Pourquoi avoir fait de Mayotte le 101e département français ?

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En pleine crise économique, quelle peut-être l'utilité pour la France de conserver le territoire de Mayotte dépourvu de richesses naturelles et confronté à une forte pression migratoire ? Cet ouvrage s'attache à expliquer cette évolution qui fait de Mayotte le 101e département français ; tout en s'interrogeant sur notre rapport aux valeurs de la République, aux principes d'égalité, de laicité et de développement.
Publié le : lundi 1 octobre 2012
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EAN13 : 9782296505964
Nombre de pages : 176
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POURQUOI AVOIR FAIT
eDE MAYOTTE LE 101
La transformation de Mayotte en département le 31 mars 2011 a été QQQ
largement incomprise: au moment où la France traverse une crise DÉPARTEMENT FRANÇAIS ?
économique profonde, quelle peut être l’utilité de conserver ce territoire
dépourvu de richesses naturelles et confronté à une très forte pression
migratoire?
La départementalisation de Mayotte s’est opérée en l’absence de
réel débat, le sujet paraissant trop anecdotique vu de Paris et l’unanimité
locale étant trop ancrée pour être seulement questionnée.
Loin des préjugés qui biaisent souvent notre regard sur l’outre-
mer, cet ouvrage s’attache à expliquer les ressorts de cette évolution
emajeure, qui fait de Mayotte le 101 département français. Laboratoire
des idées sur un territoire réduit et isolé, Mayotte permet de s’interroger
sur notre rapport aux valeurs de la République et de tester la solidité de
nos principes d’égalité et de laïcité, tout en engageant une ré exion sur
le développement.
Ancien élève de l’ENA, Christophe du Payrat est haut fonctionnaire et
maître de conférences à Sciences-Po Paris.
Questions contemporaines
Photographie de couverture : Gaëlle du Payrat.
ISBN : 978-2-336-00286-6
17,50 €
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POURQUOI AVOIR FAIT DE MAYOTTE LE 101 DÉPARTEMENT FRANÇAIS ? Christophe du Payrat





Pourquoi avoir fait de Mayotte
ele 101 département français ?
Questions Contemporaines
Collection dirigée par
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi
complexes à appréhender. Le pari de la collection
« Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de
réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou
praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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Christophe du Payrat








POURQUOI AVOIR FAIT
DE MAYOTTE
ELE 101 DÉPARTEMENT FRANÇAIS ?












L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00286-6
EAN : 9782336002866
Introduction
Le 31 mars 2011, Mayotte, petite île de l’Océan indien
ème située à 8000 km de la métropole, est devenue le 101
département français. Cette évolution fait naître un intérêt
nouveau pour ce « confetti d’empire » devenu français en 1841,
avant Nice et la Savoie, et qui l’est resté contre le sens de
l’histoire, en refusant d’accéder à l’indépendance au même titre
que les autres îles de l’archipel des Comores en 1974.
Singulière par son histoire, qui en fait le seul territoire de
la République dont la souveraineté est contestée à l’ONU, l’île
de Mayotte l’est aussi par son faible niveau de développement
et sa population de 200.000 habitants, tiraillée entre sa volonté
de devenir « encore plus Française » et sa réalité sociale, plus
africaine qu’hexagonale.
La départementalisation de Mayotte suscite des
interrogations sur le risque d’alimenter assistanat et
immigration clandestine au détriment de finances publiques
françaises déjà mises à mal par la crise économique.
Quelle est donc l’utilité pour la France de conserver une
île dépourvue de richesses naturelles et, plus encore, de la
transformer en département d’Outre-mer ?
Après la crise sociale qui a mis en lumière le mal
développement de la Guadeloupe, et au moment où d’autres
départements et territoires, à l’image de la Martinique ou de la
Polynésie française, aspirent à davantage d’autonomie,
pourquoi la population mahoraise demande-t-elle, avec tant de
constance, d'accéder au statut départemental ?
La départementalisation de Mayotte s’opère en l’absence
de réel débat, tant national que local, le sujet paraissant trop
anecdotique vu de Paris et l’unanimité départementaliste étant
7trop ancrée pour être seulement questionnée localement. Loin
des préjugés qui biaisent souvent le regard sur l’Outre-mer, il
s’agit de comprendre ici les ressorts de cette évolution.
Laboratoire des idées sur un territoire réduit et isolé,
Mayotte permet de questionner notre rapport aux valeurs de la
République. Pour faire face à une problématique aiguë
d’immigration clandestine, quelles sont les limites qu’une
démocratie s’impose dans son action ? Pour tester la solidité de
nos principes d’égalité ou de laïcité, pour déterminer le sens à
donner à l’identité nationale, il peut être éclairant de les
confronter à l’épreuve des faits dans la situation singulière qui
est celle de Mayotte.
8ÈRE1 PARTIE :
MAYOTTE, LA FRANCE ET LES COMORES,
UN MÉNAGE À TROIS, TOUJOURS INSTABLE1. La demande constante des mahorais de rester
Français.
Les Comores sont un archipel situé au débouché Nord du
canal du Mozambique, peuplé depuis le VIIIème siècle au
moins, d’une population d’origine bantoue d’Afrique de l’Est,
dont la langue, le shimaoré, est dérivée du swahili. La
population a subi au cours des siècles une double influence
arabe et malgache, provenant de commerçants ou de pêcheurs.
Sous la houlette de sultans, un système politique et social
inspiré du monde arabe a été progressivement institué.
Au XIXème, la compétition franco-britannique pour la
suprématie mondiale s’exerce jusque dans les recoins de
l’Océan indien. Les îles de La Réunion, de Maurice et de
Madagascar font l’objet de la convoitise successive des deux
nations. Pendant ce temps, aux Comores, des aventuriers de
nationalités française et britannique s’installent pour cultiver
des épices ou de la canne à sucre et recherchent opportunément
l’appui de leur Etat d'origine pour asseoir leurs possessions,
obtenant parfois un titre de consul. Pour compenser la perte de
l’île Maurice en 1815, passée dans le giron britannique, la
Marine française souhaite enfin un nouvel appui maritime et
militaire dans la région.
Afin de devancer les Anglais qui paraissent s’intéresser à
l’île voisine d’Anjouan, la Marine française prend pied à
Mayotte en 1841 : tirant profit des querelles incessantes des
« sultans batailleurs » des quatre îles des Comores, le
commandant Passot achète l’île de Mayotte au sultan
Andriatsouly. L’île devient ainsi possession française par un
contrat entre un vendeur qui dispose d’un bien qui ne lui
appartient plus vraiment, le pouvoir du sultan étant très fragile,
et un acheteur qui n’a pas autorité pour l’acheter. La prise de
11possession ne fut ensuite confirmée par le gouvernement de
Louis-Philippe qu’en 1843.
Faut-il voir dans cette vente « un rattachement
volontaire » de Mayotte à la France ? Certains ont cru pouvoir
l’affirmer en indiquant que, déjà, la volonté du sultan de
l’époque fut de se trouver une puissance tutélaire et protectrice,
distincte des autres îles des Comores. L’analyse historique
montre néanmoins que cette vente s’est faite dans des
conditions qui font douter de l’existence d’un libre
consentement : d'un côté, la France fit valoir sa puissance
navale, ce qui s'apparente à une forme d'intimidation. De l'autre,
le sultan Andriantsouly faisait figure d'interlocuteur inconstant,
à la légitimité fragile.
Toutefois, l’ordonnance royale du 9 décembre 1846 est
1venue très vite abolir l’esclavage à Mayotte , si bien que
l’appartenance à la France est, dans l’histoire officielle de
Mayotte, synonyme de liberté. Cette présentation paraît
historiquement contestable lorsque l’on sait que la prise de
possession de Mayotte a justement été motivée pour partie par
les besoins de main d’œuvre des planteurs français de La
Réunion. Si le statut d’esclave disparaît, il est d'ailleurs
immédiatement remplacé par celui, peu avantageux, « d’engagé
libre », qui n’octroie que des droits limités aux travailleurs
noirs. C’est toutefois dans cette abolition qu’il faut sans doute
trouver l’origine du beau slogan choisi depuis 1974 par les
mahorais partisans de la présence française : « nous voulons
être Français pour être libres ».
Après Mayotte, la France étend sa présence aux autres
îles de l’archipel des Comores en 1876, dans des conditions
1 Soit deux ans avant le décret abolissant l’esclavage dans les colonies
françaises.
12différentes puisqu’une intervention militaire est cette fois
nécessaire pour sécuriser les possessions d’Anjouan et de
Grande Comore. Force est de reconnaître que l’antériorité de la
présence française à Mayotte a créé une relation spécifique avec
cette île, dont la puissance coloniale fit son chef-lieu. Pendant
plus d’un siècle, les liens avec la métropole et ses efforts
financiers n’en restèrent pas moins insignifiants.
L’état de développement limité de Mayotte et des
Comores après un siècle de colonisation n’est ni à la gloire de la
France, ni au crédit des politiques coloniales. La colonisation
française a toutefois eu certains effets positifs, qui ont d’ailleurs
incité les mahorais à demander à rester français.
Il y a au premier chef la stabilité politique, marquant la
fin des razzias des îles voisines. Il s’agissait là d’un progrès très
substantiel : vivre dans un climat d’insécurité physique, pour
ses biens et sa personne, est presque insupportable et démontre
la valeur inestimable de la sécurité publique qu’apporte un Etat
de droit, structuré et performant tel que la France. On trouve ici
une application du Leviathan (1651) de Thomas Hobbes :
« l’état de nature » étant précaire, droit de possession fondé sur
la force, les mahorais se sont donnés, avec la colonisation, « un
maître », quitte à se soumettre à un pouvoir étranger, parfois
incompris ou arbitraire. En refusant ensuite l’indépendance, les
mahorais ont confirmé leur choix, en acceptant d’aliéner leur
système de valeur pour continuer à bénéficier de la protection
française. Depuis, la conception moderne, démocratique, de
souveraineté limitée tend à s’acclimater, les mahorais ayant
vocation à endosser les habits de citoyens et non plus de sujets.
La colonisation a aussi apporté un minimum de
développement économique et social, au travers des progrès,
rudimentaires, de la médecine, et l’éducation d’une élite, au
prix toutefois de l’affaiblissement de l’ordre social antérieur et
13d’un fort accroissement de la population, source de
déséquilibres multiples sur une petite île.
Les ferments de la dissension entre Mayotte et les
Comores.
Entre 1958 et 1974, dans le mouvement de
décolonisation ambiant, le gouvernement délègue des
responsabilités croissantes au pouvoir politique local, qui se
structure autour des élus de Grande Comore. Ceux-ci assument
alors des revendications autonomistes et prennent des décisions
d’aménagement plus favorables à leur île. Cette évolution est
mal ressentie à Mayotte, qui la vit à la fois comme un abandon
de la métropole et comme une vexation de leur voisin.
En 1958, la décision de l’assemblée des Comores de
transférer en Grande Comore, à Moroni, la capitale, crée un
traumatisme à Mayotte, qui perd à la fois la proximité du
pouvoir, les postes de fonctionnaires et les activités de services
associées. Mayotte fait alors entendre sa petite musique
particulière, ses élus prenant leurs distances par rapport au
pouvoir central.
C’est dans ce contexte qu’en 1974, lors du référendum
d’autodétermination des Comores, la population mahoraise se
prononce à 64% contre l’indépendance, à la différence des
autres îles qui y sont favorables à 95%. Quantitativement,
l’écart est toutefois minime, dérisoire au regard de ses
conséquences historiques : moins de quatre mille voix ont
séparé le « non » du « oui », scellant l’histoire divergente des
îles de l’archipel.
En appelant à voter contre l’indépendance, les élus de
Mayotte ont privilégié, avec une clairvoyance certaine, un mode
14d’administration distant plutôt que de devoir subir les foucades
d’un pouvoir comorien instable.
Ce choix, contre le grand vent de l’histoire, la
décolonisation des Comores intervenant déjà avec quinze ans de
retard par rapport à l’Afrique française, a été orchestré par une
petite élite déterminée, composée de quelques parlementaires et
élus mahorais.
S’y est agrégée une large frange de la population,
composée notamment de femmes dont les maris avaient été
mutés en Grande Comore lors du transfert de la capitale. Ces
femmes, ces « bouenis », occupent une place de choix dans le
Panthéon du combat des mahorais pour rester Français, en ayant
eu le courage de s’opposer à la venue à Mayotte de
responsables politiques Grands Comoriens. Elles acquirent le
surnom de « chatouilleuses » en agressant physiquement par des
chatouilles ces « persona non grata » pour les inviter à quitter le
2territoire .
Peut-on, dans ce contexte, considérer que le choix de
rester Français a été pleinement avalisé par la population ?
Même si manœuvres et pressions n’ont pas été absentes dans
cette histoire, il est incontestable qu’on a affaire ici à un
exercice authentiquement démocratique. La population, malgré
son faible niveau éducatif, a pu se décider en connaissance de
cause, son petit nombre et la taille réduite du territoire
favorisant une bonne circulation de l’information et une
compréhension des enjeux. Ce choix a d'ailleurs été validé très
majoritairement lors de cinq consultations : en 1974, à deux
reprises en 1976, puis à nouveau en 2000 et en 2009.
2 Zéna Ndéré et Zaina Méresse par exemple.
15Dans cette relation franco-mahoraise, il faut voir la
demande de départementalisation, initiée dès 1958 puis réitérée
de manière de plus en plus insistante, comme le besoin d’une
garantie additionnelle de rattachement à la République
française. La départementalisation constitue un « pas »
supplémentaire réalisé en direction de la France, pas qui se veut
irréversible par rapport aux Comores, tout en ouvrant la voie à
un développement résolument « moderne ».
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