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Propositions pour gouverner la Côte-d'Ivoire

184 pages
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EAN13 : 9782296406087
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JOSÉ MARTi ET L"AMÉRIQUE

JEAN LAMORE

JOSÉ MARTi ET L'AMÉRIQUE
Tome II

Les expériences hispano-américaines

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-85802-882-6

Avant-propos

Dans le premier tome de José Marti et l'Amérique, sous le titre « Pour une Amérique unie et métisse », nous nous sommes attaché à rechercher les fondements d'une Amérique multi-raciale et le contenu de l'idée de « notre Amérique» selon José Marti. C'est pourquoi ce premier volume faisait une large place aux problèmes raciaux, aux mentalités et comportements à l'égard des Noirs, des Indiens et des Métis, mais aussi à la question de l'anti-impérialisme. Cependant, et nous le disions dès les premières pages du premier volume, il serait totalement erroné de présenter la pensée américaine de Marti - dont tant d'aspects sont plus que jamais actuels - comme un corps de doctrine monolithique et hors du temps. Il était indispensable de saisir les rapports constants et contradictoires qui ont existé entre l'environnement et la personnalité de notre auteur, dont l'histoire personnelle s'est continuellement nourrie de l'histoire contextuelle en tentant d'agir sur elle de façon souvent obsessive et révolutionnaire. A cette exigence répond ce deuxième volume, dans lequel sont examinées, souvent sous des angles largement nouveaux, les expériences - qui sont de véritables « apprentissages» - hispano-américaines de José Marti. Cette période, qui se déroule de 1868 à 1881 pour l'essentiel, est fondamentale, car elle précède et va alimenter la longue expérience nord-américaine*. Il s'agissait donc de réaliser une étude des contextes qui permît d'aborder la pensée du Cubain comme une pensée vivante, en constante évolution par l'enrichissement, l'hésitation, les contradictions au fil du temps et des situations vécues. Cette méthode permet aussi d'en percevoir toute la force et la fragilité en même temps, en un mot la dimension humaine. « Notre Amérique» ne fut pas une doctrine plaquée sur une fin de siècle, mais le fruit d'années d'expériences, de souffrances et de méditation au cœur du quotidien. C'est ce qui en a fait un passeport pour le vingtième siècle et une doctrine pour l'action.

,

ouvrage

* Nous renvoyons le lecteur à la chronologie que nous avons placée en tête du tome I de cet
(p. 9-16).

N ote liminaire

Toutes les références à l'œuvre écrite de José Marti renvoient à l'édition des Obras Completas, publiée à La Havane par « Editorial Nacional de Cuba» en 27 volumes, de 1963 à 1965. Un 2Se volume, intitulé Nuevos Materiales a été publié en 1973 par 1'«Instituto Cubano deI Libro». Ces références comportent l'abréviation O.C., suivie du numéro du volume et de celui de la page.

Chapitre premier

L'expérience cubaine

Si l'on veut essayer de dessiner les grands traits de la personnalité de Marti, et ne pas le faire dans le cadre étroit - et fallacieux - d'une personnalité isolée de son contexte, nous devons rechercher les composantes et les étapes de la formation de sa personnalité historique. En ce qui concerne le milieu dans lequel s'est déroulée la première phase de la formation de sa personnalité, nous tiendrons compte de divers facteurs écologiques: le milieu géographique et social, à savoir d'abord la grande ville de La Havane, puis la campagne cubaine, et également le jeu des rapports humains qui ont été ceux de Marti et des principaux personnages qui l'entouraient au cours de ces années-là. Nous ne chercherons pas, ce faisant, une description exhaustive de ce contexte. En effet, dans la perspective de ce travail, nous nous limiterons à relever les éléments qui peuvent éclairer les futurs rapports de Marti avec l'idée américaine, ceux qui, dans sa première étape cubaine, entrent, ou entreront plus tard, dans l'élaboration de cette conscience latino-américaine. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes notamment demandé quel pouvait être le degré de présence - ou d'absence - de l'Amérique dans le milieu culturel du jeune Cubain, en particulier dans la presse, ou dans les diverses publications qu'il était en mesure de consulter. Si nous exceptons un voyage en Espagne (à Valence) des parents de Marti avec le petit José (âgé de 4 à 6 ans, car le voyage dura 2 ans), son premier voyage hors de La Havane fut celui que le jeune garçon fit à l'âge de neuf ans (en 1862) dans la région de Jagüey Grande, au sud de la province de Matanzas. A la fin de l'année, il revint à La Havane pour entrer au

collège de San Anacleto. En 1863, le jeune garçon retourna en province avec son père, puis il l'accompagna à Belice (Honduras Britannique). A 12 ans (en 1865), José Marti entr!e à La Havane à l'École Supérieure Municipale de garçons, dirigée par Rafael Maria Mendive. Il vit alors à La Havane de façon permanente, entre les activités scolaires, les.réunions chez Mendive et l'agitation des jeunes Havanais patriotes du café « Louvre ». En 1867, alors qu'il passe briilamment tous ses examens, il se trouve pris entre les milieux réformistes après l'échec de la Junte d'Information, et la détermination de la jeune génération des « tacos ». C'est ainsi que, fréquentant les jeunes étudiants anti-espagnols de la capitale, il atteint l'âge de quinze ans. Sa conviction anti-coloniale est telle qu'il intitule alors son premier poème: « 10 de Octubre ! ». Dans cette première étape, très ~mportante malgré - et à cause deson jeune âge, La Havane a rempli une fonction essentielle. Il nous faudra donc évoquer cette vieille Havane où le jeune Marti a grandi et s'est formé jusqu'à quinze ans, avant d'examiner dans quelle mesure ses voyages à l'intérieur de l'île ont pu lui apporter des expériences marquantes pour la suite de son existence et l'élaboration de sa pensée américaine.

L'ENFANCE

À LA HAVANE

José Marti est né dans une humble maison de la rue Paula (aujourd'hui rue Leonor Pérez), dans un quartier très pauvre de la vieille Havane, dans la zone portuaire. Son enfance et son adolescence se sont déroulées dans cette capitale entre 1853 et 1869. Escale dans la navigation transatlantique et ville de transit, c'est une grande ville, qui s'est rapidement développée au XIXesiècle, et voit passer un grand nombre d'étrangers, et d'Espagnols, qui restent peu de temps, mais lui confèrent une animation constante et toujours renouvelée. De 50 000 en 1780, on est passé à plus de 150000 habitants dès 18411. A l'époque de l'enfance de Marti, cette population circule de plus en plus, car c'est alors qu'apparaissent de nouveaux modes de communication: en 1837, les premières « lanchas » à vapeur permettent de traverser la baie entre La Havane et le quartier « noir» de Regla, et les premiers chemins de fer fonctionnent de La Havane à Güines et de La Havane à Matanzas. En 1857, le tramway tiré par des chevaux joue le rôle de transport urbain entre la Punta et la Chorrera, et six ans plus tard, le chemin de fer est ouvert entre La Havane et Marianao. En même temps, en 1851, le télégraphe apparaît dans la capitale. C'est dans les années 50 que La Havane connaît son plus fort développement, qui stagnera ensuite2. En même temps, l'activité indus1. Hugh Thomas, Cuba, la lucha por la libertad, tome 1, p. 187. 2. Julio Le Riverend Brusone, Biografia de la Provincia de La Habana, Academia de Historia de Cuba, 1960. 2

trielle du tabac se développe: les 387 petits ateliers du début du siècle ont laissé place à 576 ateliers en 1859, avec plus de 15 000 ouvriers. Dans la même période, se créent des papeteries, des fabriques d'allumettes, de savon, etc. La plupart des activités restent naturellement liées aux deux grandes branches de production: la canne et le tabac. L'aspect de la vieille ville nous est indiqué par de nombreux témoignages : ce qui la caractérisait peut-être le plus, c'était le brassage de riches et de pauvres, dans une animation très grande à l'intérieur des murailles de protection, alors que dans les quartiers « extramuros», on assistait à une nette séparation des classes sociales. Dans cette vieille ville peu pratique malgré les progrès, la vie était très gaie, avec ses bals et fêtes très fréquents, ses manifestations de folklore africain et ses grands hôtels déjà construits par des Nord-Américains. Ce port, qui accueillait des bateaux du monde entier, permettait l'entrée des marchandises, mais également des spectacles les plus divers. C'est aussi une ville aux mœurs corrompues: forte prostitution, pratique du jeu, dans des maisons ou dans la rue. Depuis déjà quelques décennies, l'enceinte des murailles avait éclaté, permettant ainsi la formation d'une nouvelle ville « extramuros». Le Capitaine Général Tacon fut celui qui développa surtout cette zone « extramuros », lui donnant ses avenues, ses théâtres, ses hôtels, ses cafés, auxquels la population de la vieille ville se rendait par la Porte de Montserrate. Vers 1860, les remparts étaient devenus inutiles et on entreprit leur démolition en 1863. C'est au cœur de la vieille Havane « intramuros » que naquit et grandit José Marti. C'est là qu'il connut ses premières expériences de la vie et de la société. C'est dans une société coloniale - alors que le reste du continent s'était libéré du colonialisme -, et une société esclavagiste, qu'il vécut ses premières années. Le quartier de Paula était sans nul doute l'un des plus pauvres, situé entre la muraille et le port. Là, le jeune homme a connu l'animation portuaire, le brassage social et racial, ainsi que les manifestations directes et indirectes de l'esclavage urbain: ventes d'esclaves noirs, population libre de couleur et anciens esclaves devenus artisans, mendiants et malfaiteurs3. Ces contacts quotidiens avec une société fondée sur l'esclavage ont eu des prolongements décisifs dans les expériences vécues par le jeune garçon au cours des voyages effectués dans la campagne de l'intérieur de l'ne. Certes, sa connaissance des réalités de l'esclavage s'avère incontestable dès l'époque de l'école élémentaire. Jorge Manach conte, par exemple, les mois de pénurie au cours desquels don Mariano, le père de José, privé de son
3. Pour une description de La Havane vers 1850, se reporter à Emilio Roig de Leuchsenring, La Habana, apuntes histbricos, 2 vol., La Habana, 1964 ; Julio Le Riverend, op. cil. ; Hugh Thomas, op. cil., tome l, etc.

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emploi de policier de quartier, doit vivre d'expédients, notamment en participant à des ventes d'esclaves dans la vieille ville4. En 1862, don Mariano ayant été nommé fonctionnaire de polices dans le district de Hanâbana, situé au sud de la province de Matanzas, près de Jagüey Grande, le jeune José l'accompagne. Ce voyage, qui intervint lorsque Marti avait dix ans, est sans nul doute sa première expérience importante et marquante, en ce qui concerne la découverte du milieu géographique de la campagne cubaine, et également la ~onnaissance djrecte des réalités sociales du monde rural. Le voyage se fit en train (cela n'était possible que depuis quelques .années) jusqu'à la station de Colon (appelée alors Nueva Bermeja) ; ensuite, on devait effectuer un long parcours à cheval par des zones inondables et peu hospitalières. La rivière Hanâbana coule près de la zone de Zapata à travers une région marécageuse, sans arbres. Le père de Marti était chargé

de la surveillance d'un district

(<< partido

») situé au sud de Colon et peuplé

de 3 400 habitants. Jagüey Grande n'était alors qu'un village misérable, et Caimito de Hanâbana, siège de l'autorité militaire, où logèrent don Mariano et son fils, était à peine un peu moins modeste. C'est la région que le jeune José découvrit alors, et dont il parle dans sa correspondance à la mère restée à La Havane. Nous savons par ces lettres que le jeune garçon effectuait tous les après-midi des promenades à cheval à travers la campagne, ce qui lui apporta une connaissance vécue de paysages naturels complètement nouveaux. Mais la campagne de Colon, c'était aussi les esclaves et leurs conditions de vie. Après l'esclavage urbain côtoyé dans les rues de la capitale, c'était l'esclavage rural, particulièrement inhumain, notamment à cette époque et dans cette région: en effet, c'est dans cette zone de Matanzas qu'avait eu lieu, en 1844, la conspiration de la Escalera, et la répression avait été féroce. Tout cela était présent dans les mémoires en 1862, et la peur des soulèvements incitait les propriétaires à traiter très durement leurs esclaves. Il y avait, dans le district confié à la vigilance de don Mariano, 893 esclaves et 344 Noirs en « semi-liberté » ; il était interdit au jeune José de les fréquenter, et il ne comprenait pas une telle interdiction. En fait, il devait plus tard évoquer certains de ses compagnons de jeu, des petits Africains dont il put alors voir la détresse6. Il eut également l'occasion, avec toute la sensibilité de son jeune âge, d'assister à des châtiments aussi atroces que le fameux « bocabajo». La vie et les souffrances des Noirs ont fait partie intégrante de son contexte vital, et il en fut fortement impressionné. Mais il s'agissait également d'une zone côtière, sur laquelle avaient lieu des débarquements clandestins d'esclaves. Les côtes désertes de la baie des
4. Jorge Mafiach, Marti el apostol, p. 19. 5. Don Mariano Marti fut nommé « Capitan Juez pedaneo del partido judicial de tercera clase Hanabana ». 6. En particulier dans son projet intitulé Mis Negros (sans date), in OC, tome 18, p. 285.

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Cochons étaient alors un lieu privilégié pour la traite clandestine. Marti devait décrire plus tard un tel débarquement d'esclaves dans des vers remplis d'émotion'. Put-il réellement alors assister à une opération de la traite clandestine? Rien ne le prouve, mais il acquit forcément une connaissance très proche de cette réalité dans la mesure où il travaillait lui-même à la rédaction des rapports de police de son père. On sait d'autre part que celui-ci avait obtenu sa charge précisément parce que son prédécesseur, le sous-lieutenant Manuel Aragon, avait été. accusé de complicité dans des débarquements de « bozales »8. Certains auteurs présentent comme improbable le fait que le jeune garçon ait pu assister personnellement au débarquement clandestin d'esclaves, une nuit, aux côtés de son père; pour d'autres, il s'agirait d'un fait incontestable9. Ce qui est certain, c'est que pendant son séjour de plusieurs mois aux côtés de son père, le jeune garçon entendait parler constamment de ces débarquements prohibés, et que don Mariano, ayant réussi à découvrir une de ces opérations pour l'enrayer, conformément à la loi contre la traite, se vit retirer sa charge pour ce zèle jugé excessif par certains de ses supérieurs, intéressés dans ce commerce lucratif. Ce qui est également certain, c'est que le jeune garçon, entre autres expériences, fut profondément impressionné par la découverte~ qu'il fit durant une excursion dans la campagne, d'un esclave pendu à un « ceibo ». Il n'est pas surprenant de ce fait que cet enfant d'une dizaine d'années, lorsqu'il revient à La Havane en décembre 1862 pour suivre les cours du collège « San Anacleto », soit déjà profondément sensibilisé par ce qu'il a vu et entendu. Il ne lui sera plus jamais possible d'oublier la présence et la tragédie des Noirs esclaves. En 1862 et 1863, alternent des expériences urbaines et rurales qui ne font sans doute qu'enrichir les précédentes: c'est à ce moment-là, à l'école San Anacleto, qu'il se lie d'amitié avec le jeune Fermin Valdés Dominguez. Ce dernier est fils d'une famille riche: un esclave noir de la maison familiale vient le chercher à l'école, et le jeune Marti l'accompagne fréquemment. Il est également attesté que les deux jeunes garçons se passionnent alors pour le déroulement de la guerre aux États-Unis, l'un étant partisan des gens du Sud, l'autre, - José, qui a lu La case de l'Oncle Tom -, se prononçant avec chaleur pour les Nordistes anti-esclavagistes. Les événements relatés dans l'ouvrage de l'Américaine Harriet Beecher Stowe ne pouvaient que fournir à l'imagination du jeune José Marti matière à compléter, renforcer et expliciter les émotions qu'il avait ressenties à Hanâbana dans ses contacts avec les réalités esclavagistes de Cuba. Deux ans plus tard, alors qu'il est élève de
7. Versos Sencillos, XXX, New York, 1891, in OC, tome 16, pp. 106-107 (chap.2, note 38). 8. Juan Losada, Marti, joven revolucionario, p. 18. 9. Guillermo de Zéndegui tient pour « improbable» que José Marti ait assisté lui-même à ce débarquement (in Ambito de Marti, p. 30) ; en revanche, Juan Losada (op. cit., p. 20), présente ce fait comme indiscutable.

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l'École Supérieure de Garçons à La Havane, un événement est venu sans doute fournir de nouveaux éléments de réflexion dans ce domaine au jeune garçon: on apprend à La Havane l'assassinat de Lincoln, et en signe de protestation, un médecin havanais, Juan Bruno Zayas, décide de payer l'émancipation de tous les esclaves nés un 4 juillet. Ce geste symbolique eut un grand retentissement dans la capitale cubaine. Il convient de noter qu'entre-temps, à la suite de la destitution de don Mariano, ce dernier effectua un voyage au Honduras Britannique (Belice) où il emmena son fils. Celui-ci connut ainsi l'épaisse forêt au cœur de laquelle une famille nord-américaine - à laquelle son père alla probablement demander vainement un emploi -, tentait d'exploiter une plantation de canne. Les conversations avec cette famille sudiste à propos de la Guerre de Sécession, et la connaissance du milieu naturel d'Amérique Centrale, sont des éléments non négligeables qui, ajoutés aux précédents, font que le jeune garçon qui revient poursuivre ses études à La Havane possède déjà des expériences extrêmement diverses pour son âge. Tout cela a constitué la matière première de ce qui, plus tard, se transformera en concepts. C'est l'époque des expériences émotionnelles chez Marti, et à l'âge adulte, à l'âge de la conceptualisation, l'émotion sera toujours présente au souvenir du vécu de l'enfance.

LE CONTEXTE

SOCIO-POLITIQUE

José Marti a vu le jour et a grandi dans un pays américain en marge. Le poids de l'administration espagnole y était omniprésent et oppressant. Mais, pour reprendre une observation de Leopoldo Zea, si l'émancipation politique restait à faire, 1'«émancipation mentale» des Cubains était déjà entreprise1o. Des hommes comme José Agustin Caballero, Felix Varela, José de La Luz, s'attachaient à éduquer les Cubains pour la liberté. On peut parler de l'éveil d'une conscience créole à partir de la dernière décennie du XVIIIesiècle et les premières du XIXe.La première génération de patriciens s'est groupée au sein de la Société Économique des Amis du Pays: ce furent des réformistes, et pourtant Marti les considéra toujours comme des fondateurs de la tradition patriotique. Le grand éducateur fut José de La Luz qui rejetait la scholastique antérieure et donnait la priorité aux réalités du pays. Marti eut pour lui une véritable prédilection: José de La Luz mourut en 1862, alors que le jeune Marti était âgé de neuf ans. Selon Cintio Vitier, ce dernier aurait été très impressionné par le deuil populaire à La Havane qui accompagna cette disparition: Luz devait rester, à ses yeux, celui qui avait
10. Leopoldo Zea, El pensamiento p. 365. latinoamericano (3e éd.), Barcelona, Editorial Ariel, 1976,

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tenté d'éduquer la classe privilégiée pour extirper ce cancer social qu'était l'esclavage11. Comment se présentait la société cubaine dans laquelle le jeune Marti était venu au monde et grandissait? La population de l'lie s'élevait alors à 1 400000 habitants dont 750000 Blancs et plus de 500000 « gens de couleur». La popul~tion blanche comprenait 600 000 créoles, c'est-à-dire une écrasante majorité, et la population de couleur comportait environ 300 000 esclaves (recensement de 1861)12. Cela signifie que seulement 16 % des Blancs sont des « péninsulaires », représentant à peine 8 % de la population cubaine. Cependant, leur répartition n'était pas régulière, et s'ils n'étaient que moins de 4 % dans les provinces orientales, en revanche ils étaient regroupés notablement dans la province de La Havane, ce qui explique que leur influence y ait été plus forte qu'ailleurs. D'autre part, ces données montrent que les trois cinquièmes des gens de couleur étaient des esclaves. Ces esclaves constituaient naturellement la couche la plus basse de la pyramide sociale. Cette pyramide se présentait de façon assez différente selon qu'on se situe à La Havane ou dans les zones rurales, et aussi selon que l'on considère la partie occidentale ou orientale de l'lIe. Nous nous limiterons à en esquisser les grands traits A La Havane, - et dans les grandes villes -, on trouve en haut du dispositif une aristocratie en train de se renouveler: la noblesse espagnole (les nobles titrés de Castille et les vieilles familles) se voit grossie de « nouveaux nobles» à qui l'Espagne accorde en plein XIXesiècle des titres pour services rendusl3. Simultanément, apparaît une classe commerçante et possédante, dont la figure la plus représentative est Miguel Aldama, le plus grand financier cubain du siècle. Vers 1860, on se trouve ainsi en présence de deux aristocraties : l'espagnole, qui soutient les Corps des Volontaires intégristes, et la «cubaine», qui s'exprime par une nouvelle presse (El Siglo) et entraîne des intellectuels réformistes. A la campagne, on trouve des propriétaires sucriers, formant ce qu'on a appelé la « sacarocracia ». Mais il y a des situations très diverses: certains possèdent des centrales immenses. C'est le cas de Juan de Zulueta (négrier espagnol, colonel de Volontaires de La Havane, propriétaire de la centrale « Alava », dont la production est la plus forte dans les années 60), de Juan Poey (maître de l'ingenio « Las Canas», le plus moderne du monde), ou encore du comte de Casa Moré. Ils sont les plus riches représentants de la
11. Cintio Vitier, Ese sol del mundo moral, Mexico, 1975, pp.37-38. 12. Fernando Portuondo, Historia de Cuba hasta 1898, La Havane, Ed. Nac. de Cuba, 1968, pp. 381-382. 13. Ce fut le cas du marquis de Almendares, constructeur du chemin de fer. Cirilo Villaverde en donne un bon exemple dans son roman Cecilia Valdés, avec le personnage de Candido Gamboa, actionnaire de la traite négrière, qui reçoit de Madrid un titre nobiliaire pour ses activités commerciales à Cuba.

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« sacarocracia » la plus fortunée, devenue espagnole. Vient ensuite la grande

bourgeoisie sucrière « cubaine », avec Miguel Aldama (propriétaire de l'ingenio « Concepcion »). Les grands bourgeois créoles ont perdu la maîtrise financière, passée aux mains d'Espagnols. Dans la partie occidentale, se trouvent les grandes centrales mécanisées qui recherchent une augmentation toujours plus forte de la production. Leurs propriétaires ne souhaitent pas l'abolition. En Oriente, en revanche, les petits terratenientes, au bord de la ruine, cherchent à se libérer du capital espagnol et pensent au remplacement des esclaves par une main-d'œuvre salariée. A côté d'eux, on trouve des propriétaires éleveurs dépendant des sucriers, propriétaires qui n'utilisent pas d'esclaves et sont en général antiespagnols. En descendant les échelons sociaux, on rencontre une classe moyenne en cours de formation. Elle comprend des fonctionnaires, des petits propriétaires, des commerçants. Elle n'offre pas d'unité et reste en général très liée à l'aristocratie. Elle regroupe cependant un certain nombre d'intellectuels très actifs qui cherchent à forger une pensée créole. La petite bourgeoisie des villes est celle dans laquelle naquit José Marti: employés, artisans, petits commerçants. Les employés et petits fonctionnaires (telle père de José Marti) étaient en général imprégnés de la peur de la guerre raciale que leur inculquait la « sacarocracia » ; les artisans étaient fréquemment des gens de couleur libres (tailleurs, musiciens, etc.), qui formaient un groupe social très dynamique, non lié à la Métropole et, par suite, défenseurs actifs de l'abolition et de l'indépendance. Cette classe fut durement réprimée à la suite de la conspiration de la Escalera (1844). Les travailleurs des ateliers (tabac) étaient blancs dans leur majorité, ainsi que les ouvriers de la construction, des chemins de fer et des ports. Enfin, au bas de l'échelle, la masse des esclaves, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Les tensions entre Créoles et Espagnols sont devenues particulièrement aiguës dàns les années qui ont précédé la naissance de Marti14. Cette période fut marquée par le développement des tendances annexionnistes. C'est en 1847 qu'avait été fondé le Club de La Habana, dont l'objectif était de proposer l'annexion de Cuba aux États-Unis. Le Club offrit de payer un général yankee pour envahir l'lIe (1848) et forma à New York un Conseil de gouvernement cubain et un journal, La Verdad. Ce journal, dirigé par Gaspar Betancourt Cisneros, circula clandestinement à Cuba. Les esclavagistes voyaient dans l'idée annexionniste la protection du système, les hommes d'affaires y voyaient la liberté de commerce avec tous
14. Une des causes de tension résidait dans l'exclusion des Créoles des charges publiques. Fernando Portuondo indique que en 1868, sur 532 employés publics, 135 seulement étaient cubains (créoles), alors qu'il y avait sur le sol cubain 6 fois plus dé Créoles blancs que d'Espagnols. Encore faut-il observer que la plupart des employés créoles étaient de petits professeurs mal rétribués (Portuondo, op. cil., p. 392).

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les États du Nord, et d'une façon générale, le salut des Blancs. Ce courant fut combattu par José Antonio Saco qui voyait en l'annexion l'absorption de Cuba par les États-Unis. Le glas de l'annexionnisme sonna avec l'exécution du général Narciso Lopez, en 1851, après l'échec de sa tentative d'invasion dans la région de Vuelta Abajo. Entre cette date et le début de la Guerre des Dix Ans (1868), Cuba a vécu une période dominée par le réformisme. C'est le courant que Marti devait connaître le mieux car les efforts des réformistes remplissaient littéralement la vie cubaine. C'est en 1859 que le général Serrano, Grand d'Espagne, arriva avec la mission de renouveler la confiance en la Couronne et, pour cela, il chercha à plaire aux Créoles. C'est à ce moment que furent organisées les funérailles officielles de José de La Luz (1862). Le Capitaine Général permit la fondation du Parti Réformiste. Dans les années 60, les réunions se multiplièrent chez des grands bourgeois comme O'Farrill et Miguel Aldama: de ces réunions sortit le programme des réformes que ces Créoles estimaient nécessaires pour Cuba. Le nouveau Capitaine Général, Domingo Dulce (1862), poursuivit cette politique de conciliation, et El Siglo, le grand journal réformiste, fit alors son apparition, sous la direction du comte de Pozos Dulces (Francisco de Frias). Les personnalités les plus éminentes des classes aisées y participèrent. Mais la crise sucrière de 1866 et la politique espagnole devaient précipiter l'échec de cette entreprise. La Junta de Informacion, formée en 1866, fut chargée de présenter les demandes cubaines en Espagne: réformes douanières, cessation de la traite, représentation de Cuba au gouvernement, et toute une série de demandes de réformes sociales, économiques et politiques (la situation scandaleuse dans laquelle se trouvait Cuba et que faisaient ressortir les réformistes se traduisait de façon significative dans le fait que, sur le budget de l'lIe, 3 millions de pesos étaient envoyés à l'Espagne, alors que moins d'un million était consacrés au développement de Cuba). Ce fut un échec total. A l'opposé des vœux des réformistes, Madrid adopta une attitude « dure» et envoya à Cuba comme Capitaine Général Francisco Lersundi, qui interdit les réunions politiques.

LES SOURCES D'INFORMATION Il est intéressant de se demander dans quelle mesure la question de la formation d'une patrie cubaine était présente dans les milieux où s'est trouvé le jeune José Marti jusqu'en 1868. Nous nous sommes également demandé si cette question était posée en termes exclusivement « insulaires », ou comme un problème envisagé dans une dimension continentale, américaine. Autrement dit, les réalités continentales de l'Amérique latine étaientelles présentes dans la Cuba des années 60? C'est dans cette perspective 9

que nous nous sommes livré à un examen de la presse cubaine entre 1845 et 1875. La presse. Si l'on examine d'abord la presse gouvernementale ~spagnole, qui était lue dans les villes, et surtout à La Havane, on observe une volonté constante de la part de l'administration espagnole de « tourner le dos» au continent américain. La Gaceta de La H ahana, organe du mouvement colonial publié sous ce titre à partir de 1848,ne présente que des nouvelles locales (La Havane), l'intérieur de l'île étànt très peu concerné. Lorsqu'il arrive à La Gaceta d'évoquer l'Amérique continentale, c'est pour en tirer une argumentation politique. Ce qui est recherché, c'est l'édification des Cubains pour les dissuader de suivre le « funeste exemple» des républiques américaines, plongées dans « le chaos et la faillite ». Notre enquête sur La Aurora de Matanzas (devenue Aurora dei Yumuri à partir de 1857), porte-parole provincial des intérêts du gouvernement espagnol, apporte des résultats identiques. Dans les deux cas, il s'agit d'une presse destinée à_faire connaître les dispositions officielles, mettre l'accent sur les réalisations coloniales dans l'île, et présenter sans cesse la situation économique comme bonne; elle ignore pratiquement les républiques américaines tout en laissant entendre qu'il n'y règne que désordres depuis l'Indépendance. Le premier journal considéré comme défenseur des intérêts « cubains » fut El Faro Industrial de La Habana,~ qui naquit en 1841, propriété de Bachiller y Morales et de l'écrivain Cirilo Villaverde. Il était quotidien et eut de brillants rédacteurs créoles. Mais la Capitainerie Générale le supprima en 1851. Il s'agit d'un journal destiné aux familles de commerçants et grands « bourgeois » créoles de La Havane. L'information est surtot locale, mais il a quelque intérêt pour l'intérieur de l'île. Les rédacteurs ignorent le continent latino-américain. On publie des traductions de romans historiques français et l'on ignore l'existence d'écrivains cubains. Une revue importante, très lue dans les milieux crépIes, était les Memorias de la Real Sociedad de los Amigos dei Pais (fondée en 1793, elle disparut en 1896). Très informée sur l'économie, l'agriculture, les transports, la vie commerciale, elle offrait un tableau assez complet de la vie économique de Cuba, mais ne s'intéressait pas davantage aux pays du continent américain. Les grands journaux réformistes et, plus tard, autonomistes, comme El Siglo, d'abord, et El Triunfo, ensuite, se donnaient pour objet de développer l'idée d'une patrie cubaine, et les meilleures plumes y collaboraient. El Triunfo accordait quelque place aux informations nord-américaines, mais il s'avère que cette presse libérale ignorait pratiquement l'Amérique latine. Nous avons également examiné un certain nombre de publications à caractère ou à dominante littéraire. Au milieu du siècle, elles étaient très nombreuses. Nous avons consulté El Colibri (thèmes européens ou cubains), La Revista de La Habana (fondée en 1853 par Rafael Maria Mendive, futur maître de Marti; la littérature française y est nettement privilégiée, la 10

tendance nationale cubaine est très marquée, et on constate encore la même absence de références au continent américain), La Floresta Cubana et La Piragua. Dans ces deux dernières publications domine le courant sibonéiste, dont on trouve des manifestations aussi dans La Revista de La Habana. En

réaction contre la poésie « espagnole », la poésie « sibonéiste» met en scène
des Cubains idylliques, descendants d'Indiens idéalisés, les Siboneys. Malgré cette idéalisation, il s'agit d'une manifestation non négligeable de l'inspiration patriotique cubaine. De 1865 à 1868, parut La Verdad Catblica à l'intention des catholiques de La Havane. Notons que cette publication parle à peine de Cuba, et pas du tout de l'Amérique. Cette revue veut donner à ses lecteurs une vision exclusivement européenne de la vie religieuse. D'une manière générale, on constate ainsi que la presse Gournaux et revues), très ouverte selon les cas soit à l'Europe, soit aux États-Unis, restait très fermée à tout ce qui se passait sur le continent latino-américain. Cependant, au début du XIXesiècle, d'Arango à Varela, avait existé une génération de Créoles qui avait conscience de la place de Cuba dans le continent latino-américain. Vers 1820, était apparue à Cuba une certaine information sur l'Amérique latine; ensuite, ce courant devait disparaître, Cuba n'étant plus sentie comme américaine. Cela tient naturellement à la volonté farouche de l'administration espagnole, mais aussi aux termes dans lesquels la classe créole posait le problème national. L'Amérique latine est ainsi absente de la presse créole, qui, en revanche, s'ouvrait largement aux informations venues de New York1S. Autres sources. Notons que la seule histoire qui sera étudiée à Cuba pendant tout le XIXesiècle, et jusqu'en 1902, sera l'histoire de l'Espagne. Il faut en effet attendre 1902.pour qu'apparaisse, grâce à Varona, le premier manuel d'histoire et géographie de Cuba dans l'enseignement secondaire. Et il faudra attendre les années 30 pour assister à l'introduction dans les classes cubaines de notions d'histoire et de géographie de l'Amérique continentale. Cela signifie-t-il que le jeune José Marti n'a eu accès à aucune information sur l'Amérique latine au cours de ces années-là? L'examen de la presse porterait à le penser, et on doit en effet exclure toute sensibilisation publique et licite au continentalisme américain. Nous l'avons vu, la marginalisation très forte de l'île ne le permettait pas. Si les publications créoles apportaient indéniablement aux jeunes Cubains une réflexion sur le sentiment national et posaient le problème de la future patrie, en revanche, elle ne les invitaient pas à se percevoir comme Américains. Cependant, si les informations sur l'Amérique latine étaient peu fréquentes à cette époque à Cuba, il semble que le jeune José ait eu à sa dis15. Nous avons étudié systématiquement la presse de Cuba entre 1850 et 1875.

Il

position des sources d'information privilégiées. D'abord, il a pu consulter la bibliothèque de Bernardo Valdés Dominguez, ensuite, et surtout, celle de Mendive. Il est indiscutable que Mendive et son groupe ont exercé une grande influence sur lui au moment de sa formation d'adolescent. Il fréquentait assidûment la bibliothèque de son maître, vite devenu un ami. Comme

Mendive, le jeune garçon s'exerçait à des traductions. Il assistait aux « tertulias» qui s'y déroulaient, et y pouvait rencontrer des poètes, comme Manuel Sellén, co-directeur de La Aurora, le journal des travailleurs du tabac. C'est également à cette époque qu'il fréquenta les jeunes patriotes, fils de familles créoles, qui, après s'être réunis dans le célèbre café « Le Louvre», s'exerçaient au maniement des armes et organisaient des classes nocturnes pour

les travailleurs de la vieille Havane. C'est ainsi qu'il connut ces « tacos »16
alors qu'ils préparaient la résistance créole en vue de la guerre pour l'indépendance. Lorsque ces jeunes Créoles séparatistes se réunissaient, ils lisaient des livres et des journaux venus sous le manteau des Républiques latinoaméricaines. Marti l'évoque clairement dans un discours prononcé à Caracas en 188117:
Oh! Comme ces idées-là nous étaient agréables (à nous les esclaves antillais, en ces temps révolus de l'enfance), en ces heures de doux aveuglement où l'on croit en tout Comme nous nous répétions (pâles et enthousiastes comme des martyrs), sur notre île fleurie, l'Évangile qui nous venait du continent grandiose: et comme, mal dissimulé entre le Lebrija, le Balmes, le Vallejo, nous lisions avec amour les vers volcaniques de Lozano Jl8 Les journaux de ces pays, qui, cachés comme des crimes, nous parvenaient, comme ils étaient recherchés avec anxiété, et lus à haute voix, puis retenus dans l'âme... !

Dans ce discours, prononcé douze ou treize ans plus tard, Marti évoque l'île de Cuba de son enfance, révélant les lectures de livres et journaux secrètement venus du Continent et que les jeunes Créoles lisaient en groupe. C'est un des très rares témoignages directs dont nous disposions. Par ces lectures interdites, le jeune garçon a pu se familiariser avec certains auteurs latino-américains, comme Bello (cité dans le même discours), des poètes (comme le Vénézuélien Lozano), ou encore s'informer sur la vie et les événements du continent. La seule publication autorisée à La Havane et dans laquelle on pouvait trouver des informations sur l'Amérique était La llustracibn Espanola y
16. On appelait Tacos les jeunes Créoles qui se réunissaient au « Louvre » et qui depuis quelques années, manifestaient publiquement leur désaccord avec le régime colonial. Déjà en décembre 1863, les Tacos s'étaient manifestés en perturbant une soirée du théâtre Tacon. Leur activité s'intensifia à partir de l'échec des réformistes en 1866. 17. Discours prononcé devant le Club de Commerce, à Caracas, le 21 mars 1881, in OC, tome 7, p.287. 18. Abigail Lozano (1821-1866), poète romantique vénézuélien.

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