Post-communisme l'Europe au défi

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296287808
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POST -COMMUNISME L'EUROPE AU DÉFI

Du même auteur

Sur les traces des dirigeants, la vie du chef dans les grandes entreprises, CaImann-Lévy, 1988 (Co-auteur Anne Lauvergeon)
Dictionnaire des idées reçues sur l'agriculture, Syros, (Ouvrage collectif sous la direction de Bertrand Delpeuch) 1993

Jean-Luc

DELPEUCH

POST-COMMUNISME L'EUROPE AU DÉFI
Chronique pragoise de la réforme économique au cœur d'une Europe en crise

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMAIT AN, 1994 ISBN: 2-7384-2446-5

Pour Catherine et Antonin

Sommaire

Avant-propos

p.17

Première Parlie : Exposition Chapitre 1er: Surprises post-communistes

p. 23

Frémissement de Terre - Le temps bouleversé - Deux conceptions La reconversion de la Commission Centrale du Plan - Un conseiller français pour un ministre tchéco-slovaque Contrepoint, mode d'emploi.
Chapitre 2: D'une époque à l'autre, genèse d'une passion

p.29

Les temps anciens - Les temps nouveaux - Vie quotidienne au ministère - Portes fermées, fenêtres ouvertes - Panelâk - De l'intérieur - Rupture - Pan Prezident - La revanche de la lumière Prague, plus belle que jamais - En fanfare - Réalisation Décrochage - Quand le discours est impuissant - Train étroitement
surveillé

-

La tierce position.

Chapitre 3 : Une certaine représentation du monde

p. 45

Trompe-l'oeil - Rideau sur la démocratie - La force subtile du totalitarisme - Défiance contagieuse - Hostile fatalité - Communautés interdites - Violons clandestins - Laisser-aller, laisser-déciderImagination bridée Les caprices de l'approvisionnement Spéculation domestique - "Dehors" mieux que" chez nous" - Les
obscurités du change

- Nivellement

des

valeurs

- La

richesse

scandaleuse - Besoin de pureté - Faillite écologique - L'intimité des chalupy - Le mystère des ronds blancs - Chemins de traverse 9

Imaginations stimulées Culture européenne Prière de se déchausser avant d'entrer - Un autre rythme, un monde binaire Capacité d'émerveillement - La croisade de la bonne conscience - La faute à Moscou Grâce à Gorbatchev? Forum Civique L'échelle - La Révolutionconfisquée.
Chapitre 4 : La troisième voie en sens interdit

p.71

Humiliation - Règlesdujeu - Modernisme - Prix Nobel? RadicaIistes contre gradualistes - Le credo de la réforme - L'Etat impotent - La méthode des coupons - Ouverture au monde - Libre mécanismes du marché - Plonger - Serrer la ceinture: la stabilisation La suprématie de l'économie confirment.
Chapitre 5 : Le point de vue du piéton de Prague

entreprise

L'assistance du capital étranger

L'efficacité des
condition de Les experts

p.81

Renouveau médiatique - Marchands de rêve Brigades à l'Ouest Pensions - Il n'y a qu'à déballer - Démonstration par l'absurde Belles occasions - Dans le cabas de la ménagère - Nouvelles écoles Petites et moyennes entreprises Recherche sponsor, désespérément Consommateurs vigilants La revanche de
l'économie

-

-

Réminiscences

Dégel et mûrissement

-

du passé

-

Retour vers l'histoire

-

Le règne de la complexité. p.95 p.97

Note complémentaire au chapitre 5 : Un an après, Prague transfigurée Chapitre 6 : Dites au ministre

Chambres d'hôtes en Slovaquie - Sur un pied d'égalité - Myrtilles et
brochures.

10

Chapitre 7: Chronique d'une rupture

p. 101

Une nouvelle vie publique - La guerre du trait d'union Nationalisme: prémisses - Fausses promesses - Fausse indépendance Fausse fédération - Dérive - Reconstruire par la base - Douche froide - Tout est relatif Capillarité financière - Une Slovaquieplus Tchèques dans la CEE, les Slovaques dans la CEI ? - Séparation à
isolée

-

-

Spécificité économique

- Larguer les amarres

- Les

l'amiable? - Quelleindépendance? - La déchirure - Spectres Slovaco-Tchéquie - Construire la solidarité. Note complémentaire au chapitre 7 : Un an après, rupture consommée Deuxième Partie: Les noeuds de la réforme Chapitre 8 : Une expédition en haute mer

p.119

p.125

La crise, période d'incertitude et de fécondité - Perché en haut du mât - Evolution du paysage macro-économique pendant les années 1991 et 1992 - Inflation maîtrisée - Activité déprimée - Commerce

extérieur équilibré - Chômage - Grandeprivatisationdansles starting-blocks - Stabilisation - Le rôle des citoyens.

Note complémentaire au chapitre 8 : Un an après, carnet de bord de la réforme macro-économique en Europe centrale Chapitre 9 : Un si joli petit village

p.133 p.137

Derrière les pommiers, la frontière
Londres et mourir

-

- Hosties

et Cactus

-

Voir

Elargissement.

11

Chapitre 10: Quelle ouverture au monde?

p.143

Les barreaux de la prison - Convertibilité
change

-

- Le

"Gradualistes" contre "razantnC'

-

problème du taux de Faux repère - Les

"razantn("l'emportent - La guerrede l'acier - Déformationdes
prix - Bienvenue à nos concitoyens

-

Quelle intégration monétaire?

Note complémentaire au chapitre 10 : Un an après, une ouverture paradoxale Chapitre Il : Un Français à Prague

p. 151
p.153

- Devoir de respect - Au pupitre de l'Assemblée Vivante démocratie Cheval de Troie? Nationalismes occidentaux - Mes relations orageuses avec Lénine.
Washington
Chapitre 12 : Quelle désétatisation ?

Stanovisko - Compréhension - Dissidence - Les foudresde

p. 163

Feu de tout bois - "Lustration": purification ou épuration? - La dernière question L'Etat et la réforme Privatisation non démonopolisante - Les vieux monopoles ont la vie dure - Voulezvous vous enrichir avec moi? Histoire de fonds Noirs
lendemains?

- La

gestion du secteur public

- Article

sulfureux

- La

guerre de l' acier (suite) - Armistice - Fragilité du secteur bancaire Le renouveau des valeurs publiques.
Note complémentaire au chapitre 12 : Un an après, l'Etat rattrapé par ses responsabilités Chapitres 13 : L'affaire Skoda

-

p.179 p. 183

A vendre - Un Suédois dans la bataille
Matricule X 06

- Bataille

médiatique

-

dossiers ouverts Rencontre à Bercy Pour la

-A

-

clarté du débat - Sur les ondes - Embûches - Dernière ligne droite y a-t-il une morale à l'histoire?
12

Note complémentaire au chapitre 13 : Un an après, la fin des grandes ambitions Chapitre 14 : Micro-économie rebelle Existe-t-il des entreprises à l'Est?

p. 193 p.195

production existe-t-elle? - Y a-t-il un manager dans l'entreprise? La valeur d'une offre existe-t-elle? - L'entreprise mal aimée L'entreprise réhabilitée.
Chapitre 15 : Laszlo Slovaque de langue hongroise Synagogue. ou Hongrois

-

La valeur d'une unité de

p. 201
de Slovaquie?-

Chapitre 16 : Quel financement pour la réforme?

p.203

Parlons chiffres - Les deux cercles tangents - Stratégie, stratégies "Vous êtes naïfs" - Investisseurs transis - Citadelle - Conseiller conjugal - Besoin de fonds.
Note complémentaire au chapitre 16 : Un an après, toujours pas de capitaux pour la réforme Chapitre 17 : Et la vie est passée

p.213 p.215

Revitalisation - La renaissance du beau - Restitution.
Chapitre 18 : La guerre du boeuf

p. 219

Entretien orageux - Les distributeurs au secours des agriculteurs Echos - L'agriculture en mutation - Excédents et pénuries - Les ciseaux s'ouvrent - Elasticité - Les "irrationalités" des acteurs
économiques

-

De la défiance à la confiance.

13

Chapitre 19 : Histoires de cantine

p. 227

Démêlés
château

-

- On peut

toujours s'arranger - Une ère nouvelle

Les fruits du voyage

-

- Au

Villages Vacances Formation.

Chapitre 20 : Paroles de flic

p.233

Sans uniforme - Non coupable - Si j'étais Tchèque, je voterais pour Klaus.
Chapitre 21 : Fragile consensus

p. 237

Modération - Protection sociale - Inégalités croissantes - Une société à deux vitesses - La force du consensus - Syndicats - Sécurité sociale en mutation Fissures - Les déçus de la réforme - Diversification Populisme? - A l'Ouest aussi - Solidarité internationale.

-

Note complémentaire au chapitre 21 : Un an après, consensus maintenu Chapitre 22 : Quelle assistance aux réformes économiques?

p.247
p.249

Programmes - La situation est grave, mais pas désespérée - Le choc en retour Déficit de connaissancemutuelle Nécessité d'interfaces - Quelle expertise? - Des experts aux assistants Reconstruire la connivence.
Note complémentaire au chapitre 22 : Un an après, l'assistance en panne Chapitre 23 : Déterminisme et turbulence

p.255 p.259

Trompe-l'oeil - La force des idéologies - Prégnance du passé Turbulence du présent - Dictature de la macro-économie - Vision de synthèse - L'institutionnel et l'économique - La Terre est ronde -

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Dix débats Caps Une question à l'échelle de l'Europe.

Besoin de coordination

Note complémentaire au chapitre 23 : Un an apr~s, la transformation économique dans deux pays disparus Troisième partie: L'Europe côté coeur Chapitre 24 : Les Tch~ques, les Slovaques et le Monde

p.269

p.279

d'eau et forteresse assiégée - Bouc émissaire - Le salut dans la diversité Les Etats-Unis, sympathiques gardiens de la paix L'anglais obligatoire France: un déficit d'image Premier investisseur Stratégie d'encerclement D'autres partenaires prometteurs - Redéploiement - Modérateurs - La "Troïka des quatre La dérive Répub1iques" - L empire éclaté - Divorce, et après? La construction.
I

Carrefour - Retour vers l'Europe - Une échelle sans barreaux Figures libres - Drôle de guerre économique - Corridor - Château

-

-

Chapitre 25 : L'Europe

retrouvée

p.299

Prague qui sourit - La transmutation manquée
Economie: fin de règne

-

-

Banc d'essai

Le second souffle des Etats

citoyens pour l'Europe de demain? et espaces pub1ics. Annexes

- Relève - Communautés privées
p.307

-

-

Quels

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Avant-propos

Fin 1989 : L'empire communiste s'effondre. Le rideau de fer est déchiré. Les pays d'Europe centrale et orientale, mus par un désir ardent de "retour vers l'Europe", aspirent à une intégration dans la Communauté Européenne. 22 juin 1993, près de quatre ans plus tard: "Le Conseil Européen (de Copenhague) est convenu aujourd'hui que les pays associés de l'Europe centrale et orientale qui le désirent pourront devenir membres de l'Union Européenne. L'adhésion aura lieu dès que le pays membre associé sera en mesure de remplir les obligations qui en découlent, en remplissant les conditions économiques et politiques requises" . En un paragraphe la doctrine retenue par les Etats membres est énoncée clairement et solennellement: l'adhésion est possible, elle n'est envisageable qu'à l'issue d'une période de mise à niveau, de rattrapage. Cette approche s'appuie sur l'idée de bon sens selon laquelle il ne serait pas réaliste de vouloir réunir trop rapidement des pays si différents que ceux de l'ouest et de l'est de l'Europe, après quarante années d'évolutions divergentes. A mon avis la doctrine du "rattrapage" énoncée en ces termes et pratiquée implicitement de part et d'autre depuis quatre ans repose sur une appréciation erronée des réalités économiques politiques et humaines auxquelles est confrontée l'Europe post-communiste. Cette approche n'est pas convergente, elle porte en germe un risque majeur de déstabilisation à l'échelle du continent pour trois raisons essentielles: Il Un effort de rattrapage ou de mise à niveau n'est mobilisateur et structurant que s'il est défini en termes d'objectifs concrets, échéancés, qui doivent être assortis d'outils adaptés permettant réellement d'atteindre les objectifs fixés. Malgré les dispositions complémentaires contenues dans les conclusions du sommet de

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Copenhague, les objectifs et les outils font toujours cruellement défaut. Les programmes d'assistance disponibles sont conceptuellement inadaptés et quantitativement insuffisants. III De façon plus fondamentale encore, la doctrine du rattrapage suppose implicitement que la moitié" avancée" de l'Europe ait des caractéristiques propres suffisamment stables et distinctes pour pouvoir servir de référence à l'autre moitié. Or l'Ouest aussi est en crise: par un effet en retour, les fragilités de son évolution économique sont exacerbées par le choc post-communiste. L'Union Européenne paraît ébranlée avant même d'avoir vu le jour. Dès lors, la notion de rattrapage qui sous-tend la déclaration de Copenhague apparaît vidée d'une grande partie de son sens. IIII Les réalités des processus de transformation post-communiste en Europe centrale sont beaucoup plus complexes et plus riches que des mises en conformité par rapport à un acquis issu d'une histoire différente. Le processus de réunification de l'Allemagne en est un exemple éloquent: il est probable que le rapprochement nécessaire entre les deux moitiés de l'Europe ne se fera pas à sens unique. Il faut donc, à mon avis, substituer à l'idée du "rattrapage" celle de "transformation", qui doit mobiliser tous les pays du continent européen, chacun en ce qui le concerne, dans une dynamique globale de construction, négociée entre tous les partenaires sur un pied d'égalité, dans la perspective d'une Union Européenne à redéfinir ensemble. Le post-communisme met à l'épreuve une Europe métastable : les points d'ancrage, qu'on croyait solides, deviennent précaires dès lors que le mur de Berlin contre lequel la Communauté avait appuyé sa charpente s'est effondré. Quatre ans après les révolutions d'Europe centrale, il est grand temps de s'en apercevoir. Cette conviction, ce cri d'alarme sont argumentés, expliqués, illustrés et justifiés par le texte qui suit. Je l'avais rédigé fin 1992, au terme d'une expérience de deux ans aux côtés du ministre fédéral de l'Economie tchéco-slovaque. Un an plus tard, malgré le caractère très évolutif de la situation en Europe de l'Est et de l'Ouest, ces pages ne me paraissent pas avoir pris beaucoup de rides. Je les ai complétées par quelques notes en caractères italiques intitulées

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Un an après, qui font le point sur l'évolution de la situation en 1993. A la lumière d'une nouvelle expérience au sein de la Commission des Communautés Européennes, il me semble que les observations de terrain que ce texte contient peuvent être utiles à une analyse approfondie de ia situation inédite à laquelle l'Europe est confrontée. Au-delà des difficultés et des sacrifices nécessaires, à l'ouest comme à l'est du vieux continent, c'est un véritable défi qui est posé à tous les citoyens d'Europe. Un demi-siècle après Munich, sauronsnous le relever?

Bruxelles, le 4 Juillet 1993.

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Première Partie

Exposition

Chapitre I Surprises post-communistes

Frémissement

de Terre

Le Vieux Continent est en proie à une étonnante activité tectonique. Les atlas, les dictionnaires et les annuaires n'arrivent plus à se tenir à la page. Jusqu'aux boussoles qui semblent désaimantées. L'est et l'ouest ont perdu leurs vertus cardinales pour devenir ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être, relatifs. On redécouvre que Prague est occidentale par rapport à Vienne, et qu'elle est beaucoup plus proche de Paris que ne le sont Rome ou Madrid. Au fond du cratère de l'ancienne Europe de l'Est volatilisée, l'Europe centrale a resurgi. Avec elle, dit Vaclav Havel, "jaillit la lave des surprises post-communistes, mêlée d'une histoire réanimée, qui paraissait être oubliée depuis longtemps, (...) sous l'écorce totalitaire (...)"(1). Au bord du cratère, les Allemagnes fusionnent dans un métamorphisme douloureux, tandis que, violemment, la Yougoslavie implose, et que doucement la TchécoSlovaquie(2) se délite. L'Union Européenne tente d'émerger à Maastricht; à Moscou l'Union Soviétique est engloutie. Dans cette recomposition de la géographie européenne, la Baltique redevient un lac, et la France, un Finistère.

1. Extrait du discours du président Havel au Congrès Economique Mondial de Davos (Suisse), Hospodarské Noviny du 5 février 1992. 2. Nous avons choisi dans cet ouvrage d'utiliser l'appellation "Tchécoslovaquie" et l'adjectif "tchécoslovaque" quand il est fait référence à la période antérieure à la Révolution de Velours et la dénomination "Tchéco-Slovaquie" et l'adjectif "tchéco-slovaque" pour la période postérieure à la Révolution de Velours jusqu'à la séparation, cette deuxième dénomination rendant mieux compte du caractère dual de la Fédération pendant cette période (cf. chapitre 7).

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Le temps bouleversé

L'explosion a pris de court l'Ouest autant que l'Est. Ses contrecoups surprennent plus encore. Après une période d'état de choc, la vie pourtant reprend ses droits, au milieu d'un monde métastable. Dans l'Europe en recomposition, la mode est à Berlin, Budapest, Prague ou Varsovie. De cette plongée vers les cités jadis interdites, touristes, hommes d'affaires, artistes et politiciens sont saisis d'une émotion nostalgique, mêlée de passion, de compassion ou de vertige. A peine les anciennes "démocraties populaires" commencent-elles à mériter le substantif de "démocratie" et le qualificatif de "populaire" - si l'on en croit l'accueil réservé à leurs dirigeants - que cristallisent les germes du populisme ou du national isme. Proximité des cultures~ éloignement des niveaux de vie. Mentalités décalées par quarante années d'isolement. Méconnaissance. Les retraités occidentaux viennent prendre un coup de jeune en Europe centrale. Les étudiants, un coup de vieux. Ils y découvrent le monde de leurs parents. Comme si le déroulement du temps avait lui aussi été affecté par ce coup de tonnerre de l'histoire. Deux conceptions La chute du communisme doit-elle être comprise comme "un signal annonçant la fin du culte de la connaissance objective et globalisante du monde par Ia raison" , ainsi que l'affirmait le président Havel à Davos? Dans cette conception de la chute du communisme, les conséquences concernent autant l'Ouest que l'Est. Elles incitent à meUre à jour "les traits d'une conception postmoderne de la vie politique". Pour beaucoup en revanche, à l'Ouest comme à l'Est, le problème est posé en termes de "rattrapage". Cinq ans? Dix ans? Une génération? Les estimations divergent sur le délai qui sera nécessaire aux anciens pays communistes pour recoller au peloton des pays avancés. Le "rattrapage économique" est devenu une des

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conditions jugées nécessaires à l'intégration européenne des pays d'Europe centrale et orientale. Dans cette seconde conception, la chute du communisme n'est que le dédie d'une conversion soudaine de l'Est à la démocratie et au credo de l'économie de marché. S'ouvre alors, devant les pays de l'ancien bloc soviétique, la perspective d'une longue et difficile reconversion de leur économie et de leurs institutions.
La reconversion de la Commission Centrale du Plan L'une des reconversions les plus spectaculaires et les plus symboliques est celle de l'ancienne Commission Centrale du Plan tchécoslovaque. Meilleur élève de la classe socialiste, le Parti Communiste Tchécoslovaque avait poussé plus loin que ses homologues du Conseil d'Assistance Economique Mutuel la nationalisation de l'économie et la centralisation du Plan. Sur les quais de la Vltava, l'immense bâtiment beige flanqué de deux tours crénelées et orné d'épaisses statues de forgerons et de paysannes, est décrit comme stalinien par les journalistes occidentaux. Il serait plus exact de le qualifier de kafkaïen, puisqu'il fut construit, sous la première République tchécoslovaque, pour abriter les bureaux d'une compagnie d'assurance, semblable à celle dans laquelle travailla Kafka. Cette ruche bourdonnante de fonctionnaires tout-puissants, bastille de l'ancien régime, cerveau du centralisme planificateur, accouchant des milliers de tonnes à produire et des millions de couronnes à investir dans chacune des innombrables branches de l'industrie nationale, a muté. En quelques mois, la Commission Centrale du Plan s'est transformée en un ministère fédéral de l'Economie. L'artisan de cette métamorphose est un jeune ministre de 38 ans, Vladimfr Dlouhy, nommé au gouvernement fédéral fin 1989, au lendemain de la Révolution de Velours.

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Un conseiller français pour un ministre tchéco-slovaque Seul conseiller étranger au cabinet du ministre Dlouhy, j'ai pu vivre au quotidien de septembre 1990 à juillet 1992 la transformation du pays et ses efforts de reconversion pour passer de la planification centrale au modèle du marché. Huit ans après un séjour de seize mois à Prague sous le régime totalitaire et au terme de près de deux ans de nouvelles aventures au pays des Tchèques et des Slovaques, qui était devenu un peu le mien, j'éprouve le besoin de faire sentir - plus que de faire comprendre - le cours de cette transformation historique, avec ce qu'elle comporte de dramatique et de fertile.
Contrepoint, mode d'emploi

Ce livre n'est ni un ouvrage d'historien, d'économiste ou de sociologue, ni un reportage journalistique. Mon ambition est ici de dépasser une analyse d'expert par nature réductrice pour enrichir les représentations que peuvent avoir de ces pays et de l'Europe centrale ceux qui veulent y construire. Persuadé que l'évolution de la société des hommes ne peut s'expliquer de façon convaincante par aucune théorie, ni économique, ni politique, ni sociologique, ni historique, ni philosophique - le passé récent de cette région a suffisamment prouvé l'inanité des velléités déterministes en la matière -, je propose une lecture dans plusieurs directions et selon plusieurs registres, où chaque information ne prend sens qu'en rapport avec un faisceau d'autres observations, comme dans un contrepoint chaque ligne mélodique apparemment autonome ne prend toute sa signification que par combinaison avec les autres voix. Cet ouvrage est le prolongement naturel du travail que j'ai fait à Prague: un point de vue critique, plus détaillé que ceux que je remettais ordinairement au ministre de l'Economie, destiné cette fois simultanément à la "partie tchéco-slovaque" et à la "partie occidentale", visant à faciliter la lisibilité de la situation dans les deux sens.

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Est-il possible de rendre compte et d'analyser des phénomènes transitoires aussi singuliers, aussi désordonnés et aléatoires dans leur survenance? J'ose croire que oui, conscient du caractère périssable de certaines données figurant dans cet ouvrage et du caractère personnel et limité des observations qui y sont mentionnées. Pour ces raisons, je ne surchargerai pas le lecteur d'indicateurs chiffrés. J'insisterai plus sur la compréhension en profondeur des logiques qui sont à l'oeuvre. Dans une première partie - Exposition -, je décrirai les traits permettant de comprendre la spécificité de la situation tchécoslovaque au moment du lancement de la transformation. Dans une deuxième partie - Les noeuds de la réforme - je procéderai à une analyse critique du développement de cette transformation, notamment dans sa dimension économique. Les développements techniques les plus ardus figurent en annexe, à la disposition des spécialistes. La troisième partie - L'Europe côté coeur - s'attachera à situer le processus de transformation dans un contexte continental, et à mettre en évidence les conséquences prévisibles pour le développement des sociétés européennes. Au fil du texte, des tableaux in situ ou des événements vécus seront intercalés avec les développements plus théoriques. Point de vue personnel sur l'Europe telle qu'elle apparatt depuis ce qui était son Est et qui, dans la transformation, est redevenu son coeur battant, ce texte espère pouvoir contribuer à enrichir le débat sur la nature des relations entre les deux moitiés de l'Europe. Retour, rattrapage, balkanisation, guerre économique ou nouvelle création? Quelle forme prendra l'Europe retrouvée?

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Chapitre 2 D'uné époque à l'autre: genèse d'une passion

Les temps anciens Septembre 1982: mon prédécesseur, stagiaire comme moi, m'accueille à l'ambassade de France à Prague avec l'énoncé des précautions élémentaires à prendre: "Attention à ton téléphone: il est écouté. Attention à ton courrier: il est lu. Attention aux employés tchèques ou slovaques de l'ambassade: ils ont des comptes à rendre aux autorités de leur pays. Attention aux fréquentations locales: ceux que tu crois être tes amis sont des indicateurs potentiels ou des victimes en puissance des services de renseignement. Attention au personnel français de l'ambassade: parmi les agents certains ont pour mission de te surveiller. Attention à ton appartement: il est probablement équipé de micros. Cela peut être dangereux pour toi, mais plus encore pour les amis que tu y aurais imprudemment invités." Roman d'espionnage, fantaisie de mon prédécesseur désireux de m'impressionner ou réalité vécue? Je n'ai jamais pu faire la part du fantasme et de la situation objective. Rapidement, j'ai néanmoins compris que tout le pays appliquait des règles de "savoir-vivre" analogues à celles qu'on m'avait inculquées. Personne ne pouvait assurément distinguer l'intimidation de l'objectivité, chacun était contraint de se comporter comme si ce thriller était objectif, au cas où il le fût. A l'intérieur de l'ambassade comme à l'extérieur. Le voisin pouvait être un membre de la police politique. Le collègue de bureau pouvait n'être pas digne de confiance, donc il ne l'était pas. Le doute étant systématiquement permis, il était systématiquement pratiqué. La confiance était un risque inacceptable. 29

les premiers jours d'excitation liée à la découverte de cette rocambolesque, j'ai rapidement été saisi par le syndrome profond traumatisme lié au climat de défiance systématisée, plongea dans une grande solitude et dans un isolement total. Face à toute avance des collègues ou des connaissances faites - malgré les interdits - à l'extérieur du bureau, j'appris à dire non. Je ne pouvais partager mes impressions et mes découvertes avec personne. Cependant, pour rompre ce profond isolement, j'acceptais petit à petit quelques accommodements avec les règles de base, prenant certains risques et acceptant, à mon corps défendant, d'en faire prendre à mes amis. Toujours avec cette mauvaise conscience, ce scrupule qui à la longue ronge la spontanéité et mine la joie de vivre. Parfois, un événement en apparence anodin redonnait vigueur à la mise en garde initiale et accroissait mon sentiment de culpabilité.
Les temps nouveaux

Passés situation ambiant, qui me presque

Septembre 1990: M. Stepanek, le directeur de cabinet de Vladimfr Dlouhy, m'accueille au ministère fédéral de l'Economie et m'indique les règles du jeu. "Vous participerez aux réunions opérationnelles hebdomadaires du cabinet. Comme aux autres conseillers, l'ensemble des documents vous sera accessible. Vous aurez la possibilité, sinon la mission, de dire ce que vous pensez, de donner votre avis sur les projets de décision, de loi et de politique conçus par les services du ministère. Pas de consigne particulière par rapport aux journalistes. Pas d'objection à ce que vous répondiez le cas échéant à leurs questions: nous sommes en démocratie" . M. Stepanek me remet une carte de fonctionnaire fédéral - la legitimace qui donne accès au bâtiment -, " la première jamais remise à un fonctionnaire étranger autre que soviétique", dit-il avec un clin d'oeil. La legitimace est insérée dans un porte-cartes en plastique rouge. Le logo du ministère est encore orné d'une étoile de la même couleur. A l'entrée du bâtiment, deux plaques flambant

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neuves, lettres d'or sur fond rouge, indiquent "Ministère fédéral de l'Economie" et "Ministère fédéral de la Planification Stratégique". Vie quotidienne au ministère

Même si les couloirs du ministère larges comme des rues gardent un caractère résolument kafkaïen, même si l'ascenseur continu dénommé paternoster (une noria de petites cabines en bois qui défilent sans arrêt et dans lesquelles on saute en marche) est sans doute aussi ancien que le bâtiment lui-même, les bureaux sont occupés par des fonctionnaires accueillants, cultivés et méthodiques. A côté de la grande salle de réunion aux fenêtres ornées de vitraux de couleur et aux lourds pupitres de bois, saint des saints de la machine administrative du régime défunt, où avaient lieu les réunions plénières d'élaboration du Plan quinquennal, Vladimir Dlouhy occupe un vaste bureau, décoré avec goût, et orné de jolis bouquets de fleurs fraîches. Sur le mur, derrière son bureau, une tapisserie artistique rappelle les clochers de Prague. Elle recouvre un vestige de l'iconographie socialiste incorporé à la cloison de bois. Sur les rayons de sa bibliothèque, des ouvrages d'économie, souvent en anglais, langue qu'il maîtrise avec aisance.
Mon bureau est tout proche de celui du ministre. Je 1 occupe pendant les premiers jours en commun avec un conseiller tchèque qui va prochainement changer d'affectation. Mon collègue m'initie aux méthodes et habitudes de travail de la maison. Comme les trois autres conseillers du ministre tous tchèques -, je
r

-

reçois régulièrement l'ensemble des documents préparés par les services, dans les différents domaines de compétence du ministère (macr.o-économie, industrie, énergie, agriculture, politique structurelle, relations économiques internationales). Chaque conseiller doit rédiger des points de vue personnels sur chaque document. Ces points de vue sont remis au ministre et constituent la base des discussions lors des réunions de cabinet, en général une fois par semaine, le vendredi matin, réunissant vice-ministres, conseillers et directeurs.

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Lors de ces réunions, M. Dlouhy rend compte des discussions du conseil des ministres de la veille. Les directeurs des départements ayant préparé un projet de texte en font une présentation orale. Le ministre ouvre la discussion. Les conseillers soulignent les imperfections du texte présenté et proposent de nouvelles rédactions, au cours d'exposés souvent brillants. En fonction du résultat de la discussion, le département doit modifier sa copie. Elle sera discutée autant de fois que son optimisation le nécessitera. L'ordre du jour des réunions de cabinet est régi par un échéancier des textes que le ministère doit présenter au gouvernement. L'organisation du travail ne semble pas laisser beaucoup de place à la précipitation et à l'improvisation. Au sein du cabinet, le courrier circule, les conseillers se réunissent entre eux de façon informelle pour échanger leurs points de vue ou mettre au point une "attaque" sur tel texte jugé inacceptable. L'ensemble de cette activité sert la mise au point et la réalisation de la réforme économique, passage du communisme au capitalisme, que le ministère fédéral de l'Economie conçoit en collaboration avec le ministère fédéral des Finances et les gouvernements des Républiques. Les textes de lois ainsi préparés sont ensuite soumis au gouvernement fédéral et éventuellemeht au Parlement. Portes fermées, fenêtres ouvertes Pendant la journée, les portes donnant sur les couloirs restent closes. Lorsque les fonctionnaires vont en réunion à l'extérieur de leur bureau, ils ferment à clé. Mon prédécesseur m'explique que cette pratique est une réaction aux habitudes instaurées au cours des années cinquante et soixante, où il était de bon ton de travailler portes ouvertes pour montrer ostensiblement l'activité qu'on déployait, jusque, si possible, tard le soir, toutes lumières allumées. Depuis, les méthodes ont changé. Il n'est plus courant de travailler au-delà de dix-sept heures, sachant que la journée de travail commence à 7 h 45, et que la pause de midi n'excède pas un quart d'heure.

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