Questions de sécurité

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Le champ de la sécurité a connu ces dernières années nombre de mutations tous azimuts. La diffusion de l'insécurité et son inscription sur l'agenda public ont donné lieu à des initiatives remettant en cause le monopole régalien de production de la sécurité. Cet "appel à la société" explique ainsi l'essor des pratiques de police communautaire, l'enrôlement des citoyens dans les réserves des forces armées, le développement de la vidéo-surveillance urbaine ou encore la privatisation de la sécurité. Voici quelques-unes des questions abordées dans cet ouvrage.
Publié le : samedi 1 juillet 2006
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EAN13 : 9782296152786
Nombre de pages : 220
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Questions de sécurité

Collection Sécurité et Société dirigée par Jean-Louis Loubet dei Bayle En relation avec les activités du Centre d'Études et de Recherches sur la Police (CERP) de Toulouse, cette collection publie les travaux de chercheurs de toutes disciplines intéressés par les problèmes de sécurité. Elle se propose d'aborder ces questions en toute liberté de problématique et de méthodologie, en étudiant notamment le développement des fonctions et institutions policières, les politiques publiques de sécurité, les manifestations de violence et formes de délinquance qui menacent les sociétés contemporaines, les risques techniques et les systèmes de protection qu'ils suscitent. Déjà parus
Michel Bergès, Le syndicalisme policier en France, 1995 François Dieu, Politiques publiques de sécurité, 1999 Olivier Philippe, La représentation de la police dans le cinéma français, 1999 François Dieu et Paul Mignon, La force publique au travail. Deux études sur les conditions de travail des policiers et des gendarmes, 1999 Georges Carrot, La Garde nationale. Uneforce publique ambiguë, 2000 Jean-Hugues Matelly, Gendarmerie et crimes de sang, 2000 Magali Sabatier, La coopération policière européenne, 2001 Maurice Chalom et Luce Léonard, Insécurité, police de proximité gouvernance locale, 2001 et

Damian Moore, Ethnicité et politique de la ville en France et en GrandeBretagne, 2001 François Dieu et Paul Mignon, Sécurité et proximité. surveillance générale de la gendarmerie, 2002 La mission de

Catherine Denys, Sécurité et police au XVIIIe siècle dans les villes de la frontières franco-belge, 2002 François Dieu, Policer la proximité. Les expériences françaises, britanniques et new yorkaises, 2003 Christian Chocquet, Terrorisme et criminalité organisée, 2003 Benoît Dupont, Construction et réformes d'une police: 2003 le cas australien,

Alain Pinel, Une police de Vichy. Les groupes mobiles de réserve (19411944), 2004 François Dieu, Police de la route et gendarmerie, 2005

Sous la direction de

François Dieu

Questions de sécurité
Sociétalisation globalisation des réponses, des menaces

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
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- RDC

Cet ouvrage a bénéficié du soutien de l'Institut d'Etudes Politiques de Toulouse.

à Jean-Louis

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr <e) 'Harmattan, 2006 L ISBN: 2-296-01096-2 EAN : 9782296010963

Présentation François Dieu
Au printemps 1976, Jean-Louis Loubet deI Bayle eut l'idée, à l'époque probablement saugrenue, iconoclaste de créer, à l'Institut d'Etudes Politiques de Toulouse, un centre de recherches consacré aux phénomènes policiers. Le Centre d'Etudes et de Recherches sur la Police (CERP) résulte de ce souci d'étendre le domaine d'intervention d'une science politique hexagonale (alors) encore embryonnaire et par trop recroquevillée sur un certain nombre d'objets (déjà) canoniques. Bien que la légitimité scientifique d'une approche socio-politique de la police (Loubet deI Bayle, 1992) s'impose, au moins pour une discipline qui considère, avec Max Weber, que la monopolisation de la contrainte physique légitime constitue la caractéristique fondatrice et fondamentale du pouvoir politique institutionnalisé, cette initiative est demeurée pendant de nombreuses années, et malgré l'énergie déployée par son promoteur, relativement confidentielle, comme frappée de marginalité, d'ostracisme et de suspicion à peine feints et dissimulés. Cette absence de «pureté politologique» de l'objet policier (Dieu, 2004 b.) s'explique par différents phénomènes parmi lesquels on peut retenir pêle-mêle: le caractère obscur (routinier et secret) de l'exercice de la fonction policière, avec l'impression selon laquelle la police aurait évolué à l'écart, à l'ombre des principaux événements rythmant l'histoire nationale; les réticences provoquées par le recours (controversé et problématique) à la violence dans les conflits internes; l'association directe - 5-

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de la police aux épisodes les plus sinistres de notre histoire politique, avec l'idée selon laquelle son étude suppose une sorte de détours (inquiétant) par les mécanismes inavoués du pouvoir et les formes d'arbitraire; les obstacles dressés par les institutions policières cultivant à souhait le secret et la dissimulation, s'efforçant de se dérober à toute observation directe; les craintes légitimes de voir les recherches effectuées en ce domaine difficilement reconnues par la communauté universitaire et taxées de relever d'autres disciplines (notamment des sciences juridiques) ou de porter atteinte à l'impératif de distanciation et de neutralité scientifique, la recherche sur la police ne pouvant évoluer, pour certains, qu'entre complicité et malveillance, en somme, qu'entre matraque et pavé. .. L'attention croissante pour les questionnements insécuritaires et le déploiement des politiques publiques de sécurité (Dieu, 1999) devaient pourtant, à partir du début des années 90, reconnaître la justesse de ce positionnement scientifique, en amont, en anticipation d'une demande sociale et d'un besoin de connaissances qui conduisirent à la création, sous l'égide du ministère de l'Intérieur, de l'Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure (IHESI). Ce mouvement sociétal et institutionnel, qui a amené, par ailleurs, l'éclosion sur ce champ largement en friches d'autres pôles universitaires, a favorisé le développement des activités de recherche, de formation et d'expertise du CERP, le tout pourtant en moyens (limités) constants, comme si cette montée en puissance, en phase avec l'inscription sur l'agenda public de la sécurité et la prolifération de ses manifestations et représentations sur la scène médiatique, n'était que tolérée par une communauté universitaire peu à même de dépasser, en ce domaine comme dans bien d'autres, les préjugés politiques, les

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frilosités scientifiques, les barrages corporatistes et les engagements idéologiques. Une trentaine d'années plus tard, toujours dans les locaux de l'Institut d'Etudes Politiques de Toulouse, le CERP eut l'idée de rassembler, à l'occasion d'un séminaire organisé le 23 novembre 2005, les jeunes chercheurs qui s'inscrivent dans ce mouvement, en s'affranchissant avec justesse de la ligne de démarcation contingente entre les problématiques internes et internationales, entre la sécurité intérieure et la défense nationale. Ce parti pris ô combien pragmatique a conduit à mettre en commun les ressources du CERP avec celles du Centre « Morris Janowitz », dirigé par Michel-Louis Martin, qui est parvenu également à faire vivre cette ambition commune de pérenniser sur le site toulousain, par une inscription sur des thématiques spécialisées, une recherche socio-politique originale, constructive et renouvelée, bénéficiant de la reconnaissance des autres équipes spécialisées implantées en France comme à l'étranger. Cet ouvrage, publié dans une collection qui accueille depuis une dizaine d'années, des recherches conduites dans le cadre du CERP, est le fruit de cette initiative tendant un rapprochement constructif rendu d'autant plus opportun qu'il correspond au déploiement d'outils méthodologiques et conceptuels communs aux chercheurs qui appréhendent des questions de sécurité qu'il serait incohérent et hasardeux, à l'heure de la prise de conscience des effets de la mondialisation, de cantonner dans des périmètres bornés par des délimitations physiques et politiques, organisationnelles et fonctionnelles. L'objectif de ce livre est donc de verser au débat sur les mutations du champ de la sécurité quelques pièces extraites de recherches pour la plupart en cours de finalisation, qui ont le mérite de ne pas se réfugier dans
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des problématiques soigneusement balisées. Il s'agit, sur un plan plus particulier, de faire la preuve, même modestement et ponctuellement, de la capacité de la recherche universitaire à investiguer des objets au centre des préoccupations sociales, mais dont l'appréhension est trop souvent parasitée par des discours spéculatifs, engagés et médiatiques.

Sociétalisation des réponses... Au cours des dernières années, le champ de la sécurité intérieure a connu nombre de mutations notamment au plan des modalités d'intervention étatique. La volonté d'enrayer la progression de l'insécurité objective et ressentie a ainsi conduit la puissance publique, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, à faire un appel croissant à d'autres acteurs publics et privés, qu'il s'agisse des collectivités locales, des entreprises, des associations, voire de la population. Indice de la modernité de la gestion étatique, parce que privilégiant l'incitation et la coopération, ce processus de «sociétalisation» de la réponse à l'insécurité témoigne aussi des limites et, il faut bien le dire, de l'impuissance de l'État pour endiguer, par ses procédures et moyens traditionnels, une insécurité devenue partie intégrante des débats et enjeux politiques. Cet appel à la société, opéré par l'entremise des idées de « partenariat », de «coproduction de la sécurité» ou encore de «police de proximité », s'inscrit malgré tout dans une logique pratiquement de redistribution sélective et partielle des prérogatives jusque-là régaliennes, avec le constat que la sécurité, si elle n'est peut-être pas (encore) « l'affaire de tous », ne peut toutefois se limiter à celle de l'Etat et de ses appareils, à moins, bien évidemment, de s'en tenir à la tentation illusoire de solutionner par la
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coercition la question fondamentalement sociale de l'insécurité. Par certains côtés, cette sociétalisation de la réponse à l'insécurité peut correspondre à un sursaut de rationalité et de lucidité, qui amène (logiquement) à prendre toute la mesure de la complexité des phénomènes sociaux, ce qui suppose, au plan de l'analyse comme de l'action, des mises en commun, en synergie, en perspective, de manière à inscrire l'action qu'elle soit préventive, dissuasive et répressive, dans une logique partenariale de résolution globale des problèmes. Pour autant, ce mouvement tendant à rompre avec une appréhension strictement régalienne de la sécurité n'en éveille pas moins quelques interrogations et réserves. Nancy Cazorla montre ainsi, dans sa présentation du caractère polymorphe du modèle anglo-saxon de «community policing », que cette police «douce », « proactive» n'échappe pas, par-delà les ambitions qu'elle affiche invariablement, à un souci d'instrumentalisation par les organisations policières à des fins de réformation et de légitimation, ce qui explique d'ailleurs souvent le caractère mitigé, pour ne pas dire décevant des résultats obtenus notamment en matière d'amélioration des relations entre la police et la population. C'est manifestement le cas s'agissant de la réforme dite de « police de proximité» impulsée, en France, entre 1998 et 2002, qui entendait surtout produire une réorganisation importante des services et des pratiques motivée par un souci de reconquête matérielle et symbolique du territoire urbain (Monjardet, 1999; Roché, 2005). Pour autant, ce modèle policier n'en repose pas moins sur une prise de conscience à laquelle il paraît difficile d'échapper, à savoir les relations conflictuelles ou, tout au moins, tendues, distantes entre les forces de police et une partie plus ou moins importante de la population. Ces tensions ne sont-9-

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elles pas les symptômes inquiétants d'une mutation non maîtrisée de nos sociétés vers des modes de fonctionnement qui semblent pourtant être l'apanage des régimes autoritaires? En d'autres termes, dans une démocratie, la police peut-elle, en effet, avoir d'autre justification que d'être un service public considéré comme tel et opérant en phase avec les besoins de la population? Dans cette logique de rapprochement (nécessaire) entre la police et la population, la Grande-Bretagne a fait le choix, depuis de nombreuses décennies, d'entretenir en permanence un système policier «mixte », «sociétal », dans lequel les bobbys professionnels sont en permanence renforcés par des citoyens ordinaires, instruits à cet effet, revêtus du même uniforme et des mêmes prérogatives, les special constables. Ce système original, indissociable du modèle policier britannique fondé sur l'idée de «consentement policier» (Reiner, 1993), présente de nombreux points communs avec celui de la réserve opérationnelle de la gendarmerie française, même si, comme l'observe Véronique Bouygue, ce modèle, introduit depuis la fin des années 90, s'inspire plutôt de la réserve militaire également déclinée en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, en relation avec la professionnalisation des forces armées. La préservation du lien entre l'armée et la nation permet alors, dans le cas de la gendarmerie, de répondre, plus pragmatiquement, à de délicats problèmes d'effectifs dans les situations de crise, mais aussi pour l'accomplissement quotidien des missions de sécurité publique, du fait alors non seulement de l'accroissement des besoins de sécurité du système social, mais aussi de la réduction de temps de travail et de la disponibilité des gendarmes consentie en réponse aux conflits sociaux qu'a connus l'institution gendarmique durant l'été 1989 et en décembre 2001 (Dieu, 2003, 64-86).

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Le souci de ne pas enfermer la réponse à l'insécurité dans un carcan étatique a conduit également au développement d'un modèle de prévention privilégiant la mise en place de parades destinées à protéger les victimes potentielles de la délinquance. Cette prévention « situationnelle » se distingue de la « prévention sociale» qui s'est imposée en France comme le modèle dominant, en vertu duquel il s'agit d'engager des actions en direction des auteurs (potentiels) d'actes délinquants et d'incivilités, le délinquant étant considéré comme la victime d'une société qui n'a pas su assurer son intégration et sur lequel pèsent des facteurs d'inadaptation inhérents à son vécu et à ses conditions de vie. Dans une approche développementale, l'objectif de la prévention sociale est de mener une ou plusieurs actions sur le sujet et son micro milieu (famille, groupe de pairs, milieu scolaire), afin de parvenir à un recul des prédispositions à commettre des actes délinquants. Les actions d'animation destinées à améliorer les conditions de vie des populations sont alors privilégiées afin d'infléchir les progrès de la délinquance, indissolublement liés aux phénomènes de précarisation et d'exclusion. Le modèle de prévention situationnelle est apparu, quant à lui, dans les années 70, avec le constat selon lequel les variations situationnelles semblent exercer une influence beaucoup plus déterminante que les interventions psychologiques, sociales ou répressives. Pour les tenants de cette approche (Clarke, 1997 ; Cusson, 2002), il paraît, en effet, plus réaliste de changer les situations plutôt que les individus. La prévention situationnelle met ainsi l'accent sur les occasions de délit, se concentrant davantage sur la situation dans laquelle l'acte est commis que sur les motivations profondes de l'infracteur. Ainsi notre société permettrait-elle l'émergence de situations favorables à la commission de délits, en créant des occasions reposant sur la réunion de - Il -

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trois facteurs: un délinquant «probable », une cible « appropriée », l'absence d'une dissuasion « suffisante ». La prévention situationnelle entend donc mettre en place divers dispositifs de protection, au rang desquels figure la vidéosurveillance, objet d'une attention soutenue, ces dernières années, de la part notamment des élus municipaux confrontés, depuis le début des années 80, à la progression de l'insécurité et à la politisation du thème dans le débat (électoral) local, ce qui a conduit à un réinvestissement du champ de la sécurité identifiable, par ailleurs, avec le processus de re-création des polices municipales et leur inscription dans les politiques publiques de sécurité (Dieu, 2004 a.). A partir d'une approche comparée entre la France et la Grande-Bretagne, Igor Lefevre évoque les principaux questionnements posés par cet outil, objet de moult polémiques, qui se concentrent généralement sur les atteintes potentielles aux droits fondamentaux de la personne occasionnées par cette incarnation même euphémisée de «Big Brother ». Sans méconnaître l'intérêt que présente l'utilisation des dispositifs de vidéosurveillance (pour la régulation du trafic routier ou encore la sécurité dans les enceintes sportives et les réseaux de transport), ces derniers posent problème dans la mesure où, par définition, ils tendent à s'immiscer dans la vie privée des individus, observés qu'ils sont, plus ou moins à leur insu, par des réseaux de caméras. La réflexion en ce domaine ne peut toutefois faire l'économie d'un examen approfondi de ses logiques d'implantation, de son cadre normatif et de son évaluation, de manière notamment à mettre en évidence son adéquation éventuelle avec la demande de sécurité, les principes de l'Etat de droit et une exigence d'efficacité à la hauteur des dépenses publiques consenties.

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Par ailleurs, l'élargissement du champ de la sécurité a provoqué un développement sans précédent du secteur de la sécurité marchande, reconnu juridiquement, en France, au moins depuis la loi du 12 juillet 1983, comme une composante à part entière de la réponse à l'insécurité et qui emploie aujourd'hui plus d'agents que la police nationale. Au-delà d'un quasi-monopole de fait s'agissant de la prise en charge des victimes par les compagnies d'assurance et les associations, le processus de « marchandisation » n'en demeure pas moins contenu, pour l'essentiel, à des activités de gardiennage et de surveillance localisées dans des espaces industriels et commerciaux, même si, pour ce genre de service, les administrations et collectivités locales y font de plus en plus largement appel pour leurs équipements et bâtiments. L'accroissement du chiffre d'affaire des entreprises du secteur ne correspond pas à une véritable extension (horizontale, qualitative) de leurs activités dans le registre de la fonction policière. En occupant le segment quelque peu délaissé dans les faits par la puissance publique de la demande de protection/sécurisation de proximité, la sécurité privée n'en a pas moins surfé sur la vague déferlante de la délinquance et du sentiment d'insécurité. Cette immixtion de la logique du marché demeure pour autant problématique dans une approche de la sécurité (encore) essentiellement dictée par l'idée même de contrat social, dans la mesure où elle est, par définition, discriminante et inégalitaire, se traduisant par la prise en considération, par les entreprises et prestataires de sécurité, uniquement des demandes solvables, c'est-à-dire susceptibles de donner lieu au paiement, en espèces sonnantes et trébuchantes, du prix déterminé pour le service. Aussi ce développement de la sécurité privée peut-il être interprété comme une forme plus ou moins pernicieuse -

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sous couvert de libéralisme policé et de critique entendue sur l'impuissance de l'État tentaculaire - de retour en force de la loi du plus fort, c'est-à-dire de celui qui, particulier ou entreprise, dispose des ressources lui permettant, indépendamment de toute action régalienne, de garantir la sécurité de sa personne et de ses biens. Ces inquiétudes éveillées en France comme dans l'ensemble du monde occidental, par cet appel au secteur privé, se fondent sur le risque, le spectre de constitution de véritables polices privées, sur le modèle des Business Improvement Districts (BID), créées, dans les grandes villes américaines, par des propriétaires, des commerçants et des entrepreneurs afin de mener des actions de gardiennage et d'îlotage, mais aussi d'aménagement et de maintenance (Houstoun, 1997 ; Vindevogel, 1999). Cette privatisation même partielle de ce qui demeure la mission régalienne par excellence est-elle alors le symptôme, le signe avant-coureur d'une perte de centralité de l'Etat, contraint désormais de partager la production de sécurité avec le marché et les opérateurs privés, mais aussi avec les pouvoirs locaux et les instances européennes? S'agit-il, en somme, d'une manifestation avérée de la «démonopolisation des fonctions régaliennes» (Roché, 2004), voire de la dégénérescence de l'appareil étatique, de son déclin irréversible sous les coups de boutoir de l'individualisme et du libéralisme (Ocqueteau, 2004) ? Sur Ie continent africain, Abdou Fall et Jean-Charles Biagui révèlent que cette faillite d'un modèle étatique, il est vrai, largement importé s'est accompagnée, outre le développement considérable du secteur de la sécurité privée, d'un processus de «milicianisation» de la guerre et de « monétarisation » de la sécurité, avec la prolifération, à la faveur des multiples guerres civiles et conflits internes, simultanément, de bandes armées et de

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compagnies militaires privées (dont la plus célèbre est la société sud-africaine Executive Outcomes), aboutissant à un véritable abandon de la sécurité aux logiques d'un marché régulé seulement par l'exploitation de la misère, les convoitises occidentales et la corruption endémique des responsables.

... et globalisation

des menaces

Le Il septembre 2001 a ouvert, dans le fracas et la stupeur, un nouveau chapitre dans l'histoire de l'humanité. Plus exactement, cet événement a révélé la détermination de factions intégristes d'en découdre avec une nation américaine, figure de proue et leader sans partage d'un ensemble occidental, avec ses valeurs judéo-chrétiennes et libérales imposées aux pays du sud par un processus de colonisation entravée dans le domaine politique, avec l'avènement du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais qui subsiste, avec il faut bien le dire une certaine insolence, dans le registre financier et économique, notamment au niveau de l'organisation mondiale du commerce. Elément déclencheur ou révélateur conséquent d'un authentique conflit de civilisation, qui dépasse, à l'évidence, la simple confrontation religieuse, le Il septembre n'a pourtant pas véritablement amené le monde occidental à une nécessaire analyse critique et introspective sur l'origine profonde de cette haine intense ayant produit ce déferlement de violences aussi sanglantes qu'habiles, terrifiantes qu'expressives. Comme souvent, l'exposition à un fléau, passée l'étape de l'émotion et de la compassion, ne conduit que rarement à accepter une part de responsabilité aboutissant à une mise en procès de nos normes, convictions et pratiques. Il est, en effet, plus commode de voir dans le crash d'un avion
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d'une compagnie charter africaine ou sud-américaine une incapacité pour les pays en voie de développement d'adopter nos standards de sûreté et nos règles de contrôle de leur flotte aérienne que d'y voir la conséquence même indirecte de notre propension à mettre sur le marché occidental des séjours paradisiaques (dans des pays souvent en proie à la malnutrition et à la misère) au demeurant lucratifs pour les opérateurs et bon marché pour les clientèles françaises ou suédoises. De même, le « traitement» de la pandémie de grippe aviaire se limite, par-delà quelques gesticulations médiatiques, à une tentative dérisoire de fixation de barrières sanitaires et de recherche de traitements médicaux, alors qu'elle pourrait également questionner utilement nos sociétés sur leur aptitude à tolérer la persistance de conditions déplorables, au plan de la santé, de I'hygiène et de la nutrition, à quelques heures d'avion des capitales européennes, sans omettre d'observer que ces dernières n'en demeurent pas moins le théâtre ordinaire d'une misère endémique de condition et de position (Bourdieu, 1993), d'une insécurité sociale résurgente (Castel, 2003), avec leurs cohortes plus ou moins silencieuses, de «sans» travail, salaire minimum, domicile fixe, titre de séjour, avenir... Face aux attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, prolongés par ceux de Madrid et de Londres, les gouvernements du monde occidental se sont pratiquement rangés sous la bannière (étoilée) de la lutte anti-terroriste, retrouvant une sorte de réflexe guerrier qui amène à répondre à la violence si ce n'est par la violence, au moins par le droit de la force (à défaut de le faire par la force du droit), c'est-à-dire de répondre à une violence colérique et disqualifiée par une violence instrumentale et légitimée. La violence « contestataire» de haute intensité, d'un degré exceptionnel d'efficacité (Braud, 2004, 59),

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dirigée contre l'ordre international établi allait provoquer une réaction d'un monde occidental, prompt à stigmatiser les Etats « voyous» ou « terroristes », mais qui pourtant ne dédaigne pas lui même, à l'occasion, le recours à des méthodes «parallèles» en matière de répression, voire de déstabilisation. Aussi le « stigmate terroriste» offre-t-il de pertinentes opportunités de retournement (Chomsky, 2003), qui démontrent que le terroriste est celui qui est désigné comme tel par les Etats et leurs médias à raison des méthodes de violence et de terreur employées, alors qu'il est plutôt enclin à se proclamer «résistant» ou «combattant de la liberté », ce que d'ailleurs parfois la communauté internationale lui reconnaît explicitement, nonobstant la liste de ses victimes innocentes, au terme de sa lutte armée victorieuse... Par-delà la nécessité concrète de développer des parades face à des attentats criminels qu'il serait tout aussi criminel d'ailleurs de justifier, d'excuser par référence à une quelconque idéologie, religion, souffrance ou humiliation, la lutte anti-terroriste est devenue un enjeu politique international majeur pour les Etats-Unis, dans leur revendication, depuis la dislocation du bloc soviétique, de demeurer la première puissance et le « gendarme du monde» (Leliève, 1999). Bruno Domingo, dans son exposé des transformations, au plan du secteur douanier et de la maîtrise des flux de marchandises, des instruments de lutte antiterroriste dans l'Amérique du Nord de l'après-Il septembre 2001, souligne ainsi combien les initiatives américaines ont eu un impact considérable sur les Etats voisins, notamment le Canada et le Mexique, mais aussi au-delà par la diffusion de normes de conduites au niveau international. A la faveur du Il septembre et, plus généralement, dans le monde post-guerre froide, le terrorisme, comme d'ailleurs - 17-

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d'autres «nouvelles menaces », comme le trafic de drogue, le crime organisé ou encore l'immigration clandestine, a engendré une importante reconfiguration du champ de la sécurité dans le sens d'une certaine convergence des tâches policières et militaires. A partir de la situation quelque peu chaotique de l'Argentine d'aujourd'hui, Sophie Bossé explique comment ces menaces ont permis, à la faveur d'une mobilisation contre le trinôme drogue/violence/pauvreté, de repositionner l'institution militaire dans le champ sécuritaire vis-à-vis notamment des polices largement discréditées par des accusations endémiques d'incurie et de corruption. La croisade de l'administration Bush contre le terrorisme islamiste s'est traduite immédiatement par l'adoption d'une réglementation résolument restrictive en matière de droits fondamentaux de la personne (<< Patriot Act »), dont si ce n'est les mesures, au moins la philosophie sécuritaire se retrouve dans la plupart des normes adoptées dans son sillage par nombre d'Etats. La France n'a pas été épargnée par cette tentation de durcissement, manifestement à l' œuvre dès les dispositions de la loi du 15 novembre 2001 relative à la sécurité quotidienne. Cette loi, qui étend la définition des actes de terrorisme, prévoit, entre autres, que, dans les aéroports et ports maritimes, les contrôles des personnes et de leurs bagages peuvent être effectués par des agents privés de sécurité ayant reçu le double agrément du préfet et du procureur de la République, alors qu'il s'agissait jusque-là d'une prérogative strictement limitée aux officiers et agents de police judiciaire de la police et de la gendarmerie. L'inspection visuelle des bagages par ces agents privés peut donner lieu à leur fouille avec l'accord de leur propriétaire. Il en est de même s'agissant de la palpation de sécurité, tout refus en ce domaine pouvant conduire à l'interdiction d'accès à
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l'espace contrôlé. Récemment, ces dispositions ont connu un prolongement avec la loi du 24 janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme qui attribue de nouveaux pouvoirs aux responsables de l'ordre public et aux services de police, en termes notamment d'installation de cameras de vidéo surveillance aux abords des bâtiments publics, de contrôles d'identité à bord des trains internationaux, de consultation de fichiers administratifs et de communication de données par les fournisseurs d'accès à Internet. Cette mobilisation planétaire contre la menace terroriste internationale incarnée par AI-Quaida a ainsi conduit le Japon à déployer un arsenal de moyens juridiques et policiers. Chikao Uranaka exprime la difficulté de l'exercice pour un pays qui n'a pas été épargné par diverses formes de terrorisme, mais qui rechigne à s'engager, à la faveur de la lutte anti-terroriste, dans un militarisme peu compatible avec son attachement à un certain pacifisme imposé au lendemain de la défaite de 1945. Dans un autre registre, bien que les enfants d'Afrique figurent parmi les principales victimes du terrorisme islamiste, les quelques initiatives normatives prises par certains Etats africains s'apparentent surtout à des gages consentis à l'occident, à un tribut à une politique internationale à même de ne pas altérer les transferts de ressources contribuant, de manière chronique et insuffisante, à la survie de ce continent ravagé par la faim et la maladie. Sanny Agnoro, Serge Mutsinzi et Juvence Ramasy dressent, à ce propos, un état de l'arsenal juridique applicable à la lutte anti-terroriste, tout en soulignant avec conviction combien, plus encore que les autres Etats de par le monde, la communauté politique africaine est portée à se prémunir vis-à-vis à la fois de la menace représentée par le terrorisme et le - 19-

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fondamentalisme, mais aussi du stigmate terroriste et des amalgames entre religion musulmane et intégrisme islamiste.

Au final, Questions de sécurité interroge sur les mécanismes de gestion des peurs par la puissance publique. Qu'il s'agisse de la peur du crime, qui peut justifier un appel aux acteurs du système social, ou encore de la peur du terrorisme, qui peut amener à la mise en œuvre de stratégies répressives à l'échelle planétaire, l'Etat est pratiquement porté à instrumentaliser ces peurs à des fins de légitimation et/ou de puissance. Qu'elle prenne le visage d'un malfaiteur ou d'un terroriste, la peur appelle sûrement l'intervention d'acteurs publics, qu'il s'agisse de déployer et de mettre en scène des moyens politiques, juridiques, militaires, policiers et douaniers. En d'autres termes, et par-delà sa propension à fabriquer des victimes et des injustices, des souffrances et des préjudices, des crises et des bouleversements, la peur permet incidemment au pouvoir politique de produire, en réaction, comme dans un mouvement dialectique, une sécurité plus ou moins effective, mais de nature à justifier sa prétention à incarner, dire et mettre en œuvre le Bien commun. La relation privilégiée à la peur n'est donc pas, loin s'en faut, l'apanage des régimes autoritaires et totalitaires. A partir d'une analyse de cette focalisation de l'administration Bush sur le terrorisme international, le politiste américain Corey Robin a souligné ainsi, dans un récent ouvrage (Robin, 2006), la propension des dirigeants démocratiques à susciter la peur ou à s'en servir, au même titre d'ailleurs que l'ensemble des acteurs sociaux (syndicats et patronat, partis extrémistes. . .). Levier cynique de domination, la peur apparaît donc, comme le

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Questions de sécurité

montrent les contributions de cet ouvrage, comme un puissant instrument de mobilisation collective et de refondation de l'ordre politique.

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Questions de sécurité

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