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Pour un communisme libéral

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319 pages
Ce livre présente un modèle d'organisation économique conçu comme une troisième voie entre le système communiste et le système capitalisme. Il propose un mode d'appropriation qui ne soit ni privé ni d'État mais réellement collectif. Ce mode d'organisation, qui rend le capital superflu, propose une solution au dilemme classique planification/marché. Il intègre les règles du libéralisme politique dans la sphère économique en donnant "démocratiquement la parole aux consommateurs et aux producteurs" et en les faisant "s'opposer selon les règles de l'équilibre des pouvoirs du libéralisme des pouvoirs du libéralisme politique".
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POUR

UN COMMUNISME
DE DÉMOCRATIE

LIBÉRAL

PROJET

ÉCONOMIQUE

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Louis LEGRAND, Réflexions sur quelques problèmes de l'Education nationale, parmi tant d'autres, 2005. Noël JOUENNE, La vie collective des habitants du Corbusier, 2005. Jean CANEPARO, Lignes générales, 2005. Dr Jacques HUREIKl, Humanités en souffrance à la Santé, 2005. Sylvain DUFEU, Valeurs et constitutions européennes, 2005 Gérard CHEVALIER, Sociologie critique de la politique de la ville, 2005. François BÉNARD, Nous retournerons à l'école quand elle ira mieux!, 2005. Gaspard-Hubert LONSI KOKO, Un nouvel élan socialiste, 2005 Marie-Carmen GARCIA, William GENIEYS, L'invention du pays cathare, 2005. Daniel CUISINIER, Energie et transport, 2005. Cyril LE TALLEC, Les Sectes ufologiques 1950-1980, 2005. Henri GUNSBERG, L'Ogre pédagogique. Les coupeurs de têtes de l'enseignement, 2005. Michel ADAM, L'association image de la société, 2005. J.P. SAUZET, La personne en fin de vie. Essai philosophique sur l'accompagnement et les soins palliatifs, 2005; Victor COLLET, Canicule 2003. Origines sociales et ressorts contemporains d'une mort solitaire, 2005. Nicole PERUISSET-FACHE, La modernisation de l'Ecole, 2005.

DOMINIQUE PELBOIS

POUR

UN COMMUNISME
DE DÉMOCRATIE

LIBERAL

/

PROJET

ÉCONOMIQUE

Questions

contemporaines

@ L'Harmattan,

2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest ISBN: 2-7475-8649-9 EAN: 9782747586498

PRÉFACE

Cette thèse est une tentative pour surmonter l'aporie de la liberté et de l'égalité sur laquelle bute la pensée démocratique. La solution qu'elle propose se fonde sur une modalité d'appropriation qui n'est ni privée ni d'État, mais réellement collective et démocratique, c'est-à-dire soumise au suffrage du grand nombre des individus grâce à des procédures d'« aquisition » que nous avons appelées le bail, l'abonnement et l'achat collectifs. Des espaces privatifs sont garantis aux individus et aux entreprises qui les servent en produisant les biens et les services dont ils ont besoin; mais les richesses ne peuvent pas être accumulées en patrimoine. La satisfaction des besoins remplace la poursuite de l'accumulation comme moteur de l'activité et de la croissance économique et du progrès technique. Le modèle lie l'exercice de la démocratie à celui du calcul économique. Il est doublement libéral puisqu'il confirme la rencontre directe de l'offre et de la demande qui est l'essentiel du libéralisme économique, tout en combinant cette rencontre avec une organisation du pouvoir économique qui donne démocratiquement la parole aux consommateurs et aux producteurs et les fait s'opposer selon les règles de l'équilibre des pouvoirs du libéralisme politique. Ce système n'est possible que parce que le bail et l'abonnement collectifs, qui donnent le pouvoir aux locataires et aux abonnés, font qu'il n'y a pas de propriétaires ultimes et rendent le capital superflu. Il est spontanément transparent, égalitaire et planifié sous la houlette des consommateurs naturellement associés; il met les hommes face à leurs responsabilités envers leurs semblables et leur environnement naturel. Il socialise le travail par la demande: le consommateur y est vraiment roi ou, si l'on préfère, citoyen, car c'est la royauté du consommateur qui fait la démocratie économique. C'est ce qui en fait un système communiste. Dans la première partie de notre travail, nous avons exposé la loi fondatrice du communisme libéral, ses présupposés et ses effets, en explorant comment elle pouvait s'appliquer à différentes fonctions économiques (redistribution, paiements etc...). Dans la deuxième partie, nous somme revenu sur ses conséquences en matière d'aménagement du territoire et d'urbanisme, et ses conséquences écologiques, sociales et morales. Dans la troisième partie, nous nous sommes interrogé sur la façon dont des gens acquis au communisme libéral pourraient s'y prendre pour lui donner corps dans la réalité.

8 « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de manières différentes; il s'agit maintenant de le transformer » (Marx, XIe thèse sur Feuerbach). Notre travail est un travail de pionnier et, partant, inachevé. Il ouvre des pistes de recherche dans des domaines très variés: philosophie politique, droit, morale, économie politique, urbanisme, aménagement du territoire, écologie, gestion d'entreprise, organisation industrielle, technologie etc... Nous avons très souvent senti toutes nos insuffisances. Il ouvre également des perspectives d'engagement politique.

Le communisme ou la crise permanente Si les producteurs comme tels savaient les besoins des consommateurs [...] l'instabilité de la concurrence, sa tendance aux crises deviendrait impossible. Produisez consciemment comme des hommes et non comme des atomes isolés dénués de conscience générique et vous échapperez à tous ces antagonismes artificiels, intolérables. Mais tant que vous persévérez dans ce mode de production inconscient, contraire à la raison, livré au hasard, les crises commerciales subsisteront. Chacune d'elle sera plus universelle, plus pernicieuse que la précédente. Elle ruinera une grande masse de petits capitalistes. Elle augmentera les effectifs de la classe qui ne vit que de son travail. Elle accroîtra la masse de travail qui demande emploi et aggravera le problème fondamental qui préoccupe nos économistes; elle suscitera une révolution sociale telle que leur sagesse scolastique est incapable d'imaginer. F. Engels, Esquisse d'une Critique de l'Economie politique, 1843.

Je n'hésite pas à affirmer cependant que le système capitaliste mondial va succomber à ses défauts, sinon maintenant, du moins à la prochaine occasion [...]. Tant que le cycle boom/ krach survit aux épreuves, il en sort renforcé. Plus l'épreuve est rude, plus ce renforcement est important. Après chaque épreuve surmontée, survient une période d'accélération. Après cette période arrive l'heure de vérité. G. Soros, La Crise du capitalisme mondial, 1998.

Avertissement

Nous nous proposons de montrer que l'appropriation collective des biens est aussi différente de l'appropriation par l'État que de l'appropriation privée, afin de sortir la réflexion politique d'une ornière et la pensée démocratique de ses apories. Les grandes lignes de notre système sont exposées aux chapitres II, IV et v. Jusqu'au chapitre XIV, il faut le lire comme une axiomatique colorée, car nous décrivons un monde très proche du nôtre qui semble à portée de main, mais que sa logique nous rend inaccessible: l'utopie n'est pas si loin que ça, elle est susceptible de s'actualiser. Au chapitre XIV, nous montrons qu'un tel monde peut ne pas être coupé du réel et entretenir des rapports commerciaux avec le capitalisme. Par la même occasion, nous voyons comment sa logique démocratique peut s'imposer au réel.

Introd uction

Pour une économie
raisonnable: Le communisme

politique libéral

Un étrange sophisme semble s'être emparé de la philosophie politique de nos jours. Le penseur politique sage, le philosophe, n'est plus celui qui pense qu'il faut essayer de soumettre l'ordre de la Cité à la raison; c'est désormais celui qui estime qu'il faut se garder de toute tentative de ce genre. Telle était à peu près, comme nous le rappelle Yvon Quiniou, la position du Professeur Hayek: tout socialisme serait en tant que tel une erreur, par cela seulement qu'il veut que la raison maîtrise la vie sociale1. Tel est également l'avis d'un auteur à la mode aujourd'hui. M. Alain Minc écrit: Pour avoir voulu incarner la raison jusqu'à la folie, le communisme l'entraîne dans sa chute [...]. Depuis la Renaissance et surtout depuis les Lumières, la raison dominait notre vision du monde [...]. Avec elle progressait la conviction que la société irait naturellement vers davantage d'ordre et d'organisation, et l'héritage de la Révolution française en a porté, deux siècles durant, la trace. Une machine à produire des certitudes fonctionnait, qui avait trouvé dans le communisme son produit le plus achevé. En cela, la fin de l'empire soviétique a une importance sans commune mesure avec l'effondrement de ses prédécesseurs ottoman ou austro-hongrois. Ce n'est pas seulement un système de pouvoir plus rigide qu'un autre qui disparaît; ce n'est pas exclusivement une idéologie qui servait de pur alibi à des mécanismes de domination; c'est aussi une filiation intellectuelle qui avait enfanté la certitude, à la fois naïve et démesurée d'orgueil, qu'une doctrine pouvait dompter le réel. La raison avait voulu aller trop loin; elle risque, par contrecoup, de régresser violemment. [...] Derrière la disparition du culte de la raison, réapparaissent les traits les plus traditionnels des époques troublées : les peurs, la montée classique aux extrêmes, les
1Yvon Quiniou, Figures de la déraison politique, Kimé, Paris, 1995.

16 dérapages de comportement, tandis que bout un chaudron idéologique d'où sortiront les idéologies malsaines de demain [...]. [...] le monde intellectuel [...] n'a pas encore trouvé la manière raisonnable de penser la déraison.2 Essayons de mettre en évidence les points essentiels de cette tirade. Selon M. Minc, la raison est, en tant que telle, une machine à produire des certitudes (sic!). Elle produit la conviction que la société va naturellement vers davantage d'ordre et d'organisation. (Elle se trompe! répond M. Minc de façon tout à fait inattendue de la part de quelqu'un qui voit dans la chute des corps, la gravitation, l'archétype de toute architecture sociale solide pourvu qu'aucun artifice ne vienne empêcher les éléments de l'édifice de tomber librement3 et qui reproche précisément au communisme d'avoir fait violence au réel). Cette conviction erronée, M. Minc la fait remonter à la Renaissance, aux Lumières et à la Révolution française. Son produit le plus achevé a été le communisme, qui n'a jamais été qu'un système de pouvoir plus rigide qu'un autre et une idéologie qui servait d'alibi à des mécanismes de domination, tout en étant quand même aussi le rejeton d'une filiation condamnable en elle-même puisqu'elle a enfanté la certitude naïve et démesurée d'orgueil qu'une doctrine peut dompter le réel. Pour avoir voulu incarner la raison jusqu'à la folie, le communisme l'entraîne dans sa chute. La raison avait voulu aller trop loin, elle risque par contrecoup de régresser violemment. Ainsi M. Minc nous dit d'une part que la raison est condamnable parce qu'elle a produit les certitudes condamnables (la foi dans le progrès) dont le communisme est l'aboutissement et d'autre part que le communisme est condamnable parce qu'il a voulu incarner la raison jusqu'à la folie et l'a entraînée dans sa chute. Tout est pour le mieux donc: la raison est condamnable parce qu'elle produit des certitudes dont la mise en œuvre lui fait faire des bêtises qui la discréditent. Donc vive le communisme! puisqu'il a joué le rôle historique de discréditer la raison.
2Alain Mine, Le Nouveau Moyen-Âge, Gallimard, Folio-Actuel, Gallimard, Paris, 1993, pp. 93-94. 3Alain Mine, La Mondialisation heureuse, Plon, Paris, 1996.

17 Ah mais non! nous répondrait Alain Minc, vous caricaturez ma pensée. Je ne me réjouis pas de la ruine de la raison. Je déplore qu'on lui ait rendu « un culte »; je redoute « les peurs, la montée classique aux extrêmes, les dérapages de comportement [...] et le chaudron [...] d'où sortiront les idéologies malsaines de demain », que la disparition de ce culte ne va pas manquer de produire. Cependant, M. Minc nous laisse entendre quelques lignes plus loin qu'il souhaiterait que l'on trouvât « la manière raisonnable de penser la déraison ». Ça sonne bien; ça sonne profond; mais qu'est-ce à dire? Cela veut dire qu'il faut, selon M. Minc, se résigner à accepter la déraison, pourvu toutefois que l'on trouve moyen d'en contenir certains débordements, car il semble s'aviser que les débordements de la déraison pourraient être aussi fâcheux que ceux de la raison qu'il vient de dénoncer: mais il est vrai qu'il vient de montrer que c'est la raison qui a commencé, que c'est elle qui a produit la déraison, bref que tout le mal vient d'elle (C.Q.F.D.). En quoi la raison a-t-elle voulu aller trop loin? En quoi le communisme a-t-il voulu l'incarner jusqu'à la folie? La réponse de M. Minc est que la raison a voulu outrepasser ses compétences; qu'elle a eu la naïveté et l'orgueil démesuré de croire qu'une doctrine pouvait dompter le réel. De quel réel s'agit-il? À notre connaissance, M. Minc n'a jamais contesté le pouvoir que l'homme a de se servir de sa raison pour aménager la nature et en domestiquer les forces. Le réel qu'il est naïf et orgueilleux de vouloir dompter n'est donc pas le monde matériel. Ce réel, c'est la société, son ordre, son organisation, les rapports que les hommes y nouent. Il y aurait donc deux réels: d'une part l'environnement matériel des hommes, et d'autre part au sein de ce premier environnement, leur environnement immédiat que constituent leurs relations avec autrui. L'homme pourrait appliquer sa raison à se rendre « maître et possesseur » 4 du premier sans inconvénients majeurs aux yeux de M. Minc5; mais il ne pourrait l'appliquer à se rendre « maître et possesseur » du second sans naïveté, ni outrecuidance, ni être sûr de s'égarer dans la folie. Pourquoi cet oukase? Le verbe « dompter » employé par M. Minc nous donne sans doute la clé. Ce verbe s'applique d'habitude à des fauves. Si des hommes ont essayé de se rendre maîtres et possesseurs de leurs rapports sociaux en domptant leur prochain, alors il est clair qu'ils n'ont pas fait œuvre de raison, quoi
4Descartes, Discours de la méthode, sixième partie. 5Mais pas de tous les écologistes.

18 qu'ils aient cru et proclamé; mais alors il est intellectuellement malhonnête de faire semblant de s'être laissé convaincre par leurs proclamations pour pouvoir imputer leur folie et son échec à la raison elle-même. En revanche, si M. Minc pense vraiment que les hommes ne peuvent entendre raison que

si certains d'entre eux entreprennent de « dompter » les autres, alors c'est
que lui-même prend ses semblables pour des bêtes féroces inaccessibles à la raison et qu'il juge déraisonnable de les considérer comme des hommes. L'homme est, et restera, un loup pour l'homme: telle est donc, en fin de compte, sa « manière raisonnable de penser la déraison ». Pourquoi discréditer d'avance tout effort de la raison? Pourquoi vouloir décourager d'avance, à tout jamais, toute réflexion sur ce que pourrait être une société raisonnable? Le verbe « dompter » qu'utilise M. Minc nous donne la clé: il est du côté des prédateurs, il ne veut pas entendre parler de « dompteurs », mais ne veut pas non plus que l'on puisse jamais concevoir de société sans prédateurs. Ceux qui mettent leurs semblables, et la planète terre, en coupe réglée tiennent par-dessus tout à ce que leur dictature anonyme reste la seule forme de pouvoir économique envisageable en dépit des ravages qu'elle cause. Et leurs nombreux avocats et propagandistes -

M. Minc hurle à l'unisson d'un vaste chœur

-

répètent à qui mieux mieux

que les proies ont tout à gagner aux succès des prédateurs. Le communisme historique a fait un cadeau magnifique à la bourgeoisie. Il lui a permis d'enfermer la pensée politique dans un dilemme: propriété privée et échange marchand ou bureaucratie. Ce cadeau est très apprécié; car il permet aux détenteurs des moyens de production de tenir haut et fort le langage suivant: Ne nous expropriez surtout pas! D'abord parce que nous sommes les plus forts et que nous ne nous laisserions pas faire. Ensuite parce que nous seuls pouvons vous exploiter et vous réduire à la misère, selon notre convenance, dans le respect des Droits de l'Homme; et que vous ne parviendriez à nous retirer nos privilèges qu'en vous livrant pieds et poings liés à une bureaucratie qui vous terroriserait pour essayer de pallier son inévitable incurie et pour vous punir de ses échecs! Voyez ce qui s'est passé en U.R.S.S. ! Les crimes du communisme historique autorisent certains à juger son idéologie « intrinsèquement criminogène » 6 ; de là à conclure qu'il est criminel en soi de souhaiter l'avènement d'une société transparente, sans oppression, ni exploitation, ni misère, ni classes, il n'y a qu'un pas souvent vite franchi
6Par exemple: J.-F. Revel, Le Point, 15 novembre 1997.

19 sans égard pour le nombre des communistes désespérés qui ont dénoncé les résultats de leur engagement au nom de leurs convictions7, le plus souvent à leurs risques et périls. Un des objets de la thèse que nous nous proposons de soutenir est de faire sortir la pensée politique du dilemme marché ou bureaucratie conformément aux vues de Marx et ainsi de retirer leur argument préféré aux propagandistes des prédateurs en montrant que les hommes peuvent vivre comme des êtres civilisés en se passant des services des dompteurs. Car quelle raison nous proposent-ils, eux, les heureux propagandistes de la mondialisation heureuse? Ils proposent une société à raison très limitée, où tous les coups sont permis et tous les coups de folie, possibles, au nom du dogme de l'infaillibilité des marchés spéculatifs. La conclusion étant donnée, toutes les prémisses font l'affaire. Les marchés sont infaillibles parce que les utopies de l'équilibre général (Walras, Debreu, Arrow) prouvent que le prix d'équilibre est toujours celui qui permet la meilleure affectation des ressources rares, qu'il est rigoureusement déterminé et prévisible (on préfère oublier que Walras était socialiste et qu'il ne préconisait rien moins que la nationalisation du sol). Peu importe alors que la théorie des jeux montre que l'équilibre obtenu est loin d'être toujours le meilleur pour tous, et que la théorie du chaos montre qu'il est absolument imprévisible quelle que soit l'importance des moyens d'observation mis en œuvre - d'ailleurs observer et collecter des informations constitue déjà en soi une intrusion intolérable d'une autorité extérieure dans un système qui revendique une liberté sans limite; en outre, puisque le chaos est modélisable, pourquoi ne servirait-il pas de modèle? Peu importe que les faits ne cessent de démentir l'utopie économique: l'économie ne se propose pas de rendre compte du réel; elle se propose de justifier l'ordre établi en en escamotant la vérité dans l'empyrée des constructions mathématiques. La littérature financière s'émerveille de ce qu'elle décrit comme « le chemin que pourrait suivre un ivrogne la nuit à la lumière d'un réverbère» 8. Les zigzags de l'ivrogne illustrent la théorie du chaos: ils sont imprévisibles. La fermeté de sa démarche et ses chutes illustrent la théorie des jeux: l'équilibre obtenu n'est pas forcément le meilleur, surtout dans le cas où deux ou plusieurs ivrognes s'entraident (comportement coopératif) ou
7Les nazis, quant à eux, peuvent se flatter d'avoir magnifiquement réussi leur programme criminel et guerrier: seules les forces leur ont manqué pour faire pire encore, mais l'intention y était. Le capitalisme tue beaucoup, lui aussi, mais par inadvertance comme un effet secondaire, dont il se lave les mains, de la recherche du profit. Un « Livre Noir du Capitalisme » a été inauguré par Karl Marx en 1867. 8Cité par Peter L. Bernstein, Des idées capitales, P.U.F., Finance, Paris, 1995, p. 28.

20 se tapent dessus (comportement non coopératif). Les tenants de l'équilibre général veulent croire que l'ivrogne s'approchera quand même du réverbère et que la prévisibilité du système est sauve; mais rien n'est moins sûr. Quoi qu'il en soit, cette puissante et noble allégorie du capitalisme conforte la morgue et les certitudes des manitous et grands gourous qui dansent la danse du scalp autour de la mappemonde lorsqu'ils se retrouvent au Carnaval international de Davos. Rien ne leur paraît plus sensé que de laisser les gérants des fonds d'investissements et de pension dicter leur loi au monde en divaguant sans lois. On peut se demander ce qu'un Kant aurait pensé de cette façon de s'orienter dans la pensée et dans l'action. Aurait-il vraiment approuvé de voir l'ivrognerie élevée au rang d'archétype de la raison pratique? Qu'importe? Kant ne saurait trouver grâce aux yeux de M. Minc : n'est-il pas lui aussi l'un des éminents représentants de cette confiance pernicieuse en la raison et dans le progrès qui s'est finalement discréditée en enfantant du communisme? Un des objets de notre thèse est de montrer qu'il est possible de concevoir une société sans capital financier, et partant, démocratique. Utopie, s'exclamerait M. Minc avec des accents de dérision. Tant mieux! Il faut se réjouir de ne pas être pris au sérieux trop vite par ses adversaires. On montrera néanmoins dans nos derniers chapitres que, dès lors que l'on a conçu un système économique capable de fonctionner sans capital, on peut envisager de pousser l'ivrogne qui titube à la lumière de son réverbère dans le caniveau, sans trop s'en émouvoir puisque l'on a compris alors que le monde peut très bien se passer de ses prétendus services. Qu'est-ce qu'un système économique raisonnable? Nous disons, en nous inspirant du modèle de base de la micro-économie néoclassique, à savoir le modèle de la maximisation de l'utilité sous contrainte de budget, qu'un système économique raisonnable est celui qui procure à tous le plus de satisfaction possible en coûtant à tous le moins de peine et d'inconvénients possible. Faire de la totalité des individus les bénéficiaires de la production d'utilité et de la réduction des coûts, revient à introduire la démocratie dans l'organisation économique. Nul n'est si bien servi que par lui-même; le nombre ne saurait être mieux servi que par le nombre. De même, notre définition exclut-elle l'exploitation de l'homme par l'homme, car elle implique une quasi-égalité dans la répartition des satisfactions et une quasi-égalité dans la répartition du travail - la peine du travail étant un coût supporté par ceux qui l'effectuent.

21 Nous parlons de quasi-égalité et non d'égalité parce que certaines inégalités nous paraissent nécessaires. Elles doivent obéir aux critères de Rawls: 1) s'attacher à des positions et à des fonctions ouvertes à tous selon une équitable égalité des chances [ce qui exclut les inégalités de fortune], 2) être au plus grand avantage des membres les moins avantagés de la société [ce qui suppose la compétence].9 Rawls reprend en fait la deuxième phrase de l'article premier, ainsi que l'article 6 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 : « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune » (art. 1) ou « sur les vertus et les talents » (art. 6). Nous nous proposons de décrire un modèle de société dans lequel les distinctions sociales ne peuvent effectivement être fondées que sur l'utilité commune, la vertu et le talent, nous dirions aujourd'hui sur la motivation, la compétence et la probité parce qu'il ne peut pas y avoir de patrimoines privés ni donc d'inégalités de fortune. En incorporant à la définition que nous en donnons l'idée qu'une économie politique raisonnable est une économie qui réduit autant que possible les inconvénients qui résultent inévitablement de l'activité productive, nous y introduisons l'écologie. On peut trouver le mot « inconvénient » bien faible pour désigner les nuisances de toutes sortes que cause l'activité humaine, l'appauvrissement, les dégâts et les souillures qu'elle inflige au milieu naturel où l'homme vit; mais les économistes modernes les désignent du terme plus neutre encore d'« externalités ». Une économie politique raisonnable est une économie qui non seulement cesse de faire de l'homme une ressource matérielle parmi d'autres, mais qui tend à contenir l'exploitation de la nature par l'homme dans des limites compatibles avec l'avenir de l'espèce. C'est une économie économe au sens où les ménagères l'entendent. Ceux qui comme M. Minc n'ont pas d'objection à ce que l'homme se serve de sa raison pour transformer son environnement matériel mais trouvent très mal qu'il cherche à s'en servir pour transformer ses rapports sociaux commettent une lourde erreur. Tant que l'homme subordonnera la transformation de son environnement matériel à l'accumulation de profits au lieu de la subordonner à la satisfaction de ses besoins, il poussera toujours plus loin le saccage de la nature. Le pillage de la nature présente un intérêt double, d'abord par les gains qu'il permet puis par la pauvreté qu'il crée. La loi des rendements décroissants et de la rente différentielle de Ricardo met en évidence que plus les biens deviennent rares et inféconds, plus
9John Rawls, Political Liberalism, pp. 5-6, cité par Jacques Bidet, « John Rawls et la théorie de la justice » , Actuel Marx.

22 les propriétaires des biens qui restent féconds ont à gagner. La destruction des réserves de biens libres et la stérilisation de portions importantes du patrimoine naturel de l'humanité offrent d'encourageantes perspectives de débouchés futurs à ceux qui auront les moyens d'y remédier au moins partiellement. Le capitalisme est un système de production particulièrement dispendieux et dévastateur10. Comme l'écrit Marx: « La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale, qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse: la terre et le travailleur » Il. La micro-économie néoclassique escamote la réalité de l'exploitation de l'homme par l'homme de la façon suivante. Elle présente deux catégories d'agents, les firmes et les ménages, sans tenir compte du fait qu'il y a deux catégories de ménages: les propriétaires des firmes et les autres. Cette omission faite, elle énonce que les firmes maximisent leurs profits et que les ménages maximisent leur utilité sous contrainte de budget. Elle donne ainsi l'image d'un monde où tous sont heureux de maximiser. Il peut sembler qu'il y a une difficulté; car les profits des firmes sont forcément prélevés d'une manière ou d'une autre sur les budgets de la majorité des ménages pour être attribués à leurs propriétaires ou créanciers et l'on voit mal comment le fait d'amputer le pouvoir d'achat des ménages peut avoir l'effet d'accroître leur utilité. Mais la théorie affirme qu'il ne s'agit pas de cela: maximiser veut tout simplement dire faire au mieux avec ce que l'on gagne et, quel que soit son pouvoir d'achat, le répartir au mieux selon ses besoins et ses goûts. Ainsi, un R.M.Iste ou un S.M.I.Card peuvent-ils choisir de manger pour survivre ou de faire du ski d'été selon leurs préférences, tout comme une star de cinéma ou un mannequin vedette. De la même manière, les entreprises répartissent leurs dépenses de la façon la plus judicieuse et efficiente possible entre les différents facteurs de production. Les pauvres sont obligés de compter rigoureusement leurs sous s'ils veulent rester honnêtes; les riches peuvent jeter l'argent par les fenêtres plus facilement qu'eux et se dispenser d'être honnêtes en courant moins de risques. Les pauvres « maximisent » donc davantage que les riches. La théorie ne va pas jusqu'à en conclure ouvertement que les pauvres sont plus heureux que les riches; mais les étudiants des facultés d'économie retirent de l'enseignement qui leur y est dispensé la conviction qu'un monde où tous les agents maximisent est forcément le meilleur des mondes possible. Ils perdent de vue que cette maximisation a lieu sous contrainte de rareté et que ni la contrainte ni la rareté n'ont jamais fait le bonheur.
10Karl Marx, Capital, II, Editions Sociales, Paris, 1968, p. 181. 11Ibid., III, p. 182.

23 Cependant, comme nous allons essayer de le montrer, le modèle de la maximisation sous contrainte de budget illustrerait une vérité profonde si l'inégalité des revenus et, a fortiori, l'inégalité des fortunes ne la rendaient pas illusoire. Cette vérité est qu'une économie politique raisonnable est une économie dont les acteurs dépensent ce qu'ils gagnent et équilibrent leurs comptes; ce qui, dans une société égalitaire aboutirait à ce que chacun s'astreigne à ne pas vivre plus aux dépens d'autrui qu'autrui ne vit à ses propres dépens, ou, si l'on préfère, à ce que chacun apporte à peu près autant aux autres que ce que les autres lui apportent. Nous proposons d'appeler cette vérité principe d'autodiscipline libérale: la première loi morale est de s'autolimiter pour permettre aux autres de vivre. Cette vérité morale peut servir de fondement à une législation universelle. Elle ne découle pas de la soumission à un penchant naturel; elle résulte de la soumission à la raison. On peut y voir légitimement une expression de l'impératif catégorique kantien. Elle est antithétique du droit à l'accumulation sans limite et quasi cancéreuse du système capitaliste où les tissus de certains organes sont libres de proliférer pour leur propre compte au détriment de l'organisme. Elle ouvre la voie à ce que nous allons appeler la réappropriation communiste qui doit, dans notre esprit, assurer à tous sans exclusion tous les bénéfices d'une quasi-propriété qu'aucun ne peut accumuler, dont aucun ne peut être privé, à laquelle tous sont attachés, que tous respectent, dont tous se sentent solidairement responsables et prennent le plus grand soin, que tous s'efforcent d'améliorer pour eux et pour les générations futures. Cette quasi-propriété est inaccumulable et inaliénable. Il est paradoxal de définir la propriété par la faculté de l'aliéner car, si nous pouvons aliéner les prolongements techniques et sociaux de notre être qui en sont les conditions d'existence matérielle, c'est notre être lui-même qui s'en trouve menacé12. La quasi-propriété apportée et garantie pour tous par la réappropriation communiste est, on le verra, intermédiaire entre la propriété et la location; elle s'oppose à l'expropriation collective que, par une erreur tragique, due à la hâte d'abolir la propriété privée, le communisme historique a pris pour une appropriation collective et, d'autre part, à l'appropriation privée qui est propriété pour les uns et privation de propriété pour les autres et met les seconds dans la dépendance et sous le joug des premiers. Ainsi l'autodiscipline libérale ouvre-t-elle la voie à la réappropriation communiste; la discipline est-elle liée à la liberté; et l'ap12C'est pourquoi le droit français a au moins la sagesse de mettre hors commerce le corps humain qui est « au fond la personne elle-même » et par conséquent le siège de la personnalité juridique et la possibilité du patrimoine, ainsi que ses produits. Sur l'inviolabilité du corps humain, voir Jean Carbonnier, Droit civil I, P.D.F., Thémis, Paris, 1974, p. 215 sq.

24 propriation méritée (Kant aurait dit: « dont on s'est rendu digne ») est-elle liée au communisme.

La réappropriation communiste - dont nous disons tout de suite qu'elle
consiste en la mainmise a priori de la demande sociale sur l'appareil de production - permet de penser une économie politique raisonnable, au sens égalitaire et écologique que nous avons entendu; car il remet la plénitude du pouvoir économique à tous les individus en tant qu'ils consomment et qu'ils produisent en les amenant à ménager la nature dont ils vivent. On peut en dire exactement ce que Marx disait du communisme: Ce qui distingue le communisme de tous les mouvements connus jusqu'ici, c'est qu'il bouleverse les fondements de tous les rapports de production et de commerce traditionnels et que, pour la première fois, il traite de manière consciente toutes les données naturelles préalables comme des créations des générations passées, en les dépouillant de leur caractère primitif et en les soumettant à la puissance des individus associés. C'est pourquoi son institution est essentiellement économique; elle est l'établissement matériel des conditions de cette association; des conditions existantes elle fait les conditions de l'association. L'existence créée par le communisme est précisément la base réelle qui permet de rendre impossible qu'aucune existence soit indépendante des individus, pour autant que l'état existant n'est encore que le produit du commerce traditionnel des individus. Par conséquent, les communistes traitent pratiquement [dans le sens empirique aussi bien que de la loi pratique au sens kantien du terme13J les conditions résultant de l'ancien mode de production et de commerce comme des conditions inorganiques, sans toutefois s'imaginer que le projet ou la destination des générations passées aient été de leur fournir des matériaux, ni croire que ces conditions aient été inorganiques aux yeux des individus qui les ont créées. La différence entre un individu personnel et un individu contingent n'est pas le fait d'une distinction conceptuelle, mais un fait historique.14 Le communisme libéral est une négation et une recomposition, ou trans13Notre commentaire. 14Karl Marx, Philosophie. pp. 381-82. Idéologie allemande, Gallimard, Folio-Essais, Paris, 1982,

25 formation, démocratique consciente de l'ordre (ou plutôt du désordre) mercantile légué par le passé dans lequel des individus jouets de la contingence collaborent tout en se combattant et en se piétinant. Il crée des individus personnels ouverts par la raison à la reconnaissance de leurs semblables (conscience générique). Ce communisme est un libéralisme. Il accomplit les deux faces du libéralisme : libéralisme économique et libéralisme politique. Les faisant fusionner, ce double libéralisme est un communisme. Il tient les promesses que le libéralisme économique fait mensongèrement. Il réalise l'autodiscipline libérale par la vérité des prix; car le principe de réappropriation communiste fait que les prix sont décidés par ceux qui les payent. C'est ainsi qu'il produit spontanément des comptabilités rigoureuses et sincères et, par conséquent, utilisables et fiables. Il établit la transparence complète des flux monétaires et des flux de biens et services grâce à l'emploi d'une monnaie démocratique créée par ceux qui l'utilisent, sans pour autant qu'ils la créent jamais en excès car les prix, étant décidés par ceux qui les payent, sont, de ce fait, intrinsèquement bloqués sans aucune intervention extérieure. Cette monnaie démocratique joue le rôle d'instrument de la démocratie et de la délégation du pouvoir aussi bien que de l'instrument des échanges et de la comptabilité. Le communisme libéral accomplit ce qui n'est qu'un énorme mensonge dans la propagande du capitalisme libéral, à savoir: la royauté du consommateur15. Du libéralisme politique, le communisme libéral adopte et adapte la limitation du pouvoir par un pouvoir antagoniste en la transposant dans le domaine économique. Le législatif tend à s'y confondre avec la demande et l'exécutif avec l'offre. S'il est vrai que le libéralisme politique, qui n'était d'abord que limitation du pouvoir, a fini par se faire à l'idée démocratique

du pouvoir du grand nombre

-

M. Minc pense, lui, que tout cela est très

artificiel et que seul le marché est naturel et essentiel -, le communisme libéral la pousse à son terme en absorbant le marché dans la démocratie. Raymond Aron écrit: « Créer une société dans laquelle tous les hommes seraient en mesure, durant toute leur existence, d'accomplir effectivement l'idéal démocratique, telle était à coup sûr l'utopie vers laquelle tendait le

jeune Marx

» 16.

Tel est également

le problème

solution institutionnelle

pratique. Notre solution

auquel nous avons essayé de trouver une est-elle utopique? -

I5Le Dr Goebbels professait que plus gros était le mensonge, plus il avait de chances d'être cru. I6Raymond Aron, Essai sur les libertés, 1re éd. Calmann Lévy, Paris, 1965. Robert Laffont, Poche-Pluriel, Paris, 1976, p. 42.

26 est conforme aux vues de Marx: elle élimine la propriété privée et le marché
-

non la monnaie

-

mais aussi l'État et se tient ainsi aux antipodes de la

bureaucratie. Monsieur le Professeur Andréani m'a fait remarquer en privé à l'époque où il enseignait à l'Université Paris X-Nanterre, que le système que je me proposais de décrire lui faisait penser à l'anarcho-capitalisme américain. Au capitalisme près, il avait incontestablement raison. Notre libéralisme va beaucoup plus loin que ce qu'Adam Smith ou les libertariens américains imaginent possible pour ce qui est du retrait de l'État de la vie sociale puisqu'il accomplit l'idée communiste de l'extinction de l'État. Il montre comment, pour reprendre les mots de R. Aron, confondre l'activité politique et l'activité économique, ou faire s'absorber mutuellement la Société et l'État, la vie privée et la vie publique, sans entraîner, contrairement à ce que R. Aron croit, la fonctionnarisation de la société17. Il est vrai que des régimes bureaucratiques pesants se sont historiquement réclamés de Marx et que leurs promoteurs n'auraient guère pu trouver chez lui d'indications leur permettant d'éviter la bureaucratisation de la société; mais ils auraient encore moins pu y trouver de quoi la légitimer. La bureaucratie n'a jamais été critiquée avec plus de virulence et de profondeur que par Marx: c'est à lui que revient le mérite d'avoir clairement affirmé dans sa Critique de l'État hégélien que la propriété privée et la bureaucratie sont liées antithétiquement et nécessairement. Il reprendra ce thème des années plus tard dans le Capital en corrélant et opposant l'anarchie du marché et le despotisme (bureaucratique) de la fabrique. (Deux économistes dont l'œuvre est généralement associée, Coase et Williamson, ont ressuscité et rénové cette problématique mais sans rendre hommage à son initiateur18). Il est inepte de vilipender la bureaucratie alors que l'on fait l'apologie de la propriété privée; il faut choisir: c'est l'une et l'autre ou (exclusif) ni l'une ni l'autre. Notons que les libertariens ne sont pas hostiles aux bureaucraties internes des firmes pourvu qu'elles soient privées. Ils ne condamnent la bureaucratie que lorsqu'elle est publique. Que penseraient-ils des bureaucraties étatiques si les États étaient cotés en bourse et si la vocation des armées, des polices et des juridictions était de piller les pays étrangers pour l'une et de rançonner leurs ressortissants pour les autres au profit des actionnaires? La question mérite de leur être posée car telle est bien la contradiction à
Ibid., pp. 36 sq. 18L'article de Coase, « The nature of the firm », est de 1937. On doit à Williamson, juriste et spécialiste des contrats venu à l'économie politique, de l'avoir exhumé et fait connaître plus de vingt ans plus tard. Coase a eu le prix Nobel en 1991. Son article de 1937 semble avoir inspiré les recherches de Jacques Bidet sur la « contractualité », avec l'œuvre de Rawls.
17

27 laquelle conduit leur logique de privatisation de la justice et de la police19. Marx, quant à lui, est cohérent: il est hostile à la fois à la propriété privée et à la bureaucratie publique ou privée. C'est de Victor Considérant
«<

Les Français modernes... ») qu'il tient l'idée d'une société sans « arce, ajoute Considérant, que les nations

mée », ni « gendarmerie », ni « police », où il n'y aurait « plus de despo-

tisme ni d'usurpation possible »-

auront toujours à craindre « tant qu'elles seront obligées de fabriquer des sabres » 20. Le communisme libéral est libéral en ce qu'il réalise l'émancipation humaine selon Marx. Il montre que l'homme peut reconnaître et organiser ses forces propres comme forces sociales et ne plus séparer de lui la force sociale sous la forme de force politique21, qu'il peut pousser le rêve libertarien à l'extrême sans pâtir des inconvénients de la propriété privée. Ce libéralisme retient du communisme l'abolition simultanée de la propriété privée et de la bureaucratie. Il crée des acteurs qui, dominés par les individus, sont d'emblée des centres de planification qui s'assemblent et s'agencent spontanément en des centres de planification plus vastes sous la houlette des demandeurs, ou des consommateurs associés devant lesquels ils sont responsables, le travail étant socialisé par sa destination sociale, à savoir: la demande. Ainsi, ce communisme n'est-il concevable que par la royauté du consommateur. Une économie politique raisonnable suppose que l'activité économique soit subordonnée au besoin. On nous dira qu'une telle idée se trouve aux antipodes des conclusions que l'on peut tirer de la théorie marxiste de la valeur-travail. Il nous paraît regrettable, en effet, que Marx se soit laissé égarer par la conception de la valeur esquissée par Smith et précisée par Ricardo22, conception d'origine puritaine et ayant dans l'esprit de ces auteurs la conséquence de justifier l'échange marchand: comment trouver à redire au libre-échange des marchandises s'il est prouvé qu'il s'effectue toujours à peu près au taux d'une heure de travail contre une heure de travail? Les économistes lecteurs de la Bible ont tiré un peu vite la conclusion que, puisque Dieu avait condamné l'homme à gagner son pain à la sueur de son front, c'est la « sueur » versée qui mesure la valeur du pain; il nous semble plutôt que c'est le pain
19Sur les libertariens, lire: Henri Lepage, Demain le capitalisme, Poche Pluriel, Librairie générale française, Paris, 1978, pp. 315 sq. 2oVictor Considérant, La Destinée sociale, 1834. De nos jours, on parle de missiles de croisière, de bombardiers furtifs et de petites charges nucléaires. 21Karl Marx, La Question juive, D.G.E., Paris, 1968, p. 45. 22Et par d'autres libre-échangistes avant eux: W. Petty et B. Franklin.

28 produit qui donne sa valeur à la sueur. Ricardo a d'ailleurs bien vu que sa théorie de l'échange valeur égale contre valeur égale au sens d'une heure de travail contre une heure de travail ne permettait pas de rendre compte de la relation salariale ni du profit capitaliste. Nous avons nous-même expliqué ailleurs23 pourquoi l'aménagement apporté par Marx à cette théorie pour venir à bout de ce problème épineux ne nous paraissait pas satisfaisant. Cependant, la pensée marxiste n'a jamais ignoré la demande. Engels écrivait en 1844 dans l'Esquisse d'une Critique de l'Economie politique (texte que son nouvel ami Marx a fait paraître dans le premier et unique numéro de ses Annales franco-allemandes et qui a mis en branle ses propres recherches économiques) : Si les producteurs en tant que tels savaient les besoins des consommateurs [...] l'instabilité de la concurrence, sa tendance aux crises, deviendrait impossible. Produisez comme des hommes et non comme des atomes dépourvus de conscience générique et vous échapperez à tous ces antagonismes intolérables.24 Dans ce texte que l'on peut considérer comme fondateur du marxisme aux côtés de la Critique de l'État hégélien de Marx, paru dans le même unique numéro des Annales franco-allemandes, Engels conteste que l'échange soit fondé sur des valeurs et raille l'hypocrisie des chantres du système capitaliste qui prétendent qu'il l'est. Il est dommage, croyons-nous, que Marx et Engels avec lui se soient si vite ralliés à l'économie politique anglaise ensuite. On ne peut pas oublier non plus que c'est Marx lui-même qui a popularisé la devise: « À chacun selon ses besoins; de chacun selon ses moyens » (Critique du Programme de Gotha, 1875) ni qu'il revient au célèbre social-démocrate russe Vladimir Ilitch Oulianov d'avoir écrit en 1905 : « La société socialiste est une immense coopérative de consommation dont
la production est rationnellement organisée en vue de la consommation » 25 .

Le communisme libéral prend toutes ces déclarations d'intention extrêmement au sérieux et entend soumettre vraiment la production aux besoins. On verra qu'il fait aboutir ses deux principes, autodiscipline libérale et réappropriation communiste, au moyen d'une loi unique calquée sur la devise communiste: « À chacun selon ses besoins; de chacun selon ses moyens ».
23Dominique Pelbois, « Théories de la valeur et exploitation: de l'homme par l'homme et de la nature par l'homme », Mémoire de D.E.A., Paris X-Nanterre, 1994, sous la direction de Messieurs les Professeurs G. Labica et A. Gouhier. 24Marx-Engels, La Première Critique de l'Economie politique, D.G.E., Paris, 1972, pp. 49-50. 25Lénine, Œuvres, 4 e éd., IX, Editions Sociales, Paris; Editions du Progrès, Moscou, 1972, p. 383.

29 Cependant, Marx n'a curieusement pas cru à la possibilité de soumettre a priori la production à la consommation, tout en semblant le regretter: Qu'est-ce qui maintenait la production dans des proportions justes ou à peu près? C'était la demande qui commandait à l'offre, qui la précédait. La production suivait pas à pas la consommation. La grande industrie forcée par les instruments mêmes dont elle dispose à produire sur une échelle toujours plus large, ne peut plus attendre la demande. La production précède la consommation, l'offre force la demande.26 Marx fait ici une description très juste de l'économie de marché capitaliste (l'offre force la demande). Nous allons essayer de montrer que le pessimisme de Marx est exagéré: la grande industrie a finalement créé les moyens techniques (micro-informatique, multimédias, monnaie électronique, etc.) qui permettent d'envisager la reprise en main de l'activité économique et donc de l'offre par la demande. Et si nous échouions? Eh bien, dans cette hypothèse, nous aurons démontré par l'absurde que les partisans des Prédateurs-Rois, du Chaos-Roi et de l'Ivrognerie-Reine ont raison; conclusion déplaisante certes, mais qui comblerait d'aise tous ceux qui pensent que le meilleur des mondes possible ne peut qu'être abominable en vertu d'un dessein secret de la providence. Personne n'aurait rien à espérer d'autre en ce monde que les aléas erratiques de la fortune et des rapports de force. Les Prédateurs pourraient s'en donner à cœur-joie ad vitam aeternam, quitte à se choisir quelques grands fauves de leur espèce pour se retenir de trop s'entre-dévorer27.

26Karl Marx, Misère de la philosophie, I, La Pléiade, Paris, p. 42 (souligné par nous). 27Notons que ces métaphores culturellement reçues sont injustes. Les grands fauves et les requins sont des modèles de tempérance comparés aux capitalistes: ils ne chassent que lorsqu'ils ont faim.

Première

partie
et

Le modèle: présupposés
élaboration