Qui a tué Julien Lahaut ?

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Le 11 août 1950, au cri de « Vive la République ! », les communistes viennent chahuter la prestation de serment du roi Baudouin. Une semaine plus tard, le leader charismatique du parti communiste, Julien Lahaut, est assassiné sur le pas de sa porte. Ce meurtre politique, considéré comme le plus important de l’histoire belge, n’a jamais été élucidé. Qui a assassiné Julien Lahaut ? lance aujourd’hui un regard critique sur l’enquête judiciaire réalisée à l’époque et déterre de nouvelles pistes.


En plongeant dans les archives, les auteurs de cette enquête exclusive ont ainsi retrouvé un document « oublié » remontant à un certain André Moyen, un espion occupé à développer un réseau anticommuniste dans la Belgique d’après-guerre. Le livre s’engouffre sur la piste Moyen, retraçant les faits et gestes de son réseau parallèle. Les auteurs ont également mis au jour toute une série d’erreurs et de fausses vérités issues de l’enquête judiciaire, allant même jusqu’à expliquer pourquoi le meurtre n’a jamais été résolu et à le replacer dans le contexte de la Guerre Froide qui sévissait alors secrètement en Belgique.



Né et assassiné à Seraing, Julien Lahaut est un homme politique communiste, syndicaliste belge, militant wallon et antifasciste.

Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782507053369
Nombre de pages : 352
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Qui a tué Julien Lahaut ?

















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Emmanuel Gerard, Widukind De Ridder et Françoise Muller

Qui a tué Julien Lahaut ?

 

Renaissance du Livre

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

www.renaissancedulivre.be

 

couverture : punch, charlotte van lacker

 

isbn : 978-2507-05336-9

dépôt légal : D/2015/12.763/11

 



 

Qui a tué
Julien Lahaut ?


Les ombres de la guerre froide
en Belgique


 

Emmanuel Gerard

Widukind De Ridder

Françoise Muller



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Avant-propos

L’ouvrage Qui a tué Julien Lahaut ? a une longue histoire, initiée par la parution, en 1985, du livre L’Assassinat de Julien Lahaut : une histoire de l’anticommunisme en Belgique1 écrit par Étienne Verhoeyen et le soussigné. Nous avions entamé ces recherches suite aux soi-disant révélations sur l’assassinat de Lahaut faites par le journaliste Maurice De Wilde dans une émission télévisée. Si le livre avait retenu l’attention des médias, la réaction des milieux scientifiques fut beaucoup plus discrète. Cet assassinat resta considéré comme un fait divers présentant peu d’intérêt pour l’histoire politique ou sociale de la Belgique jusqu’à ce que, près d’un quart de siècle plus tard, en décembre 2008, le Sénat belge adopte à l’unanimité une résolution « relative à la réalisation d’une étude scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut2 ».

Au cours des vingt-cinq années qui ont séparé la publication du livre de la résolution du Sénat, l’affaire Lahaut n’a jamais complètement cessé de faire parler d’elle. En témoigne la divulgation dans la presse en décembre 2002 des noms des membres du commando qui s’est rendu à Seraing le 18 août 1950. Puis, en décembre 2007, dans un reportage pour la chaîne Canvas, un habitant de Hal âgé de 88 ans a affirmé avoir tiré les coups fatals. Après ces révélations, le monde politique ne pouvait plus ignorer l’affaire. Plusieurs initiatives sont cependant restées lettre morte jusqu’à ce qu’une majorité soit trouvée au Sénat en 2008. Plutôt que de mettre sur pied une commission d’enquête parlementaire, il a été décidé de confier à une institution fédérale, en l’occurrence le Centre d’études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CegeSoma), la mission d’effectuer une recherche scientifique.

Dans sa résolution, le Sénat demande au gouvernement :

« 1. De confier au Centre d’études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines la réalisation d’une étude scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut ; cette étude scientifique a pour but de fournir une connaissance détaillée des faits et de leur contexte, alors même qu’ils concerneraient la période qui précède et celle qui suit l’attentat proprement dit ;

2. De confier au Ceges les missions suivantes :

a. faire rapport sur le déroulement précis des événements ;

b. définir avec précision le rôle tenu par les personnes identifiées aujourd’hui comme étant les auteurs ainsi que par d’éventuels autres intervenants directs ;

c. faire toute la clarté sur l’existence présumée de commanditaires et de protecteurs en dehors des “exécutants” ;

d. identifier éventuellement ces personnes, leurs mobiles et leur méthodologie ;

e. analyser l’enquête judiciaire et la manière dont, après la clôture de celle-ci, des informations relatives à l’événement sont parvenues à la connaissance du public ;

3. De prévoir, en supplément des crédits inscrits pour les programmes et les actions de recherche des institutions scientifiques fédérales, les moyens financiers nécessaires pour la réalisation de cette mission et de mettre ceux-ci à la disposition du Ceges. »

Toutefois, la mise en pratique de cette résolution du Sénat – en particulier le financement de la recherche par le gouvernement – fut loin d’être évidente. À l’automne 2009, alors qu’une année s’est déjà écoulée, la ministre fédérale de la Politique scientifique, Sabine Laruelle (mr), fait savoir que la situation budgétaire ne permet pas de financer la recherche. Par ailleurs, certains milieux, tant politiques qu’académiques, ne cachent pas leurs doutes quant à l’utilité d’une telle étude. Un « service officiel » intervient même auprès du Premier ministre Leterme pour s’assurer que l’enquête ne sera pas financée. Finalement, en dépit de ces obstacles, la première phase de la recherche démarre en mai 2011, grâce au ministre Jean-Marc Nollet (Écolo), alors responsable de la Politique scientifique de la Communauté française3, qui met à la disposition de l’enquête Lahaut un crédit de 150 000 euros.

Le professeur Emmanuel Gerard de la ku leuven, historien spécialisé dans l’histoire politique de la Belgique au xxe siècle, est sollicité par le Cegesoma pour diriger le projet. La période de la guerre froide et les cercles qui jouent un rôle actif dans l’affaire Lahaut lui sont, en effet, familiers. Quelques années plus tôt, Emmanuel Gerard avait rencontré ces milieux en tant qu’expert dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire « Lumumba » (2000-2001). Deux historiens expérimentés sont engagés pour l’assister : Françoise Muller qui avait soutenu peu de temps auparavant une thèse à l’ucl sur l’histoire de la Cour de cassation et Widukind De Ridder, docteur en histoire de la vub, spécialisé dans l’histoire sociale contemporaine.

Au soutien financier du ministre Nollet s’ajoute un montant de 38 500 euros récoltés par Véronique De Keyser, députée européenne liégeoise pour le ps jusqu’aux élections du 25 mai 2014. La première phase de la recherche a ainsi pu être achevée à l’été 2012. Entre-temps, en décembre 2011, le gouvernement Di Rupo avait pris ses fonctions. En juin 2012, le ministre fédéral en charge de la Politique scientifique, Paul Magnette, décide d’accéder à la demande initiale du Sénat et de mettre à la disposition du CegeSoma les fonds nécessaires pour commencer la deuxième phase de la recherche. L’institution reçoit ainsi, au printemps 2013, 160 000 euros supplémentaires de son administration de tutelle, Belspo (la Politique scientifique fédérale), afin d’entamer la deuxième année de recherche et de mener à bien cette étude.

Pour soutenir le projet et l’évaluer de façon critique, un comité d’accompagnement a été constitué. Au cours de ses six réunions, le comité – composé de Marc Cools (ugent), Gita Deneckere (ugent), Luc De Vos (erm), Pieter Lagrou (ulb), Philippe Raxhon (ulg), Xavier Rousseaux (ucl) et Étienne Verhoeyen – a attiré l’attention de l’équipe de recherche sur certains éléments spécifiques et sur des sources intéressantes à consulter. Signalons également qu’Emmanuel Gerard et moi-même avons été reçus, le 19 décembre 2013, par le Collège des procureurs généraux pour faire rapport sur l’état d’avancement de cette enquête.

En 2010, dans la préface de la réédition de L’Assassinat de Julien Lahaut, Étienne Verhoeyen et moi-même avions soutenu que, pendant la guerre froide, de nombreux services de renseignement et d’action (officiels et privés) avaient proliféré comme un cancer dans la Belgique du siècle passé. L’assassinat du président du Parti communiste en 1950 était, d’après nous, une manifestation de cette situation. En tant que scientifiques et en tant que citoyens, il nous semblait important de creuser les dessous de cette sordide affaire. Cette démarche pouvait, à notre avis, contribuer à une meilleure compréhension du déficit démocratique qui a marqué cette période de notre passé récent et, peut-être, provoquer un « phénomène de catharsis ». C’est pourquoi, cette étude était – est – importante ; elle prendra place dans tous les manuels relatifs à notre histoire politique récente.

Je suis donc particulièrement heureux que cette enquête, à bien des égards délicate à mener, ait pu être achevée. Mes remerciements vont à tous ceux qui ont fait confiance au CegeSoma, à toutes les personnes, fonctionnaires et archivistes qui ont contribué au succès de cette enquête, aux responsables du CArCoB, aux ministres Nollet et Magnette, à madame Véronique De Keyser, aux membres du comité d’accompagnement, à l’équipe de recherche et, en particulier, à Emmanuel Gerard pour son engagement sans faille à mener cette étude à son terme.

 

Rudi Van Doorslaer

Directeur du CegeSoma

1er juin 2014


Introduction

En 1972, une ordonnance de non-lieu émise par la Chambre du conseil de Liège met un terme à l’enquête sur l’assassinat de Julien Lahaut. Le président du Parti communiste de Belgique avait perdu la vie le 18 août 1950, à l’âge de 65 ans, froidement abattu sur le seuil de son habitation, à Seraing. Pas moins de quatre juges d’instruction s’étaient succédé depuis l’attentat de Seraing, mais aucun d’eux n’était parvenu à confondre les auteurs et à les traduire en justice.

Dans la mémoire collective, qui est alimentée par des séquences filmées de l’époque, l’attentat est associé à l’incident qui s’est déroulé au cours de la prestation de serment du prince royal Baudouin, le 11 août 1950. Les députés communistes – Lahaut en tête – avaient perturbé la cérémonie en lançant le cri « Vive la République ». Pour beaucoup, l’assassinat est relié à la Question royale, bataille politique autour du retour de Léopold III en Belgique, qui avait mené le pays au bord de la guerre civile durant l’été 1950.

Pourquoi et par qui Lahaut a-t-il été assassiné ? Les auteurs étaient-ils des « léopoldistes » ayant répondu à la violence verbale du 11 août par la violence physique ? Telle était en tout cas la thèse dominante jusqu’à la publication, en 1985, de la première étude scientifique sur l’affaire, L’Assassinat de Julien Lahaut, par Rudi Van Doorslaer et Étienne Verhoeyen. Ces derniers se sont certes intéressés à la Question royale, mais ils se sont surtout concentrés sur les services de renseignement anticommunistes qui opéraient clandestinement au début de la guerre froide. En conclusion de leur travail, Rudi Van Doorslaer et Étienne Verhoeyen analysent les différentes hypothèses susceptibles d’expliquer l’assassinat. Ils ne trouvent aucun élément appuyant la thèse d’une action spontanée après le fameux cri poussé au Parlement. L’idée qu’il puisse s’agir d’un règlement de comptes entre communistes – une rumeur qui commence à circuler immédiatement après l’attentat – paraît, elle aussi, dénuée de tout fondement. Ils attirent davantage l’attention sur l’hypothèse selon laquelle l’attentat aurait fait partie d’une vaste action orchestrée par la cia américaine visant des dirigeants communistes dans différents pays. Les auteurs marquent toutefois leur préférence pour l’hypothèse selon laquelle l’assassinat aurait constitué une tentative de déstabilisation politique. L’élimination de Lahaut aurait eu pour but de mettre à mal la solution nationale trouvée à l’issue de la Question royale et aurait ainsi permis – après les soulèvements attendus des communistes en réponse à l’assassinat – l’instauration d’un régime fort venant contrecarrer les tendances démocratiques profondes de l’après-guerre.

Trente ans plus tard, ces hypothèses ont formé le point de départ de notre recherche. Nous avons également bénéficié des révélations postérieures à 1985, qui ont permis d’identifier au moins deux des auteurs de l’attentat. S’il allait de soi que nous devions trouver de nouveaux éléments pour faire progresser l’enquête, il était cependant trop tard pour entendre certains témoins et, en outre, nous ne travaillions pas dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire. Nous nous sommes dès lors mis en quête de sources écrites aux quatre coins du pays, nous plongeant notamment dans les archives, aussi volumineuses que peu exploitées, de la justice et de la police.

Cet ouvrage expose le résultat de nos recherches. Dans le premier chapitre, nous examinons les événements politiques d’août 1950 et évoquons certaines facettes moins connues de ceux-ci. Nous revenons ensuite sur l’attentat de Seraing et sur les conclusions que l’on peut tirer des déclarations des témoins. Dans un troisième chapitre, nous analysons l’enquête judiciaire longue de plusieurs années et, en particulier, les pistes les plus pertinentes suivies par les enquêteurs. À la fin de ce livre, le lecteur constatera que, plus d’une fois, le juge d’instruction a été proche de faire la lumière sur l’affaire, mais qu’il a été confronté à des obstacles insurmontables. Nous relatons dans le quatrième chapitre le déroulement de notre propre enquête, laquelle a livré des résultats significatifs. Ce court chapitre sur les étapes de notre recherche précise les raisons pour lesquelles nous nous sommes concentrés sur le réseau clandestin anticommuniste d’André Moyen. Le chapitre 5 dresse la carte de ce réseau né immédiatement après la guerre, sur le modèle des services de renseignement et d’action ayant opéré durant le conflit, ce qui explique que nous nous attardions également sur la période d’occupation. Le chapitre 6 revient sur l’attaque de Seraing. Enfin, dans un septième et dernier chapitre, nous examinons le contexte politique après l’assassinat, qui se caractérise par une lutte intérieure accrue contre le communisme. Le conflit entre l’Est et l’Ouest a atteint un point critique avec la guerre de Corée. Ce contexte, combiné à l’imbrication du réseau de Moyen avec les services chargés du maintien de l’ordre, explique que l’assassinat de Lahaut n’ait jamais été résolu.

Lorsque nous avons débuté, en mai 2011, l’« étude scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut », nous n’avions aucune certitude de parvenir à un résultat. Était-il possible de trouver suffisamment d’informations pertinentes soixante ans après les faits ? La tâche paraissait d’autant plus difficile que l’enquête judiciaire n’avait rien donné et qu’en 2011, plus aucun témoin n’était en vie (René Louppe, le juge d’instruction liégeois qui avait enquêté durant dix ans, est décédé en 2005 ; André Moyen, le personnage principal du réseau qui est analysé dans ce livre, est mort en 2008). Si, par chance, il existait des documents en lien avec l’affaire, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’ils fournissent des réponses toutes faites à nos questions. On attend, par ailleurs, davantage d’une recherche sur un assassinat politique qu’une large fresque de l’après-guerre, brossée à partir de la considérable littérature sur la guerre froide et sur la Question royale. Les questions sur les coupables et surtout sur leurs motivations et sur leurs éventuels commanditaires exigeaient bien plus que des réponses trop générales. Heureusement, les historiens disposent d’un atout important : ils peuvent réunir des informations autrefois dispersées. C’est ainsi que nous avons pu franchir l’obstacle sur lequel l’enquête judiciaire avait buté et comprendre, plus de soixante ans après les faits, non seulement les mécanismes ayant conduit à l’assassinat de Julien Lahaut, mais aussi ceux qui entravaient irrémédiablement l’action de la justice.

 

Emmanuel Gerard

Widukind De Ridder

Françoise Muller

 

 

I

Août 1950


Une bombe fumigène dans l’hémicycle parlementaire

Nous sommes le vendredi 11 août 1950, aux alentours de 10 h 40. Le Sénat accueille les Chambres réunies pour le vote sur la délégation de pouvoirs au nouveau chef de l’État. Préalable nécessaire à la prestation de serment du jeune Baudouin comme prince royal l’après-midi même, ce vote s’annonce sans surprise. De strictes mesures de sécurité ont été prises, comme en témoigne la présence de policiers en civil dans l’hémicycle. Ces mesures sont une réponse aux lettres de menace reçues les jours précédents par certains parlementaires. Alors que débute le vote par appel nominal, une épaisse fumée émane des bancs socialistes. Depuis la tribune, un projectile a été lancé par un homme en uniforme militaire. La session est immédiatement suspendue tandis que des cris de panique se font entendre sur tous les bancs : « Lâche ! Lâche ! Emparez-vous de lui ! » La panique se dissipe dès que l’objet est identifié comme étant une bombe fumigène et la séance reprend après dix minutes de suspension. Entre-temps, la police militaire a fait évacuer complètement la tribune et a arrêté l’auteur : le comte Arnold de Looz-Corswarem, un major de l’armée belge âgé de 55 ans. Devant la justice militaire, il déclarera avoir agi pour « protester contre l’attitude des membres du Parlement ». Dans une lettre à Baudouin, il écrira ultérieurement que son acte était une « manifestation de loyalisme envers S.M. le Roi Léopold III4 ».

Le comte de Looz est un personnage haut en couleur. À la veille de la Première Guerre mondiale, il avait rejoint les rangs de l’armée belge où il s’était distingué à plusieurs reprises, atteignant, en 1945, le grade de major. Sur le plan politique, il s’était déjà fait remarquer, avant 1940, dans les milieux de droite et il s’était révélé un royaliste convaincu pendant l’Occupation. Après la Libération, il s’était fait réprimander pour avoir remplacé l’insigne de son bataillon par « L III » et avoir exhorté ses hommes à faire de même. En juin 1945, alors que la gauche s’opposait au retour immédiat de Léopold III en Belgique, il avait eu l’idée d’un putsch militaire5. Bien que de Looz soit venu en reconnaissance dans l’hémicycle du Sénat l’avant-veille des faits, il prétendra ne pas avoir agi avec préméditation. Au cours d’une perquisition dans le domaine familial de Buvrinnes, la police découvre qu’il est en possession de détonateurs ainsi que de 12 kg d’explosifs. En fait, elle met la main sur tout un arsenal : 28 armes de guerre, 500 cartouches, des grenades, etc. Le major, qui ne voit pas où gît le mal, prétend qu’il s’agit d’une « collection privée ». Des billets, dans lesquels une insurrection est annoncée si Léopold III ne peut pas revenir au pays, sont également découverts à son domicile : « Ultimatum. Le Roi d’abord, puis les élections. Sinon la Révolution ». Le major affirme qu’il n’a jamais eu l’intention de réellement distribuer ces billets. Même si ce projet émane d’un personnage d’opérette, certains soupçonnent le comte d'être aux mains d'un groupe de comploteurs. La personnalité de de Looz donnera un caractère spectaculaire à l’une des toutes premières pistes suivies dans l’affaire Lahaut, la piste Verbrugge, dans laquelle son nom apparaît. Le 18 octobre 1950, le Conseil de guerre de Bruxelles condamne le major de Looz à cinq mois de prison pour injure au Parlement et possession illégale d’armes. Henri Moreau de Melen, ministre de la Défense nationale au moment des faits, expliquera dans ses mémoires que c’est à contrecœur qu’il avait dû prendre une mesure disciplinaire contre le « courageux » de Looz et qu’il avait été heureux que ce dernier ne lui en ait pas tenu rigueur6.

Si de Looz semble isolé, la réponse du ministre de la Défense montre que son acte lui vaut de la sympathie. De nombreux Belges, qui avaient placé beaucoup d’espoir dans le retour de Léopold III, étaient particulièrement déçus par l’issue de la Question royale. La droite, traditionnellement attachée à la monarchie et à la famille royale, voyait dans ces dernières une barrière contre la poursuite de la démocratisation et contre la domination de la gauche après la Libération.


Vive le Roi !

Léopold III, dont le règne a débuté dans la tourmente des années 1930, est considéré par beaucoup, au cours de ces années mouvementées, comme un facteur de stabilité dans un pays qui a vu se succéder neuf gouvernements en six ans. Ses opinions sur le régime parlementaire ont été influencées par son père, le roi Albert, qui avait essayé d’étendre au maximum son rôle de chef du pouvoir exécutif. À son entrée en fonction en 1934, Léopold III se présente comme le gardien des institutions constitutionnelles à un moment où l’Europe est submergée par une vague de régimes dictatoriaux. Mais il accorde à ces institutions un caractère autoritaire visible ; une position tranchée qui prend de court les aspirants dictateurs belges. Léopold III tient au principe selon lequel le roi « nomme et révoque ses ministres » et essaie, par ailleurs, de restreindre le rôle du Parlement et des partis politiques, ce qui le met en conflit avec la classe politique7.

La tension entre le roi et le gouvernement atteint un point culminant après l’invasion allemande, le 10 mai 1940. Au lieu de suivre ses ministres en France, Léopold III signe la capitulation le 28 mai et se constitue prisonnier de guerre. D’après lui, la Belgique neutre n’a pas d’alliés et doit cesser la lutte. Le gouvernement, pour sa part, estime que la Belgique doit continuer de se battre aux côtés des Alliés. Les ministres, qui ont entre-temps fui en France, soupçonnent la couronne de vouloir signer une paix séparée avec l’Allemagne. Le 28 mai, à la radio française, le Premier ministre Hubert Pierlot accuse le monarque, en termes à peine voilés, de trahison et déclare qu’il se trouve « dans l’impossibilité de régner ». Dans la Belgique occupée, en revanche, Léopold III est excessivement populaire. Par la capitulation, il a évité une effusion de sang inutile et, en restant au pays, il partage le sort de la population. Après la défaite de la France et la mise à la tête de l’état fantoche français du maréchal Philippe Pétain à Vichy, on s’attend à ce que Léopold III reprenne le pouvoir, mais le scénario ne se réalise pas. Au contraire, un traité de paix se fait attendre et un régime d’occupation humiliant est mis en place. En novembre 1940, Léopold III a un entretien avec Hitler à Berchtesgaden au cours duquel il tente d’obtenir des engagements de la part du Führer afin que la Belgique d’après-guerre soit la plus indépendante possible dans une Europe dominée par les Allemands. Mais Hitler tergiverse. Léopold III n’obtient pas non plus de faveurs concernant l’approvisionnement du pays ou le sort des prisonniers de guerre. En décembre 1941, la popularité du roi est considérablement affectée par son mariage avec Lilian Baels. L’année suivante, Laeken accueille avec un silence assourdissant l’introduction du travail obligatoire par l’Occupant. Jusqu’en 1944, Léopold III espère une paix de compromis entre l’Allemagne nazie et les Alliés. De cette façon, il n’y n’aurait ni vainqueur ni vaincu, l’indépendance de la Belgique serait restaurée et l’Allemagne pourrait poursuivre son combat contre le communisme. Après que le gouvernement Pierlot, qui s’était établi à Londres, lui a proposé à plusieurs reprises et toujours sans succès de concilier leurs opinions divergentes, Léopold III écrit un mémorandum qui scelle son destin politique. Dans son « testament politique », officiellement daté du 25 janvier 1944, le roi demande des excuses publiques au gouvernement pour son attitude en France. La Résistance et les Alliés y sont, par ailleurs, froidement ignorés tandis que les traités conclus par le gouvernement avec les Britanniques et les Américains sont remis en question.

Après le débarquement allié en Normandie, Léopold III est transféré par les Allemands en Autriche et il n’assiste donc pas à la libération de la Belgique en septembre 1944. Son frère, le prince Charles, devient régent. Avant même la libération de Léopold III à Strobl, près de Salzbourg, par les troupes américaines, le 7 mai 1945, les discussions sur sa personne vont bon train. Par son attitude équivoque envers l’Occupant, Léopold III est devenu, pour une certaine partie de la population, le symbole de l’attentisme et de la collaboration. Les communistes et les socialistes s’opposent à son retour et exigent son abdication tandis que les partisans du roi expliquent la soi-disant indulgence du régime d’occupation par la conduite du souverain. Pour les forces conservatrices, Léopold III personnifie également leurs aspirations à la restauration. Finalement, en juin 1945, le Premier ministre socialiste Achille Van Acker fait savoir au roi qu’il pourrait revenir en Belgique, à de strictes conditions. La question emporte finalement le gouvernement d’union nationale, aucun des partis au pouvoir n’étant prêt à prendre la responsabilité du maintien de l’ordre. Afin d’éviter que le roi ne revienne contre la volonté de la majorité, Van Acker s’empresse alors de faire adopter la célèbre loi du 19 juillet 1945 sur « l’impossibilité de régner » qui ne pouvait être levée que par une décision des Chambres réunies.

De nombreux groupements royalistes naissent un peu partout à l’initiative de militaires, d’hommes politiques du Parti social chrétien (psc), de membres de la noblesse ou d’hommes d’affaires8. Les relations entre eux sont parfois tendues bien qu’ils poursuivent le même objectif : le retour du souverain. À cette fin, ils organisent des conférences dans tout le pays et distribuent d’innombrables brochures et pamphlets. Ils veillent également à la diffusion du rapport produit en 1947 par la Commission d’information instituée par Léopold III. Leur principal fait d’arme est l’organisation d’un Congrès national qui se tient en novembre 1947 au Heysel. Pour augmenter leur poids, un Comité national pour la défense de la Constitution est créé dans le but de coordonner les actions des mouvements léopoldistes sans pour autant compromettre leur autonomie. L’idée de cet organe émane de Jacques Pirenne, l’omniprésent secrétaire du roi. Le Comité compte également quelques représentants libéraux et socialistes, ce qui devait faciliter les contacts avec les différents partis politiques, à l’exception des communistes. En mai 1949, de Looz est coopté au Comité national.

Le psc, qui, de juillet 1945 à mars 1947, se trouve dans l’opposition, se range immédiatement du côté de Léopold III et tente d’exploiter la Question royale à des fins électorales. Ayant besoin de la majorité absolue pour ramener le roi, le parti évolue vers un amalgame large et hétérogène de forces politiques. Entre le psc et les mouvements royalistes se développe cependant une tension particulière. Les ultras du léopoldisme n’ont – comme dans les années 1930 – pas une haute opinion de la démocratie et des partis politiques. Ils ne veulent pas que le roi soit associé à un parti. Ce n’est qu’à contrecœur qu’ils se rangent derrière le psc en vue des élections de 1949 et de 1950. Le dénouement de la Question royale leur laissera un arrière-goût amer. « Ils [les membres des associations royalistes] vous combattront donc par tous les moyens en leur pouvoir » fulminent les associations royalistes dans un message rendu public en date du 31 juillet 1950 à l’adresse du président du psc, après que ce parti ait cédé au point de vue de l’opposition. Cette situation explique le cynisme dont fait preuve le comte de Looz dans la lettre ouverte qu’il adresse le 13 août 1950 au quotidien catholique La Libre Belgique depuis sa prison : « Je laissai choir l’engin sur les socialistes parce que j’étais placé dans la tribune publique qui surplombait leurs bancs. J’eusse préféré qu’il atteigne les bancs de la droite, car c’est aux membres de cette faction que nous, léopoldistes, reprochons d’avoir cédé au désordre9. »

En 1949, la situation n’a pas encore atteint cette extrémité. Le 26 juin de cette année, lepscobtient la majorité absolue au Sénat et devient incontournable. Sa victoire électorale ouvre la voie à la mise en place de la consultation populaire demandée par le souverain. Le résultat du référendum, qui se déroule le 12 mars 1950, représente une victoire à la Pyrrhus pour les léopoldistes. La Flandre a voté à 72 % en faveur du retour du roi, tandis que le bassin industriel wallon – et Liège en particulier – s’est massivement prononcé contre. Bien que, sur l’ensemble du pays, Léopold III ait récolté 57,68 % en sa faveur, les libéraux, partenaires de gouvernement dupsc, s’opposent à la convocation des Chambres réunies. Le Premier ministre Gaston Eyskens n’a alors d’autre choix que de présenter la démission de son gouvernement. Dans un message du 15 avril 1950, le souverain déclare qu’il est prêt à déléguer temporairement ses pouvoirs à son fils aîné, Baudouin. La confusion est complète et le régent décide, en concertation avec le Premier ministre Eyskens, de refuser la démission du gouvernement et de dissoudre le Parlement.

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