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Ratsiraka: socialisme et misère à Madagascar

De
142 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296370401
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Collection" Points de Vue"

DANS LA MEME COLLECTION

SEKOU TRAORE, Les intellectuels africains face au marxisme, 1983. WOUNGLY-MASSAGA, va le Kamerun? 1984. Où J.-P. BIYITI bi ESSAM, Cameroun: complots et bruits de bottes, .1984. Victor KAMGA, Duel camerounais: démocratie ou barbarie, 1985. P. KOFFI TEYA, Côte-d'Ivoire: le roi est nu, 1985. MUTEBA-TsHITENGE, Zaïre. Combat pour la deuxième indépendance, 1985. Guy ADJÉTÉ KOUASSIGAN, Afrique, Révolution ou diversité des possibles, 1985. E. KENGNE POKAM,La problématique de l'unité nationale au Cameroun, 1985. Sidiki DIAKITÉ, Violence technologique et développement, 1985. ELOI MESSI METOGO, Théologie africaine et ethnophilosophie, 1985. Mar FALL, Sénégal, l'Etat Abdou Diouf ou le temps des incertitudes, 1986. J.-B. NTANDOU,L'Afrique mythifiée, 1986. Babou P. BAMOUNI, urkina Faso, processus de la Révolution, B préface de Mongo Beti, 1986. M. AMoNDJI, Côte-d'Ivoire, le PDCI et la vie politique de 1944 à 1985, 1986. Cheick: Oumar DIARRAH, Le Mali de Modibo Keita, préface de Christian Coulon, 1986. G. NUMA, Avenir des Antilles-Guyane: des solutions existent, 1986. WAFIK RAOUF, Irak-Iran: des vérités inavouées, préface de Philippe Rondot, 1985.

Ferdinand DELERIS

RATSIRAKA : SOCIALISME ET MISÈRE A MADAGASCAR

L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

MADAGASCAR à L'HARMATTAN
ROBERT ARCHER: Madagascar depuis 1972, la marche d'une révolution; 1976. ROBERT DUBOIS: Olombelona, essai sur l'existence personnelle et collective à Madagascar; 1979. DOMINIQUE DESJEUX : La question agraire à Madagascar, administration et paysannerie de 1895 à nos jours; 1979. ANTOINE BOUILLON: Madagascar, le colonisé et son âme, essai sur le discours psychologique colonial; avec le concours du CNRS, 1981. JEAN PAVAGEAU; Jeunes paysans sans terres, l'exemple malgache; 1981. PHILIPPE BEAUJARD : Princes et paysans, les Tanala de l'Ikongo, un espace social du Sud-Est de Madagascar; 1983. CESAIRE RABENORO: Les relations extérieures de Madagascar de 1960 à 1972; avec le concours du ministère des Relations extérieures, co-édité avec les P.U. d'AixMarseille, 1986. DU MBME AUTEUR Les Marais de Than-Thoï, L'Harmattan, 1985.

@ L'Harmattan, 1986 ISBN; 2-85802-697-1

Raha

meloka andrian-dava vero.

Quand le souverain est mauvais, le royaume est comme une terre en friche.
Andrianapoinimerina

CHAPITRE NATIONALISME

PREMIER ET SOCIALISME

En janvier 1972, Philibert Tsiranana, le Père de l'Indépendance, était réélu président de la République malgache, avec une écrasante majorité. Courant avril, les étudiants de l'université de Tananarive, des lycées et des collèges secondaires de l'ensemble du pays se mirent en grève. Celle-ci fit tache d'huile, se généralisa et, dans la nuit du 12 mai, quand le gouvernement fit arrêter et déporter à Nosy-Lava, le bagne malgache, 400 représentants des grévistes réunis en assemblée à Tananarive, toute la population de la capitale descendit dans la rue. Le 13 mai, les Forces républicaines de sécurité (FRS), dépendant du ministère de l'Intérieur, ouvrirent le feu, tuant une trentaine de personnes. Mais l'ordre ne fut pas rétabli; la foule prit d'assaut et incendia l'hôtel de ville où les FRS étaient retranchées. Le 15 mai, une centaine de milliers de manifestants se dirigea vers le palais présidentiel en réclamant le retour des déportés. Les FRS tirèrent à nouveau, faisant cinq autres morts. La gendarmerie, appelée à la rescousse, refusa de s'associer à la répression et l'armée adopta une position ambiguë. La crise était ouverte. Interrompant une cure thermale à Ranomafana dans la région de Fianarantsoa, le président Tsiranana regagna Tananarive. Il ne réussit pas à mobiliser et à galvaniser ses fidèles et le 18 mai, il remit ses pouvoirs au général Ramanantsoa, chef d'état-major 7

de l'armée. D'aucuns soutiennent qu'affaibli par la mala. die, il n'avait pas fait d'effort véritable pour redresser la situation; d'autres affirment qu'il eût la naïveté de croire qu'une fois l'ordre restauré, les forces armées le rétabli. raient dans ses prérogatives. Cette nouvelle eut l'effet d'une bombe. Aux yeux du monde, la Grande lIe continuait, en 1972,

à apparaître comme l' « /le heureuse », un oasis de stabilité, de bien-être et de liberté, un petit continent solidement amarré à l'Occident, étranger aux turbulences et aux convulsions de l'Afrique. Le peuple malgache avait une réputation bien établie d'indolence, de passivité, de respect quasi religieux, hérité de la royauté merina et de la colonisation, pour le « fanjakana », c'est-à-dire le pouvoir établi. On le croyait à jamais marqué par le « fihavanana », en bref et en clair, l'esprit de tolérance et de solidarité, le culte de la non-violence. Enfin, aussi bien à l'étranger qu'à Madagascar, le président Tsiranana était auréolé d'un grand prestige. On le disait prudent, sage, équilibré, réaliste, habile, doué, sur le plan politique, de remarquables facultés manœuvrières. On savait aussi que, sous le masque bonhomme et bienveillant du maître d'école, se dissimulaient une grande fermeté, voire un penchant pour l'autoritarisme, entretenu par son entourage et exacerbé par le culte de la personnalité. Il semblait impensable qu'il n'ait pas, d'une manière ou d'une autre, ressaisi et redressé la barre. Il paraissait également injuste qu'il ait été contraint de résigner ses hautes fonctions alors même qu'il n'avait pas démérité et que bien peu de dirigeants de pays en voie de développement pouvaient se prévaloir, à l'époque, d'un bilan aussi honorable. En fait, le renversement du président Tsiranana n'avait pas de quoi surprendre un observateur averti. Pour l'intelligentsia malgache et surtout pour l'intelligentsia 8

merina, il représentait le néo-colonialisme et le parti de l'étranger. A tort, comme on le verra; mais, il n'en reste pas moins qu'il a été la victime de cette étrange conjonction du nationalisme bourgeois et du socialisme prolétarien qui a vu le jour à Madagascar au temps de la colonisation française et qu'il a lui-même, à sa manière, entretenue, encouragée et choyée. * ** D'après la « Charte de la révolution socialiste Malagasy Tous Azimuts », plus communément appelée Boky Mena ou Livre Rouge, le bilan de la colonisation française à Madagascar serait accablant. Il se ramènerait: - «à l'exploitation impérialiste de ses ressources humaines et matérielles: foloandro ou travail obligatoire, impôts de capitation et en nature, enrôlement obligatoire de ses fils pour les besoins de l'armée coloniale» ; ces naturelles: minières et agricoles exportées à bas prix et le commerce de traite (achat de matières precolons grâce à des artifices administratifs et à un arsenal juridique exceptionnels»;
nomie dont « le centre de décision était à Paris ». mières et vente de produits finis) » ; «à l'accaparement des meilleures

-

«

au pillage

colonial

et néo-colonial

de ses ressour-

-

terres par les
de l'éco-

-

«

à l'extraversion

savamment

organisée»

Point n'est besoin de souligner ce que cette appréciation, qui relève plus de la propagande que de l'information, a de sommaire et d'excessif. Le jugement porté par Monsieur Isnard, professeur à la faculté des Lettres d'AixMarseille, au lendemain de l'Indépendance, encore que sévère et sans complaisance, est certainement plus proche de la vérité: 9

«

Quelle est la situation de Madagascar après plus de

soixante ans de colonisation française? «L'unification politique de l'lie est certes réalisée autour de Tananarive, l'ancienne capitale de la monarchie merina. Mais l'intégration des différentes régions en un ensemble homogène n'existe pas pour autant; leurs disparités se sont méme agrandies à la suite d'un inégal développement entre plateaux centraux et périphérie cdtière.
«

Disparités aussi dans les structures de l'économie

entre une agriculture archaïque de subsistance et une agriculture de plantations qui procure au pays l'essentiel de ses revenus extérieurs. L'industrialisation se limite à la transformation des récoltes et à l'extraction des minerais. Exportatrice de produits primaires, l'île achète des produits fabriqués. Les termes de l'échange constamment défavorables ne lui ont pas permis la constitution de ressources d'investissement.
«

Madagascar reste donc compartimenté à l'intérieur,

sous-développé, étroitement subordonné à l'économie française qui le protège tant bien que mal des fortes vacillations des cours mondiaux.
« La République aura fort à faire pour se construire dans l'unité et l'indépendance. »

Comme toujours, en pareil cas, il faut se dépouiller des préjugés et aller au fond des choses. M. Isnard a incontestablement raison de noter que Madagascar présentait en 1960 toutes les caractéristiques d'un pays en voie de développement. Ceci étant dit, l'œuvre de la France dans la Grande ne n'a pas été aussi négative qu'on veut bien le dire. Elle peut se présenter, sans rougir et sans complexe de culpabilité, devant le tribunal de l'Histoire. Ses représentants n'ont pas été que des «vazaha masiaka »; ils ont travaillé, peiné, risqué leur santé et leur vie; parfois avec profit, le plus souvent pour le devoir et pour l'honneur. Entre la loi d'annexion 10 du 6 août 1896 et la proclama-

tion de l'indépendance le 26 juin 1960, 65 ans s'étaient écoulés. Cependant, compte tenu, d'une part, du temps exigé par ce qu'il est d'usage d'appeler pudiquement la
«

pacification », compte tenu, d'autre part, du handicap

des deux guerres mondiales,la présence utile de la France à Madagascar n'avait guère excédé le demi-siècle. Au cours de ce demi-siècle, d'importantes réalisations avaient été menées à bien et il importe d'en rappeler les principales: amélioration de l'état sanitaire. Les grandes endémies (peste, choléra, variole, fièvre typhoïde) avaient été vaincues et c'est à Tananarive qu'en 1935, les docteurs Girard et Robie avaient mis au point le vaccin antipesteux. Les effets sur la démographie avaient été particulièrement sensibles puisque la population était passée de 2500000 habitants environ en 1900 à plus de 6000000 en 1960; vulgarisation de l'enseignement grâce aux efforts conjugués de la puissance publique et des missions catholiques ou protestantes; en 1960, on évaluait à 50 % le nombre d'enfants scolarisés; - organisation de la propriété foncière, préalable indispensable à tout développement de l'élevage et de l'agriculture; - extension de la culture du café (665 tonnes exportées en 1913, 41800 tonnes dès 1927), de la vanille, du girofle, du tabac, de la canne à sucre... ; - introduction de la culture du poivre, du coton, du sisal, de la pomme de terre, de la vigne, des arbres fruitiers; - extension de la culture du riz: 10 000 tonnes exportées en 1913,33000 tonnes en 1920. Des variétés de riz avaient été sélectionnées et, en 1960, la Station de semences du lac Alaotra pouvait s'enorgueillir de ses Makalioka, Tsipala, Vary Lava et Alicombo;

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opérations de reboisement sur les hauts plateaux ; - création d'industries de transformation de produits agricoles (rizeries, féculeries, huileries, sucreries, tanneries, conserveries de viande, etc.); création de la cimenterie d'Amboanio, de la cotonnière d'Antsirabe, d'une fabrique de sacs à Majunga, des chantiers navals de Diégo-Suarez, etc. ; - Construction de lignes de chemin de fer: Antsirabe-Tananarive-Tamatave-Iac Alaotra; Fianarantsoa-Manakara; - desserte routière: 28000 km en 1960 dont 3 000 bitumés ou empierrés. Ce n'était pas rien dans un pays où il n'existait que de mauvaises pistes, les rois et les reines merina s'étant toujours opposés à l'ouverture de chemins et de routes de peur de faciliter la pénétration des étrangers; aménagement des ports de Tamatave, Majunga, Tuléar, Diégo-Suarez; - grands travaux d'hydraulique agricole notamment au lac Alaotra (province de Tamatave), à Marovoay (province de Majunga) et dans la région de Tananarive (barrage d'Antanjombato et de Mantasoa) ; - création d'une monnaie propre au pays et mise en place d'un système de crédit.

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L'effort de mise en valeur avait été particulièrement intense entre 1920 et 1939 sous les proconsulats des gouverneurs généraux Garbit, Olivier et Cayla. Il le fut également pendant la décennie 1950/1960, au cours de laquelle les hauts-commissaires Bargues et Soucadaux conçurent un plan de développement fort ambitieux puisqu'il prévoyait un ensemble d'opérations d'un coût évalué à 82 milliards de francs français. La modernisation de l'agriculture, la promotion du paysan malgache, le pas12

sage d'une économie de subsistance à une économie de marché, étaient au centre des préoccupations. Ce fut l'époque de la création des Communes autochtones rurales (CAR), des Communes rurales autochtones mécanisées (CRAM), des Secteurs de paysannat, des premiers Groupements de collectivités. Les résultats furent loin d'être concluants, mais le fait est là: le colonisateur se souciait du sort des masses rurales et ne se contentait pas d'aller au-devant des exigences des colons d'origine métropolitaine ou réunionnaise. Et pour en terminer avec cet état des lieux, il faut en venir à l'essentiel: la France avait doté Madagascar d'une administration efficace et d'une justice probe. Elles avaient apporté la paix dans les villages les plus reculés, mis fin au brigandage et aux exactions de toutes sortes que déplorait le R.P. Piolet dans un ouvrage publié en 1895 (1). La France avait ainsi donné aux Malgaches le sentiment d'appartenir à une même nation et consolidé par là-même l'œuvre d'unification entreprise, avec d'autres méthodes et d'autres moyens, par les souverains merina. * ** Il est de fait cependant que le dévouement des missionnaires, des médecins, des instituteurs et des administrateurs, l'esprit d'entreprise et l'acharnement au travail des colons, n'entraînèrent pas l'adhésion de la majorité des Malgaches. Les côtiers n'appréciaient pas outre mesure la participation à l'effort de mise en valeur qui leur était demandée; les Merina regrettaient l'indépendance et la puissance perdues. Tous redoutaient la colère des Ancêtres devant l'acceptation du progrès et l'abandon de croyances et de coutumes remontant au fond des âges.
(1) Madagascar, sa description, ses habitants, éditions Challamel, 1895. 13

Il n'entre pas dans le propos de cet ouvrage de dresser un tableau exhaustif des mouvements de révolte et des complots qui se succédèrent de 1896 à la fin de la première guerre mondiale. Ils furent sporadiques, localisés, rapidement maîtrisés ou éventés. On se bornera à évoquer la constitution, dans les milieux protestants et intellectuels de Tananarive d'une société secrète, les V.V.S. (Fer, Pierre, Ramification), découverte en 1915 et dont les membres furent sévèrement condamnés. Son objectif était la remise en cause de la loi d'annexion; ses moyens n'ont jamais été clairement précisés. Il s'agissait, en toute hypothèse, d'un mouvement nationaliste, sans assises populaires, plus tourné vers le passé que vers l'avenir et ceci, malgré certaines références aux victoires remportées par le Japon sur la Russie grâce à la modernisation intervenue à la suite de la Révolution du Meiji. La conjonction du nationalisme et du socialisme devait être l'œuvre, entre 1920 et 1940, de Ralaimongo. Cet instituteur était venu en France pendant la première guerre mondiale, comme tirailleur. Ami d'Ho Chi~Minh, il avait assisté en 1920 au fameux Congrès de Tours qui vit la scission du parti socialiste français, la création du parti communiste et son adhésion à l'internationale prolétarienne. De retour à Madagascar, il fonda un journal et mena ouvertement campagne contre l'administration coloniale. Dans un premier temps, il ne réclama pas l'indépendance. Ses thèmes principaux étaient: la libération des V.V.S., la lutte contre l'accaparement des terres par les colons, l'égalité des droits entre Français et Malgaches. Son action était soutenue par des Français, membres ou proches du parti communiste: Dussac, Planque et Vittori. Le problème de l'accaparement des terres à vocation agricole mérite qu'on s'y arrête. M. Paul Boiteau (2) indi(2) Aujourd'hui l'Afrique, n° 11-12,1978.
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