Pour comprendre le Brésil de Lula

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En 2002, Luis Inacio Lula da Silva, ouvrier "de gauche", était élu Président du Brésil. "Lula" pouvait être, en Europe, érigé en symbole : symbole d'un homme de gauche accédant au pouvoir au Brésil ; symbole de l'ascension politique pour un homme du Nordeste, ouvrier et opposant déclaré aux gouvernements militaires. Quel premier bilan peut-on tirer de son gouvernement ? Quels ont été ses choix politiques, économiques, sociaux, culturels ? Cet ouvrage souhaite participer à une information sérieuse, pluridisciplinaire, ni stéréotypée ni doctrinaire, sur l'Amérique latine.
Publié le : jeudi 1 juillet 2004
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EAN13 : 9782296366183
Nombre de pages : 337
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Pour comprendre le Brésil de Lula

iÇ) 'Harmattan, 2004 L ISBN: 2-7475-6749-4 EAN: 9782747567497

Pour comprendre le Brésil de Lula

Denis Rolland et Joëlle Chassin (coord.) avec
Paulo Roberto de Almeida Del phine Dabrowski -Sangodeyi Sylvie Debs Laurent Delcourt Martine Droulers Bernardo Mançano Fernandes Sonia Fleury Marta de Azevedo Irving Jean-Jacques Kourliandsky Gérard L'Herm Gilles Maréchal Jean- Yves Martin Neli Aparecida de Mello Stéphane Monclaire Demian Panigo Richard Pasquis François Palet Carlos Quenan Marcos Savini Hervé Théry Arnaud Zacharie

Horizons Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Horizons Amériques latines publie des synthèses thématiques sur l'espace s'étendant du Mexique à la Terre de feu. Les meilleurs spécialistes mettent à la disposition d'un large public des cOilllaissances jusqu'alors souvent réduites, sur ce sous-continent, à quelques stéréotypes.

Déjà parus
DURAND Alain, éditeur et PINET Nicolas, Amériques latines. Chroniques 2004,2004. KONDER COMPARA TO Bruno, L'action politique des SansTerre au Brésil, 2004. TEITELBOIM V olodia, Gabriela Mistral, 2003. SALLERON D., Tingo Maria au Pérou. Comment j'ai failli devenir péruvien I, 2003. ROLLAND D. et CHASSIN 1. (dir.), Pour comprendre la crise argentine,2003. COMBLIN J., Où en est la théologie de la libération, 2003. LANCHA c., Histoire de l'Amérique hispanique de Bolivar à nos jours, 2003. De AlMEIDA P. R. et de QUIEROS MATTOSO K., Une histoire du Brésil, 2002. LANGUE F., Hugo Chavez et Ie Venezuela, 2002. PRADENAS L., Le théâtre au Chili: traces et trajectoires (XVIe - XXe siècle), 2002. PROCOPIO A., L'Amazonie et la mondialisation. Essai d'écologie politique, 2000. LE GOFF M., Jorge Luis Borges: l'univers, la lettre et le secret, 1999. RIVELOIS J., Drogue et pouvoir. Du Mexique des princes aux paradis des drogues, 1999. ESCALONA S., La Salsa, un phénomène socioculturel, 1998. CAPDEVILA L., La dictature de Trujillo, 1998. BOHORQUEZ-MORAN C. L., Francisco de Miranda.

Précurseur des Indépendances de l'Amérique latine, 1998.

SOMMAIRE

Introduction
1ère partie Les enjeux politiques et économiques
1. Le Brésil de Lula 1945-2004 " "

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2. Entre réformes et méta-réformes:
4. Des choix cornéliens ".. "

des débuts difficiles
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3. La situation macroéconomique du Brésil 2003-2004 : un bilan préliminaire .."
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5. Les politiques agricoles:
6. Une transition difficile

le changement ou la schizophrénie

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lIe partie Les défis sociaux et culturels 7. Les mouvements sociaux: nouvelles occasions d'expression mais report des satisfàctions. 135

8. La réformeagraire: l'espoir

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143

9. Le Mouvement des Sans-terre et le gouvernement, l'espérance ou l'impasse? 151 10. « La ville pour tous» :(re)construire la ville pour changer la société brésilienne ?..161 11. L'Amazonie « durable» de Marina Silva 169 12. La conservation environnementale et la qualité de vie: nouveaux défis sur une scène
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en mutation 13. Au cœur de la politique culturelle, le cinéma III e partie L'insertion internationale

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14. Une dynan1ique extérieure 207 15. La politique internationale du Parti des Travailleurs, de la fondation du parti à la diplomatie du gouvernement Lula 221 16. Une politique extérieure ambitieuse, à la recherche d'une place parmi les grandes puissances ... ... ... 239
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Chronologie Table détaillée

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INTRODUCTION

Denis Rolland
lEP, Université Robert Schuman Institut universitaire de France CHEVS-Sciences-Po Paris

Lucien Febvre publia en 1954 un petit texte qui apparaît, à bien des égards, comme un manifeste de l'histoire immédiate: «Tout est affreusement compliqué; mais, croit-on, pour rendre compte de cette complication, de ce foisonnement vital, croit-on que la bonne méthode soit d'attendre? Evidemment, le temps simplifie, La mort aussi. Le squelette aux os verdis que l'on exhume d'une bière pourrie est plus 'simple' que le vivant [...J. Mais c'est le vivant qui nous intéresse. C'est la vie dans sa complexité »1. Trois années plus tard, René Rémond écrivit, dans un petit article qui chahuta le milieu historique, que le « recul» n'apportait pas nécessairement la sérénité du regard ou de meilleurs éléments de compréhension des événements2. Publiés il y a un demi-siècle, ces textes pourraient constituer la déclaration d'intention des coordinateurs de ce livre: si Pour comprendre le Brésil de Lula est publié moins de deux ans après l'élection du nouveau Président, c'est aussi qu'il faut parfois tenter de fournir un matériau d'intelligibilité lorsque le public porte encore intérêt à un événement donné. Coordonné par deux historiens, ce livre est-il alors un ouvrage d'histoire immédiate? Sans doute, mais dans son acception la plus large. Car il n'est, en tout cas, pas un livre d'historiens seuls: avec bonheur, beaucoup de spécialistes de disciplines différentes s'y rejoignent, de la géographie à l'agronomie en passant par la science politique, la littérature, les relations internationales, l'économie - ou l' histoire. Seule la chronologie très détaillée donnée en fin d'ouvrage témoigne clairement du souci méthodologique primordial de I'historien: donner faits et idées à percevoir et penser dans la durée. En 2002, l'alternance politique fut au Brésil la première comme résultat d'un processus électoral. A l'extérieur du pays comme à l'intérieur, elle a suscité enthousiasmes et inquiétudes.

1. Lucien Febvre, préface à Henri Michel et Mirkine-Guetzevitch, Les idées politiques et sociales de la Résistance, Paris, PUF, 1954, p.7. 2. René Rémond, « Plaidoyer pour une Histoire délaissée, la fin de la Ille République », Revue française de sciences politiques, 1957, pp. 253-270.

Le 27 octobre 2002, Luis lnacio Lula da Silva, ouvrier « de gauche» a été élu à la Présidence de la République du Brésil: Se Etat du monde par la superficie et 6e par la population, le Brésil compte aussi parmi les grands exportateurs mondiaux de produits agricoles et de minerais et parmi les dix premières puissances industrielles mondiales. Alors, la fragile et très occasionnelle caisse de résonance européenne pour les événements d'Amérique latine a d'autant mieux vibré de sonorités tropicales que l'Europe surfait, quant à elle, plutôt sur une vague très majoritairement conservatrice. En 2002 et 2003, «Lula» pouvait être érigé en symbole: symbole d'un homme de gauche mettant en œuvre l'alternance politique au Brésil; symbole de l'ascension politique possible pour un homme originaire du Nordeste, pour un ouvrier et pour un opposant déclaré aux gouvernements militaires; symbole d'une famille pauvre dans un pays, certes volontiers considéré comme «jeune », mais où l'on dit volontiers que des élites «traditionnelles» se succèdent au pouvoir depuis longtemps... Alors, non sans grand simplisme et projection de repères européens pas toujours adéquats, une partie de la presse européenne évoqua, entre l'élection (à l'automne 2002) et la prise de pouvoir (en janvier 2003), une « vague de gauche» en Amérique latine (avec, a-t-on pu lire, parfois avec étonnement, Kirchner en Argentine, Lagos au Chili, Chavez au Venezuela.. .). Et Lula a souvent été décrit avec passion comme le nouveau Che, celui qui saurait défier, dans le « tiers-monde », les Etats-Unis tout puissants de George W. Bush et du projet de Zone de libre échange des Amériques (ZLEA/ALCA), et mettre en cause la mondialisation en cours et ses chevaux de Troie, les institutions financières internationales et leurs politiques d'austérité parfois considérées un peu hâtivement comme seules responsables de tous les maux, à commencer par ceux de la voisine argentine... Dans le cadre d'une pauvreté générale de l'information facilement accessible en Europe sur l'Amérique latine, les origines sociales du nouveau Président et le programme du Parti des Travailleurs pouvaient effectivement, de ce côté-ci de l'Atlantique, troubler l'opinion libérale ou conservatrice et, à l'inverse, susciter l'enthousiasme de celle de gauchel. Certes, l'enthousiasme officiel a été clairement modéré: on se souvient que la France ne délégua que son Secrétaire d'Etat au Tourisme et les Etats-Unis leur secrétaire au Commerce extérieur2... Mais la presse européenne accompagna de près ce changement politique. L'idée du Brésil que se font la plupart des Européens -festive et ensoleillées'est-elle pour autant complétée, précisée? Ce n'est pas certain. Car ce contexte politique a aussi permis la réitération, en Europe, de nombreuses idées très simplistes sur ce pays, volontiers perçu à travers quelques clichés: sur le fond d'une peau de couleur, le Carnaval, la samba, les plages, le football, les favelas ou le couple drogue-violence aussi; à la limite, les indiens également, mais en fait dans un autre Brésil, dans cet « enfer vert », ce « poumon de la planète»
1. Même s'il faut se souvenir qu'un temps, le Président Cardoso, dont le parti est membre de l'Internationale socialiste, était reçu avec moins d'embarras à Paris que Lula, chef de file du Parti des Travailleurs 2. Le premier texte de cet ouvrage mentionne toutefois des circonstances atténuantes. 8

auxquels s'intéressent d'ailleurs bien plus l'opinion européenne que brésilienne; à ces stéréotypes, i! faut ajouter, novation récente et plutôt savante ou mi!itante, donc à écho limité, le Forum social de Porto Alegre, devenu institution de repère des mouvements a!termondialistes de la planètel... Le spécialiste du Brésil a donc, au moment de l'élection puis de l'investiture de Lula, maintes fois donné des signes d'agacement à entendre, voir ou lire cette « information », quand le flot des répétitions de lieux communs, instrumentalisés positivement ou négativement, l'emporta souvent sur la construction d'une réalité plus différenciée et nuancée. Car, ce quasi continent, le Brésil, c'est aussi un pays qui travaille (et qui lutte pour la reconnaissance de son travail et de celui des pays du Sud) : d'ailleurs Lula n'était-il pas ouvrier? Qui n'a pas senti une fois le stress des milieux d'affaires de Sào Paulo, n'a pas touché du doigt une part importante de la réalité brésilienne: elle ne s'exprime pas seulement dans la luxuriance de la forêt amazonienne, les sertoes arides du Nordeste ou dans les violents et trop réels problèmes portés à la connaissance des Européens par des films remarquables comme Central do Brasil ou Cidade do deus. Le Brési! est certes un pays, presque sans égal, des inégalités sociales extrêmes. Mais c'est aussi un pays qui sait surprendre !e voyageur habitué à l'autre Amérique !atine, hispanophone: par exemple, par l'étendue de sa forêt de gratte-ciel dans la métropole économique ou par l'exceptionnelle présence de ses produits made in Brazil. Sans compter les performances mondiales de quelques réalisations brésiliennes, du plus technologique au plus traditionnel: de l'aéronautique civile au 3e ou 4e rang mondial avec Embraer, à !a bière, avec le 1er groupe mondial récemment formé, largement présent sur le marché européen; du soja transgénique au sucre dont le Brésil est encore le 1er exportateur mondia!. .. Lufs lnacio Lula da Silva a donc été élu Président de la République en octobre 2002. Pendant l'été précédant l'élection, de nombreux indicateurs économiques se mirent à clignoter. Le risque-pays atteignit 1296 points en juin, déjà voisin de celui de l'Argentine et du Nigéria ; puis, le même mois, 1709 et 1800 en juillet. La monnaie, le réal, passa de 2,5 pour un dollar en juin à près de 3,9 en septembre, avant le premier tour de l'élection... Celies, sur un modèle très vite inauguré entre Porto Alegre et Davos, le nouveau Président élu a pu donner, au fil de ses innombrab!es déclarations, quelques frissons aux responsables politiques et économiques des « pays du Nord ». Jusqu'à aujourd'hui, Lula a rarement perdu une occasion de placer le Brésil en héraut du Sud; ainsi, lors d'une décision préliminaire de l'OMC en faveur du Brésil contre !es subventions agricoles nord-américaines, a-t-il à

1. Dans ce registre des stéréotypes spécialisés, d'autres ont cédé la place, comme l'idée du Brésil, terre d'élection de la théologie de la libération. 9

nouveau menacé en mai 2004 que l'exemple brésilien puisse faire tache d'huile pour « faire plier» Washington et Bruxelles sur un sujet épineux et brûlane... Pourtant, avant même le premier tour des élections, nombreux ont été les signes d'une modération future, peut-être d'ailleurs inévitable pour tout dirigeant soucieux de promouvoir un grand pays dans un contexte très globalisé. Comme plus tard d'autres nominations (à la tête de la Banque centrale.. .), le choix du vice-Président, un industriel libéral, laissait entrevoir des positions économiques et financières mesurées. Ciro Gomes, candidat du Front travailliste, accusait dès juin 2002 Lula de trahir par sa modération ses convictions idéologiques. Fin juillet 2002, une centaine de patrons signa un manifeste en faveur de Luis Inacio Lula da Silva... Avec de nombreux autres, ces indices permettent de comprendre, selon nous, qu'il n'y a pas nécessairement eu de rupture de « modèle» en 2003 et 2004, avec des choix macro-économiques reléguant au second rang ou à des temps meilleurs une partie des programmes sociaux; avec la mise en place d'une véritable politique d'austérité économique, évitant de manière très pragmatique tout heurt majeur avec les institutions financières internationales; avec des mouvements ministériels confirmant un certain « recentrage» politique du gouvernement dans le cadre d'une croissance qui tarde à venir et à produire les excédents susceptibles de soutenir objectifs et programmes SOCIaux. Alors, paradoxalement, tandis que l'assise parlementaire du gouvernement s'est renforcée, la popularité du pouvoir exécutif a chuté très sensiblement au cours des derniers mois. Les sondages montrent une baisse du niveau d'approbation de la gestion du gouvernement Lula (resté optimal et assez stable tout au long de l'année 2003), de 66 % à 51 % entre décembre 2003 et fin mars 2004. Le Président Luis Inacio Lula da Silva a, lui-même et pour la première fois, perdu 9 points d'indice de confiance en un trimestre (69 points en décembre 2003, 60 points en mars 2004). Certes, on est loin des 80 % des lendemains d'élection: néanmoins, il satisfait encore une large majorité de Brésiliens, n'en déplaise à une part des médias conservateurs, brésiliens (dont Veja qui monte en épingle la vitesse de « l'effondrement» de la cote de popularité du Président) et des grands médias occidentaux qui verraient, non sans déplaisir, cet homme sans formation d'homme d'Etat, qui plus est cet ancien ouvrier de gauche, même apparemment converti aux règles essentielles de l'économie libérale, échouer à tenir les rênes du pouvoir. Cette désaffection croissante vis-à-vis du gouvernement (plus que du Président) s'explique par de nombreux facteurs. Il y a, bien sûr, la persistance de la récession et du chômage d'abord: nombreux sont ceux parmi ses opposants qui rappellent les supposées promesses du candidat Lula quant à la création d'emplois, avec des chiffres très variables mais tous considérables (2,5 millions, 10 millions...). Il y a aussi les
1. A propos des subventions des Etats-Unis au coton (+89,5% de la valeur du produit), un rapport préliminaire a donné raison au Brésil; si G. W. Bush devait renoncer à sa politique de subventions agricoles, ses chances de réélection en seraient affectées.

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tiraillements au sein du parti et même de l'appareil d'Etat: la gauche du PT dénonce à voix de moins en moins basse les priorités macroéconomiques du pouvoir, tandis que le très libéral vice-Président, José Alencar, qualifie la politique monétariste d'« irresponsabilité fiscale », l'accusant de gêner la croissance économique. Parallèlement la lenteur dans la mise en place des programmes sociaux notamment le programme dit du «Premier emploi» et le programme «Faim Zéro », projet phare du gouvernement -, contribue à aiguiser les dissensions. L'usure du gouvernement se traduit par une impatience croissante de sa base sociale susceptible d'affaiblir sensiblement le parti du Président Lula à l'approche des élections municipales d'octobre 2004. Il y a également des scandales récents: un collaborateur du numéro deux du gouvernement, José Dirceu, grand stratège de Lula et ministre en charge de la coordination du gouvernement, a été pris dans la tourmente devenue classique en Amérique latine! des scandales financiers par cassette vidéo interposée2. Même si le conseiller en cause a démissionné et si une crise institutionnelle associée à un éventuel départ de Dirceu a pu être évitée, le crédit du gouvernement s'en est trouvé affecté. Ce livre, Pour comprendre le Brésil de Lula, est le produit d'un appel d'offre diffusé à travers les réseaux scientifiques des coordinateurs et au-delà par Internet. Il réunit des auteurs de nationalités différentes, Brésiliens et Européens pour l'essentiel, de spécialités diverses, de sensibilités différentes, observateurs « détachés» ou, parfois, militants engagés. L'idée est de donner la possibilité au lecteur de construire sa représentation de la réalité d'un des plus grands pays du monde, au moment où celui-ci met en œuvre une alternance politique inédite. Pour cette raison, l'ouvrage est composé de trois parties très simples: la première aborde, du plus général au plus particulier, les questions politiques et économiques; la seconde certains des grands problèmes sociaux et culturels; la troisième, la politique extérieure de ce nouveau gouvernement. Ces pages n'ont donc qu'une ambition: en fournissant à la réflexion individuelle un matériau, à plusieurs voix non nécessairement concordantes, participer à une information sérieuse3, pluridisciplinaire et non stéréotypée ou doctrinaire sur l'Amérique latine. Une démarche éditoriale inaugurée l'an passé avec l'ouvrage Pour comprendre la crise en Argentine.

1 Le Mexique a ainsi connu en mars et avril 2004 une cascade de scandales politiques interposée diffusée en prime time à la télévision. 2. Diffusion en février 2004 d'une vidéo montrant Waldomiro Diniz et un entrepreneur séance de corruption servant aussi bien les finances du PT en campagne électorale que celles 3 Dans la lignée de publications antérieures telles que Le Brésil de Lula (Jacky Picard dir.), Karthala, 2003 (sur la base d'un colloque de décembre 2002). Il

par cassette vidéo de jeux en pleine de Diniz. Paris, Lusotopies-

Carte politique du Brésil

@ droits réservés.

Argentine

PREMIÈRE

PARTIE

LES ENJEUX POLITIQUES

ET ÉCONOMIQUES

1. Le Brésil de Lula 1945-2004

Martine Droulers
IHEAL-CNRS

L'itinéraire qui a mené le nordestin Luis Inacio de Silva au poste suprême de la République brésilienne est un extraordinaire révélateur des évolutions que le Brésil a connues dans cette deuxième partie du XXC siècle, à l'image de sa société mobile et créative. La trajectoire de cet homme illustre la formidable ampleur des changements socio-spatiaux d'un Brésil qui passe de 45 à 170 millions d'habitants et qui, aux deux tiers mral, devient aux deux tiers urbain. Un tel bouleversement des modes de production, des modes de vie et de travail s'accompagne de profonds changements dans la représentation et l'expression politique du pays qui passe de l'exclusion des masses à l'exercice de la démocratie participative.

Du Brésil rural nordestin pauvre...

Lula est né à Garanhuns, au Pernambouc, en octobre 1945 en milieu mral de petits agriculteurs de l'Agreste, cette région aux portes du Sertao qui connaît des sécheresses périodiques, où la recherche de l'eau fait partie des activités quotidiennes. Son père, Aristides lnacio da Silva, travaillait les 8 hectares de terre où la famille plantait haricots, maïs et manioc pour sa propre consommation, du temps où le Pernambouc comptait 3 millions d'habitants dont 60 % en zone mrale. En cette époque d'explosion démographique, les naissances étaient nombreuses et la mortalité infantile très élevée. Son père, « seu Aristides » eut 22 enfants avec deux femmes; sa mère, dona Lindu, qui sera toute sa vie analphabète, eut 12 enfants, quatre d'entre eux ne vécurent pas plus de 30 jours; Luis lnacio est le septième des huit survivants. A l'époque la mortalité infantile s'élevait au Nordeste mral à 300 pour mille, elle était encore à 200 pour mille en 1970. Pour autant qu'on puisse bien les calculer, en une génération, les indices de mortalité infantile ont incontestablement beaucoup chuté, et s'établissent, au début du XXle siècle, pour tout le Brésil, à 24 pour mille au cours du premier mois de vie.

Dans les années 1950, la misère était grande dans les campagnes du Nordeste, la production agricole y était aléatoire, ce qui conduisait les pauvres recherchant de meilleures conditions de vie, à une mobilité forcée. Le père migre vers Silo Paulo en 1946, puis le fils aîné. En 1952, toute la famille suit et après un long voyage de deux semaines en camion (pau de arrara), s'installe au port de Santos, où le père avait trouvé un travail de débardeur. Cette expérience de la prime enfance marque Lula et le rendra sensible aux questions de la pauvreté agricole, de l'analphabétisme, de la faim.

Au Brésil urbain ouvrier... Sur le littoral pauliste, la famille se désunit, le père a pris une autre femme. La mère, victime de la violence conjugale, part s'installer avec ses enfants à Silo Paulo dans un cortiço à Ipiranga, petit local dans un immeuble sans aménagements collectifs. Ils y restent quelques années avant de déménager pour un logement meilleur dans la banlieue sud-est à Silo Bernardo do Campo, tandis que le marché de l'emploi s'ouvre avec le boom industriel que connaît l'agglomération de Silo Paulo qui atteint alors quatre millions d'habitants. Durant cette période, Lula parvient à suivre cinq années d'école primaire, tout en faisant des petits boulots avec ses frères (vendeur de tapioca, cireur de chaussures.. .). Puis, dans ce Brésil en phase d'industrialisation rapide, les usines embauchent, Lula y entre à 14 ans dans un atelier de peinture sur carrosserie. Il réussit ensuite à s'inscrire à une formation professionnelle au SENAI où il obtient la qualification d'ouvrier spécialisé. Il est embauché comme tourneur dans une grande entreprise, les industries Villares. La situation familiale s'améliore, cependant les conditions de travail sont dures, les cadences de l'usine accélérées, il perd un doigt à la presse, au cours d'un accident du travail. Jeune marié, il est confronté aux déficiences du système de santé, sa jeune femme meurt à son premier accouchement, à une époque où les taux de mortalité maternelle étaient fort élevés. Actuellement, pour 100000 naissances 75 femmes meurent, et le Président Lula lance en mars 2004 un pacte national en vue de la réduction de la mortalité maternelle et néonatale. Entre 1968 et 1974, le Brésil opère son grand tournant, devient résolument urbain et industriel, il entre dans la phase du "miracle économique" pendant laquelle la croissance du PIB industriel dépasse les Il % par an, tandis que l'agglomération de Silo Paulo connaît sa plus forte croissance démographique atteignant 12 millions d'habitants en 1980. A cette époque où le Brésil entre dans la phase trois de la transition démographique, Lula, avec quatre enfants, se situe dans la moyenne des familles. De cette période, Lula gardera une sensibilité exacerbée à la pauvreté, à la condition des femmes analphabètes, au travail des enfants, à l'environnement urbain dégradé.

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Du syndicalisme

à l'engagement

politique sous la dictature militaire

Dans ce monde urbain précaire et instable, Lula apprend à lutter pour plus d'égalité et de justice. En 1967, avec son frère déjà engagé, il entre pour la première fois au Syndicat des Métallurgistes de Sao Bernardo do Campo et Diadema dans l' ABCD pauliste qui, avec 400 000 métallos constitue l'une des plus grandes concentrations ouvrières du monde. En 1972, il devient membre du Bureau Exécutif et en 1975, il assume la présidence du Syndicat après avoir été élu avec plus de 90 % des votes de sa catégorie qui représente 100000 travailleurs. Il est l'artisan d'une nouvelle forme de syndicalisme plus participatif. Réélu en 1978, il introduit la lutte pour l'ajustement salarial, son charisme réussit à mobiliser massivement, notamment lorsqu'il organise des meeting dans le stade de Vila Euclides de Sao Bernardo do Campo, point de départ d'une série de grandes grèves. En mai 1979, le gouvernement des militaires déclare la grève illégale alors que 170000 travailleurs stoppent leurs activités. La répression s'abat, le syndicat et le stade sont fermés, les grévistes se réunissent dans l'église principale de Sao Bernardo do Campo et Lula réussit à obtenir une trêve puis un accord acceptable par les deux parties. Le gain politique du mouvement syndical est important et le régime dictatorial devient un peu plus insupportable pour les travailleurs qui osent l'affirmer avec force. Le gouvernement sous la coupe des multinationales et de la Fédération des Patrons, la puissante Fiesp, est conspué. Le courant «théologie de la libération» de l'Eglise catholique donne tout son appui au mouvement, notamment l'évêque de Sao Paulo, dom Paulo Arns. Le 1er avri 1 1980, le mouvement de grève reprend, il s'agit d'une grève historique de 41 jours avec des revendications plus élaborées concernant la garantie de l'emploi, la réduction de la journée de travail à 40 heures et le droit pour les dirigeants syndicaux d'entrer dans les entreprises à tout moment. Le 6 avril, le gouverneur Paulo Maluf ordonne l'arrestation de Lula et des autres leaders syndicaux, l'événement est diffusé sur les chaînes internationales, après six jours de grève de la faim, ils seront finalement libérés le 21 mai de leur prison préventive. Le procès qui suivit les condamnera à trois ans de prison, décision que le Tribunal militaire finira par annuler. Le gain politique de la grève, achevée le Il mai, est indéniable et l'idée de créer un parti politique grandit. Lula visite les organisations sociales dans les grandes villes brésiliennes pour les convaincre de la nécessité d'envoyer des représentants populaires au Congrès. La première réunion historique du PT eut lieu en janvier 1980, au collège Sion de Sao Paulo avec des syndicalistes, des militants communistes, des catholiques progressistes et des intellectuels comme Antonio Candida et Sérgio Buarque de Hollanda qui adhèrent à la proposition de la création du Parti des Travailleurs. En 1982, le PT totalise déjà 400 000 militants dans tout le pays et obtient l'élection de six députés fédéraux. En 1986, Lula est élu comme député de l'Etat 17

de Sào Paulo, avec 16 autres députés du PT à l'Assemblée nationale Constituante avec 652 000 votes, le plus grand nombre de voix jamais obtenu dans ce type d'élection. Il restera président du Parti des Travailleurs jusqu'en 1987, devenant alors président d'honneur. Il pousse à la fondation de la Centrale syndicale CUT, de la CMP Centrale de Mouvements Populaires. En 1990, le PT obtient 34 députés dont José Genoino, Aluizio Mercadante et le sénateur Eduardo Suplicy. Aux élections municipales de 1988, le PT s'empare de 35 Mairies de grandes villes, dont celle de Porto Alegre et celle de Sào Paulo où pour la première fois une femme, Luiza Erundina, assistante sociale, devient maire; elle aussi est originaire du Nordeste. Le PT consolide son fief dans le sud du Brésil. Lula connaît son premier échec politique lors des élections présidentielles de 1989 où, au deuxième tour, opposé à Fernando Collor, il totalise 31 millions de voix (47 % des suffrages exprimés). On différencie nettement les votes urbains des votes ruraux: dans les grandes métropoles, Lula obtient les deux-tiers des voix, mais seulement un tiers dans les zones rurales et les petites villes. Il comprend qu'il faudra conquérir la majorité de la nation, faire du PT un parti national et sans doute nouer des alliances avec les entrepreneurs, car les militants de gauche font peur au monde des affaires tant sur le plan national qu'international.

Les années 90 : nouvelle donne, la stature d'un homme d'Etat

Le pays se démocratise, l'homme change, la barbe est taillée, l'habit devient le costume. "J'ai changé parce que le monde a changé" dit Lula. Il parcourt le Brésil avec la "caravane pour la citoyenneté", se bat pour faire participer les plus pauvres à la politique, propose un Plan de lutte contre la faim. .. En 1992, le PT obtient 50 députés fédéraux et en 1993, 52 mairies, il devient véritablement un parti national, mais traversé de nombreux courants, il éprouve des difficultés à conclure des alliances. Aux élections présidentielles de 1994 et en 1998 Lula échoue à nouveau contre le social-démocrate, Fernando Henrique Cardoso, qui a mis fin à l'inflation grâce au Plan Real. Il aura dû attendre 2002 pour emporter la victoire, avec 53 millions de voix. Les grands équilibres économiques sont difficiles à maintenir, accroissement des dettes internes et externes mais surtout des inégalités sociales: les 20 % les plus pauvres disposent de 1 % des revenus et les 20 % les plus riches de 64 % des revenus, c'est-à-dire sont 28 fois plus riches que les plus pauvres et près de 50 millions de Brésiliens souffrent de la faim dans un pays qui est un des premiers producteurs agricoles du monde. Le gouvernement de Lula, dont le slogan « Brésil pour tous» indique sa volonté de s'attaquer aux inégalités, met l'accent sur les questions sociales, le sous-emploi qui inquiète de plus en plus de Brésiliens, ainsi que la faim, les questions de santé et d'insécurité.

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Une réforme de l'Etat est en chantier, le Brésil, à l'image du parcours de son président, montre comment une société civile organisée, participative et interconnectée dans les sphères gouvernementales et entrepreunariales, peut lancer des initiatives sociales innovatrices, ainsi qu'il l'a prouvé avec l'organisation du Forum Social de Porto Alegre devenu mondial.

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2. Entre réformes et méta-réformes: les difficiles débuts du gouvernement Lula

Stéphane Monclaire
Université de Paris I

Le 27 octobre 2002, jour de ses 57 ans, LUIs Inacio Lula da Silva, communément appelé « Lula » depuis son adolescence, était élu pour quatre ans à la présidence de la République fédérative du Brésil avec 52.769.723 voix (soit 61,3 % des suffrages exprimés, 57,6 % des votants et 45,8 % des inscrits)], Jamais avant lui, un chef d'Etat brésilien n'avait réuni autant de voix2, ni réalisé des scores si homogènes dans chacun des Etats fédérés et chacune des grandes villes du pays3. Dix semaines plus tard, près de 150.000 personnes envahissaient avenues et pelouses bordant Congrès et Présidence de la République pour saluer sa prise de fonction. Jamais passation de pouvoir n'avait attiré autant de monde, ni suscité autant d'espoirs. Selon les sondages, 76 % des Brésiliens estimaient alors que l'action du gouvernement Lula serait bonne ou très bonne4; 71% jugeaient que le chômage allait baisser; 64% que la corruption allait diminuer5 et 62% que leur vie quotidienne allait s'améliorer rapidement6, Pareil optimisme tenait, pour une part, à la nature souvent enjouée des Brésiliens et à une large surestimation du rôle présidentiel (car si le régime brésilien est bien de type présidentiel et si l'exécutif dispose effectivement d'atouts importants pour faire plier le Congrès, occuper la présidence n'offre pas autant de pouvoirs que les Brésiliens l'imaginent). Toutefois, l'enthousiasme des sondés était surtout à la mesure de l'alternance politique à laquelle ils croyaient assister. Estimant ceHeci aussi ample que salutaire, préjugeant de ses mérites au vu de son étendue
1. Au premier tour et face à cinq autres candidats (tous des hommes), Lula avait obtenu 46,4% des suffrages exprimés, soit le double de voix de son suivant immédiat, José Serra (centre gauche, 23,2%). 2. Ainsi, le score de Lula est supérieur d'au moins sept points à celui réalisé par chacun de ses prédécesseurs depuis le retour du Brésil à la démocratie (1985). Il est également plus élevé que celui de chacun des vainqueurs des élections présidentielles organisées avant l'instauration du régime militaire (1964). 3. Sur la distribution spatiale des votes en faveur de Lula et des autres grands candidats, voir les cartes et l'analyse de Philippe Waniez et ali, "Une nouvelle géographie électorale du Brésil? ", Problèmes d'Amérique Latine, n046(47, automnelhiver 2002, pp. 157-177. 4. Enquête Data-Folha, 01/01/2003. 5. Enquête CNT (Sensu, 5-9/11/2002. {( 6. Ces 62% se distribuaient de la façon suivante: 16% répondaient au cours des six premiers mois du gouvernement Lula », 24% {(dans la première année» et 22% {(dans la seconde année» (même source). 21

apparente, ils se montraient plus optimistes qu'à l'occasion des dernières
investitures
1

.

À leurs yeux le Brésil, pour la première fois, n'allait plus être dirigé par un fils de bonne famille, mais par un homme aux origines sociales très modestes. En effet, avant de se consacrer pleinement à la politique, Lula, contrairement à ses prédécesseurs, n'était pas un sociologue de renommée internationale (Fernando Henrique Cardoso, 1995-2002), un ancien ingénieur civil (Itamar Franco, 19921994), un directeur d'un groupe de presse (Fernando Collor de Mello, 19901992) ou un membre de l'Académie des Lettres (José Sarney, 1985-1989). Il n'était pas non plus officier supérieur ou avocat comme chacun des 26 Présidents d'avant 19852. À la différence de tous ses devanciers et de l'immense majorité du personnel politique brésilien, Lula a connu la misère, l'exode rural, la précarité; il a été longtemps ouvrier tourneur puis contremaître avant de devenir un grand leader syndical opposé au corporatisme et de co-fonder, en février 1980, le Parti des Travailleurs (PT). Lula a toujours été la figure de proue de cette fOnTIation de gauche, demeurée très progressiste même si elle s'est déradicalisée ces dernières années3 (pour une tentative de positionnement des partis politiques brésiliens sur un axe gauche/droite, cf. tableau 1). Lula a toujours dénoncé fortement la concentration des richesses (au Brésil, les 10% d'habitants les plus riches détiennent quatre fois et demi plus de richesse que les 40 % les plus pauvres)4 et le grave défaut d'intégration sociale (le Brésil constitue le septième marché de consommation de la planète, bien que 30% de la population n'y aient pas accès). Bien sûr, lorsqu'un pays connaît de telles inégalités, tous les candidats promettent de les réduire. Mais Lula, sans doute parce qu'il a toujours su jouer de son image d'homme du peuple, était considéré, depuis longtemps et de plus en plus dans les sondages, comme étant l'homme politique brésilien le plus sincère5.

1. Toujours selon Data-Folha, on comptait 70% d'avis positifs en 1995 au premier jour du premier mandat de Fernando Henrique Cardoso et seulement 49% quatre ans plus tard au début de son second mandat. 2. Vingt-six, sans compter les membres des juntes militaires et les personnes n'ayant exercé la Présidence que pour un très court intérim. 3. Le contenu des motions adoptées lors des congrès du PT atteste de cette évolution. Elles sont réunies in Diretorio nacional do PT, Resoluç8es de encontros e congressos, Silo Paulo, Fundaçilo Perseu Abramo, 1998. 4. De ] 980 à 2000 (années de recensement), la concentration des richesses s'est accrue. La variation de l'indice Gini, comme celle d'autres indicateurs, le démontre clairement. Ainsi la part de familles « riches» (c'est-à-dire les familles dont les revenus mensuels dépassaient 10.982 réals, valeur septembre 2003, soit à ce moment 4650 euros) a progressé, passant de 1,8% de la population à 2,4%. En 1980, le Brésil en comptait environ 507.000 et vingt ans plus tard 1.162.000. En 2000, ces familles percevaient en moyenne des revenus 80 fois supérieurs à ceux des familles situèes en dessous du seuil de pauvretè. Ces 1.162.000 familles (dont 73% résident dans la région Sud-Est du pays et 58% dans l'Etat de Silo Paulo) détenaient l'équivalent de 75% du PIB brésilien. Parmi elles, 5000 avaient en mains l'équivalent de 45% du PIB. Statistiques tirées de Marcio Pochmann, Atlas da riqueza no Brasil, Silo Paulo, Cortez, 2004. 5. Ainsi au cours de la campagne présidentielle, Lula se voyait plus crédité que ses adversaires, à commencer par son principal rival, Jose Serra, de « sincérité» (30 points de solde positif entre les réponses « oui, il est sincère» et les réponses « non, il ne l'est pas », contre 22 pour Serra). Lula était aussi crédité de « comprendre les problèmes de la population (31 points de solde positif contre 1 pour Serra) et de « s'occuper des plus pauvres» (44 points contre 8 pour Serra). En revanche, pour les qualités ordinairement attribuées aux élites, Lula faisait moins bien que Serra: « avoir la capacité de gouverner »,22 points contre 35 ; « être préparé pour

22

En outre, quel que soit leur milieu social, les sondés considéraient le PT comme le parti le moins éloigné des préoccupations des petites gens et le moins corrompu. De sorte que beaucoup de Brésiliens étaient persuadés que l'arrivée de Lula au Planalto (le palais présidentiel) constituait un tournant dans l'histoire du pays. Sans avoir lu le programme du gouvernement, Lula prônant «l'implantation d'un modèle de développement alternatif ayant le social pour axe directeur»1 et promettant « emploi, croissance et intégration sociale »2, sans avoir nécessairement entendu Lula dire «nous n'avons fait aucune promesse irréaliste), les Brésiliens croyaient à ce tournant. À sa façon, la presse contribua à ce sentiment général. Car les journalistes avaient beau parler des difficultés qui attendaient Lula et son gouvernement, ils avaient, par leurs commentaires, amplement participé à la diffusion de cette image «Lula, fils du Brésil »4. Le sens qu'ils avaient donné à sa victoire électorale était généralement celui d'un «changement de paradigme », de la « rencontre du Brésil avec lui- même », d'une « osmose enfin réalisée entre les aspirations du pays réel et les manières d'être de ses dirigeants », d'une « souveraineté enfin effective d'un peuple devenu mature». Même si la presse ne disait pas que Lula modifierait les choses autant qu'il le promettait (lors de son discours d'investiture, comptant 3826 mots, il prononça le terme « changement» à 14 reprises), elle n'hésitait pas à titrer, au lendemain des cérémonies d'investiture: « le peuple au pouvoir »5. Apparemment, seuls les dirigeants étrangers ne saisirent pas l'importance de l'événement puisque, parmi les 117 délégations étrangères présentes à Brasilia pour assister à la prise de fonction de Lula, très peu étaient de haut rang. Seuls six Présidents latino-américains s'étaient déplacés: Argentine, Bolivie, Chili, Cuba, Pérou, Uruguay et Venezuela; le Paraguay (pourtant membre du Mercosul) et le Mexique n'ayant envoyé qu'un ministre. Des autres continents, ne vinrent que deux chefs d'Etat (Afrique du Sud et Portugal) et deux Premiers ministres (Suède et Guinée-Bissau). Les Etats-Unis envoyèrent leur secrétaire au
gouverner », 19 contre 37 ; et « avoir une vision du futur» (31 contre 36). Sondage national Vox Populi du 1315/07/2002. 1. Extrait de la troisième phrase du programme Um Brasil para todos, juillet 2002, p. 2. Le document prèparatoire, Concepçao e diretrizes do programa de governo do PT para 0 Brasil 2002 et rendu public en dècembre 200 1, annonçait, dès sa première phrase, que ce programme « reprèsenterait une rupture avec J'actuel modèle èconomique qui est basé sur l'ouverture et la déréglementation drastiques de l'économie nationale et donc sur la subordination de sa dynamique aux intérêts et humeurs du capital financier globalisé ». Ces deux textes ont été rédigés par les dirigeants du courant majoritaire du PT occupant un espace allant du centre à la droite de cette formation alors composée de 7 courants et d'une quinzaine de tendances. 2. Titre de la première page du programme Um Brasil para todos. 3. Second discours d'investiture, 01/01/2003. 4. Cette dénomination a commencé à se répandre avec la publication, en 1996, d'un ouvrage de Denise Paraml, intitulé 0 filho do Brasil: de Luis Inacio a Lula (Sào Paulo, Xamà), (thèse de doctorat en anthropologie, 1995, USP, Da cultura da pobreza à cultura da transformacao : a historia de Luis Inacio Lula da Silva e sua familia). Ce livre, en forme de biographie, en partie composé de longues interviews de Lula et de ses proches, fut rapidement épuisé. Il a été réédité fin 2002, dans une version légèrement augmentée, par la Fondation Pers eu Abramo, organiquement liée au PT, sous le titre, plus réducteur, Lula, filho do Brasil. 5. Couverture de fsto-É (08/01/2003), un des deux grands hebdomadaires indépendants du pays, d'ordinaire modèré dans ses analyses.

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Commerce extérieur, Robert Zoellik ; l'Espagne, le fils du roi Juan Carlos; la France, son secrétaire d'Etat au tourisme, Léon Bertrand. Faute diplomatique? Pas vraiment, car d'une part nous étions le premier janvier 2003 et les absents purent donc prétexter des obligations liées aux festivités du nouvel an ; d'autre part, Lula venait d'aller à Washington, avait rencontré Georges Bush et déjà indiqué qu'il se rendrait dans les grandes capitales européennes courant janvier; en outre, plusieurs dirigeants occidentaux ne tenaient pas à apparaître assis aux côtés du chef de la délégation cubaine, Fidel Castro, ou craignaient que leur présence à Brasilia ne soit assimilée par leur opinion publique à un geste de fraternisation avec un chef PTiste souvent perçu à l'étranger, et à tort, comme un nouveau Salvador Allende ou un futur leader de l'alter-mondialisation. Leur absence n'a toutefois pas gâché la fête. Car, pour une immensité de Brésiliens, cette cérémonie d'investiture, diffusée en direct sur toutes les chaînes de télévision hertzienne, fut incontestablement un moment fort et très positif de l'histoire politique de leur pays. Plus exactement, elle matérialisait le principal changement social provoqué par l'élection de Lula: à savoir, un sentiment d'estime de soi chez des millions de petites gens qui, jusque-là, ne se reconnaissaient guère dans les titulaires de la présidence de la République et des autres grandes institutions étatiques, et qui, de la sorte, se sentaient exclus ou tenus en marge de l'espace public. Savoir et voir Lula au Planalto leur rendait soudainement le sommet de l'Etat moins distant, moins hautain. Ce Lula leur semblait être un des leurs. Indiscutablement, sa manière de parler (vocabulaire, syntaxe, phrasé, accent, types de métaphores employées) et ses manières d'être (gestes, postures, contact avec autrui) rappellent ses origines sociales modestes et trahissent un habitus d'homme du peuple: l'institution présidentielle et les institutions que Je sens commun ou la méconnaissance des rouages de l'Exécutif portent à ranger sous l'autorité et la dépendance de celle-ci, sont devenues, sur le plan des représentations, socialement plus proches des couches populairesl.

1. Pour que ce changement de perception survienne et, antérieurement, pour que Lula soit élu, il fallait que les couches populaires cessent de considérer que le pouvoir politique suprême devait, par principe, être réservé à des candidats bien nés. En 1989, lorsque Lula participa pour la première fois à la course au Planalto, seule une minorité des membres des couches populaires avait alors voté pour lui au premier tour. Les personnes pas ou peu instruites, comme les Brèsiliens aux faibles ou très faibles revenus lui avaient préféré bien d'autres candidats. Et s'il put disputer le second tour, c'est en raison des bons scores réalisés au sein des couches moyennes. Mais lors des trois scrutins présidentiels suivants, Lula a recueilli de plus en plus de suffrages parmi l'électorat populaire. Les motivations du vote en sa faveur furent très diverses. Toutefois, Lula n'aurait pas au fil des ans progressé à ce point, sans une évolution des mentalités ou plutôt sans une évolution d'un ensemble de représentations (notamment celles du poste à pourvoir, des types de personnes dignes de ce poste) et d'autoreprésentations; évolution dont témoignent diverses enquêtes menées depuis! 5 ans par des anthropologues ou des sociologues. Dominique Vidal a raison d'écrire que « l'idée qu'un homme du peuple puisse être choisi pour présider aux destinées de la nation, exprime probablement le fait que les plus démunis des Brésiliens parviennent désormais à se penser égaux en droit et en capacité}) ("Sens du juste, légitimation et gouvemabilité dans le Brésil de Lula", in Jacky Picard, dir., Le Brésil de Lula, Paris, Karthala, 2003, p. 66). Reste que cette progressive transformation des manières de penser n'est pas étrangère à l'irruption des discours PTistes dans l'offre politique, ni à ce que ces discours énonçaient quant aux qualités des gens du peuple, ni à la visibilité médiatique de la réussite, dans le champ économique, de self made men à la trajectoire sociale comparable à celle de Lula.

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Ce nouveau rapport au politique, perceptible dès l'issue du second tour et nourri par les reportages incessants de la télévision et de la radio sur le futur chef d'Etat, s'était accentué lorsque Lula, quelques jours avant son investiture, avait communiqué la composition de son futur gouvernement. Dans ce pays où 6,2 % de la population est de couleur noire et 38,4 % métisse, dans ce Brésil où statistiquement moins on est blanc et plus on est pauvre, jamais un gouvernement n'avait comporté autant de ministres noirs: le chanteur et auteurcompositeur Gilberto Gil à la Culture; et deux femmes, l'une, Benedita da Silva (elle aussi d'origine très humble) à l'Action sociale, l'autre, Marina Silva à l'Environnement. Autre élément ayant contribué à rapprocher la population des institutions du pouvoir d'Etat, jamais au Brésil un gouvernement n'avait comporté autant de femmes: quatre, toutes PTistes ; aux deux déjà mentionnées, s'ajoutaient Dilma Roussef aux Mines et à l'Energie ainsi qu'Emilia Fernandes aux Droits de la femmel. Ce changement de rapport au politique, même s'il devait s'amoindrir au fil des quatre ans de mandat de Lula, est d'importance pour le développement de la citoyenneté et renforce la consolidation de la démocratie brésilienne; consolidation qui a par ailleurs bénéficié d'une part du caractère inédit de la passation de pouvoir entre Fernando Henrique Cardoso et Lula (en ce 1er janvier 2003, pour la première fois dans l'histoire constitutionnelle brésilienne post-régime militaire, un Président élu au suffrage universel direct succédait à un Président également élu au suffrage universel direct)2 ; et, d'autre part, du caractère coopératif, lui aussi inédit, qui prévalut entre les équipes de Cardoso et Lula au cours des neuf semaines séparant l'élection de Lula et son investiture. Aujourd'hui, quinze mois après la cérémonie d'investiture et ses enthousiasmes, ce nouveau rapport au politique au sein des couches populaires, parce qu'il contribue à l'intégration sociale et politique des petites gens, constitue sans doute, au regard des promesses du candidat Lula, le meilleur résultat à mettre au crédit de l'arrivée au pouvoir du leader PTiste et de son équipe. Bilan trop maigre aux yeux de ces mêmes petites gens et, plus largement, de la population brésilienne. Car, force est de constater qu'au terme du premier tiers du mandat présidentiel de Lula, l'alternance au Planalto ne s'est pas véritablement traduite, contrairement aux discours de campagne, par une rupture de modèle de développement, ni même et surtout par une plus forte croissance et une reprise de l'emploi. Bien au contraire. Certes, les conditions d'une croissance plus forte et moins malsaine qu'à la fin de l'ère Cardoso sont aujourd'hui en partie
1. Ces nominations, même si elles ne sont pas à des postes clefs, font écho au programme du candidat Lula qui
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prêchait pour plus d'égalité entre les sexes et entre les individus de couleur différente (Urn brasil para

pp. 3-4) Ce gouvernement comptait 13 « ex-clandestins », des personnes qui, sous le régime militaire, avaient été contraintes à la clandestinité. 2. En mars 1990, Fernando Collar a succédé à José Sarney qui ne devait sa place au Plan alto qu'au décès, en mars 1985, de Tancredo Neves élu par un grand collège. En janvier 1994, Fernando Henrique Cardoso a succédé à !tamar Franco qui n'avait accédé au Planalto qu'en raison de la démission à l'automne 1992 de Fernando Collar (ltamar Franco n'étant jusque-là que vice-Président de la République). En janvier 1998 F.H. Cardoso, ayant été rèélu Président, s'est succédé à lui-même.

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réunies; certes, établir un juste bilan exige de regarder d'autres indicateurs que ceux de la croissance ou de l'emploi et requiert la prise en compte des effets qu'entraîneront à moyen et long termes les réformes structurelles entreprises; mais nombre de Brésiliens (quoi qu'à des degrés divers) ont été déçus. Le programme du candidat Lula annonçait, sur sa couverture, «un Brésil pour tous ». Il indiquait, dès le haut de sa première page, que pour atteindre ce dessein global et supérieur, trois défis prioritaires allaient être relevés: « emploi, croissance, intégration sociale ». Puis s'égrenaient au fil de 73 pages (25.870 mots) les diverses politiques publiques à mener pour suivre ce chemin-là. Or les actions entreprises par ce gouvernement qui promettait ainsi à la population brésilienne des réformes à la fois portées et sublimées par une méta-réforme n'ont pas encore atteint les objectifs fixés. S'il y a méta-réforme, ce n'est pas seulement en raison de cette ambition généreuse, affichée et symboliquement transcendante, de créer « un Brésil pour tous »1. C'est aussi parce que Lula et son gouvernement, lorsqu'ils tentent (c'est là tout un effort de communication pédagogique) de justifier auprès de la population ou de leurs interlocuteurs la nécessité des mesures prises ou à prendre et d'exposer leurs difficultés à agir, tiennent des propos qui s'avèrent inévitablement constitutifs de leur action2. Le terme «méta-réforme» se justifie donc également parce que, pour pouvoir dresser - objectif de cette contribution un juste bilan des réformes réalisées, en cours, retardées ou écartées, il convient de prendre la mesure des discours, des représentations, des croyances et des intérêts qui ont à la fois occasionné, conditionné, autorisé et légitimé ces réformes. Et cela sans oublier que cette relation entre ce mélange de discours, de représentations, de croyances, d'intérêts et l'ensemble de ces réformes est nécessairement interactive, donc transformatrice. Les décisions d'engager ou non telle(s) ou telle(s) politiquees) publique(s), dans tel ou tel ordre et de telle ou telle manière, ont certes été prises en tenant compte, notamment, des réactions probables prêtées aux Brésiliens, aux acteurs habituels de la vie économique et sociale ou politique (partis, chambres patronales, syndicats et autres groupes d'intérêts) et aux marchés; mais elles ont engendré des effets d'annonce et, par là, modifié en partie les représentations préexistantes. C'est pourquoi ce chapitre tente d'analyser les réformes entreprises en ne les arrachant pas de leur en-deçà et de leur après symboliques, de ces à-côtés cognitifs et socio-discursifs, bref de ces méta-réformes3.

1. « Le mode de langage ne se juxtapose pas au monde. Ille porte, il l'élève [...] C'est pourquoi [l'auteur évoquant alors le cas des discours tenus dans l'Allemagne du Troisième Reich] ce mode peut à la fois être dit par exemple non-nazi et hyper-nazi. Il est au-delà et il inclut. Ille sublime: méta-nazi}) (Henri Meschonnic, Le langage Heidegger, Paris, PUF, 1990, p.l84). 2. Car parler c'est déjà agir sur soi-même, sur autrui, sur les représentations et, dans cette mesure, sur les réalités construites, objectivées et perçues. 3. On croit à tort que le préfixe « méta}) signifie "au-delà de" en pensant à La Métaphysique d'Aristote. Or il semble que le célèbre traité d'Aristote n'ait été nommé ainsi que parce qu'il était rangé "après" La Physique dans l'édition d'Andronicos de Rhodes pour mieux justifier la lecture et les relations de ces deux œuvres.

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Un bilan mitigé pour cause, notamment, de mauvais héritage
Si faire débuter les mandats présidentiels un 1er janvier (date fixée par un amendement constitutionnel adopté en 1993) réduit la qualité des délégations étrangèresl, cela facilite grandement les tentatives de bilan annuel de l'action des gouvernements brésiliens: les statistiques économiques et sociales, lorsqu'elles ne sont pas mensuelles ou trimestrielles, couvrent généralement des périodes allant de janvier à décembre. Cela facilite aussi, pour cette même raison, la comparaison des bilans des gouvernements Lula et Cardoso. Ainsi sur 2003, première année du mandat Lula, la variation du PIB a été légèrement négative (-0,2 %) alors qu'en 2002, dernière année de l'ère Cardoso, elle était encore positive (+ 1,9 %). C'est là le pire résultat depuis 1992. Au plan international, le PIB brésilien (1.514 milliards de reals, soit 493 milliards de dollars) n'était plus que le quinzième de la planète, alors qu'en 2002 il était encore le douzième2. Et si en Amérique latine le PIB brésilien 2003 arrivait encore en deuxième position derrière le Mexique, il ne représentait plus que 91 % du PIB mexicain. Sans le dynamisme du secteur agricole (+5 %), principalement dû à de bonnes récoltes et à la hausse des exportations, le recul du PIB brésilien aurait été encore plus net (-0,7 %). Dans le secteur secondaire, la variation est de -1 % contre -0,7 % en 2002. La construction, gros pourvoyeur d'emplois, plonge littéralement (-8,6 % contre -1,8 %). Le commerce chute dans des proportions identiques (-2,6 % contre -0,2%). En un an, le PIB par habitant a reculé de 1,5 % ; l'investissement, de 6,6 % (contre -4,6 % en 2002), soit le plus mauvais chiffre depuis 1999; et la consommation des ménages, de 3,3 % (contre -0,4 % en 2002), soit le plus mauvais résultat depuis 1992. De la sorte, le chômage s'est encore aggravé. Dans les six plus grandes régions métropolitaines du pays3, il a touché en moyenne 11,2 % de la population active (soit environ 2,4 millions d'individus dont 57 % étaient des femmes, 46 % avaient moins de 24 ans et 19% étaient à la recherche d'un premier emploi), contre 9,4 % en 20024. Sur l'ensemble du territoire et selon les experts, il y aurait eu en 2003 près de 1,6 millions de chômeurs de plus
1. À titre de comparaison, la cérémonie d'investiture du Président Collor, le 15 mars 1990, avait réuni 20 chefs d'Etat ou de gouvernement. 2. Ainsi en 2003 selon l'agence de consulting Global Invest, le Brésil dont le PIB s'est avéré 22 fois moindre que celui des EVA, s'est fait dépasser par l'Inde (douzième, son PIB a cru de 5% en 2003), l'Australie (treizième) et les Pays-Bas (quatorzième). 3. Compte-tenu du fort taux d'urbanisation de la population (83,9% en 2001 soit 142 mil1ions de personnes), de la forte concentration démographique dans et autour de grandes mégapoles, vu aussi la difficulté à dresser des statistiques nationales dans un pays fédéral de taj]]e continentale, les instituts statistiques ont pris pour habitude de considérer J'évolution des situations économiques et sociales de ces six plus grandes régions métropolitaines du pays (Sào Paulo, Rio, Belo Horizonte, Porto Alegre, Recife, Salvador), soit 3 I % de la population urbaine brésilienne, comme un indicateur assez représentatif des tendances nationales. 4. Source: IBGE (organisme de statistiques officiel). Mais selon les syndicats et leur agence statistique, le DIEESE, dont la définition du chômeur est différente de celle de l'IBGE et plus proche de celle de l'Organisation internationale du travail, le chômage sur l'année 2003 s'établissait en moyenne à 19% dans ces mêmes grandes régions métropolitaines.

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qu'en 2002. Quant à la dette publique, elle s'est encore alourdie, passant de 881,2 milliards de reals en décembre 2002 (soit 55,5 % du PIB brésilien) à 913 milliards en décembre 2003 (58,7 % du PIB). Bref, à s'en tenir à ces seuls chiffres, après une année 2002 maussade, 2003 a été mauvaise. Cependant, et cela constitue des motifs de satisfaction pour le gouvernement Lula, alors que la balance commerciale était déficitaire de 1994 à 2001, son excédent s'est accru en 2003 : 24,8 milliards de dollars FOB (c'est-à-direfree on board, donc sans compter les taxes à l'importation) contre 13,1 milliards en 2002. D'un côté, les exportations ont atteint le chiffre record de 73,1 milliards de $ FOB (contre 60,4 en 2002), soit plus d'un septième du PIB brésilien]. De l'autre, les importations ont peu progressé (48,3 milliards contre 47,2 en 2002) ; en raison, il est vrai, de la contraction de l'activité économique interne. La part du commerce brésilien dans le commerce mondial, très faible depuis des années, frôle maintenant 1 %. En outre, l'indice élargi des prix à la consommation (IPCA, indicateur pris en compte par la Banque centrale pour apprécier l'inflation dans le pays) a progressé de 9,33 %. Certes c'est encore beaucoup, mais moins qu'en 2002 (12,53 %). Certes aussi, le mode de calcul de l'IPCA correspond moins que d'autres indices (notamment l'INPC) à l'inflation subie par les couches moyennes et populaires qui, compte tenu de la très inégale répartition des richesses au Brésil, n'achètent évidemment pas les mêmes produits que les couches les plus aisées de la population; de sorte que l'inflation IPCA est souvent légèrement inférieure à celle mesurée par les autres indices2. Mais, sur 2003, tous les indices d'inflation étaient en recul; l'INPC est ainsi passé à 9,95 % contre 13,88 % en 2002 (cf. graphique 1). Ces dOlmées encourageantes, parce qu'elles vinrent pondérer au fil de leur publication ou de leur anticipation les mauvais résultats énoncés plus haut, ont contribué à l'amélioration de la situation monétaire. Mais, pour évaluer plus justement le bilan économique de la première année Lula, pour comprendre ce qui pouvait ou non être entrepris et à quel rythme, encore faut-il avoir en tête la situation dont a hérité le gouvernement Lula. Fin 2002, la récession pointait et les finances publiques étaient en piètre état, tant l'économie brésilienne avait été peu à peu asphyxiée, d'abord, par les effets pervers du « plan real », puis par les contreparties exigées du FMI en échange de ses prêts, enfin par les inquiétudes des marchés à l'approche de la possible victoire de Lula. De fait, en 1994, pour étouffer une inflation galopante (1 % par jour), les autorités brésiliennes avaient lancé un plan de stabilisation, baptisé « real », du nom de la nouvelle monnaie introduite à cette occasion.
1. Principaux pays acheteurs: Etats-Unis, Argentine et, fait nouveau, la Chine. L'ALENA devance, de loin, l'Union européenne. Ce sont surtout les exportations de produits finis et semi-finis qui ont augmenté. En 2003, les premières totalisaient 39,8 milliards $ FOB (soit 20,5% de hausse sur un an) ; les secondes, II milliards de $ FOB (soit 22,5% de hausse). 2. L'IPCA s'appuie sur la consommation des familles dont les revenus (quelle qu'en soit la source) sont compris entre I salaire minimum et 40 fois celui-ci, dans les six grandes régions métropolitaines précédemment citées et dans celles de Fortaleza, Curitiba, Brasilia, Belém, Goiânia. L'INPC n'observe dans ces mêmes régions que la consommation des familles dont les revenus se situent entre I et 8 salaires minimums et dont le chef est salarié.

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Ce plan consistait, pour l'essentiel, à orienter le comportement des agents économiques et à contenir la masse monétaire par un système stabilisant le taux de change. Fut ainsi établie une légère sur-parité du real vis-à-vis du dollar américain. Pour garantir le caractère quasi-fixe de ce change, les réserves monétaires du pays furent grossies; et cela, en rendant attractif le taux de base défini par la Banque centrale ou plutôt par le ministère des Finances ou la Présidence de la République puisque, à l'époque, cette institution ne jouissait pas encore d'une autonomie, même formelle. Ce taux de base fut élevé à 18 % ; les capitaux étrangers affluèrent; ce qui conforta la crédibilité et la stabilité d'un taux de change devenu l'ancre nominale de l'économie brésiliennel. Toutefois, si ce taux de base élevé tua l'inflation, permit nombre d'investissements directs ou indirects et, sur le moment, dopa la croissance du PIB (5,9 % en 1994, chiffre jamais atteint depuis), il condamnait aussi le Brésil à de forts remboursements. Pour rembourser, le plus simple et le plus sain était de puiser dans le surcroît de recettes fiscales que cette croissance apportait. Mais ce jeu n'était viable qu'à court terme. Car si le taux de base restait trop longtemps à un niveau élevé, il risquait de handicaper la croissance, donc de gêner les possibilités de remboursement ou de forcer le gouvernement à choisir des modes de remboursement moins vertueux. Ce faisant, il risquait aussi de nuire à la crédibilité du taux de change. Or, à l'époque, la plupart des économistes brésiliens sous-estimaient ces risques2. Aussi, lorsqu'en janvier 1995 la crise du peso mexicain menaça de s'étendre aux monnaies des pays fragiles ou convalescents, les conseillers du Président Cardoso considérèrent comme inutile une dévaluation du real (ils craignaient que l'inflation ne redémarre) et recommandèrent de conserver à la devise brésilienne sa valeur en haussant le taux de base. Fernando Henrique Cardoso accepta d'autant plus cette solution qu'elle lui évitait de toucher au real, à cette monnaie qui avait nettement contribué à son élection au Planato. En effet, au printemps 1994, il avait, en tant que ministre des Finances, dirigé l'équipe ayant élaboré le plan real. La chute brutale de l'inflation pendant l'été 1994 avait été l'un de ses principaux atouts pour battre Lula lors de la présidentielle du mois d'octobre3.
1. Sur l'originalité de ce plan de stabilisation par rapport aux précédentes tentatives effectuées au Brésil, lire Jeffrey Sachs et Alava Zini Junior, "A inflaçào brasileira e 0 pIano real", Revista de Economia Politica, Sào Paulo, vo115, n02, 1995, pp. 26-49. Pour distinguer ce qui le différencie et le rapproche d'autres plans lancés dans la région, cf. les analyses proposées sur \' Argentine, le Chili, le Pérou et le Mexique, publiées dans Liliana Simoes Pinheiro (coord.), 0 PIano real e outras experiências internacionais de estabilizaçào, Brasilia, IPEA, 1997. 2. Très symptomatique de cette sous-estimation et de l'incertitude quant aux vertus réeHes d'un tel monétarisme est la section d'un article d'Antonio Barros de Castro, intitulée « une croissance volontairement contrôlée ou involontairement freinée» (in "Le potentiel de croissance en question", Problèmes d'Amérique Latine, n023, 1996, p. 43-54). Ce n'est qu'à la fin des années 1990 que les économistes ont affiné leur compréhension des effets des variations de taux de base sur l'inflation, la croissance et la crédibilité des politiques monétaires. Pour une étude des révisions critiques sur ces effets, lire Maria Luiza Falcào Silva et Thomas S. Torrance "Money and exchange-rate regimes: theoretical controversies", Revista de Economia Contemporânea, Rio de Janeiro, vol. 5, nOl, 2001, pp. 5-48. 3. Pour une analyse des conditions du succès électoral de Cardoso et de la défaite de Lula, voir Stéphane MoncIaire, "Brésil, la victoire de Cardoso", Lusotopie, 1995, pp. 17-46.

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Aussi, en ce début 1995, dévaluer le real aurait pu être interprété par les Brésiliens comme un échec du plan de stabilisation et, plus encore comme un échec personnel de l'homme qui à leurs yeux incarnait ce plan I. Le Président Cardoso décida aussi de multiplier les privatisations, avec l'idée que les flux d'argent entrants permettraient de rembourser plus facilement l'argent déjà entré. Mais ce calcul et cette politique entraînèrent assez vite une fragilisation financière2 et rendirent la croissance à la fois moins saine et moins forte (4,2 % en 1995 puis 2,7 % en 1996) ; cette évolution provoqua un effritement du real et rendit le pays trop vulnérable en cas de choc externe. Ainsi, la monnaie brésilienne faillit être emportée par les « effets dominos» des crises financières asiatique et russe. Fin 1998, quelques jours après sa réélection à la tête de l'Etat (car, avant le scrutin, c'eût été très mal perçu par les électeurs), F.R. Cardoso fut contraint de dévaluer le real d'environ 30 % (graphique 2) et de faire appel au FMI. Le FMI s'avéra être plus un pompier pyromane qu'un sauveur. Car, en échange d'un prêt de plus de 41,5 milliards de dollars, il exigea que le budget primaire brésilien (c'est-à-dire hors charges d'intérêts de la dette) soit excédentaire à hauteur de 3, I % du PIB en 1999 et de 0,25 points supplémentaires pour chacune des trois années suivantes. Ceci obligea le gouvernement Cardoso à réduire au maximum ses dépenses, y compris celles de programmes d'infrastructures et d'actions sociales3. Sous la pression des marchés, il fut contraint d'accroître l'excédent primaire. Comme ces coupes budgétaires drastiques, combinées à un taux de base toujours élevé, ne favorisaicnt pas l'emploi, le chômage se développa et le revenu moyen des Brésiliens commença de chuter (-13,4 % d'août 1999 à l'élection présidentielle de 2002); ce qui constitua un nouveau frein à la croissance, continua d'affaiblir le real face au dollar et donc de gonfler de plus en plus dangereusement la dette liquide publique. En décembre 1994, celle-ci était de 153,2 milliards de reals et correspondait à 32 % du PIB de l'époque; au printemps 2002, elle s'élevait à 881,1 milliards de reals, soit 53 % du PIB (tableau 2). En désagrégeant cette dette, il apparaît qu'en huit ans, la dette interne liquide publique (graphique 3) est passée de 108,8 milliards de reals à 654,3 milliards de reals (la dette interne de l'Union et de la Banque centrale qui, en 2002, représentait 55 % de cette somme, ayant été multipliée par onze au cours de cette période -cf. graphique 3).
1. On estime à 7 milliards de dollars l'augmentation de revenus dont a bénéficié, de J'été 1994 à la fin 1995, la moitié la plus pauvre de la population brésilienne du fait de l'effet conjugué de l'élimination de l'inflation et de l'essor économique que celle-ci provoqua (étude citée par Veja 06/0311996). Nombre de ces personnes s'estimaient ainsi redevables au président Cardoso de leur gain de pouvoir d'achat, tant il est vrai que Cardoso cherchait toujours à se présenter, avec succès, comme le père du plan real. 2. SUI' ce point, lire la démonstration de Luiz Fernando Rodrigues de Paula et Antonio José Alves Junior, "Fragilidade financeira extema e as limites da politica cambial no reaJ", Revista de Economia Politica, Sào Paulo, n073, 1999, pp. 72-92. 3. Sur ces choix financiers et leurs enjeux, voir la longue interview accordée à l'auteur par F.H. Cardoso (Politique internationale, n084, été 1999, pp.198-220), et l'article "Du real au réalisme" (idem, p. 221-240) ainsi que l'analyse et le témoignage de Francisco L. Lopes ("Notes on the brazilian crisis of 1997-J999", in Revista de economia politica, Sào Paulo, vol. 23, n091, 2003, pp. 35-62).

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Simultanément, la dette externe liquide publique (graphique 4) est passée de 44,4 milliards de reals à 226,8 milliards de reals (la dette externe de l'Union et de la Banque centrale qui en 2002 composait 87 % de ce montant, ayant été multipliée par six durant ces huit ans. Sous l'ère Cardoso, l'Union (autrement dit, l'Etat fédéral) n'a pas été le seul échelon de la structure étatique à voir sa dette exploser. La dette liquide publique des unités fédératives (Etats fédérés plus District fédéral) et celle des communes ont été ensemble multipliées par cinq et demi. En fait, de 1994 à 2002, seule la dette (interne et externe) des « estatais» (c'est-à-dire des entreprises publiques et des établissements assimilés) a diminué. Mais ce recul tient essentiellement à la diminution du nombre des estatais, pour cause de privatisation massive. Pareille détérioration de la situation économique conduisit nombre d'anciens électeurs de Cardoso à se tourner vers Lula. Dans les enquêtes d'intentions de vote du premier semestre 2002, Lula devançait tous ses adversaires au premier tour et était donné vainqueur du second, sauf pendant quelques jours du mois de mars 2002. Or la perspective de voir le candidat du PT siéger au Planalto ne faisait qu'accroître l'inquiétude des marchés. Déjà, ils étaient préoccupés par la reprise de l'inflation: malgré un taux de base demeuré parmi les plus élevés au monde et censé contenir l'inflation, le rythme de progression trimestrielle de l'IPCA était passé de 1,48 % début 2002 à 2,46 % durant l'été (il atteindra 5,05 % à l'automne). Les marchés s'inquiétaient plus encore de la progression de la dette liquide publique. Certes, le poids de cette dette ramené au PIB brésilien était inférieur au poids de la dette des pays riches (57 % aux Etats-Unis et 59 % en France en 2002). Mais les excès que les marchés tolèrent des pays riches, ils ne les acceptent pas des autres pays. Voyant la croissance brésilienne ralentir, constatant que le Brésil aurait moins de recettes fiscales qu'espéré et aurait donc bientôt des difficultés à atteindre l'excédent primaire exigé, ils craignaient que Lula, une fois au Planalto, s'éloigne de l'orthodoxie financière néolibérale de l'équipe Cardoso et que le Brésil connaisse alors un scénario catastrophe à l'argentine. Ils reprochaient à Lula sa totale inexpérience à des postes exécutifsl et doutaient des capacités de cet autodidacte à gouverner correctement le pays. Ils pensaient que son gouvernement, en cas de difficultés, cèderait aux probables surenchères des éléments radicaux du PT ou tomberait dans des dérives néo-populistes très nuisibles. Et les marchés estimaient que les difficultés allaient vite surgir si Lula, comme ils l'en soupçonnaient, décidait de retirer à la Banque centrale
1. De fait, en dehors de son passé syndical et de ses activités au sein du PT, Lu]a n'a jamais occupé un poste exécutif. Ne s'étant jamais présenté à une élection municipale, il n'a pas pu être élu maire. Le seul poste de gouverneur qu'il a brigué fut celui de l'Etat de Sào Paulo en 1982. Mais il a été battu (10,8% des voix). Concernant le poste présidentiel, bien que déjà candidat à trois reprises, il n'y avait pas encore été élu. Lula n'avait pas non plus été ministre fédéral, ni membre d'un exécutif d'unité fédérative ou d'une commune. En fait, son seul mandat public depuis son entrée en politique avait été celui de député fédéra], obtenu lors des élections Jégislatives de ]986. Mais, au terme de ce mandat, il ne s'était pas représenté à ce poste et n'avait pas depuis brigué un mandat Jégislatif, quel qu'il fût.

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l'autonomie formelle que le gouvemement Cardoso avait, sous leur pression, fini par instaurer: ce qui, selon eux, aurait ouvert la voix à une baisse du taux de base (baisse jugée par avance trop brusque et donc dangereuse pour l'économie du pays)!. Surtout, ils craignaient que le Brésil de Lula refuse de payer les intérêts de la dette ou déclare un moratoire. Certes, concemant la dette, comme sur d'autres questions, Lula et le PT avaient évolué. En 1985, Lula ne voulait pas la rembourser. En 1989, il voulait en différer le remboursement. En 1998, son refus de payer ne concemait plus que les intérêts: «Bon, je vais appeler les banquiers et leur dire "Voyez, je veux bien aller jusqu'à reconnaître la dette, mais entre vous payer des intérêts et remplir l'estomac du peuple, je suis du côté du peuple; tant qu'il y aura des Brésiliens qui mourront de faim, je ne vois pas comment je pourrais vous payer" »2. Mais, en 2000, le PT avait déposé au Congrès une proposition d'un référendum sur le besoin ou non de l'honorer entièremene. Et, début 2002, certains des plus proches conseillers de Lula laissaient encore penser que le candidat PTiste, une fois au pouvoir, ne suivrait pas nécessairement les recommandations d'austérité du FMI: «Des excédents primaires si hauts, c'est à la fois exagéré et un suicide »4. Aussi, plus les sondages donnaient Lula vainqueur et plus les opérateurs financiers possédant des titres de la dette brésilienne tendaient à s'en débarrasser. Alors le risque-Brésil s'envola. Celui-ci était déjà de 840 points en janvier 2002 ; il grimpa à 980 en avril, puis à 1760 fin juin pour atteindre 2380 points à la miaoût5. Simultanément, une part des capitaux placés au Brésil en fut retirée. Ainsi, les marchés précipitèrent la crise qu'ils redoutaient. Le real s'en trouva très affaibli. Alors qu'à son lancement il valait 1,04 dollar, puis 0,85 dollar avant la crise de 1998 et 0,56 à l'été 2000, il tomba jusqu'à 0,29 en août 2002 (graphique 5). La dette et ses intérêts étant pour l'essentiel libellés en dollar, leur poids devint à ce moment-là excessif (63 % du PIB)6. La situation devenait si périlleuse que le FMI dut à nouveau intervenir et avancer 30 autres milliards de dollars. En contrepartie, il exigea du Brésil 3,75% d'excédent primaire et une hausse de la fiscalité; remède peu propice à une nette reprise de la croissance et de l'emploi. Faut-il donc s'étonner qu'en ce domaine et au terme d'un an de mandat Lula, les statistiques brésiliennes ne soient pas bonnes. Une telle situation pouvait-elle être redressée rapidement?
I. Pour une analyse des théories économiques sur le type et l'importance des bienfaits attribués à l'autonomie des banques centrales et à la transparence de leurs décisions, lire Helder FelTeira de Mendonça, "A teoria da credibilidade da politica monetaria", Revista de economia politica, Sao Paulo, vol. 22, n087, 2002, pp. 46-64. 2. Déclaration reproduite par l'hebdommadaire Veja, 301l 0/2002. 3. En jui1let 2002, le PT n'avait également renoncé qu'au dernier moment à soutenir le référendum sur l'intégration du Brésil à l'ALCA (le grand marché de libre échange, souhaité par les Etats-Unis, allant du Canada à la Terre de feu) qu'organisait, dans ses paroisses, l'Eglise catholique brésilienne. Près de 98,3% des 10.149.542 Brésiliens qui participèrent à ce référendum votèrent « non à l'entrée dans l'ALCA ». 4. Paulo Singer, économiste modéré du PT, Valor, 16/05/2002. Il envisageait aussi un contrôle des sorties de capitaux. 5. Cet indicateur, élaboré par la banque JP Morgan, est calculé à partir de la variation du prix, sur le marché international, des titres de la dette externe du pays considéré. 6. Sur le poids de la dette et ses contraintes, lire Bolivar Pego Filho et Mauricio Mota Saboya Pinheiro, "Os passivos contingentes e a divida publica no Brasil: evoluçao recente (1996-2003) e perspectivas (2004-2006) ", in IPEA, Texto para discussào, Brasilia, nOlO07,janvier 2004.

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Créer un choc de crédibilité, trouver des soutiens parlementaires Le défi était d'autant plus grand que Lula, au soir de son élection, n'avait toujours pas pleinement rassuré les marchés, bien qu'en août 2002 il ait salué l'intervention du FMI sans même critiquer le relèvement de l'excédent primaire imposé par cette institution: « Cet accord permettra au Brésil de respirer» ; « le parti a suffisamment changé pour comprendre que les contrats signés par le Brésil doivent être respectés »1. Lula se devait d'adresser aux marchés des signaux encore plus forts de son ralliement à l'orthodoxie néolibérale ou, plus exactement et comme le suggéraient plusieurs de ses conseillers, «créer un choc de crédibilité »2. Pour ce faire, Lula bénéficia, peu après son élection, du soutien tactique des grands argentiers internationaux. Ce soutien tenait principalement à deux raisons. D'une part, si la planète financière avait pu sans peine surmonter l'écroulement de l'Argentine, l'onde de choc provoquée par l'effondrement du Brésil aurait été trop redoutable; nul n'avait donc intérêt à voir le Brésil entrer en crise majeure. D'autre part, les organismes financiers internationaux, surtout le FMI, se voyaient ces dernières années de plus en plus reprocher leur intervention en Asie et en Amérique latine, du moins la dangerosité de certaines des contreparties imposées en échange de leur aide. Au sein même de ces institutions, des voix s'étaient élevées pour dénoncer les effets sociaux pervers de ces contreparties. Face à cette montée des critiques, ces organismes essayaient donc de prouver qu'ils n'étaient pas insensibles aux problèmes sociaux. Leurs dirigeants pouvaient partiellement le démontrer en étant conciliants avec le Brésil de Lula. Ainsi, Enrique Iglesiais, président de la Banque inter-américaine de développement (BID) rencontra Lula le 6 novembre 2002, soit 10 jours à peine après son élection au Planalto. Il promit alors d'accorder au Brésil 6 milliards de dollars pour des projets sociaux. Mais cinq jours plus tard, à peine Lula avait-il annoncé son programme (baptisé Fome Zero, «Faim zéro ») de lutte contre la faim, que Enrique Iglesiais faisait savoir à la presse qu'il promettait au Brésil 3 milliards de plus sur quatre ans et précisait: «Nous voulons ainsi montrer que nous sommes disposés à continuer de coopérer avec le Brésil »3. Un autre fait, plus médiatisé encore, résume bien ces intérêts croisés. Fin novembre 2002, James Wolfensohn, président de la Banque mondiale, se rendit à Brasilia. Au cours de son entretien avec le vainqueur du scrutin présidentiel et rassuré sur les intentions de celui-ci, il eut ce mot: « Lula, I love you ». La crédibilité que cherchait à susciter Lula vint aussi des personnes dont il s'entoura et des tâches qu'il leur confia. Courant novembre, donc plusieurs semaines avant l'investiture de Lula, les marchés virent avec satisfaction que le

1. Citée par Veja, 30/10/2002. 2. Formule empruntée au monde bancaire par Aloisio Mercadante (sénateur PTiste de l'Etat de Sào Paulo) et employée le 22 novembre 2002 lors d'un congrès du patronat latino-américain. 3. Propos rapporté par le quotidien 0 Eslado de Sào Paulo, 12-11-2002.

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