PRATIQUES POLITIQUES DES DÉPUTÉS FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE

De
Publié par

De la Restauration jusqu'au début de la IIIe République, les assemblées parlementaires sont dominées par un personnel notabilitaire. Fondant leur autorité politique sur la notoriété sociales dont ils disposent, fréquentant les salons et les cercles parisiens, ses membres exercent un pouvoir dont la confusion entre vie mondaine et vie politique semble être la clé. Ce livre montre que les représentants de ce personnel notabilitaire s'adaptent à ce qu'ils estiment être de nouvelles conditions du jeu politique.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 283
EAN13 : 9782296379794
Nombre de pages : 320
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Pratiques politiques des députés français au XIXe siècle
Du dilettante au spécialiste

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

DUPOIRIER E., PARODI J.L. (dir.), Les indicateurs socio-politiques aujourd'hui, 1997. LE BRAS-CHOPARD A., MOSSUZ-LAVAU J., Les femmes et la politique, 1997. LASCOUMES P., LE BOUHRIS J.-P., L'environnement ou l' administration des possibles, 1997. DUBOIS 1., Communautés de politiques publiques et projets urbains, 1997. PAPADOPOULOS Yannis, Les processus de décision fédéraux en Suisse, 1997. CAITACIN Sandra, PANCHAUD Christine, TAITINI Véronique, Les politiques de lutte contre le VIH/Sida en Europe de l'Ouest. Du risque à la normalisation, 1997. lM TOBIN, Le préfet dans la décentralisation, 1997. PARINI Lorena, La politique d'asile en Suisse. Une perspective systémique, 1997. HOLLIFIELD James E, L'immigration et l'état-nation à la recherche d'un modèle national, 1997. NAY Olivier, La région, une institution. La représentation, le pouvoir et la règle dans l'espace régional, 1997. LAURENT Annie, VILLABA Bruno (dir.), Les petits partis. De la petitesse en politique, 1997. FAURE Alain (dir), Territoires et subsidiarité, 1997. DULONG Delphine, Moderniser la Politique. Aux origines de la Ve République, 1997. FAVRE Pierre, LEGAVRE Jean-Baptiste, Enseigner la science politique, 1998. Collectif, La construction des politiques locales, 1998. NEGRIER Emmanue, JOUVE Bernard, Que gouvernent les régions d'Europe? Echanges politiques et mobilisations régionales, 1998. DUMEZ Hervé, JEUNEMAITRE Alain & ALII, Evaluer l'action publique, 1998. Collectif, Evaluation des politiques publiques, 1998.

@ L'Harmattan

1999

ISBN: 2-7384-7436-5

Jean JOANA

Pratiques

politiques

des députés français au XIXe siècle
Du dilettante au spécialiste

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

à Anne-Laure

-

INTRODUCTION

-

Les membres du personnel notabiliaire qui domine les assemblées parlementaires du XIXe siècle sont fréquemment perçus comme des «dilettantes de la politique ». L'opposition bâtie par Max Weber entre «notables» 1 et « professionnels de la politique» a longtemps pesé sur le regard porté sur ces acteurs et sur les modes d'action politique qu'ils mettent en oeuvre. Ne vivant pas «de» l'activité politique, l'exerçant à titre d'activité secondaire, ils apparaissent imperméables à toute spécialisation de celle-ci. Accédant à des fonctions représentatives sur la base de l'estime sociale dont ils bénéficient, ils sont réputés fonder leur vocation politique sur la mobilisation de compétences et de ressources dont la maîtrise leur est « naturelle », liée à la position sociale qu'ils occupent. Dans cette perspective, la différenciation de l'activité politique, autour de la valorisation de reSsources spécifiques, de pratiques et de compétences originales, est considérée comme l'apanage de leurs concurrents, les « professionnels ». La« fin des notables », caractérisée par l'entrée dans les chambres des «couches nouvelles» prophétisée par Gambetta à la fin du XIXe siècle, est ainsi retenue comme ouvrant une nouvelle étape, où la spécialisation de l'activité politique est la conséquence logique de la domination qu'exerce désormais un personnel parlementaire et gouvernemental tout entier consacré à des fonctions publiques dont il dépend.

I Rappelons que pour M. Weber, les notables sont

«

les personnes qui: I) de par leur

situation économique, sont en mesure, à titre de profession secondaire, de diriger et d'administrer effectivement de façon continue un groupement quelconque, sans salaire ou contre un salaire nominal ou honorifique; 2) jouissent d'une estime sociale des - peu importe sur quoi celle-ci repose - de sorte qu'ils ont la chance d'occuper fonctions dans une démocratie directe formelle en vertu de la confiance de ses membres, d'abord par un acte volontaire, puis à la longue par tradition » (M. Weber, Economie et Société, Paris, Plon, 1971, p. 298).

9

Cette thèse de l'irréductibilité du personnel notabiliaire à toute spécialisation de l'activité politique a abondamment été développée par la science politique contemporaine. On lui doit notamment un traitement «en négatif» de ce type de personnel, dont les pratiques politiques n'ont le plus souvent été évoquées que pour mieux mettre en exergue la nouveauté et la spécificité de celles développées par ses concurrents et «successeurs ». Deux thèmes de réflexion ont ainsi guidé les travaux menés en la matière. Le premier concerne la différenciation d'un personnel politique professionnalisé, à laquelle les notables apparaissent s'opposer. La réflexion en la matière a été lancée par l'ouvrage que Daniel Gaxie consacre aux professionnels de la politique au début des années 1970, qui contribue à une reproblématisation forte de la question du personnel politique en science politiquel. L'auteur y souligne que l'apparition du corps des professionnels aux compétences et intérêts distincts, que Weber évoque, est indissociable de celle d'un champ différencié dans lequel les acteurs sont en concurrence pour la conquête et l'exercice du pouvoir. Il ne situe pas historiquement la mise en place de ce «marché politique différencié », mais les travaux qui lui succèdent vont s'appliquer à fixer la temporalité du phénomène. Les études sur la politisation, en liant mise en place de ce marché et apprentissage de la politique démocratique, vont considérer l'extension du droit de suftrage comme le moteur de ce processus2. Les technologies électorales mises en oeuvre par les prétendants aux mandats représentatifs vont ainsi être tout particulièrement analysées. Aux notables s'opposent des « entrepreneurs », nouveaux venus dans le jeu politique dont l'entrée est rendue possible par l'assouplissement des conditions œ participation au suffrage. Ne disposant pas des ressources extrapolitiques sur la base desquelles les élites traditionnelles fondent leur pouvoir, ces entrepreneurs vont s'appliquer à faire prévaloir «la politique contre l'autorité sociale »3. Leur succès étant lié à une politisation des scrutins, ils vont ainsi déployer tout un ensemble œ
ID. Gaxie, Les professionnels de la politique, Paris, Presses Universitaires de France, 1973. 28. Lacroix, « Ordre social et ordre politique. Objectivisme, objectivation et analyse politique », in J. Charlot, M. Grawitz dir., Traité de science politique, Paris, Presses Universitaires de France, 1985, vol. l, p. 527. Les travaux récents de C. Guionnet ont depuis montré les limites d'une analyse qui voit dans 1848 le point de départ de ce processus d'apprentissage de la politique moderne (c. Guionnet, L'apprentissage de la politique moderne. Les élections municipales sous la Monarchie de Juillet, Paris, ('Harmattan, 1997). 3 A. Garrigou, Le vote et la vertu. Comment les français sont devenus électeurs, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1992, p. 209.

10

méthodes et de techniques électorales inédites pour contrer l'influence notabiliaire. Avec l'apparition des professions de foi, des campagnes électorales et des structures partisanes, c'est ainsi tout un ensemble œ compétences et de savoir-faire spécifiques dont la maîtrise est désormais nécessaire aux candidats et qui conforte l'opposition entre « professionnels» et «profanes ». A cette différenciation des pratiques, s'ajoute la différenciation des intérêts d'un personnel dont la survie économique est liée au succès de sa « carrière» politique. La différenciation et la spécialisation de l'activité politique, sa professionnalisation, apparaissent dans cette perspective comme un phénomène fondé sur la remise en cause du pouvoir des notables. Le thème de l'inadéquation entre pouvoir notabiliaire et spécialisation de l'activité politique se retrouve en outre dans les analyses consacrées à la genèse des partis politiques. Même si les méthodes de la science politique ont fortement évolué en la matière, le postulat selon lequel l' essor de structures politiques spécialisées est le fait de concurrents du personnel notabiliaire n'a guère été remis en cause. C'est le cas pour les premiers travaux ayant relancé en France l'analyse des partis politiques. Dans son ouvrage, Maurice Duverger, tout en soulignant la diversité des motivations qui conduisent très tôt des élus à former des embryons de groupes parlementaires, fait de la constitution de comités électoraux, structures de coordination indispensables entre la direction des partis naissants et les circonscriptions, une initiative propre aux concurrents du pouvoir des notables 1. En outre, en orientant l'attention sur les caractéristiques organisationnelles des partis, cette perspective a privilégié l'étude des formes achevées de partis modernes, ne voyant dans les structures qui apparaissent avant la fin du XIX. siècle que des balbutiements2. L'analyse relationnelle des partis, qui lui succède au début des années 1980, apparaît d'emblée plus ouverte à l'examen des structures partisanes antérieures au XX. siècle. Se focalisant sur l'étude des interactions qui unissent les acteurs investis dans une entreprise politique collective, elle permet de penser plus facilement les liens unissant les partis modernes avec des types d'entreprises moins

1« La création des comités électoraux tend donc à être une initiative de la gauche,
parce qu'elle profite faire connaître des électeurs le prestige Colin, 1976, p. 29). 2J. Charlot, Les partis essentiellement à la gauche: il s'agit, grâce à ces comités, de nouvelles élites, capables de concurrencer dans l'esprit des des anciennes" (M. Duverger, Les partis politiques, Paris, A. politiques, Paris, A. Colin, 1971, p. 9.

11

formalisées et organiséesl. Pour autant, la constitution d'entreprises politiques spécialisées est là aussi considérée comme le propre d'un personnel qui y trouve un moyen de pallier la faiblesse de ses ressources personnelles dans le cadre électoral, tout en y puisant des rétributions lui permettant de vivre de son engagement. L'objet de cet ouvrage est de revenir sur cette thèse œ l'irréductibilité du personnel notabiliaire à toute spécialisation œ l'activité politique. Il vise à montrer que, loin d'être le monopole œ leurs concurrents, celle-ci puise ses sources dans le rapport que les notables entretiennent à l'activité politique. Il ne s'agit pas ici de nier la contribution à la différenciation de l'activité politique de l'entrée d'acteurs nouveaux dans la compétition pour le pouvoir. Mais œ mettre l'accent sur des transformations endogènes au monde des notables, par lesquelles ces derniers vont valoriser en politique des ressources, mais aussi des compétences et des savoir-faire, qui ne sont pas réductibles à ceux qu'ils détiennent du fait de leurs origines, et dont ils vont considérer la maîtrise indispensable à ceux qui aspirent à assumer des fonctions publiques. En l'occurrence, c'est le travail œ redéfinition et d'adaptation de l'activité politique aux exigences œ l'institution parlementaire qui a retenu l'attention. Confrontées à des institutions inédites, ces personnalités manifestent la conviction que ce sont de nouvelles conditions du jeu politique qui s'imposent. Même si l'interprétation qu'ils en produisent repose abondamment sur la valorisation des ressources qui les caractérisent socialement, les représentations et les pratiques que mobilisent ceux qui se destinent à des fonctions parlementaires, ou qui les exercent, attestent leur attachement à une définition de l'activité politique spécifique, dont l'apprentissage devient une nécessité à leurs yeux. Sans pour autant être des « professionnels », au sens weberien du terme, ils contribuent ainsi à la formalisation d'un « métier» politique2, reposant sur la maîtrise de ressources et de compétences particulières, au sein de lieux et selon des principes de légitimation particuliers, et participent ainsi à la différenciation des rôles constitutifs de l'activité politique. Peu à peu se généralise ainsi une définition de l'activité politique dont le contenu

1M. Offerlé, Les partis politiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1987, p. 24 et s. 2Sur la distinction entre « profession» et « métier» politique, voir J. L. Briquet, « Communiquer en actes. Prescriptions de rôle et exercice quotidien du métier politique », Politix, n° 28, 1994, pp. 16-26. Voir également P. Garraud, « Le métier d'élu local, les contraintes d'un rôle, in J. Fontaine, C. Le Bart dir., Le métier d'élu local, Paris, L'Harmattan, 1994, pp. 29-54. 12

et les cadres s'affranchissent des logiques qui dominent la vie mondaine pour se conformer à celles propres aux luttes parlementaires. Une perspective « centraliste» a donc été privilégiée, nettement distincte de celle suivie par les auteurs, évoqués plus haut, qui ont analysé les modalités de cette différenciation au travers des conditions de la compétition électorale dans les circonscriptions. Un tel parti pris visait d'abord à tenir compte des constatations d'historiens sociaux mettant en évidence le rôle de la capitale!, et de la vie mondaine2 qui s'y déploie, dans la structuration des élites sociales et politiques. Il reposait en outre sur une intuition, confirmée par l'observation œ quelques cas concrets, selon laquelle les pratiques mises en oeuvre par les notables dans un contexte électoral ne pouvaient à elles seules résumer leur rapport à l'activité politique3 et permettre d'anticiper sur la signification qu'ils attribuent au mandat parlementaire et à la participation à la compétition pour le pouvoir au niveau central. Celleci apparaissait former une configuration particulière, dont le contenu concret, peu étudié jusque là, méritait une investigation plus poussée. De la Restauration jusqu'aux débuts de la me République, les acteurs qui s'affrontent pour la conquête et l'exercice du pouvoir au niveau central sont loin d'être socialement homogènes. Même si cette diversité compliquait les modalités de l'analyse, elle méritait cependant d'être restituée. Lorsque Weber définit l'idéal type du « notable », c'est un rapport particulier à l'activité politique qu'il évoque, plus qu'un groupe social historiquement situé. Dans cette perspective, privilégier l'étude d'une fraction particulière des élites sociales ou politiques qui se succèdent au XIXe siècle apparaissait réducteur. De même, une analyse prosopographique du seul personnel parlementaire était trop limitée pour rendre compte des rapports à l'activité politique qui domine durant la période considérée. La place de l'institution parlementaire, et du personnel qui y siège, dans la compétition pour le pouvoir est un des enjeux centraux des conflits qui s'y déploient. Dès lors, la notion de milieu dirigeant était plus à même de rendre compte des interactions particulières qui unissent les acteurs engagés dans une

! A.-J. Tudesq, « L'attraction parisienne sur le recrutement parlementaire à la fin de la Monarchie de JuilIet », Politique,juil. - sept. 1958, pp. 271-292. 2A. Martin-Fugier, La vie élégante ou la formation du Tout-Paris 1815-1848, Paris, Fayard, 1990, p. 15. 3Encore que, sur ce plan, l'analyse des pratiques électorales mises en oeuvre par le personnel notabiliaire ait commencé à évoluer, comme en atteste le travail d'Eric Phélippeau (E. PhéIippeau, Le baron de Mackau en politique. Contribution à l'étude de la professionnalisation politique, thèse de science politique, Paris X, 1994).

13

« configuration »1 où ils sont tour à tour alliés et concurrents. Elle permettait en outre de montrer comment des acteurs socialement distincts peuvent se retrouver dans l'adhésion à des modèles culturels2, à des pratiques et à des représentations, mais aussi dans des lieux, communs. Il ne s'agissait pas non plus de tracer les frontières de ce milieu dirigeant. Outre son caractère flou et mouvant en fonction des régimes qui se succèdent, une telle délimitation apparaît avant tout comme un enjeu de lutte entre les acteurs qui y participent et entre ces derniers et ceux qui en sont exclus. L'objectif était donc plutôt de repérer des « lieux» caractéristiques du milieu dirigeant et de sa diversité, au sein desquels s'exprimait, directement ou indirectement, le rapport que ces acteurs entretiennent à l'activité politique. Pour les étudier, une approche en terme de « sociabilité» était insuffisante. Si une telle perspective apparaît effectivement riche pour mettre en exergue certains aspects des pratiques politiques, elle ne peut à elle seule satisfaire à la problématique choisie ici. D'abord parce qu'en centrant leurs analyses sur les « formes »3 des relations qui s'instaurent entre les acteurs, les auteurs qui ont développé cette démarche tendent à méconnaître les usages différentiels dont peut faire l'objet la sociabilité. Si Maurice Agulhon met l'accent sur le détournement de certaines sociabilités religieuses ou de loisir à des fins politiques, il reste malgré tout attaché à l'idée qu'au type d'organisation formelle d'une sociabilité correspond un « code de relations interpersonnelles »4 particulier. Cette hypothèse s'oppose à l'idée que des acteurs puissent intégrer œ manière différente, sur la base d'intérêts contradictoires et en vue œ finalités distinctes, une même sociabilité dans leurs stratégies politiques, ce qui est àla base des logiques selon lesquelles se structure le milieu dirigeant. Surtout, le recours à la notion de sociabilité pour l'étude de certains lieux étudiés ici, comme l'école, la famille, les journaux ou le parlement, n'aboutit qu'à une dilution de la notion qui lui fait perdre tout intérêt5. Le terme de lieu désigne donc plutôt des
I N. Elias, Qu'est-ce que la sociologie ?, Paris, Ed. de l'Aube, 1991, p. 157. 21. Lagroye, Société et politique. Chaban Delmas à Bordeaux, Paris, Pedone, 1973, p. 4. 3G. Simmel, « La sociabilité. Exemple de sociologie pure ou formale », in Sociologie et épistémologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1981, pp. 121-136. 4M. Agulhon, Pénitents etFrancs-Maçons de l'ancienne Provence, Paris, Fayard, 1984, p. XIII. 5Etienne François et Rolf Reichardt, dans le récapitulatif qu'ils font des études en la matière, en restent à une définition de la sociabilité centrée sur les formes d'associations volontaires (E. François et R. Reichardt, « Les formes de la sociabilité

14

sites au sein desquels s'actualise l'interaction à laquelle les membres du milieu dirigeant sont parties prenantes. Ils ne se caractérisent pas tant par leurs frontières et leurs formes physiques, que par la signification que leur attribuent ces personnalitésl. C'est ce sens affecté par les acteurs à leur pratique qui a déterminé le choix de ces lieux. A aucun moment en effet, l'exhaustivité n'a été envisagée, ni envisageable. Ont été retenus différents espaces qui sont investis par les membres du milieu d'une signification particulière au regard de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes, de leur place dans la compétition pour le pouvoir et des chances de réussite qu'ils pensent y détenir. Du fait de la diversité du milieu dirigeant, tous les lieux étudiés n'occupent pas une place similaire dans les pratiques et les trajectoires des acteurs qui y appartiennent. La fréquentation de certains est certes largement diffusée, c'est le cas des institutions scolaires et universitaires ou des lieux mondains dans lesquels se retrouvent des personnalités aux origines diverses. Mais d'autres sont spécifiques à certaines fractions du milieu dirigeant, comme la Conférence du Stage des avocats. En outre, la fréquentation d'un même lieu peut intervenir à des moments différents de la trajectoire de chacun et reposer sur des usages distincts: la participation aux salons fait partie de la socialisation primaire des personnalités appartenant au milieu dirigeant par hérédité, liée à leur socialisation familiale, alors qu'elle n'intervient qu'une fois l'engagement en politique réalisé pour les « outsiders ». De même, la participation à un journal n'a ni la même signification ni la même « efficacité» selon l'origine des acteurs qui s'y retrouvent. Par ailleurs, ils ne font pas l'objet d'usages identiques
durant toute notre période, soit du fait de leur temporalité propre

-

les

clubs ne se généralisent que sous la Monarchie de Juillet, tout comme les conférences politiques, les journaux évoluent à mesure que se structure le marché de la presse - soit en raison de conditions liées aux régimes politiques - la diffusion de la pratique des réunions parlementaires est liée à l'extension des prérogatives des chambres, les salons bénéficient au contraire des restrictions qu'impose le Second Empire à la liberté de réunion en matière politique. Vouloir mettre en évidence les modalités d'une spécialisation de la politique revenait dès lors à décrire les processus par lesquels au sein de lieux différents, faisant l'objet d'usages distincts de la part des
en France du milieu du XVIII" siècle au milieu du XIX" siècle, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 1987, pp. 455-456). I A. Giddens, La constitution de la société, Paris, Presses Universitaires de France,
1987, p. 176.

15

membres du milieu dirigeant, se diffusent des définitions de l'activité politique comme activité différenciée. A montrer les modalités par lesquelles l'activité politique est peu à peu délimitée autour cE représentations et des pratiques, mais aussi de lieux, qui vont être distingués de ceux autour desquels s'organise la vie mondaine des membres du milieu dirigeant. A expliquer comment, du fait de la configuration que forment «établis» et «outsiders»1 dans la compétition politique en général, et parlementaire en particulier, ils contribuent à cette définition à des titres divers. La fréquentation des mêmes lieux de formation scolaire et universitaire favorise en effet le partage par ces personnalités de modèles culturels communs. Ils se retrouvent ainsi à des titres divers dans la formalisation de modes d'apprentissage propres à l'activité politique et dans la différenciation de sociabilités spécifiques au personnel parlementaire. Cet ouvrage est la version remaniée d'une thèse de science politique soutenue en 1997 à l'Université Montpellier I. Mes remerciements vont à Dominique Damamme qui a accepté d'en diriger la réalisation. Parmi toutes les personnes qui m'ont apporté leur aide, je tiens à exprimer ma reconnaissance à Jean Louis Briquet sans qui ce travail n'aurait pas été mené à bien. Ainsi qu'à mes stimulants condisciples, William et Barnabé.

1Sur ces deux notions, voir N. Elias & J. L. Scotson, The E.vtablished and The Outsiders. a Sociologicallnquiry into Community Problems, Londres, Frank Cass and CO.,1965.

-

PREMIERE

PARTIE

-

Milieu dirigeant

et diffusion de modèles culturels

-

CHAPITRE 1

-

Diversité du milieu dirigeant et pratiques scolaires

Le milieu dirigeant se caractérise au XIXe siècle par une grande diversité de ses membres qui se distinguent et s'opposent sur le plan social, économique ou idéologique. C'est cette concurrence qui fonde son existence. La notion de « cohésion par le flou »1 semble la plus à même de caractériser la configuration que forment les acteurs qui y sont impliqués. En effet, aucun des principes de différenciation qui traversent ce milieu n'apparaît suffisamment fort pour prendre le pas sur les autres et donner lieu à la constitution d'un sous-ensemble distinct. Une proximité s'instaure ainsi entre différents membres de ce milieu, concrétisée par leur fréquentation des mêmes lieux, qui pose la question d'éventuels rapprochements entre ces acteurs sur le plan culturel. Dans cette perspective, l'institution scolaire et universitaire occupe une position tout à fait caractéristique. Conçue d'abord pour satisfaire les besoins de formation des membres du milieu dirigeant, elle est également au fondement des stratégies d'acteurs qui prétendent prendre pied dans la compétition pour le pouvoir sans appartenir, de par leurs origines, à ce milieu. Elle est au coeur d'un processus contradictoire reposant sur la reproduction des élites sociales en place, mais aussi sur la promotion de nouveaux venus aspirant à les concurrencer. Les savoirs qui y sont dispensés font ainsi l'objet d'usages très diversifiés tout en reposant sur un modèle de formation, au sein duquel les humanités et le droit occupent une position privilégiée, qui bénéficient d'une reconnaissance largement diffusée.

IL. Boltanski,

Les cadres. La formation

d'un groupe social, Paris, Minuit, 1982, p. 474.

19

La diversité

du milieu dirigeant

Il convient de ne pas méconnaître les éléments qui, dans la composition sociologique de ce milieu dirigeant, constituent autant œ facteurs d'hétérogénéité. Loin d'être uniforme, le milieu dirigeant se caractérise en effet par des disparités et des conflits qui distinguent et opposent ses membres. Des clivages sociaux, idéologiques, économiques divisent ces derniers, qui sont, de plus, en compétition pour la conquête et le contrôle de positions politico-administratives susceptibles de conforter leur situation au sein de ce milieu. En outre, le personnel parlementaire se caractérise par une autonomie relative, vis-à-vis de l'ensemble du milieu dirigeant, reposant sur sa composition et l'évolution de son recrutement, au fil des différents régimes qui se succèdent. La prise en compte de cette dimension fractionnée du milieu dirigeant est indispensable et l'examen des multiples combinaisons auxquelles peuvent donner lieu ces clivages, des modalités selon lesquelles ils cohabitent au sein d'un même groupe permet de dépasser les catégories définies par l'histoire sociale et œ renouveler ainsi l'analyse du personnel politique de cette période.
Clivages et conflits au sein du milieu dirigeant

L'histoire sociale des « élites », telle qu'elle s'est développée à partir de la deuxième moitié des années 1960 a produit une image fortement nuancée des groupes composant celles-ci. Partant d'une critique de la notion marxiste de classe, privilégiée jusque-là par l'école des Annales, et procédant par affinements successifs1, différents auteurs ont mis en évidence de nouvelles logiques de classement. Notre propos n'est pas de prendre position dans ces débats en privilégiant l'une ou l'autre de ces logiques. Plutôt que de vouloir les confronter et en apprécier la portée, on peut les considérer comme l'expression des multiples clivages qui traversent le milieu politico-administratif. La recherche des éléments constitutifs du rapport à la politique que partagent les membres de ce milieu ne doit à aucun moment faire ignorer les divergences et les conflits de tous ordres qui les séparent. Le clivage entre aristocratie et bourgeoisie, centre des analyses les plus traditionnelles de la Révolution Française, constitue le point œ
I Sur cette évolution de l'histoire sociale, voir C. Charle, «Où en est l'histoire sociale des élites et de la bourgeoisie. Essai de bilan critique de l'historiographie contemporaine », Francia, série contemporaine, 18/3, 1991, p. 124.

20

départ de la réflexion des historiens sociauxsur les « élites» du XIXe siècle. A la suite des travaux de François Furet et Denis Richet' sur la Révolution, qui prennent leurs distances avec le concept de classe hérité de Marx, Guy Chaussinand-Nogaret2 a mis en cause la distinction entre ces deux ordres. Considérant l'aristocratie comme un groupe ouvert aux individualités dotées de certaines ressources sociales, économiques, culturelles, il souligne la convergence qui s'exprime, dès le XVIIIe siècle, sur le plan économique et culturel, entre les sommets de l'aristocratie et de la roture. La fortune, l'éducation, les stratégies matrimoniales et un même engouement pour les Lumières contribueraient à les rapprocher et à les fondre dans un seul et même groupe dont ces différents capitaux constitueraient les caractéristiques. De cette proximité réelle, notamment sur le plan des pratiques culturelles, naîtraient de nouvelles élites, plus homogènes, préfigurant les « notables» du XIXe siècle. La Révolution ne serait plus, dès lors, un conflit entre bourgeoisie et noblesse, mais entre les élites « l'establishment »3 - et « l'Etat ». Au-delà de la marginalisation de certaines groupes attachés à l'Ancien Régime, comme la haute magistrature ou la grande finance, la Révolution, et surtout l'Empire4, ne feraient qu'assurer plus intimement la fusion entre élites traditionnelles et représentants de groupes, comme les anciens commissaires, dont l'Ancien Régime avait mis en valeur la compétence mais que la rigidité du système monarchique avait privé d'un accès aux sommets des hiérarchies sociale et politique. Aussi séduisante que soit cette perspective, notamment si on la replace dans le cadre de la production historiographique qui lui est contemporaine, elle est cependant largement critiquable. L'objectivité apparente de la proximité qu'instaurent les pratiques communes aux deux groupes que décrit l'auteur5 l'incite à laisser de côté le sens que
1F. Furet, D. Richet, La Révolution française, Paris, 1966. 2G. Chaussinand-Nogaret, La noblesse au XVIlI' siècle. De la Féodalité aux Lumière.f, Paris, Complexe, 1984. 3De manière significative, Guy Chaussinand-Nogaret en arrive ponctuellement à utiliser le terme « d'élite» au singulier (G. Chaussinand-Nogaret, «De l'aristocratie aux élites » , in G. Chaussinand-Nogaret dir., Histoire des élites en France du XVI' au XX' siècle, Paris. Tallandier, 1991, p. 247). 4C'est une des conclusions de l'analyse, menée en collaboration avec Louis Bergeron, des listes de notabilités du premier Empire réalisée par l'auteur (L. Bergeron et G. Chaussinand-Nogaret, Les masses de Granit. Cent mille notables du Premier Empire, Paris, E. H. E. S. S., 1979). 5Pour une réévaluation critique de cette proximité voir R. Gibson, «The French Nobility in the Nineteenth Century; Particularly in the Dordogne» in J. Howorth, P. G. Cerny eds., Elites in France: Origins, Reproduction and Power, Londres, Frances Pinter, 1981, p. II.

21

leur attribuent les acteurs, ainsi que les représentations que nobles et bourgeois produisent sur eux-mêmes et les uns sur les autres. Cet oubli de la dimension cognitive de ces groupes est d'autant plus regrettable que la «croyance» en leur existence est au coeur des processus aboutissant à leur définition et à leur délimitationI. En outre, Guy Chaussinand-Nogaret tend à minorer la portée œ l'événement révolutionnaire, en soulignant tout ce que les apparentes innovations introduites par la Révolution et l'Empire pouvaient avoir de pressenties dans les mouvements de circulation sociale de l'Ancien Régime. Sans porter d'appréciation sur le fond des phénomènes qu'il décrit, il convient de souligner que la continuité entre Ancien Régime et Révolution qui fonde son analyse, ne doit pas faire négliger la portée de l'événement révolutionnaire sur les relations entre nobles et bourgeois. Même si une promiscuité entre les deux groUpes2 est maintenue à partir de l'Empire, notamment au travers de la vie de cour et de salons, les épreuves et les conflits auxquels a donné lieu la Révolution jouent un rôle de premier plan dans les représentations que les nobles produisent d'eux-mêmes et de leurs relations avec la bourgeoisie. La prise en compte de cette dimension, qui provoque des clivages là où il ne veut voir que fusion et unité, aurait certainement permis à Guy Chaussinand-Nogaret d'analyser autrement que comme un accident ou une incompréhension «du sens de l'évolution décisive »3 qu'il décrit, la politique particulariste menée par Charles X et les représentants de l'aristocratie foncière sous la Restauration. Un rapprochement sur le plan des ressources détenues par les acteurs membres des élites n'implique pas une totale unité du groupe qu'ils forment. Les analyses menées par André-Jean Tudesq à propos de la Monarchie de Juillet en témoignent. La «classe dirigeante» du régime de Louis-Philippe, telle qu'il la définit, est en effet dominée par la figure des «grands notables », caractérisée par une confusion œ ressources économiques, politiques et sociales, au plan local et national4. Sur ce plan, l'auteur met lui aussi de coté la distinction entre noblesse et bourgeoisie, rejoignant ainsi Guy ChaussinandIMonique de Saint Martin souligne le phénomène de croyance qui fonde l'existence et la perpétuation du groupe nobiliaire (M. de Saint Martin, L'Espace de la noblesse, Paris, Métailié, 1993, p. JO). 2L. Boisnard, La noblesse 341. 3G. Chaussinand-Nogaret, 4A._J. Tudesq, dans la tourmente. « De l'aristocratie 1774-1802, aux élites» Paris, Tallandier, , art. cir., p. 294. Etude historique d'une 1992, p.

Les grands notables

en France

(1840-1849).

psychologie sociale, Paris, Presses Universitaires de France, \964, vol. 2, p. \232. 22

Nogaret, n'hésitant pas lui aussi à faire débuter la genèse de ce groupe avec la seconde moitié du XVIIIe siècle. La concentration des pouvoirs entre les mains des grands notables est, selon A. J. Tudesq, à l'origine de l'exclusion, y compris après 1848, de représentants d'autres groupes sociaux, en particulier les notabilités censitaires!. Il convient de noter qu'il ne rend pas compte ainsi de la présence au sein du personnel parlementaire et gouvernemental, qu'il analyse pourtant longuement, de personnalités capacitaires qui, comme Guizot ou Thiers, ne réunissent pas, au moins par leurs origines, l'ensemble des capitaux caractéristiques des grands notables. Cette disparité de ressources souligne certes la distance qui sépare ces acteurs des «grands notables» décrits par André-Jean Tudesq. Mais au-delà de la nature des capitaux qu'ils détiennent, leur réussite suppose l'intégration dans les logiques de clientèle et les réseaux d'influence du milieu politico-administratif, signe que, s'ils sont partiellement étrangers à ce milieu à l'origine, ils ont su malgré tout en exploiter les particularités et se plier à ses règles. Mais surtout, l'auteur met l'accent sur différents facteurs de tension et de division entre grands notables. Il distingue ainsi trois éléments œ clivages résultant «d'antagonismes idéologiques, économiques ou personnels »2. Le dernier de ces facteurs est facile à reconnaître et ne mérite pas que l'on s'y attarde: la forte personnalisation des conflits politiques introduit en effet une complexité supplémentaire dans les logiques d'agrégation des acteurs qui y participent. En revanche, les antagonismes idéologiques soulignés par AndréJean Tudesq constituent l'apport majeur de sa démarche. Les clivages entre légitimistes et orléanistes, libéraux et conservateurs, républicains et monarchistes - dans une moindre mesure -, sont autant œ fractures qui divisent les grands notables. En faisant des débats qui animent la vie politique de la deuxième moitié de la Monarchie œ Juillet le coeur de son analyse, André-Jean Tudesq rend leur importance aux perceptions qu'ont les acteurs des relations qui les unissent ou les opposent. En particulier, sa perspective permet de souligner la rupture idéologique3 que constitue l'épisode révolutionnaire et sa contribution à la définition du cadre des débats politiques ultérieurs. La question du suffrage, qui domine toute la période de la Monarchie de Juillet, est

I/bid., vol. 2, p. 1220. 2Ibid., vol. 2, p. 1232. 3p. Puret, Penser la Révolution Française, Paris, Gallimard-Polio, 1978, p. 18.

23

ainsi au coeur des conflits qui opposent les grands notables!. Les luttes dynastiques entre branche aînée et branche cadette des Bourbon sont une autre ligne de fracture. Ces affrontements mettent d'autant plus en jeu l'unité des grands notables qu'ils ne recouvrent pas exactement des clivages sociaux et ne sauraient simplement renvoyer à l'opposition classique entre noblesse et bourgeoisie. André-Jean Tudesq souligne qu'ils correspondent plutôt à des oppositions en termes géographiques2, la carte des départements donnant, dans une certaine mesure, une représentation assez fidèle des clivages idéologiques qui divisent les grands notables3. Les différenciations sur le plan économique que relève André-Jean Tudesq, à propos de la période qui l'intéresse, viennent encore nuancer l'image que l'on peut se faire des élites durant le XIXe siècle. Ces constatations rejoignent celle de Guy Chaussinand-Nogaret qui voit dans le régime de Louis-Philippe une «nouvelle donne» qui marque la fin de la primauté de la propriété foncière et le début d'une diversification des élites qui met fin à la domination des notables dont il avait perçu l'émergence dès le XVIIIe sièclé. Si la richesse économique est toujours une condition pour l'admission au sein des « élites », l'apparition des fortunes mobilières, issues du commerce, de l'industrie et de la finance, contribue à accroître la diversité des ressources sur lesquelles elles fondent leur autorité. A la relative oisiveté que permettait la rente foncière s'oppose l'investissement dans des activités productives et commerciales des nouveaux venus. Mais, ici aussi, André-Jean Tudesq note que les oppositions en termes économiques ne recouvrent pas exactement des différences en termes sociaux5. Ces remarques montrent que des catégories telles que celles de «l'aristocratie foncière» ou de la «bourgeoisie d'affaire ou industrielle» doivent être manipulées avec précaution: elles tendent à simplifier outre mesure une réalité qui leur est largement irréductible.
1Sur cette question voir P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 1992, p. 43, ainsi que R. Huard, Le suffrage universel en France (1848-1946), Paris, Aubier, 1991. 2A.-J. Tudesq, Les grands notables en France, op. cit., vol. 2, p. 1232. 3patrick-Bernard Higonnet note, à la fin de la Restauration et au début de la Monarchie de Juillet, une répartition géographique similaire des différentes tendances politiques présentes dans les chambres (p.-B. Higonnet, «La composition de la chambre des députés de 1827 à 1831», Revue Historique, t. CCXXXIX, Fasc. 11,
1968, p. 376). 4G. Chaussinand-Nogaret, Histoire des élites en France du XVi' au XX' siècle, op. cÎt., pp. 294-295. 5 A.-J. Tudesq, Les grands notables en France, op. cÎt., vol. 2, p. 1232.

24

Les lignes de clivages sont d'autant plus fréquentes au sein du milieu dirigeant français que les acteurs et les groupes qui le composent sont en situation de concurrence. Dans cette perspective, Christophe Charle a fait de l'aspiration à la mainmise sur l'Etat, au travers des ressources et des postes que comportent les institutions représentatives et l'administration, la caractéristique majeure des «notables ~~ françaisl. L'inégale proximité à l'Etat constitue un facteur de discrimination entre les différentes fractions de la « classe dirigeante» qu'il décrit. La fortune, l'ancienneté du nom et des ressources sociales détenues ne sont rien si elles ne permettent pas, en outre, l'accès à des positions politiques ou administratives. Ce faisant, Christophe Charle a certainement mis en évidence une des logiques œ clivage et de concurrence majeure du milieu dirigeant. Des études ont en effet insisté sur le processus qui, de l'Ancien Régime à notre époque, accompagne la formation d'un groupe œ «hauts fonctionnaires »2. L'intérêt d'une telle perspective est œ mettre en évidence la continuité qui s'établit de part et d'autre de la Révolution entre certains groupes qui font profession du service œ l'Etat et qui à ce titre occupent une place centrale dans le milieu dirigeant. Mais le phénomène ainsi décrit n'est certainement pas représentatif de l'ensemble des usages que les membres de ce milieu font de l'administration et des postes qu'elle recèle. La perspective de Christophe Charle, centrée sur le rapport des « notables» - dans leur ensemble - à l'Etat, apparaît plus adaptée. Elle permet, en particulier, de mettre en lumière un autre facteur clivant du milieu politico-administratif: celui des régimes et de la succession de ceux-ci durant la période qui nous intéresse. Dès lors que l'on fait du maintien de la proximité à l'Etat une caractéristique des membres du milieu dirigeant, se pose la question des changements œ régime et de leurs effets sur le recrutement des personnels: les épurations administratives et politiques. En effet, si une hiérarchisation s'opère entre les groupes constitutifs de ce milieu en fonction de leur proximité à l'administration, les épurations sont l'occasion de recomposer ces hiérarchies. Christophe Charle explique ainsi que «les changements de régime n'altèrent guère la sphère du recrutement social, ils changent surtout les pôles dominants des

le. Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Paris, Points-Seuil, 1991, pp. 42-43. 2D. Chagnollaud, Le premier des Ordres. Les hauts fonctionnaires (XVI/l'-XX: siècle), Paris,Fayard,I991

25

réseaux de patronage »1. Si l'on entend par «sphère du recrutement social» le milieu dirigeant, l'appréciation de Christophe Charle apparaît tout à fait appropriée. Effectivement les changements œ monarque, de majorité parlementaire ou de régime, ne permettent guère l'entrée dans les filières du recrutement administratif et politique d'hommes absolument étrangers à ce milieu. David Pinkney souligne que les hommes « nouveaux» qui font leur entrée dans les chambres ou dans l'administration en 1830 ont pour caractéristique commune d'avoir servi l'Empire2. Temporairement mis en marge des filières d'accès aux fonctions publiques sous la Restauration, ils profitent pleinement de la modification de ces dernières lors de l'accès au trône de Louis-Philippe. On retrouve des commentaires comparables à propos du Second Empire. Alain Plessis souligne lui aussi que ceux qui sont aux sommets des nouvelles hiérarchies impériales ont fréquemment servi les régimes précédents: la majorité des ministres, des sénateurs et des députés de l'Empire ont été fonctionnaires ou parlementaires sous la Monarchie de Juillet3. Alors même que les
mouvements de personnels sont profonds

-

par exemple,

la quasi-

totalité de la magistrature est atteinte au début de la Monarchie œ Juillet4 - ceux qui sont nommés appartiennent souvent au même milieu que les partants. Le fait que la mise en place d'une école d'administration, sous la ne République, soit perçue comme le seul moyen d'assurer une réelle démocratisation, et donc un renouvellement profond, du recrutement administratif, témoigne de la portée de cette stabilité. De même faut-il toute la volonté de Napoléon III à imposer ses fidèles pour que s'opère l'entrée d'hommes nouveaux sous le Second Empire. Il serait pourtant erroné d'en conclure que malgré les changements de régime, il y a une continuité absolue du personnel administratif et politique. Soutenir que les épurations ne permettent que très faiblement d'introduire dans les filières de recrutement des acteurs extérieurs au milieu politico-administratif ne signifie pas que celles-ci n'impliquent aucune différenciation au sein de ce personnel. D'abord parce que chaque changement de régime suscite un nouveau clivage d'ordre idéologique ou politique: bonapartistes contre monarchistes en
IC. Charle, Les élites de la République. 1880-1900, Paris, Fayard, 1987, p. 32. Universitaires de

2D. Pinkney, La Révolution de 1830 en France, Paris, Presses France, 1988,p. 344. 3 A. Plessis, De la fête impériale au mur des fédérés. 1852-1871, 1979, pp. 44 et s. 4D. Pinkney, La Révolution de 1830 en France, op. cit., p. 341

Paris, Points-Seuil,

26

1815, légitimistes contre orléanistes en 1830, républicains contre monarchistes en 1848, bonapartistes contre conservateurs et républicains en 1851-1852. Ces divisions persistent dans le temps, contribuant à tisser des solidarités, mais aussi à susciter des conflits durables entre les différents membres du milieu politico-administratif. En outre, les changements de régime sont l'occasion de voir se réactiver d'autres types de clivages: de nature sociale - le rapport entre bourgeoisie et noblesse en 1830 -, économique -l'industrie et la finance contre la fortune foncière au même moment, les professions libérales contre la rente, en 1848 - ou culturelle - les « capacités» contre la fortune sous la Monarchie de Juillet et en 1848. La modification des filières de recrutement, même si celui-ci se fait en priorité dans le même milieu, permet à des acteurs aux dispositions économiques, sociales, politiques, culturelles différentes d'accéder aux sommets des hiérarchies politiques et administratives. On a donc bien un personnel administratif et dirigeant différencié selon les régimes, par la nature des ressources qu'il détient, les représentations et les pratiques qui sont les siennes. Pourtant, les historiens qui ont tenté d'évaluer la portée de ces changements de régime en arrivent fréquemment à une conclusion nuancée sur leur portée. Ils remettent en cause fréquemment l'idée d'une victoire d'un groupe social particulier, qu'il s'agisse de la bourgeoisie en 18301, du monde des affaires et de la haute finance en 18522. En effet, André-Jean Tudesq l'a souligné à propos de la Monarchie de Juillet, les clivages économiques, idéologiques, sociaux, culturels qui divisent le milieu dirigeant ne se superposent pas exactement entre eux. Une opposition idéologique entre des acteurs peut être tempérée par une proximité d'intérêts du fait de leur activité commune ou de leur appartenance à l'aristocratie, voire à une même famille aristocratique. Des solidarités peuvent se tisser entre acteurs, qui transcendent les oppositions d'ordre strictement idéologique et politique. De cette nature clivée du milieu politico-administratif, on peut

retirer deux conclusions.La premièreest que ce « décalage» entre les
différentes lignes de fracture tend à brouiller la netteté des transformations qui interviennent dans les caractéristiques sociologiques des acteurs qui entrent dans le personnel administratif et politique à l'occasion d'un changement de régime. Aucun groupe
lIbid., pp. 325 et s. 2C. Charle, Histoire sociale de la France au XIX' siècle, op. cit., p. 75.

27

constitutif du milieu politico-administratif n'est absolument homogène en ce qui concerne les caractéristiques sociales, économiques, idéologiques et culturelles de ses membres. La seconde conclusion possible est que des solidarités persistent entre les acteurs, d'ordre familial, de classe, économique, qui dépassent les oppositions politiques. La stabilité d'une partie du personnel politico-administratif est ainsi explicable par les ressources sociales dont disposent ses membres, qui leur permettent de dépasser l'opposition entre partisans et adversaires du régime, et de conserver ainsi des positions malgré les aléas politiques. Dans cette perspective, la multiplicité des clivages qui traversent le milieu dirigeant et la relative stabilité de celui-ci indépendamment des changements de régime fréquents le font apparaître comme le rassemblement de ceux qui sont aux sommets des hiérarchies politiques et administratives, ceux qui l'ont été et/ou sont en position de le redevenir. Ce dernier élément montre bien combien l'hétérogénéité du milieu est un facteur de stabilité et de longévité pour les acteurs qui le composent. Tenter de mettre en évidence les représentations et les pratiques communes à ces derniers n'est donc pas contradictoire avec la reconnaissance des conflits qui traversent ce milieu et la manière dont ceux-ci peuvent s'exprimer lors des changements de régime.
L'autonomie relative du recrutement parlementaire

La relecture de Marx initié par Gramsci a permis aux politistes œ mettre l'accent sur la composition spécifique du personnel politique. Pour Gramsci, les activités découlant de la domination politique sont exercées par des « intellectuels» . Ces intellectuels ne se définissent pas, d'après lui, sur la base de la nature des activités qu'ils exercent, mais en fonction de la position qu'ils occupent au sein des rapports sociaux 1. Placés en dehors des activités de production, mais entretenant avec les groupes sociaux dominants une relation médiatisée par l'ensemble des superstructures dans lesquels ils sont formés et exercent leur activité, ces intellectuels apparaissent comme les « commis» 2 des groupes sociaux hégémoniques socialement. La définition qu'en donne Gramsci, comme il le reconnaissait lui-même, attribue à cette
I A. Gramsci, «La question des intellectuels, l'hégémonie, la politique», Paris, Messidor - Ed. Sociales, 1983, p. 242. 2/bid., p. 247. 28 in Textes,

notion d'intellectuel une très large extension, l'exercice du gouvernement politique étant au coeur des fonctions qui les distinguent. La distinction que pose Gramsci entre les groupes socialement hégémoniques et les «commis» aux fonctions politiques doit certainement être relativisée. Ce demier groupe, malgré son unité fonctionnelle, ne présente certainement pas tous les caractères d'homogénéité que semble postuler l'auteur. Si ces analyses permettent d'accorder toute son importance à la présence, au sein du personnel politique, de représentants de professions libérales, intellectuelles ou des fonctionnaires n'appartenant pas exclusivement au monde des élites sociales, le caractère ahistorique de la définition œ l'auteur présente un danger. L'observation empirique de la composition des chambres entre 1815 et 1877 révèle d'ailleurs une réalité plus nuancéeI. Les assemblées politiques reproduisent les clivages qui divisent le milieu dirigeant, sans pour autant en refléter fidèlement la structure. Le personnel parlementaire oscille donc entre une autonomie reposant sur les spécificités de son recrutement et une proximité due à la confusion qui, pour un personnel de nature notabiliaire, existe entre ordre politique et ordre social et donc entre hiérarchies politiques et hiérarchies sociales. Autant d'éléments qui incitent à considérer que si les parlementaires font partie du milieu politico-administratif, dans lequel ils vont occuper une position de plus en plus privilégiée, le groupe qu'ils forment ne saurait à lui seul en résumer la composition. C'est cette situation d'autonomie relative et d'hétérogénéité entretenue qui constitue le cadre général du processus de différenciation œ l'activité politique durant le XIXe siècle. Dès la Restauration, des caractéristiques du recrutement parlementaire se dessinent, qui vont se maintenir jusqu'en 1848 malgré quelques modifications intervenues à la suite de la Révolution de 1830. Le point commun de l'ensemble des députés de la Restauration et de la Monarchie de Juillet est d'abord la fortune. Les règles du régime censitaire, malgré l'assouplissement intervenu en 1830, font de la richesse immobilière la condition indispensable à toute entrée à la Chambre. Alors que le montant du cens pour être éligible est fixé à
1Du fait de la longueur de la période utilisée et des logiques différentes de classement des auteurs dont on reprend ici les travaux, les développements qui suivent n'ont qu'une vertu indicative. Il s'agit de mesurer, de manière globale, quels sont les titres ou qualités qui reviennent le plus fréquemment au sein des différentes assemblées tout en restant conscient de la disparité des situations concrètes que l'on peut retrouver sous une même catégorie statistique.

29

1000 francs sous la Restauration, la plupart des élus sont nettement au-dessus de ce seuil. Plus de la moitié des députés siégeant en 1815 comme en 1830 paient 1500 francs ou plus de taxe foncière I. De 1830 à 1842, alors que seulement 500 francs de contributions sont exigées, plus de 60% des membres de chaque législature paient 1000 francs ou plus de contributions2. Les activités professionnelles qui sont déclarées par les élus révèlent en revanche une réalité plus nuancée. La Révolution de 1830 marque le début du déclin des propriétaires terriens, formant jusque-là le groupe le plus nombreux dans la Chambre. Disposant de ressources qui leur permettent d'affirmer leur indépendance vis-à-vis des fonctions officielles, ils constituent le gros des troupes légitimistes qui se retirent après l'accession au pouvoir de Louis-Philippe3. Leur départ ne correspond pas, pour autant, à une brusque promotion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Paradoxalement, celle-ci est plus nombreuse dans les effectifs qui résultent des élections de 1827 et 1830 (17% et 19%), que dans ceux de la première législature du régime de Juillet (15%)4. Sa représentation fluctue en fonction des scrutins œ la Restauration et de la Monarchie de Juillet, aux alentours de 20% des effectifs parlementaires. La fortune foncière, même si sa part est décroissante, reste donc une ressource privilégiée pour entrer dans les assemblées parlementaires des monarchies censitaires. La stabilité de la représentation des fonctionnaires, qui regroupe régulièrement le quart des élus de la Restauration, puis près de la moitié dans les chambres de la Monarchie de Juillet5, est caractéristique de l'attrait qu'exercent les fonctions administratives pour les acteurs qui aspirent à une ascension sociale ou au renforcement œ leur position dominante. A l'exception de l'opposition libérale, la confusion des fonctions administratives et politiques fait l'objet d'un consensus entre les protagonistes du jeu politique. Les gouvernements successifs y voient un moyen sûr de contrôler la majorité parlementaire, tandis que les élus et les électeurs entretiennent ainsi
1T. O. Beck, French Legislators (1800-1834), Los Angeles, University of California Press, 1974, pp. 166-185. 20'après les chiffres recueillis par L. Girard et ali, in La chambre des députés en 1837-1839, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, p. 24. 3 Sur la place des propriétaires terriens nobles et l'emprise qu'ils exercent dans certains départements, voir 1. Bécarud « La noblesse dans les chambres (1815-1848), Politique, juil. 1953, pp. 195 et s. 4T. O. Beck, French Legislators (1800-1834), op. cit., p. 184. 50' après les constatations de François Julien-Laferrière, Les députés fonctionnaires

sous la Monarchie de Juillet, Paris, Presses Universitaires de France, 1970, pp. 42-54. 30

une proximité à l'administration dispensatrice de prébendes et d'avantages matériels. Cette forte présence montre surtout que l'acquisition de positions dans l'administration est un enjeu central pour les acteurs membres du milieu dirigeant qui tentent de se départager et d'accéder à une position hégémonique grâce au contrôle œ l'administration I. Même pour des personnalités déclarant une autre activité, comme les avocats, la proportion de ceux qui ont assumé des responsabilités administratives, à un moment ou à un autre, est importante2. La présence de députés détenant un titre d'avocat, relativement faible sous la Restauration, est une constante au sein des chambres œ la Monarchie de Juillet. La réduction du montant du cens pour être élu conforte certainement leur position, 115 élus étant dans ce cas à la veille des élections de 183J3, puis 87 sur 459 (soit 19%) en 184()4. La double appartenance de certains députés au groupe des avocats et à celui des fonctionnaires, notée par Patrick-Bernard Higonnet, montre que le titre d'avocat est loin de renvoyer à une pratique professionnelle effective et durable. Pour certains acteurs, son acquisition au terme œ leurs études n'implique pas forcément la volonté de faire carrière au barreau. En outre, la forte présence de ce type d'élus dans le cadre d'un régime censitaire, montre qu'ils ne sont pas absolument exempts des ressources sociales privilégiées par celui-ci, soit que leur activité professionnelle leur ait permis de les acquérir5, soit, une fois encore, que le titre d'avocat soit détenu par des acteurs disposant de ces ressources par naissance. Enfin, les chiffres cités par Patrick-Bernard Higonnet relativisent la portée de la rupture que constitue l'introduction du suffrage universel en 1848 pour le groupe des « capacités» qui se revendiquent de leur profession d'avocat. Même si l'abaissement du cens permet effectivement à des avocats sans grande fortune d'entrer au Parlement, la présence nombreuse d'élus se

le. Charle, Histoire sociale de la France au XIX' siècle, op. cit., p. 43. 2p._B. Higonnet, « La composition de la chambre des députés de 1827 à 1830», compléter, p. 354.
3 Ibid., p. 362.

4 A.-J. Tudesq, Les grands notables en France, op. cit., vol. l, p. 365. 5 Alain Guillemin a montré que pour les capacités, la fortune et la reconnaissance sociale sont indispensables au succès de leurs stratégies politiques. A défaut, l'absence de fortune et d'ancienneté du nom les empêchent fréquemment d'acquérir des mandats dépassant le cadre départemental. (A. Guillemin, « Aristocrates, propriétaires et diplômés. La lutte pour le pouvoir local dans le département de la Manche (1830-1875»), Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 42, avril
1982, p. 56).

31

revendiquant de ce titre, ou de celui de juriste en général, trouve son origine bien avant cette date. Pour les autres groupes, la composition de la Chambre issue des dernières élections législatives de la Monarchie de Juillet confirme les évolutions notées jusqu'en 1834. Si l'on retient tous ceux qui ont assumé des fonctions administratives après avoir exercé d'autres activités, on arrive à 40% de la Chambre). La part des députés issus du monde des affaires (12,5%), de l'Armée (14%) ou de la propriété foncière (8%)2, reste conforme aux tendances observées précédemment. En revanche, on constate l'entrée d'un groupe jusque-là tenu en lisière de la représentation nationale, celui des journalistes ou membres des professions intellectuelles, des professeurs notamment, comme Thiers et Guizot, qui, avec les avocats, ont été désignés par André-Jean Tudesq comme des «hommes politiques parlementaires de profession» 3 qui fondent leur légitimité à participer à la compétition pour le pouvoir essentiellement sur leur degré de compétence et les ressources d'ordreculturel qu'ils détiennent. La part croissante de ces deux groupes au sein des chambres donne toute sa portée au débat sur les capacités qui domine la Monarchie de Juillet4. L'entrée dans le jeu politique de ces acteurs, qui se revendiquent de ressources culturelles, vont favoriser une remise en cause des représentations et des pratiques attachées jusque-là à l'activité politique. La répartition sociographique des chambres de la ne République n'est pas fondamentalement différente de celle de la période précédente. Au sein de la constituante, les fonctionnaires forment toujours un groupe de première importance, aux alentours de 19%, les professions libérales forment près de 30% des effectifs parlementaires, les avocats en représentant 20%. Plus de 30% des élus n'évoquent aucune profession et peuvent être rattachés à la propriété foncière5. L'Assemblée élue le 13 mai 1849 accroît encore ses similitudes avec ses homologues de la Monarchie de Juillet, la majorité conservatrice
I A.-J. Tudesq, Les grands notables en France, op. cit., vol. 2, p. 857. 2p._B. Higonnet, T.-B. Higonnet, « Class, Corruption, and Politics in the French Chamber of Deputies, 1846-1848», French Historical Studies, 1968, n° 5, p. 222 3L'expression est de A.-J. Tudesq (Les grands notables en France, op. cit., vol. 2, p. 857). 4C. Char1e, Histoire sociale de la France du XIX' siècle, op. cit., pp. 49-50. Voir également Y. Le Maree, Le temps des capacités. Du savoir au pouvoir, les diplômés à Nantes sous la Monarchie censitaire, Thèse d'Histoire, Université de Nantes, 1996,4 vol. 5Chiffres repris par Maurice Agulhon (Les Quarante-huitards, Paris, GallimardJulliard, 1975, p. 27).

32

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.