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Pourquoi nous sommes européens

De
278 pages
Qu'elle soit dénoncée ou espérée, l'unification de l'Europe est vécue comme un mouvement extérieur à nous-mêmes. Comment retrouver dans les débats qui prévalent depuis plus de vingt ans, ce quelque chose d'intime et d'intérieur pour lequel nous sommes européens? Or, elle n'est rien d'autre qu'un sentiment collectif qui vient de nous et nous anime prenant sa source dans l'histoire de notre culture, de notre conception de l'homme et de la collectivité. L'Europe est dans une communauté de vue sur le sens de la vie, sur la condition humaine, sur l'organisation du vivre ensemble.
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Pourquoi nous sommes européens
Défense et illustration du projet de Constitution

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Bonnie CAMPBELL (dir.), Qu 'allons-nous faire des pauvres ?, 2004. Jacques BRANDIBAS, Georguis GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., La Mort et les Morts à l'île de la Réunion, dans l'océan indien et ailleurs, 2004 Philippe BRACHET, Evaluation et démocratie participative, 2004. Raphaël BESSIS, Dialogue avec Marc Augé, 2004. L. FOURNIER-FINOCHIARRO (sous la dir.), L'Italie menacée: Figures de l'ennemi, du xvr au xxe siècle, 2004. Denis FRESSOZ, Décentralisation « l'exception française », 2004. Eguzki URTEAGA, Igor AHEDO, La nouvelle gouvernance en Pays Basque, 2004. Xavier CAUQUIL, À ceux qui en ont assez du déclin français, 2004. Mathias LE GALIC, La démocratie participative, 2004. Jean-Paul SAUZET, Marché de dupes, 2004. Frédéric TREFFEL, Le retour du politique, 2004. Michèle MILLOT, Le syndicalisme dans l'entreprise, 2004 Éric PûMES, Conquérir les marchés. Le rôle des états, 2004. Alain RÉGUILLON, Quelles frontières pour l'Europe ?, 2004. FWELEY DIANGITUKW A, Qu'est-ce que le pouvoir?, 2004. Yves PIETRASANTA, Ce que la recherche fera de nous, 2004. Delphine CAROFF, Ingrid Bétancourt ou la médiatisation de la tragédie colombienne, 2004.

Jacky CRA TELAIN

Pourquoi nous sommes européens
Défense et illustration du projet de Constitution

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7737-6 EAN : 9782747577373

L'ÂME

DE L'EUROPE

L'Europe est vécue simultanément comme une négation et comme une inéluctabilité, négation d'un passé national et inéluctabilité d'une logique économique qui la rendent extérieure à chacun, un mouvement subi. Ses défenseurs n'ont cessé de mettre en avant ce contre quoi elle devait nous préserver, s'épuisant à dresser la liste exhaustive des miracles à venir et ne parvenant qu'à susciter l'ennui ou le scepticisme. Ses détracteurs, avec la même énergie, tiennent à jour la liste des périls auxquels elle nous expose. Stigmatisant son impuissance, ce qu'elle aurait dû faire, ce qu'elle n'a pas fait, ce qu'elle doit faire et ne doit surtout pas faire, les uns et les autres n'en finissent pas d'entretenir une querelle byzantine sur sa vraie nature fédérale ou confédérale. Mais jamais nous ne savons pour quelle raison un tant soit peu politique, pour quel désir un tant soit peu partagé, pour quelle raison touchant à quelque chose de plus intime, nous serions, nous sommes Européens. Car l'Europe ne saurait être autre chose qu'un sentiment collectif qui vienne de nous et nous anime, prenant sa source dans 1'histoire de notre culture, de notre conception de l'homme et de la collectivité. S'il n'y a pas une telle communauté de vue sur le sens de la vie, sur la condition humaine, sur l'organisation d'un «vivre ensemble », alors, effectivement, il n'y a pas d'Europe, mais pas davantage de destin pour les peuples du continent pris séparément. La question qui se trouve posée est avant tout celle du rapport qu'une communauté entretient avec sa culture, de la compréhension de son passé, des enjeux auxquels elle est

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confrontée, du désir qui l'anime encore, de la conscience qu'elle a d'elle-même. Présentée par ses détracteurs comme un monstre dévoreur des identités nationales, l'Europe n'est-elle qu'un spectre hantant les ruines des Etats-nations du continent? Trop longtemps, elle fut présentée comme la simple conséquence de l'affrontement entre les États-Unis et l'URSS, une pièce à demi-assujettie dans le jeu des superpuissances - et c'est encore la perception angloaméricaine qui a bien du mal à imaginer une Europe qui ne soit pas une simple composante du marché mondial et du système de défense de la puissance dominante, subordonnée à ses calculs, une pièce à sa disposition sur l'échiquier planétaire destinée à servir ses intérêts. Trop longtemps à nos propres yeux, ce fut là sa seule justification, même si les lendemains du dernier conflit mondial la reliaient bien à la boue dont elle surgissait, à un effondrement culturel, à quelque chose qui nous était propre et qui ne tenait qu'à notre histoire. Trop longtemps, un réflexe simpliste, sous-produit de l'attitude précédente, la présenta comme un retour à l'Âge d'Or, la substitution du confort matériel aux gloires perdues de nos États et de leurs empires coloniaux, garantissant par la seule vertu de son nom et l'alchimie des traités, la paix, la prospérité, le bonheur. La disparition de la guerre froide, l'effacement des souvenirs douloureux, le durcissement de la contrainte économique, les difficultés du multiculturalisme ont balayé ces illusions et, progressivement, favorisé la cristallisation des résistances qui voudraient faire de l'Europe le point de focalisation de toutes les angoisses. Au-delà des spéculations conjoncturelles, de son utilisation tactique dans les débats de tel ou tel moment, l'Europe est un désir antique. Ce désir d'un rassemblement des peuples la composant est le produit d'un temps long, celui qui renvoie à la désagrégation de l'empire romain et à l'éclatement de la
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chrétienté, même si nous tendons naturellement à privilégier un temps court: celui des vicissitudes les plus récentes de l'histoire des Etats-nations. Dès le partage de l'empire de Charlemagne entre ses héritiers, une polarisation de l'histoire des États européens apparaît autour d'un axe qui donnera naissance au moteur franco-allemand. Avant même la Révolution française et l'unification de l'Allemagne sous l'impulsion de la Prusse, l'opposition entre l'Empire et le Royaume est structurante. Ensuite, le conflit des nationalités est fortement impulsé par les deux grands États nationaux du continent qui ont tendu à l'instrumentaliser en fonction de leurs tensions. Qu'est-ce que l'Europe? La substitution à la déroute des Etatsnations d'une sorte de rédemption? L'attachement à un mode d'organisation de la vie économique dans lequel l'apologie du marché se suffit à elle-même? Le refuge dans un système de défense destiné à nous protéger d'une menace indéfinissable? Rien de cela, mais la conscience de ce qui lie les Etats-nations du continent, de ce que leurs peuples ont en partage; la conscience des sources de leur conflit; la certitude qu'il est nécessaire de refonder la citoyenneté et d'ouvrir au collectif un champ nouveau de possibles. Plus que cela: une certaine idée de l'homme et de ce qu'il en advient, car nous avons mesuré au-delà du supportable la fragilité de l'humain, le peu de chose qui le protège. Cette expérience-là nous est commune, elle nous est propre. Elle nous donne une possibilité particulière d'être parmi les autres, de porter ce qu'il convient d'appeler l'ambition et le rayonnement d'une culture. Faut-il encore avoir l'envie d'aller à la redécouverte de notre histoire, vouloir entendre les appels d'une culture qui nous est commune et oser porter le regard sur un devenir qui nous est commun. Faut-il encore admettre qu'il n'est, en la matière, pas d'action qui ne s'inscrive dans un territoire et que nos projets politiques ne peuvent plus s'exprimer sans construire le territoire dont ils ont besoin.

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C'est en cela que le désir d'Europe, produit naturel d'une culture et de son histoire, est une aventure politique et rien d'autre. Sorti tout droit des affrontements entre Etats-nations, un tel projet procède d'une amère sagesse acquise dans la souffrance et au milieu des destructions. Point d'aboutissement ou héritier d'une chute, ce projet, comme nous le verrons, participe de l'histoire douloureuse d'une modernité que les esprits pressés n'ont cessé d'enterrer pour n'avoir pas à résoudre les énigmes de ce Sphinx. Après l'effondrement culturel ouvert en 1914 et clos en apparence trente ans plus tard, après l'abandon de toute retenue civilisée et le triomphe des politiques faustiennes (celles pour lesquelles l'homme se fabrique de préférence nouveau et avec une majuscule), ce désir fut une aspiration à la raison, un pont jeté sur l'abîme, le dernier sursaut d'un humanisme blessé devant les ricanements des cyniques qui, sous le prétexte qu'un carnage n'avait pu être évité en évoquant les valeurs de notre culture les considérèrent comme responsables de la lâcheté des hommes. N'ayant pas été à la hauteur des évènements, nous en avons imputé la faute aux évènements eux-mêmes. Aussi n'est-il pas possible de poser la question européenne en opposition avec le fait national, en faisant abstraction de sa généalogie, c'est-à-dire de la faillite morale des Etats-nations et de la crise de la modernité si particulière à notre culture. L'Europe ne surgit ni des marchés, ni des combinaisons de quelques technocrates, ni de la guerre froide. Ce ne sont là que conjonctures et mouvements de surface, les victimes se pressent en foule pour nous rappeler que sa nécessité s'est imposée une fois les crimes commis, une fois que l'âme eût vacillé sous le poids des angoisses individuelles et fut emportée par les grandes hystéries collectives. Certes, pour le voir faut-il encore bien le vouloir. Reconnaître que les histoires particulières de nos États ne sont ni juxtaposées ni parallèles, mais bien imbriquées, fils tissés ensemble pour former le tissu, pièces qui ne prennent leur sens qu'une fois le motif composé. La vie de Charles Quint, par 10

exemple, ce Valois tant attaché à sa Bourgogne, tiraillé entre trois projets territoriaux - l'Espagne, l'Autriche, les Provinces Unies - en est une illustration brillante. Pour le vouloir, faut-il encore admettre - et pas seulement de façon académique - que l'histoire n'est pas l'ascension du Progrès, mais que les reculs sont aussi fréquents que les avancées, que les deux se mêlent de façon inextricable. Quelque part nous savons que le rassemblement des peuples du continent, partageant la même culture et la même histoire (ne serait-ce que celle de l'affrontement de leurs Etats-nations), se fonde sur cet événement qui a failli nous perdre, l'implosion de l'État national européen, enfermé dans une impasse morale et spirituelle, politique et culturelle. Nous ne sommes pas Européens parce qu'une union donnerait en plus le pain et les roses. L'Europe n'est ni un supplément de progrès ni un supplément d'âme. Avec ou sans J. Monnet, avec ou sans les deux guerres mondiales, l'unification économique du continent se serait réalisée comme elle se produit en Amérique du nord ou en Asie du sud-est et même à l'échelle du monde, car l'économie a sa logique. La dynamique et la densité des relations relevant de cette catégorie ont été très tôt plus importantes que le souvenir laissé ou que les propos de commentateurs intéressés ne le laissent supposer. Les habitudes intellectuelles, l'installation d'idées reçues à force de répétition - chez les uns, la vieille fascination pour les splendeurs des forces productives et, chez les autres, la fascination pour les miracles du marché - nous conduisent à privilégier les explications par le biais d'une causalité réduite à l'organisation de la vie matérielle. La souffrance et la passion des hommes semblent avoir été radicalement chassées de l'ordre de l'histoire par le mépris marxiste pour le monde compliqué des superstructures, par les ignorances mathématisantes des contempteurs du marché et par les naïvetés des adorateurs des bienfaits du commerce.

Il

L'économie a été une occasion avant de s'installer comme une illusion. Une occasion qui s'offrait après trente ans de déchirements, offerte par les nécessités de la reconstruction après le chaos de la guerre et de la crise qui l'avait précédée, renforcée par la proximité agressive de la puissance soviétique et la force du mythe communiste. Que certains aient su se saisir de cette conjoncture particulière, nous ne pouvons que nous en réjouir. Pour reprendre la formule de Jean Monnet, l'approche économique était une tactique pour créer des «solidarités de fait» entre Français et Allemands. Elle était alors un moyen au service d'un projet dont l'essence était bien politique, car l'effondrement moral et physique de l'Europe dans trente ans de guerre civile en était l'unique fait générateur et le seul problème posé. fi fallait sauver une culture après l'expérience barbare et pour cela unir les frères ennemis dans un même désir de bien commun. Une illusion, ensuite, qui s'est développée à partir du moment où les prétentions nationales ont repris le dessus sur l'initiative de la France qui, empêtrée dans ses conflits coloniaux et ses agitations internes, provoqua un décrochage du processus politique par rapport à la logique économique en rejetant la Communauté Européenne de Défense~ Par la suite, la volonté de la France d'affirmer solitairement une capacité à agir par elle-même et pour elle-même sans rechercher des solidarités avec ses partenaires ne pouvait laisser ouverte au rassemblement des peuples européens que la seule voie économique, la construction d'un grand marché unique. Dès lors que le contenu politique était tenu en laisse, l'organisation d'un marché unifié, la disparition des barrières douanières, l'élaboration de normes s'appliquant aux échanges marchands devenaient la seule voie possible de progrès et cette voie risquait de devenir une fin en soi. Le danger tenait au fait que ce qui était de l'ordre de la tactique pouvait se substituer ainsi à une vision stratégique. Or, le système économique est indifférent à la question européenne, comme nous le voyons depuis vingt ans 12

avec son expansion triomphale à la surface de la planète. La question européenne ne découle pas de lui, il ne procède pas d'elle: ils se sont rencontrés par hasard et l'on tente d'en faire le produit d'une fatale concordance des temps. L'Europe fut alors vécue comme un système d'alliance dont la finalité devint rapidement confuse. TIfut établi que les fondateurs du Traité de Rome, en européanisant le charbon et l'acier français et allemand, avaient trouvé la pierre philosophale. L'Europe fut admise comme un système d'alliance économique neutralisant l'agressivité réciproque des deux grands États nationaux du continent. A peine installée, cette finalité se trouva mêlée à une autre: le souci des États européens et des Etats-Unis d'organiser une résistance efficace à la menace soviétique. La construction d'un marché intérieur unique allait de pair avec la mise en place de l'Alliance atlantique. Sauf que cela ne faisait pas d'Européens et que l'Europe vient de plus profond: il ne faut pas prendre la caisse à outil pour l'objet que l'on construit. L'Europe court tout au long des affrontements de nos États l1ationaux. C'est la dynamique même de ces États avec la catastrophe de 1914 qui la fait surgir et l'impose dans les années quarante-cinq/cinquante comme la seule réponse possible à la faillite de nos projets nationaux. Au cœur du projet européen, il y a un drame, celui d'une culture qui s'est découverte incapable de ne pas céder à la brutalité née en son sein. Au cœur de ce projet, il y a l'exigence d'une interrogation sur soi, la nécessité de peser ses actes et d'assumer le passé. Née d'une crise des identités, l'Europe ne peut pas ne pas être une réponse à l'interrogation identitaire qui nous habite. L'Europe n'est pas une technique ou un instrument pour rationaliser les échanges commerciaux et faciliter la gestion des affaires du monde. Elle est interrogation sur nos appartenances et une réponse aux doutes identitaires que la modernité a ouverts en nous. Derrière la mythification de la Communauté du Charbon et 13

de l'Acier, il y a l'apaisement que se concèdent les frères ennemis comme ce fut déjà le cas lors des guerres de religion qui ravagèrent le continent. C'est la mesure, en commun, des conséquences des luttes idéologiques et la prise en compte des responsabilités partagées. TIn'y eut pas de vainqueur au terme des trente années de guerre civile européenne, mais des survivants soucieux de bâtir un nouveau possible, reconnaissant la communauté de leur destin. L'Europe est désormais une aventure dangereuse, car si elle ne pose qu'une seule question, celle de la citoyenneté, c'est le rapport à l'autre qu'elle oblige à considérer, comme elle nous oblige à peser le présent en le remettant dans la perspective d'un temps long auquel nous ne sommes plus accoutumés. C'est bien la question de l'identité qui est posée, une question éminemment politique. Ce faisant c'est la blessure de la modernité qu'elle ravive et c'est l'éclatement du collectif qu'elle met sur le devant de la scène. L'Etat-nation livrait un système complet d'identification permettant à chaque individu de trouver ses repères, de se poser dans une relation aux autres, de se situer dans le temps et dans l'espace. Soi et l'autre étaient des notions maîtrisables, le champ des solidarités collectives s'inscrivait dans un modèle simple: la dynamique de la guerre entre l'intérieur et l'extérieur venait transcender les oppositions internes et les ruptures flagrantes de solidarités entre riches et pauvres. La crise des Balkans puis l'entrée de dix nouveaux membres dans l'Union nous ont rappelé ces réalités. Ces deux évènements ont été abordés de la pire façon qui soit par des classes politiques toutes gonflées de leur importance nationale. Ni l'une ni l'autre, alors que la première pouvait bénéficier de l'émotion suscitée par les atrocités commises, n'ont été traitées d'un point de vue européen, comme des questions posées aux héritiers d'une histoire qui avait à voir avec ces deux évènements. L'exercice fut diplomatique. Or, ces deux évènements donnaient l'occasion de 14

faire le pont avec notre passé - la situation des États d'Europe
centrale et danubienne ne tombe pas du ciel - et de donner consistance aux solidarités qui rassemblent les hommes. Au lieu de cela, nous voyons fleurir, après avoir été dans l'incapacité d'agir par nous-mêmes dans les Balkans, l'utopie de l'élargissement perpétuel. Le projet européen ne vise pas à assurer la paix, la liberté et la démocratie sur un territoire de plus en plus vaste. TIvise à faire se reconnaître une même citoyenneté par des femmes et des hommes qui ont en partage une culture, un passé, des responsabilités, des drames, des espérances. Un regard sur l'éclatement de la Yougoslavie nous permettra de mieux le comprendre. Les dix nouveaux membres de l'Union ne furent pas davantage accueillis comme il convenait. Les joyaux de l'empire des Habsbourg, passés par notre faute sous occupation soviétique, revenaient dans la famille européenne. Ce n'était pas la fin de la guerre froide, mais le solde provisoire (car les Balkans ne sont pas sortis de la crise) de la guerre civile européenne. La fin de la division de l'Europe devait être l'occasion d'un regard sur nos responsabilités, sur d'où nous venons et sur ce qui nous tient ensemble. TIne fut question que de subventions jugées trop fortes par les uns et insuffisantes par les autres, de fantasmes migratoires et d'agitations de délocalisations! Pourtant, après avoir promis une indépendance trompeuse à la Pologne, à la Tchèquie et à la Slovaquie, nous les avons lâchement abandonnées. À la Hongrie, nous avons refusé un futur en la privant d'un tiers de sa population, la Slovénie nous l'avons noyée dans l'improbable rassemblement des «Slaves du sud ». Cet élargissement exprime une communauté de destin et de culture qui a survécu à la trahison et à la haine, à l'occupation et à la séparation. Être européen, nous en avons surtout cherché la raison dans la confrontation entre l'Est et l'Ouest, dans la nécessité de se 15

protéger contre la menace que feu l'Union soviétique était censée faire peser sur nos libertés. Parfois s'ajoutait un raisonnement arithmétique et quantitatif: la faiblesse de notre population perdue dans l'océan de foules autrement nombreuses et vaguement inquiétantes, mais aussi l'insuffisance de nos marchés pour assurer l'expaIlsion de nos entreprises. Ces données contingentes, portées par un discours sûr de lui et repris sans répit, ont progressivement refoulé la dimension historique de l'engagement européen, le coupant de son passé pour en faire une posture. Une communauté de culture s'exprime pourtant dans la diversité des langues comme une communauté du temps se lit dans la multiplicité des États. L'héritage de Rome et de la Grèce, le christianisme et sa conception de la liberté humaine, les cathédrales et la Renaissance, la genèse des États et les conflits religieux, le jeu des échanges et la Révolution Industrielle, les grands courants de la pensée et de la création artistique, les Lumières et la Révolution, l'essor des nationalismes et le triomphe du machinisme, la modernité et ses enfants barbares, tel est le fond commun. Tous les Européens ont en partage Giotto, Bruegel, Kant, Descartes, Newton, Mozart, Goethe, Goya. Picasso ou Giacometti ne sont pas les artistes d'une nation. Pardelà la pluralité des langues, ce sont les mêmes thèmes, le même jeu de l'utopie et du désenchantement, que reprennent les littératures nationales. C'est la même interrogation sur l'homme et les mêmes angoisses qui animent les courants artistiques. C'est le même désir qui pousse marchands et capitalistes de Venise à Amsterdam et à Londres, avant de mettre en mouvement les flottes des conquêtes coloniales sur tous les océans. C'est la même perception de la transcendance qui nous anime et le même temps qui unifie nos États dans le même drame. Plus profondément, c'est une même relation au temps qui nous fait nous projeter dans l'à venir comme nous sommes dans l'espérance d'un au-delà, cette espérance ayant investi l'action
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quotidienne et profane au fur et à mesure que la transcendance perdait de sa présence. n serait un peu vain de penser que ce substrat pourra être désormais, à lui seul, un moteur, qu'il pourra être par lui-même le facteur déclenchant et rassembleur des énergies. fi faudrait pour cela que les politiques s'en inspirent et que les systèmes éducatifs, établis pour consolider les Etats-nations et pour affirmer leur prééminence, cessent de porter ce qui divise. Mais si le politique ne s'empare pas de cet héritage, s'il ne se refonde pas en intégrant ce passé, le seul mouvement qui puisse se donner à voir est celui du marché unique, de la technique des échanges. Si les collectivités humaines en cause ne se montrent pas elles-mêmes à la hauteur des circonstances, si le politique ne redevient pas l'art de construire le possible, le sentiment d'une perte ira s'aggravant achevant de nourrir la crise identitaire qui nous fait vaciller. Si l'Europe dite des marchands ou des financiers s'est construite, si l'unification européenne apparaît comme la conséquence quasi exclusive d'intérêts économiques privés (et faudrait-il encore relativiser cette assertion), c)est avant tout parce que les peuples intéressés et leurs représentants n'ont pas souhaité s'engager dans une approche politique ou n'ont pas su en trouver le chemin. Le débat politique est tragiquement provincial, enfermé dans des considérations subalternes comme nous le voyons en France où nous sommes, un jour, livrés à l'hystérie des chasseurs et, le lendemain, à la lamentation d'une

corporationqui se juge mal considéréepar les autres.

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Les responsables politiques s'affichent soucieux de promouvoir UIle «Europe démocratique» sans éprouver le besoin de nous dire en quoi consiste la chose, sans jamais avancer sur le terrain du concret et de la pratique. fi suffit d'observer le débat public pour se rendre compte de la gêne qu'ils manifestent pour la question européenne alors que celle-ci détermine tous les débats nationaux et toute action politique. Faute d'intérêt chez les
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électeurs? Une telle dérobade serait plus que pitoyable, car il appartient, au premier chef, à celles et à ceux qui prétendent représenter leurs concitoyens d'être des éclaireurs, des découvreurs et des bâtisseurs de possibles. Le débat public se fourvoie largement dans des agitations passionnelles où des émotions immédiates l'emportent et sur les faits et sur une nécessaire vision historique. Dans ce contexte, les responsables politiques cèdent à la tentation de ne plus être ceux qui donnent à voir une compréhension des choses pour devenir ceux qui subissent le plus les émotions primaires de leur environnement. À cela s'ajoutent les petites lâchetés quotidiennes, car l'existence d'un domaine de compétence communautaire est pour eux des plus commodes. n leur permet de renvoyer dans un ailleurs insaisissable et incontrôlable des décisions qu'ils prennent euxmêmes. Car qui fera croire que les sommets réunissant les chefs d'État, que les Conseils des Ministres rassemblant les membres des gouvernements sont faits d'autres choses que de nos chefs d'État et de nos ministres! Qui fera croire que les membres de la Commission, s'ils outrepassaient leur pouvoir, ne seraient pas immédiatement rappelés à l'ordre ou révoqués! La première chose à faire, pour promouvoir la démocratie, c'est de mettre un terme à ce jeu cynique qui laisse croire aux citoyens de nos États que leur devenir est entre les mains de forces mystérieuses quand les décisions déterminantes pour leur avenir sont prises justement par leurs élus qui s'en cachent. Représentants élus ou procédant des corps intermédiaires, celles et ceux qui s'impliquent dans le champ politique ont deux difficultés à gérer. Tout d'abord, les conditions de leur élection ou de leur désignation tiennent trop exclusivement à des enjeux locaux. De ce point de vue, il est faux de penser que la démocratie est affaiblie par un manque de proximité, d'un éloignement entre élite et peuple. Bien au contraire, la démocratie est affaiblie par la pression accentuée de la «proximité », par l'enfermement de
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tous dans une émotion banale et immédiate, qui est liée à la part prise par les médias. Les médias ne sont pas des intermédiaires, des instruments permettant d'accéder au vaste monde et d'entrer en relation avec les autres. fis sont des espaces primaires faisant résonance aux émotions. Ce mouvement accompagne la perte de confiance en soi, la peur devant les autres. fi participe désormais d'un affaissement identitaire, de la certitude que, passé le coin de la rue, plus rien n'est maîtrisable. En se laissant prendre dans les rets de la proximité, à moins que ceux-ci ne tendent plus qu'à laisser passer un seul type d'élus, les politiques deviennent les gestionnaires du point de vue immédiat de l'opinion au lieu d'être les acteurs et les vecteurs d'interrogations de citoyens. C'est là que se joue la dégénérescence du débat, sa dangereuse perte de sens. Sur un autre plan, attachés aux avantages acquis dans le cadre de chaque État, les responsables politiques ne se sont pas préoccupés de forger des structures partisanes qui portent à l'échelle de l'Union une représentation de la collectivité, des défis auxquels elle est confrontée, qui énoncent et promeuvent un projet politique. Dans les années cinquante et jusqu'au milieu des années quatre-vingts, la démocratie chrétienne et la social-démocratie européennes ont certes œuvré avec constance et ardeur à la construction de l'Union, mais leurs organisations respectives n'en ont pas été affectées. Si bien que leur élan se trouve bien amoindri lorsque les enjeux se transforment. Bien que différente dans ses motivations, l'attitude des organisations syndicales est tout aussi éclairante. Issue d'une longue tradition corporatiste et chauvine, les syndicats en sont réduits à subir les conséquences du mouvement naturel du capitalisme à l'expansion infinie. fis en sont à découvrir la mondialisation quand elle est en voie d'achèvement sans parvenir à structurer une action adaptée au nouveau rapport de force né d'une mutation du capitalisme à l'œuvre depuis cinquante ans. 19

Combien faudra-t-il de Sanofi-Aventis, d'Alsthom, de remise en cause des 35 heures en Allemagne et en France pour que les appareils comprennent enfin? Si les «marchés» font la loi en Europe, qu'ont-ils fait pour construire un contre-pouvoir efficace? Qu'ont-ils fait pour qu'il n'en soit pas ainsi? Ayant tellement bien intégré la logique de l'Etat-nation, comme ils furent incapables d'empêcher la course à la guerre en août 1914, les syndicats demeurent incapables de penser leur action dans un cadre qui sorte des frontières étatiques et de construire des démarches épousant le mouvement même des entreprises. Le milieu ouvrier a été porteur d'un chauvinisme qui s'est renforcé d'une guerre à l'autre, et le syndicalisme s'est installé dans le moule de l'État national alors que le mouvement naturel du capitalisme conduisait à rendre cette territorialisation des luttes sociales de plus en plus obsolète~ Ce décalage est d'autant plus marqué en France que le syndicalisme y est éclaté et dominé par les éléments les plus radicalisés qui font du syndicalisme un agent irréductible d'opposition au capitalisme, un agent et une opposition purement intellectualisés étant donnée l'absence de réalisme d'un projet politique de rupture. Chacun s'est enfermé dans une prétentieuse supériorité de son «modèle social» construit dans les rapports de force de l'après-guerre au lieu de chercher à partager les expériences, à rassembler les énergies. Chacun s'est imaginé se sauver en regardant disparaître les emplois industriels du voisin, laissant le «marché ».les prendre les uns après les autres. L'économie est un monde ouvert, non pas pour satisfaire une théorie, mais très concrètement et le capitalisme ne peut qu'aspirer à une expansion absolue, couvrant l'ensemble de la planète et des besoins. Son moteur, plus que l'espérance d'un gain, est l'accumulation pour l'accumulation. Peu lui importent les frontières, les différences culturelles et autres, il est un univers en expansion, créant au fur et à mesure de cette 20

expansion les conditions nouvelles de sa propre reproduction. Le politique n'est pas régi par le même principe. fi pourrait même bien être un monde qui tend à la clôture, à la segmentation et à la délimitation de l'espace, car, du plus profond de lui et de son passé comme de l'histoire récente, l'homme se souvient de cette nécessité de se protéger des autres. Pour se préserver, l'homme a construit des barrières, de simples palissades dressées avec d'autres pour protéger ses nuits et sa vie, des villages plus organisés pour cultiver le sol et sauver les récoltes, des cités dans lesquelles une accumulation de richesse a pris corps. Le politique s'est construit sur cette réalité qui lui donne sa tonalité, quand bien même il a pour objet de la maîtriser. Être européen, aujourd'hui, c'est considérer le futur immédiat à la lumière du passé, c'est se pencher sur la généalogie de nos États, sur la nature des conflits qui nous ont conduits collectivement dans la barbarie et se poser la question du «qui je suis », du « d'où je viens », du « de qui je dépends ». fi est deux façons d'aborder la citoyenneté, l'une que l'on qualifiera de commémorative et l'autre de critique. La première n'en finit pas de contempler et de se remémorer les gloires de la Révolution française, travestissant l'histoire des deux derniers siècles pour faire de nos régimes républicains des sommets de la libération du genre humain et des temples pour tous les peuples et les générations futures. Comme nous le verrons, l'esprit commémoratif, si typique de la pensée politique française, enjolive le passé en reconstruisant l'histoire autour de l'idée qu'il aime à se faire de la République, une République sociale, fraternelle et universelle qui exista bien peu sur notre territoire les acrobaties auxquelles il a fallu se livrer pour gérer sur le plan social le retour de l'Alsace et de la Moselle en 1918 l'illustrent. Cette reconstruction, effaçant le fait que ce régime fut viscéralement conservateur et parfois à un point inconnu dans certaines monarchies, lui est indispensable pour opposer la mythologie des exceptions françaises à l'ambition européenne. 21

La seconde vision entend, dans le passé, retrouver ce qui lie et rassemble pour refonder l'engagement politique et la relation au collectif. Le même rêve a nourri chacun des peuples du continent, le même désir prométhéen et le même souci d'autonomie ont porté tous les Européens, ils en sont le témoignage et les héritiers. La même relation au faire nous a lancés à l'assaut du ciel pour en dérober le feu et nous conduire sur les chemins d'un bonheur jamais atteint. La même soif de nous arracher à l'insupportable loi de la Nécessité nous anime depuis plus de deux millénaires et nous a, plus d'une fois, poussés avec une terrible impatience à violer les cieux. L'Europe, c'est la civilisation urbaine d'où naissent et la Grèce antique et Rome, mais avec l'une et l'autre c'est l'apport de la loi, d'une loi qui ne vient pas des dieux, mais des hommes eux-mêmes, car les questions auxquelles les hommes ~ont confrontés ne peuvent être réglées que par les hommes. L'Europe, c'est une religion qui place le libre arbitre au cœur de sa pensée: l'homme n'est pas dans un face-à-face avec un Dieu jaloux et exclusif, il lui faut choisir son chemin et peser luimême sa destinée. L'Europe, c'est une culture entièrement travaillée par la volonté, une volonté qui s'oppose sans cesse à la nécessité. C'est là la substance de cette culture qui nous lie et nous fait pain de la même pâte. Qui, plus que nous, s'est acharné à comprendre la Nature et à percer les déterminants de nos actions, de nos comportements? Renonçant à nous réfugier dans l'explication comnlode et rassurante d'une transcendance conçue comme le lieu. et la clé de toute intelligence, nous avons épuisé les possibilités de la métaphysique non pas pour comprendre la divinité ni même pour penser notre relation à elle, mais bien pour nous connaître et nous comprendre nous-mêmes, pour maîtriser notre environnement et dominer la nature. Dans la tradition européenne, la pensée est action, le Verbe est créateur avant 22

même que l'action ne devienne la finalité même de la pensée. Ces possibilités n'ont été épuisées que pour ouvrir la voie à une connaissance qui, s'étant ainsi libérée du poids de la transcendance, pouvait se déployer pour elle-même, classer les espèces, tenter de percer le secret de la vie, vaincre la fatalité de la maladie et la mort elle-même dans un «pourquoi pas» à peine dissimulé. Dominer la Nature après l'avoir subie, maîtriser le devenir après avoir connu la peur de la nuit et la précarité des récoltes, ne jamais penser que l'homme ne peut pas, ne pourrait pas, un instant, ne pas regarder de plus haut ce qui l'entoure, ce dont il est venu, tel est le paradigme de l'Européen. Produire pour vaincre la Nature et la Nécessité, car il ne peut pas être vrai, dans cette culture-là, que nous travaillerions éternellement à la sueur de notre front et que nous enfanterions toujours dans la douleur. fi pourrait même être admis que nous ne serions pas mortels, le désir d'une résurrection du corps a eu une présence inconnue dans les autres cultures. Mais aussi: s'enrichir, dominer le travail des autres et l'ordonner en un sens précis, celui de l'expansion de l'accumulation et de la construction d'un pouvoir, une fois conlpris le ressort de toute richesse. Ce désir s'exprime aussi bien dans l'art que dans la conduite de la guerre. Dans cette culture rien ne fait obstacle à la volonté de puissance, rien hélas n'est venu lui faire obstacle. Comprendre les mécanismes de la vie et comprendre l'être autant pour le dominer que pour le servir, car si l'affirmation grandiose est d'être «maître de moi comme de l'Univers» (1), cet Univers-là inclut bien souvent nos congénères. Dominer l'espace, car rien ne saurait borner le champ de l'action ni freiner l'expansion de la volonté ou son exercice. L'espace fut territoire à découvrir et à conquérir depuis les colonies grecques ensemençant le bassin
1 Corneille: Cinna

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méditerranéen jusqu'à la main mise sur la planète. Pas un océan, pas un continent, pas une île fut-elle la plus perdue dans le plus vaste des océans n'ont échappé à cette frénésie qu'aucune autre culture n'a connue. Être européen, c'est assumer le passé de cette culture, une façon de penser et le monde et l'individu, de penser la relation de l'un à l'autre. Avant d'être un objet de confusion et de polémique, l'Europe vit dans cette culture, elle bat à son rythme comme elle en porte les échecs. Louise Weiss avait raison d'affirmer que «l'Europe est une question d'âme» et M. Rocard a tort d'écrire que «ce n'est plus vrai », que «faute d'identité, l'Europe ne saurait avoir une âme» (2). La vérité est qu'ayant abandonné le terrain de l'identité, n'osant plus l'aborder par peur des critiques de la pensée correcte, les politiques ne savent plus grand-chose de l' « âme ». Sur quoi se fonde l'assertion de M. Rocard? Sur le prétexte que si l'Europe avait une âme, «cela se sentirait peu ou prou entre Israël et la Palestine, en Irak, en Tchétchénie, en Afrique ou ailleurs ». Mais la Chine, le Japon, la Russie ontelles, elles aussi, cessé d'avoir une âme ou même d'exister, pour ne pas avoir plus d'influence que nous dans ces coins variés du monde? fi serait bon d'admettre une fois pour toutes que l'avenir des Israéliens et des Palestiniens ne dépend que d'eux. La haine qui oppose deux peuples ne peut pas être gérée ou prise en charge par des tiers, elle relève d'eux et d'eux seuls comme l'illustre le rapprochement franco-allemand. Personne n'est venu dire aux Français et aux Allemands ce qu'ils avaient à faire, ils l'ont trouvé en eux-mêmes. M. Rocard ne s'intéresse tout simplement pas à la formule de L. Weiss: l' «âme» dont elle nous parle, c'est la nôtre. À cette réalité culturelle, M. Rocard oppose la platitude en évoquant «l'idée d'une Europe capable non
2 M.Rocard : Du bon usage d'une Europe sans âme (Le Monde du 28.11.2003) 24

seulement de défendre, mais d'apporter vers d'autres continents son modèle social ». L'Europe cesse d'être un avenir des Européens et pour les Européens, d'être un avenir qui repose entièrement sur eux et sur leur engagement. Elle n'est plus qu'une façon d'exercer une puissance dans les affaires du monde sans que l'on puisse savoir pour qui et pour quelles fins. L'Europe n'est plus le projet des Européens, mais une façon d'aller régenter les autres et de faire contrepoids à l'exercice solitaire de la puissance par les États-Unis. L'Europe n'est plus là pour les Européens, mais elle consiste à apporter aux peuples sauvages et brutaux une verroterie humanitaire et un modèle social qui prend l'eau de toute part. Nous ne savons pas comment sauver ce modèle social, mais nous avons la capacité de l'exporter chez les autres! Comme tous ceux dont l'engagement européen tenait à une certaine idée de la puissance, voire à une idée de la restauration de la puissance nationale ancienne, M. Rocard nous assène que:
« L'Europe n'est donc pas une puissance organisée autour d'une

volonté porteuse d'un projet. Elle ne le sera jamais. fi est sage, mais surtout urgent, d'en prendre conscience, de le proclamer et de s'en accommoder, ce qui fera disparaître bien des frictions et des malentendus dans la mécanique actuelle ». Une pensée de vieux pour peuples vieillissants nous appelle tranquillement à disparaître avec elle dans la tombe. Que cela puisse être dit est attristant, pathétique même si l'on a une sympathie pour l'homme, mais il est proprement scandaleux qu'aucune voix ne se soit alors élevée pour proclamer qu'il y a bel et bien à l'œuvre un projet européen, pour en proclamer et la force et la grandeur. Le vieil esprit du XIXo siècle ressurgit sans cesse et nous ne devons pas sous estimer sa vigueur. L'Europe n'est ni dans le marché unique, ni dans les droits de l'homme, ni dans la protection sociale. Nous sommes l'âme de l'Europe et l'Europe est notre identité.

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Nous voulons, ici, le proclamer. L'identité des Européens est dans la Grèce antique et Rome qui ne nous ont pas appris les droits de l'homme, mais qu'il n'y a que des hommes pour donner des lois aux hommes, qu'il n'y a que nous et notre responsabilité. Elle est dans le christianisme qui non seulement nous a donné un universel et une égalité profonde entre les hommes, mais qui a remis le Ciel à sa place et ouvert les portes à l'autonomie du sujet. Oui, nous pouvons proclamer que l'Europe a une âme. Cette âme se révélait dans les propos simples d'un paysan des Bauges fait prisonnier à Verdun en 1916. Sa captivité dans une ferme de Bavière lui fit découvrir que celui dont il dépendait brutalement n'était guère différent de lui et, en tout cas, malgré la barrière de la langue, plus proche que l'officier qui le commandait au front. Leur quotidien était fait du même labeur, de la même relation à une famille, de la même distance avec l'appareil d'État, des mêmes modes de représentation et des mêmes espérances. Leur connaissance de la vie, faite de la même expérience, les rapprochait irrésistiblement. Ce paysan des Bauges, mon grand-père, au cours de nos promenades où il me fit partager ses souvenirs, m'a fait découvrir une blessure jamais refermée et la profondeur de ce qui lie les Européens, qu'il en soit ici remercié. L'Europe, c'est moi: elle est ma culture, mon histoire, les femmes et les hommes dont je viens. Je suis, car je suis d'Europe, j'ai une mémoire et je ne laisserai pas l'actualité du monde l'effacer. Je ne me laisserai pas nier par les fantasmes géostratégiques qui me font disparaître dans d'improbables considérations sur le bonheur du monde. Je ne me laisserai pas nier par l'affirmation des égoïsmes. Nous sommes l'enjeu de cette affaire-là et nous voici devant un choix décisif: approuver ou rejeter le projet de Constitution européenne élaboré par la Convention. Ce choix concerne quatre cent millions d'individus interpellés sur le point essentiel de savoir ce qui les place dans la même sphère politique. Se donner une constitution, c'est poser ce qui nous tient ensemble, non 26

seulement en affirmant la manière dont cet ensemble s'organise et en définissant ses règles de fonctionnement internes, mais surtout en acceptant d'une part de partager les choix avec d'autres et d'autre part en se reconnaissant avec eux le même corpus de valeurs. fi n'y a pas d'acte fondateur plus profond que l'élaboration en commun d'un pouvoir constituant. C'est là un moment essentiel de la formation et de la reconnaissance d'une citoyenneté européenne. fi y a plus qu'une irresponsabilité à dire que le rejet du projet constitutionnel ne serait qu'une péripétie sans gravité. Le rejet du projet par une majorité d'Européens serait immédiatement vécu comme un rejet du principe même d'une constitution commune. fi ne déboucherait pas sur une nouvelle discussion, mais sur l'abandon de l'approche politique. Non seulement l'ambition se trouverait alors réduite à la seule chose qui compte pour le libéralisme économique, l'organisation optimale des échanges, mais l'Europe se trouverait réduite à l'association diplomatique d'États à jamais privés de souveraineté. L. Fabius pense trouver une justification à son rejet du projet constitutionnel en affichant qu'il est «pro européen ». Nous pouvons, à la rigueur, être pro américain, pro russe ou prochinois, mais comment pouvons-nous être «pro européens» quand nous sommes européens? La formule révèle, en premier lieu, une étroitesse de vue qui réduit le projet européen au rapprochement diplomatique de quelques États. Elle révèle, ensuite, le profond provincialisme d'un courant politique qui s'imagine que l'enjeu du moment se réduit à la contestation de la politique de J. Chirac qui a sa carrière derrière lui. Elle révèle, enfin, l'enlisement idéologique de socialistes qui s'agitent fllrieusement dans le précarré national quand les questions posées mériteraient davantage d'être débattues en tenant compte des positions des socialistes allemands, italiens, polonais, tchèques, anglais ... Le mépris dont les socialistes français font preuve à l'égard de l'attachement des Polonais, pour ne prendre
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