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Quels repères pour l'Europe ?

De
254 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 309
EAN13 : 9782296326323
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Quels repères pour l'Europe?

Sous la direction de
JOANNA NOWICKI

Quels repères pour l'Europe?

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan [NC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

@ L'Harmattan,

1996

ISBN: 2-7384-4672-8

Les textes remis dans ce volume ont fait l'objet d'une communication lors du colloque "Identités européennes - quels repères? Europe du Centre Est - France. (Paris, novembre 1995) organisé par le Centre d'Etudes Européennes de l'Université de Marne la Vallée, l'Institut Collégial Européen et le Centre Scientifique de l'Académie Polonaise des Sciences à Paris et subventionné par le Conseil de l'Europe.

NOTES BIOGRAPHIQUES

Ewa Bienkowska Dominique Folscheid
Paul Garde

Historienne, Professeur de Marne Professeur littératures Provence. Historien, d'Etudes Sociologue. Mouvement Professeur Budapest. Professeur l'Université

écrivain. de philosophie la Vallée. à l'Université et de

émérite de langues slaves à l'Université Centre Interuniversitaire hongroises à Paris. Conseil Polonais Européens de littérature de littérature Nancy II.

Paul Gradvohl Elzbieta Skotnicka Illasiewicz Csaba Kiss Michel Maslowski Chantal Millon-Delsol

du de à

à l'Université polonaise

Professeur de philosophie de Marne la Vallée (Centre Européennes). Professeur d'Economie Charles à Prague.

à "Université d'Etudes

Lubomir MI~och Joanna Nowicki

à l'Université de

Maître de conférences à l'Université Marne la Vallée (Centre d'Etudes Européennes). Professeur d'économie Marne la Vallée. Professeur de philosophie Charles à Pragues. Professeur de philosophie de Théologie à Cracovie. à l'Université à l'Université

Xavier Richet

de

Jan

Sokol Tischner

J6zef

à l'Académie

SOMMAIRE

Notes biographiques Introduction Joanna NOWICKI "La crise des références et la reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est" Chapitre!

3

9

- Repères

spirituels 39

J6 ZEF TISCHNER
"La crise de l'espoir" Dominique FOLSCHEID " Le relativisme dogmatique Michel MASIDWSKI " Nos repères du Sens" Chapitre 2

45 est-il une fatalité ?" 75

- Repères

institutionnels 99 et ses avatars

Chantal MILLON-DELSOL "La référence démocratique contemporains" Ewa BIENKOWSKA Liberté et autorité. L'église la Pologne d'aujourd'hui"

111 catholique dans

Chapitre

~ -Référence

nationale 125

Csaba KISS " Nations Centre-Est l'Occident"

Européennes

vues de 141

Paul GARDE " Europe des Etats ou l'Europe Chapitre

des nations

?"

~ - Référence

économique 154

LUBOMIR MLtOCH "La privatisation tchèque en tant que problème éthique" Xavier RICHET "La restructuration des entreprises dans les économies en transition" Chapitre 5 Europe comme référence Jan SOKOL "L'intégration européenne vue de la République Tchèque" Elzbieta SKOTNICKA ILLASIEWICZ " Les aspects culturels de l'intégration européenne" Paul GRADVOHL
" Histoires communes"

176

-

192

199

215

Conclusion Joanna NOWICKI 239

INTRODUCTION

Joanna

Nowicki

"lA CRISE DES REFERENCES ET lA RECONSTRUCTION DE l'IDENTITE EN EUROPE DU CENTRE-EST"

"Nous avons
devons

défendu un héritage national, à présent nous défendre de lui.

nous

Nous fondions nos espoirs sur la culture, culture même est un piètre remède.

et la

Maints d'entre nous avaient une foi aveugle en une Europe dont les plus grands esprits européens n'ont jamais cessé de douter. Ainsi notre horizon se dessine-HI saccadés, en teintes sombres. (...) en traits

Manque d'idées forces et de repères fiables, défauts de valeurs vérifiées ou d'exemples probants, faillite de l'idéologie et défiance envers la politique. Perte ou détournement de la foi. Incertitude et désarroi. Serions-nous des héritiers sans héritage?
"Epistolaire

{Predrag Matvejevitch, l'autre Europe'~1

de

9

Joanna

Nowicki

Depuis la chute du mur de Berlin, nombreuses étaient les occasions de rappeler l'héritage européen commun de l'Occident et de l'Europe du Centre-Est et leurs repères traditionnels. Il ne s'agit pas d'en rajouter simplement une autre et de nourrir ainsi un peu facilement les arguments des partisans de l'intégration européenne. Non pas que nous n'en fassions partie, tout au contraire - la Grande Europe éveille notre profonde adhésion, mais simplement la problématique n'est plus tellement originale aujourd'hui et il serait difficile d'apporter des éléments vraiment nouveaux dans ce débat commun franco / centre-est européen. L'idée de cette rencontre est née de la volonté d'essayer de repenser nos repères actuels ici et là, tels qu'ils fonctionnent dans nos mentalités collectives sans être toujours formulés consciemment ni consacrés par l'usage. Le débat portera, nous l'espérons, davantage sur les représentations collectives que sur les faits historiques par ailleurs bien étudiés.2 Il s'agit donc de repérer nos points d'ancrage actuels, (qui peuvent très bien être des références anciennes revues et corrigées), et ceci aussi bien dans la philosophie que dans les institutions politiques, en passant par l'économie, la vision de l'histoire et en terminant par ce but qui est, pour beaucoup, l'Europe et qui ressemble trop souvent dans les opinions publiques à une nébuleuse.3 Nous sommes conscients du caractère périlleux de cette entreprise - débat international, interdisciplinaire, où il ne sera peut-être pas facile de dégager les grandes tendances à partir des exemples ponctuels ou particuliers. Telle est pourtant notre ambition et notre souhait afin que notre nécessaire introspection européenne puisse avancer.

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La crise des références et la reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est

Manque

défauts

d'idées forces et de repères fiables, de valeurs vérifiées ou d'exemples

probants, faillite de l'idéologie et défiance envers la politique. Perte ou détournement de la foi.
Incertitude et désarroi.

Pourquoi ce regain de questionnement sur le soi collectif, sur ce qu'on appelle par un nom fourre-tout, mais incontournable dans ces réflexions, « identités », que nous avons choisi d'annoncer au pluriel, un peu comme l'a fait Braudel préférant parler des cultures et non pas de la culture.4 Dans une réflexion sur nos différentes identités, qui sont dynamiques, c'est à dire à la fois mobiles dans le temps et dans l'espace, modifiables et non pas immuables, on ne peut pas échapper au questionnement sur les valeurs reconnues et vivantes aujourd'hui. Or, ce débat, présent aussi bien en Europe du Centre-Est qu'en France, se situe dans des contextes fort différents dans les deux cas. D'un côté - la mollesse d'une démocratie trop mûre, presque désabusée, de l'autre l'agressivité des convictions militantes, tantôt croyant que le nouvel Etat souverain peut et devrait inculquer des convictions, (démocratiques, laïques ou chrétiennes ou européennes par exemple), tantôt exigeant la quasidisparition de l'état, nourries par l'expérience des autres, qui montre que celui-ci ne peut au mieux qu'exiger certains comportements, souhaités par la majorité comme bons pour le bien de tous, mais n'est pas là pour défendre des valeurs, quelles qu'elles soient. Ainsi, il est tout à fait caractéristique que ce soit justement un philosophe - prêtre catholique qui manifeste en Pologne une certaine méfiance, qui met en garde devant « tout système qui veut inculquer des vérités absolues au nom des valeurs. Ce n'est pas forcément une

bonne voie de combattre le relativisme })5. En Occident, où la
11

leçon de relativisme dogmatique a montré ses propres limites,

Joanna

Nowicki

un autre discours, sans doute assez minoritaire, se laisse entendre, en réaction contre le découragement ambiant, dû à l'absence de repères fiables, surtout pour les jeunes, mais aussi pour ceux qui leur montrent la vie adulte. Toutefois ces débats, fort intéressants et utiles à nos yeux, restent difficiles, car le langage qui les véhicule semble aujourd'hui piégé. En effet, discuter des valeurs, éveille en Occident, et en France en particulier, une certaine méfiance, voire peur, la tolérance étant une des principales exigences vis-à-vis des civilisations dignes de respect. Or, parler des valeurs signifie s'exposer au jugement et à l'exercice périlleux de décider quelles sont celles dignes de défense, et quelles autres le sont moins. 1/ s'agit aussi de savoir accepter les valeurs différentes des nôtres. Le problème vient du fait que toutes les idées ne sont pas convictions et toutes les convictions ne sont pas valeurs. Mais comment l'avouer dans une société où à priori la leçon de la tolérance et de l'ouverture est l'élément essentiel de l'éducation civique. Comme le remarque Blandine Kriegel, « l'anthropologie égalitaire ne rend jamais compte du héros et n'est pas capable de comprendre l'artiste ».6 La vieille démocratie occidentale, telle la France, souffre en effet de l'impossibilité idéologique de reconnaître les limites de la tolérance requises par le système démocratique. Le débat a lieu, dans un petit cercle de philosophe, mais ne sensibilise pas assez l'opinion publique, par ailleurs prête à suspecter tout défenseur de valeurs, de surcroît traditionnelles, d'intolérance.7 Dominique Folscheid parle d'un 8 qui empêche le débat de se « tolérantisme » neutralisant répandre, ce qui pose un problème à la démocratie occidentale, laquelle, comme toute oeuvre humaine, peut-être mortelle. Du côté de l'Europe Centrale, le débat est loin d'être plus limpide. Le langage est piégé non seulement par les années 12

La crise des références et la reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est

du système de censure, mais en plus par une sorte d'anachronisme, mélangé à l'excès de modernisme à l'américaine. Tout ceci se passe en même temps. Je m'explique. Prenons, par exemple, le débat sur le capitalisme, (mot utilisé plus souvent d'ailleurs que l'économie libérale). Critiquer certaines dérives de l'économie libérale est ambigu et vite catalogué, car personne n'ignore que le marché libéral, fonctionnant de manière efficace, est une condition indiscutable de l'entrée aux Communautés Européennes, par ailleurs incontestablement souhaitée par la majorité des sociétés en question, non sans réserves, comme nous le verrons plus loin. Or, une des dérives observées par les sociologues, qui travaillent sur le paysage économique de l'Europe Centrale, est celle de la place prise par les anciennes nomenclatures dans les entreprises, notamment issues des entreprises d'état en voie de privatisation. Georges Minc et Jean-Charles Szurek 9 parlent de la « revanche des néocommunistes ». Ils montrent ainsi que le phénomène du retour en force des formations d'obédience communiste n'est pas uniquement dû à la baisse du niveau de consommation, ni à l'apparition du chômage, mais surtout à l'illisibilitéde la « révolution de 1989» et l'action anticipatrice des élites de l'Ancien régime.10

Un autre volet de la réalité économique est la peur du capital étranger. Pour certains, cette attitude est un des réflexes caractéristiques de l'homo sovieticus qui craint de voir sa terre envahie par des étrangers plus riches que lui. Pour d'autres, la nostalgie du soviétisme, c'est la nostalgie de l'innocence, la fuite de la liberté et de la responsabilité.11
Ainsi, le repère fondamental, « la normalité européenne », si clairement exprimé juste après les événements de 1989, est beaucoup plus flou aujourd'hui. Les références d'avant13

Joanna

Nowicki

guerre, mélangées aux expériences rapportées de tel ou tel pays dit capitaliste, ne suffisent pas pour traduire une réalité locale bien plus complexe. Les frustrations sont grandes, surtout matérielles, et le sentiment d'injustice difficile à maîtriser. Le discours des premiers gouvernements démocratiquement élus était celui du pardon et de la page tournée, (nous pensons surtout à Vaclav Havel en Tchécoslovaquie et à Tadeusz Mazowiecki en Pologne). Ce point de vue n'a pas pu réunir l'unanimité et, aujourd'hui encore, éveille des passions. La décommunisation, appelée lustration, n'a été un succès nulle part. Pouvait-il l'être d'ailleurs? Le constat qu'en a fait Adam Michnik 12 est un des points de vue possibles sur la question, sans doute le plus prudent politiquement parlant, mais insatisfaisant pour beaucoup, sur le plan moral. En parlant de la République Populaire de Pologne, il estime qu'on peut en faire un procès du point de vue éthique, historique, philosophique, littéraire

mais pas du point de vue juridique.

»13 Son interlocuteur,

Jozef Tischner poursuit, en pensant que la PRL (République Populaire de Pologne) « c'était une communauté de personne qui commettaient sans cesse de petites saloperies, lesquelles ont fini par en devenir une énorme (le mensonge, la paresse, le non-respect du droit étaient nécessaires pour vivre avec
dignité) » 14

Ainsi, les repères des quarante dernières années sont non seulement inopérants mais franchement contradictoires avec ceux nécessaires actuellement. Ce qui est, en revanche, rassurant dans le cas et de la Pologne et de la Tchécoslovaquie avant la partition, c'est que l'esprit de vengeance n'ait pas gagné du terrain. La table ronde polonaise et la partition dans le calme de la fédération Tchécoslovaque en deux pays distincts, montrent que la référence démocratique a pu fonctionner correctement. Ceci
14

La crise des références et la reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est

dit, pour Adam Michnik, la Pologne, (mais on pourrait facilement inclure dans cette réflexion d'autres pays postcommunistes) vit une restauration. Or, le danger de la démocratie du temps de la restauration est sa mollesse, son cynisme, la chute des autorités, et la destruction de la conscience. C'est pourquoi l'intellectuel polonais pense que son pays a besoin de l'église plus fortement que jamais. "Quand l'homme a le droit de tout faire", poursuit-il, "il a besoin d'un guide spirituelqui luidira ce que l'on a pas le droit de faire".15 Un tel point de vue pourrait laisser perplexe lorsqu'on voit une ingérence de l'institution de l'église dans les affaires publiques et, en tout cas, la difficulté d'un dialogue sur la place de l'église dans la nouvelle réalité. Il faut ici rappeler une autre inquiétude du même Adam Michnik lorsqu'il parle de la double trahison des clercs: la première lorsque l'intelligentsia polonaise a succombé au communisme, la deuxième - lorsqu'elle a succombé au catholicisme. Le clergé lui-même est conscient de la difficulté du dialogue 16 avec une société qui lui a fait si longtemps confiance et qui, aujourd'hui, déserte les églises tout en sachant que l'indépendance nationale fut aussi une victoirede la vérité sur le mensonge17. L'éthique chrétienne a gagné et on assiste à une érosion de l'église - paradoxe des temps présents. Jozef Tischner voit aussi un autre piège de la religion,telle qu'elle est vécue en Europe du Centre-Est, à savoir celui de valoriser l'esprit de victime, (ce qui est autre chose que de donner un sens à la souffrance). La culture centre-européenne nous invite, en effet, à avoir de préférence, l'esprit de victime.18 Il résulte de cette situation complexe un sentiment d'insécurité. Certains, et ils sont nombreux, essaient de calmer l'angoisse de l'avenir en trouvant refuge dans les certitudes du passé, rappelées avec insistance, parfois
redoutables.

15

Joanna

Nowicki

Nous avons défendu un héritage national, devons à présent nous défendre de lui.

nous

Quoi de plus suspect et de plus légitime aujourd'hui que la référence à la nation? Celles qui ont la chance d'être rassurées par une longue histoire, reconnues depuis longtemps par les autres, comme c'est le cas de la France, se posent sans doute moins de questions. Le débat s'y situe davantage sur le terrain de la souveraineté nationale, menacée ou modifiée par l'existence politique au sein d'une entité plus vaste que représentent les Communautés Européennes. Les nations moins sûres de leur existence solide procèdent à une introspection nationale dont la littérature peut être un reflet révélateur. Si nous nous penchons sur l'essai de Jan Patocka "Qu'est-ce que les Tchèques"19 ou sur le roman de Tadeusz Konwicki "Le complexe polonais ",20 nous comprenons aisément cette spécificité des Européens du Centre-Est qui consiste à pousser l'introspection à la manière de la psychanalyse collective pour en extirper l'essence de l'identité nationale, une série de repères auxquels s'accrocher même lorsque le vent de l'Histoire passe. Dans le cas polonais, nous avons affaire à une auto-conscience très haute face à une réalité souvent médiocre, ce que le héros du "Complexe" vit tout au long de l'histoire, et notamment lorsqu'il veut redevenir jeune et performant à cause d'une jeune femme et succombe à un malaise, au moment le moins opportun, la scène se passant, de surcroît, dans l'arrière boutique d'un magasin minable. Dans le cas tchèque, il s'agit plutôt d'un certain complexe de dépendance spirituelle et politique, que Vaclav Havel a dénoncé après « la révolution de velours »21 en appelant à une fierté civique, ce qui n'est

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La crise des références et la reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est

pas orgueil, mais un sentiment légitime d'un peuple qui n'a pas à remercier quelqu'un de quelque chose. Cette obsession de sauvegarder son identité nationale, dans
un contexte de destruction de ses éléments constituants, était celle de toutes les oppositions démocratiques centre-est européennes. Le fameux article de Kundera "Un Occident kidnappé",22 qui était un cri d'appartenance au concert de nations européennes, notamment en raison de la culture commune, les écrits de Adam Michnik entre autres, qui exprimaient sa peur de voir ses compatriotes « se soviétiser, et devenir la population au lieu d'être une nation», en témoignent. Car la nation est pour lui « la mémoire, la tradition, un lien, la

conscience de sa propre valeur. Une très grande pression, une forte résignation, le désespoir, peuvent enlever à l'homme cette mémoire, et détruire les liens de culture. Les hommes se
transforment alors en « un tas de gens» qui vivent comme des végétaux, sans mémoire, et qui ne sont pas capables de défendre leur dignité, en évoquant par exemple l'idée d'attachement patriotique. Ils vivent et ils meurent. Ils durent biologiquement et périssent pour l'histoire ». 23 L'on pourrait multiplier les exemples de démarches qui témoignent de la rage de la mémoire retrouvée.24 La guerre des blasons en Hongrie, (emblème de l'état de Kossuth ou bien les armoiries de la couronne), ou la volonté de rappeler l'importance pour la culture nationale de dwor (manoir de la noblesse) en Pologne, la levée de certains tabous, comme Katyn ou le sort des Allemands des Sudètes, participent tous d'une sorte de catharsis collective, indispensable mais parfois ambiguë. Karel Bartosek dénonce ce retour de l'histoire de son pays, en rappelant ce qu'il avait écrit à ce 17

Joanna Nowicki

sujet en 1969 et qui n'avait pas pu être publié à l'époque: "Nous sommes malades de deux histoires, celle qui n'est qu'apparence et celle qui s'est véritablement déroulée. Nous réussirons peut-être un jour à limiter le pouvoir de la première pour qu'éclate la beauté et l'horreur du "sens" de la 25 seconde" Un des pièges du totalitarisme était une certaine conception de la Nation, (nation qui se confondait avec la patrie sans minorités, miraculeusement homogène). Fort heureusement, certaines voix rappellent aujourd'hui la complexité de ce problème d'appartenance nationale: "la Nation c'est notre patrie. Mais la patrie c'est quelque chose de plus que la nation" 26 Tous les pays d'Europe du Centre-Est doivent en effet se défendre d'une certaine tradition nationaliste, facilement récupérable, souvent anachronique et certainement dangereuse, comme l'a tristement démontré l'exemple yougoslave. Certaines vérités sont difficiles à dire malgré la levée de la censure. Les critiques de Gombrowicz sur le caractère national polonais ne sont toujours pas accueillis facilement même si on lui reconnaît un grand talent littéraire. Exemple parlant ... On pouvait imaginer que le mouvement de "Solidarnosc", et d'autres mouvements d'opposition démocratique avaient un potentiel moral suffisant, spécifique à cette région de l'Europe, pour que la réalité d'après 1989 ne se limite pas à cumuler les problèmes de la transition et ceux des démocraties occidentales. Les événements ont démenti ce complexe de supériorité morale dont nous étions nombreux à souffrir...

18

La crise des références et /a reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est

Nous fondions nos espoirs sur la culture, culture même est un piètre remède.

et la

Réflexe bien centre-européen que celui d'espérer que la culture puisse sauver les peuples car ses valeurs intériorisées depuis longtemps ont constitué jusque-là le paradigme fort de cette partie du continent. Pourquoi ce repère si fondamental fait-il défaut aujourd'hui? Pour Maria Janion, qui analyse le cas polonais, il s'agirait là de la fin du paradigme romantique et du début du paradigme de construction (Bildung). La société des « titans» devient la société des « spécialistes ».27 C'est tentant comme explication. Ce qui est certain, c'est que ce retour à la "norme occidentale", bien plus positiviste depuis des siècles, ne se fait pas sans douleur. En adoptant le modèle de civilisation de l'Occident d'aujourd'hui, lequel est en fait le modèle international dominant, l'Europe du Centre-Est n'est pas forcément prête à modifier fondamentalement son regard sur le phénomène de la culture. Car il ne s'agit pas du tout de la même chose dans les deux cas, ce que Braudel a analysé dans sa "Grammaire de civilisation" : de civilisation reste dominant, ou aux Etats-Unis, tandis qu'en Pologne et en Russie culture l'emporte comme en Allemagne (et à cause d'elle). En France, le mot de culture garde sa force que lorsqu'il s'agit de désigner "toute forme personnelle de la vie de l'esprit" (Henri Marrou) : nous parlerons de la culture, non de la civilisation de Paul Valéry; civilisation désignant plus volontiers des valeurs 28 collectives». « (...) chez nous le mot comme il l'est en Angleterre

19

Joanna

Nowicki

En effet, l'Europe Centrale, influencée par la tradition philosophique allemande à cet égard, perçoit avant tout la culture comme une valeur collective, et le terme de civilisation y garde son acceptation de l'antonyme de barbarie. Elle accepte donc bien volontiers de se voir évoluer à nouveau dans le cercle de la civilisation occidentale, qu'elle perçoit naturellement comme sienne, mais semble mal à l'aise devant les problèmes de la culture de masse dont elle fait l'expérience récente. L'intelligentsia centre-est européenne chérissait jalousement l'image de la personne cultivée, telle qu'elle est décrite par Hannah Arendt: « En toute occasion, nous devons nous souvenir de ce que, pour les Romains - le premier peuple à prendre la culture au sérieux comme nous - une personne cultivée devait être: quelqu'un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé» 29 En dépit des aléas de l'histoire politique, un nombre important de personnes, et pas nécessairement des intellectuels, manifestaient cette "attitude de tendre souci" et de "joie 30 dont parle le philosophe, désintéressée" et qui leur semblaient, comme à elle, la condition même de la participation véritable à la culture. Aujourd'hui, confrontées aux problèmes de toutes les sociétés modernes, ces mêmes personnes semblent vivre une période de désarroi, et sont partagées entre le souci qu'elles ressentent comme devoir démocratique d'accepter d'autres visions de la culture, notamment celles qui ne relèvent pas des paradigmes traditionnels de l'art, et l'effroi devant l'abaissement du concept même de la culture, auquel elles assistent relativement impuissantes. Car il n'est plus clair pour tout le monde que: "(...) toute discussion sur la culture doit de
20

La crise des références et /a reconstruction de l'identité en Europe du Centre Est

quelque manière prendre comme point de départ le phénomène de l'art".31 Les sociétés modernes semblent plutôt opter, sans toujours l'avoir consciemment choisi, pour une vision plus mercantile qu'est celle de privilégier l'aspect de distraction et de loisir que procure le contact avec la culture. Or, les deux ne sont pas compatibles innocemment car: « (...) la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir; (...)
tout se passe comme si la vie elle-même sortait de ses limites pour se servir de choses qui n'ont jamais été faites pour cela. Le résultat est non pas, bien sûr, la culture de masse qui, à proprement parler, n'existe pas, mais un loisir de masse, qui se nourrit des objets culturels du monde. Croire qu'une telle société deviendra "plus cultivée" avec le temps et le travail de l'éducation est, je crois, une erreur fatale. »32 Cette inquiétude d'Hannah Arendt est bien la nôtre, et parfois, nous nous interrogeons sur la faiblesse des décideurs dans les pays d'Europe du Centre-Est à l'égard de la politique culturelle de leurs pays. Nous n'ignorons pas les terribles contraintes matérielles qui sont là et empêchent de nombreuses initiatives de voir le jour. Mais il nous semble qu'il y a aussi une sorte de complaisance avec ce qui est perçu comme désordre normal dans une réalité fraîchement démocratique dont certains aspects irritent, comme cela arrive avec les bêtises de la jeunesse, laquelle "se passe", comme on dit. Nous ne sommes pas si sûrs qu'il faille laisser "cette

jeunesse

se passer" sauvagement

car tout

ne se récupère

pas. De peur d'être trop élitiste, on laisse s'installer, aujourd'hui, en Europe Centrale, un modèle bon marché de culture, télévisée, téléguidée et souvent sans aucun intérêt même pour ceux qui la consomment, au lieu d'avoir le courage de se battre pour une "exception centre-est 21

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