Raids dans le Sahara central (Tchad, Libye, 1941-1987)

De
Publié par

Ce livre raconte Sarra, ce "trou dans le sable", étape vitale sur la piste chamelière Méditerranée-Tchad. Mais surtout le conflit tchado-libyen des années 80, avec ses raids contre les bases aériennes. Il s'agit donc d'un essai d'histoire militaire moderne et africaine, la majorité des acteurs étant Africains.
Publié le : mercredi 1 février 2012
Lecture(s) : 140
EAN13 : 9782296478657
Nombre de pages : 402
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

RAIDSDANS LE SAHARACENTRAL
(TCHAD, LIBYE, 1941-1987)Pointsdevue
Collection dirigée parDenis Pryen
et
FrançoisManga-Akoa
Déjà parus
RogerDémosthèneCASANOVA, 11 avril 2011 : coup d’état en côte d’ivoire !,
2011.
Ismaël Aboubacar YENIKOYE, Intelligence des individus et intelligence des
sociétés, 2011.
Pierre N’DION, Quête démocratique enAfrique tropicale, 2011.
Emmanuel EBEN-MOUSSI, Le médicament aujourd’hui. Nouveaux
développements, nouveaux questionnements, 2011.
Koffi SOUZA,Le Togo de l’Union : 2009-2010,2011.
Lucien PAMBOU,Conseil Représentatif desAssociationsNoires.LeCRAN, de
l’espérance à l’utopie, 2011.
DavidGAKUNZI,Côte d’Ivoire : le crime parfait, 2011.
DjiéAHOUE,Et si Ouattara n’avait pas gagné les élections ?,2011.
Emmanuel KIGESA KANOBANA, Dipenda, Témoignage d’un Zaïrois plein
d’illusions, 2011.
Joseph NELBE-ETOO,L’Héritage des damnés de l’histoire, 2011.
Marcel PINEY,Coopération sportive français enAfrique, 2010.
Cyriaque Magloire MONGODZON, Pour une modernité politique en Afrique,
2010.
ThierryAMOUGOU,LeChrist était-il chrétien ?Lettre d'unAfricain à l'Eglise
catholique et aux chrétiens, 2010.
eThimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au XXI siècle,
2010.
Martin KUENGIENDA, République, Religion etLaïcité, 2010.
Maurice NGONIKA,Congo-Brazzaville: 50 ans, quel bilan ? , 2010.
Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la société congolaise,
2010.
Mahamat MASSOUD,LaBanque desÉtats de l'AfriqueCentrale, 2010.
SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales
2009, 2010.
Alassane KHODIA,Le Sénégal sous Wade, 2010.Florent SENÉ
RAIDSDANSLESAHARACENTRAL
(TCHAD,LIBYE,1941-1987)
SARRA OU LE REZZOUDÉCISIF
L’Harmattan©L’HARMATTAN,2011
5-7, rue del’École-Polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56644-6
EAN : 9782296566446Au soldat inconnu libyenetaux "malgré-nous"africainstombésdans
les sables tchadiens.
Remerciements : à SOAS et Paris 8, à P. C. et à mon frère.Hassan Djamous, le ''comchef'' des FANT(capture d'écran).INTRODUCTION
Enguisedepréambule
1ENTEBBE 1979, PREMIÈRE DÉBÂCLELIBYENNE... SUR
L'ÉQUATEUR
7avril1979, 10:00, aéroport internationald'Entebbe,enOuganda.Un
Hercules C-130Hdel'aviationlibyenne estabattupar un RPGdurant
sondécollage.L'avion-cargo, chargé d'une trentainedesoldats libyens -
espérant s'exfiltrer de la base investie par les éléments avancés de la 208e
brigade desTPDF(Tanzanian People'sDefence Forces)et
sporadiquement bombardéepar desobusiersM46de130 mm-est
touché au flancpar cette unique roquette tirée parles Tanzaniens.Le
''Herc'' s'enflamme et s'écrasesur le terrain,une presqu'îledanscette
véritablemer intérieure qu'est le Victoria, le plus grand lacd'Afrique.Pas
de survivants. L'actionévoque tragiquement d'autres précédents :le
dernier envol,sous le feu, de StalingradouDien-Bien-Phu... encore
qu'un C-130 camouflage désert à Entebbe peut surtout rappeler le fameux
raid israélien un certain 4 juillet 1976...
La bataille d'Entebbe estdécisive et précèdelaprise de la capitale
Kampala. C'estlecontrôle de l'aéroport assiégéqui va déciderdela
victoire finale.Les combatsdurent plusieurs jours.Plusderetrait aérien
possible. La chutedel'aéroport improvisé en camp retranchésuit
rapidement :environ 300 tués libyens (à Entebbe seulement),de
nombreux blessésetprisonnierségarésloin, très loin de Tripolioudes
oasis du désert libyque...
C'estlafin du corps expéditionnaire que KadhafiadépêchéenOuganda
pour soutenir Idi Amin Dada. Al Caid (leguide)considèreeneffet que
l'Ouganda étaitune République islamique envahiepar une armée
chrétienne... La chutedu"dernier roid'Écosse",allié de fortune de la
Libye révolutionnaireest ainsiprécédée parune véritabledébâcle
militaire libyenne sur l'Équateur.
L'aventure militaire libyenne en Ouganda (1972-1979) estcependant
une expérience intéressantecar elle marque le coup d'envoi de la
projectiondelapuissance libyenneenAfrique noire.Dansles années 70,
la nouvelle République arabe libyenne avaitdéjà déployé desmilitaires à
l'étranger- Égypte,Malte,Liban et bien sûrTchad (Aouzou)-maispour
des missions non belliqueuses.
9De l'expéditionougandaise, on peut tirer certainsenseignementssur les
performances militairesdelanouvellearmée de Kadhafi,des
performances qu'on retrouvera plus tard au Tchad.
On peut commencer avec le succès logistique impressionnant du pont
aérienLibye-Ouganda:les C-130 et Boeing 727 emmèneront les
quelques4500 hommesducontingent libyen et une partie de
l'équipement.À comparer avec lesdifficultés françaisesd'aérotransport
lors de l'opération''Manta''au Tchaden1983:l'armée de l'Airn'a pasde
gros porteurà long rayond'actionnimême, alors,deHercules,
seulementdes cargos bimoteurs Transall.Les aviateurs françaisattendent
toujours leTLRA(Transport à Long Rayon d'Action)...
La puissancedefeu:superbement équipéspar l'URSS, lesLibyens
peuvent donc déployer en Ouganda environ une quinzaine de T-55 (dix
T-55 libyens-deconstructionpolonaise- supplémentaires allaient être
déchargéslejour de la chuted'Amin dans le port de Mombassa (Kenya)
avec l'idée de rejoindre ensuite,par voieterrestre,l'Ouganda; la Libye
redirigealecargo français Astor vers l'Angolamaisquand ce navire fit
escaleàDurban(Afrique du Sud), leschars furent confisqués, l'Afrique
du Sud se considérantalors en guerre avec l'Angola...) et autres véhicules
blindés, de l'artillerieetdes LRMBM21, sept chasseurs MiG-21, six
MirageVetaumoins deux bombardiersTu-22 fraîchement livréspar
Moscou.
Leseffectifs. En dixans,leColonelKadhafiacomplètementmilitarisé
la sociétélibyennemaisles faits démographiquessont là:ledésertest...
désert,laLibye avec environ3millions d'habitantsneserajamaisun
réservoirdegros bataillons.Cependant,grâce àlaconscription
obligatoire introduite en 1978, leseffectifstotauxdoublentetmontentà
60 000 hommes.Ainsi Kadhafi peut projeter rapidement environ 4500
soldatsenOuganda,unformat qu'onretrouvera grosso modo au Tchad
mais c'est la limite extrême de ses moyens.
Autrecaractéristique typiquement libyenneetliéeenpartie au problème
précédent,l'emploimassifdecombattants étrangers:mercenairesdela
''légionislamique'', convenable"chairà canons"etpilotesétrangers,
arabes ou du PactedeVarsovie. En Ouganda,l'OLPentretientalors des
campsd'entraînementaccueillantdes centaines de Palestiniens; certains
combattent dans l'armée d'Amin aux côtés des Libyens.
Enfinles opérations ougandaises mettrontenlumière de flagrants
problèmes de commandement chez lesofficiers libyens. Le
10renseignementest pauvre,les reconnaissances rares. Manque d'initiative,
pasdedécisionhardienidemanœuvre intelligente.Exemple:labataille
de Lukaya. Le premierengagement libyenenOuganda commence le 10
mars 1979 parlafuite desTanzaniens sous un barrage de roquettes.
Pourtantles officierslibyens ne savent exploiter; ils n'en profitent pas
pour poursuivre et achever l'adversaire.Lelendemain ou plutôt dans la
nuitdu11au12mars, lesTanzaniens contre-attaquent avec succès.Pas
de quartier, on compte 400 cadavresdont 200 libyens,unseulprisonnier
libyen :
"Pendantdes jours, avant la bataille,leurs commissaires politiques
avaienttravaillé psychologiquement (les soldatstanzaniens,Nda) en leur
racontant que lesArabesrevenaientpour tenter de réintroduire
l'esclavage" (cf. Tony Avirgan& Martha Honey, WarinUganda:The
Legacy ofIdiAmin,Westport, CT: Lawrence Hill, 1982, p. 91).
Dans la troupeinsuffisamment entraînée, pasdemotivationetpeu de
combativité:les ex-immigrants, Maghrébins et Africainsdela''légion'',
recrutés de forceenLibye,n'ont pasvraimentenviedemourir pour le
"frère GuidedelaRévolution"; quant auxquelques2000 Libyens de la
Milice populaire,ladernièrevague de renforts, ils ne pouvaient que
s'interroger: pourquoi se battre et risquersapeau pour des"nègres" en
pays kafir (infidèle) ?
Le corps expéditionnairen'a paseuletemps de se tropicaliser ni
d'adapterses tactiquesconventionnellesà la guerre de jungle. Ici, pasde
terrainlibre comme surlereg saharien,donc pasdechargeblindéeoude
raid 4x4.Au contraire, la forêtéquatorialeetles marécages imposentdes
parcours obligés,encolonne,sur quelquesaxes, propices aux
embuscades. Quand 150 Libyens d'Entebbetentèrent une sortie vers
Kampala, leur convoi de camions avec deux blindéstomba dans une
grosse embuscadebienmontéepar le bataillondulieutenant-colonel
Boma,à Kisubi,sur la routeprincipale; environ 70 Libyens furent
immédiatement fauchés.
"Lereste s'enfuit dans la brousse.Les troisouquatre jourssuivants, on
eut des milliers de villageois à leurs trousses."
L'un aprèsl'autre,les Libyensfurentpourchassésettués, généralement
après avoireuleurs organesgénitaux tranchésetexhibés commedes
trophées.Les villagesétaient apparemment en compétitionles unsavec
lesautrespour abattredes Libyens" (cf. Al. J.Venter, WarDog :
Fighting Other People's War, Philadelphia, Casemate, 2003, p. 186).
11Selonlecolonel libyenKhalifaHaftar, d'autres fugitifslibyens ne furent
pas atteints dans leur corps mais dans leur esprit :
"Aprèsavoir erré cinq ou six ans à travers le Soudan, le sud de l'Egypte,
certains étaient devenus fous" (cf. JeuneAfrique N° 1430 - 1er juin 1988,
p. 30):untrèslong voyage au cœur desténèbrespour dessoldatsàqui
on avaitdit,aumomentdudécollage, qu'ils allaient simplementàMalte
défiler pour les célébrations du retrait britannique...
122ANALOGIES OU COMMENT TRAITER CE SUJET: RAIDS
ET"COUNTERAIRRAIDS "
Les mêmes causesamenant lesmêmes conséquences, le bilan ougandais
préfigurecelui,encorepluslourd, au Tchaden1987. Avec environ 600
morts, 1800 blessésetdegrossespertesmatérielles, la Libyeapeut-être
aussi payé 60 millions de dollarsàlaTanzanie victorieusepour récupérer
sessurvivants, prisonniersouenfuite bien que Nyererenia cela
catégoriquement.
Contre touteattente, le fiasco ougandais de 1979 (de même que celui du
Tchadmoins de dixans plus tard) ne profite pasà l'oppositionlibyenneà
l'autocrate de Tripoli.
L'une des conséquences de la défaite en Ouganda est que Kadhafi, ayant
jugé que l'échec vientenpartiedufaitque l'Ouganda,à 3500 kmdeses
basesest vraimentunthéâtred'opérations partrop périphérique décidera
de se concentrer sur une cible dans son "étranger proche" : le Tchad.
On aurait pourtantpuimaginerque Kadhafi aurait pu avoirappris
quelque chosed'une telle dérouteetqu'il aurait évité àl'avenir
d'intervenir dans une autre guerre au cœur de l'Afrique.
Mais non... alors que 1979 avaitété une très noire annéepour la
politique africaine de Kadhafi.Aprèslachuted'Aminenavril,
erl'Empereur Bokassa 1 de Centrafrique estdétrôné en septembre (par
l'opérationgiscardienne ''Barracuda'' préparéeetexécutéeàpartir de
N'Djamenaetqui alargement fait appelaux forces françaisesdu
dispositif ''Tacaud''stationnées au Tchad) quand "Papa Bok" se trouve
précisément à Benghazi en Libye pour mendier l'aide financière que Paris
ne luifournitplus... AinsilemaîtredeTripoli perd successivement deux
régimes-clientsetnepourra prendre de revers (parlesud) lesFrançaisau
Tchad où il s'engage de plus en plus cette même année.
Malgré sesapparentes incohérences,lapolitique africaineduColonel
poursuitalors (années 70) avec déterminationleprojet pan-arabe du Raïs
égyptien:contrôlerle limes arabo-africain auxsources du Niletcontrer
lesmenées sionistes en Afrique noire.Kadhafi se considèrecomme le
fils spirituel de Nasser. Lesinterventions libyennesenOuganda et au
Tchadprocèdentd'abord d'une lecture nassérienne de la carte
géopolitique africaine. Or,"Avecl'Ouganda, le Tchad constituaitlepoint
fort du dispositif stratégique israéliensur lesarrières de l'Egypte
nassérienne" (cf. René Otayek,LaLibye faceàlaFranceauTchad:qui
13perd gagne ?, 1984, p. 68)
Arabes contre Africains,Blancs(Libyens)contre Noirs(Ougandais et
Tanzaniens), Musulmanscontre non-Musulmans? État(Ouganda)contre
État (Tanzanie)certainement. Mais aussi rare conflit àpeu près
symétrique Sud-Sud dans le cadre plus globaldelaGuerre froide entre
une dictature pro-soviétique et un régime philo-maoïsteettous,Kadhafi,
Amin et Nyerere se prétendant révolutionnaires et tiers-mondistes...
Ilya ainsiplusieurs grilles de lecture pour analyser cette éphémère
guerre limitée déjà bien oubliéemaisqui nous permet,d'une manièretrès
pratique, d'introduire notre sujet, le conflit tchado-libyendes années 1980
et plus particulièrement ce qui,à notre sens,enfaitson originalité:les
raidsmotorisés et,spécifiquement,les raidscontre lesbases aériennes. Il
s'agitdonc,enquelque sorte, d'un essaid'histoiremilitairemoderneet
africaine, la majorité des acteurs étantAfricains.
En traitant de ces décisifs raidssahariens,ils'agitderaconter comment
lescombattantsdupluspauvre pays africain réussirentàreconquérir leur
pays occupé parl'armée du plus richeÉtatducontinent, une armée
classiquequi,sur le papier,était mieux équipéeque celle d'une puissance
moyennecomme la France et tout celaenexploitant lestraditionnelles
tactiques des nomades du désert.
L'un desmots-clefsdel'étude sera:"OCA'', une abbréviationqui,selon
le glossaireOTAN, se traduitpar ''Opérationoffensive contre le potentiel
aérien''. "Offensive counter-air operation" ou simplement "OCA"signifie
le plus efficace moyenqu'aunbelligérantpour acquérirlasupériorité
aérienne en détruisant la puissance aérienne de l'adversaire,ausol,par
toute action aérienne, terrestre ou navale.
La plupart deshistoriensmilitairesprétendentque depuislaSeconde
Guerre mondiale,aucune arméen'a gagné une guerre si sonadversaire
avaitlasupériorité aérienneou, mieux encore,qu'aucunÉtatn'a perdu de
guerre s'il conservait sa supériorité aérienne(et celaseulement dans les
cas de conflits conventionnels, Remember Vietnam !).
Le cas tchadien serait alors unique:l'armée du pays le plus misérable
d'Afrique,sansarmée de l'Airdigne de ce nom, va cependant contrerla
suprématie aérienne de l'État le plus riched'Afrique,rienqu'en frappant
ses bases aériennes par ces fameux raids motorisés.Ayant perdu ses bases
aériennesauTchad et avec sesbases du Sudlibyenmenacées,Kadhafi se
retire du Tchadetaccepte l'armistice. L'acteur faibleavaincul'acteur
fort.
14C'estcet "acteurfaible" qui nousintéresse icienpremier lieu:le
nomade noir du Sahara central, le Gorane.
15Chameautoubouharnaché avec la selle-bât Terké(dessinFlorent Sené).
16ILES HOMMES: NOMADESETGUERRIERS DU SAHARA
CENTRAL
1LESTOUBOU
Un célèbre documentduXVe siècle,leManuscrit de Siwa, évoque pour
la première foisles razzias de mystérieux géants noirs surgissant des
sables et qui assaillent lesoasis de SiwaetdeDakhla, en Égypte.Les
Toubou-car ce sont eux- viendraient d'une lointainecontréeausud,
dans l'Ard el Kufara, la Terre des Incroyants.
LesSiwiracontentaussi commentleursaint patron, Sidi Suleiman,
sauva Siwaalors qu'une arméedesauvagestoubou marchait surl'oasis
pour le piller.Lesaint homme priadetelle manièreque Dieu l'entendit;
toutelahorde desenvahisseurs disparut alors,ensevelie parune
providentielle tempête de sable.
Pour les Arabes et lesBerbères, lesToubou-appelésGoranespar les
Arabes -apparaissent comme de dangereux nomadesdudésert, des
païensqui vivent en se nourrissant de serpentset dont les chameaux n'ont
pasbesoind'eau et ne laissent pasdetraces dans le sable. Si ces préjugés
expriment bien l'ignoranceetlapeur, c'estque lesToubou étaientalors
reconnus commederedoutablespilleurs du Sahara et redoutés pour leurs
raidsà longue distance. Légendesousuperstition, on évoque de
mystérieuses oasis-relais, repères des pillards toubou : Zerzura quelque
part dans le désert libyque, Djoua Tokalet au milieu duTénéré. Déployez
une carte d'Afrique du Nord et repérezSiwa:l'oasis égyptienne esttrès
loin,enfait, surlamarge extrêmedel'expansiontoubouàpartir de son
foyer, le Tibesti, citadellevolcanique au cœur du Sahara,cevaste espace
du vide.
LesToubou, "racefossile vivante",sont lesauthentiquesindigènesdu
Sahara central; ils sont déjà citéspar Hérodotecomme des"Troglodytes"
éthiopiens(c'est-à-dire noirs). Selon l'historien grec, ces noirs vivant dans
descavernesétaient lesplusrapides de tous leshommesà la courseà
pied et ilsmangeaientdes lézards et autres reptiles.Leurlangue
ressemblaitàdes cris aigus de chauve-souris. Certaines cartes médiévales
citent le "Désertdes Gorham".Plustard, l'apparitionduchameau,
véritable révolution logistique et économique au Sahara dans les premiers
sièclesdenotre ère, multipliera énormémentlerayon d'actiondeleurs
raids. L'introduction du dromadaireaugmenterabeaucoup la mobilité de
17leur nomadisations mais en donnant aussi leslimites de leur espace, une
"frontière-zone".
Le monde,selon lesToubou,auncentre: le Tibesti, touràtour pôle
d'attractionetdedispersion. Plus haut massifvolcanique du Sahara (le
volcanEmi Koussi culmineà3415 m),montagne-refuge,oasis verticale,
c'estlebastiondupeupletoubou ("Toubou estunmot kanouridésignant
l'habitant du Tou, nomlocal du Tibesti",cf. Ch.LeCoeur,L'honneur et
le bon sens chez lesToubou du Saharacentral,p.490). Toubou désigne
aussi lesgroupesqui croientavoirrésidésur le massifdanslepassé.Et
parfacilité,ondiraaussi Toubou pour appelerles Goranes. On ditTéda
pour les seulsToubou du Tibesti (au singulier:Toude).
La périphérie serait alors une immenseairedenomadisationetde
parcours de raids, du NigerauNil, de Siwaaulac Tchad. La géographie
traditionnelle toubou connait quatredirections:un Nord,Zeila au Fezzan
libyen, un Sud, le Kanem, la région historiqueautour du LacTchad,un
Occident, Yeborde ou pays targui et,enfin, un Orient,Misrc'est-à-dire
l'Égypte, le pays du Nil.
Cetimmense espace, un empire dans l'Antiquité,(seul le Tibestioù
l'habitatest très relativementconcentréetsédentarisé pourrait être
qualifiédeterritoiremêmeenl'absence d'État) s'est sensiblement réduit
au coursdes dernierssièclesàlasuite de deux menaces successives:
d'abord lesenvahisseursarabesdescendus du nord au tout début duXIXe
siècle et qui investissent lesoasis desToubou alors païens, en particulier
cellesdeKoufra (selon Rohlfs,lemot "Koufra"estàrapprocherdumot
arabe kafir,aupluriel kafara,qui signifieincroyant). Puisàl'aube du
XXesiècle, lescolonialistes françaisqui,eux, viennent de l'Équateur et
qui interdirent dorénavant razziasetesclavage,pourtantàlabasede
l'économie locale.
"L'oasis de Kufran'a pastoujoursappartenu aux Arabes. Il ya
longtemps,elle étaitlaterre desTibus qui,depuisdes siècles,
possédaienttous leslieux du désert.Quand lesArabesetles Sénussis
arrivèrentà Kufra, lesTibus abandonnèrent l'oasisetseréfugièrent dans
lesmontagnesduTibesti qui se trouventà quinzejoursdechameauvers
le sud" (cf. Comte Ladislas Edouard de Almaszy, Récentesdécouvertes
dans le désert libyque, Le Caire, 1938, p. 61).
Dans lesdeuxcas,faceàlapuissancedefeu supérieure desétrangers,
lesToubou se replient dans leur réduitduTibesti ou se dispersent dans
l'immensité du vide saharien.
18Les "nomades noirs du Sahara" (Chapelle)
LesToubou seraient lesprimo-arrivants, "une humanité préhistorique,
relique",peut-être apparentée auxÉthiopienscar ils allientpeau noire et
traits europoïdes. De nombreux millénaires de présenceininterrompue
dans l'environnement hostile et hyperaride du Sahara central
expliqueraient l'extraordinaireadaptationaumilieudes Goranes. Une
sélectionnaturelle impitoyablea produitunpeupled'une extraordinaire
endurance. Tous lesspécialistesdes ethnies sahariennesadmettent qu'ils
ont une résistance àlafatigue,à la faim et àlasoifincroyableet
supérieureàcellesdes autres nomades, qu'ils soient Maures, Touareg,
Arabes ou Chaamba.
Le Toubou estgénéralement grand, minceet svelte.Sapeau estnoire ou
rougeâtre mais,curieusement,nesue pascomme cellesdes Bantous.Ila
le nez aquilin et les traits fins.
Depuisl'islamisation, le Toubou revêtunlarge boubou et un sarouel
pour couvrirses maigresjambes. Hier en sandales, aujourd'hui en
baskets, il se rase le crânequ'il coiffe d'un très long turbanblanc qui
cache souvent le visage.
Traditionnellement toujoursarmé, il porteunpoignard fixé au bras, le
lowi masakalam,etunredoutable couteau de jet. La sagaie aété
remplacéedepuisplusieurs décennies parle"Klasch", le fusil d'assaut
russe largementdistribué dans la région. Avantd'êtreungrand nomade
monté, le Toubou estd'abord l'éternelsurvivant,lemarcheurd'une
frugalité prodigieuse.Ondit qu'un Toubou peut se nourrirpendant trois
jours avec une seule datte :
"ilmange la peau le premierjour,lachairledeuxièmeetlenoyau le
troisième... " (cf. GrandsReportages N° 252 -janvier 2003, Franck
Charton, Djado, l'oasis oubliée).
Il estainsi un voyageur ultraléger,sansmarmiteouthéière:des dattes
dans un sac, un peud'eau dans une guerbaet il peut pérégrinerplusieurs
joursdansle"caillou" (leTibesti).À pied,ilest imbattable,ilpeut
marcherdes semaines en randonnéedanslereg.Ilpeutainsi partir pour
desmoisvoire desannées en transhumance ou menant un troupeau vers
un lointain marché,laissant sonépousederrièrequi vitalors commeune
femmedemarin,géranttoute seuleles affaires de la famille (latradition
de ces longuesabsencesexpliquera en partie la sur-représentationdes
19Toubou dans le Frolinat quand lespaysans sédentairesduOuaddaï
hésitent àquittervillagesetterroirspour partir en rébellion). Et en
montagne,ilpeutfaire couramment 80 kmpar jour! Dans lesrochers,il
estd'une agilitéstupéfiante,ilévolue commeunmouflon en sautantde
roche en roche.
Cesaptitudesphysiquesextrêmesetuncaractère très particulierfont
que le Toubou ne craint ni la mort,nilasouffrance, ni la faim,nilasoif,
ni la fatigue, ni les éléments, froid, tempête de sable ou soleil.
Le Toubou estd'abord un pasteur, il élèvechameauxetchèvres. Suivant
la saison et le milieu, il nomadise avec sesbêtes là où estl'eau et le
pacage. Les dattes, le lait et la cueillette composent l'ordinaire.
Surleplanpolitique,silasociété toubou estdite segmentairevoire
anarchique,les Toubou sont néanmoinsorganisés en différents clans
issus de quatre groupesethno-linguistiques: lesTédadu Tibesti, les Daza
du Borkou, lesBideyat de l'Ennedi et les ZaghawaduBiltineetDarfour
(Soudan). Avantl'islam,autemps de l'extensionhistoriquemaximaledes
Toubou, ils avaientunsouverain ou Derdeï. Aujourd'hui le Derdeï n'est
plus que le chef spirituel d'une partie desTéda.
Le guerrier
Ainsil'existence du Toubou estune lutteincessantepour la viedansun
environnementprécaireetimpitoyable,uncombatsansfin dans un
écosystèmeaux ressources très limitées. On ne sera donc pasétonné alors
que la violence soit alors un moyenensoi et que combattresoitl'activité
la plus valorisante.
"A sespropres yeux, aux yeuxdesafemme,deses enfantsetdes gens
qui l'entourent, l'homme est"homme"par le portdes armesetpar son
adresseàles manier" (cf. Jean Chapelle,Nomadesnoirs du Sahar a ,
L'Harmattan, 1982, p. 329).
La guerre traditionnelle ressemble plus, selon nos conventions, à un
duel conclu par un assassinat suivi d'une fuite car la vendetta commence.
Mais la raison d'être de la guerre,c'est le pillage d'où lesraids :
d'ailleurs, en languetéda, "yobor", la guerre signifie rezzou . Il s'agitd'une
lointaineexpédition dont l'objectif estsurtout d'enleverdes troupeauxet
aussi desesclavesoudepillerune caravane. Pour décrirele rezzou
typiquementtoubou, je citeraiencore - longuement - le ColonelChapelle,
un vieux colonial :
20"Cequi caractériseles rezzous toubous c'estlafaiblesse de leur effectif,
leur grand rayond'action, leur prudencedans l'approche, leur audace
dans l'exécution, leur rapidité danslafuite.Expertdans l'emploi de sa
monture, adroitdansl'usage de sesarmes primitives,remarquablepar
sonadaptationaudésertetauclimat rigoureux-journées brûlantes et
nuits glaciales- d'une résistanceinégaléeà la faim,àlasoif, àla
fatigue,utilisant lesitinérairesles plus durs, àtraversd'imposants
massifs dunaires, d'immenses étenduesdépourvues de pâturagesetde
pointsd'eau, empruntant dessentiers de mouflons en montagne,
escaladantles cols lesplusraidesavec sesagilespetits chameaux,le
Toubou estunrazzieurredoutablepar sa technique." (cf. Chapelle,1982.
p. 333).
Souvenez-vousdecette excellentedéfinitiondelatactique toubou, elle
sera l'une des clefs d'explication des combats victorieux des années 80.
À la bataille rangée, lesGoranespréfèrent la ruseoulasurprise des
coups de main pour frapperlacible.Enfait, ilssont lesvrais guérilleros
du grand désert,ceuxqui font reculerles limitesdelarésistance
humaine. Ilssont lesmeilleurs pillards sahariens, ils passentn'importe
où,opérant en petitnombre, très loin avec ruseetpatience. Grâceà ces
évidentescompétences tactiques, ilspeuvent en remontreraux autres
nomades, lesBédouins et lesTouareg. On estnéanmoinsobligé
d'évoqueraussi la réputationdecruautésanspareilledeces pirates
sahariens pour leurs captifs.
"Les femmes (touarèg, Nda) lesplus jeunes subissent un supplice raffiné.
LesTebbou leur brisentles reinsenles chevauchantaucoursdugalop
d'arrivée, après lesavoir fixées àquatre pattessur l'échinedeleur
méhari..." (cf. Eulage Boissonnade, Conrad Kilia n,France-Empire,
Paris, 1971, p. 116).
S'il existe une généalogieducrime,celapourrait en partie expliquer
certaines pratiquesdes GoranesdelaD.D.S,lapolicesecrètedeHissein
Habré...
Ainsiles nomades Touaregdel'Aïrcomme lesriverains du Niletles
oasiensdudésertlibyque étaientterrorisés parles incursions des
Toubou:ceux-cifirentlevideautour d'euxalors que,sansÉtatniarmée,
ils n'étaientpourtantnifortsninombreuxetorganisés.Etpourtantils
vont conquérirunÉtatdansles années 1980:leTchad,suite au "plus
grand rezzou du XXième siècle" (dixitAbba Sidick,unchefduFrolinat,
en 1980 in Africa,N° 122, juin-juillet1980, p. 54), la prise de
21N'Djamena. En cela, lesToubou obéissentàlaloi millénairequi appelle
les nomades du nord vers les pays fertiles du sud.
On l'aura compris, lesGoranes- qui appartiennent àune société
offensive- pratiquent d'abord la guerre offensiveetc'est pourquoi on
insistesur le rezzoucommetactique de base.Cependant,laguerre
défensiveneleurest pasinconnue car d'autres clansencontre-rezzouou
descaravaniers étrangers peuvent lesagresser. Ilssereplient alors sur
leur "sanctuaire" pour échapperà la poursuite de l'ennemi qu'ils viennent
d'attaquerpar surprise.LeTibesti estbiensûr leur inexpugnable
forteresse, jamais occupée avant leXXe siècle mais il est d'autres reliefs,
Couteaux de jetetfers goranes (dessinFlorent Sené).
pitons et falaises au Borkou et dans l'Ennedi avec forts, grottes et refuges.
En plaine, dans le Pays-Bas, la défense ne peut être statique et ils refusent
la bataille rangée: c'estalors la fuite,"lafuite (qui) joue un grand rôle
dans l'artmilitairedes Toubous" (cf. Chapelle,1982, p. 330) et la
dispersion dans le désert.Onajouteraenfinqu'ils sont mauvais pour la
guerre de siège: sans engins du génieniartillerie,lemoindre mur, le
moindre retranchement sont des obstacles qu'ils ne savent emporter.
Si lesToubou sont bien d'exceptionnelsguerriersqui n'hésitent pasà
entreprendre desopérations contre desgensmieux armés, ilspartagent
cependant cet artmilitaire traditionnelavecles autres nomadesdudésert
pour qui le pillage descaravanes estune pratique générale.Ladonne
change bien sûravecl'irruptiond'une arméeétrangère bien équipéeet
22commandée. Avec leurs effectifsridicules,sanschefsuprême,sans
discipline, lesToubou ne peuvent fairefaceàunennemi mobilisé,ils ne
peuvent résister au choc ou au feu. Ce sera d'abord le cas, auXIXesiècle,
avec les Arabes venus de l'actuelleLibye.En1805, le PachadeTripoli
envoie une expédition armée contre lesTéda. Mais dans le terrain escarpé
du Tibesti, les "gensduTou" vont encore l'emporter, et pour la dernière
fois:àAouzou, lessoldats du Fezzan ouvrent le feumaisils ne peuvent
rechargerleurs fusilsàsilex, lesagiles Toubou leur tombentlittéralement
dessusetles massacrentà l'arme blanche. Un unique Fezzanaissera
épargné:aprèslui avoircoupé la langue,onlechasse vers Mourzouk tel
un sinistre messager.
232LESARABES
Les Arabes ne sont pasdes nouveauxvenus dans le bassin du Tchad.
Venant du Nil, ilsyapparaissentàpartirdu XIVesiècleetdiffusentune
foi et une langue,l'Arabecoranique étantalors la seulechoseécrite.
Chameliers ou bouviers, ils évoluent dans le Saheletsont petità petit
acceptés dans les sociétés tchadiennes via le commerce et le mariage.
LesAwlâd Sulaymân
D'autresmigrations arabes suivent. Au XIXecesont lesAwlâd
Sulaymân, des Bédouins en fuite et qui déferlentdu fond de la Syrtesuite
àleurs défaites face au pouvoirlittoral, Tripolipuisl'Empireottoman.
Très peunombreuxmaisbienarmés,les Sulaymân (etd'autrestribus
alliéscomme les Qadhadfad'où estsortiKadhafi)vont en quelques
années se taillerune vastezone d'influenceentre Fezzan et lacTchad,
dans ce pays qu'ils appellent Biladas-Sudan:lepaysdes noirs.La
supériorité militaireleurpermetdefaire desraids qui ramènent du butin
et produisent aussi la peur qui génère le tribut.Ainsi accèdent-ils au
contrôle de l'économie régionale.Pour quelquesdécennies et jusqu'àla
findusiècle, lespaysduTchad,Kanem et Borkou sont traitéscomme la
chasse gardée des tribus libyennes en maraude.
Cettesupériorité estbasée en partie surlaterreur qu'ils s'inspirentsous
la formederaids avec attaques-surprisesà l'aube qui créent bientôtun
mythed'omniprésence. Les Toubou du Borkou ne sont pasépargnés: les
Daza sont déciméspar ces raids, massacres et captures. Ces rezzous
inattendus,àlongue distance et sans cesse renouvelés avec impunité,font
que lespeuples qui en sont victimespréfèrent une paix très coûteuse à
une constante insécurité : ils payent le tribut auxArabes.
Cessuccèsmilitairesévidentsméritent explication. Carles Sulaymân
surpassent clairement lesToubou et lesTouaregpar leur mobilité:ils
peuvent-beaucoup mieuxque lesautresnomades-frapperrapidement
encore et encore.Lesecret de la supériorité bédouine vientdel'emploi
combinéduchameau,duchevaletdes armesà feupour accomplirces
raids. LesSulaymânsont lesmeilleurs cavaliers de toutelarégion. La
tactique de base estalors de faireleparcoursàdos de chameau- le
"vaisseau du désert"ayant lesqualitésd'endurance- tout en tirantà la
laisse un cheval non monténichargéversl'objectif.À portée de la cible,
25camp ou village, le Sulaymân montelechevalfrais pour l'assaut final
puislafuite.Les razzieurs combinentainsi lesavantages desdeux
montures:lagrande résistance du chameauàlafatigue etàlasoifetla
vitesse et l'agilitéduchevalpendant la brève actionoù le cavalierouvre
le feucontre desgenssurprisetseulement armésdelances et d'épées.
LesArabesn'ont certesque desfusils et pistoletsà silexouà percussion,
longsàcharger et peuprécismaispendant le choc très brefdel'attaque-
éclair,l'effet de surprise et la très faible distance d'engagement font que
ces armessont efficacesycomprispar le bruitqui terrorise hommes et
bêtes.
"Enemployant ces tactiques, lesAwlâd Sulaymânqui n'ont
probablementjamaisété capables d'alignerplusde1000 guerriersd'un
coup réussirentàdominer le Kanemetles routes versleNordpour
environcinquante ans. En faisant cela,ils établirentune traditio n
d'agression et de pillage libyen parmi lespeuples et lesterritoires de ce
côté éloigné du Sahara exposéà leursraids." (cf. John Wright,Libya,
Chad and the CentralAfrica , Hurst&Cy, London, 1989, p. 77).
D'autresArabesvenantdunord arrivent aussi dans le second XXe
siècle.
La Sénoussiya
En 1843, MohamedalSénoussi crée la première loge de la confrérie
(tariqa ou voie) soufieà Al Baida, en Cyrénaïque (Barca). Cetordre
religieuxréformateur,laSénoussiya,qu'il préside en tant que Grand
Sénoussi va progressivement se déployer pleinsud et convertir lestribus
bédouinesdel'intérieur.Les Zuwayas et autres peuples sahariensvont
accueillir le nouvelordre religieux qui envoieses missionnaires,ouvre
des zaouia(loges) "toutàlafoiscentres de ravitaillementenvivres, en
armesetenmunitions,entrepôtscommerciaux,édifices du culteet
établissementsd'enseignement religieux" (cf. Pierre Hugot, Le Tchad,
Paris, NouvellesEditions Latines,1965, p. 40) .L'islam (pré)libyen
commence sa marche vers l'Afriquenoire,le biladas-sudan.Koufra est
atteintdansles années 1850; un ksar ou ensemble fortifiéyest construit.
LesSénoussisvont ainsiorganiser une importante routecaravanière en
pleinSaharacentral,lapiste commercialeBenghazi-Ouaddaï.La tariqa
va aussi convertir certainspeuples pasoumal islamiséscomme les
Toubou; parmiceux-ci,les Téda et lesBideyat.LeTibesti devientalors
26un bastionsénoussi ce qui explique en partie l'alliance libyennedufutur
Goukouni Oueddeï.Inversementles Toubou desplaines ou Daza seront
lesvictimesdetribus alliés auxSénoussis: au début du XXesiècle, les
Arabes ont complètement chassésles Daza du Djourab. Hissein Habré,le
Daza de Faya,avecenmémoire ce passéqui ne passepas,seral'ennemi
farouche de la Libye...
Devenant de fait le gouvernement de l'intérieur(même si la Sublime
Portereste théoriquement souveraine),leGrand Sénoussi contrôleun
vastedomaine,étiréenréseau de la Méditerranée au lacTchad.Mais
c'est, en cette findesiècle, le triomphe du colonialisme européen.
L'accord anglo-françaisde1899 reconnaît auxFrançaisledroit
d'occupation du bassintchadienalors que lesSénoussisinaugurent la
loge de BirAlali au bord du Laccette même année. Le conflit estalors
inévitable entre "coloniaux" et "frères"
La "piste Hô Chi Minh" du Grand Sénoussi.
Unique prestataire de services (entretien, sécurité et hébergement),
l'ordre Sénoussi gère un axetranssaharien majeur.Armes àfeu
européennescontre esclaves africains,voilà la part grandissantedutrafic
nord-sud.
"A l'exceptionprobabledes armesetmunitions,les cotonnadesétaient
le plus important desarticlesdevente" (cf. D. D. Cordell, "Eastern
Libya, Wadai andthe Sanusiya:atariqaandatrade route",TheJournal
ofAfrican History, Vol. 18, Cambridge, 1977, p. 34).
Dans l'autresens, le Ouaddaï et lesautresSultanats exportentd'abord
desesclaves, desivoiresetdes plumes d'autruche.Unesclave vaut un
fusil Gras modèle 74 et quarantecartouches. L'afflux d'armespermetaux
razzieurs de lancer de nouveauxraids esclavagistesdansle dar al-har b
("domainedelaguerre") entretenantainsi un cerclevicieux. Parailleurs,
la menace française augmentant,lecommercedes armessedéveloppe,
lesfusilsàtir rapide arrivent dans le Ouaddaï et se diffusent. C'estaussi
une riposte sénoussieàladistributiond'armes auxtribus localesralliées
auxFrançais. Mais la première raison de la proliférationd'armements
modernes parla tariqa dans le Sahara central,c'est bien sûrlarésistance
arméecontre lesFrançais. Ce trafic établitaussi une traditionlibyenne
d'interventionpar lesarmes (etpar la proliférationd'armes)dansleSahel
central :
27"AuBatha, région particulièrement affectionnéepar la Libye, du fait
d'une populationarabe importante, tout le monde étaitarmé, desenfants
de 8ans jusqu'aux plus vieux" (MichelN'Gangbet, Peut-on encore
sauver le Tchad ?, Karthala, 1984, p. 52).
"L'affluxd'armes au Darfour fûtl'actepluscrimineldeKadhafipendant
lestrenteannées de la guerreduTchad" (cf. J.M.Burr& R. O. Collins,
Darfur, the long road to disaster, Markus, 2006, p. 238).
L'alliance musulmane et le djihad.
La Sénoussiya estunordre religieuxmaispas encore un État. Son
influenceest alorsàson zénithdanslarégion; au nom de l'islam, les
Sénoussisvont fédérerdifférentsgroupesdanslarésistanceaux naçara
(Chrétiens) c'est-à-dire lesFrançais. Aussitôt aprèslepremiercombatde
Bir-Alali(9novembre 1901), MohammedalMahdi proclame le djihad.
La confrérien'a pasd'armée propre mais peut cependant mobiliser des
contingentsoccasionnels. À Gouro (Borkou), où siègemaintenantle
GrandMaître, sont stockées vivres, armesetmunitions en abondance. La
stratégiesénoussieseraessentiellement défensive pendant la décenniede
confrontation avec les Français au tout début duXXe siècle.
La premièrephase deshostilitésfranco-sénoussies avaitcommencéen
1901-1902 assezclassiquement parles troisdurs et sanglants combats
pour la zaouiaretranchée de Bir-Alali. Mais le feufrançaistue:les
pertes sont énormes (environ 500 Sénoussistuésdont Rhet le chef des
Awlad Sulayman), des "frères" se retirent, d'autres se rendent. Commence
alors la phase suivante deshostilités. Koufra (làoù s'installe l'"état-
major" de la confrérieaprèslerepli de 1903) reconnaît ne pouvoir
affronter lesFrançaisdansune bataille rangéeninepouvoirenlever de
place forte importante.
"Comme l'afortbienremarqué le lieutenant-colonelFerrandi,qui les
combattitpendant plusieursannées au Tchad, la tactique militairedes
Sénoussistes étaitétrangère au monde nomade environnant :ils
pratiquaientladéfensive et la guerredeposition, construisaient des
fortifications,s'accrochaientauterrain,sebattaient éventuellement en
carré." (cf. J.-L.Triaud, Tchad 1900-1902, une guerrefranco-libyenne
oubliée ? , L'Harmattan, 1987, p. 17).
Aprèslaperte du Kanem, lesSénoussis, passantàladéfensive,fuient
vers le Borkou pour renforcer les zaouias desoasis. L'ordre fait appelà la
28Turquiequi envoieunpetit contingent.Fortsetdépôtssemultiplient,les
garnisons sont renforcées. Al Barrani,lechefmilitaire sénoussi,
structure aussi une forteceinture de protectionoù l'on retrouve Awlâd
Sulâyman,TouaregetTédaqui nomadisentetpratiquent une défense
agressive par le harcèlement quotidien, la guérilla et les raids.
La confrontationvaseprolongerplusieurs années.Inexorablement, les
Français, malgré leurs faibles effectifs, les énormes problèmes logistiques
et le manque d'intérêtdeParis,vont remonter vers le nord, là où est
tracée la nouvellefrontière entreles empiresfrançaisetbritannique.
Marsouins,sénégalais(le Régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad
sera crée en 1910) et méharistes,endifférentes colonnes
expéditionnaires, avec moultsalvesetchargesàlabaïonnette,prennent
unàunles couventsfortifiéssénoussisetles centres de leurs alliés :
Abéchéen 1909,Aïn-Galakka, Faya, Gouro et Ounianga en 1913 et enfin
le Tibestidébut 1914.Al Barrani esttué.LaGrande guerre qui se profile
va changer la donne pour un temps...
L'expansiondelaSénoussiya vers le centreafricain (ilyaune loge
aussi loin que Kano dans l'actuel Nigeria)aété briséepar la conquête
française.Hormis l'aspect missionnairepan-islamiste,lemoderne
expansionnisme libyen-bloqué de façon durabledepuis1987 -ne
s'inscrit pasdanslafiliationduprojetsénoussi.Kadhafi,tombeur du roi
Idriss al Sénoussi,chausse plutôt lesbottesduGrand Turc ou de
Mussolini pour légitimer son obsession tchadienne.
Le "Lion du désert" versus l'Aigle romaine
En 1911, l'Italie envahitlaTripolitaine alors provinceottomane (vilayet
de Tripoli).Laconquête piétinevite faceàlarésistancedes Turcsetdes
Sénoussis. Avec l'irruptiondelaguerre mondiale,les Italiens suspendent
leurs opérations se contentant de tenirTripolietlelittoral. LesEmpires
centrauxont de grands projets pour la Sénoussiya :mettrelefeu au
Sahara.Eteffectivement, avec l'aide turco-allemande (armes,finances et
conseillers), non seulementles Sénoussiscontiennent lesItaliens en
Libye et forcentles Françaisàsegarder sur leur frontière tunisienne mais
ils vont brièvementenvahirl'Égypteen1916-1917 et yimmobiliser
d'importantesforces britanniques plus utilesailleurs.À la même époque,
ils vont aussi susciter lesrévoltestouareg au Niger("guerre de
Kaoussan") qui vont ébranler sérieusement la PaxGallica en AOF
29(Afrique occidentalefrançaise). Au Tchad, alors territoiredel'AÉF
(Afrique équatorialefrançaise), lesSénoussisalliés auxToubou
reprennentle Tibesti(sa partie nord-ouest rattachée au Niger-AOF,1916-
1930) en chassant lesFrançaisdeleurs postesmilitaires. Enfinla
confrérierallieàsacause le sultanatduDarfour qui proclame le djihad
en janvier 1916. Petitesguerres("little war",l'expression, concernant les
incursions sénoussies àl'Ouest du Nil, estdeT.E.Lawrence) dans
l'immensebande désertique-quand on songeàVerdun ouàlaSomme -
mais auxénormesenjeuxstratégiquespotentielscomme le contrôledu
canal de Suez ou la liaison avec la colonie allemande du "Kamerun"...
Mais aprèsles succès initiaux, lesSénoussissont refoulés d'Égypte
(suite,entre autres,à la charge automobile des Light CarPatrolsàSiwa
en février 1917, la premièreopération entièrement mécaniséejamais
accompliepar l'Arméebritannique et aussi le coup de grâce de la
campagne anti-sénoussie).Dansl'Aïr, la rébellionest écrasée après
l'échec du sièged'Agadez (81 jours)aveccontre-rezzous,"nettoyages" et
poursuite desdernières bandesrebelles. Kaoussanest traqué et se cache
un tempsdansle"caillou". Le ColonelTilhoreprend le contrôledu
Tibesti, de l'Erdi et de l'Ennedi.AuDarfour,dès mai1916, une colonne
britanniqueamis en déroutelesultanAli Dinartandisque lesFrançais
font une promenademilitaireauDar Sila voisinenrévolte:les cavaliers
siliens qui chargent le carré sont massacrés à la mitrailleuse.
En 1922, Mussoliniaccèdeaupouvoirsuprême.Lerégime fasciste
commence immédiatement la reconquête de la Tripolitaine. LesTurcs ont
définitivementabandonné leur provincenord-africaine.Maisune
puissanceselève: MohammedIdriss le GrandSénoussi fédère lestribus
arabes de Tripolitaine et de Cyrénaïque.À partir de Tripolietdes centres
méditerranéens, lescolonnesmotorisées italiennespénètrent lentement
dans l'hinterland tripolitain. Lespatriotes arabes attaquent en petits
groupesces colonnes ou défendent certainssites: ces tactiquessont
vaines face auxmitrailleuses et bombesdes avions d'accompagnement.
Leurs pertes sont donc excessives.Laguerre traîne mais en faveur des
Italiens qui contrôlent tout le nord tripolitain vers 1925.
En 1928, la Tripolitaine "pacifiée",lacampagne de Cyrénaïqueva
s'accélérer,lareprise deshostilités ayantenfaitcommencée dèsavril
1923 avec la descente depuisBenghazi d'une fortecolonnemotorisée
versAgedabia où lesSénoussisont un état-major.Qajja benAbdallah,un
Gorane du Tibestiy commande lesforces sénoussies.Ils résistentmais
30doivent se replier, la partie étant par trop inégale.
La reconquête de la Cyrénaïque, fief sénoussi,terre desBédouins,en
particulierlatribu des Zawaya, ces nomadespour qui la possession d'un
fusil et d'un cheval estl'essentiel, va être péniblepour lesItaliens, très
cruelle pour lesArabes et durer une décennie. Le symboleou plutôt l'âme
de la résistance,c'est bien sûrSidiOumar al Moukhtar.Déjàvétéran de
plusieurs guerres(ilaservi contre lesFrançaisauOuaddaïàpartir de
1899 puiscontre l'invasion italienne dès1911), c'estd'abord un Bédouin
et un Sheikhsénoussi.L'émir Idriss nommeOumar Al Moukhtar son
représentantoumendoub et chef militairedelaSénoussiya.Avecson
énorme expérience, Al Moukhtaraanalysé la stratégieetles nouvelles
tactiquesitaliennes. Iladéjàperdu le littoraletles centres,iln'a ni les
effectifs(quelquesmilliersdecombattants au maximum) ni la puissance
de feu (que des fusils, quelques mitrailleuses) ni même la mobilité (à pied
ou àcheval) pour arrêterles colonnesmotorisées armées et blindées
escortées pardes avions.Touterésistancefrontalefaceà environ 20 000
Italiens,ÉrythréensetLibyens ralliés, bien armésetorganisés,est donc
coûteuse et inutile.
Al Moukhtar basculealors dans la guérilla:les duar (unitésarmées
sénoussies) montentd'innombrables petitesopérations hit-and-run surles
arrières de l'ennemi, créantl'insécurité de tellemanière que chaque
Italiensesente vivre dans la ligne de mire d'un fusil sénoussi.Les
sentinelles, lespostesavancés,les convoisderavitaillement, lesroutes
sont soumis auxtirs, raids, embuscades et sabotages.AlMoukhtar refuse
dorénavant tout engagement de gros moyens en rase campagne.Au
contraire, lespetitsgroupessénoussiss'infiltrentdansledjebelAl
Akhdar, zone boiséeetescarpée, centrededissidenceetbaseidéalepour
lancer des coups de main, surtout nocturnes, partout où l'Italien est faible.
À cette insaisissableguérilla, lesItaliensripostent parla"guerre
coloniale" c'est-à-dire auxreprésaillescollectives contre lesArabesnon-
combattants, auxbombardements descamps destribus et aux
mitraillagesdes troupeaux. Si Al Moukhtar restelemaîtreincontesté de
la guérilladudésert, le généralGrazianiréplique parune guerre d'usure
et monted'importantesopérations "chercheretdétruire".Enfin les
Bédouins sont regroupésdansdes campsdeconcentrationcar il s'agitde
tarirl'eau du poissonpour l'asphyxier, parade àlafuture célèbre
métaphore de Mao Tse-toung (la guérilla "doit être dans le peuple comme
le poisson dansl'eau"). La population est décimée, le cheptelgrandement
31diminuée, lespuits bouchés. Kadhafi perd ainsiungrand-père.La
résistance sénoussievoitainsi petità petitsabasedesoutiens'échapper
suite auximpitoyables mesuresdeGrazianisurnomméle"Boucher". Les
bandessénoussies sont repoussées dans le désert,les oasistombant l'une
après l'autre.
Mais tant que le "Liondudésert" survitetcommande encoreàquelques
Bédouins qui surgissent dessablespour donnerdes coups même
symboliques, la "pacification" ne sera jamais achevée. La capture du chef
rebelle devientalors la priorité de Graziani. Il faut donc réduireses
dernières basesdansleSahara. L'archipel de Koufra,centresénoussi
isolépar le désert profond estledernier sanctuaire de la guérilla,
"l'ultimeplace forted'indépendancetribaleenAfrique du Nord" (cf.
MajorR.A.Bagnold, TheLibyanDesert, Journal of theRoyal African
Society, VolXXXV,July 1936, p. 302).
En janvier 1931, troiscolonnessoutenuespar avion, en partie sur
chameaux, en partie surautomitrailleuses et camions (Auto-Sahariana),
se rejoignent devant Koufra et écrasentlafaiblegarnisonsénoussie.
L'exploitest d'abord logistique vusles énormes distances et le terrain
meuble.
"Bien qu'iln'y eutque très peudecombat,cette opérationfut une
entreprise témérairecar une seuleméchanteerreurdans lesdispositions
pour l'eauetles vivres ou un itinéraire erronéàtraversles dunesaurait
eu des conséquences désastreuses" (cf. Bagnold, 1936, p. 302).
"Meneràbiencette opérationavecsuccèsdans un payspratiquement
inconnu, complètement dépourvu d'eauetcontenantdes champs de
dunesqu'on auraitcru infranchissables quelquesannées auparavant fut
un chef-d'œuvre d'organisation" (cf. Bagnold, 1936, p. 302).
"L'opérationdémontrait ànouveaulesavoir-faireitalien pourles
entreprisestechniquesà grande échelle dans lesquellescombattren'est
pas exigé" (cf. E. E. Evans-Pritchard, TheSanussi of Cyrenaica,Oxford,
1949, p. 186).
Curieusement,ces compétences desservices- et non de combat-de
l'arméeduDuceévoquent aussi cellesdel'armée de la Libye
postcoloniale de Kadhafi comme l'expérience ougandaise l'illustre déjà.
Aprèscecoup très dur pour la Sénoussiya,Grazianiboucle la frontière
égyptienne dans lesmoisqui suiventpar un barrage de barbelés, de la
merà l'oasisdeDjaraboub. Lespatrouilles, fortinsetavions interdisent
tout franchissement.Plusaucun secours ou renfort ne peut venir
32d'Égypte.Lebarrage estaussi un succès technique impressionnant avec
des résultats définitifs pour la défaite des Sénoussis résiduels.
La chasse au chef sénoussi s'achèveenseptembre 1931. Le 11
septembre,lui et seshommessont repéréspar l'aviationpuispourchassés
pardes cavaliers libyens ralliés. Sonchevaltué sous lui, blessé au bras,
Al Moukhtar estcapturé.Ilest promptement pendu haut et court surla
placepublique, à Solouk, le 16 septembreàl'âge de 70 ans (!). Cette fois-
ci,c'est la fin: la résistance sénoussies'effondre.Les derniers guérilleros
se rendent ou fuient. Troiscentmembresdelatribu de Kadhafi s'enfuient
au Tchad. L'Italie proclame la victoire l'année suivante.
"Cequ'il estpeut-être plus intéressant àexaminerà la lumièrede
l'expérienceduTchad (dans lesannées 1970, Nda),c'est l'utilisation
particulière d'espaces semi-désertiquesetfortement sous-peuplés pour
menerune séried'actions de guérilla (parleFrolinat,Nda.) qui n'ont pu
être contrées de façondécisive" (cf. G. Chaliand in R. Buijtenhuijs,
Guerre de guérillaetrévolutionenAfrique noire,Politique africaine,
janvier 1981, p. 33).
On vientdevoirque guérillasdudésert(et contre-guérillas) existaient
plusieurs décennies -etn'oublions pasLawrenced'Arabie et sa
victorieuse "Révoltearabe",une référencebienétudiée parMao!-avant
celle du Frolinat (Front de LibérationNationale du Tchad). Certes les
Sénoussisn'étaient que despatriotes résistantà l'envahisseurétrangeret
pratiquant une guérillamoderne (ausensdes stratègesdu XXesiècle),
pourtantils ont perdu alors que le Frolinat ditrévolutionnaireva
l'emporter. Certes l'Italie fasciste,puissancemoyenne étaitautre chose
que le faible Étattchadien"néo-colonial". Et l'arméemussolinienne
n'étaitpas la pathétique ANT (Armée Nationale Tchadienne). Cependant
commentexpliquerles destinsdifférentsdeces guérillas desdeux
versants sahariens? Une leçon de géopolitique régionale s'impose.
33IIGÉOPOLITIQUESAHARIENNE
1ESPACEETTEMPS
Le Sahara est le plus vaste désert de la planète et l'un des plus sévères. Il
se présentecomme un immenseespace du vide au sein du continent
africain. Ce domaine de la vacuité estaussi une rupture majeure entre
MéditerranéeetTropiques: cet univers plan et minéral sépare (etunit)
l'Afrique blancheaunord et l'Afriquenoire au sud. Avec l'expansiondu
monde arabo-musulman, le grand désert cesse d'être la barrière
climatique infranchissablequi isoleetprotègelereste du continent, la
Felix Africa.L'islam ré-ouvre le Sahara qui devientunespaceàtraverser
pour lescaravanes échangeantproduits manufacturéscontre or et
esclaves.Lecommercetranssaharien reliealors lesdeuxrives,leSahel
(rivage en arabe) méditerranéen au SahelduSoudan. TripolideBarbarie
devient "port demer et portdu désert" (Zeltner).
La géographie arabetraditionnelle considèreque le Maghreb, grosso
modo le relief côtierarabisé,duMarocàlaTripolitaine, estcomme une
îledecivilisationentre deux vacuum,laMéditerranéeetleSahara.
Djezirat alMaghreb(l'île du couchant) est une grande interface entre mer
et désert.
Le poète Pierre Louÿsdisait: "les peuples prospèresn'ont pasde
géographie".Ledésert, étantlaformeminimaledanslaquellepeut
s'inscrirelevivant, estbiensûr un vaste no-man's-land.L'homme,
commel'eau,y estrare. Lespeuples-toujoursàfaibles effectifs- sont
contraints parlemilieuà nomadiser pour survivre.Les conflitsentre
individus ou tribus sont banals,laspoliationétant une institution. Les
conditions extrêmes forment despeuples spécialementadaptés aux
exigences de cette vieaustère et rigoureuse, on l'avuaveclecas
exemplaire desToubou.
Lespeuples sahariensont leur "géographie" comme espace vécu et
perçu, de même ils ont un passé fait de traditions orales et une conscience
historiquevia la généalogietribale.Les nomades,qui vivaientàl'étatde
nature,ont tous la nostalgie d'un Sahara d'avant, quand, fils du vent,ils
pouvaient suivre lesnuagesdansunespace quasi vierge,non encore
découpépar desfrontièresgéométriquesimposées pardes étrangers
venus de la lointaineEurope.LaFrancecolonialisteatracé plus de la
moitié de ces frontièresartificielles desactuels États se partageant le
35Sahara-ces lignessur le sable-,or "lanaturea horreur deslignes" (cf.
P. de Lapradelle,La frontière,Editions internationales, Paris, 1928, p.
173); une puissancesaharienne étaitnée. Pour lesEuropéens, le Sahara
n'étaitqu'un gigantesque resnullius,une réserve stratégique,unespace
inutile et périphérique,enattente,que chaque puissancecoloniale
projette néanmoins d'annexer à l'hinterland de ses colonies littorales.
La nouvelledonne géopolitique colonialesignifielafin du Sahara
commerégionhomogène de transitpar le dépeçagedeson espace et sa
structurationenterritoires. À l'èredes indépendances africaines, ces
territoires deviennent États et héritent desfrontières coloniales (en accord
avec la résolutiondel'OUA de 1964 surl'intangibilité desfrontières
coloniales). Cependant certainsÉtats sont révisionnistes: le Maroc et la
Libye remettentencausesleurs limites méridionales, le premierau
Sahara occidental,le second dans la bande d'Aouzou d'où bruits de bottes
et turbulences sur le terrain.
362GÉOSTRATÉGIELIBYENNE:L'ACTEURDESYRTE
Né,semble-t-il, le7juin1942, ("Qadafiwas bornonanunknownday
in 1943",MusaM.Kousa, Thepolitical leader and hissocial
background :MuammarQadafi, theLibyanleader,Thesis, Michigan
StateUniversity, 1978), àAbou-Hadi, prèsdeSyrte,Mouammaral
Kadhafiagrandi dans la région désertique de Syrte(SahraSurt)qui
borde le golfe du même nom. Depuisl'Antiquité,quand la frontière du
partagedel'Empireromainsesituaitaux autels desPhilènes, au fond de
la Grande Syrte, le golfe de Syrtesépareles deux principales régions
historiques de Libye:à l'ouest,laTripolitaine traditionnellementtournée
vers le Maghreb,àl'est,laCyrénaïquependant longtemps liéeà l'Égypte.
À une autreéchelle,laLibye sépare le MaghrebduMachreqetunit
l'Afrique arabe. "Fils du désert"etmembred'une tribuarabe bédouine,
Kadhafiatoujourseucette conscience de la situationgéostratégique de
SyrteenLibye et de la Libye dans le mondearabe.Cette centralité
syrtique-où le moi kadhafien,objet de sonespacevécu crée un espace
représentédont il serait le centre- explique en grande partie deux choix
stratégiques du régime.
En Latin,syrtis signifielittéralement banc de sable. LesSyrtesétaient
donc,audépart, lesdeuxbas-fondssur la côte du golfe du même nom. Et
syrtis étaitaussi le bas-fond contre lequelunnavirerisque de se briserou
de s'échoueret, au sens figuré,l'écueil. Mais Kadhafi-qui n'estpas
latiniste-n'a paspuvoirleprésage d'un obstacledangereux ou la cause
d'un échec dans l'étymologie du nom de son pays natal.
En 1973, l'annéedel'occupation d'Aouzou, la Libyedéclareque le golfe
de Syrtefaitpartie deseauxnationaleslibyennesenargumentant que le
golfe serait une baie historique.Uncoup d'œil surlacarte montre,en
effet, que le golfe estlecorridor aérienlepluscourtpour lesvols
domestiquesentre lesdeuxpôles,TripolietBenghazi.L'autre enjeude
Syrte, ce sont sesimportants gisements offshore de pétroleetgaz. La
communauté internationale conteste lesrevendications libyennes. À
partir de 1980, le Présidentaméricain Ronald Reagan envoie
régulièrement la VIeflotte en manœuvres- provocantes- autour de la
latitude nord de 32° 20',lalimitedugolfe de Syrteselon Tripoli. Une
mini-guerre du golfe commencesur la "ligne de mort"; au moinsquatre
avions de combat libyens sont abattusmaisdenombreux autres incidents
armés seront enregistrés.
37Autreconséquencedelavisionsyrtienne,letransport -projeté,
commencé mais jamais accompli -delacapitale politique et
administrative, de Tripolià Hun, oasisdudésertsyrtique,à 200 kmà
l'intérieurdes terresmaisencore dans l'aire tribaledes Qadhadfa.À coté
de l'idée intéressanted'unnouveau centreplus... central,aucœur de
l'industrie pétrolière du GolfedeSyrte et pont entreles deux grandes
régions historiques, l'autre enjeu est de protéger la future capitale de toute
menace navale,amphibieouaérienne.Kadhafiacompris que Tripoliest
très vulnérable: lesÉtats-Unispeuvent frapperlacapitale libyennemais
ne n'envisagent même pasàune actioncontre Damasou Téhéran(surtout
aprèsledésastrede"Desert One" en avril1980... ), capitales situées bien
àl'intérieur desdeuxpayspourtantjugéscomme beaucoup plus hostiles
et américanophobes.
"A Yank in Libya",c'est exactementcedont ne veut pas Washington.
Pour mémoire, lesexpertsduPentagone préparant lesfrappesd'avril
1986 sélectionnèrent uniquement desciblescôtières, TripolietBenghazi,
ceci pour limiteràl'extrême le tempsdelapasse de tir afin de minimiser
au maximumles pertes chez lesaviateurs américains face auxdéfenses
aérienneslibyennes(un unique bombardier F-111seradescendu). Après
le bombardement,Kadhafi accélèreralaconstructiondes bâtiments
administratifs à Hun mais l'opposition de l'administration et l'inertie d'une
macrocéphalique Tripoli (déjà 30% de la population libyenne) eurent
Dessin ironiquecommémorant le raid desF-111 surTripoli.Lakenheathest la base
RAF de départ,enAngleterre(collectionFlorent Sené).
38définitivementraisonduprojetderetour au désert... Hun(al-Joufra)ne
sera pasunautre Brasilia ou un second AnkaraetTripolinefut pas
dépeuplé et dissous comme le "Guide" l'avait annoncé le 2 janvier 1987.
On pourrait enfin ajouter que c'est dans le désert sirtyque que le "Guide"
vientseressourcer et se recueillir aprèschaque crisegrave comme après
le raid de Reagan.C'est aussidanslecalme et la solitude du désert,làoù
l'être estenconstante communion avec le cosmos,qu'il élabore ses
futures stratégies.
Ceslonguesdigressions sur"le rivage desSyrtes" ne sont pasinutiles;
ellesillustrent comment une enfanceentre meretdésertvaconditionner
le futur "Guide de la Révolution". Si l'hommeKadhafi procèdebeaucoup
de sa mentalité bédouine (etarabo-musulmane:Kadhafi : "Ondit de ce
groupe (les Qadhadfa,Nda) qu'ils sont lesdescendants du prophète
Mohammed" (cf. Kousa, 1978, p. 113), c'estbienson rapport
psychologiqueà l'espace qui està l'origine de sa vision géostratégique.
Kadhafi,neserait-ce que parsalongévité politique et parson
extraordinairerésilience, estl'acteurprépondérant dans la région. Et si
"lagéographie, ça sert,d'abord,àfaire la guerre" (YvesLacoste), le
"Prince hydrocarbure'' (cf.John Davis, Le système libyen, P.U.F, 1990, p.
30) a, avec les pétrodollars, les moyens financiers de ses ambitions.
"Chaussant lesbottesdeMussolini, ilyajusteles éperons du Prophète"
(cf.Jean Chapelle, Le peuple tchadien , L'Harmattan, Paris, 1980, p. 289).
Mais qu'allait-il faire dans la galère tchadienne?
La proximité géographique du Tchady estpour beaucoup ainsique
l'héritage historique, ottomanetsénoussi et même fasciste.Pendant une
vingtaine d'années,leTchad va devenirlapriorité du régime,letestdela
puissancelibyenne montante.D'autre part,sil'islam estlethème majeur
de la propagande libyenne en directionduTchad,siKadhafi arme et
entraîne le Frolinat musulman,c'est pour que le Tchaddevienne le limes
d'un "front d'expansionislamique"contrôlépar la Jamahiriya. Aprèsle
coup d'arrêtcolonial,l'islam reprend sa courseverslesud, traverse
définitivement le Sahara et pénètre l'Afrique atlantique.
Et le Colonelrêvealors d'une République islamiqueduSahel,des
Canaries àl'Érythrée... N'oublions paslathéorie destroiscercles
concentriquesdeNasserqui influençatantl'adolescentdeSebha qui
écoutaitavecferveur le Raïs surRadio-LeCaire.Lepremier cercleest
arabe, il s'agit du nationalisme arabe, de la quête de l'unité du monde
39arabeetdelalibérationdelaPalestine.Kadhafi tentera– vainement –
l'union avec sesvoisins arabes,Égypte, Soudan, Tunisie, Syrie... L'échec
répété du projet unionistelepousseraàs'investir en Afrique:c'est le
second cercle. La Libyeintervientdirectement parles armesdansle
Sahel(Tchad) et l'Afriquesubsaharienne (Ouganda), parlasubversionou
plus pacifiquement pardenombreux accords de coopérationavecdes
Étatsafricainsfaibles ou instables. Enfinilyalecercleislamique:le
Colonelaccompagne la résurgence de l'islamenenvoyant petits Livres
verts(le Livre vert serait une "prescriptionmédicalepour toute
l'humanité"), missionnaires et fondsaux communautés musulmanes de
parlevaste monde. Le Tchadqui estpartiellement arabisé(voirla
brochure officielle La Jamahiriya et la paixauTchad, 1980-1981,p.24-
25 où de nombreusestribus tchadiennesseraient, selonTripoli, d'origine
arabey comprisles Zaghawa),aucentredel'Afrique et àmoitié
musulman devientlacause principaleévidentedeTripoli. C'estla
logiquederrièrel'éphémère fusiontchado-libyenne en une seule
Jamahiriyaannoncée en janvier 1981 quand l'arméelibyenne campait à
N'djamena.Kadhafi fitalors contre luil'unité de l'Afrique noire qui
dénonçasibruyamment cet anschluss que lestroupeslibyennes se
retirèrent en novembre 1981. Cetteinterventionmilitaire directeet
massive de la Libye accompagne et conclutlalonguecampagne de
guérilla du Frolinat lancée en 1966.
Si le Frolinat estmusulman- "tous lesrebellessont musulmans","Pour
être enrôlé au Frolinat il fallaitjurer surleCoran" (cf.Al Hadj Garonde
Djarma, Tchad, Témoignaged'unmilitant du Frolinat,L'Harmattan,
Paris, 2003, p. 270)-etsi "la rébelliontchadienne estunmouvementde
musulmans" (cf. Robert Buijtenhuijs,Le Frolinat et lesguerres civilesdu
Tchad (1977-1984),Karthala, 1987, p. 402-403), ce sont lesToubou
fraîchement ou superficiellement islamisés qui vont bientôtcomposer
l'élite de sa forcemilitaire.Pourtantils sont seulementenviron 10% de la
populationnordisteetont rejointladissidenceplustard, en 1968. Mais,
sous le commandement d'un desfils du Derdeï,Goukouni Oueddeï,la2e
ArméeduFrolinat va dominerleTibesti puisleBET (Borkou-Ennedi-
Tibesti).Les "combattants"(le "combattant", dans la typologie
tchadienne,est tout civilarméetmembre volontaire d'une organisation
politico-militaire; membre du Frolinat puisdetoute"arméeprivée")vont
allerdevictoireenvictoirecontre l'ANT en descendant vers N'Djamena.
Leur courage,leurcombativité et la nature du terrain en font des
40

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.