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QUELLES PLACE POUR LE PAUVRE ?

192 pages
La place qu'une société réserve à ses pauvres révèle un mode majeur de l'articulation entre lien social et lien politique ; Que ce soit en Angleterre, en Argentine, en Inde, dans la Russie post-soviétique, ou au Brésil, identifier ou revendiquer une place pour les pauvres, ne revient-il pas en définitive à reconnaître l'incapacité de ces sociétés à assurer une mobilité sociale qui rejetterait tout forme d'assignation territoriale ou identitaire ?
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Cultures & Conflits
Sociologie Politique de l'International

Les Anonymes de la mondialisation
Jocelyne Cesari mondialisé : le défi de l'hétérogénéité Valérie Amiraux Les limites du transnational comme espace de mobilisation Michel Péraldi Marseille:réseaux migrants transfrontaliers, place marchande et économie de Le multiculturalisme

bazar
Hassen Boubakri Les entrepreneurs migrants d'Europe Emmanuel Ma Mung La dispersion comme ressource Mirjana Morokvasic-Mul/er La mobilité transnationale comme ressource: le cas des migrants de l'Europe de l'Est Saskia Sassen La métropole: site stratégique et nouvelle frontière Rémy Leveau Etat et circulation migratoire Chronique bibliographique Stéphane Dufoix L'objet diaspora en questions Rémy Leveau Regards sur le Moyen-Orient Hors thème Bernard Gbikpi Contribution à une théorie de la légitimation politique des ordres économiques et sociaux modernes

Sécurité

et immigration

Didier Bigo Sécurité et immigration: vers une gouvernementalité par l'inquiétude? Ayse Ceyhan Analyser la sécurité: Dillon, W aever, Williams et les autres John Torpey Aller et venir: le monopole étatique des « moyens légitimes de circulation» Monica den Boer Crime et immigration dans l'Union européenne Charlotte Lessana Loi Debré: la fabrique de l'immigré Lode van Outrive Les savoirs universitaires et politiques sur la sécurité intérieure en Europe Jef Huysmans Dire et écrire la sécurité: le dilemme normatif des études de sécurité Hors thème Marc-Antoine Pérouse de Monte/os Le Somaliland, de l'État virtuel à la gestion pratique du pouvoir

QUELLE PLACE POUR LE PAUVRE ?

Rédacteur en chef: Didier Bigo (lEP Paris) e.mail: didier.bigo@sciences-po.fr Comité de rédaction: Bertrand Badie (lEP Paris), Sophie Body-Gendrot (Paris Sorbonne), Philippe
Braud (Paris I), Michel Dobry (Paris X), Daniel Hermant

-

directeur

de

publication -, Christophe Jaffrelot (CERI, CNRS), Zaki Laïdi (CERI, CNRS), Rémy Leveau (lEP Paris), Marie-Claude Smouts (CERI, CNRS), Michel Wieviorka (CADIS, EHESS). Equipe éditoriale: Amélie Blom, Laurent Bonelli, Richard Brousse, Ayse Ceyhan, John Crowley, Jean-Paul Hanon, Gérard Martin, Khadidja Mohsen, Anastassia Tsoukala, Dominique Vidal, Yves Viltard. Administration et secrétariat de rédaction: Richard Brousse (e.mail : brousse@u-parisl0.fr), Mélanie Moreau (e.mail: melacyn@freesurf.fr) Relations presse: Jacques Perrin, Marie-Pierre Lienard

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Manuscrits à envoyer: Cultures & Conflits, Centre d'Etudes sur les Conflits, 157 rue des Pyrénées 75020 Paris. Tél/fax: (33-1)43 72 96 01 Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre National du Livre, du Centre National de la Recherche Scientifique et du Ministère de la Défense. Couverture: Tziganes, Gjirokastër, Albanie, 1995 @ L'Harmattan,

Laurent Bonelli (Ç).

1999 ISBN: 2-7384-8616-9

QUELLE PLACE POUR LE PAUVRE ?

Sommaire

Dominique VIDAL Catégorisations, territoires et individu: quelle place pour le pauvre? Jacques RODRIGUEZ La « révolution» thatchérienne en perspective: l'Angleterre et ses pauvres Karine CLEMENT Russie: pauvreté de masse et stigmatisation des pauvres Gabriel KESSLER L'expérience de paupérisation de la classe moyenne argentine Dominique VIDAL Le respect: catégorie du social, catégorie du politique dans une favela de Recife Marie-Caroline SAGLIO- YATZIMIRSKY La pauvreté en Inde: une question de castes? Véronique DUPONT Les sans-abri d' 0 Id Delhi: insertion urbaine et stratégies économiques

p. 7

p. 15

p.35

p. 71

p.95

p. 125

p. 143

Chronique Bibliographique Jacques RODRIGUEZ Une approche socio-historique de l'errance: Jean-François Wagniart, Le vagabond à lafin du XIXème siècle p.175

Cultures et Conflits
Sociologie, Politique, International.
Numéros parus
N°l La prolongation des conflits N°2 Menace du Sud: images et réalités N°3 Mafia, drogue et politique N°4 Les réseaux internationaux de violence: transferts d'armes et terrorisme N°5 Violences urbaines: le retour du politique N°6 Emeutes urbaines N°7 Les nationalismes et la construction européenne N°8 Les conflits après la bipolarité N°9/l0 La violence politique dans les démocraties européennes occidentales N°ll Interventions armées et causes humanitaires N°12 L'action collective: terrains d'analyse N°13/l4 Les disparitions N°15/l6 Etat et communautarisme N°17 Les processus de transition à la démocratie N°18 La violence politique des enfants N° 19/20 Troubler et inquiéter: les discours du désordre international N°2l/22 L'international sans territoire N°23 Circuler, enfermer, éloigner. Zones d'attente et centres de rétention aux frontières des démocraties occidentales N°24/25 Survivre. Réflexions sur l'action en situation de chaos N°26/27 Contrôles: frontièresidentités. Les enjeux autour de l'immigration et de l'asile N°28 Interpréter l'Europe N°29/30 Un nouveau paradigme de la violence? N°3l/32 Sécurité et immigration N°33/34 Les anonymes de la mondialisation

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Vous pouvez retrouver l'actualité de la revue, les colloques, les séminaires, ainsi que les résumés et les textes complets des anciens numéros sur le site internet de Cultures et Conflits httu:1 Iwww.multimania.co ml cetc V ous pouvez également consulter les résumés en anglais sur le site Columbia International affairs Online: http://www.ciaonet.org
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« Catégorisations, territoires quelle place pour le pauvre?
Dominique VIDAL

et individu.

»

La place qu'une société réserve à ses pauvres révèle un mode majeur de l'articulation des liens social et politique. Dans les sociétés où l'inégalité est tenue comme fondée en nature, l'allégeance à un maître ou à un pouvoir, politique ou religieux, assure souvent à celui qui se trouve en situation d'infériorité une position qui, pour subalterne et fragile qu'elle soit, lui permet de se construire une identité sociale positive. Source d'échanges et de relations en tous genres, l'existence d'obligations réciproques entre dominants et dominés, codifiées ou non par le droit ou la coutume, y constitue une forme de gestion de l'inégalité et garantit une certaine cohésion sociale. La question de la place du pauvre se présente sous un tout autre jour dans les sociétés qui se réclament de la démocratie. Comme l'a bien montré Philippe d'Iribarne dans un essai récent, le projet d'une société d'individus égaux en droit interdit de penser sur fond de hiérarchie et de dépendances mutuelles la condition de ceux qui ne correspondent pas aux idéaux de souveraineté individuelle qui marquent la lTIodernité politique occidentale1. Il n'empêche: celui qui ne peut subvenir à ses besoins sans secours publics ou privés s'y voit communément considéré en inférieur, relégué au rang de citoyen de seconde zone quand il n'est pas tout simplement rejeté dans une sorte de hors-jeu social. Devant cet écart entre nos conceptions politiques et la prosaïque réalité des pratiques sociales, ne faut-il pas se demander, plus fondamentalement encore, s'il y a une place possible pour les individus et les groupes que l'on considère ou qui se disent « pauvres» dans les démocraties contemporaines? Identifier ou revendiquer une place pour les pauvres, n'est-ce pas reconnaître l'incapacité de ces sociétés à être ce qu'elles voudraient être: des sociétés de mobilité sociale qui rejettent toute forme d'assignation
1. Philippe d'!ribame, Paris, Seuil, 1996. Vous serez tous des maîtres. La grande illusion des temps modernes,

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identitaire ou territoriale? C'est ce que semblent dire la plupart des enquêtes sur les populations à bas revenus quand elles soulignent le refus fréquent des plus démunis à utiliser le mot « pauvre» pour dire leur condition. C'est aussi en ce sens que vont souvent les critiques des politiques sociales qui voient dans la désignation de leurs bénéficiaires un processus qui conduit à leur stigmatisation par imposition d'une identité sociale négative. C'est encore cela que font apparaître les nombreuses études qui mettent en évidence les risques pour la cohésion sociale représentés par l'élargissement des zones de pauvreté dans les grandes villes. Les articles réunis dans ce numéro fournissent des éléments de réponse à ces interrogations. En n'envisageant pas exclusivement la question du rapport social à la pauvreté à partir du seul contexte européen comme cela est trop souvent le cas en France, ils invitent à considérer la diversité des modes possibles de relation entre lien social et lien politique et à ne jamais oublier combien le politique est constitutif du social tout comme le social constitutif du politique. On verra ainsi comment une même matrice traverse les formes de l'intervention sociale en Angleterre depuis les premières décennies du dix-neuvième siècle, sous quelles formes se rencontrent la référence à l'imaginaire de la démocratie moderne et les phénomènes de pauvreté là où le changement socio-politique bouleverse les hiérarchies anciennes (Brésil, Inde) ou différencie fortement des sociétés où existait une relative égalité économique entre les membres du corps social (Russie) et, encore, combien peut être différent le vécu du vagabond dans la France du tournant du siècle et celui des sans-abri dans l'Old Delhi d'aujourd'hui? Mais il ne s'agit pas seulement d'une approche comparée des rapports entre pauvreté et politique. Chaque contribution participe également à sa manière à une réflexion plus générale sur les transformations de l'État et des formes de gouvernementalité dans le contexte actuel de mondialisation2. Quel peut bien être maintenant le rôle de l'État quand la globalisation des échanges affaiblit sa capacité de régulation et d'intégration? N'assiste-t-on pas à certains égards à des phénomènes d'internationalisation des approches de la pauvreté quand des
2. Les deux derniers numéros de Cultures & Conflits évoquaient d'autres facettes de ces processus. Cf.« Sécurité et immigration» (sous la direction de Didier Bigo), automne-hiver 1998, n° 31-32 et « Les anonymes de la mondialisation» (sous la direction de Jocelyne Cesari), printemps-été 1999, n° 33-34.

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organisations non gouvernementales ou les États eux-mêmes exportent des instruments de mesure statistique ou des méthodes d'intervention? En cela, le présent numéro entend contribuer à la réalisation de ce programme de recherches qui suppose le dialogue entre les traditions disciplinaires et la circulation des connaissances. Catégorisations L'analyse sociologique de la pauvreté présente, on le sait, de nombreuses difficultés épistémologiques3. À l'approche statistique des économistes et des statisticiens qui déterminent un seuil de revenu en dessous duquel se trouvent « les pauvres », les sociologues préfèrent montrer le caractère socialement construit des catégories de « pauvre» et de «pauvreté» et étudier les processus qui conduisent certains individus à des conditions d'existence socialement définie comme étant celles des pauvres. Chacune de ces approches engage des formes distinctes de connaissance. La première, objectiviste, permet de mesurer la pauvreté et l'appauvrisseluent en ignorant le sens subjectif donné à ces situations. La seconde, interactionniste, révèle le rapport d'une société à ses membres en situation d'infériorité économique, au travers notamment des dispositifs d'assistance, mais renonce généralement à la quantification des phénomènes considérés. Une fois établis leurs apports et leurs limites respectifs, opposer ces deux manières d'envisager la place des pauvres n'a plus guère qu'un intérêt scolastique4. Autrement plus féconde est en revanche l'étude de l'impact sociopolitique des catégorisations savantes et ordinaires liées aux phénomènes de pauvreté. Elle nous entraîne dans «la sphère du

3. Pour s'en tenir à quelques références en langue française parmi une abondante littérature, on citera: Georg Simmel, Les pauvres, Paris, PUF, 1998 [1908] (introduction de Serge PaugatTI et Franz Schultheis, «Naissance d'une sociologie de la pauvreté ») ; Ruwen Ogien, Théories ordinaires de la pauvreté, Paris, PUF, 1983 ; Serge Paugam, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, PUF, 1991 ; Nicolas Herpin, «L'urban underclass chez les sociologues français: exclusion sociale et pauvreté », Revue française de sociologie, XXXIV, 1993, pp. 421-439 ; Annie Gouzien et François Vatin, «La pauvreté instituée. Le cas de l'Ille-etVilaine », Sociétés contemporaines, n° 26, avril 1997, pp. 137-156. 4. Les limites de ces deux approches sont encore plus évidentes dans les pays où l'enregistrement statistique du social est encore trop sommaire pour fournir une mesure suffisamment précise de la pauvreté et où l'insuffisance des dispositifs d'assistance laisse la majorité des individus en situation de pauvreté hors du champ de l'intervention sociale.

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politique» comprise par Pierre Rosanvallon comme «le lieu d'articulation du social et de sa représentation »5. Jacques Rodriguez montre ainsi l'empreinte profonde de la réflexion des enquêteurs sociaux sur l'orientation de la politique sociale en Angleterre. Pour essentielle qu'elle ait été dans la rupture avec les mécanismes d'assistance inspirés de la philosophie sociale victorienne, elle comporte néanmoins une ambiguïté qui a longtemps marqué la sociologie britannique et renvoie directement au choix de la méthode d'enquête. En effet, alors que les approches «quantitatives» soulignent la dimension structurelle de la pauvreté et suggèrent l'intervention de l'État pour restaurer la dignité du pauvre, des approches plus «qualitatives» font apparaître des pauvres plus ou moins responsables de leur déchéance, soit ici une « sociologie» qui tend à subordonner l'octroi de l'assistance au mérite du requérant manifesté par sa volonté de se conformer au système de normes et de valeurs dominant. L'article de Marie-Caroline Saglio sur la politique de discrimination positive destinée aux groupes les plus défavorisés en Inde révèle également l'ambivalence de la catégorisation adoptée pour en cibler les bénéficiaires. En faisant de la caste le critère majeur de la politique catégorielle de la pauvreté, l'action publique entraîne la fragmentation des pauvres en castes d'intérêts rivaux dans l'attribution des ressources. Mais cette «castéisation de la politique », pour contraire qu'elle soit aux principes individualistes de la démocratie moderne, n'en semble pas moins une condition nécessaire à l'intervention sociale en direction des basses classes et à leur affirmation politique. L'étude de Karine Clément sur la Russie contemporaine fournit une autre illustration de l'enjeu politique que représente la caractérisation de la pauvreté. Quand tout ce qui évoque le passé soviétique apparaît aux réformateurs comme devant être dépassé, l'appauvrissement massif de la population tend bien souvent à être perçu comme une simple étape dans la transition vers une société meilleure qui verrait la reconnaissance des mérites de chacun dans le cadre d'une « démocratie de marché ». L'écart entre la réalité sociale et sa représentation qui résulte de cette vision téléologique laisse peu de place à un quelconque apitoiement sur le sort des couches populaires, perçues par de nombreux chercheurs en sciences

5. Pierre Rosanvallon, « Le politique », in Jacques Revel et Nathan Wachtel (sous la direction de), Une école pour les sciences sociales. De la Vlème section à l'EHESS, CerflÉditions de l'EHESS,1996.

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sociales comme massivement composées d'individus n'ayant pas abandonné la mentalité de parasite de l' homo sovieticus. Comme toutefois dans l'Argentine décrite ici par Gabriel Kessler, la paupérisation des «classes moyennes », forme de catégorisation ordinaire désignant les groupes symboles de la modernisation, contrarie l'idéologie néo-libérale qui sous-tend les réformes économiques et ouvre la voie à une société caractérisée, pour reprendre les termes de Robert Castel, par la «vulnérabilité de masse» 6.
Territoires

C'est en ville où les interactions interindividuelles sont les plus imprévues et les moins codifiées que la présence des pauvres se fait la plus manifeste. Qu'il s'agisse de contrôler leurs déplacements ou d'améliorer l'insertion urbaine des territoires où ils résident, la question de la place du pauvre y est alors également celle de son rapport à l'espace. La recherche urbaine a montré que le quartier populaire a historiquement tout aussi bien pu être pour les citadins les plus défavorisés un lieu d'identification et de solidarités qu'une zone de relégation et d'isolement7. Dans les quartiers organisés autour d'une identité professionnelle, nationale ou ethnique, le partage de valeurs communes et de pratiques collectives ont souvent compensé la précarité des conditions d'existence8. Dans les espaces récemment

6. Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995. 7. Gerald D. Suttles, The Social Order of the Slum, Chicago, University of Chicago Press, 1968 ; François Dubet et Didier Lapeyronnie, Les quartiers d'exil, Paris, Le Seuil, 1992 ; Catherine Bidou-Zachariasen, «La prise en compte de «l'effet de territoire» dans l'analyse des quartiers urbains », Revuefrançaise de sociologie, janvier-mars, XXXVIII-l, 1997, pp. 97-117 ; Maryse Marpsat, «La modélisation des «effets de quartier» aux Etats-Unis, Population, 54 (2), 1999, pp. 303-330. 8. Cf. par exemple Louis Wirth, Le ghetto, Grenoble, Éditions du champ urbain, 1980 [1928] ; William Foote Whyte, Street Corner Society. La structure sociale d'un quartier italo-américain, Paris, La Découverte, 1996 [1943] ; Richard Hoggart, La culture du pauvre. Essai sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Éditions de Minuit, 1970 [1957]; Michael y oung et Peter Willmott, Le village dans la ville, Paris, Éditions du Centre de création industrielle, 1983 [1957] ; Herbet 1. Gans, The Urban Villagers. Group and Class in the Life of Italo-Americans, New York, The Free Press, 1962 ; Suzanna Magri et Christian Topalov (sous la direction de), Villes ouvrières, 1900-1950, Paris, L'Harmattan, 1990.

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peuplés par des individus aux origines diverses, ou dont l'organisation sociale a été bouleversée par les mutations du système productif et la modernisation culturelle, la méfiance à l'égard du voisinage, à l'inverse, a fréquemment limité l'établissement de sociabilités locales et d'un rapport identitaire au lieu de résidence9. L'article de Gabriel Kessler sur la paupérisation de la classe moyenne argentine fait ressortir une autre forme d'inscription spatiale des phénomènes de pauvreté: celui où l'éparpillement des « nouveaux pauvres» les prive à la fois de l'entraide apportée par des réseaux de proximité et du bénéfice d'une politique sociale territorialement ciblée, la forme dominante d'intervention en direction des plus démunis en Amérique latine. Différente est encore la situation du sans-abri. Figure emblématique de l'individu socialement désaffilié, il est celui qui ne parvient à s'inscrire sur aucun territoire: ni ceux, abstraits, constitués par les collectifs professionnels dispensateurs d'une assurance sociale, ni ceux, géographiquement identifiables, qui bénéficient de la protection d'une église, d'un seigneur ou d'un patronlO. Sans doute, comme l'observe Jacques Rodriguez dans sa lecture de l'ouvrage de JeanFrançois Wagniart sur les vagabonds et le vagabondage à la fin du dix-neuvième siècle, y a-t-il plus loin qu'il n'y paraît de prime abord entre cette figure de l'errant et le SDF de notre fin de siècle, la suppression de dispositions répressives et la mise en place de régulations étatiques ayant depuis partiellement amélioré le sort de celui qui n'a pas de toit. Sans doute aussi, comme le rappelle Véronique Dupont dans son travail sur les sans-abri d'Old Delhi, vivre dans la rue ne correspond pas toujours à une situation de désaffiliation sociale et de marginalisation économique, mais peut fort bien s'inscrire dans le cadre d'une stratégie individuelle ou familiale dont les contraintes limitent toutefois considérablement la rationalité. Mais il n'en demeure pas moins que, en ces temps et ces lieux différents, la
9. Ces thèmes apparaissent sous des approches diverses chez des auteurs comme Clifford R. Shaw et Henri D. McKay, Juvenile Delinquency and Urban Areas, Chicago, University of Chicago Press, 1942; William Julius Wilson, The Truly Disavantadged. The Inner City, the Underclass and Public Policy, Chicago, University of Chicago Press, 1987 ; François Dubet et Didier Lapeyronnie, op. ci!. ; Paul A. Jargowsky, Poverty and Place. Ghettos, Barrios and the American City, New York, Russell Sage Foundation, 1996 (préface de William Julius Wilson) ; Norbert Elias et John L. Scotson, Les logiques de l'exclusion, Paris, Fayard, 1997, [1965] ; Sebastian Roché, Sociologie politique de l'insécurité. Violences urbaines, inégalités, et globalisation, Paris, PUF, 1998. 10. Robert Castel, op. cit.

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condition de sans-abri apparaît toujours bien peu propice à l'exercice de la citoyenneté démocratique. C'est en ce sens que Dominique Vidal interprète l'importance accordée au droit à la propriété d'une maison dans une favela de Recife au Nordeste du Brésil. Parce que le stigmate qui l'afflige l'expose à la répression policière, parce qu'il ne peut s'inscrire sur les listes électorales faute d'adresse personnelle et parce qu'il ne saurait bénéficier d'une action sociale territorialisée, le vagabond ne peut en effet guère espérer jouir des droits civils, politiques et sociaux attachés au statut de citoyen. Individu Dans les sociétés modernes, l'individu ne reçoit plus son identité de la structure sociale, mais doit lui-même produire le sens de son existence dans la distance à soi et aux rôles institutionnels Il. S'il n'y a plus de positions originairement assignées dans une totalité intangible comme dans les sociétés d'ordres ou de castes, aucune place n'y est jamais définitivement assurée. Et c'est pourquoi la construction de l'identité personnelle prend souvent dans nos sociétés contemporaines la forme de pénibles épreuves, surtout pour ceux qui ne disposent pas des ressources nécessaires à l'exercice de l'idéal d'autonomie individuelle promu par la modernité. Que peut bien alors signifier être assuré de sa place dans un monde fondamentalement instable où faire sa place tend justement à se présenter comme un travail permanent pour l'individu? Là où l'identité a longtemps pu se définir dans la relation de patronage ou l'appartenance à un groupe statutaire, les formes anciennes d'inscription dans l'ordre social peuvent encore parfois apparaître comme une solution préférable aux incertitudes de la modernité. Pour les pauvres de Brasilia Teimosa étudiés par Dominique Vidal, l'exigence de respect renvoie ainsi aussi bien à un code de comportement censé régler les relations entre dominants et dominés dans le cadre d'une représentation hiérarchique de la société qu'à l'idée d'une égalité fondamentale entre les individus au cœur de la conception moderne de la citoyenneté démocratique. Dans l'Inde contemporaine, un communautarisme fondé sur la caste peut servir de

Il. François Dubet et Danilo Martuccelli, Dans quelle société vivons-nous ?, Paris, Éditions du Seuil, 1998. L'écart entre les structures objectives du monde social et la réalité vécue par les individus est d'ailleurs au centre des sociologies de la modernité. Cf. Danilo Martuccelli, Sociologies de la modernité. L'itinéraire du XXème siècle, Paris, Folio/Gallimard, 1999.

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cadre à l'intervention sociale en direction des plus démunis, mais il va à l'encontre d'une participation politique effective des pauvres qui, comme le souligne Marie-Caroline Saglio, permettrait de restaurer leur dignité bafouée12. Dans ces deux cas, on le voit, la reconnaissance de l'individu comme valeur apparaît en définitive moins limitée par la persistance des structures d'un ordre traditionnel que par l'incapacité du politique à instituer un imaginaire social démocratique dans des sociétés en crise. Mais les souffrances entraînées par les incertitudes identitaires peuvent être encore plus durement ressenties quand des bouleversements économiques frappent de plein fouet des individus jusque là dotés d'une identité socialement valorisée. Ce thème est au centre des contributions de Karine Clément et de Gabriel Kessler. La première nous montre des ouvriers russes qui vivent leur appauvrissement sur le lTIode de la honte dans une société où l'idéologie du marché valorise désormais un individu dégagé de tout collectif et maîtrisant seul son existence. À propos des appauvris de la classe moyenne argentine, le second décrit l'expérience d'individus dont les repères cognitifs qui les assuraient de leur place dans la société se sont effondrés. Ne disposant pas de cadres pour donner sens à la nouvelle situation, ils éprouvent alors un sentiment de perdition que l'absence d'intervention sociale transforme en sentiment d'abandon. L'analyse socio-historique du rapport social à la pauvreté en Angleterre proposée par Jacques Rodriguez rappelle néanlTIoins que l'idée de laisser à l'individu la responsabilité de son sort qui soustend la limitation des secours offerts aux plus démunis peut aussi constituer un trait culturel d'un pays à la tradition démocratique établie. Un rappel, s'il le fallait, de la nécessité de ne pas oublier la spécificité des dynamiques nationales dans l'analyse des effets de ce phénomène tenu comme mondial qu'il est convenu d'appeler le « néolibéralisme» .

12. Meena Dhanda évoque égalelnent la question du sort des intouchables dans la démocratie indienne en termes de respect. Cf. Meena Dhanda, «L'éveil des intouchables en Inde », in Catherine Audard (sous la direction de), Le respect. De l'estime à la déférence: une question de limite, Paris, Éditions autrement, 1993, pp. 134-153.

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La « révolution » thatchérienne en perspective: l'Angleterreet ses pauvres depuis 1834

Jacques

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En matière de politique sociale, le thatchérisme est désormais une référence incontournable. Le dénigrement de la politique sociale des Conservateurs britanniques est devenu un lieu commun, une clause de style dans de nombreux débats, un anathème que l'on jette sur ceux qui professent le credo libéral - et qu'ils repoussent d'ailleurs, tant la filiation leur paraît lourde à assumer. Pourtant le sens et la portée de la « révolution thatchérienne» sont rarement précisés; ils sont au contraire obscurcis par l'exploitation souvent polémique de toute référence à cette période de I'histoire anglaise. La politique sociale conduite par les gouvernements conservateurs à partir de 1979, avec laquelle la nouvelle majorité travailliste ne semble pas avoir rompu, s'est effectivement traduite par une progression de la pauvreté. Sur le long terme, les chiffres sont dépourvus d'ambiguïté: tandis que 9% de la population vivait avec des ressources inférieures à la moitié du revenu moyen en 1979, 25% des britanniques seront dans cette situation en 1992, soit environ 14 millions de personnes. Après que le second gouvernement travailliste d'Harold Wilson (1974-76) ait amorcé une politique de baisse des dépenses sociales, les gouvernements conservateurs vont poursuivre et accentuer cette tendance en mobilisant tous les topiques de la « rhétorique réactionnaire» patiemment élaborée dans l'enceinte des think tanks néo-libéraux. L'intervention sociale de l'Etat sera dès lors présentée comme une source d' « effets pervers»: son coût élevé pénaliserait l'investissement productif et compromettrait la reprise économique; le niveau des prestations diminuerait l'incitation au travail et placerait nombre d'individus dans le « piège de la pauvreté ». Par un singulier paradoxe, l'action de l'Etat menacerait ainsi d'appauvrir les plus pauvres; elle contribuerait à disloquer les familles et, surtout, elle produirait des « parasites sociaux» (scroungers), habiles profiteurs d'un système inutilement lourd et

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RODRIGUEZ

exagérément généreux. Amplifiant les effets dévastateurs de la récession économique du début des années 1980, la réduction des dépenses sociales a notablement précarisé la situation des personnes les plus fragiles!. Toutefois, les réformes entreprises par les Conservateurs ne se sont pas traduites par un démantèlement du Welfare State d'après-guerremême si cela a pu figurer parmi leurs objectifs. On observe en particulier que les dépenses consacrées au système de santé public (le National Health Service) - dont le caractère universel et égalitaire est, selon T.H. Marshall, l'incarnation même de la « logique» de l'Etatprovidence2 - ont progressé d'un tiers au cours des années 1980, et qu'elles représentaient plus de 16% des dépenses publiques en 1990, contre 14% en 1979. En revanche ces réformes se sont efforcées de réajuster les interventions sociales de manière à placer chacun en position de « gagner» son autonomie. « Laissez moi vous donner ma vision des choses », dira Margaret Thatcher aux responsables du parti conservateur réunis à Blackpool en 1975 : «un homme a le droit de travailler, de dépenser ce qu'il gagne, de devenir propriétaire, il doit être servi par l'Etat et ne pas lui être asservi; tel est l'héritage britannique ». Son propos vise implicitement les assistés du Welfare State, en particulier les chômeurs, accusés de s'être installés dans l'oisiveté. En effet, cet «héritage britannique» qu'elle évoque recouvre moins les droits reconnus à ceux qui travaillent que les contraintes imposées aux personnes dépourvues de ressources. En stigmatisant telle ou telle catégorie de bénéficiaires de la protection sociale, elle ne fait que réactiver le schéma du « mauvais pauvre », dont la situation ne résulterait pas de causes objectives mais d'une moralité douteuse, d'un comportement atavique ou d'une malice coupable. Il s'agit là d'un thème puissant et récurrent dans l'histoire sociale anglaise. C'est pourquoi on s'efforcera de montrer qu'en matière de traitement de la pauvreté la « révolution thatchérienne » ressemble fort, dans sa logique, à ce que Beveridge appelait une « révolution à l'anglaise» : elle capitalise un héritage et couronne une évolution. Cet article s'attachera donc moins à décrire les conséquences dévastatrices et bien connues de cette politique qu'à
1. Cf N. Bosanquet, «Poverty under Thatcher », in M. Loney, D. Boswell, 1. Clarke (ed.), Social Policy and Social Welfare, Buckingham, Open University Press, 1996, pp. 183-196. 2. Cf T.H. Marshall, «The Welfare State: A Sociological Interpretation », Archives Européennes de Sociologie, ii, 1961, pp. 284-300.

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L'Angleterre et ses pauvres explorer ses sources et à l'inscrire dans un mouvement de fond depuis l'Angleterre victorienne. En retraçant l'itinéraire de la catégorie du «mauvais pauvre », il en rappellera les conditions d'émergence et soulignera le rôle ambigu de la réflexion (pré)sociologique dans la construction de la citoyenneté sociale et dans la substitution du critère du besoin à celui du mérite comme régulateur des interventions sociales en faveur des pauvres. La pesanteur du stigmate attaché à la condition d'assisté, sans cesse réduite à une citoyenneté sociale au rabais sur laquelle plane le soupçon de la fraude ou de l'imposture, permettra d'isoler un trait culturel particulièrement robuste dans une société acquise à l'éthique du travail. A chacun selon son mérite Le pauvre « non méritant» entre en scène au XIXème siècle. A cette époque, les responsables gouvernementaux sont inquiets des transformations endogènes de la loi des pauvres élisabéthaine (1601). Premier dispositif d'envergure nationale, cette loi assurait, dans des conditions globalement satisfaisantes, la prise en charge des pauvres dans leur paroisse de résidence. Toutefois la croissance des dépenses consacrées à l'assistance, en particulier lors des guerres napoléoniennes, suscite une vive émotion parmi les défenseurs de la nouvelle économie libérale. Mais ce sont surtout les effets prétendument pernicieux d'une assistance systématique (le système de Speenhamland, 1795), qui retiendront l'attention des réformateurs.
«La somme des bienfaits à attendre de l'établissement d'une assistance obligatoire aux pauvres sera plus que dépassée par l'ensemble des méfaits que cela produira. La certitude d'un secours prévu par la loi affaiblira en effet les principes de l'affection naturelle et détruira le plus puissant des liens sociaux en rendant moins nécessaire l'exercice des devoirs domestiques et sociaux» 3. Même sous la plume d'un philanthrope modéré comme Morton Eden, un système d'aide indiscriIninée est accusé de déstabiliser la cellule familiale et les réseaux de solidarité charpentés par l'affection ou la sociabilité de proximité. Maintes fois formulées, de telles critiques provoquèrent la réunion d'une commission d'experts en charge d'une énième réforme de la loi de 1601. Nassau Senior, Edwin
3. F.M. Eden, The State of the Poor (1797), Londres, Frank Cass, 1966, vol. 1, p. 467.

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Chadwick et les membres de la Commission royale de 1832-34 estimeront que les paroisses ne doivent en aucun cas «jouer le rôle d'assureur universel de toutes les classes de la société contre les méfaits de l'imprévoyance et de la paresse »4, sous peine de « démoraliser» les pauvres et de déprimer la productivité du travail. Ils pensaient en effet que la certitude d'obtenir un secours, sous forme de complément de salaire, incitait les travailleurs à la flânerie. Le système ne devait en aucun cas garantir à chacun un «droit» à l'assistance: il devait au contraire être révisé de manière à inciter fermement les pauvres à devenir indépendants, responsables et économes. Et l'on observe d'ailleurs que les victoriens défendront avec constance les vertus de l'épargne et la constitution de sociétés d'entraide, les friendly societies particulièrement nombreuses dans l'Angleterre du XIXème siècle. On devine la théorie implicite de l'intégration qui anime les réflexions de ces réformateurs: c'est par le travail et l'insertion dans le réseau des échanges économiques que chacun trouvera sa place dans la société, pourra conquérir son indépendance et se dégager des griffes du « servage paroissial ». Le travail n'est-il pas, en effet, « le père de la richesse», «le plus grand des biens» 5, grâce auquel le processus de paupérisation peut être enrayé? Il permet le développement des échanges, la multiplication et la diffusion des richesses; il autorise la constitution d'une épargne, favorise la prévoyance et l'autonomie individuelle. Compte tenu des opportunités que le travail est censé offrir au travailleur industrieux et prévoyant, la pauvreté ne peut résulter que de défaillances personnelles ou d'un choix rationnel. Selon les réformateurs, seuls deux cas de figures peuvent se présenter. S'il est physiquement inapte au travail, le vieillard, l'infirme ou l'enfant privé d'attaches familiales doit être (chichement) secouru par la collectivité. Mais en revanche le pauvre valide, dont on pense qu'il refuse le travail ou en dilapide inconsidérément les fruits, est un individu nécessairement immoral, paresseux ou simulateur, qui ne « Inérite » donc aucune compassion et doit être traité avec la plus extrême fermeté. La réflexion des réformateurs britanniques de 1834 est ainsi soustendue par le paradigme de l'indigence «volontaire »6, occultant
4. E. Chadwick, « The New Poor Law», Edinburgh Review, vol. 63, 1836, pp. 500-501. 5. J. Bentham, Le panoptique, Paris, ed. Belfond, coll. « L'échappée », 1977, pp. 38-39. 6. Cf F-X. Merrien (dir.), Face à la pauvreté, Paris, Les éditions de l'atelier/Editions ouvrières,

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complètement le contexte économique et social pour traquer les comportements déviants. L'indigent valide, accusé de se dérober volontairement aux contraintes du travail pour tirer parti d'une assistance trop peu sélective, incarne ce « mauvais pauvre» dont la nouvelle loi des pauvres doit désormais normaliser le comportement. C'est à partir de telles prémisses que la New Poor Law de 1834 va réviser en profondeur la vieille loi élisabéthaine. Elle concevra l'assistance comme une peine, qui ne traduit pas un droit, mais exige des devoirs: un devoir-faire et un devoir-être. C'est pourquoi toute aide (à l'exception des secours médicaux d'urgence) devra être octroyée dans l'enceinte d'une workhouse, dont les pensionnaires seront immédiatement mis au travail. Afin de les dissuader de solliciter l'assistance publique et, corrélativement, les inciter à rester sur le marché du travail, les conditions de vie offertes par la workhouse doivent être «moins attractives» (principe de less eligibility) que celles dont peut disposer le plus humble des travailleurs indépendants. De cette façon les contraintes imposées à l'assisté sont censées tester de manière infaillible la réalité de ses besoins: l'indigent ne se soumettra à la discipline de la workhouse que s'il est réduit à la dernière extrémité. La workhouse sera alors un espace institutionnel consacré au dressage et à la rééducation de tous ceux qui n'ont pas pu s'imposer l'autodiscipline que doit impliquer la simple menace de la workhouse; pour ceux-là, la «maison de travail» doit être «le surveillant le plus sévère et le pire des payeurs »7. A la monotonie et la pénibilité du travail s'ajouteront la séparation des familles, l'absence de toute vie privée, la perte des droits politiques, et la stigmatisation (le vêtement des résidents des workhouses portait souvent la lettre 'P' cousue dans un tissu de couleur lumineuse). Autour de la figure de l'indigent valide, la loi de 1834 construit ainsi une catégorie de citoyens de deuxième classe, privés de liberté,de dignité; privés aussi de leursdroits civiqueset politiques. Naturellement la mise en œuvre d'un tel dispositif s'est avérée problématique: le nombre de workhouses n'était pas suffisant pour
coll. «Le social en acte », 1994, pp. 99-135. L'auteur utilise l'expression «pauvreté volontaire », mais celle-ci ne paraît pas pleinement satisfaisante. En effet, dans le schéma intellectuel des réformateurs victoriens, la «pauvreté» n'existe pas: elle est appelée à se dissoudre dans l'indépendance laborieuse qui en est l'antithèse. Seule subsiste l'indigence, c'està-dire le statut limite de ceux qui n'ont d'autre échappatoire que la workhouse. 7. Poor Law Commission, circulaire de 1835, citée par J.H. Treble, Urban Poverty in Britain 1830-1914, Londres, Routledge, 1990, p. 140.

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