Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique

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Plusieurs dizaines d'années après leur accession à l'indépendance, les pays africaines sont confrontés à de multiples problèmes faisant obstacle à leur croissance. Innombrables sont leurs ressortissants qui rêvent de les voir sortir rapidement de cette situation. Mais combien sont-ils à oeuvrer dans ce sens ? Leur conduite de tous les jours est-elle conforme à leur désir d'être des citoyens de nations prospères ? Des réflexions sur l'état actuel des pays africains en partant du cas de la Côte d'Ivoire.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296418158
Nombre de pages : 197
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Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique
Le cas ivoirien

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Anicet-Maxime DJEHOURY, Marcoussis: les raisons d'un échec. Recommandations pour une médiation, 2005. FODZO Léon, L'exclusion sociale au Cameroun, 2004. J.C. DJEREKE, Fallait-il prendre les armes en Côte d'Ivoire ?, 2003. STALON Jean-Luc, Construire une démocratie consensuelle au Rwanda, 2002. EMONGO Lomomba, Le devoir de libération. Esclave, libèretoi toi-même. ÉBOUA Samuel, D'Ahidjo à Biya - Le changement au Cameroun. KUOH Manga, Cameroun un nouveau départ. KISSANGOU Ignace, Une Afrique, un espoir. BEMBET Christian Gilbert, Congo: impostures "souveraines" et crimes "démocratiques ». EMONGO Lomomba, L'esclavage moderne. Le droit de lutter. BABU-ZALE, Le Congo de Lissouba. NKAINFON PEFURA Samuel, Le Cameroun du multipartisme au multipartisme. OKALA Jean-Tobie, La décennie Biya au Cameroun - De la grâce à la disgrâce. NSAFOU Gaspard, Congo de la démocratie à la démocrature. ASSIÉ-LUMUMBA N'DRI Thérèse, Les Africaines dans la Politique -Femmes Baoulé de Côte-d'Ivoire. MOUELLE KOMBI Narcisse, La politique étrangère du Cameroun. ANTONIO AFRICANO Manuel, L'UNITA et la 2ème guerre angolaise. SUANT Jacques, Afrique du Sud - du principe à la nécessité,. DIARRAH Cheikh Oumar, Le défi démocratique au Mali. GUISSOU Basile, Burkina Faso, un espoir en Afrique. ADAMON AFIZE D., Le renouveau démocratique au BéninLa Conférence Nationale des Forces vives et la période de transition.

Fodjo

Kadjo

ABO

Pour un véritable réflexe patriotique en Afrique
Le cas ivoirien

Nouvelle édition

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
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Du même auteur
Chez le même éditeur

Lettres Confessionnelles Quand l'ambition fait perdre la raison

www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusi on .harmattan@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9473-4 EAN : 9782747594738

Fodjo Kadjo ABO est né en 1959 à Adoumkro, dans la région du Zanzan, située au Nord-Est de la République de Côte d'Ivoire. Après ses premières études à l'Ecole Primaire Publique d'Adoumkro, il entre au Lycée Moderne de Bondoukou en 1971, puis à la Faculté de Droit de l'Université d'Abidjan en 1978. Sorti de l'Ecole Nationale de la Magistrature (section internationale) à Paris, en 1984, il a successivement occupé les fonctions de substitut du procureur de la République près le Tribunal de Première Instance d'Abidjan, de juge d'instruction dans le même Tribunal, de juge de section à Sassandra puis à Soubré, de directeur de cabinet du Ministre de la Sécurité à deux reprises, de sous-directeur de la législation au Ministère de la Justice, de directeur de cabinet du Ministre d'Etat Chargé de la Sécurité durant le régime militaire, en 2000 et d'inspecteur des services judiciaires et pénitentiaires. Actuel procureur général près la Cour d'Appel de Bouaké et ancien membre de la Commission Supérieure des Recours auprès de L'Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle, à Yaoundé, il est enseignant à l'Ecole Nationale de la Magistrature et des Professions Judiciaires, à Abidjan. En outre, il est auteur de deux autres livres respectivement intitulés « Lettres Confessionnelles» et « Quand l'ambition fait perdre la raison».

Le patriotisme, c'est le sentiment profond d'attachement qui lie le citoyen à sa patrie. Il n'est pas à rechercher sur les lèvres ni dans les muscles, mais dans le cœur, qui est le siège de l'amour. Ce qui fait du citoyen un patriote, ce n'est ni le bruit ni l'agitation, mais un comportement républicain, un comportement sans cesse guidé par l'amour et l'intérêt de la patrie.

Introduction

Votre pays n'est pas dans l'état où vous auriez aimé qu'il soit. Vous en êtes conscient, vous qui tenez ce livre en mains. VDUS en êtes bien conscient, et si vous avez sa citoyenneté, que vous soyez un gouvernant ou un gouverné, votre souhait est sans nul doute de le voir sortir rapidement de cet état pour prendre place parmi les grandes nations du monde. Mais êtes-vous sûr que les actes que vous posez quotidiennement sont en conformité avec ce vœu? VOUSvous prenez pour un patriote. Vous êtes sans doute sincère. Mais votre comportement de tous les jours, de tous les instants est-il celui d'un patriote au vrai sens du mot? Vos actes et vos réflexes, dans toutes les situations touchant à la vie et à la réputation de la nation sont-ils vraiment dignes du patriote que vous prétendez être? Les discours et les proclamations officiels, les« coups de gueule» et les manifestations brutales par lesquelles vous défendez la démocratie et les droits de l'homme, les protestations et les critiques que vous élevez sur la gestion des affaires publiques et les réactions que vous avez face aux attaques dirigées contre votre pays ne révèlent que vos bonnes intentions à l'égard de celui-ci; ils ne traduisent pas de façon significative votre volonté de contribuer à en faire une nation prospère, paisible, respectable et respectée. Le développement d'une nation réclame, de la part de ses citoyens, beaucoup plus que le bruit et l'agitation. Il leur impose de nombreuses exigences dont le patriotisme est la mère. Celui qui aime sincèrement sa patrie est prêt à la servir avec abnégation et, au besoin, à la défendre de toute la force de son corps et de son esprit. De même, celui qui aime sa patrie n'est pas prêt à l'engager dans une aventure périlleuse, à la présenter à l'extérieur sous un visage désavantageux ou déshonorant, à souhaiter qu'elle soit 9

privée d'aide ou isolée du reste de la communauté internationale ni à la mettre en difficulté par la corruption, des détournements de deniers publics, la fraude fiscale et autres actes de malveillance préjudiciables à son économie. Beaucoup de gens s'imaginent qu'il leur suffit d' affmner haut et fort qu'ils sont patriotes ou de s'agiter au nom de la patrie pour l'être. Il n'y a rien de plus erroné qu'une telle pensée. Le patriotisme, c'est l'amour de la patrie. En quoi les troubles et la haine que vous semez, par exemple, dans le but d'accéder ou de demeurer au pouvoir prouvent-ils que vous aimez votre pays? Est-ce pour vous un signe d'amour pour la patrie que de la rendre ingouvernable, de la discréditer, de l'humilier ou d'organiser son insolvabilité? La patrie est pour le citoyen ce que la mère est pour l'enfant. Les sentiments du citoyen à l'égard de sa patrie sont donc identiques à ceux de l'enfant envers sa mère. Un enfant digne ne ménage aucun effort et ne recule devant aucun sacrifice pour rendre sa mère heureuse; et s'il ne peut le faire, il évite de la rendre malheureuse ou de lui causer des soucis en lui infligeant un traitement physiquement ou moralement éprouvant, en suscitant la haine entre ses enfants et en semant le désordre dans la famille. Vous ne le verrez jamais la traîner dans la boue, fût-elle laide, inintelligente ou misérable. C'est cette attitude qui devrait prévaloir chez le citoyen digne, chez le vrai patriote. Hélas! force est de constater qu'il n'en est pas toujours ainsi. Dans leur immense majorité, les citoyens des pays africains semblent n'être préoccupés que par leurs privilèges, pour certains et par leurs droits, pour d'autres. Outre le patriotisme et les vertus qui en découlent, le développement d'un pays exige de ses citoyens un minimum de sagesse. Pour avoir son sens, le patriotisme lui-même a besoin d'être guidé par la sagesse; une guerre provoquée à la légère dans un sursaut de patriotisme, par exemple, n'apporte, dans le meilleur des cas, que la tristesse et la désolation au peuple. Les difficultés dont nos pays souffrent viennent, en grande partie, du fait que le bon sens et la modération ne président pas toujours à nos actes. Il n'y a rien de plus stupide que le comportement de ceux qui, s'arrogeant le droit d'agir au nom du peuple, causent à l'ordre public des troubles incomparablement plus importants que les valeurs qu'ils prétendent défendre. Rien ne me semble traduire mieux cette bêtise que l'attitude des militants de certains partis et 10

de certaines organisations de lutte contre l'impunité qui, pour obtenir l'arrestation du meurtrier présumé d'un seul individu, tuent des dizaines ou des centaines d'innocents et causent des dégâts matériels inestimables. Dissocié de la sagesse, le patriotisme dégénère bien vite en fanatisme et devient, du coup, très dangereux pour la nation. Nous sommes nombreux à penser que la sagesse n'a plus sa raison d'être dans le contexte sociopolitique actuel parce qu'elle est d'une autre époque. Quelle erreur! En Côte d'Ivoire comme ailleurs, des tensions, des troubles et des drames nés d'incidents ou problèmes anodins auraient pu être évités si la sagesse avait prévalu. Dans nos villages, nous avons de vieux sages qui ont de la gestion des affaires publiques une expérience qui peut faire rougir beaucoup de nos politologues qui se prennent pour des érudits. Voilà des communautés dont l'organisation ne repose ni sur des lois, ni sur des décrets, mais que leurs dirigeants arrivent à conduire avec bonheur grâce à leur sagesse. Vous avez appris l'histoire de votre pays. Avez-vous lu quelque part ou entendu dire qu'il y avait des émeutes, des insurrections ou autres mouvements de masses au sein de ces communautés? Il arrivait que des conflits opposent une tribu à une autre, un royaume à un autre. Mais au sein de chaque royaume, au sein de chaque tribu, au sein de chaque village, il y avait la concorde et l'harmonie; les manifestations, les convulsions publiques et les rébellions armées que nous déplorons aujourd'hui leur étaient inconnues. De nos jours, pour peu que la situation politique ou sociale de notre pays se dégrade, nous nous empressons d'organiser des séances de prières pour conjurer le danger. Tout cela est bien beau. Mais sachons que le bon Dieu n'aide que ceux qui s'aident euxmêmes. Ne nous comportons pas comme Adiokou, cet insensé qui, du haut d'un arbre, se jeta à terre en demandant, pendant sa chute, à Dieu de le sauver. Je trouve absurde, et même ridicule que, tout en créant délibérément les conditions d'une grave crise, des personnalités politiques ou religieuses demandent ou décrètent des prières nationales et des journées de jeûne pour la préservation de la paix dans leur pays. En toute circonstance, faisons preuve de sagesse et de modération dans la jouissance des pouvoirs qui nous sont conférés, pour les uns, et des droits qui nous sont reconnus, pour les autres. C'est à ce prix que nos prières porteront leurs fruits. Il

Si, avant d'agir ou de réagir en tant que citoyens, nous prenions la peine de consulter la loi, la Raison, nos cœurs et nos consciences; si nous écoutions moins nos ambitions personnelles, nos propres intérêts et nos passions, si nous faisions preuve de patriotisme et de sagesse, notre pays ne serait pas dans l'état où il se trouve et nous serions nous-mêmes plus heureux que nous le sommes actuellement. Si nous rêvons d'être des citoyens d'une nation souveraine, unie, prospère et paisible, si nous rêvons d'être des citoyens d'une grande nation, il est indispensable que nous ayons un sursaut de patriotisme. Que nous soyons des gouvernants ou des gouvernés, l'amour de la patrie doit guider nos actes dans tous les domaines qui l'intéressent, singulièrement dans les domaines aussi sensibles que ceux de l'Etat de droit; de l'insécurité, de la bonne gouvernance et des mouvements sociaux. C'est à la prise de conscience de cette nécessitée que nous sommes conviés à travers les réflexions consignées dans les pages qui suivent.

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Chapitre 1 Dans le domaine de l'Etat de droit

Conçus, institués et défendus pour humaniser et pacifier la vie sociale, la démocratie et les droits de l'homme ne devraient exister que pour assurer l'épanouissement et le bonheur du genre humain. Mais pourquoi sont-ils sources de tant de malheurs dans les pays africains? Pourquoi n'apportent-ils aux citoyens de ces pays que la tristesse et la désolation? Nombreux sont ceux d'entre nous qui ont perdu leur bonne réputation, leur situation et la joie de vivre du fait d'autres citoyens qui entendaient jouir de leurs libertés. Non moins nombreux sont ceux qui doivent leur invalidité, la perte d'un être cher, leur ruine et bien d'autres malheurs à des actes de violence perpétrés dans le cadre de manifestations organisées par de prétendus défenseurs de la démocratie et des droits de l'homme. En Côte d'Ivoire, l'économie et l'unité nationales qui étaient en si bonne voie s'effritent de . . Jour en Jour. Plusieurs raisons expliquent cette situation. Mais trois d'entre elles semblent mériter que nous leur accordions une attention particulière. La première tient à la mauvaise compréhension et à la dénaturation des notions de démocratie et des droits de I'homme. Le journaliste qui règle des comptes personnels à travers un article injurieux ou diffamatoire publié dans un journal prétend jouir de la liberté d'opinion. Le syndicaliste ou le militant d'un parti qui défie les pouvoirs publics avec une rare audace ou qui sème la haine, la discorde et le désordre pour asseoir ou consolider sa popularité dit qu'il pratique la démocratie. Le politicien qui recourt à la violence ou aux armes pour se donner plus de chances d'accéder ou de se 13

maintenir au pouvoir clame à qui veut l'entendre qu'il poursuit des objectifs démocratiques. Aujourd'hui, tout se passe de telle manière que tout acte, si malveillant ou si ignoble soit-il, trouve sa justification dans la défense des principes de la démocratie et des droits de I'homme, devenus, pour ainsi dire, «un permis de tout faire» . La seconde raison vient de ce que nous sommes pressés, trop pressés. Nous voulons réaliser en un temps record ce que d'autres ont mis des années, voire des siècles à accomplir. A peine avons-nous fini de créer un parti politique, par exemple, que nous voulons coûte que coûte accéder au pouvoir, au mépris des réalités du moment. L'impatience dont nous faisons ainsi preuve nous porte à recourir à des voies et moyens inappropriés pour arriver à nos rms. La violence est pratiquement devenue pour nous un moyen habituel d'exercice ou de défense de la démocratie et des droits de l'homme. La troisième raison est que nous manquons souvent de discernement, au point que nous nous associons, consciemment ou inconsciemment, à des manœuvres de déstabilisation ourdies par les Grandes Puissances, pour qui la démocratie et les droits de I'homme sont un moyen de domination comme la religion le fut pendant l'esclavage et la colonisation. Une réflexion attentive nous montrerait bien qu'en fin de compte, notre combat ne profite qu'à ces Grandes Puissances, dont l'objectif est de fragiliser nos Etats avec ces concepts afm de mieux les soumettre à leurs caprices. Il résulte de toutes ces considérations que la démocratie et les droits de l'homme ne peuvent être profitables à un pays que si ses citoyens en font une conception judicieuse, s'ils les défendent de façon raisonnable et s'ils font l'effort de résister à l'imposture des Grandes Puissances.

Une conception judicieuse de la démocratie et des droits de 1'homme
Le non-respect des principes de la démocratie et des droits de l'homme par les dirigeants des Etats africains est dénoncé à longueur de temps par des citoyens, des partis politiques, la presse, des syndicats, les Grandes Puissances et des organismes de défense des droits de l'homme. De leur côté, ces dirigeants ne manquent 14

aucune occasion d'affnmer haut et fort qu'ils sont de grands démocrates et que leurs pays sont des Etats de droit. VDUSêtes sans aucun doute nombreux à vous demander comment l'on peut dire d'un pays qu'il est un Etat de droit alors que les libertés fondamentales de ses citoyens y sont piétinées à longueur de journée.. Cette interrogation ne manque pas de raison d'être. Peut-on dire d'un pays qu'il est un Etat de droit alors que des manifestants pacifiques y sont régulièrement pourchassés et dispersés sans ménagement à coups de matraques, de gaz lacrymogènes et que des opposants, des syndicalistes et des journalistes croupissent en prison depuis des mois sans jugement? Quelle que soit sa situation sociale, tout citoyen devrait être en mesure de dire et de faire ce qu'il veut sans avoir à rendre des comptes aux pouvoirs publics, pourvu, bien entendu, qu'il soit en phase avec les lois républicaines et respecte les droits des autres citoyens. Malheureusement, ce n'est pas ce qui nous est donné de constater dans la vie de tous les jours.. Trop souvent, des citoyens subissent, de la part de gouvernants africains, des traitements qui nous rappellent les tristes pratiques coloniales. Les opérations de police et les simples contrôles de routine constituent, pour bon nombre de citoyens, des épreuves douloureuses caractérisées par des injures, des arrestations arbitraires et des tortures. Les prisons accueillent régulièrement des individus dont le seul tort est d'avoir exprimé leurs opinions, participé à des manifestations à caractère politique ou à des grèves. Je pourrais multiplier à souhait les cas d'abus qui me font penser, comme vous, que des efforts restent à accomplir pour faire des pays africains de véritables Etats de droit. Les garanties constitutionnelles, les proclamations officielles et les bons discours ne suffisent pas à hisser un pays au rang des Etats démocratiques. Ils ne révèlent que les bonnes intentions des dirigeants, qui restent à être traduites dans les faits. Le Président Félix Houphouët Boigny disait souvent que « la paix n'est pas un vain mot, mais un comportement». Pour le paraphraser, je dirais que le respect de la démocratie et des droits de l'homme n'est pas une vaine expression, mais un comportement. Pour faire admettre qu'ils sont démocrates et respectueux des droits humains, nos dirigeants politiques doivent rompre avec les pratiques dictatoriales héritées des colons. Le pouvoir ne doit pas être pour eux une finalité, encore moins, une obsession. A 15

l'égard de leurs peuples, ils doivent avoir les mêmes dispositions d'esprit que les parents vis à vis des membres de leurs familles. Pour tout dire, ils doivent, dans l'exercice de leurs fonctions, se comporter en bons pères de famille. L'exercice du pouvoir me fait bien penser à la préparation d'une soupe. Si la chaleur est trop faible, elle provoque, sur la marmite, une buée dont le suintement finit par éteindre le feu. Si elle est trop grande, la soupe déborde et éteint le feu. Lorsque le pouvoir est laxiste, lorsqu'il est trop faible, il favorise l'anarchie qui peut entraîner sa chute. Lorsqu'il est trop rigide, il provoque des mécontentements pouvant dégénérer en émeutes ou coups de force: actions qui ont fait tomber tant de régimes et souffrir tant de peuples. Il doit donc en être fait usage avec beaucoup de circonspection. Le pouvoir absolu n'appartient qu'à Dieu seul, Qui peut disposer de l'Univers à sa guise sans avoir à en pâtir et sans que le moindre compte Lui soit demandé. Mais aucun homme, quels que soient son génie et ses appuis, ne peut se permettre de jouir d'un pouvoir absolu sans avoir à se repentir tôt ou tard. Des exemples historiques en témoignent. Toute chose a sa mesure. Le pouvoir a ses limites au-delà desquelles il devient aussi fragile qu'un œuf. La sagesse seule peut nous permettre de l'exercer avec bonheur, et c'est cette même sagesse qui peut permettre aux citoyens de se rendre gouvernables, de se supporter, de se tolérer mutuellement et de vivre ensemble dans la concorde et l'harmonie. Cela dit, une mise au point mérite d'être faite. On ne peut pas dire que les droits de l'homme sont violés dans un pays ou que les autorités de celui-ci sont des fascistes du seul fait que des manifestations y ont été interdites ou réprimées. Ils ne le sont guère davantage parce que des opposants et des journalistes sont en prIson. Je ne connais pas un seul pays au monde où des manifestations n'ont jamais été interdites ni réprimées. Et je ne pense pas que vous puissiez me citer une seule nation où des citoyens peuvent faire tout ce qu'ils veulent en toute impunité parce qu'ils ont le statut d'opposant, de dirigeant syndical ou de défenseur des droits de l'homme. Je ne pense pas non plus que vous puissiez me donner un exemple d'Etat où des journalistes peuvent dire et écrire tout ce qui leur passe par la tête sans avoir à répondre, devant les tribunaux, des conséquences dommageables du mauvais usage 16

qu'ils font de leur liberté d'expression. A des degrés divers, toutes les nations violent les droits de l'homme. Il existe dans tous les pays du monde des prisons qui accueillent des individus de toutes convictions politiques, religieuses et philosophiques qui n'ont pas su jouir de leurs libertés. Les Etats-Unis d'Amérique sont le pays le plus cité en exemple d'Etat respectueux de la démocratie et des droits de l'homme. Pensez-vous que les portes des prisons de ce pays n'ont jamais été franchies par des manifestants, des dirigeants syndicaux, des journalistes, des opposants et des militants? Rien n'est moins sûr. Si l'occasion pouvait vous être donnée de consulter les registres d'écrou de ces prisons ou d'y effectuer des visites, vous verriez à quel point elles regorgent d'hommes et de femmes dont l'incarcération, dans les pays en développement, aurait été dénoncée comme étant des violations massives des droits humains. Aucun pays n'a le monopole du respect de la démocratie et des droits de l'homme. Tous les violent. Ceux qui sont désignés du doigt par la communauté internationale le sont parce qu'ils ne savent pas rester dans les limites du tolérable. Mais si l'on reproche aux dirigeants des pays africains de sortir souvent de ces limites, il peut aussi être fait aux citoyens de ces pays le grief de dépasser trop souvent la mesure dans la jouissance de leurs droits et de leurs libertés. Autant que le chat, la souris mérite d'être mise en garde: s'il est reproché au premier d'être offensif, il peut être aussi reproché à la seconde de manquer souvent de prudence. De nombreux citoyens sont responsables des violations de leurs droits et libertés. Par imprudence, témérité ou manque de sagesse, ils créent les conditions de leurs ennuis avec les pouvoirs publics. Dans quel pays civilisé, dans quel pays gouverné des individus peuvent-ils, sous prétexte de revendiquer leurs droits ou de défendre leurs libertés, investir la rue, paralyser la circulation et l'activité économique par des actes de vandalisme sans courir le risque d'être déguerpis par les forces de l'ordre? Est-il admissible que pour faire des revendications, même justifiées, des étudiants, des travailleurs ou des transporteurs se mettent à tout détruire sur leur passage et à semer la pagaille sans que la force publique ne se mette en action pour rétablir l'ordre? Est-il pensable que, sous prétexte de défendre la démocratie et les droits de l'homme, des militants attentent à la vie d'innocentes personnes dans l'indifférence des pouvoirs publics? Que deviendrait la société si, sous 17

prétexte d'exercer un droit ou de jouir d'une liberté, chacun pouvait se permettre d'agir selon son bon vouloir sans être rappelé à l'ordre et sans être inquiété? Il faut reconnaître qu'en Afrique nous exagérons souvent dans l'exercice de nos droits et dans la jouissance de nos libertés. Interpellez dix individus au hasard et demandez-leur de vous dire ce que c'est que la démocratie et les droits de l'homme. Je doute fort que vous ayez la même définition, et vous saurez à quel point nous ignorons ces deux notions. Pourtant, en leur nom, nous nous agitons fréquemment et commettons des actes qui mettent parfois nos Etats en péril. Nous devons comprendre qu'il y a une limite à toute chose et que les libertés qui nous sont reconnues ne sont pas des permis de tout faire. Comme l'a dit un grand penseur, la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres. Il est stupide de croire que l'on puisse, dans un pays bien gouverné, commettre des actes répréhensibles sans être réprimé parce que l'on jouit ainsi d'une liberté reconnue et garantie par la loi. Il est stupide de croire que l'on peut, sous le couvert de la Déclaration Universelle des Droits de I'Homme, mettre en péril la vie, la santé et les biens des personnes sans être inquiété. La jouissance des libertés et l'exercice des droits se font dans un cadre défmi par la loi. Dans un pays bien gouverné, nul ne peut sortir de ce cadre sans être rappelé à l'ordre et sans avoir affaire aux services répressifs compétents. Ceux qui pensent qu'ils ne peuvent jouir de leurs libertés ou exercer leurs droits qu'en piétinant ceux des autres prennent des risques dont ils doivent avoir le courage d'assumer les conséquences. Peu importe que l'action judiciaire qu'ils se sont ainsi attirée soit intentée par un dignitaire du régime en place ou par un citoyen ordinaire, dès lors qu'il est bien établi que leur comportement fautif lui a causé un préjudice. Au nom de la liberté d'expression, je peux dire à mOD prochain qu'il est un imbécile, un pédophile ou un homosexuel. Mais je dois avoir l'honnêteté de reconnaître qu'en agissant ainsi je commets une injure ou une diffamation, qui donne à celui-ci le droit de me traduire devant la Justice. Je ferais preuve de lâcheté si, au lieu d'assumer mon acte, je cherchais à me soustraire aux poursuites judiciaires que je me suis ainsi attirées en me présentant comme une victime de violation des droits de l'homme. Dans les pays que nous aimons citer en exemples d'Etats de droit, les journalistes et les hommes politiques ne trouvent pas 18

scandaleux que la Justice leur demande des comptes pour les actes répréhensibles qu'ils commettent aussi bien dans l'exercice de leurs activités politiques ou professionnelles que dans leur vie privée. Nous tombons d'admiration lorsque nous apprenons qu'une haute personnalité a été mise en examen par un juge d'instruction en France par exemple. De même, nous ne tarissons pas d'éloges à l'égard des autorités politiques pénalement mises en cause qui démissionnent de leurs postes et se mettent à la disposition de la Justice. Mais, fort curieusement, nous n'avons nullement envie de leur ressembler. Nous sommes prompts à crier au scandale ou à dénoncer l'arbitraire lorsque nous sommes simplement interpellés pour des crimes ou délits graves que nous sommes conscients d'avoir commis. Chez nous, le fait de détenir une parcelle de pouvoir ou d'exercer certaines activités constitue une dispense de poursuites judiciaires, quelle que soit la gravité des faits commis. Nous trouvons scandaleux qu'un journaliste aille en prison alors même que les fausses nouvelles qu'il a propagées de façon délibérée et malveillante ont provoqué des troubles graves à l'ordre public. De même, nous trouvons anormal que des guides politiques et leurs militants soient inquiétés par la Justice pour des meurtres, des blessures et des destructions de biens perpétrés dans le cadre de leur lutte pour la conquête du pouvoir. Nous trouvons injuste que des étudiants et des grévistes soient jugés et condamnés pour des actes de barbarie commis pour exprimer leur mécontentement. En tant que simple citoyen, si je tiens des propos injurieux à l'égard d'une autorité politique ou administrative au cours d'une réunion ou dans quelque lieu public, tout le monde trouvera normal que je sois pénalement poursuivi, jugé et condamné. En revanche, des voix s'élèveront pour dénoncer l'arbitraire si un militant vient à être simplement convoqué à la police ou à la gendarmerie pour des injures plus graves proférées dans des circonstances similaires. De même, je ne peux délibérément porter atteinte à la vie, à l'intégrité physique ou aux biens d'autrui sans avoir à rendre des comptes à la Justice, même si le mobile de mon acte est louable. Il s'en trouvera des gens pour féliciter cette institution d'avoir châtié un ennemi de l'ordre public. Les mêmes individus n'hésiteront pas à dénoncer la violation des droits de l'homme et même à investir les rues si un opposant vient à être simplement interpellé par les forces de l'ordre pour des faits plus graves commis au cours d'une manifestation à caractère politique ou syndical. 19

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