Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Pour l'honneur de l'armée

De
130 pages
Cette publication n'est pas un règlement de compte entre un lieutenant colonel et un général. L'auteur pose la question cruciale, étendue à d'autres cas, de savoir si l'honneur de l'armée consiste à masquer et déguiser des actes inexcusables, ou au contraire, afin de ne pas salir l'institution une seconde fois par le mensonge, à dire la Vérité, aussi pénible que ce soit.
Voir plus Voir moins

ISBN : 2-296-00944-1 © 2006

J’ai appris à être soldat... J’ai appris la grandeur de la discipline et de la subordination de l’individu au tout. Le don total... J’ai appris ce qu’était tuer. On m’avait, comme à chacun, enseigné le respect de la vie humaine. Puis un jour on m’a dit: liberté d’assassinat, pis, obligation d’assassinat... J’ai pillé, comme tout le monde. J’ai appris à incendier... Ma détermination était prise de sang froid. J’acceptais de faire la guerre comme on accepte une expérimentation. Et l’ayant faite, je savais qu’il me serait reconnu une sorte de droit imprescriptible d’en parler comme je l’entendrais à la face de n’importe quelle brute ou imbécile de héros.
Paul Vaillant-Couturier, Ce que j’ai appris à la guerre, Les cahiers contemporains, Editions Montaigne, 1927. Né en 1892, «dans le corset des poteaux frontières», avocat au barreau de Paris, mobilisé dès le début de la Grande Guerre, blessé en septembre 1915, gazé dans son tank en juillet 1918, le lieutenant Vaillant-Couturier est décoré de la croix de guerre avec plusieurs citations. Après l’armistice, devenu militant pacifiste et internationaliste, il lance avec Henri Barbusse le célèbre slogan «guerre à la guerre». Il s’éteint en 1937 après avoir transmis son idéal à une partie de la jeunesse, ambitionnant de «continuer de vivre dans la racine des blés murs». Extrait de Paul Vaillant Couturier, Dans la racine des blés mûrs, Paul Markidès, ARAC, 2 place du Méridien, 94807 Villejuif.

Préface

Sursitaire, appelé sous les drapeaux en octobre 1955, j’arrivai en Algérie le 20 avril 1956. J’avais 25 ans. Je sortais de l’université, où j’avais fait des études de lettres dans une ville du sud de la France, dans laquelle j’avais été pendant un an président de l’association des étudiants catholiques. J’étais marié. Je fus affecté au 17e B.C.P. — alors basé à El-Milia, dans la presqu’île de Collo (Constantinois) —, qui faisait partie de la deuxième demi-brigade de chasseurs à pied, dont le capitaine Pierre-Alban Thomas était le chef du deuxième bureau (en même temps que celui du secteur d’El-Milia). Placé comme secrétaire auprès de l’O.R. (officier de renseignement) du bataillon, je fis assez vite fonction d’O.R., en remplacement du lieutenant, puis du sergent qui avaient rempli cette fonction avant moi et qui, probablement du fait d’un déficit de cadres d’active, avaient été affectés ailleurs. Par la suite, théoriquement sous les ordres du capitaine adjoint du chef de bataillon commandant le 17e B.C.P., qui termina sa carrière comme général, je jouissais d’une grande autonomie. J’avais près de moi un secrétaire et un chauffeur. Chaque jour, j’établissais un B.R.Q. (bulletin de renseignements quotidien) concernant l’activité de chaque compagnie et les résultats obtenus et, parfois, après un interrogatoire de suspect ou un entretien avec un fellagha « rallié », une fiche de renseignements. Remis au chef de corps, tous les documents étaient en principe transmis à l’autorité supérieure, autrement dit aboutissaient entre les mains du capitaine Thomas. En mai 1957, après un séjour d’un peu plus de trois mois à Arris, dans les Aurès, où mon bataillon avait été envoyé, je fus à sa demande détaché auprès de lui pour 7

m’occuper plus spécialement de l’action psychologique, qui faisait partie de ses attributions, le deuxième et le cinquième bureau étant alors couplés. Pendant que mon bataillon restait à Arris, je me retrouvai à Biskra, au début de l’été saharien… De l’Algérie, j’ai donc connu successivement El-Milia, Arris, puis Biskra. C’est mon séjour à El-Milia, de loin le plus long, qui m’a surtout marqué. La zone était censée avoir été pacifiée par le colonel Bigeard. En fait, la C.C.A.S. (compagnie de commandement, d’appui et des services) — à laquelle j’appartenais — ayant pris ses quartiers à El-Milia, où il y avait des écoles, une gendarmerie, une justice de paix… et qui était le chef-lieu de la commune mixte, nous vivions à l’intérieur de ce bourg ceint de barbelés comme si nous y étions assiégés. Deux fois par semaine environ, un convoi blindé se rendait à Constantine, essuyant souvent des coups de feu au passage. Au moment où j’y étais, sans compter les fonctionnaires, en particulier les enseignants, une quarantaine de civils européens devaient vivre à El-Milia. Les attentats étaient nombreux et souvent meurtriers. L’administrateur civil qui était à la tête de la commune mixte fut abattu à proximité de son bureau par un terroriste — les coups de feu retentirent à travers toute la bourgade. Notre interprète, un sergent-chef musulman, fut grièvement blessé au cours d’une ronde qu’il effectuait à l’extérieur des barbelés. Une grenade défensive de fabrication française, amorcée et lancée par un terroriste, tomba devant moi et une belle brochette de militaires gradés et de civils à la sortie de la messe, un dimanche, et… foira. Nous l’avions échappé belle… Quant aux autres compagnies de notre bataillon, elles étaient basées dans le bled, autour d’El-Milia. Celui que nous considérions comme notre ennemi direct, que nous combattions, était Si Messaoud. Quelle fut mon expérience dans ce contexte ? L’armée n’était pas censée faire la guerre mais mettre en œuvre la politique de pacification inaugurée par le gouvernement de gauche, à la tête duquel se trouvait le socialiste Guy Mollet. Je ne résiste pas à l’envie de citer le Guide pratique de pacification à l’usage des commandants de sous-quartier, publié par le Bureau psychologique de la Xe région militaire : 8

Face à la haine, faites preuve d’amour. Face au mensonge, imposez la vérité. Face à la terreur, ramenez la confiance. En fait, contre un ennemi soutenu par une grande majorité de la population, souvent terrorisée et que nos méthodes de guerre, face à cet ennemi insaisissable, révoltaient, c’est bien dans une guerre que nous étions engagés. Une « sale guerre », s’il en fut, car l’Algérie était française et nous avions souvent en face de nous des F.M.A. (Français musulmans d’Algérie) qui avaient combattu dans l’armée française. Un appelé comme moi avait l’impression d’une guerre sans issue au service d’intérêts qui n’étaient pas les nôtres. Ce n’est que longtemps après que j’ai reconnu la douleur de ces Français d’Algérie d’origine métropolitaine qui considéraient comme leur la terre sur laquelle ils vivaient, travaillaient, et sur laquelle, pour certains, ils étaient nés. Cette douleur, ils la ressentirent quand ils durent quitter l’Algérie mais déjà, à cette époque, on avait l’impression que, dans cette région, les jeux étaient faits. Cadre subalterne et appelé, je n’eus pas, comme le capitaine Thomas, à désigner des otages 1, mais j’assistai à des séances de torture d’hommes, d’une femme et même d’un adolescent, conduites par deux inspecteurs de la P.J. de Constantine dans les caves de la gendarmerie d’El-Milia. Il fallait avoir le cœur bien accroché pour résister à « ça » (je n’ai pas d’autre mot pour désigner l’innommable), mais — je l’ai dit — j’avais 25 ans alors et me trouvais donc moins vulnérable que la plupart des jeunes conscrits. Un fait rapporté par Jacques Julliard en 2000 dans sa contribution intitulée « Torture » pour le dossier consacré à la guerre d’Algérie dans le numéro 1884 du Nouvel Observateur m’en a rappelé un autre, presque semblable, qui eut lieu dans le secteur d’El-Milia. Et pourtant il ne s’agit pas d’une de ces histoires qui se racontaient dans les popotes, adaptation plus ou moins stéréotypée d’un canevas reposant tout entier sur l’ambiguïté du verbe « descendre », que les circonstances fournissaient maintes
1. Les Désarrois d’un officier en Algérie, Paris, Seuil, « L’Épreuve des faits », 2002.

9

occasions d’illustrer… Au cours d’une patrouille, un aspirant d’une de nos compagnies surprend toute la population — y compris les hommes — de la mechta (village) Dardar dans laquelle, jusque-là, nos soldats n’avaient jamais trouvé d’hommes. Il rassemble ces derniers et demande par radio au capitaine commandant sa compagnie ce qu’il faut en faire. Réponse de ce dernier : « Descendez-les. » Sans se poser de questions sur le sens du mot « descendre », il fait mettre ses fusils-mitrailleurs en batterie et exécute au fond d’un ravin toute la population mâle du village. Le commandant de compagnie aurait voulu dire : « Descendez-les à la compagnie »… Quoi qu’il en soit des motifs de cette exécution sommaire, nos patrouilles ne purent par la suite plus jamais se rendre dans cette mechta sans essuyer des coups de feu. Il s’agit bien là d’un fait réel, qui n’aurait pas été connu si la conversation entre le commandant de compagnie et son chef de section n’avait pas été entendue par des tiers sur un poste radio portatif. Les hommes tués figurèrent sur le B.R.Q. que je rédigeai comme autant de fellagha abattus au cours d’un prétendu accrochage. Une autre fois, je reçois au bureau la visite d’un Algérien dont le fils, réquisitionné au moment d’un départ en opération pour porter sur son dos le poste SCR 300, lourd d’une petite vingtaine de kilos, qui permettait d’assurer les liaisons radio, n’était pas revenu chez lui à l’issue de cette opération, deux ou trois jours plus tard. La demande de ce père était appuyée par les gendarmes, dont il était un indicateur. Renseignements pris, j’apprends que ce jeune homme, qui était tout sauf un suspect, avait été « liquidé » à la fin de l’opération, car on l’avait choisi au hasard, on ne savait pas qui il était et, quand on n’avait plus eu besoin de lui, on avait trouvé ce moyen expéditif pour s’en débarrasser. Je ne sais si les gendarmes ont été mis au courant mais, pour ma part, je n’ai jamais osé dire la vérité au père du jeune homme. Je pourrais aussi évoquer le souvenir d’un capitaine détaché à la commune mixte d’El-Milia 2 qui s’était personnellement
2. P.-A. Thomas en parle à propos de l’assassinat de l’administrateur de la commune mixte d’El-Milia (op. cit., p. 111).

10

attaché les services d’un « tueur » musulman, chargé d’exécuter en toute illégalité tous les « suspects » dont il avait décidé l’élimination. Il les transportait en jeep à quelque distance des barbelés, où avait lieu la « corvée de bois ». Pour comprendre ces comportements, il faut tenir compte de la peur, qui pouvait aussi bien se traduire par de la forfanterie ou des rodomontades — comme cet aumônier militaire (eh oui !) qui, dans le convoi assurant la liaison entre El-Milia et Constantine, désignait du doigt les arbres auxquels, disait-il, il avait pendu tel ou tel fellagha — que par des comportements aberrants. Je me souviens encore de cette section en embuscade de nuit qui crut entendre des rebelles et qui tira, tira… jusqu’à épuisement des munitions. Le bruit de la fusillade parvint au P.C. de la compagnie dont cette section faisait partie, si bien que son commandant décida de l’envoi de renforts qui, à leur arrivée, ne trouvèrent au sol que des douilles vides. De fellagha, point… Ce qui avait déclenché ce tir hystérique n’avait pas été autre chose que le vent et… la peur. Je ne suis pas sûr que l’aspirant chef de section ne reçut pas une médaille : il fallait bien justifier la fusillade. Il ne faut pas généraliser ces comportements. J’ai connu des civils, des militaires irréprochables : il y avait à El-Milia des officiers de police appartenant aux R.G. (Renseignements généraux) qui, dans l’exercice de leur fonction, faisaient preuve d’une conscience scrupuleuse. Je crois que c’est à Biskra que je connus un capitaine, ancien officier des Affaires indigènes (plus précisément marocaines, me semble-t-il), parlant l’arabe, qui était un homme irréprochable et avec qui je me liai. Il n’empêche que, à mon poste, je fus témoin de beaucoup de pratiques inhumaines ou… trop humaines. Je peux dire que ma seule présence à ce poste a évité à plusieurs Algériens la torture ou la mort car je n’ai jamais torturé, jamais tué, ce qu’un autre à ma place eût peut-être fait, tant le climat moral et psychologique, particulièrement délétère, y invitait. Dans ce que Charles Péguy appelle « cette immortelle affaire Dreyfus » (Notre jeunesse), la question — et le débat — fut d’abord de savoir si le capitaine Dreyfus était innocent ou 11

coupable de trahison. Certains le croyaient coupable, d’autres innocent, non sans arrière-pensées chez les uns comme chez les autres, mais, si sa culpabilité eût été prouvée de manière évidente, qui — à part une fraction négligeable de Français — se fût opposé à son châtiment ? Or, au fur et à mesure que le nombre de ceux qui le croyaient innocent augmentait, la question qui divisa l’opinion au point de créer une fracture irrémédiable entre les Français, parfois à l’intérieur même des familles, devint : faut-il sacrifier l’honneur et le prestige de l’armée à l’honneur d’un seul et faire éclater le scandale, en reconnaissant les fautes d’un état-major gangrené, ou faire passer l’intérêt général avant l’intérêt particulier ? C’est alors que l’affaire Dreyfus devint véritablement l’Affaire, illustration de l’opposition irréductible entre, d’une part, la raison d’Etat et, d’autre part, les droits de l’homme, du combat éternel entre la mystique et la politique. À propos de l’affaire algérienne, le débat a évolué de manière similaire et, finalement, se trouve être du même ordre. En effet, après avoir été de savoir si l’armée avait ou non torturé et tué aveuglément, ce qui ne fait plus de doute, la question est aujourd’hui de savoir s’il faut « se taire ou témoigner »3. Se taire pour, en apparence, préserver l’honneur de l’armée, ou témoigner par respect de la vérité. Sur ce point, après avoir hésité longtemps — près de quarante ans —, ce qui confère à son témoignage un poids d’humanité supplémentaire, celui d’une responsabilité assumée peu à peu, le colonel Thomas se range parmi ceux qui, comme Péguy, considèrent le combat « pour la justice et la vérité » comme fondamentalement lié à notre dignité d’homme. C’est l’homme, ses qualités d’animateur, sa droiture, son honnêteté foncière, que j’avais appréciés en lui lorsque je l’ai connu et ai servi quelque temps sous ses ordres en Algérie. La pacification, objectif affiché du gouvernement d’alors, il s’efforçait de la mettre en œuvre alors que, chez la plupart, la répression dominait. Son attitude était clairvoyante — on a vu où le « tout répressif » nous a menés — et conforme à l’idéal militaire d’obéissance, non aux instructions parallèles et officieuses de certains responsables, mais à celles, officielles, découlant des
3. Tel était d’abord le titre choisi par P.-A. Thomas pour cet ouvrage.

12

prises de position publiques des dirigeants de la France et des votes de l’Assemblée nationale. Au terme de l’évolution de l’affaire algérienne et au terme de son évolution — ou de sa prise de conscience — personnelle, le colonel Thomas croit, toujours comme Péguy, que ceux qui s’imaginent sauver l’honneur de l’armée en s’efforçant de cacher ses fautes se trompent car la faute la plus grave, celle qui est impardonnable et ne sera pas pardonnée, c’est précisément de dissimuler, voire de travestir, la vérité. Deux chanceliers allemands et un pape ont su reconnaître ce qui a été. Ni l’Église catholique ni la nation allemande ne sortent « lavées » de ces repentances, car elles ne suppriment pas la responsabilité, mais la voie est désormais ouverte à la réconciliation. Elles témoignent d’une lucidité et d’un sens de la responsabilité qui réhabilitent l’entité — Église ou État — que représentent ceux qui en ont fait preuve. Autrement dit, « témoigner » comme vous l’avez fait, mon colonel et cher ami, est en fait la seule manière de sauver l’honneur historique de l’armée (et celui de la France), si constamment présent à la bouche et, je n’en doute pas, au cœur de vos adversaires, en même temps que le vôtre.

Jacques Plainemaison

Jacques Plainemaison a été professeur à l’université d’Avignon, puis à celle de Limoges. Il a aussi enseigné à l’université de Nankin et dans une université de Xi’an, en Chine. Il est l’auteur de travaux sur Blaise Pascal et de nombreux articles sur la littérature des XVIIe et XXe siècles, l’histoire, l’ethnologie. 13