Qui veut la mort du Burundi?

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296326958
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Marcel Niemegeers

QUI VEUT LA MORT DU BURUNDI?

L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - PARIS

L'auteur Marcel Niemegeers est né à Bruxelles le 27 juillet 1925. Il fait de brillantes humanités gréco-latines au Collège St Michel. Il écrit pour ses condisciples des poésies et des pièces de théâtre. Après avoir passé avec succès son examen d'entrée à Polytechnique, puis bifurqué vers Solvay ( Université Libre de Bruxelles), l'auteur s'aperçoit décidément qu'il n'aime pas les maths et qu'il est davantage porté sur les arts et les lettres. La guerre empêche toutefois sa génération de faire des études normalement. En 1945, on étudie encore sous les bombes volantes. Plutôt que de demander un sursis, il s'engage dans l'armée peu après la victoire. Puis il émigre au Congo Belge. L'Afrique sera pour lui une révélation et un véritable coup de coeur. D'abord commerçant puis industriel, il fera beaucoup plus tard ses études de droit, et se dévouera corps et âme à la chose publique: Président de la Chambre de Commerce et d'Industrie, de l'Association des Employeurs du Burundi, de l'École Autonome Belge, membre du Conseil National du Travail, de l'Institut National de Sécurité Sociale, Juge du Travail, Juge du Commerce, Gouverneur du Lions International District 409( zaire, Rwanda, Burundi), Président des Amitiés BelgoBurundaises, et de la Chambre de Commerce BelgoBurundaise, décoré de l'Ordre de la Couronne, il accueille de nombreux ministres belges et est en contact permanent avec les hautes personnalités politiques belges et burundaises.

Du même auteur "Les 3 défis du Burundi-Décolonisation, Déchirure "( 1995)

Démocratie,

@ L'Hannattan, 1997 ISBN: 2-7384-4703-1

A V ANT-PROPOS

Je ne suis pas un politologue, encore moins un de ces théoriciens apprentis sorciers, qui manipulent les êtres humains avec des idées et des principes comme les laborantins se servent des cochons d'Inde. Au contraire, en vivant avec les Africains et spécialement avec les Barundi durant plus de quarante ans, j'ai eu l'occasion de les connaître et de les apprécier. J'ai travaillé avec eux, Hutu et Tutsi 1, que j'ai respectés et estimés, et ce sans discrimination aucune. J'ai souffert, me suis réjoui avec eux, homme de terrain comme plusieurs de mes compatriotes européens qui ont vécu ces moments exaltants du développement et de la construction d'une nation. Hélas, tout n'a pas marché comme nous l'aurions souhaité. Je reproche à l'Occident, après les indépendances successives qu'il a données souvent prématurément, et sans préparation aucune, d'avoir abandonné à son sort cette partie du monde. Nous avons ainsi rendu malheureux plus de 100 millions de Noirs. Je me défends d'être un nostalgique du colonialisme. En son temps, je l'ai vivement critiqué et mon propos n'a pas changé.
1 La tendance actuelle est de laisser les noms ethniques invariables et avec majuscule même à la fonction d'adjectif.

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Mais je ne puis m'empêcher d'évoquer les années 1950. Vous vous rappelez qu'alors l'Afrique sub-saharienne pouvait espérer un avenir prometteur grâce à ses forces potentielles, ses sources quasi inépuisables de matières premières, de richesses minières et de produits agricoles. Ce continent représentait aussi une palette de populations très variées, bien nourries, bien soignées et, disons-le, très heureuses dans leurs diversités. En moins de quarante années, l'Afrique noire est ruinée, des peuples entiers ont été décimés par la maladie, la faim ou le génocide. Pourquoi? On pourrait se poser des questions sur ce processus de destruction. Bien sûr, la plupart d'entre vous diront: "Ce sont les Africains eux-mêmes qui ont précipité leur continent dans cette catastrophe". Et vous aurez raison en partie. Pour ma part, je pense qu'on les y a aidés, par négligence, par ignorance, par une sorte de méconnaissance viscérale des problèmes de l'Afrique et des Africains. Cet ouvrage a peut-être le mérite d'éclairer l'opinion publique sur une petite parcelle de ce problème, et sur la tragédie qui continue à se jouer tous les jours dans les pays de l'Afrique sub-saharienne. Il est aussi un plaidoyer pour le Burundi, assassiné lentement aujourd'hui, éternelle victime depuis son indépendance, et auquel il faudra un jour rendre justice. Ce livre ne plaira pas à tout le monde. Certains y verront un plaidoyer pour les Tutsi et 6

un réquisitoire contre les Hutu. Et ils auront tort. Mon réquisitoire vise la violence d'où qu'elle vienne. J'ai beaucoup de sympathie pour les Hutu, mais je ne puis m'empêcher de penser que l'ethnie Tutsi devrait faire l'objet d'une sollicitude particulière, puisqu'elle semble aujourd'hui, sous prétexte qu'elle est minoritaire, attaquée de toute part, et abandonnée par la communauté internationale. Je souhaite donc une prise de conscience généralisée. Peut-on sérieusement envisager un jour une Europe, une Amérique, une Océanie, une Asie, toutes heureuses et prospères, alors que l'Afrique centrale serait devenue une sorte de zoo, une "réserve de sauvages" retournée à la misère et à la barbarie, avec le risque de déclencher un jour l'étincelle d'un big-bang qui déséquilibrerait la planète tout entière?

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CHAPITRE PREMIER

OUT OF AFRICA
LE 2 SEPTEMBRE 1996 Le monomoteur Cessna prend lentement de l'altitude au-dessus de la plaine de la Ruzizi, dont on distingue la rivière sinueuse comme un ruban d'argent. Nous sommes quatre avec le pilote, l'ambassadeur de Belgique, un télexiste et moimême, avec les quelques maigres bagages entassés au fond du petit avion. Je suis fatigué, et triste infininlent de devoir quitter, provisoirement je l'espère, ce pays tant aimé qu'on est occupé à assassmer. Nous survolons à quelques centaines de mètres seulement les hautes forêts primaires de la Kibira, repaire des rebelles. Un moment d'inquiétude. Pourvu qu'ils n'aient pas la mauvaise idée de tirer sur l'appareil. Ils sont dotés de plus en plus d'armes modernes. Mais rien ne se passe. Nous atteignons le Rwanda,
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enfin, et pourrons atterrir à Kigali grâce à des autorisations spéciales, et malgré le blocus imposé à tout le Burundi, y compris à ses résidents étrangers. A l'aube de l'an 2000, c'est incroyable mais vrai! Dans quel monde vit-on, et surtout quel monde préparons-nous à nos enfants et petits-enfants? Lors du dernier avion, le 13 août, j'avais dit aux journalistes de la RTBF: -Je reste au Burundi! Hélas, mon état de santé en a décidé autrement. Le dimanche 1er septembre, la rage au coeur de devoir partir, j'avais exploré avec notre ambassadeur Marc Van Craen la possibilité de quitter le pays, et le lundi à 8 heures du matin, le chargé d'affaires Stéphane de Loecker me téléphone pour m'annoncer que je prendrai dans deux heures le petit porteur affrété par l'ambassadeur de Belgique, jusqu'à Kigali. Tout va donc très vite. C'est la course contre la montre. Je tiens à rendre hommage ici à toute l'équipe de l'ambassade qui a contribué à la réussite de ce rapatriement aussi rapide - sans oublier le chancelier Mr Dumont. Il y a d'autres filières, mais bien plus risquées. Quelques étrangers sont partis par la route, mais des embuscades sont souvent dressées à Bugarama et l'aventure est très dangereuse. L'autre jour encore, au détour d'un virage, un camion transportant des casiers de bière a été agressé, le conducteur tué net, et l'aide-chauffeur a péri, brûlé dans le véhicule embrasé. Il y a aussi la filière de Ngozi. Là, un petit avion vous amène sur une piste à Ngozi, à 10

quelques kilomètres du Rwanda, puis un véhicule vous transporte jusqu'à la frontière, que vous devez franchir à pied et sans bagages. Vous passez ou vous ne passez pas selon l'humeur des gardes rwandais. Certains voyageurs ont été refoulés à quelques mètres de la liberté. La route entre Ngozi et la Kanyaru n'est pas sûre non plus, et l'on vient de rapporter plusieurs échanges de tirs dans les environs, entre rebelles et armée régulière. Nous sommes donc prisonniers. Je me souviens avoir écrit un papier, juste après la mise en oeuvre de l'embargo, et je le reproduis ici:
LES EUROPÉENS PRIS EN OTAGES PAR LES PAYS DE L'EST AFRICAIN Toujours plein de rancune envers le régime Buyoya qui lui a ravi le leadership dans sa médiation de la situation au Burundi, l'ex-Président Nyerere vient d'entraîner ses partenaires, l'Ouganda, le Kenya et le Rwanda, à fermer leurs espaces aériens. C'est ainsi que ni Air France, ni Sabena n'ont pu atterrir ce dimanche Il août à Bujumbura, de sorte que de nombreux ressortissants français, belges, allemands et grecs qui devaient normalement regagner l'Europe, sont retenus prisonniers de la politique de Julius Nyerere. On annonce toutefois deux vols Sabena pour le mardi 13 août, en vue de rapatrier les Belges qui le désirent, sans garantir d'autres vols par la suite. Il est évident que les Européens, responsables de sociétés industrielles et commerciales, et de milliers d'emplois, ne peuvent pas partir et tout abandonner. Que feront-ils si l'embargo total persiste, en cas de maladie, ou en cas de pénurie de médicaments? Que vont faire les nombreux Hutu rwandais réfugiés au Burundi, et les déplacés, sans l'approvisionnement qui leur était distribué par le Haut Commissariat pour les

Il

Réfugiés (de l'ONU) et le Programme Alimentaire Mondial (ONU)? Comment va se nourrir la population rurale qui vivait essentiellement de l'exportation du café, lequel s'entasse déjà dans les entrepôts de Bujumbura? On ne punit pas Buyoya, on punit le peuple burundais. La situation est vraiment kafkaïenne. Les sanctions excessives, et contraires à la Charte des Nations Unies, prises à l'encontre du Burundi dépassent finalement tout ce qu'on a pu voir tant visà-vis de l'Irak, de Cuba ou de la Libye, alors que le Burundi n'a jamais troublé la paix ni la tranquillité de ses voisins et que d'autre part, le Premier ministre (Hutu) vient de faire une large ouverture en annonçant la réhabilitation du Parlement, élargi à des membres de la société civile. L'Union Européenne, généreuse donatrice en faveur de pays comme l'Ouganda et la Tanzanie, se voit en manière de récompense lésée dans les nombreuses activités économiques qu'elle exerce dans la région. La CMB, l'Agence Maritime, Transintra, qui organisent le trafic depuis Anvers jusqu'à Dar es Salaam et Mombassa, voient toutes leurs marchandises bloquées. Tous les fournisseurs belges, hollandais, allemands, espagnols, italiens appréhendent l'annulation de leurs contrats pour cause de force majeure. Pensons aussi aux compagnies Sabena et Air France privées de leur trafic normal. Pensons enfin à tous les citoyens de l'Europe, pris en otages de la manière la plus scandaleuse pour uniquement satisfaire l'amourpropre blessé d'un chef d'État africain. L'Europe devrait protester énergiquement contre cette prise d'otages, qui rappelle la guerre du Golfe, ou l'épisode d'Amin Dada. Mais l'Europe se tait. L'Amérique se tait.

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EMBARGO? NON! BLOCUS TOTAL? OUI! En réalité, l'embargo décrété au début du mois d'août par les pays est-africains sous l'impulsion de Julius Nyerere n'est pas très bien compris par l'opinion publique internationale. Certains journaux font état d'un prochain embargo sur les armes si le Burundi ne revient pas à la démocratie. Quelle désinformation! En fait, depuis un mois, toutes les communications: terrestres, maritimes et aériennes sont coupées avec le Burundi, qui vit au ban de l'humanité, alors que ce pays n'a commis aucun acte d'hostilité envers ses voisins. C'est l'isolement total, l'horreur. Tout cela pour satisfaire le désir de vengeance de cet ex-chef d'État qui a tout raté dans sa vie: son communisme pur et dur qui a plongé sa population dans la misère pendant trente années sa campagne d'arachides, fiasco total qui a coûté des milliards aux bailleurs de fonds; sa construction de Dodoma, capitale à l'instar de Brasilia, où personne n'habite; un homme sans doute aigri qui se pare aujourd'hui de vertus de sagesse et de paix, qu'on continue à soutenir alors que l'on sait très bien que ce blocus imposé au Burundi va accélérer l'escalade de la violence dans ce pays au lieu d'amener la paix si désirée. En fait, au lieu d'être un médiateur entre les parties, il est devenu le soutien le plus actif de la rébellion armée, qui elle, n'est pas victime de l'embargo puisqu'elle est approvisionnée en armes, munitions et nourriture depuis le Zaïre.

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Il Y a dans ce laxisme des responsables de l'Occident, à qui l'on clame l'assassinat du Burundi, la même indifférence, la même inconscience2 qu'au Rwanda, deux mois avant le génocide. On ne fait rien. On ne veut surtout rien faire. On comptera les morts ensuite. Toutes ces considérations se bousculent dans mon esprit, dans la vibration de ce petit avion qui m'emporte vers la liberté et je revois comme dans un film accéléré le cortège des mois qui ont précédé ce jour le plus long.

2 Et qu'on a trouvées chez les policiers et les magistrats belges, lorsqu'on leur a signalé la disparition d'An et d'Eefje, ou celle de Julie et de Melissa. Signes d'une époque décadente?

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CHAPITRE

2

LES APPRENTIS SORCIERS
DE DROITS DES UN EXEMPLE L'HOMME Il m'est arrivé un jour une aventure sur un vol Sabena Bujumbura-Bruxelles. Je crois utile de la raconter. Cette histoire est édifiante. A l'aéroport de Bujumbura, dans la salle d'attente, j'observe un groupe d'une dizaine d'hommes et de femmes, en plein conciliabule, la plupart en tenue fort négligée. J'essaie de me renseigner sur la qualité de ces passagers un peu spéciaux, mais personne de mon entourage ne semble les connaître. On embarque. Le vol se déroule sans incident, et environ deux heures avant l'arrivée à Bruxelles, je décide de me lever de mon siège et de faire un tour dans l'avion pour me dégourdir les jambes - selon les conseils de la Faculté.

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Tout au fond de l'appareil, j'aperçois toujours les mêmes personnes qui palabrent, les unes debout, entourant les autres assises, dont un barbu, qui semble le chef de groupe. Je m'approche aimablement, et m'adresse à l'une d'entre elles. - Bonjour, Messieurs, je vous observe depuis Bujumbura, et vous m'intriguez quelque peu. Pourriez-vous m'éclairer sur votre qualité? Un homme en chemise rose, avec un fort accent, que je n'ai pas pu identifier, se dresse devant moi menaçant: - Monsieur, foutez le camp, cela ne vous regarde pas! Je lui rétorque, toujours aimable, que je lui ai posé une question polie, et qu'il pourrait me répondre poliment. - Monsieur, si vous insistez, dit-il avec hargne, je vous casse la gueule.
-

Je vais directement porter plainte auprès du

Commandant de bord, dis-je calmement. Ce que je fais. Mouvements en sens divers dans le personnel de cabine. On me propose d'alerter les gendarmes à l'aéroport de Bruxelles National. - Mais enfin, dis-je énervé, qui sont ces gens? Une hôtesse arrive enfin, pour m'annoncer:
-

C'est une Commission des droits de l'homme qui

a enquêté au Burundi (sic) et le chef du groupe Mr Filip Reyntjens vous présente ses excuses. On vous a pris pour un journaliste indiscret (resic)! Le chef de cabine insiste pour que la gendarmerie interpelle le groupe à l'aéroport. Intérieurement, je rigole. L'idée que la Commission des droits de l'homme en mission au

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Burundi soit arrêtée à Bruxelles National, pour avoir agressé un passager belge dans l'avion, me parait hilarante. Mais soyons raisonnable. J'accepte les excuses de Mr Reyntjens. Toutefois, il ne peut venir en classe" affaires", ayant un billet économique, et il demande que je me rende auprès de lui pour recevoir ses excuses. Je refuse. Cette affaire m'a suffisamment énervé et je préfère en rester là. Si un jour le professeur Reyntjens conteste cette histoire, je fournirai des témoins, le numéro du vol, ainsi que le "Trouble cabin report" qui a été écrit sur cet incident. On croit rêver. Les droits de l'homme? Oui! Les droits des paisibles passagers? Non! Comment, devant cette agressivité, accorder encore la moindre crédibilité à la sagesse d'une Commission censée être impartiale? De même, que penser du professeur Reyntjens qui se dit grand expert sur les questions politiques des pays des Grands Lacs, et visiblement est admis comme tel par les médias. Expert, peut-être, crédible sous réserve, car trop engagé, et qui, sur le moment, n'a pas empêché son collègue, sans doute engagé encore davantage, de me menacer physiquement? D'autre part, pourquoi un tel mystère autour de ce conciliabule. Qu'avaient-ils donc à cacher? Enfin, pour les lecteurs, je les informe que durant ce voyage ni ma tenue ni mon aspect n'avaient rien de patibulaire, mais que j'étais comme toujours habillé en veston et cravate. J'ajoute que je suis un monsieur de soixante-dix ans. Donc, aucune excuse à cette agression verbale.

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