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Quelle protection du territoire national contre le terrorisme international

De
431 pages
Les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué, une réflexion foisonnante dans les domaines géopolitique, géostratégique et d'emploi de forces. Les formes d'organisation de la défense du territoire et de la sécurité intérieure, en France, sont-elles bien appropriées aux nouvelles menaces terroristes d'aujourd'hui et de demain? Avons-nous bien une défense du territoire et une défense civile adéquates. Les meilleurs experts civils et militaires français cherchent ici à répondre.
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Sous la direction

de

Pierre

PASCALLON

QUELLE PROTECTION Dl] TERRITOIRE NATIONAL CONTRE LE TERRORISME INTERNATIONAL?
Préface de Pierre Lacoste

Amiral Ancien Directeur Généralde la DGSE

L'Harmattan 5-7, me de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 BUDAPEST HONGRIE

L'Harmattan ItaUe Via Bava, 37 10214 TORINO ITALIE

Collection « Défense»
.
Le moment n'est hélas pas venu - peut-il d'ailleurs venir? où la force militaire pourrait être reléguée dans le « linceul de pourpre où dorment les Dieux morts», chers à

André MALRAUX.

.

Le monde est en effet constitué de longtemps sinon de toujours « d'Etats-Nations» dont le nombre ne cesse de progresser et progressera sans doute encore au XXlème siècle s'il faut en croire la prophétie du Père Serge

.

BONNET: «Le XXIème siècle sera plus encore que le XXème siècle /e siècle des Nations».
Se pose à ces «Etats-Nations» le problème de leur défense, c'est-à-dire la fonction vitale d'assurer leur sécurité, leur paix, leur indépendance, l'obligation de préserver et de pérenniser les signes forts d'une identité nationale à travers les accidents de l'Histoire, à savoir: un territoire et la communauté consciente des hommes qui l'habitent. On peut convenir en effet d'appeler «politique de Défense» l'ensemble des mesures et dispositions de tous ordres prises par le Pouvoir pour assurer la sécurité
et l'intégrité du territoire national
.

dont

il a la charge

.

et,

par ricochet, la paix du peuple qui y vit. Pour utiliser les termes très voisins retenus par l'ordonnance du 7 janvier 1959, la Défense «a pour objet d'assurer en tout temps~ en toutes circonstances et contre toutes les formes
d'agression~ /a sécurité et l'intégrité du territoire ainsi que la vie de /a population». Cette collection entend accueillir les réflexions qui touchent le domaine de la Défense ainsi défini, domaine global, multiforme, en constante évolution, en privilégiant bien sûr le cas de la France et de l'Europe dans un contexte qui est désormais, ici aussi, de plus en plus d'emblée « mondialisé ». Pierre PASCALLON

.

PUBLICA
Défense et renseignement,

TIONS
1995 1998

DANS LA COLLECTION « DEFENSE»

Quel avenir pour les drones?,

Les transmissions militaires, 2000

Quelles perspectives pour le deuxième porte-avions français?, 2000 Quelles perspectives pour le Transport Militaire français ?, 2001
Quelle défense siècle?, 2001 pour

Aérien

la France à l'aube du XXIème

Quelles perspectives pour le renseignement spatial et aérien français après le Kosovo?, 2001
La guerre des missi les, 2001 Les Armées françaises à l'aube du 21èmesiècle, Tome l : La Marine Nationale, 2002

Le

bouclier

antimissiles

américain

après

les

attentats

du 11 septembre 2001 ?, 2002

Cet ouvrage est le fruit d'un colloque organisé en pleine actualité par le Professeur Pierre Pascallon, le 19 septembre 2002, au Sénat à Paris. Nos premiers remerciements vont au Président Xavier de VILLEPIN qui, avant de laisser .son siège de Président de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat, avait bien voulu donner son accord pour que nous occupions « sa » salle toute cette journée. Merci aussi à toutes les personnalités civiles et militaires qui ont participé à notre réflexion, chacune apportant sa pierre à l'édifice que devra être notre sécurité intérieure dans les années à venir, si nous ne voulons plus être les otages permanents d'un terrorisme fanatique aveugle. Merci enfin à la petite équipe du Club «Participation et Progrès », dont le travail de l'ombre permet l'accomplissement de nos démarches

SOMMAIRE

Introduction

Générale

page 9

Partie I : Les menaces terroristes et les stratégies internationales un an après les attentats du Il septembre2001

page 19

Partie II : Les insuffisances de notre dispositif de protection du territoire national face aux menaces terroristes nées du Il septembre 2001 page 113 Partie III : Les solutions pour améliorer notre dispositif de protection du territoire national face aux menaces terroristes nées du Il septembre 2001 page 165 Conclusion Générale Annexes Glossaire et sigles Bibliographie Table des matières page 371 page 387 page 419 page 425 page 437

PREFACE
par Pierre LACOSTE Amiral Ancien Directeur Général de la DGSE

La protection du territoire répond à une constante de la nature humaine, à un besoin profondément ancré dans l'inconscient des individus, des familles et des peuples.

L'exigence de _sécurité s'est traduite, depuis la nuit des
temps, par l'édification des palissades autour des enclos, par la construction des -murs,des villages fortifiés, des citadelles, des fortifications aux frontières. Pour nous, Français, le souvenir des invasions demeure un des facteurs spécifiques de la mémoire collective. Ne constate-t-on pas, en 2002, un assez étonnant renouveau d'intérêt des jeunes écoliers pour l'histoire de la Grande Guerre, pour le récit des sacrifices inouïs des « poilus» de 14-18, acharnés à défendre le sol de la patrie? La stratégie de dissuasion «du faible au fort », mise en œuvre par le Général de Gaulle, a été approuvée par la majorité de l'opinion, parce qu'il fallait se prémunir contre une attaque délibérée sur le « sanctuaire» national; seule une atteinte de cette nature pouvait justifier la menace d'une riposte nucléaire sur les cités de l'agresseur potentiel. Avec la fin de la guerre froide, l'éventualité d'une agression militaire majeure n'a plus qu'une très faible probabilité, mais c'est bien pour marquer notre volonté de rester les seuls maîtres du territoire hexagonal que nous ne renonçons pas à cette
assurance VIe.

Nous n'avons plus d'ennemis à nos frontières; dans une Europe enfin réunie, nous ne craignons plus l'invasion d'une armée étrangère. C'est sans doute aussi la raison pour laquelle nos compatriotes ont quelques réticences à approuver le principe des missions de «projection» qui engagent nos armées au delà de nos frontières géographiques. Malgré la mondialisation, malgré l'Union Européenne, malgré l'urbanisation qui a transformé en quelques décennies un peuple de paysans en un peuple de citadins, l'opinion française demeure profondément attachée à la défense du sol national.

Tous les intervenants du colloque ont pris la mesure de la nouveauté des risques et des menaces du monde contemporain. Ils les ont évalués sous divers angles, leurs points de vue complémentaires mettant en évidence la nouveauté et la complexité des problèmes actuels de la défense et de la sécurité. Dans un de ses derniers ouvrages, La planète émiettée, François Thual a très finement analysé les conséquences de la multiplication récente des Etats souverains, dont presque deux cents sont maintenant membres de l'Organisation des Nations Unies. A l'ONU des géants comme la Chine et les Etats-Unis côtoient des «mini, des micro et des pseudo Etats». Que signifie pour ceux-ci la protection du teITÎtoire ? N'est-ce pas l'obligation de se soumettre à un protecteur? L'analyse que nous avons proposée dans notre ouvrage commun Services Secrets et Géopolitique, met en évidence une autre réalité: «La planète n'est plus seulement délimitée par les Etats,. elle est devenue semblable à une « peau de léopard ». Au sein d'« océans de richesse », comme les Etats-Unis ou l'Europe occidentale, il y a des « archipels de pauvreté », depuis les zones de non droit des banlieues jusqu'aux « zones grises» où règnent des féodaux ou des parrains mafieux. Parallèlement, au sein des sociétés les plus pauvres, il y a des îlots de richesse qui sont protégés, sécurisés par les polices aux ordres des oligarques de la « nomenklatura» au pouvoir ou par des polices privées payées par les riches. Ceintes de hauts murs, reliées par des routes stratégiques sécurisées, les colonies d'Israël en Cisjordanie ne font-elles pas penser aux villes fortifiées du Moyen Age au milieu des campagnes livrées la nuit aux bandits de grand chemin? Chacune de ces zones grises, chacun de ces îlots hyper protégés, a des problèmes de sécurité spécifiques qui sont loin d'être tous du ressort des forces armées nationales. En -12-

Colombie, l'Etat fait appel à la CIA et à des sociétés de mercenaires recrutées aux Etats-Unis pour s'opposer aux forces révolutionnaires et aux bandes criminelles des trafiquants de drogue, toutes puissamment armées. Ce n'est pas le seul exemple d'un Etat qui se décharge d'une partie de ses fonctions régaliennes sur des sociétés privées; la sécurité est devenue une activité commerciale lucrative; généralement elle est exercée par des firmes honorables, mais le «néo-mercenariat» pose néanmoins nombre de problèmes inédits, parfois très inquiétants. Les exemples évoqués lors du colloque soulignent les caractéristiques « hors normes» des menaces asymétriques. Les attentats du Il septembre 2001 et ceux qui ont été perpétrés depuis lors par les terroristes islamistes, en sont la plus spectaculaire illustration. Je pense pour ma part qu'on n'a pas encore suffisamment pris conscience de la gravité d'autres menaces qui, pour être beaucoup plus discrètes, n'en sont pas moins redoutables pour les sociétés démocratiques et pour la stabilité du monde. Je veux parler de la montée en puissance de la criminalité internationale qui, sous toutes ses formes et dans tous ses trafics - à commencer par les trafics d'armes et de drogues - contribue à fomenter et à alimenter beaucoup de conflits armés. Les criminels que je qualifierai d'« ordinaires» ont appris à pratiquer les mécanismes subtils et terriblement efficaces des organisations mafieuses, les plus expertes dans l'art de faire jouer les ressorts de la cupidité, de la volonté de puissance et de la corruption pour parvenir à leurs fins. Comme le terrorisme transnational, les menaces criminelles sont à la fois extérieures et intérieures; on ne peut pas lutter efficacement contre elles sans une étroite collaboration entre tous les services et toutes les forces de sécurité, ni sans l'implication des législateurs, des institutions judiciaires et financières, et naturellement des Services Secrets.
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Dans une VISIon binaire des rapports de forces, une conception cynique de la «real politic» recommande de pratiquer l'ancien adage « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Les dirigeants des Etats-Unis ont souvent fait appel à des alliés douteux pour lutter contre leur ennemi principal du moment, quitte à constater plus tard que leurs ex-amis pouvaient se retourner contre eux. L'exemple de Ben Laden est le plus récent. On sait aussi que l' ISI, le tout puissant Service de renseignement Pakistanais, en qui la CIA avait toute confiance, a été dirigée par des fondamentalistes convaincus qui ont installé, armé et soutenu les Talibans en Afghanistan,... avec l'aide financière des sociétés pétrolières décidées à construire le gazoduc qui débouchera sur la mer d'Oman. On a pu observer les mêmes comportements dans les Balkans où la haine des Serbes, traditionnels alliés des Russes, a conduit le gouvernement de Washington, à laisser l'Arabie Saoudite financer et armer les musulmans de Bosnie. Quelques années plus tard, au Kosovo, ils ont soutenu les plus dangereuses familles mafieuses albanaises. En Somalie, comme auparavant au Vietnam, au Moyen Orient, en Indonésie, et surtout en Amérique Latine, les exemples abondent d'un comportement «d'apprentis sorciers », de stratégies ambiguës telles que les partenaires d'un jour se retournent contre leurs bienfaiteurs. * ** On constate qu'à l'ère de la mondialisation, les problèmes de la sécurité du territoire sont tels qu'ils incitent à réfléchir, en termes nouveaux, aux interrogations fondamentales sur l'organisation des sociétés, les équilibres convenables entre stabilité et anarchie, le dosage idéal entre liberté et progrès. Le renouvellement des stratégies de défense et de sécurité s~inscrit évidemment dans de telles réflexions. Je n'aurai pas
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la prétention de m'engager ici dans ce débat; je me contenterai de proposer quelques points de repère en comparant les réponses que la Russie, la Chine, les EtatsUnis, l'Europe,... et Saddam Hussein, apportent aujourd'hui à ces problèmes. En Russie, la déroute du système soviétique après la «perestroïka» des années 80, a plongé le pays dans le chaos. La société, l'économie, l'armée ont sombré dans la misère au profit des « nouveaux riches» devenus les « parrains» du gouvernement, de l'administration et des entreprises. Ils ont organisé une gigantesque fuite des capitaux, mettant leurs fortunes à l'abri sur des comptes anonymes dans les banques de l'occident capitaliste. Après Eltsine, Wladimir Poutine a repris les rênes du pouvoir. Il tente de rétablir les structures d'une société stable, mais sa politique de sécurité s'exerce au prix de sérieuses entorses aux pratiques démocratiques. Faut-il le lui reprocher ou se féliciter de la renaissance de ce grand pays? La Chine de Deng Xiaoping, n'a pas fait les mêmes erreurs que l'URSS de Gorbatchev; le « petit timonier» a encouragé ses compatriotes à s'enrichir, à faire de leur pays une des plus grandes puissances mondiales, mais ayant en mémoire l'image des anciens «royaumes combattants» et des drames du 20èn1esiècle, il a soigneusement organisé la survie de l'appareil du Parti pour empêcher le retour des vieux démons chinois, le féodalisme et les guerres civiles. Le prix payé en termes de libertés démocratiques est lourd; l'information est sous contrôle, même le réseau Internet est solidement surveillé; mais jusqu'à présent le pari d'un fantastique développement économique tout en évitant le désordre, semble gagné. Le monde a-t-il intérêt à ce que la Chine retombe dans le chaos? Les Etats-Unis, en état de choc depuis le Il septembre, ont fait, eux aussi, le choix de la fermeté. Pour garantir la «Homeland Security », la pl~s grande démocratie du monde -15-

vient de promulguer des textes législatifs qui restreignent singulièrement les libertés des citoyens et des étrangers sur leur territoire. Les « faucons» qui dominent l'administration de G.W.Bush, ne parlent que d'employer la force militaire pour combattre « l'axe du mal ». Les maigres résultats de la lutte contre Ben Laden et les réseaux évanescents d'Al Qaïda, les incitent à s'attaquer à l'Irak, un adversaire d'autant plus facile à diaboliser qu'il est effectivement sous la coupe d'un dictateur sans scrupules, et que le pays détient une très large part des réserves pétrolières du Moyen -Orient. Saddam Hussein a édifié son système de protection du territoire - et surtout de son pouvoir personnel - en copiant les méthodes de son modèle préféré: Joseph Staline. Comme le «petit père des peuples» - qui avait patiemment pris le contrôle de l'appareil du Parti de Lénine en éliminant un à un tous ses compétiteurs potentiels -, il a bâti un ensemble de services de sécurité, concentriques et redondants, dont le ciment est la terreur qu'il inspire à tous, y compris aux plus proches de sa famille et de ses fidèles. D'un point de vue « technique» c'est une sorte de chef d'œuvre, comparable aux réseaux mafieux les plus élaborés; d'un point de vue moral, c'est une abomination. Les Américains ont trouvé en lui l'adversaire idéal qui répond aux critères, traditionnels chez eux, de l'ennemi « diabolisé » ; il est bien le meilleur candidat pour symboliser « les pays voyOUS» ennemis des Etats-Unis. Les Européens, qui ont payé un si lourd tribut à la guerre et qui n'ont pas oublié les horreurs des régimes dictatoriaux, tentent de faire entendre la voix de la raison et du respect du droit. TIs observent les maigres résultats des stratégies de représailles qui ne parviennent pas à arrêter les plus enragés des fanatiques, qu'ils soient fondamentalistes ou révolutionnaires, colonisés ou nationalistes. Dans les Balkans, en Palestine, au Moyen Orient, en Afrique, ils s'efforcent de faire prévaloir des. solutions d'arbitrage et de -16-

fermeté pour éviter le recours à la guerre, ultime solution aux problèmes de la sécurité mondiale. La France est au premier rang de ce combat pour la suprématie du droit, mais on voit bien, en lisant les textes des intervenants que, si nous avons raison au niveau des principes, nous sommes loin de les avoir mis en application, faute d'avoir trouvé pour nous mêmes les meilleures solutions, et surtout de nous être dotés des moyens nécessaires. Cependant, moins d'un mois après la tenue du colloque, le 14 Octobre 2002, le Premier Ministre s'est exprimé sur la politique de Défense. Comme ses prédécesseurs, Jean-Pierre Raffarin a prononcé le discours traditionnel de rentrée devant les auditeurs de l'IHEDN pour préciser les orientations générales, en complément des directives que le Président de la République avait précédemment données à la conférence des ambassadeurs. Ce texte répond, pour l'essentiel, aux attentes exprimées dans le colloque. Il donne une vision de l'état du monde conforme à celle de la plupart des intervenants. Il rappelle qu'il faut simultanément prendre en compte les exigences de la sécurité extérieure et intérieure. Il confirme l'impératif de la suprématie du droit préférable à celle des forces militaires. Enfin, il annonce le dépôt de trois lois de programmation, pour les armées, pour la sécurité intérieure et pour la justice, ce qui montre que le gouvernement issu des élections présidentielle et législatives de 2002 est bien décidé à répondre aux demandes des Français, qui souhaitent très majoritairement rétablir un climat de sécurité sur le territoire et pour toutes les composantes de la communauté nationale.

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PARTIE I: LES MENACES TERRORISTES ET LES STRATEGIES INTERNATIONALES UN AN APRES LES ATTENTATS DU Il SEPTEMBRE 2001

Introduction par André Brigot Chercheur au CIRPES Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales EHESS

Les hommes de paix se féliciteront qu'en matière de violence l'agresseur soit le plus souvent initiateur et inventif. L'inverse signifierait que les forces de défense et de sécurité seraient à l'origine de capacités d'agression. L'a'mpleur des actes. de terrorisme au début de ce 21 ème siècle nécessite pourtant à la fois qu'on réagisse aux renouvellements des modes d'agression, et donc qu'on les analyse et que soient mis en place les moyens d'y réagir et si possible de les prévenir. D'où les réflexions nombreuses qui ont suivi le Il septembre. Le Colloque organisé par le Club «Participation et Progrès» y tiendra une place marquante. La première partie de cette réunion étaient consacrée aux menaces terroristes. Dans sa communication Jean Guellec s'est attaché tout d'abord à identifier les acteurs en présence. Le Général Claude Le Borgne développe ensuite les diverses formes d'une tradition de recours à la violence qui marque certains aspects d'un Islam multiforme, qu'on ne saurait évidemment ramener à cet aspect. Il souligne au contraire la difficulté qu'il y a à interpréter cette violence «expressive », particulièfement sous sa forme terroriste, dont les objectifs, comme dans la plupart des actes terroristes restent flous ou en creux. Il pose la question de la spécificité des différents groupes en cause. Les auteurs et les objectifs d'actes terroristes donnent une large place à l'interprétation. Cela caractérise d'ailleurs la plupart des actes terroristes et constitue une de leur principale limite: il est relativement facile de les commettre, beaucoup plus complexe de les revendiquer ou d'en obtenir un enjeu. Car à peine le terrorisme a-t-il envoyé un message - et donc sa signature qu'il ouvre la possibilité de la riposte. On saisit dès lors que l'analyse des moyens, dont Madame Dominique Leglu présente la forme biologique, est à la fois
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plus précise, mais aussi plus inquiétante par la diversité et l'énorme éventail de possibilités que les sciences du vivant offrent à des intentions malveillantes. Plus encore que le nombre de victimes potentielles, l'auteur attire l'attention sur le potentiel de désorganisation économique et sociale. La recherche de contrôle (notamment des recherches et de leur diffusion à l'âge de 1' internet) et de régulation (entre autres par les conventions internationales effectivement vérifiées) nécessaires apparaissent très en deçà des capacités potentielles des sciences et techniques du vivant. Ce qui a progressivement et partiellement été possible avec la physique nucléaire au vingtième siècle - associer une stratégie rationnelle et une limitation des moyens - n'est qu'embryonnaire en ce qui concerne le biologique. Cette rationalisation stratégique est donc pour l'instant renvoyée aux stratégies classiques des principaux acteurs. Aymeric Chauprade les rappelle dans sa communication, à travers l'histoire et l'actualité. Il privilégie largement dans sa démarche l'échelon national, qu'il juge, notamment pour la France, adapté à une réponse non seulement défensive mais aussi affirmative en ce qu'elle serait susceptible d'équilibrer les politiques d'un acteur américain dont il souligne les imprudences tactiques qui ont précédé et parfois permis l'essor islamistes radicaux.. Plus encore que sur « l'événement terroriste» lui-même, l'attention doit se porter sur les causes et les objectifs de ces actes si l'on veut réduire leur occurrence.

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-1La persistance des menaces et l'extrême diversité d'origine et de moyens de ces menaces un an après le Il septembre 2001

Le Il septembre, lin an après: Islam et terrorisnle suicidaire

par Claude LE BORGNE Général (CR) Auteur de La stratégie dite à Timoléon, Economica, 2000

Le titre de notre colloque, ''protection contre les menaces terroristes après le 11 septembre 2001", justifie que l'on revienne sur l'événement fondateur et ses possibles prolongements. Rappelons d'abord les faits. Le Il. septembre 2001 au matin, quatre Boeing de lignes intérieures américaines décollent quasi simultanément. Deux d'entre eux s'écrasent (et le second sous l'objectif des caméras de CNN) sur les tours du World Trade Center à Manhattan, un autre sur Ie Pentagone et le quatrième en Pennsylvanie, issue heureuse si l'on peut dire due au retard de l'avion au décollage et à l'héroïsme de quelques passagers. Bilan: 3.000 victimes. On comprend vite que les quatre avions ont été détournés par des pirates et utilisés comme bombes incendiaires. L'enquête identifie parmi les passagers dix-neuf "suspects", tous musulmans, dont quinze sont originaires d'Arabie Saoudite. FBI et CIA désignent Oussama Ben Laden, autre Saoudien en rupture de ban, comme l'inspirateur de l'attentat. De cette opération organisée, retenons deux caractères essentiels: la violence mise en oeuvre est essentiellement "expressive". son efficacité repose sur le martyrisme musulman. La violence expressive Il est possible de partager le monde en deux, selon le regard que les hommes portent sur la violence et la guerre: au nord - ceci dit pour simplifier - les nations riches ne croient plus à la guerre comme moyen de la politique; au sud, on y croit encore. A l'interface des deux mondes, l'un pacifique, l'autre furieux, le Nord pacifique agit sur le Sud violent et, s'il y envoie ses soldats, c'est à la seule fin d'empêcher ces barbares de se battre entre eux. Le Sud agit aussi sur le Nord, les violents contre les pacifiques. Mais, compte tenu de la différence des potentiels, il va de soi que le Sud ne saurait employer là des moyens ordinaires. La -27-

violence qu'il est capable de mettre en oeuvre est de nature déclaratoire, c'est ce que j'appelle la violence expressive. Certes, toute violence est expression. Si je vous tape dessus, j'exprime mon mécontentement. Mais la violence expressive dont je parle ne cherche pas le succès par ses effets directs. Elle vise d'abord à promouvoir une cause en affirmant une détermination. La violence n'est ici que langage, mais le plus clair qui soit, celui du sang, du sacrifice, de la mort surprenante. Arrêtons de jouer sur les mots: bien qu'il ne soit pas le seul mode de violence expressive, le terrorisme est le plus parlant. On peut dater des années 60 l'émergence de la violence expressive moderne, et sous sa forme la plus bavarde: la prise d'otages. C'est que notre époque lui a offert, avec ses médias, une nouvelle carrière et c'est à dessein que j'ai tout à l'heure rappelé la dextérité dont avait fait preuve CNN le Il septembre. L'attentat du Il septembre marque-t-il une rupture et, comme on l'a dit, l'entrée dans un nouveau monde? Je ne le crois pas. Mais il pousse à l'extrême les grandes possibilités de la violence expressive. C'est une véritable clameur: 3.000 morts d'un coup, et dans le lieu le plus visible qui soit. La violence accroît encore ici son efficacité terrorisante à n'être pas explicite: voyez ce que nous avons fait, à vous d'interpréter. Pas de signature, sinon, après enquête, une signature islamique générale. Second caractère du drame: la guerre sainte et le martyrisme musulman. Jihad et martyre Le drame du Il septembre a deux précédents. Le 24 décembre 1994, un Airbus 300 d'Air France est occupé avant son décollage d'Alger par un commando islamiste; l'aventure se termine à Marignane, grâce à l'intervention de notre GIGN. Les terroristes, qui ont

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assassiné trois des otages, avaient l'intention de jeter leur avion sur Paris. Le 31 octobre 1999, un Boeing 767 d'EgyptAir décolle de New York à destination du Caire avec 217 personnes à bord. Au large des côtes américaines, le copilote, après avoir recommandé son âme à Dieu, précipite l'avion dans l'Atlantique. Telle est, du moins, la conclusion des enquêteurs américains, vigoureusement rejetée, de façon significative, par le gouvernement égyptien. Voilà l'islam en question. Cette constatation paraîtra provocante. Elle ne saurait être présentée publiquement sans précautions. Précaution de prudence, pour ne pas accréditer la thèse de Samuel Huntington sur" le choc des civilisations". Précaution de politesse, en France, où sont nombreux nos concitoyens et nos hôtes musulmans. Mais pousser trop loin la politesse risque d'occulter l'essentiel: le jihâd et son corollaire, le "martyrisme". Qu'il existe en islam une sainte violence, c'est une évidence. Que cette violence soit efficace, c'en est une autre. Il y a à l'efficacité du jihâd plusieurs raisons, dont je ne retiendrai aujourd'hui qu'une seule: le goût du martyre. Omayr ibn el-Homam est, pour les musulmans, le premier martyr, martyr des martyrs, chahïd ach chuhadâ. C'est à Badr en 624 que l'islam naissant livre, sous la conduite de Mahomet, sa première vraie bataille. Au plus fort de l'affrontement le Prophète s'écrie: "Nul d'entre flOUS,en ce jour, ne mourra au combat qll~llah ne lui ouvre les portes de son paradis". Entendant cela, notre Omayr se jette dans la mêlée, perd la vie et gagne le jardin des délices. Le premier martyr allait faire des émules et son exemple a, tout au long de l'histoire, soutenu l'héroïsme des combattants. Arrêtons-nous un instant sur une secte étrange qui, aux XIème et XIIèmesiècles, a fait du martyre le support d'une stratégie politique. La secte des Assassins, rattachée à la branche chiite de l'islam, était basée en Perse au sud-ouest de -29-

la Caspienne et aussi en Syrie de l'ouest. C'est de là que le maître de la secte envoyait ses fidayîn (le mot signifie les dévoués, dévoués jusqu'au sacrifice) au martyre, martyre efficace puisqu'il s'agissait de supprimer les personnalités politiques,- haut placées et bien gardées, qui avaient le malheur de déplaire au seigneur d'Alamut ou à celui "quenos croisés appelèrent le Vieux de la Montagne. C'est aux croisés aussi que l'on doit l'introduction dans notre langue du mot « assassin ». L'origine du mot, controversée, est intéressante et va nous ramener à notre sujet. Il est construit à partir de l'arabe haschich, qui désigne à la fois l'herbe sèche et le cannabis. On en a déduit hâtivement que, pour aller à la mort, la leur comme celle de leurs victimes, les meurtriers se droguaient au hachich. Les linguistes ont fait litière de cette étymologie. Au reste, les "assassins" n'avaient nul besoin de cet artifice: la perspective du paradis leur servait de drogue, jardin des délices dont le coran donne maintes descriptions et que le maître de la secte exploitait de façon fort habile. Passons à l'époque moderne. Voici, encore chez les chiites, d'autres candidats au martyre. Durant la guerre de 1980 à 1988, les jeunes volontaires iraniens, le front ceint du bandeau marqué Allah akbar, se jetaient joyeusement sur les champs de mines et les barbelés irakiens. Mais les Sunnites ne sont pas en reste. On le voit, tragiquement en ce moment, en Palestine. Reprenant l'étiquette des dévoués Assassins, les fedayin se font sauter dans les lieux publics d'Israël, en une exaltation contagieuse extrêmement inquiétante. Les martyrs du Il septembre 2001 Filiation et nouveauté C'est dans cette continuité, jihadique et sacrificielle, que se situent les "martyrs" du Il septembre. La filiation est pourtant assortie d'une grande nouveauté. Aux commandossuicides palestiniens, il faut une totale abnégation, mais peu de compétence. Ceux du Il septembre allient le même
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fanatisme à un grand professionnalisme, pour employer l'expression à la mode. Que le fanatisme soit extrême, c'est ce que montre le parcours des meurtriers. Les terroristes ont séjourné en Occident ou aux Etats-Unis, durant de .longs mois, avec leur projet en tête. Qu'ils n'aient pas été contaminés par la société pacifique et dissolue dans laquelle ils étaient immergés donne la mesure de leur conviction. Peut-être, à l'inverse, le spectacle de ladite société et le dégoût qu'elle leur a inspiré ont-ils conforté leur détermination. Quant à la compétence dont ils ont fait preuve, elle se situe à trois niveaux: technique (mise au point de l'opération aéronautique), tactique (neutralisation à l'arme blanche des équipages et des passagers), stratégique (choix des cibles). Et pourtant... L'examen du vade-mecum du terroriste aérien, que l'on a retrouvé dans les bagages laissés au sol par deux ou trois des meurtriers, nous ramène 900 ans en arrière et rappelle la mise en condition des dévoués Assassins. Je cite: Lis al- Tawba et al-Anfâl (Le Repentir, IX et Le Butin, VIII sont les deux sourates les plus guerrières du coran), réfléchis à leur signification et pense à tout ce qlle Dieu a promis aux martyrs. Fais le serment de mourir et renouvelle
~fu~il~.
.

Rase ton corps et passe-le à l'eau de Cologne. Ne pars pas de chez toi sans avoir fait tes ablutions, car les anges demanderont ton pardon aussi longtemps que tu es en état d'ablution, et ils prieront pour toi. Ajuste tes l,'êtements et assure-toi qu'ils couvrent à tout moment les parties intimes du corps, car c'est ainsi que les générations pieuses l'ont fait après le Prophète. Quand l'affrontement commencera, frappe comme les combattants qui ne veulent pas retourner en ce monde-ci. Crie: Allah akbar ! Car ces mots saisissent d'effroi le coeur de ceux qui ne croient pas. (..) Sache que les jardins dll paradis t'attendent dans toute leur bea.uté, et qlie lesfemmes
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du paradis t'attendent, et qu'elles appellent, "Viens par ici, ami de Dieu". Elles sont parées de leurs plus beaux atours. Ces recommandations pour la préparation ultime et pour l'action amènent à s'interroger sur le niveau de culture des terroristes et à conclure qu'aux deux qualités qu'on leur prête, fanatisme et compétence, il faudrait en ajouter une troisième, l'infantilisme. Mourir pour quoi? Prêts à mourir, certes, nos terroristes du Il septembre, mais mourir pour quoi? Retour à la violence expressive, quels sont les mobiles des suicidaires? On en distinguera deux. Le premier est précis et à court terme. Que l'Amérique arrête ses agressions contre le monde arabo-musulman. Qu'elle cesse de soutenir Israël contre la juste cause palestinienne, qu'elle laisse l'Irak en paix, qu'elle quitte les lieux saints d'Arabie, souillés par ses soldats. Le second objectif: le second message, est plus général et de plus grande portée. Il est aussi plus explicitement formulé. On frappe l'Amérique au coeur de sa double puissance: économique et militaire. Retournant contre elle les merveilleux outils de sa t~chnique, on la ridiculise~ Nous, martyrs volontaires, méprisons le pays du zéro mort. Au-delà de l'Amérique enfin, c'est l'Occident que l'on désigne, dépravé, richissime, oppresseur, athée ou chrétien au choix. L'islam est la vérité pure, son triomphe est assuré. Dans cette voie, le Il septembre n'est qu'un épisode, quelque paroxysmique qu'il apparaisse. Cette perspective à long terme est exactement celle du choc des civilisations, thèse bien connue de Samuel Huntington. L'Islam à l'épreuve On le voit, la violence muette est aussi expressive qu'une violence bavarde. Question: les buts que se proposaient les -32-

assassins du Il septembre et les moyens employés sont-ils approuvés par l'ensemble des musulmans ou seulement par cette frange de l'islam qu'on appelle islamiste? On sait qu'Oriana Fallaci a écrit là-dessus, dans les jours qui ont suivi l'attentat, un petit livre vigoureux. Le livre a fait scandale, l'auteur paraissant s'en prendre à l'ensemble des musulmans. Mais il est vrai:que la distinction commode que l'on faisait entre réformistes et intégristes, entre musulmans modérés et furieux islamistes, est aujourd'hui brouillée. On est en face d'un continuum, qui va du doux Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, à Oussama Ben Laden. L'ambiguïté majeure se situe en Arabie Saoudite où, les Taliban disparus, se perpétue le régime musulman le plus dur et le plus puritain, mais d'un puritanisme qui, chez les princes du royaume, fait bon ménage avec un usage immodéré des biens de ce monde. Dans ce paysage confus, les masses musulmanes des villes, qu'on ne saurait dire ni modérées ni islamistes, ont partout manifesté de la sympathie pour les auteurs de l'attentat. Timides au départ et contenues par les pouvoirs en place, les réactions favorables ont été amplifiées par la riposte américaine, s'abattant avec fracas sur un pays d'islam, l'Afghani stan. Le combat d'Al-Qaïda et du mollah Omar devenait un jihâd défensif, auquel tout musulman se doit de participer. Cet argument de la juste défense ne se sépare pas d'un autre, qu'on a défini comme le premier objectif des terroristes, combat pour la Palestine arabe et contre Israël. Ferme soutien d'Israël, le Président Bush a beaucoup tardé à infléchir, si peu que ce soit, sa politique en la matière et les évènements récents poussent les Arabes à unir dans une même haine Ariel Sharon et George W. Bush. On a donné comme second objectif des terroristes, objectif à plus long terme, la désignation de l'Occident comme l'empire du mal dont l'islam, seule alternative, triomphera. Nous voici face au choc des civilisations
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annoncé, de façon perverse, par Samuel Huntington. Or, Gilles Kepelé, dans un petit récit de témoignages, rapporte que le livre du professeur américain fait un malheur en pays d'islam et que les islamistes y voient la confirmation de la justesse de leur combat. Huntington m'amène à ma conclusion, que je veux optimiste, tant sur le terrorisme que sur la confrontation de l'islam et de l'Occident. L'horreur de l'attentat du Il septembre souligne, s'il en était besoin, que l'action terroriste est sans avenir. La vraie parade découle du mot. Le terroriste veut terroriser? Eh bien n'ayons pas peur, opposons-lui une fermeté romaine, assortie sans doute de mesures adéquates, que nous sommes là pour imaginer. Nous souffrirons? Soit! Et après? Quant au choc des civilisations, il n'est pas, pour nous, aussi mal parti que certains le disent. L'Occident n'est pas uniquement matérialiste. Pas besoin de Huntington pour le voir arrogant, ni des islamistes pour le trouver écœurant dans sa dépravation. Mais, quelque dégoûtant qu'il soit, il est aussi, qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou non, porteur du message chrétien. On dira que celui-ci ne se distingue plus dans le blabla onusi~n. Pourtant l'ONU, les droits de l'homme, l'attention portée aux victimes, la répudiation de la guerre et de la violence, tout ce corpus vague que nul ne discute plus, qu'est-ce sinon le triomphe discret du Dieu des chrétiens? En sorte que l'alliance redoutable du matérialisme athée et de la vertu chrétienne a, en effet, de quoi inquiéter les islamistes. Un dernier mot, pour tenter de les apaiser. Selon un curieux hadît que rapp~rte Al BokhârÎ, cinq sortes de mort ouvrent au défunt les portes du paradis. L'une d'entre les cinq est celle du malheureux "enfoui SOliSles décombres". D'où il résulterait que les victimes du Il septembre sont entrées dans les jardins d'Allah en même temps que leurs assassins. -34-

Comparaison entre jihadistes américains etfrançais: approche par Jean-Luc MARRET Chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique FRS

Par delà, les menaces transnationales représentées par la mouvance jihadiste transnationale et les organisations locales ayant des relations ou des coopérations ponctuelles avec elle, il est primordial d'observer que les pays occidentaux produisent eux aussi, en leur sein, lin islamisme radical. Cet islamisme radical n'est par conséquent pas importé, mais le produit de l'histoire, de difficultés socioculturelles ou des limites des modèles d'intégration des migrants. Ainsi la France et les Etats-Unis ont des spécificités qui limitent toute comparaison: - Un modèle et des valeurs intégrationnistes différentes. Les Etats-Unis ont, depuis toujours, préféré un n10dèle qui fait co-exister des communautés d'origines différentes. En ce sens, la création récente en Californie d'une ville dénommée « Arabtown» par des hommes d'affaires arabo-américains est une impossibilité en France. De son côté, la France est supposée accueillir des individus d'horizons multiples - et

non pas des communautés - et les fondre dans la population
nationale. Mais la réalité du discours intégrationniste français connaît des limites très visibles dans les cités. - Les migrations arabo-musulmanes en France et aux Etats-

Unis sont différentes. Depuis le début du

~me

siècle, les

Etats-Unis ont accueilli des Libanais, des Palestiniens (souvent chrétiens). Puis, à partir des années 60, des Saoudiens, des Pakistanais, des Yéménites, etc. La France, en raison de son passé et d'une proximité géographique, a accueilli de nombreux migrants du Maghreb. Cette différence induit pour les Etats-Unis et la France des menaces islamistes radicales différentes. Toute organisation politique violente a vocation à utiliser les diasporas expatriées, pacifiques, entreprenantes et souvent avec une nouvelle nationalité acquise. Ainsi, depuis le Il septembre 2001, le F.B.I. a essentiellement démantelé des cellules américano-pakistanaises ; quand, en France et en Europe en général, la menace est essentiellement représentée par des -37-

Algériens ou des franco-Algériens liés par exemple au Groupe Salafiste de Prédication et de Combat d'Hassan Attab. Si les auteurs du Il septembre 2001, étaient des gens issus de la péninsule arabique disséminés à travers l'Europe, les jihadistes français ont un autre profil. Nous avons établi qu'au moins 70% des individus liés à des attaques terroristes en France sont d'un très faible niveau scolaire, souvent convertis ou ré-islamisés en prison. Donnons quelques exemples: Mr. P., né en septembre 1972, 69 mois de chômage entre 1991 et 2002, niveau CAP de métallurgie, conducteur livreur. Mr.K. né en juillet 1967, 12 mois de chômage entre février 2000 et février 2001, électricien autodidacte en intérim. A tenté une reconversion en maintenance informatique grâce à un programme public d'insertion sociale. Mr. K., né en octobre 1975, agent de surveillance, niveau BEP de métallurgie, a travaillé dans le commerce de détail, expérience de quelques mois dans la télésurveillance. Mr.C., né en août 1975, diplômé d'un BEP en électrotechnique, a fait u.ne formation pour demandeurs d'emploi en maintenance en électronique. Mr.B., né en mars 1967, électricien en bâtiment, 4 mois de chômage depuis mai 1999, etc. En réalité, les profils dégagés ici montrent d'évidentes similitudes avec celui de José Padilla -a.k.a Abdullah alMujahir, suspect arrêté au cours de l'été 2002 aux Etats-Unis en raison, semble-t-il, de sa volonté de fabriquer une bombe radiologique alors même que les quelques preuves de ses tentatives trahissent un faible, voire ridicule, niveau technique d'élaboration -. M.Padilla, 31 ans, a toujours eu les plus grandes difficultés à gagner sa vie. Il passa quelques années dans un gang de Chicago (les Latin Disciples), puis -38-

dans une prison pour mineurs et dans un fast-food de Floride avant de tenter de recommencer une nouvelle vie comme musulman au Moyen-Orient et, en particulier, de voir son premier voyage financé par des «amis» sensibles à son éducation et à son apprentissage de la langue arabe. Il semble pourtant que les autorités, et en particulier le Directeur du F.B.I., aient singulièrement exagéré sa dangerosité pour des raisons de politique interne. Quoi qu'il en soit, cette volonté de considérer les Etats-Unis comme «Darul Harb », the Place of War, ressemble assez sensiblement aux motivations et profils des jeunes Jihadistes arrêtés en France: pas de diplôme, de longues périodes sans travail, diverses formes de délinquance, une conversion rapide à un Islam très conservateur à l'occasion de petites peines de prison ou non, puis une conversion rapide et la prise en charge par des réseaux activistes ou violents. L'instruction religieuse de convertis de fraîche date et un faible niveau d'instruction ne permettent en effet pas forcément aux convertis de distinguer les approches « sectaires» de l'Islam. Pire même, fruits de longues périodes de désinsertion sociale, de galères existentielles, ces individus sont peut-être exclusivement motivés par un Islam ~< en main », pouvant se réduire à quelques. pratiques clé visibles mais structurantes - vestimentaires ou alimentaires, à des prières nombreuses et contraignantes, plutôt qu'à une étude calme mais exigeante de l'Islam que ne permet de toute façon pas la prison quand une conversion a lieu dans cet endroit. «Islam plays a dual role» says Robert Dannin, author of Black Pilgrimage to Islam: «It gives prisoners a total and complete way to restructure their lives down to the way they eat, the way they dress, the way they break up the day, the way they study and think ». Mr.Dannin, who teaches at New York University, says that Islam's self-imposed

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discipline also gives prison authorities a « convenient force» to help them control the prisoners"l. Or depuis trente ans aux Etats-Unis, l'Islam est devenu une force puissante dans le système pénitentiaire américain. Dans rEtat de New York, il est estimé qu'entre 17 et 20% des détenus sont musulmans, proportion à l'image de toutes les prisons américaines selon les experts2. Par conséquent, la base sociologique de .recrutement des Jihadistes à travers le monde ne se résume pas seulement aux classes moyennes d'Arabie Saoudite, d'Egypte ou du Yémen comme pour les attentats du Il septembre. Le danger en France et aux Etats-Unis - et, plus largement, en Europe et en Amérique du nord? - vient aussi d'individus souvent assez désocialisés. Les désocialisés, les frustrés sociaux de nos pays développés ne sont pas les mêmes que ceux du monde arabo-musulmans. La sur-représentation de personnes diplômées et bien intégrées socialement parmi les terroristes qui ont frappé le World Trade Center en est un indice. C'est aussi la preuve des clivages sociologiques qui divisent la mouvance islamique à travers le monde. Les islamistes contemporains - ces «éduqués» 3 - se trouvent en effet souvent entre deux mondes d'ailleurs contradictoires: entre savoir~ modernes (appris dans les universités occidentales oudans les universités arabes, surpeuplées et très appauvries et donnant peu de perspectives d' ascension sociale) et culture islamique. Comme le dit l'orientaliste français B .Etienne, «P.H.D. + barbes = jeunes, dynamiques, diplômés» 4. De tels profils, avec un niveau culturel à même d'envisager et de réaliser les opérations terroristes les plus complexes, ne se
1
2

Christian Science Monitor, «Gangs,
», 14 juin 2002.

Prison:

Al Qaeda breeding

grounds?

Christian Science Monitor, «Gangs, Prison: Al Qaeda breeding ¥rounds ? », 14 juin 2002. G.Kepel, Le Prophète et le Pharaon, Paris, La Découverte, 1984, p.126 et sui,~. 4 B.Etienne, L'Islamisme radical, Paris, Hachette, 1987, p.202. -40-

retrouvent pour l'instant pas en France. Pour résumer, si M.Atta était un «officier» de par ses compétences, la France ne produit jusqu'à présent localement que des « soldats». Cela ne veut pourtant pas dire que des militants islamistes français de haut niveau ne préparent rien à l'heure actuelle. Ils n'ont cependant jamais été détectés jusqu'ici. L'islamisme activiste, ses valeurs ou ses publications sont un parfait exemple de la dissémination d'un corpus doctrinal hétérogène et de son appropriation par des militants qui y trouvent une justification de leur action, une source d'inspiration, de motivation et l'apprentissage d'une adhésion à une communauté: le jihadiste tire ainsi des pampWets qtobistes des indications de pratique religieuse ou des points communs (théorie, concepts, discours, slogans) avec des militants amis. Il est hors de propos dans le cadre étroit de cet article d'étudier de façon systématique la diffusion de la littérature jihadiste (les livres de Zawahiri, de Faraj, des frères Qotb, d'Ibn Taymiyah, d'Azzam), etc. Constatons simplement l'extraordinaire dynamisme actuel des sites de diffusion sur Internet, malgré une très grande volatilité: après le Il septembre 2001, nous avons pu constaté que plus de 70% des sites que .nous consultions chaque semaine avait été fermés. Ils ont souvent ré-ouvert ensuite, sous d'autres noms ou d'autres adresses. Un des pamphlets jihadistes les plus
fameux Join the Caraveo1 par le Dr Azzam

- fut

le prétexte

d'un grand nombre de fermetures de librairies islamistes en Grande-Bretagne. On pouvait l'acheter sur Amazon.uk au printemps 2002 et il est téléchargeable de manière récurrente sur Internet. En France, mais aussi aux Etats-Unis et en GrandeBretagne, le milieu associatif islamiste activiste est hyperactif Selon les paroles mêmes d'un jihadiste: «Nous constituons donc des associations parce qu'on 110llSa toujours enseigné que c'est un nl0yen de pressioll non
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négligeable sur les intervenants locaux I.../. Nous menons de frOllt notre activité première, la propagation de l'Islam, et nos activités subventionnées (lutte contre l'échec scolaire, animation de quartier, prévention de la toxicomanie)(...) »5. L'exemple de l'Association Suresnoise d' Arts Martiaux est fort intéressant pour comprendre comment le basculement motivé dans la violence s'exerce parfois. A l'origine, un ex-champion de France de boxe thaï, d'origine algérienne, se voit récompensé de son titre par la municipalité de Suresnes par l'attribution d'une salle de sport et d'une subvention. La gestion va totalement lui échapper et la salle va devenir un lieu de recrutement et de prosélytisme. Ainsi, avant chaque entraînement, des prières étaient récitées par l'un des animateurs. Des tracts à consonance anti-occidentale et anti-française étaient distribués. Il y aura également une sélection parmi les licenciés du club (les jeunes récalcitrants, les noirs, étant exclus). En France, comme aux Etats-Unis, les prisons peuvent constituer des lieux de prosélytisme intense. A priori, en France, la liberté de culte est la règle à l'intérieur des prisons, mais -il appartient à chaque direction de prison de définir les modalités d'exercice, en particulier .l'existence d'une salle de prière ou non. Dans l'affirmative se pose alors le problème du choix de l'Imam. Certains, choisis par l'administration, ont parfois fait des prêches très durs. Le prosélytisme peut parfois avoir lieu entre les prisonniers euxmêmes. Dans les maisons d'arrêt (prisons de base en France), il est systématiquement procédé à l'isolement des détenus estampillés «islamistes» afin de les couper des autres prisonniers. Le problème est plus difficile à résoudre lorsqu'il s'agit d'un prisonnier de droit commun qui fait du prosélytisme religieux parmi ses co-détenus. Le problème des « maisons centrales» est lui aussi complexe: ces prisons
5

Cité par D.Pujadas et A.Salam, La tentation du Jihad JC Lattès, 1995. -42-

pour les cas pénaux les plus lourds, condamnés aux peines les plus longues, sont par définition plus ouvertes. Les détenus islamistes sont donc au contact des autres prisonniers et peuvent diffuser leur propagande par le pouvoir de conviction ou par la force. De nombreuses conversions -ont ainsi lieu par « confort », pour ne pas être victime de violence.

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L'essor des biotechnologies renforce-t-illa menace terroriste? par Dominique LEGLU Journaliste Auteur de La menace. BioteITorisme : la guerre à venir 7, Robert LatTant, 2002