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Prélude à l'inversion de l'empire

De
377 pages
La première décennie du XXIe siècle est placée sous le signe de l'Empire mondial, commercial, politique, culturel, policier. Les États-Unis d'Amérique y occupent une position privilégiée. Les peuples du monde, bousculés par le flot montant des technologies, reculent en désordre devant la globalisation de cet empire, dont l'ambition est de renforcer toujours plus l'ordre capitaliste. Mais déjà se distinguent, dans la clarté de l'aube, les signes d'une montée de la conscience collective, qui annonce moins le renversement que l'inversion de l'Empire.
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Noël CANNAT

Pour un tissu social vivant

PRÉLUDE À L'INVERSION DE L'EMPIRE

«J'aifait la paix avec le changement, sachant que c'est le tumulte du temps, et non moi, qui passe. » Sherpa Tenzing Norgay.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

Sous les bidons, la ville... De Manille à Mexico à travers les bidonvilles de l'espoir. L'Harmattan, 1988. Le pouvoir des exclus, Pour un nouvel ordre culturel lnondial. L' Harmattan, 1990. La force des peuples, Olympiens et gens de rien à la conquête de laVille-Monde. L'Harmattan, 1993. L'honneur des pauvres, valeurs et stratégies des populations dominées à l'heure de la lnondialisation. Editions CharlesLéopold Mayer, 1997. Entre révolte et médiation, de nouveau~x acteurs sociaux, les outsiders. L'Harmattan, 1998. Pour un tissu social vivant: La réduction des distances. L'Harmattan, 2000.

*

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4363-3

TABLE DES MATIÈRES

PROLOGUE L'ARCHÉOLOGIE DU DÉVELOPPEMENT, p.13
* TITRE I : FACTEURS DE TROUBLES
Cha12itre I.

LES RETOMBÉES DE L'ÈRE INDUSTRIELLE, LES ÉPAVES DE LA CROISSANCE La destruction des villes, p.21 La congestion automobile, p.23 L'envahissement des déchets, p.26 LE MASSACRE DE LA PLANÈTE La Terre est martyrisée, p.29 Les catastrophes naturelles se multiplient, p.32 Le vivant est menacé, p.35 Langues et cultures sont en péril, p.37

p.2t

LA GLOBALISATION DU MODÈLE OCCIDENTAL Le pouvoir scientifique, p.40 La loi du marché, p.43 L'individualisme égalitariste, p.46

* Chapitre II. LA CRISE DE L'ESPRIT PUBLIC EN OCCIDENT, p.St
L'IMPOSTURE POSITIVISTE Rationalité contre Raison, p.52 Quantité contre Qualité, p.54 Le positivisme contre l'évidence de la Vie, p.5? Rationalisation contre Sagesse, p.60

Virtualité contre Intériorité, p.62

8
L'IMAGINAIRE DE L'EFFACEMENT La confiscation de la modernité, p.65 La "société du crime", p.67 Les fondements cachés, p.72

LE PIÈGE IDENTIT AIRE L'imaginaire de la différence, po77 L'impasse éducative, po80 Autonomie et hétéronomie, p.82 *

Chapitre III.
" LES DERIVES DE L'ABSTRAIT, p.87

UN PRODUCTIVISME FORCENÉ Scientifique, p.8S CommerciaL, p.90 Financier, po92 Sportif, p.93 LE CULTE DU CORPS Un hédonisme sans frein, p.95 La négation de la vie et de la mort, p.96 La perte de l'intimité~ p.97 La banalisation de l'indicible, p.98
LE CULTE La violence La hantise Les agressions contre DE LA VIOLENCE au quotidien, poloo sécuritaire, p.l02 l'enfance et les peuples~ p.103

L'ASSAUT DU VIRTUEL La sortie du Champ, polOS La chasse aux "arrivistes", p.IO? Les dérives sectaires, p.108
UNE CULTURE DE LA PEUR Une mauvaise redistribution des richesses positives, p.IIO Une production accélérée de richesses négatives, pollt La fausse monnaie cultureIJe, p.113 *

9
TITRE II : PORTEURS D'ESPOIR

Chapitre IV.
" LA MONTEE DE LA CONSCIENCE COLLECTIVE PEUPLES, p.117

DES

UN CONSTAT DES ANNÉES 1980 Un abîme entre riches et pauvres, p.117 Le rééquilibrage des communautés de base, p.121 Les chemins d'une "Nouvelle Alliance", p.123 DES GERMES D'ESPOIR DANS LES ANNÉES 1990 En Mrique, p.128 En Amérique, p.131 En Asie, p.134 En France et en Europe, p.136
UNE RÉPLIQUE AU PRODUCTIVISME, p.139

*
Chapitre " LA REAFFIRMATION V. " DE LA PENSEE CONCRETE, ,

p.147

L'AUDACE

D'ENTREPRENDRE,

p.148

JOUIR D'ÊTRE AU MONDE Le renouveau du détachement, p.150 Le goût de la randonnée, p.ISI L'attrait de la vie rurale, p.153
PARTAGER UN MÊME SOUCI DU BIEN COMMUN La volonté de justice, p.155 L,e refus de l'exclusion, p.IS7 La reconnaissance de la diversité, p.161

MÉNAGER LES RESSOURCES DE LA TERRE Le "principe de précaution", p.163 L'échec du développement-croissance, p.166 Le refus de la fatalité, p.168 PRODUIRE AVEC PROFIT POUR TOUS Pour une autre économie, p.171 La contestation paysanne, p.176 La naissance d'une < Internationale civile >, p.179

10
*
Ch~pit!e YI. L'ESPRIT DE REGENERATION LE MONDE, p.183 DANS

LES TEMPS MODERNES Les faiseurs de ponts, p.183 Les Doubles coeurs, p.l84 Des hommes de feu et de métal, p.187

LE RÉVEIL DES PEUPLES PREMIERS Les magies des Blancs, p.190 Ilisimatusatfik, p.192 Sortir du ghetto ethnographique, p.194
LES THÉRAPIES SOCIALES, p.197 La revivification culturelle dans les Andes, p.198 La réinvention de la démocratie locale au Brésil, p.200 La thérapie sociale dans les banlieues françaises, p.203

* TITRE III : GERMES DE PAIX ChaBitre VII. POUR UNE RECAPITULATION ASCENDANTE DE L'EXPÉRIENCE HUMAINE, p.207
LA FONCTION FONDEMENTS SYMBOLIQUE, p.208

ANTHROPOLOGIQUES DE LA RÉCAPITULA TION Trois imaginaires, p.213 Deux archétypes cultureJs~ p.217 Une civilisation de l'Antithèse, p.222 DE LA VIE & TECHNOSCIENCE, * p.228

SAVOIR

Il
LES RESSORTS Chapitre~ VIII. DE LA RECAPITULATION, p.235

LE DÉPASSEMENT DU SYSTÈME SACRIFICIEL Le mécanisme victimaire, p.235 Détour ou affrontement 1, p.239 Un Non Saisir ardent, p.244

L'ÉLAN DE L'INNOVATION La spirale des cycles, p.249 La logique de la répétition, p.255 Le discernement spirituel, p.259 L'EXPÉRIENCE HORS CHAMP DE LA MODERNITÉ Le Champ et le Connaissant du Champ, p.263 La réalité virtuelle, p.266 Le ressort de l'effort commun, p.270 * Chapitre IX. L'INVERSION DE L'EMPIRE, p.27S
RENTRER DANS LE CHAMP Redécouvrir l'espace, p.277 Retrouver le niveau des phénomènes, p.280 Réduire l'emprise de la quantité, p.284 RESTAURER LE SUJET INTÉRIEUR Aider à croître, p.289 Reconnaître l'existence de médiateurs, p.295 Organiser le dialogue dur, p.301

REFONDER LE POLITIQUE,

p.307

LE CONTRÔLEDU SYSTÈME-MONDE La "fin du capitalisme", p.307 De l'impérialisme à l'Empire, p.312 Immanence et transcendance, p.316 LA POUSSÉEASCENDANTEDE LA MULTITUDE Entre culture de l'urgence et culture du pouvoir, p.319 L'autonomie communale, p.322 Révolte et médiation, p.327

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LA PERMANENCEDE L'ÉTAT Peut-on réguler la < société du crime> ?, p.332 Comment sauver l'Etat ?, p.335 La république dynastique, p.338
L' ADMINISTRATION DES CHOSES POUTune réhabilitation de la techné, p.343 Pour un supplément de pensée concrète, p.347 Pour un écologisme cohérent, p.351 VIOLENCES ET REPRÉSAILLES Qu'est-ce que le terrorisme ?, p.355 Les évènements du Il septembre, p.358 La soif de rétorsion, p.362

*
ÉPILOGUE, p.365

* Auteurs, Sources publications, organisations p.367 * * * cités

PROLOGUE
L'ARCHÉOLOGIE DU "DÉVELOPPEMENT"

Je saute d'un train dans un avion, je sors mon téléphone portable, j'appelle un correspondant à Delhi, je clique sur mon ordinateur, j'envoie un courrier électronique... Cette danse technologique a quelque chose de grisant, de stupéfiant, comme si la volonté de puissance s'y déployait pour ellemême, dans une sorte de présent instantané oublieux des contraintes.. . Loin de se laisser griser pourtant, certains de nos contemporains cherchent à se situer dans ces dimensions nouvelles, à éprouver intérieurement, dans leur conscience d'exister, la distension introduite par ces nouveautés dans leur rapport aux siècles passés, à pressentir, par un effort prospectif, la dynamique du monde à venir. Ceux-là sont conduits à récuser la notion même de < développement > couramment confondue avec celle de < croissance économique >. Jetant un oeil neuf sur ce carrousel, ils n'hésitent pas à entrer dans la danse, mais s'interrogent sur son degré de réalité. Illusion? Jeux de la maya? Virtualité pure? Dans un siècle, qu'en restera-t-il ? Faisons 1'< archéologie du développement >... On désigne ainsi dans les Andes l'étude des épaves abandonnées depuis des décennies par d'innombrables "projets internationaux" : carcasses de bâtiments, machines rouillées, détritus, emballages de semences sélectionnées, d'engrais azotés, lots de médicaments périmés... Voire des villes entières, comme Fordlândia au Brésil... Les équipes étrangères parties, le "développement" à l'américaine a fait long feu. Il n'était souvent que le masque trompeur d'une recherche effrénée de productivité immédiate au détriment des subjectivités locales, des liens communautaires, de la nature à humaniser... *

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Le monde industriel, pendant plus de deux siècles, a fonctionné sur une culture d'emprunt, celle de la bourgeoisie. En France, cette culture a connu son chant du cygne avec la Révolution Nationale du gouvernement de Vichy, dont le slogan - TRAVAIL, FAMILLE, PATRIE - exprimait bien les valeurs fondamentales du XIXe siècle. Issue de l'amour des artisans de jadis pour la belle ouvrage, la famille, la religion, cette culture plutôt composite, ouverte en 1789 sur des valeurs nouvelles - LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ - perpétuait une sorte de révérence irrationnelle pour la culture aristocratique de jadis - FORCE, PLAISIR, LOYAUTÉ... C'est elle qui a donné son sens à l'esprit d'entreprise des capitaines d'industrie et des élites ouvrières qui ont accouché du monde moderne. Mais la vraie culture de cette société intermédiaire n'est apparue que sur son déclin, à la fin du XXème siècle, dans les zones industrielles désaffectées des Etats-Unis. " Le mouvement lancinant des machines s'étant tu, chacun sentit comme un vide envahir Detroit", écrit Sylvain Desmille, (Le Monde Diplomatique, février 1999). C'est en effet à Détroit qu'en 1989 des dise-jockeys ont popularisé une nouvelle forme de musique à base d'échantillons sonores mixés sur ordinateur, amplifiés dans une débauche de décibels... Et ce fut l'invention d'un "bruit" de substitution, la techno, qui, bien mieux que les valses de Chopin, exprime dans toute sa crudité l'essence brutale et répétitive d'un monde industriel en voie de di sparition. A l'oeuvre pour un travail de deuil, dans une extrême pauvreté mélodique et une absence totale de sens, la techno scelle l'effacement d'une société qui portait le producteur sur le pavoIs. Héritière de la déconstruction entreprise par une certaine forme d'art, située "aux avant-postes de la consommation moderne", c'est la retombée culturelle d'une civilisation dont les immenses réalisations (ponts, barrages, usines, gratte-ciel, moyens de transport et de communication, génie médical et puissance de destruction) ne parviennent plus à cacher le dépérissement spirituel. "L'objet du désir est acquis, mais au prix de l'âlne", avertissait Faust... Si tout le réel est rationnel, l'ultima ratio ne peut être que l'argent, et la puissance économique martelant bruyamment ses messages publicitaires. L'échec des idéologies, avéré en cette fin de siècle, ne restitue pas le sens du monde aux jeunes en quête d'espoir; il les

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précipite dans une imitation affolante dont le halètement s'est arrêté. de machines obsolètes

* Pourtant, une pensée concrète, réaliste, est toujours bien vivante dans les populations dominées de la Terre. Au sein d'une société mondiale qui a pris conscience d'elle-même au cours des dernières décennies, on voit s'esquisser des démarches, encore hésitantes ou inaperçues, qui condamnent à la fois l'imposture d'une mondialisation unipolaire, la confusion des esprits qui en résulte, et le caractère spécifiquement mafieux d'un ordre social qui prétend s'imposer à tous. C'est cette pensée concrète qui sera le pivot des cultures du XXIème siècle. Capables de déceler, dans l'ordre présent des choses, le poids de ce qui est déjà chose morte et révolue, mais dont ils éprouvent jour après jour les dures aspérités, de plus en plus nombreux sont ceux qui considérent le présent comme un futur déjà périmé, injustifié, dont le non-sens les blesse. C'est aux yeux de ceux-là que le mot "développement" a perdu toute signification. Mais ce qu'après François Perroux et Joseph Lebret, j'ai toujours appelé < développement> ne vise pas tant la croissance des choses et des avoirs financiers que l'épanouissement des vivants. Il ne s'agit donc pas ici d'attaquer la < modernité> par esprit de réaction, mais de faire observer que la modernité est plurielle, qu'il n'existe pas une seule modernité qui serait celle de LA civilisation (occidentale), mais DES modernités correspondant à la rencontre des sociétés humaines avec les manifestations d'un génie inventif où tous les peuples ont eu leur part. Il s'agit de réinventer la modernité à partir des évidences des pauvres, comme Muhammad Yunus au Bangladesh l'a fait avec succès pour la pratique bancaire, Tarso Genro au Brésil pour le budget communal, ou le PRATEC au Pérou pour la réhabilitation de l'agriculture andine. Il faut réinventer la cité, ravagée par les mégapoles, mais qui, ça et là, renaît dans les bidonvilles, les transports publics sacrifiés à l'automobile privée, les systèmes financiers abandonnés aux spéculateurs, les communications sociales modélisées par les media, et les régulations politiques trop souvent fondées sur le recours à la force. En somme, réinventer la démocratie, du local au global, dans le sens ascendant de la pensée populaire, sans se laisser arrêter par les protestations des mandarins.

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Les archéologues du XXlème siècle étudieront sans doute à la loupe les traces d'une < modernité> si infatuée d'elle-même qu'en dépit de tous les avertissements, le point de vue des pauvres lui était resté étranger. Car les producteurs de richesses partent ordinairement de la considération de leurs moyens (avoirs, équipements, prestige, connaissances) pour décider de ce qu'il convient de faire, dans l'intérêt général présumé, et surtout pour leur propre sécurité: .accroître le Produi t national, la productivi té des entreprises, la rentabilité des investissements; .aménager le territoire (éducation, santé, communications) en fonction des profits à en retirer plus que des services à rendre; .lutter contre les disparités économiques, la pollution, les fléaux sociaux comme la drogue, le sida, la délinquance; .faire face aux catastrophes, naturelles ou artificielles: séismes, cyclones, sécheresses, famines, guerres, migrations forcées; .réprimer les oppositions politiques remettant en cause ce point de vue descendant... Les pauvres, quant à eux, veulent unanimement sortir de la précarité, de l'incertitude qui pèse sur toutes leurs entreprises (car les plus légitimes sont déclarées illégales lorsqu'elles ne satisfont pas aux critères établis par l'autorité des puissants). Les pauvres veulent d'abord se remettre debout, c'est-à-dire: .voir leur savoir-faire reconnu (bâtiment, éducation, santé, culture, artisanat, commerce), même s'il ne repose pas sur des bases scientifiques et réglementaires; .voir leur façon de penser reconnue, et non pas tenue systématiquement pour "irrationnelle" ; .voir leurs évidences sociales légitimées: priorité de la survie sur la solvabilité, participation directe à la définition des services prioritaires (dans le quartier, le village, le pays), respect des communautés, dignité des individus... Les riches partent de ce qu'ils tiennent, les pauvres tiennent à ce qu'ils sont. Nous vivons donc, non pas "la fin de l'Histoire", mais }'''inversion de l'Empire", c'est-à-dire la fin de l'âge des empires. Depuis Sargon et le royaume d'Akkad, au XXIlle siècle avant Jésus-Christ, la constitution des empires a toujours signifié le triomphe de l'unité sur la diversité, de la pensée belliqueuse de l'affrontement sur la pensée néolithique du labyrinthe et du détour, du SAISIR sur l'ÊTRE SAISI. Les idéologies modernes à vocation totalitaire, nazie, bolchevique, ultra-libérale, ont représenté les derniers soubresauts d'une pensée impériale qui divise les hommes en dominants et

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dominés. En ce sens, l'idéologie du "développement" entendu comme croissance matérielle n'est qu'un avatar de la pensée linéaire du SAISIR appelée à s'effacer devant le développement réel annoncé par la ré-émergence des sujets. Le paradoxe de la mondialisation est ainsi de nous faire retrouver, sous l'imposture dévoilée d'une "pensée unique", la diversité de la pensée néolithique, pleine de révérence pour la Terre, les végétaux, les animaux... * Etant un incorrigible optimiste, je crois que la Terre mère, la "Terre patrie" d'Edgar Morin, aura finalement raison de l'aveuglement des hommes. Quand le système économique mondial aura rencontré ses limites - ce qui ne saurait tarder, du train dont vont les choses -, il faudra bien reprendre en compte le savoir concret de ceux qu'on ignore ou méprise aujourd'hui. Nos penseurs s'informeront alors auprès des peuples premiers des moyens de retrouver le rythme séculaire du véritable développement humain, brutalement accéléré au cours des derniers siècles (mais au prix de quels ravages !) par les fructueuses entreprises de l'Occident. Cette inversion de l'empire des "riches" supposera sans doute de leur part une conversion, mais elle ne sera pas nécessairement révolutionnaire au sens violent de naguère. Il faudra n'y voir qu'un changement de perspective imposé par la croissance démographique, l'instruction extra-scolaire généralisée, et l'obsolescence manifeste des concepts de l'âge industriel. En ce début de millénaire, qu'avons-nous sous les yeux? D'un côté, nous pouvons observer les retombées de l'ère industrielle : richesse inouïe pour certains (argent, vitesse, connaissances, durée de vie, santé), aggravation de la pauvreté, voire de la misère, pour la plupart, déchets et pollutions pour tous. De l'autre, nous observons, depuis le début des années 80, une montée en puissance de la conscience collective: l'accélération des communications à longue distance, beaucoup plus d'informations que jadis, et une intelligence désormais partout en éveil, stimulent sur tous les continents le sentiment d'une communauté de destin face à l'individualisme outrancier des bénéficiaires du < progrès >. En conséquence, les pauvres sont de plus en plus portés à réaffirmer - face à la rationalité devenue folle de certains - la validité d'une pensée concrète nourrie de leur savoir traditionnel. Par là-même, l'observation des dérives de l'abstrait qui, à travers la < globalisation >, affectent les sociétés industrielles (et

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les couches sociales supérieures du monde entier) conduit ces populations déshéritées (et une frange des nanties) à prendre une conscience aiguë de la crise de l'esprit public en Occident. Cette crise de l'esprit public résulte clairement d'une imposture séculaire, l'imposture positiviste. Porteuse d'un "imaginaire de l'effacement" qui a longtemps nourri le mépris des Européens pour les "gens de couleur", celle-ci arme aujourd'hui le piège identitaire, certains mettant violemment en cause les dérives de l'abstrait au nom de valeurs morales et religieuses. Le piège identitaire peut se refermer brutalement à la fois sur les fanatiques qui s'y laissent prendre et sur leurs adversaires qui, ignorant la pensée concrète et le quotidien des pauvres, feignent de ne voir partout qu'intégrismes sectaires. Il peut être néanmoins désarmé par l'esprit de régénération qui témoigne de l' inscri ption de la pensée concrète dans les faits: rejet sans fanatisme des dérives de l'abstrait, invention d'une praxis, d'une pratique nouvelle du monde inversant les mécanismes mentaux sur lesquels se fondait l'ère industrielle. * C'est l'étude de cette inversion de l'empire - empire idéologique, médiatique, militaro-industriel - qui fai t l'objet de ce livre. Il y est montré que ce renversement des évidences devra prendre appui sur une récapitulation de l'exp~rience humaine vécue par les Occidentaux depuis la fin de l' Age chrétien ou "Moyen Age". C'est du XIIIe siècle en effet, siècle du passage de l'art roman à l'art gothique, que date l'essor de l'Antithèse européenne déjà grosse du monde moderne. Et c'est dans la perspective de la Thèse antérieure, de la Thèse traditionnelle commune à tous les peuples, que doit se situer d'abord l'esprit de régénération pour récapituler et relativiser cette extraordinaire évolution. Au cours des derniers siècles, la production répétitive et l'accumulation, fondements de l'économie capitaliste, se sont opposées toujours plus violemment aux évidences des sociétés de la Thèse. Moins bien organisées pour produire, celles-ci tentaient de conjuguer harmonieusement les postures imposées par la condition humaine: l'ÊTRE SAISI, le SAISIR, et le NON SAISIR. C'est la dissociation de ces trois postures - au nom d'un idéalisme "manichéen" cherchant toujours à condamner et exclure, les hérétiques., les sorciers, les sauvages, les vagabonds,

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les immigrés ou les "terroristes" supposés - qui est à l'origine d'un abandon du projet immémorial d'union des contraires. La récapitulation qu'impose aujourd'hui la mondialisation unipolaire met en évidence cette sortie du < Champ> de I'humain qui débouche sur la < société du crime >, récemment décrite par Christian Carle. II est temps d'en examiner les présupposés radicaux à travers les retombées de l'ère industrielle qui s'achève. Le < Champ> trop longtemps oublié rappelle aujourd'hui sa présence, et l'instinct de conservation impose aux hommes de dresser de leur aventure un bilan sans précédent.

* * * * *

TITRE I : FACTEURS
Chapitre LES RETOMBÉES

DE TROUBLES
I INDUSTRIELLE

DE L'ÈRE

En dépit de son arrogance et de ses erreurs, voire de ses crimes, la modernité occidentale sortie de l'ère industrielle demeure porteuse d'avenir. La possibilité offerte à une large partie de I'humanité de parcourir la Terre, de recouvrer la santé après l'avoir perdue, de jouir de l'autonomie jusque dans un âge avancé, les facilités matérielles et individuelles offertes à l' activité créatrice de chacun, constituent des avantages inouïs. Pourquoi ces avantages ne se sont-ils pas étendus à l'ensemble des habitants de la Planète? Pourquoi celle-ci, en contrepartie, s'est-elle couverte d'épaves, de ruines et de laideurs? Pourquoi s'est -elle ça et là défraîchie, avilie, appauvrie en tant que milieu vivant? Pourquoi ces possibilités nouvelles (et pour certaines abusives) se sont-elles payées pour le plus grand nombre de la perte de la douceur de vivre, de respirer, d'aimer? N'est-ce pas là le paradoxe qu'il convient d'examiner pour dresser en toute justice notre bilan? * * *

LES ÉPAVES DE LA CROISSANCE La destruction des villes La ville naît, explique Paul Blanquart (Une histoire de la ville), " de la division du travail entre éleveurs et agriculteurs. Et elle naît sous forme de cercles concentriques": le cimetière au coeur, avec les greniers et les huttes, puis la palissade, le cercle des champs, et, au delà, celui des pacages... Le passage du village à la ville est signifié par la hiérarchie des fonctions évitant l'éclatement qu'entraînerait la diversité des tâches.

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La ville grecque invente l'agora, lieu de débats et d'échanges. La cité médiévale combine les différents métiers sans les hiérarchiser, dans l'ordre sacré de "rues étroites, pleines de courbes, où l'on processionne jusqu'à la cathédrale..." Au XIXème siècle, Haussmann taille dans le vif pour faire place au capitalisme "qui s'empare de l'espace pour le rectifier." Le peuple ouvrier que l'on craint depuis les journées insurrectionnelles de 1848, est chassé vers I'habitat pavillonnaire des banlieues. C'est le triomphe du temps et de l'argent. L'espace ouvert est diabolisé (la "zone"), asservi, réduit au virtuel d "'espaces verts" problématiques et de squares grillagés... Bientôt viendront les mégapoles construites "en rubans et en couloirs" (Blanquart), qui ne se définissent pas tant par leurs gratte-ciel, oeuvres d'art inhumaines symbolisant l' ambi tion prométhéenne de la < modernité >, que par la volonté de puissance, de vitesse et de profit de leurs promoteurs publics et privés. Leurs cortèges de voies rapides, d'aéroports, de garages souterrains et de fly over, dévorent l'espace et le silence, les villes anciennes, la campagne humanisée, le littoral des fleuves, des lacs et des mers. -En France, c'est dans le département du Var que le bétonnage est le plus spectaculaire: entre 1955 et 1994, 37,5% à 60% de la surlace naturelle ont été perdus dans la bande de 0 à 1 000 mètres. (Le Monde, 10.5 & 30.6.98) -Au Liban, la bande côtière de Tripoli à Tyr" est ravagée par des projets immobiliers qui n'épargnent pas plus le patrimoine culturel que l'habitat traditionnel ou le paysage..." Au coeur du cyclone, les vieux quartiers de Beyrouth disparaissent sous les autoroutes et les immeubles d'affaires. (Le Monde, 4.7.98). -En Chine, "tout Pékin passe au bulldozer. La plus grande partie de la ville, environ 90%, est appelée à disparaître... Sans autre cohérence que la loi de l'argent. De gigantesques buildings, d'énormes centres commerciaux sortent de terre de manière anarchique, financés par l'Etat ou des joint-ventures à vocation privée..." A l'image de Singapour, dont la Chinatown a disparu en 1985, et de Shanghaï, où l'ultra-libéralisme a fait ses premiers pas il y a dix ans. (Le Monde, 7.5.98). -Au Tibet, sous la férule de la Chine, le coeur historique de Lhassa, lieu du divin (Françoise Pommaret) est victime d'une urbanisation mégalo-maniaque qui a déjà causé sa destruction à 70%... (Le Monde, 2.1.98). L'espace de ces" non-villes", écrit Blanquart, est fait de flux: flux de gens, d'argent, d'informations. Le citadin ne sait jamais

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très bien où il se trouve, les noeuds d'échangeurs brouillent les points cardinaux... On n'y indique plus systématiquement les noms des rues, mais ceux des administrations, des services, des quartiers dont les barres et les tours se voient de loin, mais se dérobent au cheminement rapproché. Et, dans leurs banlieues, dans les zones industrielles qui les entourent, chacun est invité, comme dans les peintures d'Otto Dix, à "prendre la laideur à bras-le-corps." (Le Monde, 6.7.98). Mais ces symboles de la mégapole sont eux-mêmes promis à une démolition accélérée. En France, la "Muraille de Chine", une immense barre HLM de 500 logements dans le quartier de Montchovet, à Saint-Etienne, était en 1998 vouée à la destruction. Elle n'était pas la seule. Près de 7 000 logements devaient être réduits en poussière sous la pression des bailleurs et notamment de l'OPAC, l'office public d'HLM propriétaire, qui ne trouvent plus leur compte dans ces nids à problèmes où les logements vides coûtent cher. L'effondrement du tissu industriel local et le départ des classes moyennes vers l'accession à la propriété sont responsables de ce phénomène. Mais la démolition de ces immeubles, estime le directeur du centre social de Montchovet, ne réglera pas les problèmes sociaux, "qui seront simplement dispersés..." (Le Monde, 25.2.98). * La congestion automobile
Encombrements

Depuis plus d'un demi-siècle, l'automobile à essence ou au gazole empuantit l'atmosphère des villes et provoque des encombrements qui, chaque jour, gâchent la vie de millions de conducteurs. En France, ce symbole éminent de l'individualisme s'est taillé la part du lion, dévalorisant les transports ferrés et fluviaux, brutalisant les campagnes éventrées par les autoroutes, changeant les villes en mégapoles, et condamnant les piétons à d'invraisemblables parcours semés d'obstacles: bornes à hauteur des tibias, passerelles aériennes, trottoirs ambigus venant soudain mourir sur un passage sans issue... En 1968, le journal Le Monde titrait plaisamment: "Cette auto qui tue tout", mais trente ans se sont écoulés avant que les gens sérieux qui font l'opinion consentent à y voir un problème. " La société française est désormais devant un choix... L'histoire du dernier demi-siècle a soumis les villes à la loi de l'automobile... selon le modèle californien du < tout voiture >...

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Chasser la voiture de la ville pour des raisons de santé publique mais aussi pour des raisons d'engorgement, de coût économique et de bruit - permettrait de rendre enfin les transports publics attractifs... Une ville sans voiture, cela paraît impossible. Cela deviendra peut-être nécessaire." (Le Monde, Il.8.98). Verrons-nous les poids lourds semi-remorques qui font la course sur les autoroutes, céder la place à des conteneurs sur rails (ferroutage), la voiture individuelle rendue à sa vraie vocation qui n'est ni la ville, ni l'autoroute, mais l'immense réseau des routes secondaires irriguant le tissu rural, les centres des villes évités grâce à des rocades ponctuées de parcs de stationnement, des réseaux de tramways connectés aux chemins de fer péri-urbains (solution adoptée par la ville de Mulhouse. Le Monde, 28.7.98), et, dans des rues débarrassées de leur "mobilier urbain" de dissuasion, des nuées de micro-taxis électriques, sources d'emplois nouveaux?

-

Poussières

et gaz

Le tout premier des droits de I'homme est évidemment de respirer. Or la circulation automobile dans le centre des villes (elle croît de 3% par an en Ile-de-France, selon l' IAURIF, Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de la Région Ile-de-France) est la source d'une pollution qui se dépose en couches noires dans les bronches. En outre, par temps de canicule, l'oxyde d'azote rejeté par les moteurs se transforme en ozone troposphérique nuisible à la santé; sa teneur s'élève d'environ un quart tous les dix ans sous les latitudes européennes, accompagnant ainsi la croissance du parc automobile. Entre 1874 et 1990, la concentration moyenne d'ozone a quadruplé dans I'hémisphère Nord. L'ensemble de l'Europe est concerné et les zones rurales ne sont pas épargnées. Dans la région parisienne, avec un niveau 1 d'ozone (130 microgrammes par m3 d'air), les hospitalisations pour cause d'asthme augmentent de 17%, les visites de SOS-Médecins progressent de 60%, et les arrêts de travail sont de 20% supérieurs à la moyenne (enquête Erpurs 1994). Au cours de l'été 1998, des alertes de niveau 2 (180 microgrammes) ont été lancées dans 22 villes de France. Le niveau 3 (360 microgrammes) a été dépassé en Grèce... La cause semble donc entendue. Mais les lobbies de l'automobile, de la route et du pétrole, vrais fossoyeurs de la santé publique, s'activent partout pour maintenir le statu quo (Le Monde, Il.8. 98). Depuis vingt ans, la pollution entraînée par le moteur à explosion est difficilement supportable dans toutes les grandes villes du monde~ dont les habitants sont convertis en capteurs de

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poussières éminemment "développées" (monoxyde et dioxyde de carbone, hydrocarbures, oxyde de nitrogène, bioxyde de soufre et particules en suspension). A Mexico, à Seoul, à Delhi, elle est devenue certains jours intolérable... Tout au long de l'année, 3 millions de véhicules et 30 000 industries déversent sur les 17 millions d'habitants de Mexico 4 millions de tonnes de polluants... "Quittez Mexico avant qu'il ne soit trop tartl', annonce sous une tête de mort une société de déménagement de l'ancienne capitale aztèque. (Le Monde, 18.6.98). Bruits " Pollution négligée pendant des décenniei', le bruit n'en est pas moins la cause principale du mécontentement des Français à l'égard de leur cadre de vie. Compresseurs, bulldozers, marteaux-piqueurs, motos, sirènes d'ambulances, de police, de pompiers, hélicoptères, auto-radios, sonneries des portables, manifestent la présence permanente des objets: partout, la même négation des intériorités singulières. Au dessous de 60 décibels, la vie est agréable: bureau calme, ascenseur, conversation courante. Le seuil de la gêne se situe entre 60 décibels (bruit d'une conversation normale) et 75 décibels (bruit du métro, d'un aspirateur, aboiements d'un chien). Autour de 100 décibels (radio puissante, marteau piqueur, moto trafiquée, train entrant en gare), il y a danger si le bruit se prolonge. Au dessus de 120 décibels (avion au décollage), il y a douleur... (Le Monde, 28.4.98). Le niveau sonore d'une discothèque dépassant souvent 110 décibels, un jeune qui y passe cinq heures "peut se retrouver avec l'oreille d'un vieillard de 90 ans... la récupération ne nécessitera pas moins de dix heures. . . " La majorité (64%) des jeunes fréquentant au moins deux fois par mois les concerts de rock ou de variétés présentent ainsi "des signes de souffrance auditive et connaissent un vieillissement accéléré de leur audition." Le bruit "envahit mon espace privé, qu'il rend public... Je deviens chair à décibels, comme on parlait jadis de chair à canons... Propagande, publicité, tohu-bohu: moins les gens pensent, plus ils achètent, moins ils votent, mieux se portent les princes. Pour engraisser les ânes, donnez leur du son... Sur ce point comme sur d'autres, l'exigence écologique est une forme supérieure de la démocratie." (Jean-Michel Delacomptée, écrivain. Le Monde, 3.9.99). *

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L'envahissement
Déchets industriels

des déchets

En 1993, l'industrie mondiale produisait chaque année 2,1 milliards de tonnes de déchets solides et 338 millions de tonnes de déchets dangereux (dont 81% pour les seuls Etats-Unis). On prévoyait pour l'an 2000 une accumulation d'un million de mètres cubes de déchets hautement radioactifs... Les pays riches exportent leurs déchets toxiques vers l'Afrique, l'Europe centrale et de l'Est, l'Amérique Latine et l'Asie, sous le couvert d'un "recyclage" qui présente de nombreux risques pour les populations locales. (Croissance, hors série, N°9, 1993). L'une des caractéristiques majeures de l'ère industrielle (en milieu rural comme en milieu urbain) est d'avoir fait l'impasse sur ses rebuts, traités comme des décombres, et ses effluents rejetés directement dans les rivières ou la mer. C'est l'absence complète, jusqu'à ces dernières décennies, d'un concept de prévention et de traitement des déchets qui fait problème. Il est de plus en plus évident aujourd'hui que leur récupération et leur recyclage doivent être organisés avec autant de soin que les chaînes de production et d'approvisionnement en matières premières. Mais intégrer cette variable dans les calculs de rentabilité d'une entreprise peut conduire à remettre en question les partis adoptés, voire à faire une croix sur des modes de production à grande échelle où la baisse des prix de revient est annulée par les coûts de traitement des déchets et la dégradation accélérée des modes de vie.
Déchets ménagers

Ils représentent en France 22 millions de tonnes par an. Chaque Français produit un kilo d'ordures ménagères par jour, soit deux fois moins qu'un Américain, mais dix fois plus qu'un Africain. Près du tiers de la poubelle (30%) est composé de papier et carton, un quart (25%) de matières organiques, presque autant (24%) de verre et plastique, 9% de bois et textiles, et 7% de métaux. L'incinération (qui représente en France 80% des investissements dans ce domaine) étant de plus en plus contestée (retombées de dioxine qui se retrouve notamment dans le lait), le tri à la source et le recyclage s'imposent. Mais l'investissement dans le recyclage contredit le discours de la société de consommation... Plutôt que de tout jeter pour tout recycler, ne serait-il pas plus raisonnable de consommer moins et de faire durer les objets? L'économie de l'épargne, qui est

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celle des pauvres, pourrai t ainsi reprendre l'avantage sur l' économie de la production à tout va.
Barrages et centrales nucléaires

Après avoir reposé sur le charbon, la production d'énergie électrique dépend aujourd 'hui du pétrole, des centrales hydrauliques et des centrales nucléaires. Mais, au rythme d'extraction actuel, les sources d'énergie fossiles seront épuisées dans moins d'un siècle, et le modèle de la centrale, hydraulique, thermique ou nucléaire, dotée d'un réseau de distribution à l'échelle d'un pays, est hors de portée pour plus de 2 milliards de personnes. Plus d'un habitant sur trois de la planète n'a jamais disposé de l'électricité et - tous les experts sont d'accord -, "qu'elle soit d'origine fossile ou nucléaire, l'électricité ne sera jamais disponible à satiété dans plusieurs dizaines de pays du monde... la Chine elle-même estime qu'environ 200 millions de ses habitants ne seront jamais reliés à un réseau électrique." En revanche, si l'on renonce au gigantisme de l'ère industrielle, à une production centralisée exigeant des quantités énormes d'énergie, on découvre vite qu'au niveau artisanal, l'énergie solaire" représente la solution la moins utopique. C'est la source d'énergie la plus simple et la plus économique à installer et à entretenir", explique Boris Berkovski, physicien russe, directeur à la division des sciences de l'Unesco. Dans le cadre du Programme solaire mondial lancé par les Nations Unies, à raison de 20 000 villages par an, à un million de francs par village de 2 000 habitants (estimation EDF et Total-Energie), deux milliards de laissés-pour-compte pourront en cinquante ans bénéficier de l' électrici té pour un coût total de mille milliards de francs (à peu près l'équivalent du programme nucléaire français qui n'a bénéficié qu'à une centaine de millions de personnes). (l.P.Besset, Le Monde, 15.8.98) Dans cette perspective, grands barrages et centrales nucléaires, contemporains d'une époque révolue, pourraient se transformer eux aussi en vestiges archéologiques, mais non sans avoir causé d'immenses dommages et catastrophes. On sait que le barrage d'Assouan se remplit inexorablement du limon dérobé à la fertilité du delta du Nil où la salinité remonte. Ceci n'a pas dissuadé les Chinois d'édifier sur le Yang Tseu une gigantesque muraille qui demeurera comme un autre symbole éminent de la folie du développement-croissance. En France, on commence à s'interroger sur la mise en sommeil des centrales nucléaires. La plus ancienne, celle de Brennilis a

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été arrêtée. D'autres poseront plus de problèmes. Et demeurera toujours le problème des déchets. Navires Les lois pour la protection de l'environnement rendant très difficile la démolition des vieux bateaux dans les pays "développés", ceux-ci les expédient en Inde et au Pakistan, où des shipbreakers liés à des politiciens corrompus les rachètent et réalisent d'énormes profits. Depuis 1982, les chantiers d'Alang (Gujarat, Inde de l'Ouest) reçoivent des navires du monde entier, qui attendent leur tour d'être démantelés: 5 en 1983-84, 175 en 1993-94, 348 en 1996-97... Ces bâtiments, souvent chargés de déchets toxiques mal vidangés, produits chimiques, résidus de graisse et de pétrole, explosent parfois à la flamme des chalumeaux (30 morts sur un tanker, le 22 avril 1997). Car les contrôles sont inexistants et les conditions de travail inhumaines. Des tonnes de pièces d'acier, de laine de verre et de tuyaux, jonchent sur dix kilomètres le rivage du Golfe de Khambhat dont les eaux sont gravement contaminées. (Down to Earth, 15.3.98. Anil Agarwal, Editor). Pour ne rien dire des épaves flottantes comme l'Erika ou le Prestige, des traces durables des marées noires, et des sous-marins à propulsion nucléaire reposant au fond des mers... Satellites L'archéologie du développement trouve aussi place dans le ciel, et l'espace lui-même se transforme en un gigantesque musée-poubelle des ambitions de I'homme industriel. Des dizaines de milliers de satellites artificiels gravitent dans le champ de la Terre, sans compter les débris de fusées satellisés. A 36 000 km d'altitude, des monstres de plusieurs tonnes comme Intelsat, 3,5 tonnes, lancé le 21 décembre 1997 par la fusée Ariane, sont censés demeurer une quinzaine d'années en orbite géo-stationnaire, avant d'en décrocher et de se désintégrer. Tandis que sur orbite basse (700 à 2 400 km d'altitude) ou moyenne (10 000 à 21 000 km), des centaines de petits engins, déjà lancés ou en projet, témoignent de l'âpreté de la lutte que se livrent les opérateurs privés et contribuent à l'encombrement de l'espace. (Le Monde, 26.12.97) * * *

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LE MASSACRE DE LA PLANÈTE La Terre est martyrisée Océans Les océans couvrent les deux-tiers du globe terrestre et contiennent 97% des eaux de la planète; ils constituent un facteur déterminant dans les changements climatiques. Si la haute mer échappe en grande partie aux effets des activités humaines, les zones côtières comme les mers fermées ou demifermées se détériorient. Or 3 milliards de personnes (dont près de la moitié en Asie) vivent sur le littoral (ou à moins de cent kilomètres). Les principaux problèmes sont: .la pollution par les eaux usées, les effluents industriels et agricoles, les métaux lourds, les apports atmosphériques, les déchets et les hydrocarbures; .la détérioration des marais salins, des forêts de mangrove, des récifs coralliens, tous écosystèmes sensibles; .enfin la surexploitation des ressources halieutiques (pêche). La consommation d'eau mondiale est par ailleurs en forte augmentation: 4 130 kilomètres cubes en 1990, 5 190 km3 prévus pour l'an 2000 (les disponibilités annuelles sont évaluées entre 9 000 et 14 000 km3) ; 1 300 millions d'hommes (dont 855 en milieu rural) n'ont pas accès à l'eau potable, 2 300 millions manquent d'infrastructures d'assainissement; l'utilisation d'eaux polluées tue des millions d'individus... La mauvaise gestion, le gaspillage, la pollution des nappes phréatiques ajoutent leurs risques à ceux résultant de l' accroissement démographique, de la sécheresse et de la déforestation. Le problème de l'eau douce pourrait devenir une grave source de conflits, surtout en Europe centrale et au Proche-Orient. Sols Issus de la lente transformation des roches sous l'action du climat et des êtres vivants, les sols recouvrent 64% des terres émergées; un dixième de cette surface est cultivé, autant pourrait l'être; le reste est impropre à la culture. Epaisse de quelques centimètres à quelques dizaines de mètres, cette "pédosphère" grouille de vie Uusqu'à 500 000 petits insectes et un million de vers par mètre carré)... Or le sol, "épiderme de la Terre" exploité depuis des millénaires, est

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aujourd'hui menacé par les pollutions, l'érosion, la désertification. (Hervé Morin, Le Monde, 29.8.98). Les sols fertiles se dégradent à un rythme alarmant sur tous les continents. A l'ouest des Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Sahel, en Asie Centrale, au Proche et au Moyen-Orient, en Australie, la désertification concerne le quart des terres émergées de la planète. Elle résulte de phénomènes complexes où l'élévation, depuis 18 années consécutives, de la température moyenne à la surface du globe joue néanmoins un rôle déterminant. (Le Monde, 24.6.97). En outre, l'agriculture étant entrée dans une phase de concurrence internationale extrême, les cultures de rapport supplantent les activi tés de subsistance. Dès 1988, sur 4 687 millions d'hectares de terres agricoles (terres arables, pâturages pennanents, parcours), on comptait 123 millions d'hectares dégradés (2,6%). Les cultivateurs les plus pauvres sont poussés vers des terres toujours plus fragiles et à faibles rendements... Les conséquences sont, avec la détérioration de l'environnement, la perpétuation de déficits alimentaires, et l'émigration des paysans vers les métropoles... Forêts Des zones forestières d'il y a 6000 ans, il ne subsiste aujourd'hui que 60 à 90% dans les meilleurs des cas (Grand Nord, Amazonie, Congo, Insulinde), et 20 à 30% dans les pires (Amérique du Nord, Europe, Inde, Chine, Australie, Sahel). Les régions tropicales perdent 17 millions d'hectares de forêts par an (1 %). L'abattage de bois pour l'exportation et les besoins mondiaux de pâte à papier font des forêts une source de revenus importante pour des pays lourdement endettés. Combinée avec la pression démographique et les exigences du court tenne, une spéculation effrénée pousse au défrichage pour l'élevage ou l'agriculture. La recherche de bois de feu, principal combustible pour plus de 2 milliards de personnes, et la fabrication de charbon de bois aggravent des situations fragiles dans certains pays du Sud. Au Nord, les incendies et la pollution atmosphérique (pluies acides) ont endommagé 35% des forêts européennes. Les conséquences sont l'érosion des sols suivie d'inondations catastrophiques (Inde, Bangladesh), des anomalies climatiques par dérégulation du cycle de l'eau et du gaz carbonique (effet de serre), la destruction des communautés tribales vivant de la forêt et une émigration accrue vers les bidonvilles des métropoles. Une autre conséquence de la déforestation est l'extinction d'un nombre croissant d'espèces végétales et animales et l'appauvrissement de la diversité génétique.

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Plus de 13 000 espèces végétales sont menacées sur les 480 000 répertoriées (2,7%), et 2 761 espèces animales sur 43 435 (6,3%). (Croissance, hors série, N°9, 1993)
Atmosphère

Plus de deux milliards de personnes respirent un air pollué. Les principales sources de pollution sont la production d'énergie à partir des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) pour les activités industrielles, les véhicules à moteur, et, dans une moindre mesure, l'agriculture. En 1990, les activités humaines en Amérique du Nord, en Europe, en ex-URSS, et en Australie, ont rejeté dans l'atmosphère 68 millions de tonnes d'oxyde d'azote, 99 millions de tonnes d'oxyde de soufre, 119 millions de tonnes d'oxyde de carbone. La pollution due à la production d'électricité décuplera d'ici à 2030, car la demande mondiale d'énergie va continuer d'augmenter. Avec 80% de la population mondiale, les pays < en voie de développement> ne consomment que 18% de l'énergie commerciale de la planète, tandis que les 20% de nantis en consomment plus de 80% (un Indien consomme 300 litres par an d'équivalent pétrole, un Américain du Nord 7 600 litres, 25 fois plus). Cette augmentation soulève trois grands problèmes: l'appauvrissement de la couche d'ozone stratosphérique filtrant les rayons ultra-violets, l'accroissement des émissions de gaz à effet de serre (réchauffement de la planète), et la dissémination des centrales nucléaires par suite de l'épuisement vers 2030 des ressources pétrolières (sauf au Moyen Orient). (Croissance, hors série, N°9, 1993) Le réchauffement va s'accélérant. La température moyenne de la planète, qui est de 15°C, a augmenté de 0,9° depuis 1910. Au cours du prochain siècle, elle pourrait s'élever de 1 à 3,5°C, et le niveau des mers de 15 à 95 centimètres, avertit la Banque Mondiale (Lucas Delattre, Le Monde, 9.10.97). La banquise arctique fond et se rétrécit à un rythme inquiétant. L'épaisseur de cet immense pack de glace de 14 millions de km2 flottant sur l'océan arctique s'est réduite de 40% en une trentaine d'années. Sa superficie diminue en moyenne de 37 000 km2 par an. (Le Monde, 24.12.99). Les secteurs d'activités responsables sont les transports routiers où, d'ici à 2010, l'émission de C02 connaîtra la plus forte hausse (39%), le secteur industriel, et la production d'électricité. En outre, la couche d'ozone stratosphérique qui protège la Terre des rayons ultra-violets, s'amincit dangereusement sous l'effet des chloro-fluoro-benzènes.

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* Les catastrophes ''naturelles'' se multiplient

Soumis à des conditions nouvelles~ l'écosystème Terre se cherche un nouvel équilibre, non sans bousculer quelque peu 1'humanité. Selon les Nations Unies~ les" désastres naturels significatifs" ont été multipliés par quatre ces trente dernières années (l.P.Besset, Le Monde, 23.6.97). Depuis 1985, une douzaine de catastrophes naturelles majeures ont frappé la Colombie à trois reprises (1985, 1987, 1994), faisant plus de 25 000 morts, le Brésil (1988, 500 morts), le Malawi (1991, plus de 500 morts), l'Egypte (1994, plus de 500 morts), le Pakistan, le Bangladesh, la Chine et le Nicaragua en 1998 (plus de 8 000 morts au total), et le Mexique en 1999 (plus de 300 morts). (Le Monde, 24.12.99). Dans le nord du Venezuela, les inondations et glissements de terrain ont fait plus de 30 000 morts et 600 000 sans abri. En France, les inondations des 12 et 13 novembre 1999 dans l'Aude, et les tempêtes des 26 et 27 décembre ont fait 114 morts, et ravagé des milliers d'hectares de forêts. Fait exceptionnel, la vitesse du vent a atteint par endroits les 200 km/heure. (Croix-Rouge Française, 1er trim.2000) * En 1997-1998, le phénomène El Nino a provoqué d'un bout à l'autre de la planète, l'une des plus impressionnantes séries d'anomalies climatiques du siècle. Des inondations dans le sud-ouest des Etats-Unis, le Mexique, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, des tornades en Floride et aux Caraïbes, la sécheresse dans le bassin de l'Amazone, de fortes chaleurs aux Aléoutiennes, dans le nord du Canada, sur la côte est des Etats-Unis, au Mexique et au Brésil, la sécheresse en Afrique australe et dans la Région des Grands Lacs~ des inondations en Somalie, en Ethiopie, au Kénya, de fortes baisses de température au Nigéria et en Irak, des sécheresses et des incendies en Australie, en Indonésie, aux Philippines, en Thailande, la/amine en Papouasie, de fortes chaleurs en Sibérie et dans le nord de la Chine, une sécheresse anormale au Japon et en Corée... (J.P.Besset, Le Monde, 7.3.98). Dans le seul archipel indonésien, plus de deux millions d'hectares de forêts ont brûlé. Les incendies (le plus souvent allumés par des compagnies forestières pour planter des

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palmiers à huile, et favorisés par la sécheresse) ont alimenté pendant des mois un brouillard de pollution qui a atteint la Malaisie, la Thaïlande et les Philippines, rendant l'atmosphère irrespirable et créant, dans une partie de la région, une semiobscurité. (J.CL.Pomonti, Le Monde, 27.9.97). En Amazonie, la savane et la forêt ont été ravagés par d'immenses incendies ajoutant leurs effets à ceux de la déforestation (47 220 km2, une superficie supérieure à celle de la Suisse, détruits en trois ans), et mettant en péril les Indiens Yanomamis, Makuxis, Wapi wanas... Entre 27 000 et 37 000 km2, soi t l' équivalent de la Belgique, auraient brûlé dans l'Etat de Roraima. C'est un crime écologique, souligne Le Monde: "l'Amazonie continue de faire office de < soupape de sécurité> aux tensions sociales générées par la répartition inique des terres dans le reste du pays." (J.J.Sévilla, Le Monde, 10.2, 6.4. & 5.6.98). En Chine, les inondations de l'été 1998 causées par les pluies et les débordements du Yang-tseu (5 000 km de long), ont durement éprouvé un réseau de canaux deux fois millénaire. La cote de 29 mètres par rapport au lit du fleuve (hauteur d'un immeuble de dix étages) a été atteinte. Pour épargner les villes, les autorités ont fait sauter des digues et inondé les campagnes. Le Yang-tseu souffre de la déforestation effrénée pratiquée sur le plateau tibétain, et de l'affectation des crédits à la réalisation du barrage des Trois-Gorges, qui sera le plus grand du monde, avec un lac de retenue de 600 km de long (achèvement prévu en 2009). Des pluies diluviennes ont aussi frappé la Corée du Sud et le Japon. (F.Deron, Le Monde, 10.11.97 & 6.8.98) * Ces phénomènes ont diverses causes. Mais il n'est plus contesté que l'activité humaine en développant un certain mode de vie, de transport, de production et de consommation, produit des "gaz à effet de serre" (méthane, azote, gaz carbonique), dont l'action dans l'atmosphère "piège" la chaleur de la terre, bouleversant les climats et exacerbant les phénomènes extrêmes (sécheresses, tempêtes, inondations). (J.P.Besset, Le Monde, Il.5.97) . Cinq ans après celui de Rio (1992), le deuxième Sommet de la Terre à New York, en juin 1997, s'est déroulé dans une atmosphère pessimiste. En effet, la stratégie de réduction des gaz à effet de serre soutenue par l'Europe (qui propose une réduction de 15% d'ici à 2010), la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Indonésie, les milieux écologistes et scientifiques, se heurte à l'opposition

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résolue des Etats-Unis (qui ont émis près de 20 tonnes de C02 par habitant en 1995, contre 6,23 T. pour la France), du Canada, de l'Australie, du Japon, de la Russie, des pays producteurs de pétrole, et de la plupart des milieux économiques. L'inacceptable est donc en route puisqu'on admet que la consommation d'énergie fossile, charbon et pétrole, va doubler dans les vingt ans qui viennent, les pays les plus concernés se refusant, au nom des intérêts de l'industrie., à remettre en question leur modèle énergivore et productiviste. -L' Mrique, où la désertification provoquera des disettes et des famines locales, est le continent le plus vulnérable; la mer pourrait envahir une partie du littoral occidental, ainsi que le delta du Nil ; la malaria, la dengue et la fièvre jaune infecteront de nouvelles régions. -L'Amérique latine verra sa production agricole baisser (Mexique, Brésil, Chili) et la population accentuer sa migration vers les villes; des risques de submersion affecteront l'isthme centraméricain, le Venezuela et l'Argentine; les glaciers andins, en récession accélérée depuis le début des années 80, disparaîtront, tandis que s'étendront les maladies infectieuses, malaria, dengue et choléra. -L'Amérique du Nord connaîtra un climat nettement plus sec, avec des risques accrus d'incendies; les plaines du Nord et du Nord-Ouest bénéficieront d'une température plus chaude et d'une plus grande pluviosité. -En Europe du Nord (Scandinavie et nord de la Russie), les forêts envahiront la toundra; les pluies abondantes favoriseront les cultures de céréales, mais les côtes basses (Pays-Bas, Allemagne, Ukraine et Russie) seront menacées par les eaux. -L'Europe du Sud, moins arrosée, connaîtra des sécheresses; les glaciers des Alpes disparaîtront, et les deltas méditerranéens sont menacés... -Le Moyen-Orient et l'Asie Centrale souffriront aussi de la pénurie d'eau... L'Asie tempérée, avec la Chine, offre beaucoup d'incertitude, mais la côte du Japon, où la moitié de l'industrie est concentrée, est aussi sous la menace d'une élévation du niveau marin supérieure à 1 mètre... -En Asie tropicale, au Bangladesh, des dizaines de millions de personnes pourraient être chassées par la montée des eaux, les glaciers de l'Himalaya vont accélérer leur régression, cyclones, inondations et sécheresses se succéderont, malaria et dengue se développeront

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-Les petites îles d'Océanie pourraient être en grande partie submergées, tandis que l'Australie connaîtra des sécheresses aggravées... (l.P.Besset, Le Monde, 27.11.97) * Le vivant est menacé Comme le charbon hier et le pétrole aujourd 'hui, l' appropriation du vivant sera au XXIème siècle un grand enjeu stratégique. Les deux-tiers des espèces existantes, flore et faune, se situent dans les < pays en voie de développement >, mais ce sont les entreprises privées des pays industrialisés qui disposent des moyens techniques et financiers pour les exploiter: à ces dernières, l'utilisation gratuite des plantes médicinales des pays pauvres rapporte chaque année 40 milliards de dollars... De surcroît, cette exploitation entraîne la modification des habitats naturels par déforestation, destruction des terres humides ou côtières et des récifs coralliens, des phénomènes de pollution et l'introduction d'espèces étrangères qui se mettent à proliférer... (Croissance, hors série, N°9, 1993) L'alibi des chercheurs est toujours le même: dans les pays du Sud, quelque 800 millions de personnes sont chroniquement sous-alimentées et 2 milliards souffrent de carences. Les bouches à nourrir augmenteront de près de 100 millions par an dans les trente ans à veni r... Que faire? Etendre les surfaces cultivables? Mais les limites de l'expansion seront vite atteintes, la biodiversité est déjà menacée... Produire plus à coups d'engrais, de pesticides, de semences sélectionnées? On connaît les effets négatifs de la course aux rendements. En outre, il ne suffit pas de produire: au début des années 90, 42% des récoltes dans le monde (blé, riz, maïs) se perdaient du fait des maladies et des prédateurs. Donner aux plantes les moyens de se défendre seules, sans pesticides? C'est ce que propose la révolution transgénique. Trente ans après la découverte par Watson et Crick., en 1953, de la structure en hélice de l'acide désoxyribonucléique (ADN), des scientifiques font bénéficier le tabac d'un transfert de gènes en laboratoire. Quinze ans plus tard, en 1998, les Etats-Unis ensemencent, à eux seuls, 20 millions d'hectares en maïs, soja et coton transgéniques. Sous la pression déterminée du gouvernement et des industriels, les surfaces cultivées avec des semences transgéniques ont quintuplé entre 1996 et 1997, et encore doublé en

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1998. Ces plantes trafiquées permettent en effet de faire l'économie des traitements phyto-sanitaires. Mais au prix du rachat de nouvelles semences chaque année! Nouvelle arme biotechnologique, la stérilisation végétale (procédé < Terminator> de l'américain Monsanto) empêcherait les agriculteurs d'exploiter leurs semences d'une année sur l'autre. (Le Monde, 12.3.99) L'imagerie productiviste est ici prise sur le fait. Si l'on cherchait vraiment, comme on le prétend, à nourrir les affamés, la réforme agraire serait prise pour objectif universel. On ferait tout pour favoriser le jardinage domestique en répartissant équitablement la terre entre tous. Dût-on pour cela boycotter les Etats qui ne s'efforcent pas de casser le monopole des grands propriétaires. Mais à la vérité, avec l'appui de chercheurs qui se passionnent à jongler avec le vivant, les grands groupes agrochimiques (Monsanto, Novartis, AgrEvo, Pioneer, RhônePoulenc, etc.) s'efforcent de verrouiller les marchés à leur profit au détriment des petits paysans des pays du Sud. Ces derniers ne servent que d'alibis à d'immenses entreprises qui jettent leur ombre sur le siècle à venir. Tout comme la révolution verte, "les biotechnologies agricoles ne font qu'intensifier la pratique de la lnonoculture... Leur objectif est la création de variétés supérieures que l'on plantera dans toutes les régions agricoles du monde." Et les agriculteurs séduits par ces produits compétitifs renonceront à s'occuper des variétés traditionnelles. "Le résultat génétique de millions d'années d'évolution est en passe d'être transformé en propriété intellectuelle privée", annonce Jeremy Rifkin, président de la Foundation on Economies Trends (Cath.Vincent, Le Monde, 20.6.98). Déjà mise à mal par les pratiques agricoles modernes, la biodiversité, gage d'équilibre pour l'environnement humain, risque de s'appauvrir encore. On estime qu'au cours des vingt à trente prochaines années, elle pourrait être réduite d'un quart, de façon irréversible. Or la diversité des gènes au sein d'une espèce augmente sa capacité d'adaptation à la pollution, aux maladies, aux modifications du milieu... (Croissance, hors série, N°9, 1993) Le clonage des mammifères~ par ailleurs, continue à progresser. Plantes et animaux sont traités comme des choses, et ce sera bientôt le tour des humains... En clonant des souris, des biologistes japonais parviennent à multiplier à l'infini un outil vivant de laboratoire. Tout indique que cette banalisation de la technique accroît chaque jour "le risque de voir créé en laboratoire~

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probablement pour des raisons thérapeutiques, le premier clone humain." (I.Y.Nau, Le Monde, 25.7.98). Selon une enquête réalisée auprès de 1 030 chercheurs de 72 pays pour les ministères français de la recherche et de l' environnement, trois chercheurs sur quatre redoutent certaines applications des biotechnologies et des manipulations génétiques, l'apparition de virus ou de maladies liées aux pollutions et aux modifications des écosystèmes, un impact négatif des nouvelles technologies de l'information. (P.Le Hir, Le Monde, 24.4.98). * Langues et cultures sont en péril Je vois avec inquiétude s'étendre sur l'Occident l'ombre portée de ce non-sens qui m'avait stupéfié en Australie, puis dans les Etats-Unis des années 50 : le refus délibéré de tout détour culturel qui ne soit pas immédiatement productif, le refus de l'écoute patiente, du rêve, de la lenteur, chassés par l' impatience et l'agressivité que les jeux video d'aujourd'hui inculquent aux jeunes avec des conséquences lointaines incalculables. "Beastball ? Encore plus violent que le football américain,. les joueurs ressemblent à des Terminator, ce sont des monstres de compétition d'une puissance infernale qui feront éclater la tête de tes adversaires..." (cité dans Le Monde Diplomatique, novembre 1993). Une sorte d'impétuosité irréfléchie caractéristique de l'esprit du temps se manifeste au quotidien dans le langage des media, dont la cocasserie imperturbable est parfois irrésistible."C'est un appel du pied ouvertement lancé en direction du PS', annonce bravement le chroniqueur de France Culture (7.4.94), formule à rapprocher du mot de François Coppée épinglé par Marcel Schwob :"Melle Acacia est une étoile en herbe qui chante de main de maître..." Passons sur les vulgarités ordinaires: " les athlètes français ont raflé des médailles"," les investisseurs ont empoché pour près de 14 milliards"," il en a fait son fonds de comlnerce" (en parlant du programme d'un homme politique)... Ne nous attardons pas sur les barbarismes (emploi de mots forgés ou déformés, ou dans un sens qu'ils n'ont pas) : "solutionner" une question, "délivrer" un sermon, "ini tier" une entreprise, "décrédibiliser" (pour discréditer ou décréditer), mais donnons cependant un coup de chapeau à cette formule

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relevée plus d'une fois: "cette région voit se perpétrer avec force les traditions séculaires", crime à perpétuer, évidemment. Les solécismes (emploi fautif, par rapport à la syntaxe, de formes par ailleurs existantes) sont déjà plus inquiétants dans la mesure où ils signent des sortes de court-circui ts de l' expression, qui bascule d'une approche grammaticale à une autre. Ainsi: "C'est d'un temps plus clément dont (que) nous devrions bénéficier" (F2. 8.1.94). Ou encore: ''pour la deuxième année consécutive...", qui est devenu courant, alors que consécutif signifie: qui se suit dans le temps; deux années peuvent donc être consécutives, pas la deuxième année... Et cette perle récemment relevée dans Le Monde (9.6.98) : " Crash de l'Airbus de Habsheim : les boites noires auraient été substituées..." Substituées à quoi? Subtilisées? Certains clichés sont mis à toutes les sauces: "crise économique oblige", "audimat oblige", etc. D'autres reviennent comme des leitmotiv et sont plus agaçants. On parle toujours d'" éradiquer la violence", comme s'il ne s'agissait que d'une mauvaise herbe, mais on adopte le langage des violents comme si sa consécration par l'usage en rendait l'emploi anodin. Il est honteux de dire que telle victime de l'EfA a été "exécutée" (ou "abattue") ; elle a été assassinée. "L'attentat n'a pas été revendiqué", on nous serine cela à longueur de soirée; c'est un grave abus de langage: un crime s'avoue, il ne se revendique pas... C'est faire le jeu des assassins que d'épouser leur logique tout en déplorant hypocritement leurs méfaits. La société issue de l'ère industrielle, violence faite à la nature, semble ne plus voir le monde que dans la perspective de l'affrontement violent: "les marges de l'Univers secouées par une débauche de violence" ... (Le Monde, mai 98). Sans doute prétend-on ainsi donner de la vigueur au discours. Mais, comme l'explique fort justement un agrégé de philosophie: "la nature n'est pas violente, même quand elle détruit et tue. La violence est une caractéristique... propre à la volonté humaine... Il faut refuser l'extension indéfinie du sens du mot < violence> parce que c'est précisément dans cet élargissement que le violent va toujours chercher la justification de son action violente." (Guy Coq. Le Monde, 21.1.98). Le problème est qu'on ne pense plus à ce qu'on dit, qu'on veut dire plusieurs choses à la fois, que le sens des mots se dissipe, et que tout est bon pour frapper le lecteur et faire vendre le magazine. Ainsi se généralise un langage pittoresque et abstrait qui énonce des propositions surprenantes: "le produit fermier

s'avère un créneau porteur..." (F3.16.10.94). C'est dans un tel

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"créneau",
châteaux.. ..

sans doute, que Perrette vit jadis s'envoler

ses

Cette confusion mentale prend son origine dans l'absence de limites. Quand tout est permis, le sens des choses disparaît et tout devient indifférent. Pour inventer des postures appropriées aux circonstances, il faut être motivé par une attente, donner à son existence un but. C'est la limite qui crée le champ où peuvent se déployer les possibles. La suppression des limites retire au monde sa saveur, les choses prennent toute la place et le langage perd sa signification. Ne sachant plus "à quel saint se vouer", les gens se tournent vers le spectaculaire: évènements, scandales, polémiques, paillettes et strass, pour le plus grand profit des démagogues et de la presse people. Comme le proposait Confucius, pour rétablir l'ordre dans le royaume, il faut d'abord fixer le sens des mots. Puis remettre les choses à leur place, et se reprendre d'amour pour la Terre et ses habi tants. * * *

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LA GLOBALISA TION DU MODÈLE OCCIDENT AL La mondialisation des relations entre les hommes, dont le nombre a été multiplié par six en moins de deux siècles (6 milliards en octobre 1999), l'incroyable accélération des vitesses de déplacement (de 20 km à 50 000 km/heure), la quasi instantanéité des télécommunications, s'accompagne d'une globalisation du modèle culturel occidental qui l'a rendue possible. Ce modèle est imposé au monde entier par la convergence de trois facteurs déterminants, la science, le marché, l' égalitarisme : .la science réduit le vivant pour en saisir les lois, et donne à la force de la répétition (mécanique ou électronique) le pouvoir de transformer la matière et les sociétés; .la loi du marché, fondée sur le pouvoir d'achat, borne I'humanité à la solvabilité, et tend à exclure tous les échanges non rentables; .1'égalitarisme va d'abord dans le sens de la démocratie, mais présente le danger permanent d'effacer les différences et d'accroître l' anomie sociale qui conduit aux régimes totalitaires, triomphe de la pensée abstraite sur le sens commun. * Le pouvoir scientifique Dans le monde d'aujourd'hui, la suprématie des pays du Nord est écrasante, expose Rémi Barré, directeur de l'Observatoire des sciences et des techniques: .en termes de % du produit intérieur brut destiné à la R & D (recherche et développement) : Amérique du Nord: 2,5%, Japon: 2,3%, Europe occidentale: 1,8%, Australie/Océanie: 1,5%. Moyenne mondiale: 1,4%. Autres pays: entre 0,2% (Etats arabes) et 1% (CEI : ex-URSS sauf pays baltes). .en termes de parts dans la R & D mondiale: Amérique du Nord: 37,9% (22,2% du PIB mondial), Europe occidentale: 28% (22,2% du PIB mondial), Japon/ Taïwan/ Corée du Sud/ Singapour: 18,6% (11,4% du PIB mondial), Océanie: 1,3% (1,3%). Tous autres pays (représentant 42,9% du PIB mondial) : 14,2%.

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.en termes d'investissements humains: en France, où 20% des thèses (10% en Angleterre et en Allemagne) sont soutenues par des nationaux des pays du Sud, la moitié seulement des thésards retournent directement dans leur pays, où ils ont souvent du mal à valoriser leurs compétences faute d'infrastructures. .en termes de thèmes de recherche: il est évident que des questions cruciales pour les pays du Sud - la lutte contre la malaria par exemple - ne sont pas traitées comme des priorités au Nord. .en termes de qualité et de gestion de la recherche: la tendance est à la copie du modèle institutionnel anglo-saxon, souvent dénaturé ou superficiel, et inadéquat aux réalités des pays concernés. .en termes de propriété intellectuelle: l'irruption des prises de brevets assurant au découvreur le monopole de l'exploitation de sa découverte et limitant par des redevances à payer l'utilisation - jusqu'ici libre et immédiate - de ce nouveau savoir, bouleverse profondément la nature de la recherche et renforce le pouvoir de ceux qui détiennent la connaissance. (Le Monde, 30.6.99). * Le monopole du savoir est ainsi la nouvelle arme des riches. Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) dénonce la marginalisation croissante des pays pauvres dans une économie mondiale dominée par les technologies de l'information, et de moins en moins par la possession de matières premières. L'augmentation de l'inégalité est foudroyante: entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres de la planète, l'écart des revenus atteint 74 pour 1 (30 pour 1 en 1960, et 3 pour 1 au début du XIXe siècle). La fortune des 200 personnes les plus riches du monde excède les revenus combinés d'un groupe de pays rassemblant 2,3 milliards d'habitants (41 % de la population mondiale). Il ne faut pas, victime d'une illusion d'optique, oublier que "pour des milliards d'êtres humaines, les frontières sont toujours aussi infranchissables", qu'en 1996," on dénombrait moins d'un téléphone pour cent habitants au Cambodgi' (contre 99% à Monaco), et qu'en Afrique du Sud "de nombreux hôpitaux et 75% des établissements d'enseignement n'ont pas de ligne téléphonique.. . " Avec 19% de la population mondiale, les 29 pays de l'OCDE comptent 91 % des utilisateurs d'Internet, et les Etats-Unis à eux