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Production scientifique et pouvoir politique au Gabon

De
229 pages
Quand le politique prend ses quartiers dans le temple du savoir qu'est l'université, dans quelle situation se trouve la recherche scientifique ?
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Production scientifique et pouvoir politique au Gabon

Études Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions

Innocent BIRUKA, Sagesse rwandaise et culture de la paix, 2010. Mosamete SEKOLA, Privatiser le secteur public en RDC ?, 2010. Jean-Pacifique BALAAMO-MOKELWA, Les traités internationaux du Saint-Siège avec les États en Afrique (1885-2005), 2010. Kathleen GYSSELS et Bénédicte LEDENT, Présence africaine en Europe et au-delà, 2010. Joseph BOUZOUNGOULA, Services de base et dynamique sociale au Congo, 2010. Narcisse DOVENON, Le Bénin : Quelles solutions pour un développement durable ?, 2010. Françoise UGOCHUKWU, Le pays igbo du Nigeria, 2010. Valéry GARANDEAU, La Décentralisation au Gabon. Une réforme inachevée, 2010. Ferdinand BARARUZUNZA, Performances des politi-ques économiques en Afrique subsaharienne. Théories et évidences empiriques, 2010. Dieudonné IYELI KATAMU, Proverbes, paraboles et argot dans la chanson congolaise moderne, 2010. Oumar SANGARE, La production cotonnière en HauteGuinée, 2010. Oswaldo A. DIAZ O., Des fillettes esclaves à Libreville au XXe siècle, 2010. Alphonse MAKENGO NKUTU, Les institutions politiques de la RDC : de la République du Zaïre à la République démocratique du Congo (1990 - à nos jours), 2010. Pierre François EDONGO NTEDE, Ethno-anthropologie des punitions en Afrique, 2010.

Clotaire MOUKEGNI-SIKA

Production scientifique et pouvoir politique au Gabon
Esquisse d’une sociologie de la recherche universitaire

Préface de Pierre Nze-Nguema

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13551-2 EAN : 9782296135512

À mon père Sika, À ma tante Yvette, À ma grand-mère La Kéngué, Tous propos seraient superflus pour vous témoigner de ma reconnaissance. Avec l’espoir que par cette page vous en soyez convaincus.

Remerciements Le présent travail est l’aboutissement d’une collaboration particulière de plusieurs personnes. Nos remerciements vont d’abord au corps enseignant de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines (FLSH), en général, et du département de Sociologie, en particulier. Nous citerons notamment monsieur Anaclé Bissiélo qui, du haut de la tribune de l’Assemblée Nationale1, ne pouvait imaginer toute l’influence qu’il exerçait sur les jeunes générations. Notre désir d’étudier la sociologie s’inscrit dans cette filiation. À messieurs Fidèle Pierre Nze-Nguema, Achille Dejean, Jean-Ferdinand Mbah, Mesmin-Noël Soumaho et Joseph Tonda, premiers sculpteurs de notre conscience sociologique ; Jean Emery Etougué-Efé, pour son soutien bibliographique. Bien que n’étant pas enseignants du supérieur, Raphaël MisèreKouka et Henri Nyonyotsi n’en ont pas été moins des lecteurs avertis de notre manuscrit. Qu’ils trouvent en ces phrases l’expression de notre profonde considération. Nos remerciements vont, enfin de tout cœur, à messieurs et mesdames Jacob Urbain Madoungou, Jean Stanislas Makita, Bertrand Dimitri Ndombi Boudzanga, Patrick Mikolo Mikolo, Gaëlle Boutolini Mounanga et Chéyi Akue Adole Laetitia, pour leur soutien multiforme.

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A. Bissiélo fut député pendant la 8e Législature et siégea, de ce fait, à l’Assemblée nationale du Gabon de 1990 à 1996.

Préface Pouvoir scientifique et pouvoir politique au Gabon. Esquisse d’une sociologie de la recherche universitaire de M. Clotaire Moukegni-Sika, est une réflexion inaugurale au sein du département de Sociologie de l’Université Omar Bongo. Par son projet, par sa thèse. Le projet est de mettre en évidence les deux obstacles dirimants à la promotion de la recherche universitaire : d’une part, les préjugés qui – comble de paradoxe ! – prospèrent au sein de l’Académie, dans le conflit des filières et le syndrome du décret, et, de l’autre, la part de responsabilité du pouvoir politique dans la dévalorisation de la profession enseignante. La thèse peut se lire comme suit : la reproduction mimétique d’un modèle idéal de département par certains enseignants, d’une part, et les conditions de travail médiocres dans lesquelles l’État maintient les enseignants et les étudiants, d’autre part, expliquent l’anémie de la production scientifique à l’université Omar Bongo. Selon l’auteur, la promotion de la recherche universitaire commande, dès lors, la remise en cause radicale de : a) la violence symbolique « souchée » sur la haine puérile des filières, dont la logique impériale est source de drames au sein des départements ; b) la violence économique dont la loi de proximité asymétrique justifie le maintien des enseignants-chercheurs dans un état de dénuement matériel, proche de la mendicité sociale planifiée ; c) l’éthos de lucidité prétendu des enseignants-chercheurs qui refusent d’assumer, sous couleur de neutralité axiologique, les imputations sociales de la connaissance scientifique. Toute fois, il convient de rappeler que le respect de cette neutralité semble être de plus en plus la condition indispensable pour prétendre au bénéfice de l’article 23 : la promotion à titre exceptionnel. L’auteur de ce premier essai, qui est le résultat d’un excellent mémoire de maîtrise que j’ai eu plaisir à diriger avec notre collègue Anaclé Bissielo, a eu la délicate attention de me proposer d’en rédiger

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la préface, reprenant ainsi un commerce intellectuel de près d’une dizaine d’années. J’en ai accepté l’augure et présente dans les pages qui suivent, les articulations de ma lecture de l’ouvrage : le Cercle des liquidateurs de la morale et la haine des filières (1) ; la violence économique et la loi de proximité asymétrique de l’État (2) ; l’anémie de la production scientifique et « l’éthos de lucidité » de l’enseignantchercheur (3). Si les axes 2 et 3 sont traités sobrement, avec moins de détails, l’explication tient à l’abondante littérature consacrée à ces deux domaines. Par contre, j’accorderai une place particulière à l’axe 1 qui n’a pas toujours retenu l’attention des analyses, alors que la haine des filières exerce une violence symbolique contre les étudiants, car elle postule l’ignorance et l’immaturité des étudiants, en vue de les suborner, pour un meilleur contrôle sur leurs résultats universitaires, voire sur le choix ultérieur et leur carrière professionnelle. 1) Le cercle des liquidateurs de la morale et la haine des filières La violence symbolique qui alimente la haine des filières sera revisitée ici à partir de la sociologie – pour montrer comment le sociologue peut devenir un spécialiste des masques2 – et à partir de la posture morale de Nietzsche. Dans la fin de la Première Dissertation, Nietzsche soutient que la morale vise précisément à faire tomber « les masques et les voiles ». Elle permet, en l’occurrence, de mieux démarquer la mutation stratégique de contrôle du « champ », dont la querelle des filières sert ici de masque illusoire qui abuse, de moins en moins, au sein du département de sociologie. Certes, le département de sociologie m’a fait l’honneur, étant l’enseignant le plus gradé, de placer sous mon autorité, comme le relève M. Moukegni-Sika, la filière Connaissance. Une filière présentée, abusivement, par certains collègues, comme étant LA FILIERE. Ces collègues me permettront, une fois de plus, de ne pas être de leur avis, comme je l’ai déjà souligné, par ailleurs. Ce sont-là, en effet, des postures fâcheuses où je n’ai garde de me commettre. Pour des considérations liées à mon éthique professionnelle, à mon honnêteté intellectuelle. L’étique professionnelle commande et le respect du choix des étudiants, et la courtoisie pour le caractère collégial de l’organisation
F. de Singly, in B. Lahire et al., A quoi sert la sociologie ?, Paris, Éd. La Découverte, coll. Laboratoire des sciences sociales, 2002.
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de ces filières ; l’honnêteté intellectuelle fait obligation de reconnaître l’apport inestimable des filières multiples et de l’interdisciplinarité dans le champ, de plus en plus complexe, du savoir. Nous sommes sensibles, le Professeur Joseph Tonda et moimême, à cette marque de majesté que l’auteur nous accorde pour magnifier notre rôle dans la production scientifique au sein du département de sociologie. C’est vrai que sur la sociologie, en général, nous avons la même passion pour la Sociologie de l’État, du pouvoir et des Institutions politiques. Ainsi, son ouvrage majeur, Le Souverain moderne (2005), aborde, à sa manière, un certain nombre de questionnements auxquels j’ai tenté de répondre dans L’État au Gabon (1998). J’aurais associé volontiers à ces hommages le Professeur JeanFerdinand Mbah, je ne dispose malheureusement pas, pour le moment, de témoignages internationaux sur lesquels me fonder. Il importe de préciser, en ce qui me concerne, que nous avions eu en partage la passion du droit. En effet, étudiant en France dès 1969, notre collègue JeanFerdinand Mbah s’inscrit avec un autre compatriote, le Professeur Fidèle Mengue, en faculté de Droit d’Amiens. Ce choix ne sera pas couronné de succès. Il s’oriente en Ethnologie avec le Professeur Louis-Vincent Thomas (Sorbonne). Mon inscription en 1970, à la faculté de Droit et Sciences Économiques de Libreville, sera couronnée de succès avec l’obtention d’un Diplôme en Droit en 1972. Cette passion sera brutalement interrompue : prisonnier d’opinion avec le Professeur Marc-Louis Ropivia, entre autres, nous sommes accusés de complot contre la sûreté de l’État ! Rien de moins. Avec mes collègues d’infortune, je reprends mes études, cette fois en 1ère année de Sociologie, au Canada (Hiver 1976). Des années après, la passion de J.-F. Mbah pour le Droit, semble s’être fortement émoussée, comme le confirme cet anathème terrible : « Pour faire des études de droits : une bonne mémoire suffit. L’intelligence y tient peu de place ». Simple étourderie ! Nous préférons, en effet, le terme « simple étourderie », pour ne pas parler de politique de l’oxymore. Par contre, avec notre ami J.-F. Mbah, nous n’avons pas la passion de la sociologie en partage : Docteur en Ethnologie (Sorbonne), Diplômé de l’ORSTOM et Titulaire d’une HDR en Ethnologie-Anthropologie (Pau-2009), les recherches de ce dernier

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ont davantage une tonalité proche des préoccupations scientifiques de l’Anthropologie. Comme le confirme son jury d’Habilitation. Mon choix pour la Sociologie : comprendre le fonctionnement de l’État, après trois années de privation de liberté. Un choix qui devenait un impératif ! Mais ce serait justice d’associer aussi, à cet hommage appuyé, des jeunes collègues dont le dynamisme intellectuel ajoute à ce lustre que nous avons en partage avec des départements plus anciens, dont le département de Géographie. C’est le lieu d’insister sur cet engagement collectif : le département n’est la propriété intellectuel d’un groupe d’enseignants, il ne saurait non plus être assimilé à un bien privé, telle cette épée de légende ‘‘Ex-Calibur’’, qui ne pouvait être bien arrachée de la roche, que par son légitime détenteur, le roi Arthur ! Le département attend de tous un engagement scientifique constant, ce qui est le contraire de la haine des filières que l’on veut imposer. Cette haine des filières rappelle trois formes de violence symbolique : a) la violence des perturbateurs endocriniens, phtalates et les bisphénoles, ces produits chimiques qui affectent le système reproducteur et certaines parties du cerveau humain ; b) la violence symbolique qui contribue au maintien des identités de genres dans les sociétés patriarcales3, l’équivalent de nos identités de filières ; c) la violence symbolique qui bride les possibilités de réalisation, le potentiel somatique et mental des victimes, dans d’autres contextes (Galtung, 1969), l’équivalent de l’instrumentalisation des étudiants, dans notre cas. Gardons-nous, à force de manipulation, de faire de nos étudiants des esclaves sublimés, au sens de Marcuse : « les esclaves de la civilisation industrielle développée sont des esclaves sublimés ; mais ils sont des esclaves, car l’esclavage n’est déterminé ni par l’obéissance, ni par la dureté du travail, mais par le fait d’être un simple instrument et par la réduction de l’homme au statut d’objet » (réification de la conscience)4. Gardons-nous de faire de nos étudiants des esclaves sublimés, même s’ils sont loin de symboliser Caliban, ce

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P. Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1998, 277 p. A. Beitone et al., Sciences sociales, Paris, Éd. Sirey, 2000.

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peuple opprimé que fait parler non pas W. Shakespeare5 mais l’académicien E. Renan (1878) et J. Guéhenno6. Contre cette manipulation du Cercle des liquidateurs de la morale – pour paraphraser Lénine7 – qui confond ici l’endoctrinement idéologique et le travail pédagogique, privant ainsi les étudiants de leur libre arbitre, il faut aussi opposer la critique radicale de Jean Copans : « (…) les maîtres de la lecture sont finalement rares : en fait la plupart des maîtres désapprennent à lire car ils ne parlent que de leurs ouvrages ou de leurs textes préférés et insistent souvent sur la fidélité au texte c’est-à-dire à la lecture des textes des autres au moyen exclusivement des seuls principes de leur propre lecture. Cette introspection explique le fréquent dogmatisme, répétitif, des discours scientifiques, surtout sous leur forme popularisée de la vulgate étudiante »8. Cette haine des filières est bien une imposture sur le plan moral et pédagogique, car elle n’a de cesse de diaboliser les choix des étudiants ; des choix faits pourtant sur la base des propositions licites du département. Cette imposture donne lieu, nous venons de le noter, à une vision conflictuelle des filières : certaines filières sont assimilées à des cautères intellectuels, et d’autres considérées comme des puits d’absorption de la science. Portée à son point d’ébullition, cette vision conflictuelle des filières devient une sorte de terrorisme intellectuel, proche cousin du totalitarisme en politique. La conséquence de cette volonté agressive, compulsive et obsessionnelle, d’imposer une filière au détriment de toutes les autres, culmine dans une logique des tranchées, une logique mortifère entre étudiants, entre enseignants : la haine des filières accouche alors d’un « ennemi intérieur ». En effet, dans l’incapacité d’identifier l’ennemi interne, le Cercle des liquidateurs de la morale invente le concept d’ « ennemi
La Tempête, Paris, Gallimard, 1997. Caliban parle, 1928. 7 Lénine dans « Le socialisme et la guerre 1915, in Cahier bolchévik, n° 14, p. 24, parle précisément du centre dirigeant des liquidateurs, pour désigner tous les opportunistes, qui contribuent peu ou prou à l’asservissement du peuple. Et l’exploitation sexuelle n’est pas ici moins condamnable que l’exploitation économique de la bourgeoisie d’Etat ou l’exploitation spirituelle des gourous des sectes. 8 Sociologie actuelle d’une sociologie gabonaise ? Préface du livre de Mesmin-Noël Soumaho, Élément de méthodologie pour une lecture critique, Libreville/Paris, Cergep/L’Harmattan, 2002.
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intérieur », dont nous savons les conséquences tragiques sur le champ politique, pour qu’il soit besoin d’insister. La haine des filières qui conjugue embrigadement moral et imposture pédagogique, instrumentalise la population étudiante, véritable otage de cette volonté ; le département sombre alors progressivement, si l’on n’y prend garde, dans une intolérance scientifique dangereuse, qui est l’antonyme de la tendance à multidisciplinarité, à l’interdisciplinarité, à la pluralité des filières ; une tendance caractéristique de l’universalité et de la modernité du monde universitaire. Le cercle des liquidateurs de la morale est frappé d’amnésie sélective : ces enseignants, naguère intègres, qui communiaient à la diversité de partage de la science, avaient livré bataille contre les contempteurs de la sociologie. Contre les zélateurs qui, au nom de la raison d’État, s’entendaient pour confiner le département de Sociologie dans les marges de la faculté car, près de trente ans plus tard, le fantôme de mai 68 continuait de hanter l’imaginaire du monde politique au Gabon, toujours hostile à la Sociologie, assimilée ici à la science de la subversion permanente ! Aujourd’hui, ces enseignants intègres qui forment désormais le Cercle des liquidateurs de la morale, livrent une contre-bataille pour le contrôle du département. Faut-il alors croire la sagesse populaire qui affirme : « Ils tous sont pourris, mais les pires ce sont ceux qui revendiquent la pureté absolue » ! Une opération de sabordage menée avec le même cynisme pendant les années 1990, avait abouti à la séparation du département de Sociologie d’avec le département d’Anthropologie. Et comble de paradoxe, cette séparation avait été obtenue pour asseoir l’hégémonie du Cercle des liquidateurs de la morale non point en Anthropologie/Ethnologie, où leur spécialité est dûment établie, mais en Sociologie, leur département d’adoption !! Et comme dans le cas précité, la disparition programmée de certaines filières, se fait avec le même mode opératoire : la simplicité argumentative, l’un des trois types de contraintes de la communication politique, qui inspire précisément la communication en sciences humaines. Comme l’indique si bien Manuel de Dieguez, dans L’Histoire de l’intelligence : « nos systèmes philosophiques sont grosso modo transportés de politique ou de la situation politique ». Et, comme en politique, le Cercle des liquidateurs de la morale pour faire face aux contraintes de simplicité, met en exergue des fausses évidentes que l’on prétend faire partager à la majorité de la population étudiante. Parmi les fausses évidences, nous aurons cette perle : le maintien des

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autres filières au sein du département de Sociologie, donnera à tous les étudiants qui auront été exclus d’autres départements de la faculté voire de l’université, le droit de s’inscrire au département de Sociologie ; ce qui augmentera les risques de tirer le département vers le bas. Cette simplification du raisonnement confine au simplisme, car elle met l’orateur dans l’obligation de sacrifier la rigueur de la raison au profit de sa force : les jugements de valeur et les arguments d’autorité sont privilégiés au détriment des jugements de fait. La véracité est sacrifiée sur l’autel de la véracité ; on refuse ce qui est vrai pour ce que l’on croit et que l’on impose comme évidence au public étudiant, qu’il est sommé en retour de considérer pour vrai. Sous un prétexte doublement fallacieux : au plan de la théorie, au plan de la politique. Au plan de la théorie : si nous nous accordons avec Spinoza que c’est parce que nous détenons une idée vraie (habemus enim ideam veram) que nous pouvons dire aussi que le vrai s’indique lui-même et indique le faux, (verum index sui et falsi), il s’ensuit que la reconnaissance de l’erreur (comme des vérités partielles) est la récurrence du vrai9. Karl Marx ne dit pas autre choses qui, dans sa « démarche critique ou scientifique » pratique la même imprudence dont il tire le meilleur, pour dépasser les erreurs de ses connaissances partielles, et en produire de nouvelles connaissances. « On voit ici la distance avec les discours de certains qui se sont réclamés de lui qui avaient toujours tout prévu à l’avance et n’avaient jamais fait d’erreurs (…) : on n’est jamais si bien trahi que les siens et K. Marx avait sans doute bien raison de se méfier de ceux qui se présentaient comme « marxistes »10. Au plan politique : si nous convenons avec Manuel de Dieguez que la science définit la vérité comme Saint Thomas d’Aquin par la fameuse « adequatur rei intellectus », il s’ensuit que « nous connaissons le vrai lorsque nous sommes assurés que nous avons effectivement saisi le réel, lorsque nous sommes donc en possession d’un savoir. C’est donc une possession, or c’est déjà un acte politique que de prendre possession de quelque chose et de dire que cette propriété va être la vérité ».11 Ainsi, ce terrorisme intellectuel transforme la fausseté en vérité d’évangile, et donne naissance au
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in Bruno Péquignot, 1998. B. Péquignot, Passim. 11 Manuel de Dieguez, Edgar Morin, Dialogue sur la connaissance, 2004.
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moins à deux types de raisonnement causal, comme en politique : le raisonnement principiel et le raisonnement pragmatique. 1) le raisonnement principiel, dont la fonction est de transformer « en principe d’action ce qui en est la finalité », en vue de s’assurer l’adhésion du public à « un principe, choix moral » qui serait le fondement du projet décliné ici par le Cercle des liquidateurs de la morale : parce que vous voulez devenir de vrais sociologues, vous vous garderez de choisir des filières qui portent préjudice au crédit scientifique du département ; 2) le raisonnement pragmatique, use de la prémisse pour mieux établir la conséquence inéluctable ou le but subodoré. Ce rapport de « cause à conséquence » induit « un glissement logique d’une causalité possible à une causalité inéluctable ». Il s’agit en l’occurrence de donner comme unique conséquence, une causalité que l’on appréhende, et pour but unique celui que l’on se donne. Ici, cela se traduit par : si l’on choisit une autre filière que celle qui est proposée par le Cercle des liquidateurs de la morale, on augmente le risque d’enlisement dans la médiocrité intellectuelle. Outre leur évidente fausseté, ces billevesées contribuent à dresser des limes académiques contre les étudiants qui, pour des raisons sociales, ne sont pas toujours à même de satisfaire, en temps voulu, aux exigences de l’excellence universitaire. Or, la communauté universitaire ne peut faire l’impasse sur la condition étudiante, si l’on convient que l’une de ses missions essentielles est de veiller à une redistribution équitable des opportunités de promotion sociale par l’accès démocratique à la connaissance. L’Université doit contribuer à l’intégration sociale et non servir d’émonctoire à des politiques qui renforcent les inégalités. Et l’intégration sociale par la connaissance appelle moins de sélection et une plus grande diversification des unités d’enseignement. Car, « On ne peut pas combattre la hiérarchie au nom d’une égalité de principe ; en revanche, on peut lutter efficacement contre une hiérarchisation excessive par la recherche d’une meilleure correspondance, entre demandes des étudiants, possibilités des

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universités, et offres d’emploi, bref, en proposant des choix plus nombreux et plus divers aux étudiants. »12 Les analyses de Samir Amin – voir entre autre l’Échange inégal, la Déconnexion – sur la dimension stratégique de la problématique du développement, sont à recommander à cet égard. Dans Pensée Sociale pour le XXI° siècle, ouvrage collectif en l’honneur de Samir Amin, auquel j’ai eu le plaisir de participer, nous apprécions ainsi la profondeur de la pensée marxiste de ce grand intellectuel africain par rapport à l’emprise de structure du capitalisme et du néocapitalisme sur le continent. Alors, la filière Développement : une filière bâtarde ? Il faudrait se forcer pour répondre par l’affirmative après avoir pratiqué ces lumineuses analyses ! La filière Travail : une filière bâtarde ? Il faudrait se forcer là également, pour conclure par l’affirmative, après avoir lu l’excellent ouvrage de Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail13. « Un plaidoyer pour la richesse intellectuelle des savoirs manuels », comme le signale en première page le Monde diplomatique, d’août, 2010. Face à la tentative de domination d’une filière unique, et au piège de l’injonction mimétique qui en découle, il faut construire des départements fondés sur un véritable universalisme scientifique concret, sans nier le conflit, ni tenter de reconduire la dichotomie absolue entre violence et paix, ce qui serait une impasse analytique. Toute société a sa part de violence (destructrice et/ou fondatrice), comme nous le rappelle Marx, ou comme le relèvent Michel Leiris 14 et plus tard René Girard15. Cette violence qui limite peu ou prou, le potentiel humain, se rencontre en effet dans les domaines aussi variés que le domaine artistique, sportive, rituel, etc. Car une société sans conflits est une société morte, une « utopie » au sens péjoratif que Cioran (1960) donnait à ce terme pour dénoncer « les sociétés rêvées par les régimes politiques qui soit tentent de nier l’histoire, soit tentent de la soumettre ».16

Pierre Bourdieu, op. cit., p. 35. Paris, La Découverte, 2010. 14 L’âge d’homme, 1938. 15 Le Bouc émissaire, 1982. 16 « Une anthropologie de la paix ? », in Anthropologie et sociétés, vol. 30, n°1, 2006, pp. 7-277.
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L’analyse de la complexité des phénomènes sociaux commande une grande ouverture d’esprit, comme l’exprime tour à tour le recours à la transdisciplinarité, à la multidisciplinarité, à la métadisciplinarité. Un impératif cognitif que justifiait Pascal il y a trois siècles, en ces termes : « toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout, sans connaître particulièrement les parties »17. Enfin, il convient de rappeler que l’analyse objectivante finit par « devenir problématique lorsque celui qui objective les positions des uns et des autres glisse vers une sorte de description disqualifiante et dénonciatrice ». Une posture que le principal artisan de cette logique des Croisades, au sein du département, aura appréciée dans toute sa cruelle morsure, par un retournement ironique dont seule l’histoire a le secret ! Ainsi, son travail scientifique soumis à évaluation pour l’obtention d’une habilitation à diriger des recherches, qui aura été disqualifié pour figurer dans le champ de la Sociologie, finit-il par être classé, en toute objectivité scientifique, dans le champ « EthnologieAnthropologie ». Une classification que l’auteur a toujours dédaignée, sans trop savoir pourquoi. Simple étourderie ! En quoi la formation dispensée par l’Ethnologie et l’Anthropologie serait-elle moins valorisante que celle qui est dispensé en Sociologie ? De quel vertige anticipateur procède ce refus d’identification à un champ d’appartenance légitime ? Tendance compulsive à la disqualification permanente et stérile ? Ou quête obsessionnelle d’une identité rassurante ?
Pascal (Edgar Morin, 1990), cité par F.P. Nze-Nguema, « La construction du champ scientifique sociologique en Afrique », in La sociologie francophone en Afrique. État des lieux et enjeux, Paris, Karthala, 2010, p. 29. Dans cette veine, le Professeur Tonda a recueilli, suite au dernier Conseil de l’Université du 5 août 2010, le suffrage unanime de jeunes collègues du département, plus d’une dizaine, pour intégrer les profils suivants : Sociologie du travail des organisations et de l’entreprise d’une part, Sociologie et changement social d’autre part, au Master de recherche qu’il dirige : Sociologie des pouvoirs de la religion, de la santé et de la maladie. Bel hommage du département à l’ouverture d’esprit du Professeur Tonda, qui consacre ainsi son rejet de la logique du Cercle des liquidateurs de la morale pédagogique, artistes de la haine des filières.
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La complaisance du Professeur J.-F. Mbah pour le cercle des liquidateurs de la morale pédagogique est très dommageable pour son image et source de perturbation pour les étudiants. Comment expliquer une telle complaisance envers les artisans de la haine des filières au sein du département ? Simple étourderie ! Ce premier point sur la querelle des filières et la posture des enseignants de rang magistral du département (pour le moment au nombre de trois) qui est introductif au travail de Monsieur MoukegniSika, se prolonge avec la mise en perspective de la violence économique de l’État. Il s’agit de la mendicité planifiée imposée aux enseignants-chercheurs. 2) La violence économique et la mendicité planifiée de l’État La société dans son ensemble et les plus hautes autorités de l’État en particulier, ont accoutumé à considérer la connaissance intellectuelle comme un luxe dont le pays pouvait se passer, sans risque de sombrer dans l’ignorance et la médiocrité. Cette banalisation peut se traduire par ce que nous convenons de nommer la loi de proximité asymétrique entre le capital symbolique et le capital politique. Ainsi, privés des moyens de subsistance confortables, les enseignants-chercheurs vérifient à leur détriment la tyrannie de cette loi qui s’énonce ainsi : plus le capital symbolique est proche du capital politique18 et plus l’État doit assurer l’emprise du second sur le premier. Pour asseoir cette asymétrie, il faut un tiers facteur : le capital financier. Et la formule consacrée dans les milieux autorisés pour expliquer cette stratégie de pénurie planifiée contre les intellectuels se résume comme suit : « on ne donne pas le pouvoir financier aux détenteurs du pouvoir intellectuel »19.
La proximité est d’autant plus forte entre le capital symbolique et le capital politique que le diplôme est prestigieux en l’occurrence, le Doctorat. La hiérarchie sociale ainsi remise en cause par le capital symbolique, il convient de la restaurer au profit du monde politique, en réduisant l’élite intellectuelle à la quasi-mendicité. 19 On croit entendre le Ministre de l’Éducation Sonie Séïté qui, dans un accès de sincérité dont l’Afrique lui a toujours su gré, levait un pan de voile sur les fondements stratégiques de la politique de coopération de la France en postcolonie : « on ne donne pas la matière grise à ceux qui vendent de la matière première ».
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Plus qu’une erreur de jugement, ce serait une faute politique, préalable à l’inféodation de la classe politique par l’élite intellectuelle, selon les hommes politiques et leurs éminences grises. Et pour conclure, il fallait souligner l’inutilité de la recherche fondamentale par rapport à la recherche appliquée plus utile aux préoccupations des populations… Et l’école de la vie devint, dans ce contexte, d’anathème généralisé, l’alternative face à l’école de la pensée. Cette posture conduit à la planification de la mendicité sociale dans laquelle vivotent les enseignants-chercheurs. Dans le même registre, un certain ministre avait décrété que le Gabon n’avait pas besoin de Docteurs. L’on voit, vingt ans plus tard, ce qu’il en est de la maîtrise du Gabon dans certaines filières d’enseignement, au niveau du secondaire général : « Au niveau des professeurs, on doit relever : l’absence de formation pédagogique initiale (62,6%) et le faible taux de gabonisation (50,4%) particulièrement infime en mathématiques et en sciences physiques où ce taux n’est que de 11% environ ; et des déséquilibres importants de disponibilité de personnel entre les matières : déficit important dans les matières fondamentales comme le français, les mathématiques, l’anglais et les sciences physiques (…) Ces surplus sont accentués au niveau régional. »20 Dans le supérieur, sur 506 enseignants permanents, si la gabonisation avoisine les 2/3, la représentation reste faible dans les secteurs mathématiques et physiques21. Cette guerre contre l’intelligence aboutit, des années plus tard, à une véritable dévalorisation symbolique et matérielle de l’univers de la pensée au Gabon. Ainsi des conflits récurrents sur les salaires, dont les grilles indiciaires n’ont jamais été revues par les gouvernants successifs, alors que les syndicats enseignants proposaient des salaires voisins de 3 millions de francs CFA (4580,15 €) pour les professeurs titulaires en fin de carrière et 2 millions de francs CFA (3053,43 €) pour les Maîtres de Conférences, par exemple. Faut-il rappeler que l’argument de l’enveloppe budgétaire et du contrôle des institutions internationales qui empêchent toute augmentation de salaire reste discutable. Car, le problème ne se situe pas au niveau d’une révision à la hausse du volume des salaires, mais
20 Loi de développement et d’aménagement du territoire. Rapport au gouvernement synthèse. République gabonaise, ministère de la planification et de la programmation du développement, janvier 2003, p. 56. 21 Ibid., p. 60.

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