ThéâtrePOUR MA TERRE …
L’examen des sociétés africaines laisse appréhender certaines
réalités qui font partie intégrante du quotidien des peuples africains.
En effet, l’Afrique a toujours été ce continent mis à part, ce vaste
espace dans lequel cohabitent diverses populations et leurs
différentes mœurs. Conspiration, mensonges, égoïsme, égotisme,
idéologies non fondées, hypocrisie, etc. tel se présente le véritable
portrait de la société africaine. Chaque pays, chaque ville, chaque
village ou chaque hameau d’Afrique, a une étiquette que lui a laissé
en héritage le colonisateur.
«Pour ma terre…», entend d’une manière implicite faire la peinture
de ce monde hétéroclite. Le partage, l’amour, l’entente, la fraternité,
en bref l’humanisme qui caractérise l’africain digne de ce nom, laisse
un temps soit peu place aux habitudes xénophobes et misanthropes
instaurées et entretenues au sein des populations d’un même espace.
C’est l’histoire d’un petit village, qui se déroule pendant l’Après-
Indépendance, mettant en exergue la rupture des rapports fraternels
existant naguère entre autochtones et allogènes. Dans cet monde où
se distinguent le vieux Lé-mbindoni, le chef Siobê, le notable Gazao et
ses pairs, fait son entrée, Kpadjalê, fils unique de la vieille Yagbia. Son
retour au village après de longs mois d’exil va bouleverser toute la vie
de Mbingo. Kpadjalê se cabre contre les mauvaises mœurs entrevues
dès son arrivée et donne à voir son désir d’un retour à la case de
départ ; ce qui inquiète les populations allogènes en particulier leurs
différents représentants : les notables Inza, N’goran et Habdala, qui
s’interrogent sur ce qu’il adviendra de leur sort quand "les dignes fils
de Mbingo" voudriont faire valoir leurs droits.
Cette pièce est dotée d’une particularité en ce sens qu’on y trouve
un véritable travail de recherche à travers un multiplex langagier qui
s’y laisse observer. Né le 10 janvier 1988 à Abidjan (Côte d’Ivoire) d’une mère
ivoirienne et d’un père centrafricain, Danzi Daniel, après de brillantes études primaires et
secondaires dans plusieurs villes du pays, entame une carrière de littérateur dès sa
première année à l’Université d’Abidjan-Cocody, en 2007.
«Pour ma terre …», première œuvre théâtrale, est le fruit d’une passion pour l’écriture.
Danzi Daniel, vit actuellement en Côte d’Ivoire et est étudiant à l’Unité de Formation et
de Recherche des Langues, Littératures et Civilisations, à la Faculté des Lettres
Modernes, de l’Université d’Abidjan-Cocody.DANZI Daniel
Théâtre
Aux familles Danzi ;
A monsieur Gba Bouabré Alex Landry et amis d’enfance ;
A tous les étudiants de la Faculté des Lettres modernes de l’Université
d’Abidjan-Cocody (promotion 2007).LES PERSONNAGES
La vieille Yagbia : mère du jeune Kpadjalê
Le vieux Lé-mbindonie chef Siobê
Gazao : notable
N’goran : notable
Inza : notable
Habdala : notable
Kotakôli : ami fidèle de Kpadjalêpadjalê : fils de la vieille Yagbia
Zran, Edoukou, Zogbagbeu, Issa et Adja : villageois
Adjoba : vendeuse de Bangui
Dame Ivorus : compagne de Gazao
Le narrateur
La foule représentant la population de Mbingo.
La scène se passe dans un village de l’Afrique subsaharienne.PROLOGUE
(La scène est dans la pénombre. Dans un coin peu éclairé de la salle, assis sur
un siège, le narrateur tient son récit.)
LE NARRATEUR
En vérité et en vérité, l’histoire n’avait pas débuté ainsi. Mais qu’importe si je
la fais commencer ici. L’histoire se déroule dans un petit village qui aujourd’hui
semble avoir été érigé en préfecture. Qu’importe ! Elle aurait pu se passer
ailleurs.
Alors, elle paraîssait stupéfiante, cette histoire. Aujourd’hui, elle n’étonne
plus. Néanmoins, je vous la raconte, non pas pour vous égayer ni vous étonner.
Je vous la raconte parce qu’elle est ce sur quoi il serait important, vous et moi de
réfléchir car seul, je ne saurais apporter aucune décision décisive eu égard à ce
qui est en train de se passer dans ce pays au vu et au su de toute la nation.
Mbingo est un gros village où il est susceptible de voir représenter tous les
peuples d’Afrique, composant de forte et belle manière la population de cet
espace. Mbingo eût la chance de vivre une décennie de prospérité, de joie, et
cela sous la coupole d’une personne qu’on qualifierait sans faux-fuyants de
« digne fils du pays ». Mais ce fut un jour, Mbingo fit son entrée dans une autre
phase de son histoire. On assista à la disparition de la bonne entente, du progrès
et à l’avènement de la discorde, la mésentente et pire de la mort ; celle
du « digne fils du pays ». Permettez-moi d’arrêter ici mon récit afin de vous
laisse vivre le reste de cette particulière histoire.
(Aussitôt le narrateur se tait cependant que les lumières éclairent toute la scène.
Devant sa case, assise sur un tabouret, une vieille dame, foulard sur la tête,
cure-dent dans la bouche, le regard lointain, médite.)
ACTE PREMIER
1. Cogito ergo sum Yagbia
Le narrateur
(Clair de lune sur Mbingo*. À gauche de la case au toit de chaume
et aux murs en pisé, la veuve mère Yagbia, assise sous un hangar,
près d’un feu de bois, toujours le regard lointain, entame son récit.)
YAGBIA
(D’une voix mélancolique.)
Triste réalité ! L’homme quittera son père et sa mère pour se faire une place
au soleil mais, doit-il nécessairement délaisser sa mère ; cette femme qui après
trente-six semaines de souffrances et quelques heures de dur labeur, lui permit
de voir la lumière du jour. Ce n’est vraiment pas juste ! J’ai à présent la solitude
et l’ennui comme fidèles compagnons. Compagnons qui constituent pour une
preuve de mon existence sur cette terre des Hommes.
LE NARRATEUR
(Assis dans son coin, la tête basse.)
Triste destin de toute évidence. Mais que peut-on y faire ? La vie de l’Homme
est ainsi faite.
YAGBIA
(Poursuivant)
Ce village est devenu pour moi une véritable prison. Toujours les mêmes
événements ; la mort qui continue son appel, les querelles et disputes
journalières entre les enfants d’une même terre, et j’en passe. Quelle
compensation à la monotonie de l’existence ! Dans quelle société sommes-
nous ? Ma tristesse grossit en marge de tous ces maux qui émaillent notre
quotidien. Elle grossit en marge de cette misère qui sévit tant ; cette jeunesse
dépravée qui se perd dans les vices de cette société, faisant d’elle une véritable
industrie de délinquants troublant nuits et jours la quiétude de Mbingo. Et que
dirais-je eu égard aux comportements de l’élite à qui on a remis les rennes de ce
village ? Tout cela me rebute.
(S’adressant au réceptacle sur un ton rageur.)
Dites-moi chers spectateurs, comment voudrait-on vivre dans un milieu où il
n’y a que les intérêts personnels qui sont défendus ? Où le mensonge et la
fourberie sont aujourd’hui et partout, monnaie courante. Il va s’en dire que la
construction d’un monde meilleur, équitable pour tous comme le prônent si éloquemment les politiques, s’avère une utopie tant qu’il y aura des personnes
sans scrupule qui navigueront toujours à contre-courant.
Dites-moi chers amis, sommes-nous condamnés à vivre une pareille tragédie.
(Se recroquevillant dans un coin près de sa case.)
J’ai cependant espoir, quant à la nature éphémère de toute chose sur cette
terre, qu’un jour viendra où le monde subira une gigantesque métamorphose. Un
jour où les habitants de ce village, et ceux des contrées proches ou lointaines
voudront un changement du cours événementiel des choses.
LE NARRATEUR
(Face au public, sur un ton sérieux.)
Pour ce qui est de parler, cela a été fait. Mais un manque reste à gagner dans
la réalisation de ce grand projet car pour que les mentalités de ce pays qui est le
nôtre changent, il va falloir s’armer de courage et de patience ou l’on oserait
croire au mythe du Grand monstre, avaleur du temps. Dans mon pays, il y a un
monstre avaleur, sans cou, surgi de nulle part : le Grand Mystère. Silence sans
essence, sans commencement ni fin. Calme éternel qui ne se cherche ni se
trouve, qui ne contient rien qu’il ne puisse en donner, qui ne dit rien qui ne peut-
1être entendu. Dans notre patois, nous le nommons «Gbagbamlê ».
YAGBIA
(Un peu endormie.)
Ah ! Triste destin. À présent, je me sens lasse donc je n’ai plus qu’à reposer
2mes vieux os tout en espérant que N’zapa m’a écoutée et qu’il exaucera tous
mes vœux.
(Yagbia se lève, prend son siège et entre dans sa case. Noir sur la scène.)
2. À la taverne
Adjoba
AdjaEdoukou
Issa
Kotakôli
Kpadjalê
Lé-mbindoni
Yagbia
Zogbagbeu
Zran
Le narrateur
(Le jour se lève sur Mbingo. Cris d’animaux domestiques, coups de pilons dans
les mortiers, pleurs d’enfants. Yagbia et la jeune Adjoba surgissent sur la scène,
discutant très chaleureusement.)
YAGBIA
(À Adjoba)
Tu sais ma fille, le temps passe si vite qu’on a tendance à oublier des
moments forts de notre existence. C’est pour cela je te suggère de profiter de
cette jeunesse avant qu’il ne soit tard. Mais surtout, utilise-la à bon escient.
ADJOBA
(À Yagbia)
Mère, je tacherai de me souvenir toujours de tes utiles conseils.
YAGBIA
(Sur un ton sérieux)
Je t’aurais prévenue. À présent, je dois te laisser vaquer à tes occupations car
ils doivent sûrement t’attendre, tes clients. Ah ! Ces gens-là. Toujours, au même
endroit, à la même heure pour venir se saouler la gueule et dire des conneries.
ADJOBA
(Un peu vexée.)
Ah ! Maman, là tu es en train d’attaquer mon commerce. Ce n’est vraiment
pas juste de ta part.
YAGBIA
(Un petit sourire aux lèvres) Non, ma fille. Juste pour te titiller, histoire de savoir comment va ton
commerce de « bangui ». Allez ! Vas-en paix, je ne te reproche rien. On se
retrouvera ce soir, s’il plaît à Dieu.
(Les deux femmes se quittent. Noir sur la scène. Le narrateur face au public,
dans la pénombre, entame son récit.)
LE NARRATEUR
En Afrique, les hommes ont une autre et haute vision des choses. Ils se
contentent de les vivre sans se soucier ni du début ni de la fin de celles-ci. Et
tout cela fait partie des vicissitudes de l’Afrique. Chants et danses, telle se
constitue l’ossature de la culture africaine, culture longtemps profanée par les
Hommes d’ailleurs, ramenant l’Africain à la première strate de la Civilisation.
Cependant, en dépit de tout, quelque part, un pays où les arbres sont grands et
verts. Un pays où il n’y a que les arbustes et des herbes, un pays où on s’aime et
se déteste. Un pays du soleil et des sables brûlants, un pays où la condition
humaine est la même que partout ailleurs avec d’un côté joie débordante de
vivre et de l’autre, tragique réalité. Quelque part, un pays où l’on vit selon la loi
et la coutume. Un pays où la misère inonde l’abondance, la cupidité et l’égoïsme
émoussent les derniers élans de la dignité humaine. Quelque part, un pays
étranger, un simple pays d’hommes, d’animaux et de plantes. Quelque part, des
hommes assis se réjouissent autour d’une tablette, discutant à la fois de tout et
de rien.
(Sous le hangar, la jeune femme vend son vin de palme. Quelques hommes en
boivent dans la pénombre. Aussitôt se tait le narrateur que les lumières éclairent
toute la scène. Les consommateurs animent une conversation passionnée.)
ZRAN
(Passablement ivre, parle en gesticulant.)
Moi, je te comprends, Kotakôli. Ce que tu as dit est plus que de la vérité. Tu
es comme un frère pour moi et je te comprends. Tu as parfaitement raison sur ce
point.
ADJOBA
3 Reste tranquille, toi. Quand tu as un bol de « bangui » devant tes yeux,
n’importe qui devient ton frère
ZRAN
(À Adjoba)