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Quelle République pour le 21e siècle ?

De
241 pages
La République peut-elle encore être utile pour répondre à la crise politique et morale qui touche la France ? Qu'est devenu le peuple ? Il n'y a pas de République sans prise en compte de la question sociale ; et sans peuple, que deviennent les citoyens ? Les grands récits universel ne sont plus ni souhaités, ni souhaitables. Doit-on pour autant renoncer à tout projet commun ? La politique a besoin de se reconstruire sur des projets et des idées. C'est la conviction des auteurs de cet ouvrage qui souhaitent apporter une contribution nouvelle à gauche.
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Quelle République pour le 21 e siècle?

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland

Derniers ouvrages parus

Fred DERVIN et Yasmine ABBAS (dir.), Technologies numériques du Soi et (co-)constructions identitaires, 2009. Henri DE FRANCE, Peut-on penser l'économie après Marx et Keynes? Sous la crise économique, une crise des fondements, 2009.
Claude MEYER, Le blues du prof de fac, 2009.

Arno MÜNSTER, Réflexions sur la crise: éco-socialisme ou barbarie ?,2009. Benoît VIROLE, Surdité et sciences humaines, 2009. Xavier CAUQUIL, Phénoménologie politique de l'Europe, 2009. Florence SAMSON, L'ombre de 1929 plane en cette année 2009,2009. Kamal BENKIRANE, Culture de la masculinité et décrochage scolaire des garçons au Québec, 2009. Bernard BÉCLIN, Kathleen BOUlLLIER, Jocelyne LOUME, Brigitte MANGIN, Hasnia MEDJDOUB, Gaëlle SALIOU (PF 93), Placement familial 93. Loin du prêt-à-porter, du surmesure, 2009. Riccardo CAMPA, Langage et stratégie de communication, 2009. France PARAMELLE, La lutte contre le crime à New York, 2009 Phillipe CADIOU, L'école, la culture, la démocratie, 2009. Benoît BOUTEFEU, La forêt mise en scène. Jeux d'acteurs, attentes des publics et scénarios de gestion de la forêt, 2009. Riccardo CAMPA, L'époque de l'information, 2009. Jean-François BODDY, Vivre de deux métiers. La pluriactivité, 2009. Jean-Jacques TERRIN, Conception collaborative pour innover en architecture, 2009.

Sous la direction d'Éric Ferrand

Quelle République

pour le 21 e siècle?

Avec la collaboration Sylvain Guy, Jean-Christophe

de Frachet,

Jean-Luc Guyomarc'h, Catherine Giraudo, Samuel Berthet, Nathalie Kaufmann, Noëlle Prévot, Jacques Coudray, Julien Joncheray, Thierry Guyot d'Asnières, Jean-Michel Laurent et Sophie Ruffieux

L'HARMATTAN

Éric Ferrand Du même auteur Quelle école pour la République? (L'Harmattan, chronique de vie scolaire 2007)

I{JL'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10710-6 EAN: 9782296107106 75005 Paris

Introduction
La République peut-elle encore être utile pour répondre à la crise politique et morale qui touche la France, probablement plus encore que d'autres pays européens ? Notre pays ne va pas bien et l'élection présidentielle de 2007 a, d'une certaine manière, accéléré les processus en cours depuis plus de 20 ans. La rupture a transformé la fracture sociale en déchirure nationale. Il n'est pas question de faire ici l'inventaire de tous les coups portés depuis deux années au pacte républicain. D'autres s'en chargent ou s'en chargeront. Car le « sarkozysme » est d'abord un symptôme. La possibilité de cette élection - et d'une réélection? - est la conséquence « d'une offre politique» entamée durablement par l'effondrement de la gauche et l'affaissement du projet républicain. De sorte que notre démocratie semble aujourd'hui à bout de souffle. Et la promesse d'une démocratie plus participative n'épuise pas, loin s'en faut, la nécessité du profond renouvellement dont notre pays a besoin. La France est une construction politique singulière, qui place depuis plus de deux siècles le citoyen au cœur du processus démocratique. Ici plus qu'ailleurs, la déconstruction libérale est lourde de sens et de conséquences. Ainsi, la question urgente à laquelle la gauche doit répondre aujourd'hui est d'abord celle du peuple. Qu'est-il devenu? A-til disparu, dispersé, évaporé sous l'effet conjugué de la prépondérance de la classe moyenne et d'une masse d'individus précaires toujours plus importante dont on ne discernerait plus les contours. Il n'y a pas de République sans prise en compte de la question sociale, et sans peuple que deviennent les citoyens? Les grands récits universels ne sont plus ni souhaités, ni souhaitables. Doit-on pour autant renoncer à tout projet commun, à ce qui donne son existence à l'espace démocratique et fait vivre le débat public? 7

La politique a besoin de se construire sur des projets et sur des idées. C'est la conviction des auteurs de cet ouvrage qui, comme de nombreux militants ou citoyens, ne se résolvent pas à la communication comme unique horizon du politique. Ce livre, par la diversité de ses contributeurs, à la fois attachés au prisme républicain et conscients de la nécessité de dépasser les vieilles oppositions propres à la gauche et à son histoire, souhaite offrir une contribution nouvelle au débat. Sans incantation ni nostalgie, il est question ici de s'interroger ensemble sur la possibilité de solliciter la République et ses fondamentaux pour répondre à la crise qui frappe la gauche. Sous la direction d'Eric Ferrand, les contributions réunies ici sont une première étape. Les idées républicaines, celles du 21ème siècle, portées par une nouvelle génération, se doivent d'être présentes dans ce débat. C'est par la confrontation des différentes cultures de la gauche que viendra le renouveau. C'est notre profonde conviction.

Jean-Luc Guyomarc'h

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Pour une République revivifiée

La République est aujourd'hui en France mise en cause par des dérives éloignant notre régime politique des exigences
républicaines.

Ces dérives se produisent sous l'influence de l'idéologie libérale post-nationale imprégnant une grande partie de la classe politique française et soutenue par les acteurs économiques de la mondialisation ainsi que par les « Européens» fédéralistes. On assiste en conséquence à l'érosion progressive des caractères politiques spécifiques du régime républicain tels que la gauche républicaine française veut continuer de le construire, car la construction de la République, en France, n'est pas achevée. La République, c'est le gouvernement des intérêts communs à tous les citoyens, par un Etat dans lequel, seul le peuple exerce la souveraineté, soit par l'intermédiaire de délégués élus pour un temps limité, soit directement par l'expression de la volonté des citoyens dans le cadre du référendum. La République peut être conservatrice, comme le voulait Monsieur Thiers en 1872, mais ce n'est pas à cette tradition, bien sûr, que nous nous référons. Nous voulons une République respectueuse des libertés individuelles, certes, notamment des libertés de pensée et de conscience, mais surtout une 9

République dans laquelle tous les citoyens aient les mêmes droits, les mêmes devoirs et des chances égales de voir s'épanouir leurs talents, dans laquelle aussi une active solidarité s'exerce entre tous les citoyens, exprimant par là une communauté de destin entre tous ceux qui vivent sur l'espace géographique de la nation. Une République enfm dans laquelle le pouvoir politique est mandaté par les citoyens, pour les conditions d'un progrès de l'Homme et de la société. Une République laïque, sociale et progressiste. Les valeurs républicaines dans lesquelles se reconnaissent les milieux populaires et auxquelles nous nous intéressons en priorité, sont: l'égalité des droits et des devoirs, la primauté du politique sur l'économique et de l'intérêt général, mieux, la volonté générale sur les intérêts particuliers, mais aussi la promotion par l'égalité des chances, le travail comme droit et comme fondement du droit social. Enfin le sentiment national est aussi une valeur républicaine majeure. L'organisation républicaine de la société s'appuie en effet sur cette notion presque affective, c'est-à-dire sur le sentiment de la solidarité de tous les humains vivant dans un même espace politique, quelles que soient leurs différences ethniques ou culturelles. Avoir conscience d'appartenir à une communauté fondée sur la liberté, l'égalité et la fraternité de tous ses membres, légitime ce que l'on peut appeler la nation citoyenne et se traduit par une organisation politique dans laquelle tous les citoyens ont, sur tout le territoire de la République, les mêmes droits et les mêmes devoirs. La République exclut donc toute forme de régression du sentiment national à l'identité ethnique, culturelle ou religieuse, et toute évolution conduisant à la création de sous-communautés sur de tels critères. La Nation telle que la conçoit le républicain, c'est la nation citoyenne garante de la cohésion sociale. Les valeurs de la République sont malheureusement aujourd'hui mises en cause par l'adhésion de plus en plus large des représentants politiques de droite, mais aussi, parfois, de gauche, aux règles dictées par l'idéologie du libéralisme économique et imposées sous le prétexte de la mondialisation 10

ou de l'intégration européenne, au détriment des principes républicains. Le libéralisme est une idéologie par essence inégalitaire, c'est pourquoi d'ailleurs, les libéraux ne parlent plus d'égalité mais d'équité, l'équité se définissant comme la justice naturelle, celle qui découle de la nature des choses et des situations établies. Qu'entendent nos démocrates libéraux par équité? Le droit de jouir sans contraintes des profits engendrés par leur activité, et aussi le «juste» retour des subsides de l'état vers ceux qui ont le plus contribué, par leurs investissements en capital, à produire la richesse nationale. On voit bien que cette démarche conduit au dépérissement de la solidarité nationale, à la déperdition de la valeur du travail, ainsi qu'à la pérennisation des positions acquises et des inégalités. C'est un langage de conservateur. L'alliance de circonstance entre les libertaires et les libéraux entre les démagogues pensant fonder la paix de la société sur la reconnaissance politique des particularismes, ethniques ou autres, et les thuriféraires intéressés du marché - fonctionne comme un instrument de l'idéologie post-nationale : elle sape le « vouloir vivre ensemble» sur lequel est fondée la nation républicaine. Cette alliance libertaires-libéraux est à situer dans la vaste offensive idéologique libérale lancée contre les étatsnations, passage obligé de la guerre engagée par le conservatisme social contre les valeurs progressistes de la République. D'une République pluraliste (celle de la Fédération en 1790 des provinces issues de la féodalité, devenue dans les temps modernes multiculturelle et pluriethnique, et dont les composantes étaient fédérées par une même loi pour tous, par l'existence d'un puissant espace public et par le ciment de valeurs communes, enseignées par l'école de la République, celles que défendaient Jaurès ou Clemenceau), nous allons peu à peu, si nous n'y prenons garde, vers une déconstruction nationale conduisant à la balkanisation de la France. Or, la sensibilité républicaine est plus attachée, à l'égalité de tous les citoyens, qu'aux droits et coutumes de groupes 11

particuliers. Elle est plus attentive à ce qu'il y a de semblable dans tous les hommes, qu'à leurs différences. Et elle attend de la loi, la promotion de l'intérêt général, plus que la protection des intérêts corporatifs ou de communauté. La loi est la même pour tous. La gauche doit donc être républicaine. Car si elle se laisse entraîner vers les thèses libérales-libertaires, elle sera vite distancée sur ce terrain par la droite populiste; une extrême droite qui s'appuie démagogiquement sur les passions identitaires, pour affaiblir l'État républicain, assurant ainsi le règne sans partage des puissances d'argent établies. Enfin, l'effort de redressement de la gauche est d'autant plus nécessaire que les forces de droite bénéficient du soutien de tous ceux que leurs intérêts poussent à soutenir la mondialisation libérale. La mondialisation libérale fonctionne en effet comme un excellent alibi pour démanteler la République. La France est emportée dans le mouvement de la mondialisation libérale, avec ses conséquences sur les mouvements de capitaux, les délocalisations, la mise en compétition des systèmes sociaux, etc. Avec la mondialisation, on assiste à l'extension totalitaire de la logique des marchés financiers et on aboutit à l'exterritorialité du capital ainsi qu'à la déréglementation des mouvements de capitaux. Pour que la France ne se défasse pas dans la mondialisation, il faut maintenir l'idée de l'intérêt national. La seule réponse possible à la mondialisation, pour la gauche républicaine, c'est de promouvoir une République plus attentive à l'intérêt des citoyens dans le cadre national et européen. Car la construction de l'Europe est aussi utilisée par les libéraux comme un moyen d'annihiler les valeurs républicaines dont la tradition française est porteuse. Sur le plan de la politique européenne, les traités, depuis Maastricht, ont engagé une mauvaise politique qu'il faudrait réviser. La construction européenne devrait être réorientée dans un sens plus social et plus indépendant des Etats-Unis; le pilotage des politiques européennes devrait être assuré par les représentants élus des états membres; l'application du concept 12

de subsidiarité être inversée et enfin, il faudrait travailler à promouvoir au niveau européen les valeurs républicaines, au lieu d'accepter leur régression au motif que nous sommes les seuls à les pratiquer. Avec l'élargissement à l'Est, l'idée d'un Etat fédéral européen devient irréaliste et ne peut déboucher que sur un espace économique ouvert, sans existence politique réelle. L'avenir d'une personnalité politique de l'Europe est donc plutôt à rechercher dans des coopérations renforcées entre les nations, l'entente franco-allemande devant en rester le moteur. Politiser l'Europe sur des bases républicaines, même si vouloir la «républicaniser» est vain, c'est d'abord considérer que l'essence de la souveraineté réside dans les nations qui l'exercent par leurs élus ou par référendum. Car l'expression démocratique ne se fait, et ne se fera encore longtemps, que dans le cadre des nations. En conséquence pour l'élaboration des lois communes, c'est l'intervention de l'Union Européenne qui doit être subsidiaire et non l'inverse. Une France républicaine peut offrir un modèle républicain à l'Europe. Pour cela, il ne faudrait pas que la construction de l'Europe soit au contraire, comme elle tend à le devenir, un moyen de contraindre la France au dépérissement de ses institutions républicaines. La France doit donc réagir, pour faire converger au sein de l'Europe les législations nationales vers une conception plus laïque et plus sociale de nos sociétés, influencer les décisions prises à Bruxelles dans un sens plus favorable aux travailleurs, notamment en matière fiscale, pour cesser de favoriser la rente et la spéculation, et aussi dans le sens d'une laïcisation des institutions et de la vie publique, afm de stopper les progrès des communautarismes générateurs de violences.
La République doit être une société de citoyens exerçant leurs responsabilités. Le déclin de l'engagement des citoyens français pour les valeurs républicaines fait apparaître la nécessité de refonder la

République, qui doit pour cela renouer avec son ambition
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d'offrir à tous ses citoyens, d'où qu'ils viennent, d'égales possibilités d'accès à l'éducation et à la culture. La République ne pose comme limite à l'immigration, que la capacité d'intégration des immigrants dans la nation citoyenne, l'adhésion à un projet partagé. Pour réussir l'intégration, la République doit offrir à tous les enfants une éducation citoyenne ouvrant sur l'égalité des chances et garantir à tous les citoyens la sécurité et la paix civile.
La République est garante des conditions de vie des citoyens et de la paix sociale.

La République ne peut pas se désintéresser de l'économie nationale dont dépend le bien-être des citoyens, et elle doit avoir une politique sociale mettant en œuvre la solidarité nationale en vue de réaliser la meilleure cohésion possible au sein de la société. Dans ce même esprit, la République doit avoir une politique d'aménagement du territoire et de défense de l'environnement et les citoyens doivent eux-mêmes participer au débat sur les mesures concernant leur mode de vie. Les décisions doivent être prises au niveau de responsabilité politique le plus proche possible de la population concernée, sans toutefois mettre en cause l'unité nationale par un régionalisme politique excessif qui serait créateur de nouvelles féodalités. En conclusion, la France, qui s'est reconnue dans le passé la vocation de proposer les valeurs républicaines au monde, doit, pour rester fidèle à cette image, donner l'exemple d'une République revivifiée. Les valeurs républicaines traditionnelles symbolisées par la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », doivent se concrétiser par la laïcité, plus de démocratie et plus de solidarité, dans une société nationale de citoyens exerçant mieux leurs droits et leurs devoirs. Pour stopper les dérives conduisant à l'érosion des valeurs républicaines il faut enfin construire une République moderne.

Eric Ferrand

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Laïcité et choc des civilisations?

Cette contribution doit beaucoup à l'ouvrage de Bertrand Dutheil de la Rochère, Les civilisations occidentales, une histoire en quête d'avenir, paru aux éditions Economica (2009). Depuis une dizaine d'années, depuis que l'universitaire américain Samuel Huntington a publié son livre au titre en français sans équivoque Le choc des civilisations, ce thème est devenu trop souvent une grille de lecture et d'interprétation des événements du monde. Les attentats du 11 septembre 200 I ont semblé donner du crédit à cette thèse. Et, incontestablement, la guerre menée en Irak depuis ces dernières années l'a confortée. Mais, au-delà des apparences et des évidences trop faciles, qu'en est-il réellement? Existe-t-il une confrontation entre, d'une part, une civilisation qui serait occidentale et, d'autre part, une religion qui serait par nature plus islamiste qu'islamique? Des deux côtés, certains voudraient nous le faire croire. Les fondamentalistes chrétiens ou judaïques et les intégristes musulmans se nourrissent respectivement de cette vision de l'histoire et s'alimentent mutuellement de leur opposition qui, bien qu'irréductible dans la vie quotidienne, se ressemble tellement dans le ciel des idées. 15

Certes, il est vrai que, depuis bientôt quatorze siècles, depuis l'Hégire en 622, l'Occident et l'Islam, l'Islam et l'Occident se sont souvent affrontés. Mais, il est tout aussi vrai que durant ces mêmes quatorze siècles, il y eut encore plus de conflits tant au sein de l'Occident qu'au sein de l'Islam. Ces conflits pouvaient avoir des causes religieuses. Orthodoxes et catholiques s'opposèrent avec violence, et le pillage de Constantinople par la quatrième croisade en 1204 a encore été évoqué récemment dans les Balkans. Catholiques et protestants se combattirent longtemps au sein de l'Occident, et des hostilités demeurent, comme nous le montre encore l'Irlande du Nord. Sunnites et chiites n'ont pas fini la guerre qu'ils se mènent au sein de l'Islam depuis la bataille de Karbala en 680, comme le montrent chaque jour les attentats d'Irak ou du Pakistan. Il est vrai que si tous ces conflits pouvaient avoir des prétextes religieux, ils ont surtout des causes purement politiques ou des visées économiques. Au cours du quasi millénaire et demi écoulé depuis l'Hégire, il n'y eut pas que des oppositions sanglantes. Il exista aussi des moments de coopération intense. C'est par l'Espagne musulmane, et andalouse, que sont parvenues à Paris la science et la philosophie grecques, qui avaient été oubliées depuis longtemps en Occident, un apport décisif pour son réveil intellectuel. Plus tard, François rr sut trouver l'alliance de Soliman le Magnifique pour ouvrir un front de revers contre Charles Quint, dont les possessions encerclaient alors la France. Le succès de cette manœuvre diplomatique fut limité. Les Turcs devaient simultanément combattre à l'est contre la Perse, dominée depuis peu par les Séfévides musulmans chiites. Mais arrêtons ici les évocations historiques. Et n'oublions pas que l'histoire appartient à l'espace public, parce qu'elle se fonde sur les faits remis dans le contexte de leur époque et de leur espace, en s'efforçant de tendre vers l'impossible objectivité. Bannissons du débat public la mémoire qui enfenne le passé dans la subjectivité de chacun - que chacun soit un groupe ou un individu. Laissons la mémoire dans le particulier de chaque conscience, dans la sphère privée de chaque être humain. Les 16

mémoires poursuivent à travers le temps les haines, dont les causes ont disparu, dont les motifs sont oubliés, dont les responsables sont morts. Les mémoires crient vengeance jusqu'à l'épuisement des protagonistes. Au contraire, l'histoire demande à comprendre pour ne plus recommencer les mêmes erreurs, les mêmes crimes. On peut toujours vouloir agiter la croisade contre le djihad, ou l'inverse. On peut toujours vouloir brandir les martyrs d'ici contre les victimes de là-bas. On peut toujours vouloir dresser la liste infInie des accusations mutuelles à partir d'un passé plus ou moins reconstitué, mythifIé, imaginé. On ne construit pas l'avenir à coup de repentances et de contritions. On ne construit pas l'avenir avec d'éternels coupables et des innocents par nature. L'avenir en commun suppose la vérité dans toute sa complexité, sans manichéisme facile. La réalité aujourd'hui est moins le choc des civilisations que la mondialisation libérale, que la mise en concurrence des civilisations pour le plus grand profIt du marché. Les termes de cette concurrence ne se trouvent ni dans la Torah, ni dans l'Evangile, ni dans le Coran. Les termes de cette concurrence se trouvent dans les codes du Travail et surtout dans l'absence de code du Travail. La compétition n'est pas entre Bouddha, Confucius, Jésus et Mahomet. La confrontation est entre les législations sociales ou même dans l'absence de législation sociale. De cette mêlée ouverte, le pays qui semblera sortir victorieux sera le moins-disant social et le moins-disant environnemental. Le choc des civilisations est un dérivatif, qui permet de dissimuler la course aux dividendes, l'enrichissement des plus riches, l'exploitation des plus pauvres, à l'échelle planétaire. Bien sûr il existe des extrémistes. Bien sûr il existe des terroristes. Bien sûr il existe des fanatiques. Les responsables des attentats aveugles doivent être condamnés sans faiblesse et sans hésitation. Mais tous ces comportements répréhensibles, tous ces actes odieux, servent aussi d'alibis à d'autres, sont aussi utilisés pour cacher les véritables enjeux, permettent de parler d'autres sujets que de la domination sans borne du capital, détournent l'attention des problèmes graves que connaît 17

l'humanité tout entière. Mais, n'est-il pas préférable pour les couches sociales dominantes et dirigeantes au niveau mondial de favoriser les antagonismes entre les hommes à partir de leur religion, de leurs origines ethniques ou de la couleur de leur peau, plutôt qu'en fonction de leur place dans le circuit économique? Qui, en France, prône la discrimination positive, sinon Nicolas Sarkozy et les patrons de l'Institut Montaigne, créé par Claude Bébéar, le président d'honneur d'AXA? Benoîtement, ils la présentent comme une idée généreuse destinée à combattre et à compenser les discriminations négatives réelles dont sont victimes nos concitoyens issus de l'immigration ou de l'Outremer. En réalité, elle enfermerait tous les Français dans des catégories sur le critère de leur naissance, les opposant définitivement les uns aux autres sur des bases communautaires. Elle mettrait fin à l'égalité entre les citoyens, conquête essentielle de la Révolution. Elle aggraverait la déconstruction de la République. Elle participerait au démantèlement de la France. Et, loin de mettre fill aux discriminations, elle n'en ajouterait qu'une de plus, car même positive une discrimination reste une discrimination. À juste titre, certains disent qu'il faut bien s'opposer à la montée actuelle du racisme, de l'antisémitisme et du communautarisme en France, mais aussi dans d'autres pays, notamment européens. Ils ont raison. Mais cette montée inquiétante est pour une bonne part la conséquence de la crise économique et du chômage de masse persistant, notamment chez les jeunes. Les idéologies d'exclusion, les discours de haine et les démagogues racistes sont à l'œuvre depuis toujours. Mais ils ne rencontrent une réelle audience que dans des situations économiques dégradées. Regardons la situation actuelle de notre pays et nous n'avons, malheureusement, aucune peine à comprendre leur succès. Les tensions raciales, ethniques ou religieuses détournent l'attention des problèmes économiques. Le social se réduit alors aux relations intercommunautaires. La responsabilité des difficultés est attribuée à 1'«Autre». C'est le discours nauséabond sur l'étranger qui vient manger le pain du travailleur 18

français, en lui volant son emploi. En même temps, le discours moralisateur inverse sur le thème, « Tous responsables, tous coupables », permet de donner mauvaise conscience au plus grand nombre pour les paralyser ou pour les contraindre à se « racheter ». La solution, qui consisterait à donner à certains des bon points en fonction de leurs origines et, donc, à d'autres des mauvais points, ne ferait qu'aggraver les divisions au sein de la société. Mais ces divisions protègent le système en place, les situations acquises et les dividendes confortables. Les idéologues libéraux de la discrimination positive confondent l'espace du débat public avec un marché, où les citoyens seraient assimilés à de simples consommateurs. Leur logique conduirait à terme à instituer une représentation populaire à partir de quotas. Alors, l'Assemblée nationale ne serait plus que l'un de ces « panels », que les publicitaires consultent pour tester les réactions du public. Ainsi, ils savent comment emballer une lessive ou des couches-culottes afin de mieux les vendre. L'élaboration de la loi serait à l'encan. Elle ne résulterait plus de la recherche de l'intérêt général, mais de compromis durement négociés, pour ne pas dire marchandés, entre les communautés. La discrimination positive contredit le principe de laïcité. Celuici institue la séparation entre l'espace public et la sphère privée. La religion, l'origine ethnique ou encore les préférences sexuelles relèvent désormais de la sphère privée. En les réintroduisant dans l'espace public, non seulement on transgresserait le principe de laïcité, mais on accepterait un retour en arrière. Chacun devrait déclarer publiquement des caractéristiques qui lui appartiennent en propre et qui ne regardent que lui, et encore s'il s'y intéresse. Par exemple, nul aujourd'hui n'est obligé de s'intéresser à son arbre généalogique. Dans la société de messieurs Sarkozy et Bébéar, chacun devrait prendre au moins partiellement en compte ses ancêtres. Avec la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l'École de la République, nous avons certes remporté une victoire. Mais nous savons qu'elle reste fragile. Au nom de la tolérance, tous les communautaristes espèrent toujours arriver à 19

la faire abroger. Nous savons aussi que d'autres offensives se préparent sur les programmes scolaires ou les menus des cantines. Pour que la République vive et agisse au 21ème siècle, nous devrons être vigilants, pour que ne soient pas imposées aux Français des mesures qui iraient contre l'esprit de laïcité. Surtout, nous devons rester méfiants vis-à-vis de l'Union Européenne. Nous n'oublions pas que le projet de constitution européenne, que le peuple français a largement rejeté le 29 mai 2005, contenait des dispositions en contradiction manifeste avec notre conception de la République et donc d'une société laïque. Or, nous voyons bien que les Cas sandres de l'Europe des peuples cherchent tout de même à revenir sur l'expression du suffrage universel, soit en préparant des modifications marginales au projet initial, soit en l'introduisant en pièces détachées dans notre législation nationale. Sur le plan international, la guerre d'Irak illustre cette utilisation d'un choc des civilisations, dont le communautarisme est le prolongement interne. Le prétexte en fut la lutte contre le terrorisme et les armes de destruction massive. Le territoire irakien est devenu pour partie un sanctuaire du terrorisme. Elle a donné aux terroristes des arguments pour recruter. En Mésopotamie, aucune arme de destruction massive n'a été trouvée. En revanche, l'antique Perse voisine a compris la leçon et cherche à se doter de l'arme nucléaire, au risque d'un nouveau conflit aux conséquences incalculables. Mais le véritable but de la guerre d'Irak était ailleurs. Il était le contrôle des ressources pétrolières de ce pays par les compagnies américaines. Cette guerre et le comportement de l'armée américaine ont humilié profondément le monde musulman. Le sort réservé aux prisonniers irakiens par leurs geôliers américains a même porté cette humiliation à un paroxysme. L'Europe, dont tant de pays se comportent en supplétifs des Etats-Unis, est confondue avec ces derniers dans la même réprobation. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner de l'ampleur qu'a pu prendre l'affaire des caricatures de Mahomet parue au Danemark en 2006. Car, qui au Caire, à Karachi ou à Casablanca, pour ne pas parler de Damas ou de Téhéran, lit la presse danoise? Au-delà de toute 20

manipulation, et il y eut des manipulations, les manifestations de rue montrent la forte animosité des populations musulmanes contre les pays du Nord. En même temps, les images de cette animosité permettent aux élites dirigeantes du Nord de laisser se développer chez elles un sentiment diffus de crainte. Et, cette peur contribue, sinon à faire oublier, du moins à atténuer la perception de la situation économique réelle et du vertigineux accroissement des inégalités. Face à cette situation, il convient d'abord d'isoler et de réduire les extrémistes de tous bords par les moyens appropriés, en les écartant politiquement et, s'ils transgressent la loi, en ies faisant condamner par la justice. Si la répression est nécessaire, ne sombrons pas dans un angélisme naïf, nous savons qu'elle reste insuffisante. De plus, employée sans discernement, elle devient contre-productive. Mais, surtout, il convient de ne pas se laisser piéger par la lutte indispensable contre le terrorisme. Craignons l'information spectacle, l'information catastrophe, qui pour essayer de gagner une part d'audience donne une vision déformée de la réalité, et qui apporte de l'eau au moulin des démagogues. Ensuite, nous devons militer pour une société internationale plus juste et plus équilibrée, où l'indépendance et la souveraineté de chaque peuple, de chaque nation, seront effectivement respectées, où les échanges commerciaux ne reposeront plus sur la concurrence sauvage, mais sur la coopération et les complémentarités. La France doit utiliser librement sa diplomatie et ne plus chercher à la fondre dans une politique étrangère commune, qui est le triomphe de la paralysie. Enfin, il faut revenir aux principes fondamentaux de la République, notamment de la République sociale. Le chômage nourrit le racisme et la xénophobie. Mais, en retour, le racisme et la xénophobie servent à masquer le chômage. Le retour à l'emploi dans notre pays est la première urgence. La transmission des savoirs doit redevenir au centre de l'École. La République n'est pas une idée spontanée. Elle est le fruit d'un apprentissage pour que chacun écoute l'autre dans l'espace 21

public et essaye de le comprendre, et pour que chacun respecte la sphère privée de son voisin. La société humaine ne se réduit pas à un marché, où tout se vend, où tout s'achète, où tout doit se transformer en profit immédiat et individuel. La société humaine est diverse. L'intelligence politique est de savoir s'adapter à cette diversité. Ainsi, sachons redonner une vigueur renouvelée à la notion de service public. Le monde dans lequel nous vivons est certes dangereux. Mais cette dangerosité est moins due aux inévitables extrémistes qu'à l'instrumentation de ces extrémistes par ceux qui veulent que notre attention soit distraite de leurs profits, voire de leurs méfaits. Ils ont besoin de ces dérivatifs que leur donne l'actualité et qu'ils savent exploiter au mieux. À nous de n'être point dupes, à nous de ne pas nous laisser abuser. À nous de savoir montrer comment sont utilisés, amplifiés et déformés des faits réels à des fms de pure propagande. A nous enfin de nous donner les moyens de supprimer les sources qui alimentent les extrémismes. Heureusement, l'humanité est diverse. Heureusement, il existe sur cette planète diverses civilisations. Heureusement, au cours de l'histoire, ces civilisations ne se sont pas seulement heurtées, elles se sont aussi mutuellement fécondées. Aujourd'hui, grâce aux facilités de transport des êtres humains et de transmission des informations, toutes les civilisations se trouvent simultanément cohabiter, et les zones de contact entre des individus appartenant à des civilisations différentes vont finir par s'étendre à la planète entière. Nous devons savoir gérer cette situation. Être républicain au 21ème siècle, c'est avoir un idéal à proposer au monde dans sa diversité. La République, avec son principe de laïcité et sa dimension sociale, tend vers l'Universel. Au choc des civilisations, répondons par un républicanisme de choc.

Eric Ferrand

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La loi de 1905

Les débats autour de la laïcité revêtent, plus de cent après la loi de séparation de l'Etat et de l'Eglise, du 9 décembre 1905, qui l'a ancrée dans le marbre de la République, une brftlante actualité. La célébration du centenaire de la loi de 1905 devait être, avant tout, une fête nationale, une occasion unique d'un moment de partage et de fraternité républicaine, comme l'avait été en juillet 1989, la célébration « œcuménique» du Bicentenaire de la Révolution française. Cette célébration, qui devait ponctuer un siècle de relations pacifiées entre l'Etat et les cultes, devait surtout permettre un indispensable travail d'histoire et de vie collective. A l'instar de la célébration, en 2001, du centenaire de la loi sur la liberté d'association, 2005 devait être un moment de joie inoubliable, afin de faire de la laïcité dans le 21ème siècle, un exemple parfait d'unité dans la diversité.. .Las. Dans le débat qui s'était engagé sur le toilettage de la loi de 1905, les débats avaient ranimé un genre, quelque peu oublié alors, du champ aussi bien intellectuel et politique: celui de la rhétorique parlementaire. Ce climat, à un degré moindre, n'était pas sans rappeler celui, un siècle plus tôt, qui a permis grâce 23

aux efforts du républicain-radical Emile Combes, de façonner la loi de séparation de l'Etat et des Églises. Un rapide tour d'horizon des principales remises en causes récentes du principe de laïcité nous permet de constater le chemin qui reste à parcourir pour tous ceux qui souhaitent voir réaffIrmer, comme le pensait Jaurès, le principe d'une stricte séparation des sphères publique et privée, qui fonde notre Pacte républicain. En effet, nombreuses sont les tentatives de remise en cause de l'acquis laïque: référence à l'héritage religieux dans le projet de constitution européenne, lobbying en faveur du financement public des écoles Diwan et confessionnelles, affaire du port du voile islamique, attributions discriminatoires de créneaux horaires dans les équipements sportifs, fmancement des lycées privés sous contrat, exportation sur le territoire national des communautarismes, organisation biaisée du culte musulman en France etc. Ceux qui aujourd'hui dénoncent ce principe de base de l'égalité républicaine, ressemblent à s'y méprendre à certaines congrégations religieuses du début du siècle dernier pour qui séculier et temporel ne devaient faire qu'un. A force de défendre une « vision ouverte» de la laïcité, qui reconnaîtrait, par exemple, la nécessité d'ancrer le fait religieux dans l'école laïque, les défenseurs de l'adaptation à la multi-culturalité se trompent de cible et font un constat erroné. Pire encore, ils remettent implicitement en cause son principe fondateur de neutralité. Car si l'enseignement des religions est nécessaire à l'élève dans son parcours de citoyenneté, notamment par la maîtrise d'outils culturels et d'une base intellectuelle solide en matière d'histoire des civilisations, il n'en demeure pas moins qu'à tenter de gommer une certaine inculture religieuse, n'oublie-t-on pas un peu trop aisément les causes des graves maux qui affectent l'école républicaine? Au premier chef, l'inculture générale tout court? Il est évident que la culture religieuse ne doit pas être écartée des programmes, au même titre que l'éducation civique ou par exemple l'apprentissage du lien entre Armée et Nation. 24