Pouvoir et société: Les masses populaires et leurs aspirations politiques pour le développement en Afrique noire

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La détérioration des conditions d'existence des Africains se traduit par une crise qui touche tous les acteurs de la vie politique, économique et sociale, devant laquelle les populations expriment leur "ras-le-bol". Quels hommes d'actions politiques seraient en mesure de créer les conditions favorables à un véritable changement politique et économique susceptible d'éviter aux individus de continuer à subir la vie ? Au Togo par exemple, la grande majorité des militants ont placé à plusieurs reprises leur confiance en Gilchrist Olympio.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296226937
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Pouvoir et société: Les masses populaires et leurs aspirations politiques pour le développement en Afrique noire

Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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ESSÈ AMOUZOU

Pouvoir et société: Les masses populaires et leurs aspirations politiques pour le développement en Afrique noire

L'Harmattan

Du même auteur L'influence de la culture sur le développement en Afrique noire, Mars 2009 L'impact de la culture occidentale sur les cultures africaines, février 2009 La sociologie de ses origines a nos jours, mai 2008 Les handicaps à la scolarisation de la jeune fille en Afrique nOlre, février 2008 Sous le poids de la corruption. Etat de la situation au Togo, Lomé, éditions du verseau, mai 2005

@L'HARMATTAN,2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08667-8 E~:9782296086678

Avant-propos

Pendant la période précoloniale, la gestion du pouvoir politique sur le continent présentait des aspects de centralisation et de décentralisation se traduisant par un exercice flexible et non absolutiste du pouvoir. L'administration des royaumes et des chefferies obéissait à des normes démocratiques car, le choix des gouvernants faisait suite à des débats, à des consultations et reposait sur la base des considérations ethniques et religieuses. En conséquence, l'accession au pouvoir au sein de nombreuses sociétés était dictée par des mécanismes formels autorisant la révocation des gouvernants indélicats par le biais de procédures analogues au modèle de démocratie en Occident. Pour décider des choses importantes, le monarque, entouré de ses ministres, s'en tenait aussi à l'avis de ses sujets. Les provinces avaient une gestion si autonome que l'intervention du roi dans leurs affaires internes était peu courante. Après le déclin administratif et militaire des pouvoirs précoloniaux, la domination échoit aux puissances coloniales agissant sous forme de politique d'assimilation dans la tradition impérialiste française et de "l'indirect rule" pour l'empire colonial britannique qui noyautait les pouvoirs existants avec l'administration coloniale. La victoire des forces impérialistes en Afrique a marqué la ruine des mécanismes des pouvoirs précoloniaux taxés de chefferies rétrogrades qui seront entièrement remodelées sans aucun égard pour les conditions morales et socio-culturelles des peuples noirs. Au sortir de l'entreprise coloniale dans les années 60, les Etats-nations africains nés de la rencontre coloniale ont vu s'imposer à leur tête des régimes absolutistes de parti unique à visée néocolonialiste au mépris des valeurs africaines et des aspirations de leurs peuples. L'exercice du pouvoir au sein de cet appareil illégitime était arbitraire et ne faisait pas cas des exigences populaires. Mais au prix de grandes luttes, la plupart des peuples africains se sont employés à briser les chaînes du totalitarisme pour initier une politique de démocratisation à la fin de la guerre froide. C'est la période des années 1990 qui voit survenir des actions de décentralisation dans la majorité des pays de l'Afrique occidentale. Ainsi, se répand le pluralisme politique avec une révision des constitutions dans une visée démocratique, occasionnant des dom-

mages collatéraux à l'instar des malaises économiques et des chocs tribaux. Les échéances électorales s'accompagnent souvent de tensions politiques se traduisant par des manœuvres contestataires, des luttes fratricides et de violentes répressions Ainsi, à l'entrée de la décennie 1990, on observe une reconstitution et une décentralisation des formes étatiques en Afrique avec l'irruption des collectivités locales au sein des instances de gestion administrative. Dans une perspective analogue, émergent des organes représentatifs des sociétés civiles qui s'impliquent dans la distribution de la gestion administrative entre les acteurs de la nation.

L'Auteur

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Introduction Comme le soulignait des décennies plus tôt l'agronome français René Dumont, l'Afrique Noire est mal partie. L'acuité et la diversité des problèmes qui minent l'Afrique actuelle semblent conforter les constats de cet agronome qui a longtemps plaidé pour le développement du continent. De fait, la faillite socio-économique caractérise la majorité des pays africains et les raisons de cette détérioration des conditions d'existence alimentent les débats. On en est alors venu à cesser d'incriminer les modes de conception des plans de développement avec leurs lacunes pour remettre en question les mécanismes socio-économiques existants. En effet, ces mécanismes, dans leur fonctionnement, incitent à la corruption, à l'arbitraire et sont pour une large part responsables de la stagnation du continent dans les méandres du sous-développement. Et ce contexte se pose comme cadre d'analyse de l'histoire économique et sociale de l'Afrique actuelle. Catherine Coquery-Vidrovitch (1988: 3) pense que "nous sommes dans une période de crise cumulative" traduite d'abord par la faillite des mécanismes de développement dans le Tiers-monde, ensuite par la conjoncture dérivant de la multiplicité des interdépendances. C'est en fait une crise des modèles de développement et des idéologies ayant servi de base aux politiques et structures étatiques; c'est aussi une remise en cause des savoirs qui découle de la dislocation des champs du développement et le constat d'échecs de théories destinées à contenir des réalités mal cernées. Samir Amin (1989) se fait l'écho de cette évidence largement reconnue: "Si les années 60 avaient été marquées par un grand espoir de voir amorcer un processus irréversible de développement à travers l'ensemble de ce que l'on appelait le Tiers-monde et singulièrement l'Afrique, notre époque est celle de la désillusion. Le développement est en panne, sa théorie en crise, son idéologie, l'objet de doute. L'accord pour constater lafaillite du développement en Afrique est hélas général." Ce constat semble démentir une période d'euphorie générale au lendemain des indépendances perçues comme moteur du progrès. Les politiques de révolution verte initiées à grand renfort de propagande sur le continent étaient destinées à juguler l'insécurité alimentaire. Et cet arsenal semblait appuyé par les organismes d'aide visant à promouvoir le développement "intégré", "auto centré", "endogène", "participatif", "communautaire", etc. C'est ainsi que des régions très pauvres ont expérimenté tour à tour l'action des coopérants, des experts, des assistants techniques (à coûts de milliards de dollars), créant en Afrique une véritable industrie du conseil frivole et improductive.

Mais le pessimisme quant à l'essor socio-économique de l'Afrique ruine toute vision politique du développement. Un tel pessimisme, en desservant les clichés colonialistes, décourage l'engagement occidental au chevet de l'Afrique. Dans l'optique actuelle d'une rétrospective autocritique, il importe de dépasser les rhétoriques de domination. Cependant, une telle rhétorique semble être remise au goût du jour en cette période où le FMI et la Banque Mondiale obligent les pouvoirs africains à démonter les filières nationales de production. En référence à cette fragilité des Etats, Georges Balandier (1988 : 201) souligne que" l'impuissance du Tiers-monde s'entretient par les inégalités et les dépendances sur lesquelles ces pays fondent et maintiennent provisoirement leur puissance." Dans cette situation d'immobilisme des Etats du Tiers-monde, le continent a subi à partir des années 1980, de profondes mutations aux plans économique, politique et social. De façon générale, les Etats dans leur quasitotalité ont appliqué un processus de démocratisation, de libéralisation administrative et de décentralisation. L'influence de la société civile prend une allure équilibriste dans les mécanismes de mutation sociale. Dans une perspective africaine et sous-régionale, on note des velléités d'intégration culminant à la naissance de l'Union africaine qui ambitionne la conception d'une citoyenneté africaine et l'instauration des règles d'un nouveau partenariat avec les autres pays (par le biais du NEP AD). Ainsi, on voit poindre une ère nouvelle avec des populations souhaitant plus de démocratie, de transparence, d'équité et de marge de manœuvre dans leurs efforts de développement. Toutefois, cette renaissance des consciences sociales en Afrique n'a pas été portée à l'avant par une dynamique de réformes économiques, politiques, sociales et culturelles conséquentes. Le continent gît encore dans les méandres de la pauvreté qui fragilise le ciment social, accentue les migrations internes défavorables sur fond de précarité institutionnelle. La conjoncture économique et les chocs identitaires découlant de la mauvaise gouvernance, des modes de gestion arbitraires et injustes du pouvoir public, font accroître les foyers de tension. Le pouvoir étatique décline et échoue à assumer ses attributions publiques. La constance et l'aggravation de telles situations après des décennies d'indépendance témoignent d'une faillite des pouvoirs publics et remettent en cause les rapports entre l'Etat et sa société. Le concept de gouvernance se place donc au centre de la problématique du développement du continent. Il ne suffira pas de concevoir de nouvelles règles ou programmes d'action à partir de données théoriques. Repenser la gouvernance en Afrique requiert une révision plus drastique des 8

actions et des capacités des acteurs afin d'instaurer de nouveaux mécanismes de gestion unanimement agréés par toutes les composantes de l'Etat, et partant, bien sûr, des aspirations légitimes des populations, dépositaires de tout pouvoir. Mais alors, quelle analyse peut-on faire des attentes des masses populaires africaines pour le développement?

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I. DES SYSTEMES DE GOUVERNANCE EN AFRIQUE NOIRE PRECOLONIALE
1.1. Généralités pré coloniale. sur l'exercice du pouvoir en Afrique noire

Le concept du pouvoir se réfère souvent partout à l'organisation politique (d'une société); dans le présent contexte, à "celle qui, à quelques variantes près, a vraisemblablement régi les Etats africains du 1erau XIX ème siècle. C'est ce que permettent de supposer les témoignages de Bekri et de Khaldoun sur l'Empire du Ghana (X ème, XI ème& XII èmesiècles) et celui plus récent, de Batouta sur l'Empire du Mali (1352-1353)" (C.A. Diop: 49). En 1925 déjà, Maurice Delafosse parlant de l'autorité royale en Afrique observait: "En général, le pouvoir se transmet, pour chaque Etat, dans une famille donnée, mais il n'est pas héréditaire à proprement parler, en ce sens que ce n'est pas nécessairement l'héritier naturel et direct du chef défunt qui succède à celui-ci. A côté de la famille qui a le privilège de fournir le roi, il en existe le plus souvent deux autres, dont l'une fournit le ou les électeurs du roi et l'autre le ou les intronisateurs. Le choix des électeurs ne peut s'exercer que dans des membres de la famille royale, mais, sous cette réserve et compte tenu de l'opinion publique exprimée par les anciens, ce choix s'opère librement; il faut d'autre part que le successeur du roi défunt ait été désigné par le ou les électeurs pour être investi de l'autorité. Non seulement les intronisateurs et les électeurs détiennent la faculté de faire ou de ne pas faire les rois, mais ils possèdent aussi celle de les défaire, en sorte que leur influence est considérable et qu'elle suffirait, à elle seule, à constituer un important contrepoids aux velléités de tyrannie et à l'omnipotence du souverain. L'autorité de ce dernier est encore contrebalancée par l'obligation, que lui impose l'usage, d'en déléguer une partie à des ministres, dont chacun a des attributions définies, et qu'il n'est pas toujours maître de nommer ou révoquer à son gré, la coutume conférant le plus souvent chaque charge ministérielle à une famille déterminée, aussi bien que la dignité royale et que la fonction d'électeur ou d' intronisateur. Nous sommes donc bien loin du système de monarchie absolue dont on est parfois enclin à supposer l'existence en pays noir". Contrairement aux convictions impérialistes, le pouvoir en Afrique noire précoloniale était canalisé par des mécanismes de contrôle. Le monarque ne jouissait pas d'un pouvoir sans limites, ce pouvoir échoyait au peuple qui l'a choisi. Le peuple est représenté dans l'exercice du pouvoir par les ministres, le conseil des anciens qui peuvent désavouer et révoquer le chef si

celui-ci outrepasse les règles sociales et les principes de la gouvernance. Alors, le peuple choisit et installe un nouveau souverain. De nombreux témoignages d'Africains ou d'étrangers concordent sur ce point dans les recherches menées sur les mécanismes du pouvoir en Afrique noire précoloniale. Pour Olivier Bain par exemple, "il existe le plus souvent, dans les sociétés africaines, un dispositif légal pour empêcher les possibles abus d'un monarque trop puissant. Ce sont les ministres qui aident le souverain en des matières spécialisées et des réunions périodiques d'organes consultatifs, les conseils. Ceux-ci présentent une gamme complète, depuis une réunion de quelques princes ou ministres, jusqu'à l'Assemblée générale de l'ensemble de la tribu, en passant par toutes les nuances possibles, des assemblées parlementaires (représentation des chefs de clans, de prêtres de telle divinité}". Les sociétés africaines vivant sous un pouvoir opérant sur la base des mécanismes susmentionnés disposaient en plus de règles sociales qui régissaient la vie sociale. L'exercice du pouvoir s'appuyait sur des fondements bien définis qui canalisaient les marges d'action du souverain. Et c'est fort de cela que Joseph Ki-Zerbo, grand historien de l'Afrique, soutient: "Le constitutionnalisme, a-t-on dit, est un fait organique de la vie politique africaine". Des organes multiples, servant de contrepoids à l'autorité du souverain, sont impliqués même dans le mécanisme d'élection du souverain dont l'autorité absolue se limite aux questions affairant aux moeurs et traditions. Après avoir consulté les notables, l'assemblée des représentants des villages et de toutes les catégories sociales, le chef susurre ses décisions au forgeron qui les communique au public à la criée. A ces mécanismes, s'ajoute aussi la palabre qui permet de dégager des solutions consensuelles au travers des débats et de l'assemblée. Le chef politico-religieux, véritable souverain, se trouve immergé dans la communauté. De la sorte, il en apprécie et régit la dynamique. Il sert souvent d'intermédiaire entre les personnes vivantes de la collectivité, d'une part et les ancêtres ou les puissances de la nature de l'autre. Le souverain a une nature divine, incarnant à la fois les ancêtres, le passé et le rayonnement de la collectivité; il est le point focal de toutes les puissances magiques de la communauté. De sa personnalité dépend l'essor des ressources agricoles et la répartition des biens communautaires. A la base, se trouvaient des sociétés fragmentaires constituées de petites unités sociales: la famille patriarcale assemblée dans une demeure commune autour du chef. Ainsi, se dégagent les ethnies qui se forment à partir d'une multitude de clans partageant des langues communes.

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Ces types sociaux marchaient sur le mode gérontocratique. La coutume qui exige l'initiation des groupes d'âge en vue de leur entrée dans la vie adulte correspondait à ce mode d'autorité. A la suite de cette initiation des groupes d'âge qui se solde par diverses épreuves et des signes corporels visibles, les jeunes acquéraient le droit de s'ingérer dans les affaires de la cité. Toutefois, le pouvoir gérontocratique trouvait un contrepoids suffisant dans les collèges à vocation démocratique qui servaient d'appui aux chefs de famille, de village ou de canton. Ces sociétés avaient un caractère surtout rural et la terre était une propriété collective. Son exploitation se faisait par des méthodes consistant en des techniques culturales, en une sélection des graines. Mais cet arsenal technique très respectueux du cadre écologique pouvait difficilement surmonter la rudesse du cadre tropical. La natalité physiologique ne pouvait déborder la capacité du cadre écologique puisque les maladies endémiques et épidémiques assuraient un rôle d'équilibre. A côté de ces sociétés constantes et à faible potentiel de mutations, se trouvent des entités plus complexes. Ces dernières profitent des cadres géoéconomiques favorables pour rassembler des moyens leur permettant de disposer de catégories sociales destinées à des fonctions bien définies comme par exemple la répartition économique, la stature socio-politique construite autour d'un roi, de sa cour et de ses collaborateurs. Les composantes étatiques se sont construites de cette façon par le moyen d'une dialectique de développement endogène, stimulée par l'action de groupes minoritaires externes qui appellent ces composantes à mettre en branle un mécanisme plus efficace d'intégration. Au sein de cet appareil social, les castes, qui avaient, dans une perspective pré-étatique des attributions fondamentalement professionnelles, acquéraient ici une valeur sociale. Une illustration prégnante de cet état de choses est la caste des mémorialistes, ou griots dont la tâche est de rattacher le passé au présent, la dynastie actuelle à des aïeuls légendaires ou réels en se servant de la parole. Par une déclamation rituelle et infaillible, ils incrustaient dans la mémoire des vivants la présence virtuelle des ancêtres. La configuration étatique en Afrique précoloniale était constituée de couches sociales avec des acquis et des attributions divers. Les mécanismes du pouvoir dans ce contexte avaient une texture démocratique évidente. La présence presque constante des Conseils, des collèges délibératifs, l'inexistence d'exigence majoritaire, les orientations collectives faites sur la base de décisions unanimes, la puissance exaltante des griots qui assument l'ascension et la déchéance des acteurs politiques constituent les caractéristiques de cette démocratie. Une telle structure n'est pas exclusivement propre aux sociétés anarchiques dépourvues de chef 13

d'Etat (Tiv du Nigeria, Tallensi du Ghana, Diola du Sénégal) mais s'étend aussi aux sociétés sans Etat mais sous un chef (démocratie villageoise des Anuak du Soudan) et aux monarchies (royaumes d'Abomey, du Buganda, du Serer, confédération Ashanti). Dans ce cas, les structures du contrôle du pouvoir provenaient des individus et des organes du peuple, offrant aussi une possibilité aux esclaves: par exemple chez les Serer, le Farba, chef des esclaves de la couronne et de l'armée, avait une grande influence dans le choix ou la révocation du Bur ou souverain qu'il essayait de conseiller dans l'exercice de son autorité (Olivier Bain, Les systèmes politiques en Afrique noire). A propos de la nature de le Royauté africaine, Cheikh Anta Diop (1960) écrit que "s'il n'est pas un roi légitime, remplissant les conditions régulières de la filiation en vigueur, et nommé selon les rites de la tradition, la nature entière sera stérile, la sécheresse envahira les champs, les femmes n'enfanteront plus, les épidémies s'abattront sur le peuple". Pour cette raison, le roi devrait être "celui qui a le plus de force vitale dans tout le royaume" et dans ce sens," la lutte entre deux rois est, avant tout, une lutte magique, au niveau des forces vitales; elle se déroule, bien avant le combat physique sur le terrain, autour des canaris et pilons de libation fichés en terre, durant la nuit, dans les bosquets sacrés", On peut ainsi comprendre que "le roi est le garant de l'Ordre ontologique et, partant, terrestre et social". Pour ce faire, "le Conseil qui se réunissait pour investir le roi (...) examinait en réalité, le degré de légitimité des différents prétendants" et qu'on "était obligé, après un examen savant et complet de chaque cas, de désigner non pas d'après ses préférences, mais en vertu de la tradition, celui qui réunissait l'ensemble des qualités requises", Au vu de toutes ces considérations culturelles, on peut se rendre à l'évidence que le pouvoir royal ne saurait dégénérer en totalitarisme, entendu que "le roi, s'il était le premier personnage du pays, n'en était (...) pas moins tenu de se soumettre à une vie strictement réglée par la coutume," Et puisque le caractère constitutionnel du pouvoir découlait de la coutume qui en fixait les garde-fous, et que son envergure religieuse en faisait un sacerdoce, la vision africaine du pouvoir était flexible. Cette vérité semble cependant un peu nuancée, lorsque Cheikh Anta Diop, s'inspirant du cas des (Ouro Esso) où le souverain passe pour un roi-dieu, écrit que les faits "inclinent à penser qu'à l'origine, le pouvoir royal en Afrique, étant donné son caractère sacro-saint, était absolu" et que "l'idée que l'on sefait de la royauté en Afrique ne permet pas d' imaginer qu'on ait songé à limiter à l'origine, par un système constitutionnel quelconque, son autorité"(ibidem). De toute façon, le souverain, en plus du fait qu'il est par nature le garant de la prospérité collective, doit, pour être légitime aux yeux des divers groupes sociaux, être imprégné de la culture nationale et se reconnaître dans les coutumes de son pays qui impliquaient le ca14

ractère constitutionnel de son pouvoir. Même si les invasions musulmanes ont dérogé à cette règle en introduisant de force la Loi islamique dans l'Etat, les choix politico-sociaux du pouvoir clérical étaient d'abord soumis à l'appréciation du conseil des coutumiers pour rencontrer l'adhésion générale. Et cette disposition prévalait même si le désir forcené de respecter la coutume traditionnelle ou la Loi musulmane pouvait prendre d'apparence des allures totalitaristes. Ainsi, nous adhérons au point de vue de Cheikh Anta Diop selon lequel ces construits culturels au sein desquels le Gouvernement traditionnel opère témoignent que" les rois traditionnels gouvernaient (..) avec le minimum de contrainte, abstraction faite des abus administratifs des fonctionnaires"(ibidem). Toutefois, cette configuration de la Royauté n'existait pas partout sur le continent, puisqu'en marge des régimes monarchiques se trouvaient des régimes claniques. Et Ch. A. Diop de souligner que "là où l'organisation clanique était prédominante, où les frontières sociales étaient encore délimitées par l'aire du clan ou de la tribu, il se produira une sorte de repli sur soi, une évolution à rebours, une retribalisation renforcée par le nouveau climat d'insécurité"(ibidem: 58). . Cependant au sein des tribus peu avancées dont la structure organique se réfère aux groupes familiaux comme chez les Bochiman d'aujourd'hui par exemple, la position du chef lui conférait une autorité morale et une obéissance normale aux yeux de ses sujets sans aucune contrainte politique ou religieuse. Une telle organisation est voisine du système de la Royauté qui semble même lui devoir son origine. " Les Africains n'ont jamais vécu l'expérience d'une république laïque, bien que les régimes aient été presque partout démocratiques, avec des pouvoirs équilibrés" (c. A. Diop, op. cit: 57-59) 1.2. La décentralisation en Afrique noire précoloniale

La décentralisation en Afrique noire n'a pas fait particulièrement l'objet d'une étude en notre connaissance. Certes, la décentralisation des organes politiques n'y était pas inconnue comme en témoigne la nature des chefferies. Les empires même ne vivaient pas sous une autorité absolutiste comme on est enclin à le croire; ces vastes espaces politiques et administratifs étaient fragmentés en chefferies et en royaumes. La vision du pouvoir en Afrique n'était pas centralisée comme plus tard dans le contexte postcolonial où les populations étaient muselées par les régimes de Parti-Etat qui leur déniaient toute velléité décisionnelle. Au sein des nations sociologiques que sont les ethnies, régnaient des chefferies dont l'autorité reposait sur le socle 15

des lignages ou des clans. Du nombre de ceux qui reconnaissent la présence du pouvoir décentralisé en Afrique noire précoloniale, se trouve Olivier Bain qui, dans son étude sur les structures politiques de l'Afrique précoloniale,
écrit: "La chefferie
ou beaucoup pendantes, rie ne réalise force sans Lunda, (Yao, moins. organisées MadO, occupe Dans une étendue un même centralisé (Bambara, Guro, territoriale peuple mais existent constitue MandarO chefferie semblables". généralement limitée à un canton indéliée à la (chefferie chez les de nombreuses chefferies

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Comme exemple de chefferies basées sur un mode de gestion décentralisé, on peut noter la chefferie Mendé en Sierra Leone dont l'espace géographique se situe à la frontière avec le Libéria (600.000 sujets selon Olivier Bain). Ce système de pouvoir se caractérise par un territoire réparti entre des sous-chefs auxquels sont affectées des troupes de guerriers. Il s'agit d'un embryon de système féodal, d'un Etat à proprement parler qui était parvenu à une certaine envergure. La structure organique du pouvoir se distinguait par une distribution de type dyarchique des fonctions en face du roi: l'adjoint du roi détenait le pouvoir exécutif en plus de servir d'intermédiaire entre le souverain et son peuple. Le choix de cet adjoint s'opérait alternativement de façon héréditaire ou de façon matrilinéaire avec une dominance du mode patrilinéaire. Cet adjoint ainsi choisi disposait d'un pouvoir autonome. Pareillement au Moyen-âge, un grand royaume, aujourd'hui, disparu a été constitué par les Malinké ou Mandingue du Haut-Niger. Au sommet de leur structure politique actuelle, on distingue la chefferie la plus simple: une famille large a élu son domaine dans un espace donné et son chef établit au moyen de sacrifices une alliance avec la terre et les divinités de cet espace. Le fils aîné de ce patriarche acquiert de droit le statut de chef territorial et religieux du territoire (canton). Au fil du temps, la famille s'est élargie; des villages ont surgi à côté du premier et des familles étrangères installées avec autorisation du chef ont fondé d'autres villages. Désormais, chaque village dispose de son chef et de son Conseil d'Anciens qui payent un tribut au chef du canton. Celui-ci tranche les litiges les plus délicats avec l'assistance du Conseil de chefs de familles. Au Nigeria, les Yorouba, une des nations les plus importantes, forment une nation répartie en de multiples chefferies voisines constituées en unités sociales comme la famille, le lignage, le clan, etc. Cette nation est ensuite fragmentée en cantons plus ou moins vastes sous l'autorité d'un chef. De ces chefs, l'Oni dont le siège est Hé détenait l'autorité religieuse, l'Al afin 16

siégeant à Oyo l'autorité temporelle. Aujourd'hui, deux siècles plus tard, il reste peu de traces de cette confédération étatique. Avant la rencontre coloniale, de nombreuses villes avec beaucoup d'habitants avaient en leur sein des quartiers habités par des familles nombreuses à côté desquelles vivaient des étrangers ayant un statut social inférieur. Puis venaient enfin des esclaves. Les populations se réunissaient en associations: associations à but ludique et religieux, d'entraide, de corporations masculines et féminines (la femme était une actrice clé dans les domaines de l'agriculture et du commerce). La plus éminente d'entre elles est la société Ogboni qui dispose de ramifications dans tout le pays Yorouba avec un puissant lobby politique sous le contrôle d'une aristocratie héréditaire. Les chefs (BaIe), bien que jouissant d'une autonomie, ont des privilèges différents, privilèges qui s'expriment par le droit d'arborer des couronnes de perles alors que les chefs ayant un statut plus élevé portent des couronnes garnies de franges. Le chef incarne une personnalité sacrée dont l'investiture est l'occasion de rites. L'Alafin est élu par un Conseil des Sept (dont les membres proviennent des grandes familles) au sein de la lignée du fondateur. Chaque chefferie disposait d'un Conseil choisi dans l'aristocratie qui assistait le chef dans toutes les prises de décision. La société Ogboni et la corporation avaient une influence importante: ou leurs membres faisaient partie du Conseil ou ils lui servaient de contrepoids. Ainsi, l'autorité du chef, en plus d'être restreinte, pouvait être révoquée. Le président du Conseil des Sept à Oyo consultait souvent le sort pour s'assurer que les forces célestes étaient favorables à l'Alafin. Si le sort révélait des dispositions hostiles des puissances célestes à l'égard de l'Alafin, alors on lui enjoignait de se tuer en lui envoyant des oeufs de perroquet. De façon générale, les villages s'autogéraient par des patriarches qui devaient payer des tributs au chef par l'intermédiaire des membres de sa lignée ou des grandes familles. Le Conseil se prononçait seulement sur les cas les plus graves ou en cas d'appel. Les affaires extérieures et le domaine militaire étaient du ressort du pouvoir central. Ce dernier ne disposait pas d'une armée de métier; les guerriers se présentaient volontairement et partaient à la guerre après avoir offert des sacrifices humains aux dieux pour invoquer leur faveur. D'autres sources décrivent l'organisation du pouvoir chez les Yorouba de la façon suivante: ils sont répartis en d'innombrables unités tribales allant parfois aux Etats. Les principales sont: Oyo, Ifè, Ibadan, Egba, Ondo, Ekiti. Les différentes tribus ont en partage des mythes originels et des particularités religieuses dont le point focal est la ville d'Ifè. La naissance de cette ville remonterait aux XII èmc-XIIIèmcsiècles et serait le fait du héros Odudua. 17

Son fils cadet serait devenu le premier Alafin d'Oyo, ville à partir de laquelle seraient fondés ensuite les autres Etats Yorouba et Edo. Autour de l'axe central que constituait la ville d'Ifè, les différentes tribus étaient constituées non en Etat centralisé mais plutôt en ce que l'on pourrait appeler une confédération. Cette civilisation parviendra au sommet de son rayonnement aux XV èmeet XVI èmesiècles qui ont vu la conception des prestigieuses sculptures Ifè. Mais à la suite de la traite négrière et des guerres avec le Dahomey voisin, elle va commencer par décliner au XVIIIèmesiècle pour sombrer un siècle plus tard sous la poussée peuhle. Les Yorouba ne sont jamais organisés en Etat centralisé unique, mais plutôt en un mode d'organisation en quatre points (Ifè, Oyo, Ijébu, Egba). Cette organisation est caractérisée par une hiérarchie de chefs à trois niveaux: les rois oba, choisis dans la descendance du héros odudua, les oloja puis les baIe. Le roi, de par son statut sacré, avait pour rôle de faire les rites garantissant la prospérité matérielle et morale de l'Etat. Celui-ci administrait la capitale alors que les chefferies subordonnées s'occupaient des chefs-lieux et ainsi jusqu'au niveau du village. De cette façon, les collectivités locales disposaient d'une certaine autonomie qui favorisa l'éclatement de l'ethnie yorouba en plusieurs Etats. A tous les niveaux d'administration, le chef avait à consulter dans ses décisions un Conseil hétérogène choisi parmi les chefs des grands lignages et les membres des associations. A Oyo, le chef terrestre (basorun) par analogie au chef céleste (l'Alafin) dirigeait le conseil et consultait chaque année le sort pour arrêter ou prolonger la royauté de l'Alafin. Le roi entretenait une cour dense composée de dignitaires titrés libres ou serviles assumant des fonctions administratives, militaires, fiscales ou rituelles. Certaines fonctions devaient échoir aux courtisans par hérédité. La situation du groupe Ewé est aussi édifiante: "le groupe linguistique Ewé compte entre 600.000 et 700. 000 âmes réparties dans le sud-est du Ghana, le sud du Togo et le sud-ouest du Dahomey". Ce peuple sert de transition culturelle entre les Akan et les Yorouba. Leur civilisation ne s'est jamais axée autour d'un Etat comme les Akan, mais ils sont répartis en une douzaine de tribus de dialectes différents. Ces tribus ont constitué de nombreuses cités-états indépendantes qui concluaient, à des occasions, des alliances militaires. Les cités-états comptaient entre quelques centaines et quelques milliers de citoyens répartis dans une capitale politique ou dans des villages périphériques qui étaient parfois subdivisés en quartiers gravitant autour du patrilignage originel. Le pouvoir politique avait une configuration assez démocratique: l'élection du chef (fio) se fait par les anciens du lignage royal sous réserve de l'adhésion des anciens des autres lignages. L'investiture se 18

déroule dans un cérémonial complexe à forte connotation religieuse. Le souverain s'astreint à des contraintes sévères qui tempèrent son autorité. L'exercice du pouvoir véritable échoit au Conseil constitué des anciens du lignage royal, des responsables des autres lignages et des Asafohéné, des chefs militaires choisis sur des bases variables par les habitants des quartiers ou des villages. La fonction de premier ministre échoit à l'un de ces chefs militaires aidé par une certaine équipe d'officiels (ga) élus par la population et dans des domaines comme la surveillance des marchés, les taxes ou la pêche. A son investiture, le chef s'engage par serment à ne jamais transgresser les avis du Conseil qui a le droit constitutionnel de le destituer. Il a le statut de souverain constitutionnel garant de l'unité de la cité et assure des charges rituelles relatives au culte des ancêtres. La parenté obéit à un mode patrilinéaire. Les Edo du Bénin sont, pour leur part, répartis en unités tribales selon le groupe linguistique dont l'espace géographique se situe entre le delta du Niger et le pays yorouba. La configuration politique va de la fédération des chefferies plus ou moins reliées à la Cité-Etat dont la forme parfaite culmine au royaume du Bénin. Ce royaume s'est distingué par son art et surtout par les sacrifices humains qui furent d'usage jusqu'à la conquête britannique. Au sein de toutes les tribus, on distingue de gros villages, unités politiques de base où la structure sociale procède des classes d'âge. La particularité pour cette civilisation en Afrique noire est la primogéniture en lignée mâle pour la dévolution héréditaire. Mais, aux degrés élevés de la hiérarchie, la structure politique et les rites religieux varient légèrement. Les villages disposent d'une large autonomie et comprennent trois classes d'âge. Le choix des chefs s'opère sur deux modes: tous les villages prennent un aîné de la classe aînée; certains un héréditaire choisi sur une base primogénitale dans un lignage. La capitale est séparée en ville et palais par une grande rue. La ville comprend quatre quartiers, chacun administré par une guilde comportant des classes d'âge et provenant d'une association du palais. La stratification sociale et politique procédait d'un mécanisme de titres et de grades, tantôt héréditaires, tantôt décernés, tantôt achetés. Le souverain censé être l'incarnation d'un roi précédent avait une stature sacrée. Chaque partie de son corps correspondait de façon rituelle à un culte en faveur de la guerre, de la fertilité ou de la fécondité. Le pouvoir du souverain s'appuyait sur trois ordres de chefs: les sept héréditaires, pairs du royaume dont les attributions sont surtout rituelles et militaires; ensuite les dix-neuf chefs de ville piliers du royaume parmi lesquels quatre sont choisis de façon héréditaire. Ceux-ci ont une grande influence politique et attribuent des dignités au nom de l'oba. Enfin viennent les vingt neuf chefs du palais (dont un seul est choisi 19

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