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Quels modèles pour la Caraïbe ?

403 pages
Cet ouvrage collectif propose une réflexion pluridisciplinaire sur la nature et la viabilité des modèles qui ont forgé les stratégies mises en oeuvre par les pays du monde caraïbe, dans leurs recherches d'un destin autonome, pour répondre aux défis inhérents à un contexte de post-colonialisme, de post-Guerre froide et de mondialisation de plus en plus irréversible.
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Ces travaux ont été menés en collaboration entre le groupe de recherche Caraïbe Plurielle de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 et le CELCAAH et le CRPLC de l’université des Antilles et de la Guyane (UAG). Comité Scientifique Maurice BELROSE, UAG Michèle DALMACE, Bordeaux 3 (CARHISP & Caraïbe Plurielle) Justin DANIEL, UAG (CRPLC) Lionel DAVIDAS, UAG (CELCAAH) Mariví NUÑEZ FIDALGO, Santo Domingo (PUCMM) Angela GARCÍA, Santo Domingo (Santiago de los Caballeros, Centro León) Michèle GUICHARNAUD-TOLLIS, Université de Pau & des Pays de l’Adour Emmanuel JOS, UAG (CRPLC) Christian LERAT, Bordeaux 3 (Caraïbe Plurielle) Rafael LUCAS, Bordeaux 3 (Caraïbe Plurielle) Radhamés MEJÍA, Santo Domingo (PUCMM) Jean-Paul RÉVAUGER, Bordeaux 3 (Caraïbe Plurielle) Mu-Kien SANG , Santo Domingo (PUCMM) Jean-Marie SCRIVE-LOYER, Bordeaux 3 & Santo Domingo (PUCMM) Rafael YUNÉN, Santo Domingo (Santiago de los Caballeros, Centro León) Sous le haut patronage et avec le concours du Conseil Régional d’Aquitaine du Conseil Régional de la Martinique du Conseil Scientifique de l’Université des Antilles et de la Guyane du Conseil Scientifique de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3

Photo couverture : Arnaldo Roche, Tu dois faire des rêves en bleu, 1986 Huile sur toile, 213x152 cm.

SOMMAIRE
Préface, par Christian Lerat .................................................................. PREMIÈRE PARTIE : IDENTITÉS ET CULTURES DANS UNE CARAÏBE PLURIELLE ............................................................................................... À quels saints se vouer ? La première loge de Trinidad, Les Frères Unis / United Brothers entre obédiences française, américaine et écossaise de 1788 à 1838, par Cécile Révauger ............... Du préjugé colonial à la question de couleur : naissance et évolution post-coloniale d’une pratique socio-politique haïtienne, par Jacques de Cauna ............................................................................. Une vision identitaire pour la République Dominicaine : Blas Jimenez ou le « marron » dominicain, par Monique Boissseron ........................................................................ African Heritage in the Dominican Republic: The Impact of the Haitian Revolution, par Lincoln Thomas Sampong ........................ Aportaciones culturales haitianas a la cultura dominicana, par Soraya Aracena ................................................................................ Le discours des Dominiquais sur les pôles identitaires de leur petit État, par Bruce Jno-Baptiste ................................................. Le dialogue interculturel dans l’exhibition de la culture guyanaise : un modèle de relations post-coloniales caribéennes ? par Bernard Cherubini .......................................................................... El trabajo cultural comunitario en sectores desfavorecidos de Santiago y Santo Domingo, un camino de fortalecimiento de identidad personal y social, par Elvia Ojeda ........................................ Ouverture caribéenne et construction identitaire : la sélection de football de Martinique, par Monique Milia-Marie-Luce ................ Perspective critique sur les concepts d’identité et de lien communautaire dans la Caraïbe, par Mylenn Zobda-Zebina .................................................................... 13 31 33 47 67 79 97 103 113 133 143 151

Europe Amérique latine Caraïbes : L’aventure des avant-gardes (1920-1940), par Rafael Lucas ........................................ DEUXIÈME PARTIE: POLITIQUE ET GOUVERNANCE .................................... Les antiabolitionnistes anglais ont-ils suivi un modèle pseudo-scientifique, religieux, juridique ou politique ? Étude des arguments utilisés pour maintenir l’esclavage, par Éric Molina ..................................................................................... Système des Nations Unies et modèles de développement dans la Caraïbe, par Emmanuel Jos ...................................................... Du consensus à la confusion de Washington : Les résistances hispano-caribéennes au modus operandi de l’hyperpuissance, par Éric Dubesset .................................................................................. Quand la Caraïbe du Commonwealth plébiscite le modèle de Westminster : version et perversion de la démocratie, par Christian Lerat ................................................................................ La départementalisation: un modèle de décolonisation ?, par Justin Daniel ................................................................................... Les Martiniquais entre le désir d’assimilation et le désir d’émancipation : À propos de la « conscience nationale » martiniquaise, par Ulrike Zander ......................................................... Quel(s) modèle(s) pour quelle(s) lutte(s) contre quelle(s) drogue(s) ? : Le cas de la Caraïbe du Commonwealth, par Renuga Devi-Voisset ...................................................................... La prevención de problemáticas sociales en el marco de la cultura caribeña, par Lilliam García de Brens ..................................... Quel modèle social à Trinidad et Tobago ?, par Jean-Paul Révauger ........................................................................
ET DU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE: CONTRAINTES INTERNES ET EXOGÈNES

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TROISIÈME PARTIE : DÉFIS DE L’INTÉGRATION RÉGIONALE

.......................................................................................... L’OECS, un modèle dans la Caraïbe : Essai de développement endogène, par Marie-Françoise Bernard Sinseau ................................. Pour une dépériphérisation des société anglophones insulaires caribéennes, par Arlette Bravo-Prudent ............................................... Les Antilles entre deux mondes, par Thierry Michalon ...................... Trappe de sous-développement et convergence macroéconomique : les défis et perspectives d’Haïti par rapport aux pays de la Caraïbe, par Narcisse Fièvre ...................... 8

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Un défi pour la région latino-américaine et la Caraïbe: produire des contre-modèles en réaction au développement excentré, par Raphaël Vaugirard .......................................................................... Quels modèles pour la Caraïbe ?, par Xavier d’Arthuys ...................... LISTE DES AUTEURS .................................................................................

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No man is an island, entire of itself, every man is a piece of the continent, a part of the main. John DONNE, Meditation XVII (1623).

PRÉFACE
Ce volume réunit la majorité des communications présentées dans le cadre de la deuxième partie du colloque international pluridisciplinaire Quels modèles pour la Caraïbe ? qui s’est tenu les 10 et 11 avril 2006 sur le campus de l’université des Antilles et de la Guyane à Schœlcher (Martinique). Un peu plus tôt, du 1er au 3 février de la même année 2006, la PUCMM (Pontificia Universidad Católica Madre y Maestra) et le Centro León de Santiago de los Caballeros, en République Dominicaine, avaient accueilli la première partie de ce colloque dont on pourra prendre connaissance dans un volume distinct des Actes qui fera suite au présent ouvrage, clôturant ainsi la couverture de cette manifestation scientifique sur deux sites. Le colloque Quels modèles pour la Caraïbe ? résulte de la volonté de poursuivre une réflexion engagée à Bordeaux en juin 2003 lors du colloque international Le Monde caraïbe : Défis et Dynamiques et apparaît même comme une continuation logique par rapport aux questionnements déjà amorcés dans ce cadre. Le colloque de Bordeaux ayant mis en évidence la nécessité pour la Caraïbe de mieux réagir contre sa relative balkanisation et de forger les stratégies de nature à mieux répondre aux multiples défis inhérents à l’actuel contexte de post-colonialisme, de post-guerre froide et de mondialisation galopante, il ne pouvait que sembler pertinent de s’intéresser à la quête de modèles menée par les concepteurs de nouvelles stratégies, les visions du monde mises en évidence dans les divers modèles envisageables étant génératrices de problématiques méritant assurément d’être débattues. Que la première partie du colloque organisée en République Dominicaine comporte un important volet culturel consacré à la littérature et aux arts ne pouvait qu’être propice au lancement d’une réflexion sur les modèles. En effet, qu’il s’agisse de la littérature ou des arts, les grandes productions symboliques ont vocation à englober toute la complexité du monde ; parce que rien de ce qui est humain ne leur est étranger, elles nous livrent des modèles qui nous permettent de penser le réel et, ce faisant, elles contribuent à faire se lever les vents porteurs des changements nécessaires et espérés. Mieux, face aux dynamiques uniformisantes et déstabilisatrices de la mondialisation, surtout

dans des pays ressentant fortement la précarité de leur situation, elles sont pourvoyeuses de sens et, de surcroît, valorisantes en termes de rayonnement culturel. Or, comme le rappellent nombre de communications de ce volume, alors même que celui-ci ne traite qu’assez marginalement de productions symboliques, les enjeux culturels occupent une place primordiale dans ce vaste ensemble caraïbe certes pluriel mais aussi marqué à bien des égards par un commun héritage ainsi que par des aspirations convergentes dont il importe de prendre pleinement la mesure. Cela étant, parce que les dynamiques du changement ont besoin de se nourrir à la fois de l’inspiration des acteurs de la scène culturelle et de l’expertise de ceux qui essaient d’évaluer avec le plus de rigueur possible les données objectives des systèmes sociaux, économiques et politiques, il est apparu que ce type de colloque devait avoir pour vertu essentielle de faire dialoguer les spécialistes des deux versants. Sans complaisance excessive pour les ressortissants de son propre ensemble géopolitique, le Trinidadien Selwyn Ryan1fait observer que les peuples de la Caraïbe ont rarement pris l’initiative en matière de modèles, en particulier si l’on considère la sphère du politique. La plupart du temps, ils ont subi, perpétué ou aménagé, avec un inégal bonheur, des modèles provenant de l’extérieur et par conséquent en décalage par rapport à leurs besoins réels. Dans un monde de plus en plus fluctuant, caractérisé par la reconstruction ou recomposition identitaire et où souplesse et adaptabilité son devenues la règle d’or, toute fixation, a fortiori crispation, sur des modèles ainsi constitués a toutes les « chances » de s’avérer pathogène. L’inconvénient est que des freins importants empêchent le « prêt à porter » idéologique de le céder au « sur mesure ». Toutefois, les travaux du colloque de Schœlcher semblent bien indiquer qu’aussi pessimiste que puisse être le diagnostic, celui-ci ne doit pas occulter l’indéniable tentative de remédiation à laquelle on assiste de plus en plus, tentative fondée sur la recherche d’un meilleur équilibre entre modèles extérieurs et modèles endogènes. Il est certes difficile – et probablement même dangereux – de rester sourd aux préconisations des grandes organisations internationales où les pays les plus puissants de la planète impriment leur marque et tout aussi peu aisé d’échapper à la prégnance des deux grands modèles externes en concurrence (du moins jusqu’à un certain point) – modèle nord-américain, d’une part, modèle de l’Union Européenne, d’autre part – d’autant que l’importante diaspora caraïbe se situe résolument dans leur orbite. Pour autant, colonialismes et, plus récemment, néocolonialismes ont trop longtemps voulu imposer leurs modèles pour que les pays de la Caraïbe ne cherchent pas à s’en distancer. Quelle que puisse être leur attractivité, ils seront donc plutôt perçus comme des modèles opératoires possibles et non comme des sortes d’icônes auxquelles il conviendrait de vouer une dévotion inconditionnelle. Les réactions de rejet face notamment à ce qui apparaît à certains comme l’arrogance croissante de l’impérialisme américain auront même tendance à se radicaliser. En définitive, pour une région du monde aspirant à trouver sa place dans le concert des grands ensem14

bles géopolitiques et à se donner les moyens de ce que l’on pourrait décrire comme une « émancipation durable », l’urgence semble bien être de faire émerger ses propres modèles. Modèles pouvant présenter des similitudes d’une aire culturelle à l’autre mais aussi, parfois, de fortes divergences, au demeurant naturelles, tant les trajectoires de ces différents pays ont pu être différentes. Modèles militant en général pour un monde plus polyphonique et affranchi de préjugés et dont, à ce titre, on ne saurait s’étonner qu’ils prennent à l’occasion le contre-pied de ce qui fut pendant longtemps le discours dominant. Traçant aussi la perspective d’un monde caraïbe plus uni et plus fort dans sa pluralité, la quête de modèles, telle qu’elle ressort de ce colloque, nous a semblé mettre en relief trois grandes préoccupations, si récurrentes qu’elles ont guidé la structuration tripartite de cet ouvrage. Ces préoccupations nous renvoient aux trois conditions qu’on peut en effet considérer comme essentielles dans toute (re)construction caribéenne d’envergure : consolidation identitaire, meilleure gouvernance, réponses appropriées aux défis de l’intégration régionale et du développement socio-économique. Les communications rassemblées dans la première partie de cet ouvrage ont pour principal mérite de rappeler à la fois l’importance de ne renier aucun des particularismes faisant la richesse identitaire du monde caraïbe et la nécessité de tirer fierté des divers biens culturels et composantes patrimoniales et de voir dans leur valorisation même un potentiel de progrès extrêmement précieux. La tâche n’a certes pas toujours été simple, le poids d’une histoire aliénante étant ce qu’il est. « À quels saints se vouer ? », comme l’écrit Cécile Révauger dans son évocation de la première loge maçonnique de Trinidad. Si, dans ce cas précis, les tribulations ne semblent pas avoir empêché la conduite de débats fructueux entre « élites » dans un contexte multiculturel, il n’en a pas toujours été de même. Spécialiste de Haïti, pays dont il sera beaucoup question dans cette partie, l’historien Jacques de Cauna s’emploie à montrer comment cet ex-fleuron de l’empire colonial français semble rester victime de ce que l’on pourrait appeler un contre-modèle. La compréhension de la société haïtienne passe à ses yeux par la prise en compte du préjugé de couleur. Ce dernier, dont les mulâtres ont souvent fait les frais, structure les comportements tant vis-à-vis de l’étranger qu’entre Haïtiens eux-mêmes et constitue en réalité une survivance des plus funestes de l’époque coloniale. Comme nous le rappelle la communication de Monique Boisseron, alors qu’ils auraient souvent gagné à tisser des liens de coopération, les pays de la Caraïbe ont chroniquement souffert de replis identitaires nourris par les contentieux historiques les opposant notamment à des voisins immédiats. Le cas le plus patent est sans doute celui de la relation conflictuelle que la République Dominicaine a longtemps entretenue avec Haïti. Dans cette configuration, on voit la République Dominicaine se construire une identité lui permettant de se singulariser totalement par rapport à un voisin volontiers 15

ostracisé, ce qui a pour principal effet de nier la réalité de tout apport noir dans les métissages qui la caractérisent. Face à cette construction purement artificielle, Monique Boisseron évoque la vision identitaire du poète dominicain Blas R. Jiménez pour qui l’Afro-caribéen apparaît en quelque sorte comme l’élément fédérateur de l’espace caribéen. Même si Blas Jiménez n’est pas toujours prophète en son pays, il vient donc par ce nouveau « modèle » de reconnaissance identitaire salutairement ébranler des thèses ne reposant que sur la volonté d’exclure des origines censées être dévalorisantes. Deux autres contributions, venant cette fois de collègues dominicains, s’intéressent également à l’injuste stigmatisation infligée à Haïti par son voisin dominicain et viennent réhabiliter l’image de cette ancienne colonie noire, la première dans l’histoire à s’être affranchie du joug de sa métropole. Pour Lincoln Thomas Sampong, si sous l’impulsion du dictateur Trujillo, la tendance a de plus en plus été d’associer Haïti à une Afrique généralement reléguée dans l’infrahumanité, ce schéma ne semble en rien correspondre à l’idée que les pères fondateurs de la République Dominicaine pouvaient se faire d’Haïti, ni à une quelconque volonté de leur part de minorer l’héritage africain des populations de l’ancienne Hispaniola. Qu’une certaine « élite » dominicaine se soit acharnée à blanchir les origines du pays pour mieux se démarquer de la prétendue arriération de son voisin ne saurait faire oublier quelques réalités incontournables. Même si la guerre d’indépendance d’Haïti se trouve réduite dans une certaine historiographie européenne à une simple révolte de Noirs, elle n’en a pas moins constitué, comme l’indique Lincoln T. Sampong, une révolution modélisante dont l’impact a fortement retenti aussi bien en Europe que sur l’ensemble du monde caraïbe. Haïti mérite donc plus de reconnaissance que d’opprobre. Ce pays devrait même être une source d’inspiration morale pour avoir pleinement assumé, contrairement à la République Dominicaine, sa filiation africaine, contribuant de surcroît au mouvement panafricaniste qui allait précipiter la marche vers les indépendances. La communication de Soraya Aracena s’inscrit dans cette même entreprise de réhabilitation d’Haïti, soulignant en particulier tout ce que l’immigration haïtienne a pu apporter de positif à la République Dominicaine. Elle aura ainsi enrichi le paysage culturel, y insufflant d’importants éléments d’africanité, non seulement dans le domaine de la musique ou, plus largement, de la culture populaire mais aussi en termes de métissage spirituel avec une imprégnation marquée de la religiosité vaudou. Plusieurs communications s’attachent à montrer toute la valeur ajoutée pouvant résulter de politiques ou initiatives volontaristes liées à des projets culturels. Les exemples fournis notamment dans les communications de Bruce Jno-Baptiste, Bernard Cherubini et Elvira Ojeda en révèlent les heureuses retombées à la fois sous l’angle de la construction identitaire et, de manière non moins importante, sous celui du développement. Bruce Jno-Baptiste observe qu’en Dominique, l’un des plus petits États de la Caraïbe, semble avoir émergé une véritable politique d’engagement dans la voie du dévelop16

pement durable par une meilleure exploitation des produits endogènes. Ces derniers sont bien sûr les ressources naturelles propres à l’île – à commencer par son attractivité touristique – mais aussi tout un potentiel culturel incluant musique et arts locaux, dont on peut attendre des retombées économiques et dans lequel il convient d’investir. L’idée est que dans un contexte de mondialisation irréversible, il est porteur de faire émerger une culture créole, mieux encore d’en cultiver la distinction, cela en synergie avec les autres voisins caribéens, partenaires naturels pour penser le développement touristique, la question de la coopération et de l’unité caribéenne étant au cœur des préoccupations des dirigeants. Notre collègue dominicaine Elvira Ojeda s’attache pour sa part à analyser l’impact du travail culturel en milieu défavorisé, lequel revêt à ses yeux une valeur souvent exemplaire. En faisant émerger des projets culturels, grâce auxquels les membres d’une communauté en difficulté se retrouvent acteurs et producteurs, on renforce à la fois l’identité individuelle et l’intégration de l’individu dans le tissu social. Non seulement peuvent ainsi être générées de nouvelles ressources de nature économique mais aussi de nouveaux symboles d’identité culturelle, à la fois au sein et à l’extérieur du groupe qui s’est mobilisé. Quant à Bernard Cherubini, il nous invite, en fin analyste, à réfléchir à la manière dont un DFA (Département français d’Amérique) comme la Guyane a été amené à une meilleure reconnaissance du pluralisme de ses communautés dans ce que l’on peut décrire comme l’exhibition de la culture guyanaise, qu’il s’agisse de muséographie, de projets de développement touristique durable ou de programmations culturelles. Bien que située aux marges de l’aire culturelle caraïbe, la Guyane a pu ainsi, depuis une vingtaine d’années, mieux manifester son identité caraïbe et entrer dans un modèle de relations post-coloniales nouvelles permettant de libérer ses dynamiques interculturelles. L’article de Monique Milia-Marie-Luce nous fait passer à la culture sportive, touchant ainsi à une dimension dont on ne cesse de voir combien elle peut être pourvoyeuse d’identité dans nos sociétés. Notre collègue s’intéresse à la sélection de football de la Martinique qui, en janvier 2002, atteint les quarts de finale de la Gold Cup, entrant ainsi en lice dans une compétition internationale. Cet événement amenant la Martinique à jouer aux côtés d’équipes nationales issues de pays indépendants alors qu’elle ne représentait pas la France mais seulement elle-même devait, nous rappelle Monique Milia Marie-Luce, être perçu comme la reconnaissance d’une appartenance au grand ensemble caraïbe et, peut-être plus encore, contribuer à forger un sentiment national martiniquais. À l’évidence, comme toute réussite sportive, il ne pouvait que renforcer la fierté identitaire, tendant même dans ce cas particulier à faire penser qu’il n’est point besoin d’être indépendant pour être reconnu comme nation. En définitive, cela amène surtout à s’interroger sur la singularité des DFA et pose la question d’une éventuelle évolution de ce « modèle » : parties intégrantes de la république française à laquelle ils ont jusqu’ici librement adhéré, les DFA ne sont-ils pas en droit de vouloir y être associés selon un statut prenant mieux en compte leur particularisme, voire de ne plus y être associés pour ceux que tenterait l’aventure ? De ce point de 17

vue, la communication de Zobda Zebina fournit des pistes de réflexion fort utiles. Axé sur la dynamique des Amériques noires, son propos développe une approche comparatiste portant sur la Jamaïque et la Martinique et a notamment pour but de montrer comment des phénomènes tels que le « dancehall » se déclinent différemment selon les identités constituées sous l’influence de colonisateurs ne véhiculant pas exactement les mêmes valeurs. Ces phénomènes relèvent toutefois d’une même contestation des hégémonies culturelles du passé et, surtout dans le cas martiniquais, d’une remise en cause de l’État-nation dans des sociétés post-modernes qui se perçoivent comme multiculturelles. Cependant, suggère Zobda Zebina, il pourrait bien ne s’agir que d’un « pseudo-multiculturalisme » car loin de révéler une hétérogénéité des valeurs annonciatrice de communautarismes conflictuels –la primauté de l’ « individualisme » idéologique étant finalement peu ébranlée- ces formes de contestation culturelle sont plutôt le signe d’une aspiration à partager contractuellement un « vivre ensemble » dans lequel chacun se verra offrir un espace où sa spécificité multiculturelle en tant qu’individu pourra être mieux garantie. Concluant cette première partie, la foisonnante communication de Rafael Lucas nous rappelle s’il en était encore besoin que la Caraïbe, de même d’ailleurs que l’Amérique latine, a toujours été riche de ferments lui permettant de participer au renouvellement culturel. Comme on le voit en particulier avec l’aventure des avant-gardes entre 1920 et 1950, elle aura apporté ses propres « modèles », façonnés selon ses spécificités ethniques, socio-économiques et politiques, dans la féconde circulation des idées à laquelle on assiste alors entre Europe et Amériques. Centrée sur des problématiques relevant du politique et, plus largement, de la gouvernance, la deuxième partie de cet ouvrage réunit des contributions d’où ressortent la prégnance des modèles externes ou inspirés de l’extérieur en même temps que la conscience accrue de la nécessité de produire des modèles endogènes. En effet, dépassant, non sans mal, les fragmentations héritées du passé colonial, les différentes composantes de la Caraïbe ont été amenées à mieux se retrouver dans ce qu’elles ont en commun : une histoire marquée par les pires formes d’oppression et, en cette ère post-coloniale, un même désir de faire respecter leur souveraineté et de se renforcer. Toutefois, il n’est pas si évident d’effacer les clivages inter-caraïbes lorsque pendant si longtemps il a été plus facile de communiquer avec les lointaines métropoles qu’avec ses voisins caribéens. Comme le rappelle l’un des auteurs de communications, la perspective d’une « Grande Caraïbe » unie dans sa pluralité semble pour l’instant rester quelque peu incertaine. La communication d’Eric Molina nous replonge dans le discours des « maîtres » à une époque-charnière fort heureusement révolue et a pour mérite de nous remémorer la violence, tant physique que mentale, du joug dont ont dû s’affranchir les peuples de la Caraïbe. À partir de 1770, alors que commence 18

à poindre le contre-modèle des partisans de l’abolition de l’esclavage, nous voyons notamment les anti-abolitionnistes anglais convoquer toute une batterie de références et modèles pour justifier le maintien de l’institution particulière, le postulat de l’infériorité de la race noire constituant manifestement la pierre angulaire de leur système argumentatif. Toutefois, par son inflexibilité même, le discours des avocats de ce crime de la colonisation devait s’avérer contre-productif et inciter les abolitionnistes à redoubler d’ardeur. Les autres communications de cette partie sont centrées sur des problématiques de la période post-coloniale, marquée dans nombre des pays de la Caraïbe par les difficultés à assumer pleinement et pour le plus grand bienêtre des populations la charge inhérente au nouveau statut d’États indépendants. Le principal défi, en particulier suite à la nouvelle donne résultant du contexte de post-guerre froide et de mondialisation à outrance, consiste à se doter du cadre de gouvernance le plus propice au développement durable, lequel, il va sans dire, ne peut qu’inclure la dimension économique, mais doit aussi plus globalement contribuer à la promotion des garanties indissociables du respect de la personne humaine. Or, il ressort abondamment que les divers régimes constituant la zone caraïbe ne sont parvenus à répondre à pareil défi qu’avec un très inégal bonheur. Faute d’engendrer des modèles endogènes viables, il leur a fallu fréquemment expérimenter des modèles externes, voire se tourner vers ces derniers sous la pression internationale. À cet égard, on lira avec intérêt le propos d’Emmanuel Jos, lequel s’attache à montrer combien le système des Nations Unies a joué et continue à jouer un rôle déterminant sur la trajectoire censée orienter les pays de la Caraïbe vers des modèles efficaces de développement. Le succès de cette influence onusienne reste toutefois mitigé. Il semble notamment que les injonctions à lier tout progrès au respect des droits de l’homme aient rarement eu un effet spectaculaire sur les régimes de la Caraïbe les moins conformes aux exigences de la démocratie, les cas de Cuba et Haïti étant suffisamment éloquents de ce point de vue. Par ailleurs, sur un plan plus strictement économique, social et même culturel, il apparaît que le système des Nations Unies ne prend pas toujours la juste mesure du vécu, c’est-à-dire aussi des limites, de petits pays pâtissant de se situer aux marges. Selon Emmanuel Jos, le modèle des Nations Unies présente une homogénéité le rendant difficilement adaptable dans une Caraïbe fragilisée par un contexte de mondialisation ultralibérale et où la libéralisation des échanges a de surcroît conduit au démantèlement des préférences non réciproques (la référence étant les pays ACP). Enfin, sachant le rôle des grandes puissances, et plus particulièrement des États-Unis, à l’ONU, les pays de la Caraïbe ne seront pas nécessairement disposés à suivre les recommandations de l’instance internationale. Ils pourront même y être très réticents, opposant leur souveraineté à l’interventionnisme des donneurs de leçons. Cette réaction est encore plus patente lorsqu’on se réfère à la communication d’Eric Dubesset. Celui-ci nous rappelle comment dans l’espace caribéen hispanophone – dans lequel il convient de plus en plus d’inclure le Venezuela avec sa vaste façade 19

caribéenne et aussi un dirigeant décidé à se faire le champion d’un nouveau paradigme – on assiste à la mise à mal du consensus de Washington et à une véritable bipolarisation géopolitique. La disparition des conflits idéologiques a eu paradoxalement pour corollaire une remilitarisation du Bassin caraïbe, exacerbée par l’obsession sécuritaire des États-Unis encore décuplée par les événements du 11 septembre. Cette obsession, contribuant à renforcer l’image négative qu’entretiennent le plus souvent les laissés-pour-compte du modèle néo-libéral envers les États-Unis, a été, semble-t-il, contre-productive pour ceux qui en ont été responsables. C’est ainsi en particulier que le projet états-unien d’intégration continentale (ALCA) a suscité l’ALBA (Alternativa Bolivariana para América), alternative (comme son nom l’indique) promue par Hugo Chavez et véritable modèle endogène afin de résister à ce qui est perçu par toute une partie de l’aire hispanophone comme l’intolérable visée hégémonique de Washington. La superpuissance nord-américaine ne semble plus être le seul pôle qui rassemble et on peut même en conclure que la grande unité caribéenne n’est pas absolument pour demain. Comme le souligne Éric Dubesset, joliment et avec tout le réalisme qui convient, elle n’est qu’une « fiction » pouvant de surcroît faire craindre de sérieuses « frictions », cela même si on semble mieux comprendre qu’une « éthique des convictions » devrait céder le pas à une « éthique des conséquences ». La difficulté de concilier modèles venus de l’extérieur et prise en compte du terrain local se vérifie aussi dans le cas des pays de la Caraïbe anglophone ayant accédé à l’indépendance dans la période de l’après-Seconde Guerre mondiale. L’acclimatation du « modèle de Westminster » (communication de Christian Lerat) y révèle en effet des avatars qui interpellent et posent clairement la question de la nécessité de réformes. Formés dans le giron de l’Empire britannique, les élites de ces pays ont tout naturellement souscrit au « modèle ». Et, de fait, par rapport aux abominations auxquelles ont été confrontés dans le même temps un certain nombre de pays en voie de développement, tant en termes d’instabilité politique que de violation des droits de l’homme les plus élémentaires, on peut considérer que la Caraïbe anglophone a été relativement exceptionnelle. Cependant, le « modèle de Westminster » n’était pas non plus nécessairement le mieux adapté pour instaurer une gouvernance équitable dans des pays aux ressources singulièrement limitées. Certains des éléments du « modèle », notamment la fusion que celui-ci opère entre la sphère du Législatif et celle de l’Exécutif, devaient avoir des effets particulièrement pervers, d’autant que les garde-fous prévus dans l’ancienne métropole se retrouvaient souvent ramenés à une version très allégée sous les tropiques. Il en est résulté sinon un franc déficit démocratique, du moins des dérives autoritaristes renforçant les pratiques clientélistes et créant des frustrations importantes dans les « clans » qui allaient s’opposer, parfois dans des débordements de violence. Tant ces difficultés internes, dans certains cas exacerbées par les tensions ethniques et une bonne dose d’anomie ambiante, que les menaces extérieures liées à la crise économique puis au contexte de 20

post-guerre froide et de triomphe du libéralisme, ont révélé les limites du système et la nécessité de le réformer. Les propositions avancées pour parvenir à une meilleure efficience indiquent toutefois nettement qu’il y a consensus sur le fait que l’évolution est préférable à la révolution, une évolution quasi unanimement souhaitée concernant la nécessité de mieux permettre aux forces vives de la société civile d’être partie prenante de la gouvernance. Cela étant, il n’est pas non plus extravagant de se demander si les problématiques émergeant sur un mode un peu hyperbolique dans la Caraïbe anglophone ne rejoignent pas, du moins en partie, celles qui concernent aussi nos démocraties dans le cadre de la mondialisation. La Caraïbe des départements français d’Amérique, rassemblant trois DROM (départements / régions d’outre-mer) mérite incontestablement d’être abordée comme un cas particulier. Elle est, à l’évidence, pleinement caribéenne par sa géographie mais, comme nous le rappelle avec force la communication de Justin Daniel, de par leur statut datant de 1946, ces territoires font partie intégrante de la République française et, à ce titre, du vaste ensemble géopolitique de l’Union Européenne, ce qui déjà les distingue singulièrement de la grande majorité des pays caraïbes. Seules les Antilles néerlandaises et néerlandophones présentent un cas de figure assez semblable. Pour ces territoire francophones, la décolonisation ne s’est pas traduite par ce que l’on a pu observer en général : l’indépendance et la constitution d’un nouvel État-nation. Aussi, cette forme hétérodoxe de décolonisation, échappant aux grilles classiquement appliquées à l’étude du phénomène, n’a-t-elle guère cessé d’être entachée du soupçon de chercher à perpétuer un statut colonial, cela même si – comme l’indique Justin Daniel – l’accession à l’indépendance, jugée souvent préférable, n’est pas nécessairement synonyme de libération réelle. Justin Daniel pose en tout cas la question qui s’impose : dans quelle mesure peut-on considérer la départementalisation comme un modèle de décolonisation ? En d’autres termes : ce statut librement consenti a-t-il vraiment répondu à ce qu’on pouvait en attendre ? Cela amène l’auteur à dresser un bilan des plus stimulants pour le lecteur en même temps que de nature à orienter utilement la réflexion des politiques, aussi bien locaux que métropolitains, tant le propos s’attache à faire impartialement la part des choses. Justin Daniel souligne que la départementalisation a indéniablement permis de placer les sociétés antillo-guyanaises à parité avec la métropole en termes d’égalité républicaine et de solidarité nationale. Plus globalement, l’instauration de ce statut aura durablement changé ces sociétés d’une certaine manière, pour le meilleur et pour le pire, créant notamment les conditions de ce que l’on peut appeler le mal-développement. Elle continue même, selon l’auteur, à surdéterminer tous les comportements et stratégies, y compris de ceux qui la condamnent et sont en quête d’un nouveau statut, réforme institutionnelle à laquelle on semble prêter des vertus démiurgiques mais où l’on risquerait fort de retrouver les logiques de la départementalisation. Une certitude s’impose toutefois : la thématique égalitaire a été supplantée par les 21

revendications sur l’identité, lesquelles structurent un débat récurrent sur le changement de statut. Revendications reflétant une exigence accrue de respect et de dignité que la départementalisation n’a pas suffi à satisfaire et qui devra probablement être mieux prise en compte, l’unité proclamée de la République paraissant désormais mieux pouvoir s’accommoder de la reconnaissance de la différence. Nous restons dans les départements français d’Amérique avec la communication d’Ulrike Zander, laquelle analyse les ressorts complexes de la « conscience nationale » des Martiniquais qui, selon l’auteur, paraissent partagés « entre le désir d’assimilation et le désir d’émancipation. » Nous y voyons encore une fois combien la question du statut est omniprésente dans le débat politique local. Forte de ses enquêtes de terrain et de faits objectifs aussi révélateurs que la consultation du 7 décembre 2003, elle estime que même si ses effets pervers sont quotidiennement dénoncés, le statut départemental jouit toujours d’un attachement certain parmi la population martiniquaise, en quelque sorte peu disposée à lâcher la proie pour l’ombre. Si l’on observe en effet un profond désir d’émancipation politique, celui-ci ne semble guère avoir fait progresser l’idée d’indépendance nationale, le « modèle » de certains États caribéens indépendants servant plutôt de repoussoir à ce type d’alternative. La question est notamment de savoir si l’idée de nation est pertinente dès lors qu’aucune souveraineté politique crédible n’apparaît susceptible de venir l’appuyer. En revanche, il convient de prendre acte de l’émancipation culturelle réussie à laquelle on assiste, les mouvements nationalistes y fournissant l’impulsion principale. La « nation » qui semble émerger ici n’est-elle donc pas d’abord affaire de revendication identitaire et de dynamique pour la reconnaissance d’une culture spécifique ? De ce point de vue, Ulrike Zander rappelle très justement le double codage de la nation institué par Habermas, lequel distingue entre une « nation de patriotes » et une « nation de citoyens », cette dernière pouvant transcender les allégeances communautaires particulières dans un « patriotisme constitutionnel ». Face à ces évolutions, on ne peut qu’abonder dans le sens du propos d’Ulrike Zander lorsqu’elle indique que c’est aussi l’identité culturelle et politique française elle-même (métropolitaine s’entend) qui doit s’ouvrir à une problématique de la reconnaissance. Les communications de Renuga Devi-Voisset et Lilliam García de Brens s’intéressent pour leur part à l’un des défis majeurs auquel sont confrontés les pays de la Caraïbe : quelles stratégies mettre en œuvre en matière de lutte contre les drogues illicites, compte tenu à la fois de la poussée du narcotrafic et de ce qui correspond le mieux aux aspirations des Caribéens à la santé et à la sécurité ? La réponse de Renuga Devi-Voisset est sans ambages : l’éventualité d’un « modèle caribéen », capable de prendre en compte les nombreuses spécificités d’une région classifiée « Zone de Transit » à haut risque, ne semble pas vraiment à l’ordre du jour. Dans cette région déjà prédéterminée par une présence ancienne de la drogue, il convient d’abord d’observer que c’est l’Occident qui, dans le cadre de ses échanges économiques, a défini le 22

rapport entre le licite et l’illicite – catégorie opaque qui par son essence même a vocation à déjouer toute construction de modèles de nature à l’affaiblir. Par ailleurs, on appréciera que Renuga Devi-Voisset suggère fortement que, prise en étau entre une zone de production majeure de la drogue et d’immenses marchés de consommation, cette zone caraïbe n’a pas lieu d’être l’objet d’une stigmatisation particulière. Loin d’être un espace à la périphérie des démocraties libérales qui attendrait une modélisation, elle n’est en définitive qu’ « une sorte de modèle réduit de la mondialisation » ; mondialisation pour le meilleur et pour le pire où l’on assiste à l’intégration croissante des économies dites licites et des économies illicites. Cela étant, s’il s’agit de construire des modèles pour une politique de lutte antidrogue, on observe la difficulté de réconcilier deux logiques de modélisation opposées, l’une centrée sur la prise en compte des facteurs endogènes propres à la Caraïbe, l’autre fondée au contraire sur « une légitimité de plus en plus extérieure et éloignée de la région elle-même ». La Caraïbe se voit exposée à une pléthore de modèles extérieurs, avec pour dominante la ligne internationale répressive où le grand voisin nord-américain donne le la. Dans ce contexte, le « programme 16 » de la CARICOM (Communauté caraïbe anglophone), à l’instigation des divers organismes de lutte antidrogue installés dans la région au cours des années 1990, est le seul qui tente d’élaborer une politique régionale antidrogue dans le Bassin caraïbe. Tout en appuyant la politique internationale de guerre à la drogue et en gardant une marge limitée par rapport aux injonctions extérieures, il n’en est pas moins le produit d’une volonté soucieuse d’affirmer aussi la souveraineté des premiers intéressés. S’attachant à nouveau à une vision globale du monde caraïbe, même s’il y est fait plus particulièrement référence au cas de la République Dominicaine, la communication de Lilliam García de Brens fait pour une bonne part écho à la précédente. Elle s’intéresse en effet aux politiques préventives qu’il conviendrait d’ériger en modèles pour affronter les nombreux dysfonctionnements sociaux que les divers pays de la Caraïbe ont pour dénominateur commun et, parmi les sources de malaise chronique qu’il importe de tenter d’éradiquer, le narcotrafic est tout naturellement présenté comme l’un des fléaux les plus préoccupants. Lilliam de Brens s’attache à montrer que les mêmes causes ont partout tendance à produire quasiment les mêmes effets. Ce sont la pauvreté, l’analphabétisme, le désœuvrement lié au chômage et, plus généralement, l’absence de perspectives qui précipitent des bandes entières de jeunes dans les trafics, petits ou grands, que génère la circulation des drogues illicites. Ces trafics apparaissent même dans bien des cas comme l’un des rares moyens de survie. De façon non moins dramatique, ils contribuent à entretenir la corruption dans les plus hautes sphères de l’État. De ce point de vue, non seulement la législation antidrogue a, selon l’auteur, besoin d’être renforcée, cela dans une concertation croissante entre les divers acteurs du monde caraïbe mais elle doit surtout pouvoir être mise en œuvre grâce à des institutions judiciaires véritablement dignes de ce nom. Il existe déjà de nombreux protocoles 23

d’accord intracaribéens pour réprimer les délinquants mais ils risquent fort de rester lettre morte faute de disposer des moyens d’exécution appropriés. Lilliam García de Brens suggère aussi qu’il serait sans doute judicieux de s’inspirer de l’expérience de pays comme la République Dominicaine où l’État n’hésite pas à décentraliser les processus de lutte antidrogue, permettant ainsi davantage aux institutions locales et régionales d’être plus en phase avec les réalités du terrain. La question des politiques sociales se pose, il va sans dire, avec une acuité particulière dans un ensemble de pays qui connaît majoritairement la précarité. Jean-Paul Révauger analyse ici le cas de Trinidad et Tobago, pays que tend à différencier sa relative prospérité et dont l’évolution est riche d’enseignements à valeur modélisatrice, aussi bien pour les aspects positifs que négatifs qui en ressortent. Fort de ses ressources pétrolières et gazières dopées par la croissance des cours mondiaux ainsi que d’activités de transformation à haute valeur ajoutée, Trinidad et Tobago ne saurait être classé parmi les pays du Tiers-Monde. En même temps, on est en présence d’une société typiquement post-fordienne, entrée de plain-pied dans le mouvement d’accélération de la mondialisation libérale, ce qui génère inévitablement de nouvelles logiques, de surcroît accentuées par les pressions venant des grands organismes internationaux comme la Banque mondiale et le FMI. Il en résulte l’émergence d’une société où les classes possédantes s’enrichissent de plus en plus, cela en général au détriment de la justice sociale, même si l’enrichissement a aussi d’heureuses retombées globales. Grâce aux royalties du pétrole, on voit ainsi l’État, encore très présent dans l’économie du pays, faire de réels efforts pour que progresse le système éducatif (le budget 2006 permettait par exemple de supprimer totalement les frais de scolarité pour les étudiants de l’enseignement supérieur). Par ailleurs, historiquement, l’existence de concentrations ouvrières dans un pays ayant un secteur industriel développé a donné naissance à une véritable geste syndicale dont Jean-Paul Révauger propose d’évaluer l’impact et, éventuellement, la fonction de contre-pouvoir. Le propos tend à montrer qu’avec des aléas divers, la place relative du secteur nationalisé et du secteur privé, la situation des services publics et même le débat public jusqu’à nos jours ne sont pas sans rapport avec cet héritage. On peut néanmoins se demander si les stratégies de communautés ethniques souvent antagonistes n’ont pas été en tout cela aussi déterminantes que la mobilisation de syndicats chroniquement divisés. En ce début du XXIe siècle, flexibilité de l’emploi et, plus généralement, application des règles post-fordistes à la société de Trinidad se traduisent par un syndicalisme en chute libre, certains syndicats n’hésitant plus à emboîter le pas au syndicalisme de service de type nord-américain, contribuant ainsi au brouillage des lignes de fracture idéologiques. Les six communications qui clôturent cet ouvrage, en constituant le troisième volet, analysent plus spécifiquement le poids des contraintes internes et 24

des exigences internationales dans les tentatives que déploient les pays de la Caraïbe pour répondre aux défis du développement socio-économique et de l’intégration régionale. Participant d’une réflexion globale sur les stratégies de développement économique et social, le propos d’Arlette Bravo-Prudent vise à démontrer que le modèle prôné par le Sainte-Lucien Arthur Lewis, prix Nobel d’économie en 1979 – modèle généralement adopté dans la Caraïbe anglophone – a conduit à des résultats nullement à la hauteur des espoirs qu’il avait pu susciter et doit donc faire, pour le moins, l’objet d’une réactualisation. Si le modèle lewisien s’est nourri d’une réelle volonté de décolonisation économique et même, devrait-on dire, tout simplement d’un volontarisme épris de modernité, il n’a pas pour autant, selon Arlette Bravo-Prudent, réussi à libérer les sociétés postcoloniales de la logique périphérie (la Caraïbe) / centre (anciennes métropoles et/ou puissances économiquement dominantes). Il n’a fait même que reproduire celle-ci, perpétuant une situation de dépendance. La principale carence du modèle lewisien, dans la présentation qui nous en est faite, serait qu’il a trop opéré dans la négation de l’histoire de la Caraïbe, tendant à ignorer le fait qu’une stratégie de développement socio-économique doit également passer par la prise en compte et la valorisation des potentiels humains et socioculturels des sociétés en voie de développement. Ces sociétés ne pâtissent pas en effet d’une « crise de modèle » – le « modèle », venant de l’extérieur pour l’essentiel, continue à bien se porter – mais d’une « crise d’élaboration » de modèles nouveaux qui soient, pour une fois, de nature endogène. Il importe notamment que ces sociétés s’emploient à bâtir leur propre dynamique d’exportation au lieu de « surfer » – avec des heurs divers – sur la vague générée de l’extérieur. Cela supposerait toutefois que cesse « la longue inhibition des systèmes productifs internes et des représentations culturelles qui leur sont liés. » Sensible à l’importance des blocages, Arlette Bravo-Prudent conclut par un constat plutôt pessimiste, tout en appelant à opter résolument pour une approche endogène, condition sine qua non pour que la Caraïbe accomplisse enfin sa « dépériphérisation ». Tout en restant d’un optimisme modéré, la communication de MarieFrançoise Bernard-Sinseau vient offrir une sorte de contrepoint au précédent propos. L’auteur y traite à nouveau de la Caraïbe anglophone mais se concentre uniquement sur le cas de l’OECS (Organization of Eastern Caribbean States), organisation subrégionale et supranationale regroupant les Petites Antilles anglophones et dont l’existence a déjà un quart de siècle. L’auteur ne prétend pas mettre ici en exergue un modèle idéal – par ailleurs appelé à une mutation profonde après son intégration dans la CSME (Caribbean Single Market Economy) – mais voit néanmoins un signe très encourageant dans une organisation qui a réussi à rassembler non seulement neuf petits pays caribéens – participant ainsi de façon significative au mouvement d’intégration de la zone, effort salué par le FMI et la Banque mondiale – mais aussi à mettre en œuvre un climat de concertation propice à de meilleures stratégies 25

en termes de développement, de stabilité sociale et de résistance aux attaques extérieures les plus diverses. Ainsi, l’OECS offre-t-elle un « prototype » possible pour ceux qui entendent miser sur la voie du développement endogène bien que la ligne directrice suivie par l’organisation semble surtout résulter de la synthèse de réflexions internes et de préconisations émanant de l’extérieur, en particulier des Nations Unies. L’une des priorités est d’adosser l’un à l’autre développement économique et développement humain, politique qui se solde par des avancées sociales mettant les pays de l’OECS au niveau de la moyenne mondiale, s’agissant des indices de développement humain. Les économies de ces pays, encore fortement touchés par la pauvreté, restent néanmoins fragiles, validant au moins en partie certaines des critiques formulées dans la communication précédente. Cela étant, par nombre de ses choix – en particulier l’encouragement donné à la démocratie participative et la diversification de ses partenaires économiques, parant mieux ainsi aux risques d’assujettissement – l’OECS démontre qu’il n’y a pas de fatalité de l’échec et aussi que l’émergence de « modèles » est une construction empirique permanente où les dogmatismes risquent d’être des plus contre-productifs. Nous revenons avec la communication de Thierry Michalon dans ces DFA, essentiellement Martinique et Guadeloupe, si différents de la plupart de leurs voisins qu’on peut aller jusqu’à se demander s’il convient de les rattacher à la Caraïbe autrement que par la géographie. Après avoir rappelé que le monde contemporain propose six grands modèles d’organisation socioéconomique, Thierry Michalon défend l’idée selon laquelle Martiniquais et Guadeloupéens vivent dans une culture composite où l’on oscille entre deux modèles, l’un procédant du fond culturel africain – où, notamment, relationnel et, pour tout dire, communauté priment sur l’individu, de même que l’instant présent l’emporte sur le projet – l’autre, que la France essaie d’implanter – d’imposer ? – depuis plusieurs générations, mettant au contraire l’accent sur l’autonomie des trajectoires individuelles, la séparation de la vie économique des rapports sociaux et la prise de risque, bien que celle-ci soit sécurisée par l’existence d’un dispositif collectif très élaboré de protection sociale. Postulant la prégnance des traits culturels africains, Thierry Michalon étaye son propos en convoquant Édouard Glissant, lequel relève chez les Antillais « une obsession de la jouissance immédiate » (ce qui, il va sans dire, n’est pas nécessairement compatible avec l’homo economicus idéal) ainsi qu’André Lucrèce expliquant que la Martinique est encore en voie de transition entre « gemeinschaft » (le modèle afro-centré) et « gesellschaft ». Si, comme le suggère l’auteur, la relative indétermination de la culture créole peut constituer une faiblesse – mais n’est-elle pas aussi une richesse ? – on pourra rester plus perplexe quant à la tonalité relativement essentialiste du propos : l’africanité des Antillais serait-elle par exemple plus patente et, le cas échéant, plus handicapante que la corsitude des Corses ou la celtitude des Bretons après plusieurs siècles d’acculturation par le pouvoir central français ? On suivra peut-être plus facilement Thierry Michalon lorsqu’il explique que le glisse26

ment du modèle européen au modèle américain – privilégiant la concurrence individuelle et aboutissant à un État-providence édulcoré – risque d’avoir des conséquences encore plus douloureuses dans les départements d’outre-mer que dans l’Hexagone. C’est sur une Caraïbe francophone bien différente que Narcisse Fièvre nous convie à porter nos regards, notamment lorsqu’il parle de la nécessité d’un nouveau « plan Marshall » pour celle-ci. S’appuyant sur de nombreux travaux théoriques, cet économiste haïtien dresse avec minutie et rigueur un tableau peu réjouissant en même temps que réaliste du retard consternant que connaît son pays en matière de développement, s’attachant à en interpréter les causes et effets. Plus encore, il montre la difficulté pour le pays le plus pauvre de la zone – même si cet exemple est seulement le plus paradigmatique – de s’inscrire dans le mouvement d’intégration régionale impulsé plus particulièrement par la Caraïbe anglophone. L’admission d’Haïti comme quinzième État-membre de la Communauté de la Caraïbe, le 7 juillet 1999, à la conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CARICOM, a induit un certain effet d’aubaine mais implique aussi pour le pays un ensemble d’obligations accrues. La logique d’intégration régionale est en effet indissociable d’une dynamique de recherche de convergence macroéconomique. Or, s’efforcer de répondre aux modèles retenus par la CARICOM en matière de critères de convergence représente pour Haïti un gigantesque défi. Le pays se débat dans une situation de « trappe de sous-développement » que l’instabilité politique déchirant le pays depuis plus de vingt ans n’a fait qu’aggraver. Le constat de Narcisse Fièvre s’accompagne d’un essai de préconisations dont les acteurs politiques aussi bien qu’économiques pourraient gagner à s’inspirer. Par-delà les mesures urgentes qui s’imposent à court terme, la voie du salut suppose une vision à long terme de développement s’adossant à une révision radicale de la gouvernance. Outre qu’il ne peut y avoir de stabilisation de ce pays sans réconciliation nationale, la solution aux problèmes réside certainement tout autant dans la réhabilitation du politique – ce qui implique, entre autres, que la corruption soit réellement combattue – que dans l’ingénierie économique. Ce n’est qu’en son sein propre qu’Haïti pourra en définitive trouver les réponses lui permettant de sortir de l’impasse actuelle. Le même pari sur les réponses endogènes face au développement en panne se retrouve dans la communication de Raphaël Vaugirard bien que la configuration soit ici très sensiblement différente puisque le propos porte de façon globale sur la Caraïbe insulaire et les pays continentaux d’Amérique latine : la nécessité en l’occurrence est moins d’opérer une révolution copernicienne dans un cas particulier que de se donner pour défi la production de contremodèles en réaction au développement excentré. La période post-coloniale a en réalité transformé la Caraïbe en « laboratoire » où des modèles socioéconomiques et politico-idéologiques fort différenciés ont été expérimentés dont certains, comme à Cuba, entendaient sceller une rupture radicale avec le passé. On peut dire que la principale finalité pour cet ensemble de pays 27

était de s’ancrer si possible dans la voie du développement durable mais, quel que soit le modèle choisi, celui-ci ne peut en règle générale se prévaloir que de succès relatifs. Cela est d’autant plus préoccupant que dans un contexte de priorité donnée aux « convergences » mondiales et avec la montée en force des regroupements régionaux, il devient primordial de développer des stratégies efficientes. La source principale de tous les blocages aux yeux de Raphaël Vaugirard est que la Caraïbe continue à être surdéterminée par une histoire coloniale où, le modèle idéal étant par définition excentré, toute endogénéité se trouvait interdite. Dans l’ère post-coloniale, les élites dirigeantes ont finalement reproduit des schémas de pensée forgés à l’extérieur et tendent souvent à confondre croissance et développement alors que les société caraïbes devraient d’abord rechercher en elles-mêmes les dynamiques leur permettant de bâtir leur avenir, ce qui suppose des mécanismes endogènes de restructuration socio-économique intégrant mieux les spécificités locales et misant aussi davantage sur le renouvellement technologique et l’amélioration des gouvernances. Face aux mesures imposées de l’extérieur, tels les programmes d’ajustement structurel, les États ont au demeurant gagné une conscience accrue de leurs capacités à organiser et impulser des réformes. Cela étant, le propos de Raphaël Vaugirard fait aussi pertinemment ressortir que l’émergence de modèles alternatifs viables exclut les réactions de repli mais a, au contraire, besoin de concilier cohésion interne et esprit d’ouverture. Difficile d’ignorer que nous vivons dans un univers d’interdépendance. Tout en participant à la création d’espaces de meilleure coopération Sud-Sud et en cherchant à « déverrouiller » le modèle Nord-Sud, la Caraïbe a également intérêt à continuer à capter les bienfaits de la relation Nord-Sud. Comme cela nous est rappelé ici, dans le contexte qui ne cesse de prévaloir, le contraire de la dépendance n’est pas nécessairement l’ « indépendance » mais plutôt l’atténuation de la dépendance. Garder présente à l’esprit pareille considération, aussi opportune qu’à haute valeur modélisante, apparaît en définitive comme un précieux adjuvant dans le défi que représente la réinvention des modèles. Le volume se conclut par le propos de Xavier d’Arthuys, attaché culturel à l’ambassade de France à La Havane, qui nous avait fait l’honneur de nous rejoindre pour ce colloque. Habitué à sillonner cette Caraïbe plurielle – dans laquelle il inclut résolument les pays continentaux ayant une façade sur l’archipel – il nous livre une approche d’ « homme de terrain » et de citoyen du monde attaché aux valeurs humanistes, point d’orgue au moins aussi stimulant qu’un discours académique. Rejoignant nombre des observations et questionnements contenus dans ce qui précède, il réussit surtout à nous faire sentir toute la vitalité de cultures « multiples », « imprévisibles », dans cette « Méditerranée des Caraïbes » où on oublie trop souvent que s’est écrite la culture du Nouveau Monde. Cultures « émergentes » aussi car même les plus beaux projets censés avoir vu le jour dans la Caraïbe – comme en témoigne par exemple le « rêve de Bolivar » – n’échappent pas à l’« ouragan » occidental (métaphore de dévastation permettant, ironiquement, d’utiliser l’un des 28

rares termes arawak à avoir subsisté). C’est, nous dit Xavier d’Arthuys, en favorisant les fragments et en se réappropriant la mémoire qu’on contribuera à l’édification d’un sens collectif. Mieux, un programme – vaste programme – est esquissé pour les fragments : réunir deux modèles – européen et américain – sur lesquels s’est bloquée la mémoire « pour les pulvériser et les intégrer ». Ainsi les Caraïbes embrasseraient-elles « deux façons d’être et de faire : se défendre et accueillir » alors que, selon Xavier d’Arthuys, plus créoles que véritablement métissées, elles ont souvent oscillé entre ces deux pôles. En bon diplomate, il en appelle aussi à notre conscience de Français (de l’Hexagone et de l’outre-mer) et d’Européens pour mieux faire vivre – ou revivre – le dialogue transatlantique et changer parfois notre regard. Ce n’est en effet que dans le dialogue et non dans l’enfermement sur soi que les modèles les plus féconds ont quelque chance d’éclore. Nous ne saurions enfin terminer ce propos sans exprimer notre plus vive gratitude à tous ceux sans qui ce travail eût été impossible à réaliser. La tenue même du colloque à la Martinique, sur le campus de Schœlcher, est tout d’abord le fruit d’une confiante et solide coopération scientifique aussi bien que logistique entre notre équipe Caraïbe Plurielle de l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3 et les centres de recherche du CELCAA et du CRPLC de l’université des Antilles et de la Guyane, auxquels nos collègues et amis Lionel Davidas, Justin Daniel et Emmanuel Jos ont su communiquer l’élan nécessaire pour ce type de manifestation. À cela s’est ajouté le concours moral et financier de plusieurs institutions : le Conseil Scientifique de l’université Bordeaux 3 et le Conseil Régional d’Aquitaine du côté bordelais, le Conseil Régional de la Martinique du côté antillais. Gageons que le flambeau se maintienne pour de nouvelles rencontres aussi stimulantes. Christian LERAT Directeur de Caraïbe Plurielle

Note 1. Selwyn Ryan, « Caribbean Political Thought, From Westminster to Philadelphia » in Kenneth Hall & Denis Benn (eds.), Contending With Destiny: The Caribbean in the 21st Century, Kingston, Ian Randle Publishers, 2000, p. 248-273.

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IDENTITÉS ET CULTURES DANS UNE CARAÏBE P LURIELLE

Première Partie

À QUELS SAINTS SE VOUER ? LA PREMIÈRE LOGE DE TRINIDAD, LES FRÈRES UNIS / UNITED BROTHERS ENTRE OBÉDIENCES FRANÇAISE, AMÉRICAINE ET ÉCOSSAISE DE 1788 À 1838
Pourquoi les loges apparurent-elle si tardivement à Trinidad, leur totale absence avant 1795 est-elle due au poids du catholicisme dans cette île, s’interroge le principal chroniqueur de la franc-maçonnerie locale, Lionel Seemungal, avant de répondre tout net que la seule raison est l’extrême pauvreté des habitants tout au long du XVIIIe siècle. Heureux les pauvres d’esprit peut-être, mais bien malheureux en tout cas les vrais pauvres car ils n’ont jamais leur place en franc-maçonnerie. Certes, le facteur économique fut essentiel ; cependant ce ne fut pas le seul1. Pour comprendre le développement de la franc-maçonnerie à Trinidad, il est nécessaire de tenir compte également du contexte politique et des facteurs linguistiques. Jusqu’en 1830, une seule loge tint le haut du pavé, la loge Les Frères Unis, en dépit de timides tentatives de la part de deux autres loges, pour des raisons qu’il conviendra ici d’élucider. C’est donc à l’histoire de cette loge que nous porterons notre attention, ainsi qu’à un certain nombre de personnalités politiques, initiées dans des loges étrangères, qui foulèrent le sol de Trinidad à la même époque. Dès sa naissance, la loge Les Frères Unis a pris part aux événements politiques majeurs de son époque, même si ce ne fut pas de son plein gré. L’histoire même de la loge, pleine de rebondissements, reflète la complexité du contexte géopolitique. Le 27 juin 1786, sept maçons français, dont trois également détenteurs du degré de la Rose-Croix, adressent une pétition au Grand Orient de France afin d’obtenir une patente pour fonder une loge dans l’île alors française de Sainte-Lucie. Avant même de recevoir cette patente, qui tarda à arriver, les sept maçons construisirent un temple à Micoud, au sud de l’Ile, temple qu’ils consacrèrent le 30 mai 1789. La patente du GODF ne leur parvint que le 7 février 1788 mais avec effet rétroactif à partir du 27 juin 1788. Ces informations très précises sont données par Seemungal qui ajoute que la loge comptait alors vingt-huit membres, tous Français originaires de

Martinique et de Guadeloupe, à l’exception d’un Écossais2. Le vénérable maître était Louis Estribaud, âgé de 62 ans, né à Carcassonne le 27 janvier 1727, Crown Surveyor (géomètre), résidant à Micoud. Parmi les officiers de la loge se trouvait le trésorier Benoit Dert, âgé de 36 ans, né le 26 septembre 1752 au Carbet, en Martinique, initié en décembre 17813, officier de la milice à Micoud. Or, à peine six semaines après l’inauguration du temple de Micoud, Victor Hugues installe la guillotine à Sainte-Lucie, avec la ferme intention de faire respecter les acquis de la Révolution française, de traquer l’aristocrate et dans la foulée tous les planteurs, petits et grands parce qu’ils sont royalistes, propriétaires d’esclaves pour la plupart. Benoit Dert a juste le temps de se saisir de la patente de la loge avant que le temple ne soit incendié par les troupes de Victor Hugues. Or, Benoit Dert avait un frère nouvellement installé à Trinidad, Dominique Dert, ami de Roume de St-Laurent, propriétaire d’une plantation de cacao non loin de Port of Spain, qui devait bientôt construire la première fabrique de cacao de l’île4. Son frère a donc l’idée de le rejoindre, de s’installer à Trinidad, muni de la charte de la loge. Sur place il rencontre des maçons français venus de Haïti, de Martinique et de Guadeloupe, tous effrayés par les révolutionnaires français et désireux de trouver asile dans une terre anglaise, ainsi que quelques maçons espagnols, selon Gérard Besson5. De 1794 à 1798, la loge continue à se réunir, sans les membres d’origine, à l’exception de Dert, mais avec ces nouveaux membres, sous l’égide du Grand Orient de France. Le premier initié à Trinidad est le frère de Benoit Dert, Dominique Dert, en janvier 1795 6. Trinidad étant britannique depuis 1797, la charte française ne tarde pas à devenir encombrante. Comme un grand nombre de maçons de la loge ont conservé des liens avec la Grande Loge de Pennsylvanie, contactés lors de leur séjour à Haïti, Les Frères Unis décident donc de troquer leur affiliation française contre une affiliation américaine. C’est Vincent Patrice, alors secrétaire de la loge, né à Angers, initié à la loge La Parfaite Union de Martinique, pharmacien à Trinidad, qui rédige la demande de patente adressée à la Grande Loge de Pennsylvanie. Cette dernière accède à leur requête et envoie une charte en date du 10 juillet 1798. La loge s’installe dans un nouveau temple, à Mount Moria et Vincent Patrice devient son vénérable tout en participant au Chapitre de l’Arche Royale, l’organisation des hauts grades de la maçonnerie. Quelques années plus tard cependant, lorsque survient le conflit entre l’Angleterre et les États-Unis, la loge juge opportun de ne pas froisser les autorités britanniques de Trinidad, et pour la même raison qu’elle avait renoncé à la protection du Grand Orient de France elle renonce à celle de la Grande Loge de Pennsylvanie et opte pour le label écossais. Elle obtient la charte qu’elle détient encore à l’heure actuelle le 1er novembre 1813, charte décernée par la Grande Loge d’Écosse. D’où son titre distinctif actuel, Lodge United Brothers n° 251 SC (Scottish Constitution). En 1813 cependant son titre est toujours Les Frères Unis, et ses travaux se déroulent en français. 34

Les tribulations de la loge en matière de patente, loin de correspondre à des caprices d’individus, reflètent au contraire son désir d’osmose avec la vie politique locale. Tout au long de son existence, les francs-maçons de cette loge furent des acteurs influents, certes à titre individuel, à la fois sur le plan économique et politique. Nous nous demanderons dans quelle mesure le facteur linguistique, l’usage du français fut un facteur d’intégration ou bien, au contraire, fut discriminant, dans quelle mesure il servit à marquer une différence et permit à la loge d’affirmer son identité tout en se positionnant dans le paysage politique local Nous nous attacherons tout d’abord à montrer les répercussions de la Révolution française à Trinidad, avant d’examiner l’implication des maçons dans la vie économique et dans les controverses qui ont précédé l’abolition de l’esclavage, et de tenter enfin de déterminer le poids du facteur linguistique, social et ethnique, tout en évaluant la place du rituel et le rôle institutionnel joué par la Lodge United Brothers dans le paysage maçonnique de l’époque. DANS
LE SILLAGE DE LA

R ÉVOLUTION

FRANÇAISE, LE POIDS DU CONTEXTE

POLITIQUE

Lorsque le général Ralph Abercrombie s’empare de l’île en 1797, Trinidad est une colonie espagnole, mais essentiellement peuplée de Français. La raison en est simple. Après s’être affrontés aux Arawak aux tous débuts de la colonisation, au XVIe siècle, et après avoir compris que Trinidad n’était pas l’Eldorado espéré, les colons espagnols avaient peu à peu délaissé l’île au profit du Venezuela et d’autres contrées plus attrayantes et surtout plus lucratives. Conscient de la vulnérabilité de l’île dans le contexte des guerres coloniales, dès 1776, le gouverneur Don Manuel Falquez avait offert des garanties foncières – cedula – aux catholiques d’origine étrangère en mettant à leur disposition des parcelles de terre gratuites ; cette disposition attira Roume de St-Laurent, dont la famille française avait émigré à la Grenade. Il reçut un accueil chaleureux à Trinidad, acquit une propriété à Diego Martin, près de Port d’Espagne, la capitale ainsi nommée à l’époque, avant de regagner la Grenade pour un temps. Il sollicita du nouveau gouverneur de Trinidad, Don José Maria Chacon, et du roi d’Espagne en personne de nouvelles garanties foncières (cedula), afin de généraliser l’installation de planteurs français à Trinidad7. Roume obtint gain de cause en 1783, date à laquelle il rapporta d’Espagne les nouvelles garanties. Ne pouvaient s’implanter à Trinidad que des catholiques (article 1)8. La mesure fut efficace puisque la population de Trinidad qui ne dépassait pas le millier d’habitants en 1773 augmenta considérablement : en 1797, à l’arrivée des Britanniques, on comptait 18 627 habitants, dont 2 500 blancs, 5 000 Noirs libres, 10 000 esclaves et 1 082 Amérindiens9. Les planteurs blancs, désireux de fuir les révolutionnaires français, émigrèrent de Martinique, de Guadeloupe, de SteLucie, de Haïti et d’autres îles de la Caraïbe, en compagnie de leurs esclaves. Plus leur nombre d’esclaves était élevé, plus grande était la parcelle octroyée 35

aux nouveaux arrivants. Des Noirs libres saisirent également l’occasion d’obtenir des parcelles de terre, parfois en compagnie de leurs propres esclaves. Roume de Saint-Laurent avait été initié en France… Curieusement, quelques Républicains français semblent également s’être installés à Trinidad à cette époque, sans doute dans l’espoir de trouver des conditions économiques favorables. La plupart de ces Républicains ne firent qu’un bref passage à Trinidad et émigrèrent au Venezuela. La grande majorité des arrivants d’origine française était cependant composée d’aristocrates, à la fois de nobles désargentés et de planteurs soucieux de préserver leur fortune et leur capital d’esclaves. Le ressentiment parfois éprouvé par la communauté noire de Trinidad, et en particulier par Eric Williams à l’égard des Français et de la langue française, s’explique en partie par le fait que ce sont bien ces planteurs français qui ont importé les premiers esclaves à Trinidad. Ce sont eux également qui rejoignent peu à peu la loge fondée par Benoit Dert, la loge Les Frères Unis. Après 1802 des planteurs britanniques chassés par les conquêtes de Napoléon affluèrent également vers Trinidad mais sans parvenir pour autant à déstabiliser la communauté française. De tradition catholique, ces Français s’implantent très facilement à Trinidad et s’intègrent fort aisément à la culture espagnole, d’autant plus que les Britanniques respectent totalement la législation espagnole et ne tentent nullement d’imposer leurs normes politiques ou juridiques. Le gouvernement espagnol local, le Cabildo, est maintenu et continue à utiliser le français et l’espagnol pour tous ses travaux. Le général Ralph Abercromby, francmaçon, accède à la requête du gouverneur Chacon lorsque celui-ci capitule et permet aux habitants de maintenir leur religion, leurs coutumes et leurs lois. Les articles de capitulation stipulent clairement que la législation espagnole perdure, que les colons espagnols restent propriétaires de leurs biens pourvu qu’ils fassent allégeance aux autorités britanniques (article 10) et que tous peuvent adhérer à la religion de leur choix (article 11)10. Le gouvernement britannique exerce un lointain contrôle, tout en respectant les institutions espagnoles dont s’accommodent parfaitement les Français. La composition sociale de la loge Les Frères Unis reflète parfaitement cette situation. Il suffit de citer quelques exemples significatifs. Benoit et son frère Dominique Dert sont propriétaires de Tranquility Estate, une plantation de cacao. Dominique est membre du Cabildo et proche de Roume de SaintLaurent. Il l’a soutenu dans sa proposition de cedula ; Roume lui avait porté secours contre le gouverneur espagnol en 1781 après que Dert ait tué un cheval de ce gouverneur : l’animal avait pénétré dans la propriété de cacao de Dert et avait détruit une partie de la plantation… De colère le gouverneur avait fait arrêter Dert qui ne fut libéré que grâce à l’intervention de son ami franc-maçon Roume de St-Laurent11. Les frères Dert donnèrent leur nom à une rue de Trinidad, Dere Street, appellation qui correspond à la prononciation anglaise12. À la même époque, on trouve plusieurs autres planteurs parmi les membres de la loge, Christopher Hewitson, propriétaire de Felicity 36

Hall, deux Corses Paul Giuseppi et Cipriano Cipriani, propriétaire de Moka Estate, Louis Sergent, propriétaire de Debe Estate à Maraval, Jean Boissière, propriétaire de la plantation de sucre Champs Elysées, Jean Bettancourt, Jean Etienne Maingot, Clément Orosco, et la liste est sans doute incomplète13. Six membres au moins de la loge font partie du cabildo, Jean Indave, Louis Montrichard, De Castro, Cadet, Mendez et Sorzano. Aux côtés des planteurs on trouve des négociants, l’éditeur d’un journal, etc. Le planteur Cipriani fait don d’un terrain pour la construction d’une église dans les années 182014. Quelques Républicains côtoient ces planteurs au sein de la loge, ce qui dans le contexte trinidadien n’a rien de paradoxal. En effet, même le gouverneur Picton, dont on connaît les tendances tyranniques, a encouragé les mouvements révolutionnaires du Venezuela… à seule fin de nuire à la métropole espagnole. En 1813, selon Gérard Besson, quinze membres de la loge, participent aux « Immortal 45 », en compagnie de Santiago Marino, lui-même originaire du Venezuela, et qui a rendu visite à la loge en août 180915 : il s’agit de l’expédition de quarante-cinq Trinidadiens partis porter secours aux révolutionnaires du Venezuela. Quelques années plus tard, en 1823, un membre des Frères Unis, le Corse Agostini, prête de l’argent à une loge du Venezuela, la loge Etoile d’Orient, afin qu’elle puisse acheter sa patente16. Les Républicains sont cependant minoritaires et la loge Les Frères Unis a pignon sur rue à Port d’Espagne. La rue dans laquelle elle se réunit prend même le nom de Rue des Trois Chandelles, en raison des trois bougies allumées les soirs de « tenues »… LA CONTROVERSE SUR L’ESCLAVAGE ET LE POIDS DU CONTEXTE ÉCONOMIQUE Dès 1802, le gouvernement britannique prend la mesure du problème : les garanties foncières (cedula) ont encouragé les planteurs à avoir un nombre croissant d’esclaves. À l’heure où Wilberforce et les abolitionnistes font entendre leur voix, et au moment où l’Angleterre souhaite progressivement se détacher des contraintes de l’esclavage pour des raisons économiques, à la suite de la perte des colonies américaines et donc d’un marché pour la production antillaise, Canning déclare le 27 mai 1802 qu’aucune nouvelle parcelle ne sera accordée à Trinidad à moins que l’acquéreur s’engage à ne pas faire venir de nouvel esclave. Étant donné que 100 000 esclaves étaient alors employés sur les 34 000 acres (17 000 hectares) déjà octroyés et que 876 000 acres (438 000 hectares) étaient encore disponibles, un million d’esclaves supplémentaires auraient pu être importés sans cette mesure. Le ministre Canning, ennemi acharné de la Révolution française mais également franc-maçon, recommanda de limiter la culture de la canne à sucre, de diversifier la production, de faire de l’élevage, et même de transformer Trinidad en sanatorium pour les troupes britanniques… Il tenta de lutter contre le fléau des absentees, ces propriétaires absents qui résidaient en métropole au lieu de s’occuper de leurs terres17. Nul ne nie plus aujourd’hui que les considérations humanistes se soient harmonieusement conjuguées aux impératifs économiques. Il serait 37

cependant erroné de limiter les motivations de Canning au seul facteur économique car la déclaration de Canning survient au moment où il apporte son soutien à Fullerton contre le gouverneur Picton. Il n’est pas indifférent que ces deux libéraux aient été également francs-maçons18. Après avoir conquis Trinidad, Abercromby avait eu la mauvaise idée de nommer Picton gouverneur. Or, ce dernier n’avait pas tardé à se comporter en véritable tyran, en se livrant à des arrestations arbitraires, au mépris de toute justice, en autorisant le châtiment des esclaves, en érigeant une potence sur la grand-place de Port d’Espagne pour intimider la population. Comme tous les planteurs de Trinidad, il était lui-même propriétaire d’esclaves et prit donc fait et cause pour les esclavagistes sans le moindre scrupule humanitaire. Alerté par sa conduite, le gouvernement britannique décida de limiter le pouvoir de Picton en installant un exécutif tripartite, constitué de trois commissaires au lieu du seul gouverneur. William Fullerton était nommé premier commissaire, Picton était relégué au rang de second commissaire et un troisième commissaire était nommé, Samuel Hood. Picton et Hood ne tardèrent pas à se liguer contre Fullerton, en l’accusant de défendre l’intérêt des esclaves contre celui des planteurs. De fait, Fullerton visita les prisons, se rendit dans les cachots brûlants où étaient enchaînés les esclaves soupçonnés par la « commission d’empoisonnement » mise en place par Picton d’avoir voulu mettre un terme à la vie de leurs maîtres. Bridget Brereton montre bien que cette peur de l’empoisonnement était devenue une véritable phobie dans l’île, et donnait lieu à une chasse aux sorcières qui se soldait par l’arrestation arbitraire de tous les esclaves jugés indésirables. Fullerton s’affronta de façon particulièrement virulente à Picton dans l’affaire Luisa Calderon qui fit grand bruit à Trinidad et qui émut les abolitionnistes anglais. Petro Ruiz, originaire du Venezuela, accuse son esclave Luisa Calderon, qui tenait son ménage, d’avoir profité de son absence pour éventrer une malle dans son logis et lui dérober de l’or et de l’argent, le 7 décembre 1801. Il fait appel à Picton, sans doute un ami personnel, qui procède à l’arrestation immédiate de Luisa, et la fait torturer pour lui arracher des aveux. Or la torture était contraire à la loi britannique, mais non à la loi espagnole, alors en vigueur dans l’île. Fullerton tente alors de prouver que Picton a fait torturer une mineure, ce qui était bien illégal, même d’après la législation espagnole. L’historien Fraser, colonialiste britannique inspecteur des prisons et de la police à Trinidad, prit un siècle plus tard la défense de Picton en accusant Fullerton d’avoir falsifié l’âge de la servante, d’avoir fait établir un faux certificat de baptême alors que Luisa aurait en fait été la maîtresse du planteur…19 La loge Les Frères Unis fut indirectement mêlée à l’affaire, par l’intermédiaire d’un de ses membres, Jacob Pinto. En effet son père Abraham Pinto, fut auditionné par le Procureur (Attorney General) de Trinidad et affirma que Luisa avait le même âge que son fils Jacob (le membre des Frères Unis), qu’il l’avait vue pour la première fois quand elle était nourrisson, qu’elle allait avoir dix neuf ans le 19 août 1805, qu’elle était née en 1786, et donc qu’elle aurait eu 38

un peu plus de quinze ans au moment des faits qui lui étaient reprochés20. Or, à quinze ans, les filles ayant atteint l’âge de la puberté n’étaient plus considérées comme mineures… Tout se jouait donc à une année près. Il est vraisemblable que la loge les Frères Unis se soit davantage sentie solidaire des planteurs que de Fullerton. Ce témoignage ne parvint cependant pas à discréditer le premier commissaire. Quoi qu’il en fût, un procès fut bien intenté à Picton, en Angleterre, pour usage de la torture contre une mineure. De plus, il n’est pas interdit de penser que le gouvernement britannique souhaitait évincer Picton, qui par son traitement tyrannique de la population, s’était mis à dos tous les Espagnols de Trinidad, et en particulier ceux qui étaient prêts à soutenir Miranda21 et les rebelles du Venezuela. Or, les Britanniques, depuis Pitt, avaient toujours soutenu ces mouvements d’indépendance dans le but d’affaiblir les Espagnols de Madrid. Fullerton avait su regagner la confiance des Espagnols de Trinidad et des révolutionnaires d’Amérique du Sud. Toujours est-il que Picton fut condamné, fit appel, obtint momentanément gain de cause. Picton devait être à nouveau jugé en 1810 à la demande de Fullerton mais ce dernier mourut avant. En l’absence de plaignant, l’affaire fut considérée comme close22. Fullerton fut un abolitionniste convaincu qui affronta la mentalité esclavagiste des planteurs et la tyrannie d’un de ses compatriotes, le gouverneur de Trinidad. Sa personnalité suscita des polémiques jusqu’au début du XXe siècle, si l’on en juge par les divergences d’interprétations de trois historiens au moins de Trinidad : Fraser, Brereton ou Anthony. Il est pour le moins surprenant que, même si Fullerton avait bel et bien tenté de falsifier l’âge de Luisa, Frazer n’ait pas mesuré le caractère dérisoire de la polémique : on pouvait impunément torturer une esclave âgée de quinze ans mais non de quatorze… Plusieurs membres des Frères Unis furent des planteurs influents et firent entendre leur voix au sein du Conseil de Trinidad (council23). Ce fut le cas de Manuel Sorzano, dont même Frazer dit qu’il fut un royaliste espagnol notoire, nommé membre du Conseil en 1813, Trésorier du Fonds Militaire – « treasurer of the Military Chest » –, pour prêter assistance au gouverneur Woodford. Il s’opposa à l’importation de main-d’œuvre espagnole et recommanda celle d’Africains, perçus comme plus dociles. En effet, Serzano redoutait que la main-d’œuvre espagnole ne vienne renforcer le camp des républicains alors actifs dans les mouvements d’indépendance d’Amérique latine24. Il fut également chargé par le Conseil de veiller à ce que l’Église Catholique recouvre toutes les sommes qui lui étaient dues25. La collusion des planteurs esclavagistes et de l’ English Party, ce groupe d’hommes qui réclament la création d’une assemblée législative locale et l’application de la loi britannique à Trinidad en 1823 n’est pas aussi paradoxale qu’il y paraît. En effet, en demandant la mise en place d’une assemblée législative locale, les planteurs trinidadiens tentent en fait d’échapper à l’emprise directe du gouvernement britannique, soupçonné d’être acquis à la cause abo39

litionniste. Les autorités britanniques savaient fort bien que la création d’une assemblée locale reviendrait à renforcer le pouvoir des planteurs et donc des esclavagistes. C’est encore un membre des Frères Unis qui porte le flambeau dans ce combat, James Cadett, qui a anglicisé son prénom et son nom – Jaques Cadet – en présidant le comité chargé de promouvoir les revendications de l’English, ou British Party (on trouve les deux appellations). Cadett craint que l’exemple de Haïti ne donne de mauvaises idées aux esclaves et redoute la mauvaise influence de toutes les idées révolutionnaires. De Boissière, autre membre de la loge, fait partie du comité mis en place pour demander l’adoption de la législation britannique26. Il est à première vue surprenant que Cadett ait été membre d’une loge qui avait mis sa fierté à mener tous ces travaux en français depuis sa création. Cependant le facteur linguistique ne tarda pas à s’éclipser devant le facteur économique. Lorsque les planteurs comprirent l’intérêt du combat mené par Cadett, ils se laissèrent fort aisément convertir aux charmes de la langue anglaise, pour des raisons purement pratiques. 1844 marqua un tournant décisif dans l’histoire de Trinidad, et la victoire de l’ English Party : la législation britannique remplaça la législation espagnole et l’Église catholique cessa d’être l’Église officielle27. Le 2 novembre 1831, le Conseil promulgue un édit qui réduit les heures de travail pour les esclaves, règlemente leur nourriture et leur habillement, prend des dispositions que les planteurs de Trinidad jugent préjudiciables. Ils se rebellent contre ce qu’ils considèrent comme une atteinte à leur droit de propriété et adressent au gouverneur mais également à la Chambre des Lords une protestation solennelle et une pétition pour s’opposer à ces nouvelles dispositions28. Cipriano Cipriani fait partie de la délégation qui se rend chez le gouverneur pour protester contre l’édit du Conseil et porter la pétition en janvier 1832. 29 Un autre membre des Frères Unis, Jean Besson, fait partie de cette délégation. José de Orosco, également membre de la loge, figure parmi les membres du comité de soutien30. Étant donné le grand nombre de planteurs membres des United Brothers, il n’est guère étonnant que l’abolition de l’esclavage ait eu des répercussions importantes sur la loge, et ait été le principal facteur du déclin de l’influence française. Un historien local de la franc-maçonnerie trinidadienne voit cinq raisons, fort différentes, au déclin de l’influence française : certains planteurs, après avoir reçu des compensations financières à la suite de l’émancipation de leurs esclaves, préférèrent partir s’installer dans des îles françaises ; la mécanisation de l’agriculture encouragea les grandes propriétés, au détriment des petites ; les Britanniques s’installèrent peu à peu à Trinidad, occupant des fonctions de pouvoir et remplaçant progressivement les Français. D’autre part, ces derniers, qui ne faillirent ainsi pas à leur légendaire réputation de mœurs légères, s’abaissèrent parfois à épouser leurs maîtresses, femmes de couleur, dans certains cas pour éviter les pénalités que leur imposaient le Code Noir en cas d’enfants illégitimes avec des esclaves. Ils perdirent ainsi leur prestige social, et ne purent prétendre faire initier leur progéniture dans 40