes les sensibilités politiques) voit ainsi le jour. Elle se réunit autour du dernier roi, Stanislas Auguste Poniatowski qui organise, au palais, les fameux dîners-débatsdujeudi. La Grande Diète (1788-1792) vote la Constitution du 3 Mai Oa deuxième après la Constitution américaine et la première en Europe). Depuis 1989, le 3 mai est une Fête nationale. La constitution abolit le liberum vetoet la libre élection du roi. Elle adopte un principe d'hérédité du trône, met en place le gouvernement, limite les droits de l'aristocratie. En bref, il s'agit d'adopter un régime de monarchie constitutionnelle. Malheureusement ces réformes arrivent trop tard et la Pologne subit le deuxième puis le troisième partage (1793 et 1795) réalisés par la Prusse, l'Autriche et la Russie qui devient ainsi l'ennemi héréditaire de la Pologne. Cette vision négative de la Russie sera plus tard renforcée par l'arrivé du communisme, dans toutes ses versions, bolchevique, léniniste et staliniste. Le XIXe siècleest un siècle de luttes pour la liberté. Les insurrections sont engagées par chaque génération successive (1795, 1830, 1848, 1863). Finalement, après tant de défaites, le choix du « travail organique» (progrès social et éducatif, développement économique, travail sociaL..) et la résistance pacifique aux oppresseurs russes et prussiens s'imposent. Il faut souligner que les insurrections polonaises ont souvent un double objectif: la libération nationale (politique et culturelle) et l'émancipation sociale (question paysanne et ouvrière). À l'instar des processus de cristallisation des identités nationales en Europe Occidentale, les insurrections polonaises participent au développement du sentiment national.

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D'UNE

IDENTITÉ

COLLECTIVE

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Au XIX e siècle, malgré les différences sociales et la dépendance politique face aux trois empires Allemand, Austro-hongrois, et Russe - les différents groupes de la société polonaise partagent le sentiment d'appartenir à une seule nation. Après la création de l'État polonais en 1918, le XXe siècleimplique les Polonais dans un mouvement de mobilisation anti-allemande (lutte armée et résistance) puis, après 1948, dans une résistance anti-communiste avec les mouvements de contestation de 1956, 1968, 1970, 1978, et 1980. Engagés pour défendre la dignité du peuple (1956), pour exiger le respect de l'état de droit (1956, 1970) et le respect des valeurs et de la culture polonaise (1968), et finalement dans le mouvement de Solidarnosc (1980-1981) pour le changement de régime. Tous ces mouvements se soldent par des répressions plus ou moins violentes. Finalement, après les négociations de la « Table Ronde» en 1989, la Pologne ouvre la voie à la transition et au changement des régimes politiques dans tous les pays d'Europe Centrale et Orientale. Faut-il ajouter, que les Polonais sont fiers de leur histoire, de la résistance qu'ils ont su opposer aux envahisseurs de l'Ouest et de l'Est? L'histoire de la Pologne (la géographie polonaise, la mer au Nord et les montagnes au Sud, y est sûrement pour quelque chose) se déroule selon un axe Ouest-Est. Notons ici que tout au long de l'histoire polonaise, symboliquement, l'axe Ouest-Est sera déterminant pour l'attribution de sens aux notions de proximité et d'éloignement, du bien et du mal. Il est important pour différencier la civilisation de la barbarie, le familier de l'étranger. En lisant les manuels d'histoire polonaise, nous pouvons nous rendre compte que la conception du temps historique est cellede l'histoire longue,qui se déroule selon un trajet continu, en progressant vers l'idéal de bonheur, de liberté du progrès et de la civilisation. Le passé se projette dans le présent sans ruptures autres que celle de l'époque du démembrement (1773-1918) et du socialisme (1944-1989). Ces époques, d'une durée inégale, respectivement 123 ans et 45 ans, constituent une sorte de parenthèse, un arrêt dans le temps national mais, même là, les mouvements répétitifs des insurrections et de la résistance finissent par établir la continuité de l'histoire polonaise

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engagée de manière durable et depuis toujours dans la lutte pour la liberté. Dans les livres d'histoire mais aussi dans la littérature romanesque et comme nous le verrons plus loin, dans la poésie polonaise, la lecture de l'histoire polonaise est souvent faite avec les concepts de l'historiographie classique, les comparaisons sont souvent établies avec l'histoire de la Grèce classique de telle sorte que, symboliquement, la Pologne devient la nouvelle incarnation d'Athènes ou de la Jérusalem moderne, nouveau centre du monde civilisé. Le singulier, propre au national et l'universel - la civilisation grecque et chrétienne - se synthétisent alors dans l'histoire polonaise et elles convergent dans une harmonie inattendue et perceptible par tous. Les Polonais sont donc les héritiers directs de l'histoire grecque et chrétienne, ils continuent à incarner les idéaux classiques de l'humanisme grec et de l'engagement volontaire pour choisir le bien exigé des Chrétiens.
3. PROBLÈME D'ALTÉRITÉ, CENTRALITÉ DE LA TRADITION CATHOLIQUE

ET CONSTRUCTION

DU SENTIMENT

COLLECTIF

Double orientation !Jmbolique de l'identité polonaise

Parlons d'abord de la continuité de la civilisation occidentale qui est revendiquée en Pologne. Les Polonais n'ont jamais cessé de se penser comme Occidentaux. Tout au long de leur histoire, cette pensée les a conduits à adopter une attitude d'ouverture vers l'Occident, à avoir une volonté d'absorption des valeurs, des techniques et des modèles d'organisation sociale qui arrivent de l'Ouest. La Chrétienté (la Pologne se convertit en 966) vient de l'Occident, via Prague. La Loi de Magdeburg est adoptée au Moyen Âge pour la gestion des communautés urbaines. L'artisanat se développe grâce aux techniques apportées, notamment par les Juifs occidentaux, que le roi Casimir le Grand fait venir d'Allemagne à Cracovie au XIVe siècle. Soulignons, une fois de plus, que l'orientation occidentale a une dimension fondamentale dans l'imaginaire collectif polonais. Dans l'emblème national, l'aigle blanc sur fond rouge tourne sa tête vers l'Ouest. Dans l'imaginaire collectif, cette orientation signifie

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le bien, la civilisation, le progrès. Et quand les invasions, les trahisons, le mal (comme le mal fasciste) viendront de l'Ouest, les Polonais seront prêts à admettre leur propre faiblesse, leur incapacité à s'opposer aux forces du mal, mais ils ne mettront pas en cause la signification progressiste accordée de manière durable à l'Ouest. En même temps, la Pologne s'accorde une mission de colonisation (diffusion de la civilisation occidentale et chrétienne) et de rayonnement d'abord chrétien, puis catholique, vers l'Est. En 1385, engagée dans un combat contre l'ordre de Chevaliers Teutoniques en Prusse Orientale, et cherchant un allié politique dans ce combat, la noblesse polonaise donne la reine Jadwiga en mariage à un prince lituanien à condition qu'il se convertisse, lui et son peuple, à la religion catholique. Cet acte marque une orientation durable du pays vers Est. Elle sera maintenue tout au long de l'histoire polonaise y compris l'histoire récente. Dans ce contexte, il faut alors souligner l'importance et le rôle de la Frontière est dans la définition de la Polonité. Sur le plan sociologique, il s'agit du même phénomène que celui de la frontière de l'Ouest américain qui a joué un rôle fondamental dans la définition de l'identité américaine. Comme l'Ouest pour les Américains, l'Est représente dans l'imaginaire polonais le territoire à conquérir par les actes volontaires qui apportent le progrès et la civilisation moderne. Dans l'imaginaire polonais du XVIIe siècle, repris dans les œuvres de Sienkiewicz au XIXe siècle, on appelle ces territoires: TerresSauvages.Tout est dit dans cette expression. Elle-même plus explicite que le terme de Far Wes/américain, mais elle décrit une réalité du même ordre. Les Terres Sauvages sont les terres de liberté et de fraternité qui unissent les hommes courageux et véritables qui défendent leur liberté par la force des armes. Elles sont les terres des mélanges des peuples, des mélanges linguistiques, culturels et religieux. Elles produisent une richesse culturelle phénoménale qui s'exprimera dans le folklore d'abord, puis dans la musique et dans la littérature moderne, pas seulement en Pologne. Les artistes aussi importants pour la culture polonaise que les poètes Adam Mickiewicz (1798-1855, Juliusz Slowacki (1809-1849), Czeslaw Milosz (1911-2004), l'écrivain Jerzy Andrzejewski (1909-1983), le compositeur IZarol Szymanowski (1882-1937), le pianiste Artur Rubinstein

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(1887 -1982) pour n'en citer que quelques-uns, sont originaires de l'Est polonais. Pour signifier l'aspect particulier de ces territoires entre-deux-

guerres, on emploie en Pologne le terme - Kre.ry - TerresdeFrontière. Il
existe ainsi une littérature et une culture dite kresowa - de la frontière. Après 1945, suite au rapatriement des populations polonaises de l'Est vers l'Ouest en vertu des Accords de Yalta, son expression se déplace vers l'Ouest de la Pologne, dans la région de Szczecin, et plus particulièrement, celle de Wroclaw en Basse Silésie. L'existence et le déplacement permanent de la frontière de l'Est participent alors à la détermination des rapports avec les autres Slaves. Sur les territoires de l'Est (aujourd'hui l'Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie), colonisés par la Pologne au fll des siècles, les Polonais, largement minoritaires, sont catholiques tandis que les populations environnantes sont orthodoxes, musulmanes, hébraïques. Ils sont nobles ou aristocrates dans un milieu paysan. Plus tard, avec la transformation de la société traditionnelle, ils sont concentrés dans les villes et représentent les professions libérales dans un environnement largement rural. À tout moment, ils pensent incarner un idéal de la modernité et de la civilisation véritable, face aux peuples non évolués, perçus comme primitifs et non-civilisés.
L'ambiguïté dans la relation aux voisins

Les Germains, voisins de l'Ouest, sont perçus en Pologne comme des agresseurs, porteurs d'une idéologie de supériorité puis de barbarie nazie. En même temps, on les voit comme porteurs d'ordre et des vertus de la civilisation véritable qui peut venir seulement de l'Ouest. Pour les Allemands, engagés eux-mêmes dans l'Expansion vers l'Est, les Polonais ont été pendant longtemps un peuple sous-développé et désordonné. L'appellation allemande «Polnische Wirtschaft» signifiait bien une économie qui ne marche pas car en désordre. Jamais au cours de leur histoire, les Polonais n'ont revendiqué une supériorité sur les Allemands, sauf peut-être, une supériorité morale face aux Nazis. Ils ont gardé en mémoire quelques rares moments de domination sportive, aux Jeux Olympiques à Berlin en 1936 (Victoire de Janusz I<usocinski) ou, récemment pendant le

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D'UNE

IDENTITÉ

COLLECTIVE

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Championnat du monde de saut à ski remporté par A. Malysz en 2001 et 2002 face à deux concurrents allemands. Ces compétitions, notamment celle de 2002 à Zakopane, en présence du Président de la République Polonaise, ont été marquées par une forte expression de chauvinisme anti-allemand de la part des supporters polonais. Ceci a failli causer un incident diplomatique. Depuis les débuts de leur histoire collective les Polonais se sont toujours défendus contre la domination allemande, dont ils ne voulaient pas (et ne veulent toujours pas) être victimes. Aujourd'hui les choses changent. Pour l'Allemagne réunifiée, la Pologne est un pays ami, un voisin où il est bon de faire des affaires, mais dans une partie de la Pologne le sentiment anti-allemand reste vivace. Les Polonais, notamment en Posnanie qui a connu 150 ans de domination prussienne, restent méfiants face à la progression des investissements allemands et cherchent à attirer des capitaux étrangers plus variés en Pologne pour ne pas subir le dictat économique allemand. Dans un poème Rota) écrit en 19019, Maria I<:'onopnicka (1842-1910) exprime avec force le sentiment anti-prussien partagé par les Polonais vivants sous la domination de la Prusse dans la région de Posnanie. Dans les années vingt, on avait envisagé de retenir ce poème, en raison de son expression patriotique, parmi trois propositions de l'hymne national polonais. Avec les Slaves de IEurope Centrale)les Polonais partagent une proximité de destin, à la marge de la Grande Europe. Au XIXe siècle, ils ne sont pas reconnus, de même que les autres Slaves d'Europe Centrale, une grande nation capable de s'autogouverner. Mais en même temps, les Polonais rejettent le Panslavismelo comme solution poli-

9 Dans autorités

le contexte allemandes

de la politique ont interdit

de Kulturcampf, en direction aux enfants en polonais. de l'Ecole Ceci conduit

des peuples primaire leurs parents

de l'Est, les en à déclarer où l'enallemandes

à Wrzesnia,

Posnanie, seignement

de faire leur prière matinale était fait en allemand.

une grève, qui se traduit par le refus d'envoyer Finalement,

leurs enfants

à l'école obligatoire

après un procès, les autorités

sont revenues sur leur décision et la prière a pu se faire en langue polonaise. 10 État d'esprit et mouvement politique qui supposent l'existence d'une communauté panslave unie.

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tique à l'absence d'un État national. D'ailleurs, l'existence de la communauté Panslave, comme fait culturel déterminé scientifiquement, ne sera pas confirmée par le Congrès Ethnographique de 1867 à Moscou. En réalité, d'importantes frontières symboliques séparent les Slaves occidentaux (Tchèques, Polonais, Slovaques, Slovènes) des Slaves orientaux et ceux du Sud. En premier lieu, il s'agit de l'orthodoxie et de l'islam. D'autre part, les Polonais, comme les Tchèques, combattent la volonté impériale qui tente d'établir une hégémonie russe, ou autrichienne, sur les peuples slaves. Dans ce contexte, il faut évoquer le développement d'un sentiment d'une supériorité polonaise et du rejet de la « barbarie russe» et plus tard communiste. Adam Mickiewicz, dans Monsieur Tadeusz écrit en immigration à Paris entre 1832-1834, chante la Lituanie comme sa patrie et cependant son « EpoPée» est considérée comme l'œuvre majeure de la poésie nationale polonaise. Son auteur, considéré comme poète national, occupe dans la littérature polonaise une place qui peut être comparable à celle de Victor Hugo dans la littérature française. Une relation différente est perceptible face aux Russes. Il s'agit souvent d'une incarnation symbolique d'une autre barbarie, d'un sentiment de méfiance et de peur d'être contaminé par ce que les Polonais considèrent comme les traits russes: manque de respect pour l'homme réduit à la matière de l'histoire et non considéré comme sujet libre, corruption, excès (ivrognerie, anarchie, etc.). Tout semble séparer les Polonais Russes. Pour décrire l'état de décadence de la civilisation qui peut arriver de l'Est communiste, Czeslaw Milosz (1911-2004), comme beaucoup d'autres artistes polonais, lui-même originaire de Vilnius, utilise dans L.apenséecaptivele symbole conceptualisé par le philosophe, peintre et écrivain Witkacy (1885-1939)11 dans son livre Insatiabilité (publié en 1932), celui de Murti-bing12. Il s'agit d'une pilule contraignant les hommes à des actes d'auto-violence, à l'adhésion sans réserve à la nouvelle science qui se
Il Son nom est Stanislaw Ignacy \X1itkiewicz. 12Il s'agit d'une pilule de bonheur mise au point par un philosophe mongol du même nom.

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vante de posséder la vérité (matérialisme dialectique, version léniniste). Selon cette vision, c'est de là-bas, de l'Est, que vient le sentiment de l'hypnose collective, apportée dans un pays civilisé par un pays arriéré. Cette représentation est partagée en Pologne par certains hommes politiques, notamment par Josef Pilsudski, qui voyait l'ennemi principal de la Pologne à l'Est. Son approche marquera toute la politique internationale et la politique de la défense nationale de la Pologne dans les années 1919-1939 et conduira les autorités polonaises à chercher des alliances avec la France et la Grande-Bretagne et à rejeter toutes formes de rapprochement politique avec l'Union Soviétique. Il est impossible de parler de l'identité polonaise sans la situer dans la perspective des rapports aux Juifs. Pour les Polonais, comme pour beaucoup de peuples, le Juif est la figure de l'étranger par excellence. Il est un étranger de l'intérieur toujours présent dans la plupart des villes et dans les campagnes de l'Est. L'antisémitisme polonais naît dans un contexte de voisinage, de proximité et de cohabitation de longue date. Et même si, sauf cas rares (comme celui, révélé récemment à Jedwabne)l3, les Polonais n'ont pas organisé d'actions massives de persécutions, ils ont souvent traité leurs voisins juifs avec indifférence, hostilité, parfois exprimant le racisme flagrant. Symboliquement, le Juif représente cette figure sociologique de la personneprésenteque ton veut rendreabsente)au moins symboliquement. Il y a, en Pologne, un débat permanent sur les conditions d'appartenance à la nation. Ce débat conduit souvent à poser la question: qui est et qui n'est pas Juif? Comme si cette proximité était la plus redoutable pour la sauvegarde de l'identité nationale polonaise.

13Dans son livre Les voisins.Histoire de destructiond'une bourgadeuive, publié en 2000, Jan j Tomasz Gross, historien américain d'origine polonaise à l'Université de New York, a révélé la participation de la population polonaise en juin 1941 à l'extermination des Juifs dans un village près de Lomza à 100 km au Nord de Varsovie. Le livre et la tragédie de Jedwabne ont été au centre d'un vaste débat sur la culpabilité et l'innocence polonaises face à l'holocauste qui a mobilisé les médias et l'opinion publique polonaise en 2000 et 2001. Le 17 juillet 2002, le Président de la République Aleksander Kwasnie\vski a présenté les excuses officielles du peuple polonais au peuple juif.

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La différence de confession religieuse suffit-elle pour justifier l'exclusion des Juifs de la communauté nationale? Peut-on être patriote polonais sans être catholique, étant de religion hébraïque? Que signifie l'appartenance au peuple juif, un refus des valeurs polonaises? S'agit-il d'une trahison due au rejet de la polonité? Dans le milieu populaire, on porte un discrédit à quelqu'un, en disant qu'il est peut-être Juif. Cette supposition introduit un doute, une méfiance, quant aux intentions véritables de la personne évoquée. Et pourtant, il faut souligner une grande proximité de destin entre le peuple polonais et le peuple juif, une proximité due à des siècles de voisinage direct de tolérance réciproque, notamment dans les villes de l'Est polonais comme Vilnius où ils étaient très nombreux. À titre d'exemple, en 1939 Varsovie, ville d'environ 1 million d'habitants, comptait environ 30% d'habitants qualifiés de Juifs. La proximité entre les deux peuples est perceptible dans les habitudes, dans les modes de vie quotidienne (cuisine, hygiène, rapport hommes femmes etc.) même si des traditions religieuses les séparent. Il semble, comme l'a montré le poète Julian Tuwim (18941953) lui-même d'origine juive, dans Fleurspolonaises,que le rapport que les Polonais ont collectivement aux Juifs est très complexe et relève, en partie, d'une analyse de l'inconscient collectif car y il a du refoulé dans ce sentiment fort et persistant. L'antisémitisme polonais, partagé aussi bien par les classes populaires que par les classes moyennes (se souvenir de l'assassinat, par un peintre, du premier Président de la République Polonaise Gabriel Narutowicz, élu grâce aux voix des minorités en 1922, de l'attitude de W Gomulka en 1968 et, certains propos de L. Walesa avant qu'il se rende en Israël), ne peut pas s'expliquer de manière rationnelle. Cet antisémitisme constitue, sans aucun doute, une tache sur le tableau des vertus nationales. Son abandon volontaire est ainsi souvent exigé pour apporter la preuve de la grandeur de l'âme polonaise. Or, dans le discours collectif, parfois diffus et souterrain, parfois ouvert, le rejet des Juifs suppose leur culpabilité: mythique - dans l'assassinat du Christ, mais aussi réelle due à leur incompréhension de la cause nationale polonaise. Dans les représentations collectives, les Juifs sont symboliquement rendus responsables de l'alcoolisme polonais (durant des siècles ils détenaient le monopole des bouilleurs de cru et l'auberge

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juive fait partie des symboles nationaux, présents dans l'imaginaire collectif), de l'arrivée du communisme et... plus tard, de l'anticommunisme (1968). Le Juif est représenté comme menaçant pour l'ordre établi, pour les valeurs polonaises, pour l'intégrité nationale. Paradoxalement, en Pologne, un Juif est perçu à la fois comme inférieur et supérieur au Polonais. Il renvoie une image qui se reflète dans un miroir cassé dans lequel le Polonais perçoit avec étonnement son propre visage. Il est possible que l'antisémitisme polonais soit compréhensible dans la perspective d'une rivalité symbolique autour de l'applicabilité du concept de peuple élu. Ce dernier est implicitement revendiqué par les Polonais au XIXe siècle après tant de défaites des insurrections successives qui les conduisent finalement à s'emparer d'une victoire morale dans la défaite militaire. Une bonne synthèse de la pensée polonaise sur les relations, aux uns et aux autres, sur le contexte d'altérité dans lequel se construit l'identité collective, est présente dans un autre fragment de Fleurspolonaises14 que Julian Tuwim écrit pendant la dernière guerre, en situation d'immigration aux USA et publié en 1949.
4. LES MYTHOLOGIES (MARTYROLOGIES) AU XXE SIÈCLE NATIONALES

ET LEUR PERSISTANCE

Au cours de l'histoire, plusieurs mythes ont synthétisé la vision que les Polonais se font d'eux-mêmes et l'image qu'ils souhaitent donner aux autres. Nous évoquerons ici les principaux mythes en montrant leur persistance jusqu'aux temps actuels.

Le messianisme polonais reste associé à une mission civilisatrice et catholique que les Polonais doivent accomplir à l'Est. Au cours de son histoire, la Pologne conduit des guerres contre les Tartares et les Turcs, contre les Moscovites, contre la Suède protestante. Selon cette vision, la Pologne est un pays singulier, très exceptionnel qui s'est vu confier des valeurs fondamentales à défendre, un pays qui protège l'Europe contre les hordes de sauvages qui menacent

14 Connu

aussi sous le titre de La prière.

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la civilisation chrétienne. Rappelons-nous que c'est dans ces termes que fut définie la mission implicite de la Pologne après 1918. Aux yeux de l'Occident, confronté à la victoire des Soviets et à la possible contamination communiste, la Pologne devait devenir un rempart anticommuniste, comme auparavant elle était un rempart chrétien. Aujourd'hui, dans le contexte de l'intégration européenne, les Polonais s'interrogent une fois de plus - notre rôle dans l'Union européenne élargie se résume-t-il à la protection de la frontière Est contre les mafias et les immigrés clandestins originaires de l'Est? La persistance actuelle du messianisme polonais, y compris dans le débat autour de la Constitution européenne, ne pourrait pas être comprise, sans évoquer l'importance du pape, Jean-Paul II et de l'amour que les Polonais lui portent. Quand en 1978, Karol Wojtyla, fils de la nation polonaise, est élevé au Siège apostolique, c'est toute la Pologne qui s'élève avec lui aux yeux du Monde. Elle est enfin placée là, où se trouve sa place véritable au centre du monde chrétien, à Rome. Sur le plan imaginaire, une fusion entre le singulier et le collectif s'opère, lui c'est nous, pensent les Polonais. L'élection de Wojtyla ne confirme-t-elle pas l'importance de la Pologne dans la sauvegarde des valeurs catholiques, non seulement en Europe mais dans le Monde? Depuis, pour les Polonais, le Pape polonais personnifie la Pologne, il agit au nom des valeurs qu'il partage avec son peuple, il est le représentant le plus éminent et le plus connu de la nation polonaise. Ainsi, à travers le pape, chaque Polonais croyant (dans une certaine mesure les non-croyants également) se sent projeté lui-même au cœur du Monde, fier de son appartenance nationale, de son histoire et de ce qu'il est. En fait, en aimant le pape, un Polonais s'aime un peu plus lui-même. Le deuxième mythe met en scène la Pologne « Christ des Nations ». Elle se voit subissant l'histoire faite par les grandes puissances. Elle est un pays sacrifié, aucun pays ne lui vient en aide quand elle perd l'indépendance au XVIIIe siècle, elle est sacrifiée par Napoléon en 1807, lorsqu'il signe les accords avec le Tsar Alexandre, elle est oubliée par le Congrès de Vienne en 1815. Elle est abandonnée à son sort en 1939, quand la France et l'Angleterre ne s'acquitteront que formellement,

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de leur engagement prévu par les Traités d'aide mutuelle en la laissant seule face à la puissante armée allemande. Et finalement, en 1945, la Pologneest vendueà Yalta. Avec l'accord des Alliés, elle est reléguée dans la zone d'influence soviétique, elle est engloutie dans le communisme. Le courage des soldats polonais dans l'Armée Britannique, leur participation à la bataille aérienne de Londres, les sacrifices de la jeunesse insurgée de Varsovie n'arriveront pas à infléchir la décision des Alliés. Dans ses poèmes, l(rzysztof l<.amil Baczynski (1921-1944), qui tombera lui-même lors de l'Insurrection de Varsovie en août 1944 O'Armée Rouge se trouve de l'autre côté de la Vistule sans venir en aide aux insurgés), évoque cet héritage terrifiant qui conduit des générations successives de Polonais au sacrifice, au nom de l'alnourfou pour lesgrandes causes.La même idée est exprimée dans son poème écrit en 1943, intitulé « Génération». L'imaginaire de la martyrologie polonaise est très fortement marqué par l'apologie de la lutte pour la liberté -la nôtre et la vôtre (héritage des guerres napoléoniennes exprimé notamment dans l'Hymne national Marche de Dabrowskt). Cet attachement à l'idée de combat pour toute la liberté partout où elle reste à gagner n'a rien a voir avec l'enthousiasme et le professionnalisme du guerrier allemand. Par contre, il suppose la foi dans le mythe d'un soulèvement populaire qui conduira à la victoire définitive, à la Pologne libre, ressuscitée par la force des armes, par le courage des soldats polonais et, à défaut, par leur capacité d'assumer une défaite et d'emporter la victoire morale au prix du sacrifice. Au cours du XIXe siècle, les Polonais participent aux combats pour la liberté des peuples dans la Grande Armée napoléonienne Oes Légions polonaises comptent en 1812 environ 100 000 hommes). Ils sont présents en 1830 à Paris, en Hongrie en 1848, en 1870 encore à Paris, en 1905 en Russie. En 1917, nombreux seront ceux qui participeront à la Révolution Russe. Plus tard, à l'époque de la domination soviétique, à de nombreuses reprises, les Polonais engageront des luttes pour la dignité et la liberté des hommes qui vivent sous le régime du socialisme réel.

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Évoquons ici, à titre d'exemple le souvenir de la bataille de Monte Cassino (décembre 1943 - mai 1944) qui ouvrait la route de Rome. Sa prise définitive fut réalisée par les soldats de la Brigade Polonaise des Chasseurs des Carpates, incorporée dans l'Armée Britannique. Après 1948, le chant qui commémore ce combat fut interdit en Pologne pendant des années, car trop lié à la mémoire des combattants polonais de l'Armée d'Anders qui a quitté l'Union Soviétique pour rejoindre les Alliés occidentaux en Iran. Ceci nous permet de comprendre que, pour les Polonais, la patrie et la liberté ne font qu'un. Même si le mythe de la lutte victorieuse reste très fort et très ancré dans l'histoire nationale et l'imaginaire collectif, il est complété par un idéal de la résistance pacifique qui doit conduire la communauté nationale à se maintenir dans un système de valeurs ancestrales et humanistes telles que: la tolérance, le pacifisme, le respect de l'homme, la sensibilité face à l'injustice et la misère, etc. Au cours du XXe siècle, en particulier après 1945, il s'agira du renouvellement perpétuel de l'expérience acquise par la société polonaise à l'époque du partage (1795-1918). L'harmonie, qui s'établit entre ces deux idéaux, entre deux mythes, a une forme de complémentarité qui unit sur le plan imaginaire le masculin et le féminin pour qu'ils puissent embrasser la totalité. Il est vrai, que pendant les longues années du socialisme réel, les Polonais auront besoin de ces deux idéaux pour pouvoir garder l'espoir face au système totalitaire qui, au fil des années, paraît de plus un plus invincible. À cette époque, l'idéal de résistance passive prendra la forme d'incitation à la désobéissance civile et d'appel à l'immigration de l'intérieur. Elle sera redoutable et très efficace. Au prix d'efforts des renoncements accomplis par tous au quotidien (la vie dans un régime de pénurie permanente), elle triomphera dans les années 1980, d'abord à travers la forme massive du mouvement de Solidarnosc et plus tard (1983-1989) dans la paralysie complète de toutes les sphères de l'économie et de l'administration et conduira le régime à accepter les négociations de la « Table Ronde» en 1989. De nombreux poètes, de toute génération, ont décrit les valeurs autour desquelles doit se maintenir cette résistance nationale et pacifique. À la fin du XIXe siècle, à Paris où il vivait en immigration comme Mickiewicz, Chopin et tant d'autres, Cyprian IZamil Norwid

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(1821-1883) évoquait avec nostalgie les valeurs simples à la base de la Polonité dont il était héritier et ce pqys où, on ramasseune miette depain pour respecter'ordredivin. Nous retrouverons l'expression de ces valeurs l simples dans la musique de Chopin. Le grand compositeur partage et exprime dans sa musique la même nostalgie de ce pays lointain et opprimé, le pays des gens qui ramassent une miette de pain. Tous ces idéaux, mythes et valeurs prennent source dans la valeur essentielle, la valeur suprême, qui est pour un Polonais l'amour inconditionnel de la patrie. Dans l'imaginaire collectif, la Patrie est une propriété symbolique de chacun. Dans la peinture polonaise, elle est souvent représentée comme une jeune femme malheureuse et abusée à qui l'on doit consacrer tous les efforts pour qu'elle retrouve sa dignité, sa beauté et la place qu'elle mérite parmi les nations civilisées. Face à cette Jeune Dame (observons, à titre d'exemple, que la Russie est représentée comme une mère qui exige une soumission), les Polonais doivent adopter une attitude chevaleresque de protection et de respect. Il s'agit de la même attitude qu'ils présentent envers toutes les femmes avec le baise-main, symbole de la galanterie polonaise. Il faut noter que la Pologne est un pays confié, depuis le XVIIe siècle au moins, à la protection de la Vierge Noire de Czestochowa. Dans ces poèmes, Mickiewicz évoque la Vierge qui protége Vilnius et dont la figure se trouve toujours sur le Grand portail à l'entrée de la ville. À notre époque, chaque année, des milliers de pèlerins cheminent à travers les campagnes polonaises et lituaniennes vers les lieux de cultes de Czestochowa et de Vilnius. Le nombre de pèlerins augmente d'année en année. Officiellement, selon la décision de Rome, la Vierge Marie est la Reine actuelle de la Pologne, sa protectrice et sa patronne. Le culte marial avec les rites qui l'accompagnent constitue un élément important de la religiosité polonaise. Il n'est donc pas étonnant que, dans l'imaginaire populaire, une synthèse s'opère entre la Patrie et la Vierge. Les deux sont sacrées, l'une incarne l'autre. La fusion qui s'établit entre elles finit par produire une confusion dans la représentation du sacré. Dans la poésie polonaise, les déclarations d'amour pour la terre natale ne manquent pas. Lisons celle de Wislawa Szymborska (née en 1922) dans L:t causette l'amourdela terrenatalequi est une raison fondamentale de vivre. sur

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