Qu'est-ce que la féodalité ?

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Qu’est-ce que la féodalité ? est l’œuvre maîtresse du grand historien François L. Ganshof. Depuis sa première édition, en 1944, il a été traduit dans le monde entier, devenant le classique de l’histoire médiévale. « L’irremplaçable mérite de ce petit livre dense, rempli de textes parfaitement commentés, est d’offrir à l’amateur le meilleur des guides, au spécialiste un instrument de référence d’une garantie éprouvée et d’une absolue loyauté.» Georges Duby, Annales, 1958 « Petit quant au volume, mais capital par ses résonances… La méthode adoptée a fait de Qu’est-ce que la féodalité ? le manuel (au sens noble) idéal pour les enseignants de tous étages soucieux de déconcerter le moins possible l’étudiant en l’introduisant au monde féodal, si étrange pour celui-ci.» E.-R. Labande, Cahiers de civilisation médiévale, 1980.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021008502
Nombre de pages : 320
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Texto est une collection des éditions Tallandier
© Éditions Tallandier, 1982
et 2015 pour la présente édition
2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
EAN : 979-1-0210-0850-2
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.Avertissement de la troisième édition française
La première édition française de cet ouvrage, imprimée à Bruxelles, en automne
1944, fut épuisée en quelques mois. Une deuxième édition française vit le jour à la fois
à Bruxelles et à Neuchâtel, au début de 1947. Nous avons saisi cette occasion pour
combler quelques lacunes, pour corriger quelques erreurs, pour tenir compte des
travaux publiés au cours de la Seconde Guerre mondiale dans les pays anglo-saxons, des
ouvrages et études sortis de presse depuis l’automne 1944 et des observations que des
confrères obligeants ont bien voulu nous communiquer. En 1950 et 1951, nous avons
soumis notre texte à une révision plus poussée, en vue de la préparation d’une édition
anglaise, due au talent et à l’érudition de notre ami, M.P. Grierson, university lecturer et
fellow de Gonville and Caius College à Cambridge ; cette édition a paru en 1952,
1
précédée d’une préface de Sir Frank Stenton, professeur à l’université de Reading .
Nous avons, à nouveau, complété, révisé et, en plusieurs endroits, remanié
considérablement notre texte en vue d’une édition portugaise, en préparation et de la
présente édition, la troisième en langue française.
Ce livre doit beaucoup, dans ses éditions successives, aux indications, aux conseils
et aux critiques de bien des érudits belges et étrangers : Mme Cécile Seresia, docteur en
philosophie et lettres, MM.J. Dhondt, E.I. Strubbe, C. Verlinden, T. Luykx, professeurs à
l’université de Gand, M.F. Vercauteren, professeur à l’université de Liège, M.P. Grierson
et le docteur Lipstein, de l’université de Cambridge, M.T.F.T. Plucknett, professeur à
l’université de Londres, M.F. Beyerle, professeur émérite à l’université de Freiburg i.
Breisgau, M.L. Voet, conservateur du musée Plantin-Moretus, à Anvers, M.R. Van
Caenegem, agrégé et maître de conférences à l’université de Gand, M.J. Rubió-Lois,
« professor encargado de curso » à l’université de Barcelone. Que tous veuillent bien
trouver ici l’expression de notre reconnaissance.
G., 1957
1. Feudalism ; Londres, New York, Toronto ; Longman, Green & Co.Avertissement de la quatrième édition française
Le texte de cette édition est dans l’ensemble conforme à celui de la troisième édition
française. Nous avons cependant revu, complété, corrigé ce texte en tenant compte des
travaux parus depuis 1957, et du résultat de nos propres recherches, entre autres de
celles que nous avons entreprises à l’occasion de la préparation d’éditions en d’autres
langues. La bibliographie a fait l’objet d’une mise à jour.
G., 1968Avertissement de la cinquième édition française
La quatrième édition française (Bruxelles, 1968) est épuisée depuis plusieurs
années ; du vivant de l’auteur, des difficultés diverses avaient empêché une réédition.
L’édition allemande parue en 1975 est la dernière qui ait été revue par F.L. Ganshof,
décédé en 1980. La présente édition reprend le texte de la quatrième édition française.
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La bibliographie a été mise à jour d’après les addenda des 3 et 4 éditions allemandes,
ainsi que pour la période 1974-1982.
Fr. Godding-GanshofÀ la chère mémoire de
François Olivier-Martin,
membre de l’Institut,
professeur à la faculté de droit de Paris
Introduction générale
Il nous faut dès l’abord préciser notre dessein. Le mot « féodalité » (allemand
Lehnswesen ou Feudalismus, anglais feudalism, néerlandais leenstelsel) prête à confusion.
Depuis la Révolution française, où il fit, en compagnie du « fanatisme », office
d’épouvantail, on s’en est beaucoup servi à contresens. Sans nous arrêter à ces usages
fantaisistes, retenons ici les deux acceptions principales actuellement reçues par les
historiens ; si l’on veut se limiter à l’essentiel, il est permis de réduire à ces deux
acceptions les analyses ou les définitions plus nuancées, rencontrées sous la plume de
1
certains auteurs .
On peut concevoir la féodalité comme un type de société dont les caractères
déterminants sont : un développement poussé très loin des liens de dépendance
d’homme à homme, avec une classe de guerriers spécialisés occupant les échelons
supérieurs de cette hiérarchie ; un morcellement extrême du droit de propriété ; une
hiérarchie des droits sur la terre nés de ce morcellement, hiérarchie correspondant dans
une large mesure à la hiérarchie des liens de dépendance personnelle dont il vient d’être
question ; un morcellement du pouvoir public créant dans chaque pays une hiérarchie
d’instances autonomes et exerçant dans leur propre intérêt des pouvoirs normalement
attribués à l’État et souvent du ressort effectif de celui-ci à une époque antérieure.
Ce type de société, que l’on nomme aussi parfois « le régime féodal », est celui qu’a
e e e
connu l’Europe occidentale au X , au XI , au XII siècle. Il est propre aux États nés des
partages de l’Empire carolingien – la France, l’Allemagne, le royaume de
BourgogneProvence, l’Italie de l’époque – et aux pays ayant subi l’influence de ces États comme
l’Angleterre, certains royaumes chrétiens d’Espagne, les États latins du Proche-Orient.
En d’autres lieux et à d’autres époques, cependant, des types de société ont présenté des
analogies avec la féodalité du Moyen Âge occidental ; on a parlé de féodalité dans
l’Égypte ancienne, aux Indes, dans l’Empire byzantin, dans le monde arabe, dans
l’Empire turc, en Russie, au Japon, ailleurs encore : parfois en tirant des conclusions
hâtives d’un examen insuffisamment rigoureux des sources ; mais dans quelques cas – le
2
plus remarquable est celui du Japon – à bon droit .
Le regretté Joseph Calmette et le regretté Marc Bloch ont, au terme « féodalité »,
préféré l’expression « société féodale ». Ce choix, dont il faut souhaiter qu’il se
généralise, a l’avantage de pouvoir limiter l’emploi du mot « féodalité » aux cas où il
doit être pris dans son autre acception.
Dans cette seconde acception, la féodalité peut être définie comme un ensemble
d’institutions créant et régissant des obligations d’obéissance et de service
– principalement militaire – de la part d’un homme libre, dit « vassal », envers unhomme libre dit « seigneur », et des obligations de protection et d’entretien de la part du
« seigneur » à l’égard du « vassal » ; l’obligation d’entretien ayant le plus souvent pour
effet la concession par le seigneur au vassal, d’un bien dit « fief ». Acception plus
technique, beaucoup moins large, que la première ; acception que l’on peut qualifier de
juridique, tandis que la première est surtout sociale et politique.
Les deux acceptions sont, d’ailleurs, associées : si l’on nomme « féodalité » ou
« régime féodal », le type de société que nous avons tenté de définir, c’est que le « fief »
constitue sinon la pièce maîtresse, du moins la pièce la plus remarquable dans la
hiérarchie des droits sur la terre que comporte ce type de société.
La féodalité au sens strict, c’est-à-dire le système d’institutions féodo-vassaliques,
est aussi – et plus encore que la féodalité au sens large – propre aux États nés du
démembrement de l’Empire carolingien et aux pays influencés par ces États. On
retrouve néanmoins, dans d’autres milieux historiques, certaines institutions très
semblables à celles qu’a connues la féodalité du Moyen Âge occidental : les daimios et
les bushi ou samurai japonais sont tout à fait comparables au vassal, et la terre dont on
leur concède la jouissance peut être rapprochée du fief ; l’iktaa arabe et turque offre
aussi des analogies avec celui-ci. La Russie semble bien avoir connu un état de choses
e e
très voisin de la vassalité, entre le XIII et le XVI siècle ; la « propriété conditionnelle »
e
que l’on rencontre à la même époque et qui porte à partir du XV siècle le nom de
3
pomèstie présente des similitudes marquées avec le fief .
Il ne sera question dans les pages qui vont suivre que de la féodalité au sens étroit,
technique, juridique du mot. La structure de la société ou de l’État n’interviendra dans
notre exposé que dans la mesure où elle a exercé une action directe sur les institutions
féodo-vassaliques, ou subi directement elle-même leur action. Aussi bien, ferions-nous
preuve de témérité en tentant de donner dans les limites que nous nous sommes fixées,
un aperçu, fût-il très sommaire, de la « société féodale ». Mais le lecteur sera mieux
préparé à comprendre ce qu’a été cette société quand il aura saisi ce qu’étaient un
seigneur, un vassal, un fief et quels rapports de droit existaient entre eux.
Nous nous proposons d’étudier la féodalité particulièrement en France, dans le
royaume de Bourgogne-Provence et en Allemagne où ses traits essentiels sont les
mêmes, et plus particulièrement dans les pays d’entre Loire et Rhin, cœur de l’État franc
où la féodalité est née. Nous n’aurons recours qu’en ordre secondaire aux institutions de
l’Angleterre, et en ordre très subsidiaire à celles de l’Italie. Voilà pour l’espace. Quant au
e e e e
temps, il y aura lieu de mettre l’accent sur le X , le XI , le XII siècle, voire sur le XIII .
C’est l’âge classique de la féodalité, celui où elle constitue un système d’institutions
véritablement vivantes. Mais pour le comprendre, il importe de montrer d’abord
comment ce système d’institutions s’est formé dans le cadre de la monarchie
e e
carolingienne au VIII et au IX siècle. Quant aux siècles postérieurs à l’âge classique, il
sera permis de passer beaucoup plus rapidement.
Dans l’analyse et dans la description des institutions, nous nous attacherons à faire
ressortir les traits les plus généraux : qui les possède discerne et saisit aisément les
caractères propres aux institutions féodales de telle époque ou de tel pays auquel il
porte un intérêt particulier. Quant aux exemples destinés à rendre l’exposé à la fois plus
accessible, plus probant et plus vivant, nous en emprunterons bon nombre aux anciens
Pays-Bas : à la Flandre, qui relevait de la France et aux principautés lotharingiennes(Brabant, Cambrai, Gueldre, Hainaut, Hollande, Liège, Looz, Luxembourg, Namur, etc.)
qui relevaient de l’Allemagne. Il est, en effet, en Europe occidentale, peu de régions
pour lesquelles on ait conservé des témoignages contemporains à la fois aussi nombreux
e e
et aussi explicites sur les institutions féodo-vassaliques entre le X et le XIII siècle, que
4
ces pays « d’entre deux » .
Ce volume doit beaucoup aux œuvres des érudits qui, avant nous ou en même
temps que nous, se sont attachés à l’étude des institutions féodo-vassaliques. Cependant
certaines conceptions nous sont propres et s’appuient sur des travaux personnels. Notre
propos étant de mettre à la disposition du public cultivé un exposé aux arêtes nettes
d’un grand problème de l’histoire universelle, tels que le font apparaître les résultats de
la recherche scientifique la plus récente, nous nous sommes abstenu de faire figurer des
5
notes d’érudition au bas des pages ; seules figurent en ce lieu les références
permettant de retrouver dans leur contexte les documents contemporains cités dans
6
notre exposé . Une bibliographie sommaire orientera le lecteur désireux d’étendre ou
d’approfondir son information.
1. L’usage qui est généralement fait du terme « féodalité », comme de termes apparentés
à celui-ci, par les historiens de l’URSS et pas mal d’historiens d’autres pays situés au-delà
du « rideau de fer », nous paraît difficilement justifiable, quels que puissent être les
mérites de leurs travaux.
2. On lira sur ce point les pages excellentes d’O. Hintze, Wesen und Verbreitung des
Feudalismus Sitzungsberichte der Preussischen Akademie der Wissenschaften, Phil.-Hist.
Klasse, Berlin 1929, de M. Bloch, La Société féodale. Les classes et le gouvernement des
hommes, Paris, 1940, p. 241 et s. et des auteurs des Studien zum mittelalterlichen
Lehenswesen, dirigées par T. Mayer, Lindau & Constance, 1960. Voir aussi l’article
« Feudalism » au t. IV de l’Encyclopedia of Social Sciences (contributions de K. Asakawa
sur le Japon, de O. Franke sur la Chine, de A.-H. Lybyer sur le monde musulman) et
pour le Japon, l’ouvrage de T. Joüon des Longrais, L’Est et l’Ouest, Tokyo et Paris, 1958.
3. Hintze, op. cit., p. 338 et s. ; Bloch, op. cit., p. 241-252. Pour le Japon, Joüon des
Longrais, op. cit. Pour la Russie, voir aussi A. Eck, Le Moyen Âge russe, Paris, 1933,
p. 195-212, 219-224 et M. Hellmann, Probleme des Feudalismus in Russland, dans
Studien (voir plus haut, note 2), p. 235 et suiv.
4. Nous usons de l’expression créée et justifiée par L. Leclère, La Question d’Occident,
Bruxelles, 1921.
5. Dans le but de rendre ces textes accessibles à tous les lecteurs, nous avons fait suivre
d’une traduction française les citations latines.
6. Nous nous sommes inspirés d’une idée analogue à celle qui a guidé Marc Bloch, dans
La Société féodale. La formation des liens de dépendance, Paris, 1939, p. 8, note 1.PREMIÈRE PARTIE
LES ORIGINESLa formation des clientèles dans la monarchie franque à l’époque
mérovingienne
Les origines des institutions féodo-vassaliques doivent être cherchées dans la
monarchie franque à l’époque mérovingienne et tout particulièrement dans les pays
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d’entre Loire et Rhin qui en ont constitué le cœur. Au VI et au VII siècle, l’État franc
connaît une situation très fréquemment instable, trop souvent anarchique. L’usage qui
consiste à partager à la mort du roi le territoire entre ses fils, les guerres qui s’ensuivent
entre les héritiers, puis après que ces partages auront fait naître des entités comme
l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne – pour nous en tenir à la région centrale –, les
luttes entre les aristocraties régionales sont des causes, renouvelées sans cesse,
d’insécurité. C’est un spectacle de fauves déchaînés que celui des rivalités entre fils et
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petits-fils de Clovis au VI siècle, puis au VII , celui des luttes mettant rois et grands aux
prises avec une sauvagerie qui va croissant à mesure que l’on se rapproche du siècle
suivant. Au surplus, si l’on fait même abstraction de ces circonstances, la puissance
publique ne dispose que d’agents peu nombreux et peu sûrs ; sa structure est
embryonnaire ; elle n’est pas en mesure d’assurer la sécurité des habitants.
Milieu rêvé pour la formation de clientèles, notamment de clientèles armées. Bien
des gens avaient besoin de protection et venaient la demander à quelque personnage
puissant : la contrepartie de semblable protection est toujours une forme quelconque de
service. Pour les grands, pour ceux qui avaient un rôle à jouer dans les événements
auxquels nous avons fait allusion, ou qui tentaient de les mettre à profit afin d’asseoir
ou d’étendre leur puissance et leur richesse, c’était presque une nécessité de pouvoir
disposer d’hommes qui leur fussent personnellement attachés et dont ils pussent faire
usage comme de guerriers privés. Il est arrivé que des hommes se soient constitués les
esclaves du protecteur recherché, de même que des hommes puissants se sont formé des
gardes en armant leurs esclaves. Mais le fait important n’est point là ; ce qu’il convient
de retenir, c’est que de nombreux hommes libres se sont mis sous la protection et au
service d’autres hommes libres, en conservant leur statut de liberté ; les textes
1
contemporains les nomment ingenui in obsequio , les hommes libres en dépendance.
La chose en elle-même n’était pas nouvelle : c’est la fréquence du phénomène qui a
dû l’être. Comme d’autres parties de l’Orbis Romanus, la Gaule du Bas-Empire a connu
les troupes de guerriers privés, souvent appelés buccellarii, dont s’entouraient des
personnalités en vue ; la pratique en avait subsisté après les invasions germaniques, tout
e
au moins au sud de la Loire, comme l’attestent vers la fin du V siècle, les lois d’Euric,2
roi des Wisigoths . Les Francs usaient, d’autre part, comme tous les peuples
er
germaniques, de l’institution déjà décrite par Tacite à la fin du I siècle dans un passage
célèbre de la Germania (c. XIII-XIV) : le comitatus, la Gefolgschaft des historiens
allemands ; c’est-à-dire un groupe de guerriers libres, engagés volontairement au service
d’un chef et combattant avec lui et pour lui dans une union étroite. Les clientèles armées
connues dans la monarchie franque à l’époque mérovingienne se rattachent à ces deux
usages sans qu’il soit possible d’en déterminer l’importance respective.
e e
Parmi les ingenui in obsequio des VI et VII siècles, se rencontraient des gens de
condition très variée. Au nombre des personnes libres qui s’étaient placées sous la
protection particulière et au service propre du roi, figuraient les « antrustions » ou
membres de la trustis, mot francique affublé d’une terminaison latine, qui paraît
correspondre à comitatus, c’est-à-dire à la suite de compagnons armés. L’ antrustio jouit
d’un triple wergeld : s’il est tué, le meurtrier devra payer à la famille de la victime le
triple de la composition ou rachat de la vengeance, due pour le meurtre d’un autre
homme libre ; sa dépendance directe du roi vaut à l’« antrustion » cette protection
spéciale. C’est un guerrier d’élite et il faut le ranger socialement, sans égard à son
origine, au nombre des éléments les plus considérés de la population.
Seuls le roi et la reine avaient des « antrustions ». Mais à côté de cette catégorie
supérieure, d’autres hommes libres se trouvaient in obsequio regis, sous la dépendance
particulière du roi, ou sous la dépendance de beaucoup d’autres personnages puissants
ou importants, d’optimates, de proceres comme les appellent les textes du temps. On leur
donnait le plus généralement, semble-t-il, tout au moins quand il s’agissait de membres
d’une suite armée, le nom de gasindus, encore une fois un mot germanique latinisé ; il
s’appliquait à tous les hommes de cette catégorie, quelle que fût leur condition sociale.
Celle-ci était, on le comprend, ordinairement humble. Aussi a-t-on parfois usé à leur
propos d’appellations propres aux esclaves : peut-être puer ; certainement vassus.
Le mot vassus fera fortune. C’est le celtique gwas, qui signifie jeune garçon,
serviteur ; il a été latinisé de bonne heure. Le doublet vassallus paraît avoir été formé
sur l’adjectif gwassawl = qui sert. Vassus a désigné un esclave pendant toute l’époque
e
mérovingienne et ce sens, attesté déjà par la Loi Salique, au début du VI siècle, n’a pas
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disparu entièrement au VIII . Mais dès le VII siècle, on rencontre le terme appliqué à
des hommes libres en dépendance : les plus anciens textes sont dans la Loi des Alamans
4
et dans la Loi des Bavarois .
La recommandation
Quel était l’acte juridique par lequel un homme libre entrait dans le patrocinium de
quelqu’un ? Ou, pour employer un mot germanique latinisé rendant lui aussi, tout à la
fois la notion de protection et celle d’autorité, quel était l’acte par lequel un homme libre
se plaçait sous le mundium ou la mundeburdis d’un autre, sous sa « maimbour » comme
on dira en français médiéval ? Cet acte était la « recommandation » ou commendatio. À
vrai dire ce substantif abstrait ne se rencontre qu’à l’époque carolingienne et mêmeassez tardivement. Mais par contre on use du verbe se commendare, dans le sens de se
placer sous l’autorité d’autrui : acception utilisée parfois même chez les auteurs
classiques (Térence, Eunuchus, 1039 ; César, De bello gallico, IV, 27, 7). L’usage est
e e
attesté en Gaule au V siècle par les lois d’Euric, roi des Wisigoths, et au VI , par les
5
Historiae de Grégoire de Tours .
Nous sommes relativement bien renseignés au sujet de la recommandation grâce à
une formule, c’est-à-dire à une charte dépouillée de ses éléments concrets – nom des
parties, date de temps et de lieu, etc. – insérée dans un formulaire ou recueil de modèles
devant servir à la rédaction d’actes. Le recueil en question est originaire de Tours, d’où
o
le nom Formulae Turonenses . La formule qui nous intéresse porte le n 43 et date sans
e
doute du second quart du VIII siècle ; mais il s’agit visiblement d’un acte dont la forme
et le fond remontent à une époque beaucoup plus ancienne. Il est d’une importance telle
6
que nous estimons devoir le reproduire et en donner la traduction :
Qui se in alterius potestate commendat.
Domino magnifico illo ego enim ille. Dum et omnibus habetur percognitum,
qualiter ego minime habeo, unde me pascere vel vestire debeam, ideo petii
pietati vestrae, et mihi decrevit voluntas, ut me in vestrum mundoburdum
tradere vel commendare deberem ; quod ita et feci ; eo videlicet modo ut me
tam de victu quam et de vestimento, iuxta quod vobis servire et promereri
potuero, adiuvare vel consolare debeas, et dum ego in capud advixero,
ingenuili ordine tibi servicium vel obsequium inpendere debeam et de vestra
potestate vel mundoburdo tempore vitae meae potestatem non habeam
subtrahendi, nisi sub vestra potestate vel defensione diebus vitae meae debeam
permanere. Unde convenit ut, si unus ex nobis de has convenentiis se emutare
voluerit, solidos tantos pari suo conponat, et ipsa convenentia firma
permaneat, unde convenit, ut duas epistolas uno tenore conscriptas ex hoc
inter se facere vel adfirmare deberent ; quod ita et fecerunt.
Celui qui se recommande au pouvoir d’un autre.
Au magnifique seigneur un tel, moi un tel. Attendu qu’il est tout à fait
connu de tous que je n’ai pas de quoi me nourrir ou me vêtir, j’ai demandé
à votre piété – et votre volonté me l’a accordé – de pouvoir me livrer ou me
recommander en votre maimbour ; ce que j’ai fait : à savoir de cette
manière que vous devrez m’aider et me soutenir aussi bien quant au vivre
que quant au vêtement dans la mesure où je pourrai vous servir et mériter
de vous. Et aussi longtemps que je vivrai, je devrai vous servir et vous
respecter comme peut le faire un homme libre et de tout le temps que je
vivrai, je n’aurai pas le pouvoir de me soustraire à votre puissance ou
maimbour ; mais je devrai au contraire rester tous les jours de ma vie sous
votre puissance ou protection.
Comme conséquence de ces faits, il a été convenu que si l’un de nous
voulait se soustraire à ces conventions, il serait tenu de payer à son
cocontractant tant de sous et la convention elle-même resterait en vigueur.
D’où il a paru bon que les parties fissent rédiger et confirmer deux chartes
de même teneur ; ce qu’elles firent.Il importe de faire observer tout d’abord que l’on n’a pas affaire ici à une charte
devant servir de preuve à la recommandation d’une personne, moins encore à une
charte dont l’établissement, la confirmation et la remise (traditio) auraient donné
naissance à la recommandation. Le dispositif (dispositio), la partie essentielle de l’acte,
où est exprimée la volonté de son auteur et qu’introduit ici le mot unde, ne tend qu’à
créer une obligation accessoire, savoir une clause pénale sanctionnant les obligations
des parties à l’acte juridique principal qu’est la recommandation. Celle-ci ne nous est
connue que par l’exposé (narratio), la partie narrative de l’acte, servant de justification
immédiate au dispositif.
Cette narratio nous permet de discerner les effets de la recommandation ; ils
consistent en obligations qui naissent dans le chef des deux parties. Le recommandé
devra servir et respecter celui qu’il appelle son dominus, son seigneur ; sous cette
réserve cependant que ce service et ce respect seront limités à ce qui est compatible avec
le maintien de la qualité d’homme libre. Le seigneur devra aider et soutenir le
recommandé quant au vivre et au vêtement, autrement dit lui assurer l’entretien et la
protection, qu’impliquent les mots mundoburdus et defensio. Le iuxta quod vobis servire
et promereri potuero, fait de l’exécution de l’obligation du vassal une condition de
l’obligation du seigneur. La recommandation, telle que nous la fait connaître le recueil
de Tours, est donc dans toute la force du terme un contrat synallagmatique. Ce contrat
prenait fin par la mort du recommandé – la chose est dite expressément – et l’on peut
admettre que la mort du seigneur produisait les mêmes effets : la recommandation était
un contrat conclu à raison des qualités propres au co-contractant, un contrat conclu
intuitu personae.
Il faut se demander comment était conclu ce contrat. La formule de Tours ne nous
le dit pas. Dans un recueil plus ancien que celui de Tours, le recueil de Marculf,
e
composé vraisemblablement dans la région parisienne vers le milieu du VII siècle,
figure un modèle d’acte par lequel le roi admettait quelqu’un au nombre de ses
7
« antrustions ». Il y est question d’un serment de fidélité prêté, croyons-nous, dans la
main du roi, au sens littéral de ces mots : c’est-à-dire en touchant de la main, la main du
roi ; mais les antrustions constituaient des « protégés » du roi d’une nature toute
particulière et l’on ne saurait conclure de ce texte que tous les hommes libres qui se
recommandaient à un autre homme libre le faisaient dès cette époque en accomplissant
un geste de la main (allemand Handgebärde) et en prêtant un serment de fidélité. La
chose est possible ; des faits que nous rencontrons ultérieurement inclineraient à la faire
considérer comme probable : elle n’est pas certaine et la sagesse commande de confesser
notre ignorance. Tout ce que l’on peut assurer, c’est que le contrat se concluait
verbalement et conformément à un rituel : tel était l’usage général du temps.
Il sied enfin d’observer que le contrat de recommandation est visiblement tout à fait
général. C’est un contrat cadre qui convenait à des situations très différentes. Dans la
formule de Tours, la nature du servitium requis du recommandé n’est pas précisée ; il
peut être domestique, économique, armé ou le tout à la fois. Des personnes libres de
toute condition sociale peuvent se recommander ; la narratio de la formule de Tours
nous met en présence d’un malheureux qui n’a pas de quoi se vêtir ou se nourrir : c’était
évidemment le cas le plus fréquent, l’id quod plerumque fit ; mais ce n’était pas le seul.
Si la nature du service dû par le recommandé, gasindus ou vassus, pouvait être fort
diverse, le seigneur avait, de son côté, le choix entre plusieurs moyens de fournir
l’entretien dû à son protégé volontaire.Le mode le plus usuel a certainement été l’entretien direct du recommandé par le
seigneur, soit dans l’entourage immédiat de celui-ci, soit à l’aide d’aliments – au sens
large qu’a ce mot dans le langage juridique moderne – fournis par lui. C’est bien,
o
semble-t-il, à ce mode d’entretien que fait allusion la formule de Tours n 43 que nous
avons commentée.
Le bénéfice
On a pu cependant recourir à d’autres moyens. À une époque où l’agriculture
représentait l’activité économique par excellence, la source de richesses l’emportant sur
toutes les autres, il pouvait paraître expédient de céder au recommandé une terre
destinée à assurer son entretien. Cette terre, le seigneur pouvait en faire donation en
pleine propriété (proprietas) au recommandé. On ne possède cependant aucun texte
nous mettant indiscutablement en présence d’un cas semblable à l’époque
mérovingienne.
Au lieu de faire donation d’une terre à un recommandé, le seigneur pouvait lui
concéder cette terre en tenure.
On qualifie de « tenure » (allemand Leihe), une terre dont le propriétaire concède à
une autre personne, dite tenancier, l’usage et la jouissance pour une durée prolongée,
d’une manière telle que le tenancier exerce sur la terre un pouvoir immédiat et direct
(nous dirions aujourd’hui un droit réel) ; le tenancier est donc titulaire de ce que le
droit romain appelait un ius in re aliena, un droit sur une chose apparte nant à un autre.
L’usage des tenures était extrêmement répandu dans la monarchie franque, comme il
l’était déjà dans l’Empire romain au cours des derniers siècles de son histoire. Les
fractions dites souvent mansus (« manse ») des grands domaines, des villae, qui n’étaient
pas exploitées par le faire-valoir direct, mais cultivées par des « colons », des « lites »,
des esclaves, à leur profit à charge de certaines redevances fixes – dites parfois census ou
« cens » – et de prestations en travail, constituaient des tenures ; des tenures à vie
presque toujours et même fréquemment héréditaires en fait.
Ces tenures du type le plus usuel pourraient être qualifiées de tenures onéreuses,
parce que les redevances et surtout les prestations en travail dues par le tenancier y
étaient relativement lourdes. Mais à côté d’elles, il y avait d’autres tenures, dont le trait
essentiel était le caractère spécialement favorable au tenancier : celui-ci n’était tenu de
fournir au concédant aucune prestation en travail et il n’avait d’autre redevance à
acquitter qu’un cens modique ; parfois il n’était pas même tenu de payer de cens, le
concédant pouvant avoir quelque intérêt particulier à concéder même gratuitement une
terre en tenure à une personne déterminée.
Le caractère avantageux de ces concessions justifie la qualification beneficium,
bienfait, que les textes contemporains emploient souvent à leur propos. On en a des
exemples relativement nombreux dans les recueils de formules et même parmi les
chartes de l’époque mérovingienne.
Aussi voit-on le concédant d’une tenure affirmer que celui qui la reçoit l’exploitera
per nostro benefitio, c’est-à-dire « grâce à un bienfait de notre part » ; ailleurs l’auteur de
la charte est le tenancier et il reconnaît que le concédant lui a accordé un bienfait en lui
remettant tel bien, fecistis mihi beneficium de rem vestra . Parfois l’expression se fait plusnette : l’auteur de la charte déclare au concédant : locello aliquo ecclesiae vestrae… nobis
ad beneficium… excolere permisistis, « vous m’avez permis d’exploiter un petit domaine
appartenant à votre église, à titre de bienfait », ou bien encore plus explicitement ipsa
villa… nobis ad beneficium usufructuario ordine colendum tenere permisistis, « vous nous
avez permis de tenir ce domaine à titre de bienfait, pour l’exploiter avec les droits d’un
usufruitier ». On trouve aussi que la terre sera exploitée sub usu benefitio ou in usum
8
beneficii ecclesie , c’est-à-dire en en usant comme d’un bienfait. Le beneficium,
« bienfait » ou « bénéfice », peut donc être défini comme une tenure peu onéreuse ou
même gratuite, que le tenancier devait à la bienveillance du concédant.
Les bénéfices que nous connaissons le mieux à l’époque mérovingienne sont ceux
dont la concession faisait l’objet d’un contrat de « précaire » (precaria). C’était une
institution du droit romain vulgaire, née au Bas-Empire et qui avait repris le nom
(precarium) d’une institution du droit romain classique tombée en désuétude. Ce contrat
conférait au bénéficiaire de la concession les droits de l’usufruitier sur la terre concédée.
Le contrat se formait par une prière de la part du futur bénéficiaire ou « précariste » et
par une manifestation de l’accord du propriétaire ; deux chartes devaient être dressées
pour servir de titres, respectivement au propriétaire concédant et au tenancier
bénéficiaire de la concession, ou « précariste ». Le nom de precaria se donnait non
seulement au contrat, mais encore aux chartes, particulièrement à celle qui émanait du
tenancier, tandis que le terme de prestaria était parfois employé pour désigner la charte
émanant du concédant.
L a precaria ou « précaire » donnait naissance à une tenure, généralement d’une
certaine importance, concédée le plus souvent à vie, contre paiement d’un cens peu
élevé, parfois même sans obligation pour le tenancier de payer un cens. Les concessions
en précaire étaient faites surtout par des églises, quelquefois par des rois ou de grands
propriétaires laïques ; elles portaient fréquemment sur des domaines entiers, des
fractions de domaines ou sur des groupes de domaines. Leur raison d’être pouvait être
fort variée : provoquer la mise en culture de terres peu ou guère exploitées ; amener le
précariste à donner lui-même un autre bien au concédant, quitte pour le précariste à le
reprendre également en précaire ; s’assurer la bienveillance de quelque puissant
personnage ; régulariser les suites d’une usurpation subie en réservant l’avenir, etc.
La tenure née d’un contrat de « précaire », « la précaire » – car on use en français de
ce mot pour désigner la tenure elle-même – constitue donc une espèce particulièrement
importante du genre « bénéfice ». On ne sait comment s’opéraient les concessions de
bénéfices qui ne naissaient pas d’un contrat de précaire. En tenant compte des traits
caractéristiques du droit de l’époque, on peut croire à l’existence d’un acte juridique
s’accomplissant oralement et avec des gestes rituels de portée symbolique.
Des bénéfices de l’espèce ont-ils été effectivement concédés dès l’époque
mérovingienne par des seigneurs à certains de leurs recommandés, de leurs vassi ou
gasindi, pour assurer à ceux-ci l’entretien qui leur revenait ? Le cas a dû se produire ; on
e
peut, croyons-nous, l’affirmer, au moins à la fin du VII siècle. Quand, vers 735-737,
dans une charte pour l’abbaye de Murbach, en Alsace, Eberhard, fils d’Adalbert, duc
d’Alsace, dit avoir concédé tel bien en bénéfice (inbeneficiatum habuimus) et quand dans
cette même charte, à la fin d’une énumération de ses biens, il groupe tous ceux qu’il a
concédés en bénéfice à ses vassaux (ad vassos nostros beneficiatum habui), il fait
9
évidemment état d’une pratique connue et même connue depuis assez longtemps .Mais les exemples de cette pratique dont les textes nous ont conservé le souvenir, sont
trop peu nombreux pour nous permettre de la considérer comme ayant été fort
e
répandue avant le milieu du VIII siècle.
1. Notamment la Loi Ripuaire (Lex Ribuaria, éd. F. Beyerle & R. Buchner, MM. GG., LL.
Nat. Germ., III, 2), 35 (31), 1.
2. Codex Eurici, 310 (Leges Visigothorum, éd. K. Zeumer, MM. GG., LL. Nat. Germ. I).
3. Lex Salica XXXV, 9, éd. K. A. Eckhardt, Pactus Legis Salicae. II, 1. 65 Titel Text ,
Göttingen, 1955, p. 236. C. Wampach, Geschichte d. Grundherrschaft Echternach, I. 2.
o
Luxembourg, 1930, n 17.
4. Lex Alamannorum, XXXVI, 3, éd. K.A. Eckhardt, Leges Alamannorum, II,
Witzenhausen, 1962, p. 38. Lex Baiuuariorum, II, 14, éd. E. von Schwind (MM. GG.,
Leg. Nat. Germ., V, 2).
5. Codex Eurici, 310 ; Greg. Tur., Hist., IV, 46, VII, 20, éd. B. Krusch et W. Levison (MM.
2
GG., SS. Rer. Merov. I ), p. 181 et 339.
6. Formulae Merowingici et Karolini Aevi, éd. K. Zeumer (MM. GG., in-4°), p. 158.
7. De regis antrustione, dans Marculfi Formulae, I, 18, Zeumer, Formulae, p. 55.
8. Marculfi Formulae, II, 40 ; Formulae Andecavenses, 7 ; Marc. Form., II, 39, II, 5, II, 6 ;
dans Zeumer, Formulae, p. 99 et 100, 7, 98 et 99, 77-79. Charte de 736 pour l’abbaye
o
de Murbach, dans J.-M. Pardessus, Diplomata, II, Paris, 1849, n 558.
o
9. Pardessus, Diplomata, II, n 544, p. 355-357. Cf. W. Levison, Kleine Beiträge zu
Quellen d. fränkischen Geschichte, Neues Archiv d. Gesellsch. f. ältere Deutsche
Geschichtskunde, XXVII, 1902, p. 373-388.DEUXIÈME PARTIE
LA FÉODALITÉ
CAROLINGIENNEIntroduction
Ainsi qu’on vient de s’en rendre compte, la société franque a connu, dès l’époque
mérovingienne, la vassalité en tant qu’institution créant des rapports de subordination et
de service de la part d’une personne à l’égard d’une autre ; elle a connu également un
type de tenure viagère très avantageuse pour le tenancier et parfois même gratuite, le
bénéfice. Il est arrivé qu’un seigneur ait concédé un bénéfice à un vassal pour assurer à
celui-ci l’entretien qu’il lui devait à titre de contre-prestation pour son service. Mais il
s’agit là d’une rencontre exceptionnelle de ces deux institutions, d’un fait que rien ne
permet de tenir pour la manifestation d’une pratique courante, générale. En tout cas,
nous ne rencontrons pas de concessions de bénéfices faites à leurs vassaux ou à leurs
« antrustions » par les instances centrales de l’État franc, rois ou maires du palais. C’est
au cours de l’époque carolingienne que l’état de choses a changé : les deux institutions,
jusque-là tout à fait indépendantes l’une de l’autre, de la vassalité et du bénéfice ont été
unies dans une large mesure de manière à constituer un système d’institutions. Il nous
semble dès lors légitime d’employer l’expression « féodalité carolingienne ». Cette union
du bénéfice avec la vassalité et le développement de ces deux institutions ne se sont,
d’ailleurs, réalisés que progressivement ; il importe, par conséquent, de distinguer dans
notre exposé au moins deux périodes chronologiques : le temps des premiers
Carolingiens, l’époque de Charlemagne et de ses successeurs.CHAPITRE PREMIER
Les institutions féodo-vassaliques sous les premiers
Carolingiens
Union de fait entre la vassalité et le bénéfice :
diffusion de ces institutions
L’union normale, mais non pas nécessaire, de la vassalité et du bénéfice, date des
er
premiers Carolingiens : Charles Martel, maire du palais (716-741), Carloman I , maire
du palais (741-747), Pépin III, maire du palais (741-751) et roi (751-768) ; tout au
moins si l’on considère cette union comme un simple état de fait.
e e
La fin du VII et la première moitié du VIII siècle constituent dans la monarchie
franque une période de luttes presque constantes : guerres civiles qui ont accompagné
l’ascension au pouvoir de Pépin II, dit plus tard « de Herstal », puis de son bâtard,
Charles Martel, actions militaires entreprises contre les éléments portés à se rendre
indépendants ou trop largement autonomes : Alamans, Bavarois, Aquitains,
Provençaux ; campagnes contre les ennemis de l’extérieur : Frisons, Saxons, Sarrasins.
Pour disposer de guerriers nombreux, bien armés, entièrement dévoués, Pépin II et
surtout Charles Martel ont multiplié le nombre de leurs vassaux. Ils leur ont distribué
des terres, afin de les mettre à même de se procurer, outre l’entretien auquel ils avaient
droit, un équipement de guerre complet, les montures indispensables – la cavalerie
commence à devenir l’arme décisive – et parfois d’autres guerriers dépendant d’eux. Il
n’y a pas de raison de douter que ces terres leur aient été attribuées en propriété, dans
la plupart des cas. Elles provenaient peut-être, pour une part, du patrimoine familial de
Pépin II et de Charles, peut-être certaines constituaient-elles des domaines royaux
(fiscus) ; mais à coup sûr la grande majorité d’entre elles ont été purement et
simplement enlevées aux églises, cathédrales et abbayes : le patrimoine foncier de
l’Église franque était d’une surprenante richesse et auparavant déjà, les ros y avaient fait
appel à plus d’une reprise pour des fins analogues.
Les usurpations de domaines ecclésiastiques pratiquées par Pépin II et surtout par
Charles Martel, en privant les églises d’une source importante de leurs revenus, ont
contribué à rendre plus grave encore la situation tragique où d’autres causes avaient mis
l’Église franque : indiscipline, relâchement des mœurs, irrégularité du culte, invasion du
dogme et de la liturgie par des superstitions et des pratiques païennes, désorganisation
de la hiérarchie. Quand, sous l’inspiration de saint Boniface, les fils et successeurs de
er
Charles Martel, Carloman I et Pépin III, dit plus tard le Bref, se préoccuperont deporter remède à un état de choses dangereux pour la vie spirituelle de leurs sujets, ils
seront obligés de donner une solution au problème des terres d’Église confisquées.
Cette solution a été arrêtée dans trois conciles francs réunis le premier en un lieu
inconnu dès 743 ; le deuxième et le troisième en 744, respectivement aux Estinnes en
1
Hainaut et à Soissons . En droit tous les biens sécularisés furent rendus aux églises,
mais une minime fraction seulement leur fut restituée en fait. Les dangers extérieurs
interdisaient de retirer la plupart d’entre eux aux guerriers qui les détenaient et ceux-ci
d’ailleurs, se fussent montrés très peu disposés à les restituer. Il fut convenu que le
prince – le maire du palais, mais ce sera bientôt le roi – retiendrait ces biens et les
concéderait en bénéfice viager à ceux de ses vassaux qui les occupaient déjà ; si, à la
mort du vassal, la situation était telle que le prince eût encore besoin de guerriers (si
er
necessitas cogat, dit l’édit promulgué par Carloman I au concile des Estinnes), il aurait
le droit de reconcéder le bien en bénéfice à un autre de ses vassaux. Le vassal ne payait
au prince, son seigneur, aucun cens pour l’occupation de ce bénéfice : sa
contreprestation était le service qu’il lui devait « ès qualités ». Mais pour reconnaître le droit de
propriété de l’Église sur la terre, on décida que le bien tenu du prince en bénéfice par le
vassal serait en même temps considéré comme tenu par le vassal en précaire de l’église
à laquelle ce bien appartenait ; à ce titre l’occupant paierait un cens à l’Église et une
charte de précaire serait établie. Trente-cinq ans plus tard, les précaires de cette nature
2
seront appelées precariae verbo regis, concessions en précaire faites par ordre du roi ,
pour les distinguer de celles que les églises pratiquaient pour d’autres motifs.
Les données essentielles à retenir, c’est que dorénavant il y eut dans toute la
monarchie franque, mais certainement bien plus entre Loire et Rhin que partout ailleurs,
un nombre de vassaux beaucoup plus considérable que par le passé ; que parmi eux la
proportion s’accrut de vassaux du maire du palais et bientôt de vassaux du roi ; et
qu’enfin il y eut de plus en plus de vassaux du maire du palais, du roi ou d’autres
personnages, gratifiés par leur seigneur d’une concession de terre sous forme de
bénéfice viager et gratuit. L’usage va, d’ailleurs, se généraliser encore : Pépin III n’a pas
hésité vers le milieu du siècle à imposer à de nombreuses églises de Francia une divisio,
3
c’est-à-dire une répartition de leur patrimoine : une partie de celui-ci seulement restait
en leur possession effective ; une autre fraction, parfois très importante, était concédée
par le roi en bénéfice viager à ses vassaux dans les conditions que l’on vient d’exposer.
Pour accorder à l’Église franque une compensation supplémentaire, Pépin III rendit
obligatoire pour tous les habitants du royaume le paiement à l’Église de la dîme,
c’est-àdire du dixième du produit de la terre.
Enfin, la troisième étape. Vers ce même moment nous voyons le maire du palais et
bientôt le roi concéder en bénéfice viager à ses vassaux et naturellement sans redevance
pécuniaire, non plus des biens d’Église sécularisés, mais des biens lui appartenant en
propre : situation plus simple et plus nette, puisqu’elle n’entraînait pas l’obligation de
tenir en même temps le bien en précaire.
e
Au début du VIII siècle, la concession de bénéfices à des vassaux semble avoir été
accidentelle et n’émaner jamais des instances centrales de l’État. Quand, en 768,
Charlemagne monte sur le trône, la situation s’est entièrement transformée. Aussi bien
que les seigneurs particuliers – ducs, comtes, grands propriétaires ou potentes, évêques
et abbés –, le roi accorde largement des bénéfices à bon nombre de ses vassaux. Sansavoir rien de nécessaire, l’union de fait entre le bénéfice et la vassalité a pris le caractère
d’une pratique normale.
Relèvement du niveau social des vassaux
e
Cette transformation est allée de pair avec un autre phénomène. Au VII siècle
encore, le vassus, celui qui se recommandait, était en général une personne, libre sans
doute, mais de condition sociale inférieure. En distribuant, en bénéfice, à leurs vassaux,
des biens d’Église considérables, des domaines entiers et bientôt des biens étendus leur
appartenant en propre, les premiers Carolingiens ont largement attiré dans leur vassalité
les membres d’autres milieux sociaux, des personnes toujours de plus en plus
nombreuses, issues des classes supérieures de la société, de l’aristocratie : notamment
des agents du pouvoir public, des comtes ; le capital foncier mis à la disposition de
ceuxci leur permettait, d’ailleurs, d’entretenir à leur tour, par le même procédé, des vassaux
à eux. Il s’est produit de la sorte un relèvement du niveau social de la vassalité. Celle-ci
est devenue quelque chose de recherché, d’honorable, tout au moins quand il s’agissait
de la vassalité du roi et que le vassal obtenait de celui-ci un bénéfice. Cet état de choses
e
explique peut-être la disparition, vers le milieu du VIII siècle, des « antrustions » : le
changement de caractère de la vassalité aura enlevé à ceux-ci toute raison de se
distinguer encore des vassaux royaux.
os
1. A. Boretius, Capitularia regum Francorum (MM. GG., in 4°), I, 1883 n 10, 11, 12.
Nous acceptons les dates procurées par T. Schieffer, Angelsachsen u. Franken, Akad. d.
o
Wissensch. zu Mainz, Abhandl. d. Geistes-u. Sozialwissenschaftl. Kl., 1950, n 2 et
Winfrid-Bonifatius, Fribourg en Brisgau, 1954, p. 208-222, 306-307.
o
2. Capitulaire de Herstal, de Charlemagne, a° 779, Boretius, Capitularia, I, n 20, art.
13.
3. Annales Alamannici, Guelferbytani, Nazariani, a° 751, éd. G. H. Pertz, MM. GG., SS. I,
p. 26-27 : Pippinus rex elevatus. Res eclesiarum descriptas atque divisas.CHAPITRE II
Les institutions féodo-vassaliques sous Charlemagne
et sous ses successeurs
T e r m i n o l o g i e
L’importance toujours plus grande de la vassalité frappe celui qui étudie les
institutions de la monarchie franque sous Charlemagne et sous Louis le Pieux et celles
des royaumes francs nés du morcellement de cette monarchie unitaire après la mort de
Louis le Pieux en 840 : Francie Orientale, qui deviendra l’Allemagne, Francie
Occidentale, qui deviendra la France, Lotharingie qui finira par être réunie à
l’Allemagne, royaumes de Provence et de Bourgogne, qui finiront par s’unir, Italie. Les
ordonnances royales ou impériales, connues sous le nom de capitulaires (capitulare),
abondent en dispositions relatives aux vassaux ; sources narratives et chartes nous
mettent très fréquemment en présence de ceux-ci.
Pour les désigner, les termes ont quelque peu changé. Gasindus, qui rappelait d’une
manière encore trop vivante la très humble origine de l’institution – aujourd’hui encore
en allemand das Gesinde signifie la domesticité – n’est plus guère en usage. Vassus, par
contre, est devenu l’appellation courante, encore que le terme n’ait pas été reçu partout
avec le même empressement ; peut-être est-ce parce qu’il rappelait encore, dans le sud
de la Gaule, une condition assez voisine de l’esclavage, que le biographe anonyme de
Louis le Pieux, connu sous le nom de l’Astronome, parle, à propos des vassaux royaux
établis en Aquitaine par Charlemagne, de alios plurimos quos vassos vulgo vocant, ex
gente Francorum : « beaucoup d’autres, Francs de nationalité, que l’on appelle vassaux
dans le langage courant ». Ces hésitations n’ont cependant pas nui au succès du mot. Le
e
doublet vassallus se rencontre dès la fin du VIII siècle ; mais il se répand surtout dans le
e er
courant du IX : c’est le terme dont usera le grand pape Nicolas I dans la lettre de 862,
où il invitera Charles le Chauve, roi de Francie Occidentale, à pardonner au comte
Baudouin dit plus tard « Bras de Fer », l’ancêtre de la maison de Flandre, l’enlèvement
de sa fille Judith : Balduinus, vassallus vester… D’autres textes, provenant, eux, des pays
francs, attestent qu’il ne s’agit pas d’un usage exclusivement italien. À partir de la
seconde moitié du siècle, on rencontre fréquemment l’appellation de miles, qui souligne
de manière frappante le caractère de plus en plus militaire de l’institution ; ce sont
notamment, à coup sûr des vassaux royaux qui sont introduits par les mots de militibus,
après des comtes qu’introduisent les mots de comitibus, parmi les garants d’un acte du
roi de Lotharingie, Lothaire II en 865. Enfin le mot homo, qui peut désigner toutepersonne dépendant d’un seigneur, s’emploie souvent dans le sens technique de vassal.
C’est certainement, par exemple, l’acception dans laquelle le mot est pris par Louis le
Pieux dans une constitution de 815, quand l’empereur parle de l’obsequium, que les
nostrates homines de simili beneficio senioribus suis exhibere soient, c’est-à-dire du
« service que les vassaux de chez nous ont l’habitude de fournir à leurs seigneurs en
contrepartie de semblables bénéfices ».Retrouvez tous nos ouvrages
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