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RDCongo : Les élections, et après ?

De
276 pages
De nouvelles institutions s'installent en République Démocratique du Congo. Voici les contributions d'une trentaine d'intellectuels et de politiques, du pays et de la diaspora, qui interpellent la conscience nationale en ce moment historique crucial. Une réflexion forte pour que la nouvelle République ne soit pas un échec après le rendez-vous manqué de l'indépendance (1960-1965), les décennies du mobutisme (1965-1990) et les seize années (1990-2006) de l'étrange transition qui a causé tant de victimes.
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RDCongo les élections et après?
Intellectuels et politiques posent les enjeux de l'après-transition

Cet ouvrage est réalisé avec le concours technique de « Géo-Ecostrapol »,
Bureau-Conseil en Géopolitique, Géostratégie, Géoéconomie et Communication (Paris, Pointe Noire et Kinshasa)

Ce livre est diffusé en RDC et en Afrique centrale par le Groupe de presse
TropicanaNumerica TV.

Sous la direction de

Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko et

Anatole Collinet Makosso

RDCongo les élections et après?
Intellectuels et politiques posent les enjeux de l'après-transition

GÉO-ÉCOSTRAPOL

L'HARMATTAN

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02275-8 EAN : 978-2-296-02275-1 9782296022751

fr

Sommaire
Présentation des auteurs... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..7

Introduction: Pour un retour des intellectuelsdans l'espace public Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

... ... ...

11

Première partie: Refonder le champ politique Clôturer le deuil colonial au pays du ndombolo
Isidore N da ywel è N ziem... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .25

Le multipartisme
Léon Ma tangila

intégral et l'opposition politique: illusion ou réalité?
Musa dila . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .43

Changer de République... Changer la République Nimy Mayidika Ngimbi. Pour l'union politique des provinces Philippe Biyoya Makutu Kahandja La sociologie des forces politiques après les élections
M wa yila T shi yembe

...57 .65

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .71

Deuxième partie: Relever les défis économiques Les perspectives de la relance économique de la RDC Ma bi Mul umb a ... ...... ... ... ........ Trois ans pour en finir avec la faim
Didier M umengi.

77

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87

L'amélioration de la gouvemance économique et financière Grégoire Bakandeja wa Mpungu... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...97 Poser les nouveaux piliers du développement
Vital Kamer he . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 115

Troisième partie: Faire face aux enjeux géopolitiques Quel destin international, pour la RDCongo ? Jean-Marie Mutamba Makombo Kitatshima L'avenir du Congo dans la région des Grands Lacs Emmanuel Murhula Amisi N ashi. .. ... ... ... ... ... ... Comment améliorer notre système de défense nationale? Kaumba Lufunda Géopolitique de l'Afrique centrale et stabilité régionale Philippe Biyoya Makutu Kahandja Quatrième partie: Réhabiliter l'éducation et la culture Quel projet éducatif pour quel projet de société?
Georges
Jean-Pierre

.125 ... ... ... ... ..137 ..151 ...167

N gal...

... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .183

Pour l'instauration
Manuana

d'une politique de bibliothèques
N seka. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .189

Crise de la culture, culture de la crise, en RDC
Arthur

J ano

Bakasanda

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. .199

Archives, Bibliothèque et Centre de documentation Bob Bobu taka Bateko ... .... .... .. ........... Cinquième partie: Réorganiser le champ médiatique Pour des médias pédagogues de la démocratie Emmanuel Bebe Beshelemu Demain, quels médias? Pour quelle finalité?
Jean-Claude Matumweni Makwala

.........

......207

219

. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..239

Quel espace audiovisuel post-transitoire ? Kasongo-Mwema Y' Ambayamba ... Pour une intensification des radios communautaires
Obul' Okwess Mambuya...

...

... ...

... ... .247

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .257

Postface: RDC : un véritable condensé des guerres et des espoirs africains Anatole Collinet Makosso. ........

.265

Présentation des auteurs
o Grégoire Bakandeja wa Mpungu: docteur en droit économique, professeur en RDC et à l'Université Paris 1 Sorbonne (au titre de visiteur). Il a également exercé les fonctions de président du conseil d'administration de la Banque centrale (de la RDC); de ministre de l'Economie, Commerce et Industrie; de député, et de président de la Commission économique et financière de l'Assemblée nationale de la RDC. o Arthur Jano Bakasanda : diplômé en lettres, spécialiste en didactique des langues de l'Université de l'Etat de Mons (Belgique). Écrivain, critique littéraire. Président de la Pléiade congolaise, fédération du Katanga. Chargé de cours à l'ISIS et à l'ISIM (Lubumbashi, Katanga). Doctorant en littérature négro-africaine, directeur du Département des Stratégies de l'enseignement général et technique à la Gécamines. o Emmanuel Bebe Beshelemu : directeur honoraire de la Radio Télévision nationale Congolaise (au Katanga), docteur en Sciences de l'Information et de la Communication (Université Panthéon-Assas, Paris II), détenteur d'un DEA en Communication des organisations (Entrepreneuriales, politiques). Il a été, en 1997 et 1999, chargé de mission de Canal France International (CFI), auprès des Télévisions publiques africaines. o Philippe Biyoya Makutu Kahandja: docteur en Sciences politiques et Relations internationales, professeur à l'Université de Lubumbashi (RDC), il dirige le Centre d'études politiques et sociales en Afrique centrale (CEP AC). Auteur de plusieurs publications scientifiques et ouvrages. o Bob Bobutaka Bateko: chef de travaux à l'Université de Kinshasa et à l'Institut supérieur de statistique de Kinshasa, doctorant en Sciences de l'Information (Bibliologie, archivologie, Bibliothécologie), chercheur associé à l'Association Internationale de Bibliologie. Documentaliste au bureau de la Banque mondiale de Kinshasa. o Vital Kamerhe : après des études d'économie, il a été chercheur/enseignant à l'Université de Kinshasa et conseiller dans plusieurs cabinets ministériels (1987-1997) ; chargé, dès 1999, par le gouvernement congolais, de suivre le processus de paix dans la région des Grands Lacs, il sera parmi les principaux négociateurs des accords ayant conduit aux élections en RDC.

8 Ancien ministre de l'Information, il dirige Reconstruction et la Démocratie (PPRD).

Présentation

des auteurs

le Parti du Peuple

pour

la

o Tharcisse-Henri Kasongo-Mwema Y'Ambayamba : docteur en sciences de l'Information et la Communication de l'Université Bordeaux 3 Michel de Montaigne, professeur à l'Université de Lubumbashi et à l'IF ASIC, journaliste et chef d'édition à Radio France Internationale (RFI). Il a été conseiller en audiovisuel de plusieurs ministres à l'Information en RDC (1986-1991), sous-directeur de l'Information de l'OZRT (1988-1990), expert à la CEPGL, pour la formation et le perfectionnement des journalistes du Burundi, du Rwanda et du Zaïre (1983-1992). o Kaumba Lufunda: professeur des universités (Kinshasa, Lubumbashi, Facultés catholiques de Kinshasa, Institut Saint Pierre Canisius), il a été secrétaire permanent du Conseil d'administration des universités du Congo, instructeur et directeur de service à la Garde civile. Il a participé à la création de la police nationale et à la réforme de l'armée et de la justice militaire en RDC. Fondateur de la première école de criminologie de l'Afrique centrale, il est recteur de l'Université de Lubumbashi. o Evariste Mabi Mulumba: docteur en Administration des affaires de l'Université de l'Etat de Liège (Belgique), professeur à l'Université de Kinshasa (faculté des sciences économiques). Il a été ministre des Finances (1986-1987) et Premier ministre (1987-1988). Depuis 1990, il est le Président de la Cour des comptes. Auteur de plusieurs ouvrages et publications. o Anatole Collinet Makosso : magistrat, diplômé en Relations internationales approfondies du Centre d'études diplomatiques et stratégiques de Paris (Ecole des hautes études internationales). Professeur de droit à l'Université Libre du Congo (Brazzaville), chercheur en Géopolitique et en Relations internationales. Auteur de plusieurs réflexions sur les crimes internationaux et sur le terrorisme. o Jean-Pierre Manuana Nseka : docteur en sciences de l'Information, professeur à l'Institut Facultaire des Sciences de l'Information et de la Communication (Kinshasa) et aux Facultés Catholiques de Kinshasa, directeur du Centre de documentation de l'enseignement supérieur, universitaire et de la recherche de Kinshasa (CEDESURK). Chercheur en bibliologie, il est vice-président du comité exécutif de l'Association Internationale de Bibliologie (AIB) chargé de la coordination des comités nationaux.

RD Congo : les élections" et après?

9

o Léon Matangila Musadila: docteur en philosophie, diplômé d"études politiques et de théologie, professeur à l'Université de Kinshasa. Chercheur au CERAZA (Université Paris B, Saint-Denis Vincennes), il est auteur de plusieurs ouvrages aux éditions L'Harmattan. Directeur de Espace L'Harmattan Kinshasa. Membre du Réseau de l'AUF sur les femmes africaines, Education, Démocratie et Développement. o Jean-Claude Matumweni Makwala: docteur en Communication de YUniversité catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), actuellement professeur à l"Institut facultaire des sciences de Yinformation et de la communication (IFASIC) (Kinshasa). Il a été Administrateur-déléguégénéral adjoint de la RTNC (Radio-Télévision Nationale Congolaise) (20022005) . o Didier Mumengi : après des études de Communication et une carrière de journaliste, il a été directeur de cabinet au ministère de l'Information puis au ministère de la Coopération internationale; ministre de YInformation et de la Presse (1998) ; ministre de l'Information et du Tourisme (2000) ; ministre de la Jeunesse et Sports (2001). Auteur de plusieurs ouvrages. o Jean-Marie Mutamba Makombo Kitatshima : docteur en Lettres et sciences humaines (Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris), diplômé de YInstitut d"études politiques de Lyon, breveté en Archivistique, il est professeur à l'Université de Kinshasa. Conservateur en chef adjoint honoraire des Archives nationales de la RDC. Auteur de plusieurs ouvrages et articles. o Mwayila Tshiyembe : docteur en Droit et en Science politique, directeur de l'Institut panafricain de géopolitique de Nancy" professeur aux universités de Paris XII, de Lubumbashi et de Kisangani (RDC). Auteur de plusieurs ouvrages et articles. o Emmanuel Murhula Amisi Nashi: docteur en Information et Communication, chargé de cours invité aux Facultés universitaires N.-D. de la Paix (Université de Namur), professeur à l'Institut supérieur de formation sociale et de communication à Bruxelles, et chercheur associé au Centre d'études des conflits internationaux (CE CRI) de l'Université catholique de Louvain, il est analyste des médias. Spécialiste des rapports médias/dipIomatie. o Isidore Ndaywel è Nziem, historien, professeur
chercheur CNRS/Cemaf à l'université Paris I

à runiversité

de Kinshasa,
membre de

-

la Sorbonne,

l'Académie

Royale des Sciences d'Outre-mer

de Belgique. Ancien directeur

10

Présentation

des auteurs

d'études associé à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris), ancien professeur à l'université Laval de Québec, à l'université Marien Ngouabi de Brazzaville et à l'université de Lubumbashi. Il a été Secrétaire permanent du Conseil d'administration des universités du Congo, directeur général de la Bibliothèque nationale du Congo, directeur des Langues et de l'Ecrit à l'Agence intergouvernementale de la Francophonie. Auteur d'une série d'ouvrages, notamment de la monumentale Histoire générale du Congo, de I'héritage ancien à la république démocratique. o Georges Ngal : après des années d'enseignement à l'Université Nationale du Zaïre et à celle de Middlebury aux Etats-Unis, il fut professeur aux Universités de Grenoble, de Nanterre-Paris X et de Paris-Sorbonne. Professeur émérite à la Sorbonne. Auteur de plusieurs ouvrages. o José Patrick Nimy Mayidika Ngimbi: avocat à la Cour d'appel de Kinshasa (1965-1970); président de l'Office national du logement (19681970); magistrat et président à la Cour suprême de justice (1970-1976). Directeur du bureau du président de la République (1977-1986); vicepremier ministre chargé des Droits et libertés du citoyen (1986-1990) et conseiller spécial du chef de l'Etat (1990-1992). Il dirige aujourd'hui le parti politique FRR (Forces du Renouveau pour la République). o Obul'Okwess Mambuya: assistant de recherche, chargé des cours à l'Institut Facultaire des Sciences de l'Information et de la Communication (IFASIC), il est secrétaire de la revue scientifique Cahiers congolais de communication. Doctorant, spécialiste de la communication anonyme et de la médiologie. Parallèlement à sa carrière universitaire, il travaille comme journaliste depuis une dizaine d'années. Actuellement, journaliste à l'agence Syfia International. o Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko : docteur en Sociologie du Pouvoir et Communication (Université de Paris 7 Denis Diderot), professeur en France et en RDC. Chercheur associé à l'Association Internationale de Bibliologie (Noyers sur Serein, France). Directeur de collection chez L'Harmattan, auteur de plusieurs livres et articles.

Introduction

Pour un retour des intellectuels

dans l'espace public
Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

«

Agir, c'est provoquerou empêcher
un changement dans la société» Von Wright

Dès ses premières lignes, le présent ouvrage ne pouvait faire l'économie d'une mise au point quant à l'emploi du terme intellectuel, du moins tel qu'il sera déployé dans celui-ci. Le vocable est, en effet, ambigu dans notre pays, la RDC, où toute personne sachant lire et écrire ou maîtrisant la langue française, est tout de suite présentée comme un intellectuel. Avant tout développement, il convenait donc de s'arrêter sur le concept central de cette réflexion collective et plurielle, et de s'accorder sur le sens du mot, sur l'objet de la présente entreprise, afin d'éviter tout malentendu.

En quête d'un sens...
En somme, notre avertissement n'est pas fortuit: le mot intellectuel, ici, ne se décline pas uniquement dans son sens normatif qui l'oppose à l'ordinaire aux activités manuelles. Dans ces pages, le substantif intellectuel est pris dans son acception spécifique liée à la notion d'engagement. C'est l'acception répandue par la philosophie française, depuis, pour éviter de remonter trop loin dans l'histoire, Voltaire (affaire Calas, 1762) et Zola (affaire Dreyfus, 1894). Le substantif intellectuel serait historiquement redevable à ces deux affaires1. Depuis, un intellectuel serait une personne qui met sa notoriété acquise dans un domaine de l'esprit (littérature, sciences, arts, journalisme, etc.) au service d'une cause extérieure. Jean-Paul Sartre: «Un écrivain, un savant, un professeur d'université ne deviennent intellectuels que dès lors qu'ils
1Voltaire mobilisa l'opinion publique pour obtenir la réhabilitation de Jean Calas, négociant de

religion protestante, accusé du meurtre de son fils désireux de se convertir au catholicisme. Voltaire publia à cet effet son Traité sur la tolérance (1763). Quant à Emile Zola, dans un article

intitulé

«

J'accuse », publié le 13 janvier 1898 par le journal L'Aurore, il dénonce les

manipulations du dossier ayant entraîné la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus. Dès le lendemain, paraîtra le document Le manifeste des intellectuels réclamant la révision du procès.

12

Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

s'engagent, dès lors qu'ils sortent de leur tour d'ivoire pour se mêler de ce qui ne les regarde pas1 ». Ce n'est donc pas uniquement le niveau d'instruction qui en constitue le critère, mais ce que nous appellerons, dans la suite du texte, le projet d'influencer la société, la volonté de s'engager dans le débat public. La notion d'engagement constitue ainsi le critère permettant d'attribuer à l'universitaire, au savant, à l'artiste, à l'écrivain, la qualification d'intellectuel.

A contrario, il ne suffit pas de

«

s'engager dans le débat public ou pour une

cause» pour mériter le qualificatif, sinon toutes les notabilités issues du cinéma, de la musique, des sports (qui s'engagent de plus en plus, d'ailleurs) seraient appelées intellectuels: or, ce n'est pas le cas... Faisons court: notoriété acquise dans les activités de l'esprit et volonté de participer au débat public... Un intellectuel n'est donc pas à considérer uniquement sur la base des critères d'excellences littéraire ou scientifique mais en terme de volonté d'influence publique. Certains auteurs - comme Régis Debray2 - préfèrent au substantif intellectuel l'expression la haute intelligentsia pour mieux la distinguer de simples professionnels de l'intellect. Pour l'initiateur de la médiologie3, la haute intelligentsia serait constituée de l'ensemble de personnes socialement fondées à publier une opinion individuelle concernant les affaires publiques, indépendamment des procédures civiques régulières auxquelles sont astreints les citoyens ordinaires. Selon Régis Debray, ces fondés de discours appartiennent généralement aux professions libérales et intellectuelles exigeant une instruction supérieure, mais leur appartenance à la haute intelligentsia n'est pas fonction de leur métier: un savant ou un professeur d'université peuvent ne pas en être s'ils demeurent à l'intérieur de leur horizon professionnel, alors qu'un avocat ou un médecin, un artiste ou un explorateur en seront pour autant qu'ils ont acquis, en dehors mais à cause de leur activité professionnelle, une individualité publique susceptible de faire autorité. Il y a ces mots de Jacques Julliard, spécialiste du phénomène intellectuel

en France: « Tout intellectuel est, par définition, engagé. Sinon, il ne serait
pas un intellectuel mais un philosophe, un rêveur, un artiste4 ». Enfin, comment ne pas, ici, penser au bel exemple de Sartre: «Le savant qui travaille à la mise au point d'une bombe atomique n'est pas un intellectuel, il
1

Jean-Paul Sartre, « Plaidoyer pour les intellectuels
Le Pouvoir intellectuel : l'étude des problèmes «Intellectuels:

», ln : Situations VIII, Paris: Gallimard,
Ramsay, 1979, p.44. symboliques. In: le magazine des clercs»,

1972,

p.3 77. 2 Régis Debray, 3 La médiologie 4Jacques Nouvel Julliard:

en France, Paris:

de communication 1994, p. 28.

et de ses usages

et demain?

La rédemption

Le

Observateur,

n° 1564 du 27 octobre

Introduction:

Pour un retour des intellectuels dans l'espace public

13

est un scientifique. Mais, dès lors que, conscient du danger qu'il fait courir à l'humanité, il engage ses confrères à signer avec lui un manifeste contre l'emploi de cette bombe, il devient un intellectuel, car il s'engage ». Ce dernier exemple est illustratif à divers titres: le savant atomiste n'a pas de titre particulier pour se prononcer sur l'emploi d'une bombe, car la fabrication d'une arme n'est qu'un problème scientifique et technologique. Cependant, l'emploi d'une bombe, c'est-à-dire la décision de son emploi, autrement dit l'option d'attaquer autrui (pays ou groupe qualifiés d'ennemis) relève du champ politique (parlement, gouvernement, armée, etc.).. . Une posture forcément politique... Toutes ces considérations me font penser à l'histoire - vraie - d'un réfugié chinois qui rencontre un journaliste occidental en pleine période de répression post-maoïste1. Le réfugié chinois, au journaliste: - «Mon éducation s'est arrêtée à la fin des études secondaires... » Le journaliste occidental:

- «V ous ne vous considérez donc pas comme un intellectuel? »
- «Si, rétorque le Chinois, je me considère comme un intellectuel parce que

je tente, par ce que j'écris, d'influencer les gens... »
Le projet des intellectuels est d'essence morale, par conséquent politique; il vise, en définitive, à la direction des autres, à la direction de la société. Il vise à corriger les directions déjà prises par ailleurs. C'est pourquoi l'intellectuel, pour apolitique qu'il se voudrait, se trouve projeté dans le champ public, dans le champ politique au sens aristotélicien de l'organisation de la cité. Cette connotation politique de la fonction des intellectuels est parfois contestée par divers auteurs. Le plus illustre d'entre eux demeure, à mes yeux, le philosophe et intellectuel français Julien Benda2. Sous sa formule culpabilisante de la trahison des clercs, titre de son célèbre livre sur le phénomène intellectuel au début du siècle dernier, Julien Benda prônait la dépolitisation des intellectuels. Il soutenait que ces derniers dérogeaient, de

fait, à « leur noble mission qui est de défendre les valeurs universelles, qui
sont la raison et la justice», en mettant leur notoriété au service des passions politiques particulières. En somme, le philosophe craignait que l'intellectuel renonce à son autonomie en s'intéressant aux affaires publiques de son

1 Henri

Leuwen, In : le journal Le Monde, du 26-27 février 2 Julien Benda, La trahison des clercs, Paris: Grasset, 1927.

1978.

14

Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

époque, en adhérant aux causes historiquement fixées (telle affaire, telle idéologie, tel parti politique, etc.). Pour Benda, l'intellectuel risquait d'oublier «la cause abstraite et désintéressée de l'universel pour le culte du particulier» (luttes pour la cause d'une race, d'une classe, d'un groupe social, etc.), alors que sa fonction était tributaire des valeurs qui dépassent les combats temporels. Comme on le voit, il y a chez Benda une forme d'idéalisation de la fonction de l'intellectuel. Je pense qu'il faut prendre sa mise en garde pour une invitation, lancée aux intellectuels, à élargir leurs champs d'intervention} à dépasser la seule critique de la sphère publique et politique... Roland Barthes proposera justement une conception ouverte de la fonction de l'intellectuel, en élargissant la notion de pouvoir. «L'innocence moderne, dénonce-t-il, parle de pouvoir comme s'il était un : d'un côté ceux qui l'ont, de l'autre ceux qui ne l'ont pas; nous avons cru que le pouvoir était un objet exemplairement politique; nous croyons maintenant que c'est aussi un objet idéologique; qu'il se glisse là où on ne l'entend pas du premier coup, dans les institutions, dans les enseignements, mais en somme qu'il est toujours

un. Et pourtant, si le pouvoir était pluriel, comme les démons 1 ? » Pour Barthes} « le pouvoir est présent dans les mécanismes les plus fins
de l'échange social: non seulement dans l'Etat, les classes, les groupes, mais encore dans les modes, les opinions courantes, les informations, les relations familiales et privées». D'où sa conception singulière du rôle de l'intellectuel: «Certains attendent de nous, intellectuels, que nous nous agitions à toute occasion contre le Pouvoir; mais notre vraie guerre est ailleurs; elle est contre les pouvoirs». Dans l'esprit de Barthes, l'intellectuel devait traquer tout pouvoir abusif, dénoncer toute pratique injuste et arbitraire dans le champ social. Vous avez dit « intellectuels », en RDCongo ?

Après la grille théorique, développée précédemment, une question découlerait naturellement de cette mise au point. Elle concerne l'existence des intellectuels, ainsi définis, dans le contexte socio-politique de la RDC. Autrement dit, cette acception - à première vue, typiquement occidentale s'applique-t-elle chez nous? Si l'assertion était négative, la présente analyse serait aussitôt vidée de son sens, et cet ouvrage rendant compte des contributions des intellectuels congolais serait} pour le coup, sans objet. A cette inquiétude, plutôt théorique

1

Roland

Barthes,

Leçon inaugurale

au Collège de France pour la chaire de sémiologie littéraire, Paris:

Seuil, 1978, p.ll.

Introduction:

Pour un retour des intellectuels dans l'espace public

15

et méthodologique, la réponse est affirmative, évidemment. Une observation de la vie publique congolaise donne à voir, de tous temps, l'existence d'une strate sociale cherchant à poser les mêmes gestes, jouant la même fonction, maniant la même liturgie, parée de la même symbolique d'engagement, que Zola, Sartre ou Foucault, n'en déplaise aux tenants de l'eurocentrisme. De toutes façons, depuis Karl Marx et Vilfredo Pareto, il est permis de considérer que toute société finit forcément par prendre une forme pyramidale dans son organisation socio-politique. La strate du sommet est alors saisie comme l'élite, en tant que réalité sociologique à opposer à la masse. Et l'élite est toujours plurielle: économique, politique, culturelle, intellectuelle, etc. Toute élite, comme le montre également Raymond Aron, finit par sécréter «un corps spécialisé dans la définition des normes et la production des valeurs1 ». L'acception concerne des auteurs aussi différents et éloignés dans l'histoire que Voltaire, Emile Zola, Julien Benda, Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Bernard-Henri Levy, etc. Pour décliner des noms sociologiquement proches des Congolais, on citerait, rapidement, de manière non exhaustive: Paul Panda Farnana, Antoine-Roger Bolamba, Valentin-Yvès Mudimbe, Marcel Lihau, Georges Ngal, Elikia M'Bokolo, Mabi Mulumba, Yoka Lye Mudaba, etc. Chaque époque, chaque pays, connaît ses intellectuels. Pour la RDC, on pourrait faire remonter l'existence des intellectuels bien avant l'avènement de la colonisation. On pourrait aller plus loin dans l'analyse: si, en effet, l'existence des intellectuels dans la société congolaise ne fait pas l'ombre d'un doute, l'analyse des rapports Pouvoir/Intellectuels dans notre pays est singulièrement fructueuse. La raison en est simple: la RDC n'a jamais connu, en tout cas jusqu'ici, que des régimes autoritaires. Or, dans ce type de régime politique, le rôle des intellectuels est prégnant, important, car ils y sont chargés, faute de suffrage universel et d'adhésion populaire volontaire au projet du groupe dominant, de légitimer le pouvoir arbitraire en place2. Dans l'histoire politique de notre pays, de Léopold II à nos jours, les tenants du pouvoir dominant ont toujours cherché à gérer les intellectuels, ces derniers servant dans la légitimation symbolique de leur pouvoir. Aussi, avant de planter le cadre des enjeux actuels, il ne serait pas inutile de poser une rétrospective, d'examiner le rôle joué par les intellectuels congolais dans l'histoire politique du pays.
1Raymond Aron, L'Opium des intellectuels, Paris: Hachette, 1957. 2 Lire, à ce propos, le Français Julien Benda (La trahison des clercs, Paris: Grasset, 1927) ou le Polonais Milosz Ceszlaw (La pensée captive. Essai sur les logocraties populaires, Paris: Gallimard, 1953) qui ont vérifié l'hypothèse dans des contextes politiques et historiques différents.

16

Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

Une (brève) histoire des intellectuels

congolais

Dans les limites bien étroites de ce propos introductif, nous sommes évidemment contraint à une rapide synthèse, tant le sujet mobiliserait de grands développements. Il faut donc résumer. Comme nous tentions de le montrer dans un ouvrage antérieur, l'histoire politique de notre pays permet de dégager plusieurs attitudes des intellectuels face au pouvoir. Pour aller directement à l'essentiel, on pourrait résumer ces attitudes à trois postures1 :

. . .

une posture banalement conformiste, consistant à soutenir le régime en place; une deuxième posture, critique et oppositionnelle vis-à-vis du pouvoir politique; une dernière posture, parée des symboles de la neutralité, consistant à se définir comme technocratique et(ou) scientifique.

La typologie n'est pas rigide, loin s'en faut: dans une période politique donnée, un intellectuel peut adopter successivement les différentes postures. Pour étayer cette typologie, on peut puiser des exemples dans l'histoire. Prenons le régime colonial: dans le camp conformiste; il Y avait Stéphano Kaoze et l'étrange frange socio-politique des Congolais évolués, sans oublier les écrivains proches de la revue La Voix du Congolais (Bolamba, Ngongo, Mongita, Basembe) . Ces intellectuels ont soutenu le régime colonial, jouant une fonction d'interposition politique en faveur des Belges2. Dans le camp oppositionnel, bien mince: on peut citer Simon Kimbangu, même si la postérité s'évertue à privilégier la figure mystique et religieuse du personnage, on peut trouver Paul Panda Farnana, et épingler la bravoure des auteurs du Manifeste de Conscience africaine (Iléo, Ngalula, Malula) (1956): malgré la puissance répressive du régime colonial, ces intellectuels développèrent des démarches critiques, oppositionnelles. Sous la dictature de parti-Etat, instaurée par Mobutu, la même césure se produisit: deux groupes, deux postures. D'une part, des intellectuels, issus pour la plupart des chaires universitaires (Gambembo, Mpinga, Kazadi, Kangafu, etc.), soutenant le système du parti unique, justifiant l'injustifiable, jouant les thuriféraires du «mobutisme». Malgré la répression, d'autres
1

Ecrit

et Pouvoir

au Congo-Zaïre

(1885-1960),

Un siècle d'analyse

bibliologique,

Paris:

L'Harmattan,

200l. 2 L'intellectuel congolais moderne est né, non d'une situation de contestation sociale, dont il serait l'initiateur, comme sous d'autres cieux et contextes historiques (Voltaire, Zola), mais, et c'est un paradoxe, de la volonté politique du régime colonial. Les Belges étaient en effet soucieux de créer une strate sociale intermédiaire, entre Blancs et Noirs, afin de canaliser l'évolution historique de la colonie.

Introduction:

Pour un retour des intellectuels dans l'espace public

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intellectuels, mus par les idées de justice et de vérité, refusèrent de s'aligner: d'aucuns prendront le chemin de l'exil (comme Mudimbe), d'autres poursuivront le combat en demeurant dans le pays (comme Marcel Lihau). Lesquels de tous ces combats ont-ils eu raison devant l'histoire? Lesquels de ces engagements intellectuels n'auront été que des égarements? L'histoire sinueuse de notre pays fournit des réponses à ces interrogations... Hormis les deux postures, il s'est développé une troisième tendance, que nous qualifions de neutre, de technocratique, de scientifique. Née sous la dictature mobutiste1, elle s'est amplifiée sous les (deux) présidences Kabila. Il s'agit d'une posture aux prétentions apolitiques, qui conduirait les intellectuels à se placer au-dessus de la mêlée, à s'arc-bouter sur des savoirs technocratiques et académiques, à s'éloigner des rumeurs de la cité (au sens aristotélicien), bien loin des polémiques politiciennes. La posture conduirait l'intellectuel à se positionner, non comme la dimension critique de la société, mais uniquement comme une référence scientifique, technocratique pour un fonctionnement plus cohérent de la société, de l'Etat. Au nom de l'expertise et de la science, les intellectuels ayant inscrit leur démarche dans cette troisième posture investissent les différentes structures de l'Etat (conseillers, membres des cabinets ministériels, analystes dans des officines des services de sécurité, etc.) ou des organismes internationaux (experts, consultants, etc.). Les raisons économiques ne sont pas en reste, évidemment. Si les motivations d'une telle posture sont belles et compréhensibles, elles comportent néanmoins quelque risque du point de vue du propos qui est développé dans ces pages. Le risque? Celui, notamment, de l'auto-exclusion des intellectuels de la corporation! Risque de disqualification, du débat social, du débat public, bref du champ des intellectuels! Les tenants d'une telle démarche redeviendraient de braves et honorables scientifiques et technocrates, ils devraient alors retourner dans leur tour d'ivoire d'origine (relire les lignes précitées de Sartre). Diverses études bibliométriques, publiées ces dernières années, attestent de la vigueur de cette troisième voie: la plupart d'entre elles objectivent la société et les structures d'un Etat idéal, dans des perspectives scientifiques irréprochables2, mais souvent sans lien direct avec la crise actuelle qui a
1 Je m'appuie ici sur les travaux de V-Y. Mudimbe: voir, notamment, son livre La culture et la science au Zaïre, Bruxelles, 1980. Ou son article «La culture au Zaïre», In: (sous la direction de J. Vanderlinden), Du Congo au Zaïre, 1960-1980. Essai de bilan, Bruxelles: CRISP, 1980. 2 Lire le livre suivant: Bibliothèques, Livre, Ecrit et Nouvelles technologies de l'Information et de la Communication (sous la direction de Jacques Hellemans et Eddie Tambwe Kitenge), Paris: L'Harmattan, 2006; consulter les articles de Denis Mundala Lokolonga (Les Editions Universitaires Africaines et leur apport dans la diffusion de l'information scientifique et technique en RDC: 1989- 2003: approche bibliologique) ; de Georges Mulumba Kalonga (La

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Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

pourtant pris des proportions indicibles, une crise qui a causé des millions de morts en un laps de temps très court! Tout se passerait comme si les intellectuels devaient déserter l'espace public, celui du débat national. On pourrait nous objecter que l'intellectuel a parfois besoin «de mettre la main à la pâte», de quitter ses altitudes abstraites pour participer concrètement à la vie de la cité. Mais qui ne comprendrait pas une telle exigence? L'inquiétude formulée, ici, relève, elle, du constat de la situation actuelle: de plus en plus d'intellectuels congolais n'adoptent que la posture technocratique et scientifique. L'inquiétude est de voir l'ombre de ce type d'intellectuel s'épaissir davantage, jusqu'à occulter les fonctions sartriennes qui font de lui, non un simple technocrate et scientifique, mais la dimension critique d'une société. Vers la mort de l'intellectuel engagé?

Notre analyse est davantage interrogative qu'affirmative: elle esquisse les hypothèses censées planter le cadre du débat. Il me semble, en effet, que l'amplification de la posture apolitique, neutre, technocratique, scientifique présente le risque de réduire la visibilité de l'intellectuel engagé dans la société. En effet, s'il est indéniable que sous le régime du parti unique (19651990), la présence des intellectuels était remarquable1, il me semble que depuis quelques années, nous souffrons d'un manque de visibilité dans la société. La société n'entend pas la voix de ses intellectuels. La société ne sent pas la présence de ses intellectuels dans le débat public. Tout se passerait comme si les intellectuels étaient plongés dans un monde irréel dans lequel ils ne sont ni portés aux nues ni vilipendés et fustigés: la société ayant oublié jusqu'à leur existence, jusqu'à leur rôle dans l'espace public. Même le recours massif à Internet semble nous renfermer dans une bulle de débats entre intellectuels, voués à demeurer comme tels, sans prise en compte par l'espace public. Ces débats sur le net, parés de tous les signes de la modernité, de toutes les vertus de la liberté et de la communication au sens de l'échange fructueux, ne ressemblent-ils pas à une superposition de monologue, ne sont-ils pas le symptôme d'une étrange solitude collective? Cette forme de disgrâce, d'absence dans l'espace public, pour les besoins de l'analyse, on pourrait la nommer: la mort symbolique des intellectuels. Ce

production éditoriale de la Bibliothèque Nationale du Congo 2000-2002: une étude bibliométrique); de Paul Octave Wersey Tete (Evaluation bibliométrique de la production livresque de la RDC pendant la transition politique 1990-2001). 1 Qui a oublié les belles joutes oratoires entre Ngal et Mudimbe? Qui a oublié les batailles littéraires et scientifiques des années 1970/1980 ?

Introduction:

Pour un retour des intellectuels dans l'espace public

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déclin risque de nous conduire à la disqualification politique, donc sociale. Un des signes les plus visibles de cette disqualification est, ce me semble, l'étonnante et singulière faveur dont jouissent, depuis au moins deux décennies, les pasteurs religieux et les artistes musiciens. Symboliquement, jamais société n'avait autant porté aux nues ces deux catégories socioprofessionnelles. Politiques, hommes d'affaires, autorités de tous horizons se bousculent, avec frénésie, à leurs portillons. Les musiciens et les pasteurs religieux sont devenus le modèle d'une société en perte de vitesse et de repères. Les deux figures ressemblent désormais à ces gourous vers lesquels tout le monde se tourne; ils sont désormais des maîtres à penser d'un style nouveau. La dislocation de certains groupes musicaux (Zaïko, Wenge Musica, OK Jazz) provoque des débats nationaux fiévreux obligeant parfois le chef de l'Etat à prendre position, alors que la disparition d'une université ne produirait qu'un bruit mat! Le devoir intellectuel incline à ce que l'on dénonce ce travers, dangereux à plus d'un titre. On serait en droit de lier la prépondérance sociale du musicien et du religieux à la mort symbolique de l'intellectuel. Historiquement, tout indique qu'il y a une corrélation entre les deux assertions1. Il ne s'agit pas tant d'une situation de cause à effet, mais du phénomène physique d'occupation de l'espace: la nature ayant horreur du vide! Il faudrait préalablement convoquer la notion des champs (Pierre Bourdieu): toute société s'organise en termes de champs: politique, militaire, intellectuel, artistique, artisanal, religieux, éducatif, médical, médiatique, juridique, universitaire, économique, musical, etc. Chaque champ est régi par un système de fonctionnement qui lui est propre. Chaque champ est sous-tendu par des logiques spécifiques. Chaque champ doit « garder sa place» dans la société, car les différents champs évoluent dans une synergie tendant à favoriser un fonctionnement harmonieux de l'ensemble de la société. Or, dans notre pays, la profonde déliquescence de l'Etat, le dysfonctionnement général qui en est la conséquence, la crise tous azimuts de notre modèle de société qui en est l'un des signes les plus visibles, tout cela donc a entraîné un dérèglement dangereux dans la hiérarchie des valeurs2. Le danger? Eh bien, les champs religieux et musical ont tellement
1

Il n'est pas inutile de rappeler que, historiquement, les intellectuels,

«

les clercs », sont des

héritiers des moines. Le mot d'origine latine «clericus» signifie étymologiquement «la part réservée à Dieu ». Symboliquement, intellectuels et pasteurs religieux proviennent de la même source, manie la même arme: le logos, le discours. Et d'une certaine manière, le logos fait partie du travail de l'artiste-musicien qui serait une sorte de cousin de l'intellectuel, une sorte d'émanation de la fonction tribunitienne dévolue à l'intellectuel. 2 Un indice de ce renversement de valeurs: un écrivain congolais de renommée ou un professeur d'université à la notoriété établie éprouveront plus des difficultés à rencontrer leur

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Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

débordé de leur lit naturel, de leur rôle objectif, pour calquer leurs logiques de fonctionnement sur les autres champsI. Une illustration de l'emprise du champ religieux sur le champ judiciaire et de la vie publique: un homme politique congolais qui a détourné des fonds publics, qui a provoqué la

mort d'autrui, pensera, de bonne foi, qu'il lui suffirait de « demander pardon
au peuple» pour voir ses pêchés absous! On ne s'étonne pas que le débat public en RDC frise parfois la caricature. ..Un signe patent du phénomène: la législature actuelle (celle issue des élections de 2006) est, pour une bonne part, investie par des notoriétés construites dans le champ religieux, par des transfuges, réels et symboliques, du monde musical! Mon propos est loin d'être une charge contre les deux catégories précitées: elles-mêmes n'ont jamais réclamé le rôle prépondérant qui leur revient aujourd'hui dans notre société. Pasteurs religieux et musiciens congolais sont les premiers surpris de la place - forte - que les autres sphères de la création symbolique leur attribuent de facto. Comme dans une logique de la physique, les deux champs ont débordé de leur lit naturel, du fait de l'inaction et de l'inefficacité des autres champs: ils emplissent un espace laissé vacant! Pour clore, en tant que scientifique, il nous faut reconnaître que tous ces phénomènes sociaux mériteraient des développements plus systématiques, plus complexes, qui nous auraient fait sortir du cadre restreint de ce propos introductif, dont l'objectif est de susciter le débat! Quels enjeux, demain? En insistant sur les signes visibles de la crise que connaissent actuellement les intellectuels congolais, nous esquissons inconsciemment ce qui apparaît comme les enjeux de demain, pour cette corporation. L'enjeu central, c'est, je crois, le retour des intellectuels congolais dans l'espace public, en somme leur résurrection dans le débat national. Et il Y a urgence. La RDC traverse, en effet, l'une des crises les plus graves de son histoire contemporaine. Il faut prendre, ici, le mot crise comme l'entendait Antonio Gramsci: un moment historique où l'ancien modèle [d'organisation sociale] commence à perdre du terrain, sans pour autant disparaître complètement,
ministre de tutelle que n'importe quels musiciens ou pasteurs qui sont eux reçus par toutes les autorités du pays avec une facilité déconcertante. Plusieurs sondages réalisés auprès de la jeunesse de Kinshasa placent les pasteurs et les musiciens en tête des modèles. 1 Un signe banal de ce dérèglement: il est de plus en plus fréquent de rencontrer des hommes d'affaires, des pasteurs, des politiques et même des professeurs d'université produire des actes comme des musiciens, s'habillant exactement comme des musiciens, se bousculant à leurs portillons dans l'espoir d'une « dédicace» (le phénomène libanga) dans une chanson...

Introduction:

Pour un retour des intellectuels dans l'espace public

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un moment historique où le nouveau modèle gagne du terrain, sans pour autant s'imposer tout à fait... Au bord du chaos, notre pays est en quête d'un modèle cohérent, d'une cohérence globale plus efficace. Or, de tous temps, en tous lieux, c'est en période de crise qu'une société se tourne vers ses intellectuels, pour solliciter leurs lumières, leurs éclairages sur chaque secteur de la vie nationale. Il était indispensable, dans ces conditions historiques, de nous tourner vers les intellectuels congolais, du pays et de la diaspora, afin qu'ils posent les enjeux de demain. Ce livre est ainsi porté par une volonté collective de marquer symboliquement la présence (le retour ?) de la pensée critique dans le débat public congolais à venir. L'exercice est, in fine, une tentative de retour aux fondamentaux, pour les intellectuels. Comme nous le rappelle Bernard-

Henry Levy, « L'intellectuel, c'est le débat. L'intellectuel, c'est la pratique du
débat. C'est l'habitude, le principe, l'exigence absolue du débat. Un intellectuel, c'est quelqu'un dont la seule présence indique que la société fait droit aux droits du débat1 ». Notre métier consiste donc à poser le débat, à penser. Penser la Troisième République, tel aurait pu être le titre du livre. Penser les enjeux de demain, dans, et pour, différents champs de la vie nationale (politique, économie, éducation, culture, société, géopolitique, etc.). Privilégier la pensée critique afin que l'avènement de la Troisième République ne soit pas un nouvel échec, après le rendez-vous manqué de l'indépendance (1960-1965), après des décennies perdues dans les brumes du mobutisme (1965-1990), après les seize années (1990-2006) d'une étrange transition qui aura causé des millions de morts dans les rangs de nos compatriotes. Si la plupart des articles réunis dans cet ouvrage tendent à objectiver l'Etat, c'est simplement parce qu'il apparaît clairement que la tâche primordiale pour les nouveaux gouvernants sera, sans aucun doute, la restauration de la puissance publique, dans ses prérogatives régaliennes, dans son rôle d'élément structurant de la vie nationale, dans ses symboliques classiques. C'est la raison de la présence, dans cet ouvrage, de certaines personnalités publiques connues plutôt comme des politiciens. Il était nécessaire d'associer, dans cette entreprise historique, les hommes politiques attirés par la réflexion intellectuelle. Le lecteur découvrira, avec profit, les analyses de ces politiques congolais qui ont toujours cherché à proposer des préceptes pour l'action. Donc, la réhabilitation de l'Etat, comme l'ambition centrale pour la survie de la RDC en tant que réalité historique. Il me semble pourtant que la réhabilitation de l'autorité publique ne pourra pas faire l'économie du retour de l'intelligentsia dans l'espace public; la grande entreprise de
1 BemardHenry Levy, Eloge des intellectuels, Paris: Grasset, 1987, p.59.

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Eddie Tambwe Kitenge bin Kitoko

reconstruction ne pouvant, en effet, s'effectuer en dehors de la contribution de ceux qui ont pour vocation de penser l'action. Cette relation, de nature dialectique, m'incline à prendre un nouveau risque théorique: la restauration de l'Etat dans notre pays présuppose l'autoréhabilitation, et pour tout dire la réhabilitation de l'intellectuel, du moins tel que nous l'avons saisi le long de ce développement. ..

o Communication Economie

0 Culture 0 Défense nationale et Sécurité 0 Développement 0 Education 0 Géopolitique 0 Politique 0 Santé Publique

0 Droit, Justice 0 0 Société

Première partie' Refonder le champ politique

o Communication Economie

0 Culture 0 Défense nationale et Sécurité 0 Développement 0 Education 0 Géopolitique 0 Politique 0 Santé Publique

0 Droit, Justice 0 0 Société

1 Clôturer le deuil colonial au pays du ndombolo : Mémoire du passé et en devenir
Isidore Ndaywel è Nziem

Ne crains pas de prendre à l'arc-en-ciel sa lance où mûrit la fougue de la déraison
Déjà au-dessus de moi siffle la flèche qui portera au loin l'élan vertigineux du succès. (Antoine-Roger Bolamba)

Construire le Congo ! Voilà un rêve prospectif, assurément dans l'ordre du possible mais qui n'est guère envisageable sans que n'aient été pansées au préalable les plaies de notre imaginaire malade. Cette démarque est la condition nécessaire pour restituer au citoyen congolais toute sa dynamique. Envisager cette thérapie1 suppose d'abord de dresser l'état des lieux de la situation de la mémoire au Congo. La présente démarche se veut une contribution, dans ce sens; elle se propose de revisiter le rapport que le Congolais entretient, aujourd'hui, avec la mémoire de sa propre colonisation. Construit à partir des trois quarts de siècle de vécu colonial, l'espace de la mémoire coloniale, au Congo, se réclame jusqu'à ce jour d'une certaine singularité, liée à la nature des relations ayant existé entre la colonie belge et sa métropole. D'abord, à lui seul, le Congo belge constituait l'ensemble de l'empire colonial, même si le Rwanda-Burundi y fut annexé par la suite, après la Première Guerre mondiale, comme part de dépouille de l'ancien empire colonial allemand revenant à la Belgique à la suite de son partage entre les vainqueurs. Ensuite, la disproportion spatiale, démographique et stratégique, entre la Belgique et le Congo n'a pu permettre à ce dernier de se défaire de son statut originel de «colonie internationale)} ou plus

correctement de « colonie sans métropole2)} de la conférence de Berlin en
1908. En effet, de la« propriété
1 Ces quelques réflexions complètent

privée»

de Léopold

II à 1'« empire

du

un propos que nous avons déjà tenu dans un autre cadre

(cf. Ndaywel è Nziem, I., «Le Congo et le bon usage de son histoire», Vellut, J.L., éd., La mémoire du Congo: le temps colonial,Bruxelles, éd. Snoeck-MRAC, 2005, pp.29-36.
2

J'emprunte cette expression à Jean-Luc Vellut (<< a violence dans l'Etat Indépendant du L

Congo », Cultures et Développement, 16, 1984,3-4, p. 672)

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Isidore Ndaywel è Nziem

silence »1, l'Etat a été peu présent dans cet espace d'Afrique centrale, l' œuvre coloniale ayant été laissée essentiellement aux entreprises commerciales et aux «missions». Les indigènes, enfermés dans leurs «coutumes», leurs « dialectes », leurs « villages» et « cités », n'ont pas eu à apprendre un seul instant, comme ailleurs, que leurs «ancêtres étaient les Gaulois !». Ici, « l'assimilation », même de façade, était proscrite. Moins de cinq ans avant l'indépendance, elle était encore l'objet de revendication des élites autochtones et d'une poignée de coloniaux «progressistes» en vue de la mise en place de la « communauté belgo-congolaise 2». Et ce n'est pas tout. A l'heure de l'indépendance, la politique coloniale du «tout lâcher!», escomptant quelques dividendes au niveau de la coopération postcoloniale3, a eu des résultats inattendus. Faute d'avoir suscité le désir du « retour» de l'ancienne « colonie modèle »4 dans le giron belge, elle a au contraire augmenté la distance qui l'en séparait jusqu'à lui faire atteindre des proportions inattendues et imprévues. Dans l'histoire des relations internationales postcoloniales, l'ancienne Afrique belge est la seule qui, à son indépendance, n'a pas gardé des relations privilégiées avec la métropole, dans le cadre d'une «communauté» particulière, comme le Commonwealth, l'Organisation Commune Africaine et Malgache (OCAM) ou la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP)5. L'effacement, apparemment brusque, du rêve colonial, qui avait joué un rôle si capital dans la préservation de l'identité nationale en Belgique pendant des décennies, a eu pour effet de précipiter le processus de fédéralisation de l'ancienne métropole, désormais communautarisée. A un demi-siècle de la décolonisation, l'écartèlement intervenu au sein de l'Empire belge a non

seulement produit la grande séparation de la Belgique avec ses « colonies »,
mais elle est aussi à la base de la distance qui s'est instaurée entre ces

1 Expression

heureuse

de Gilbert (L'empire du silence: Congo 1946, Bruxelles, Ed. du Peuple,

1947) . 2 J.M. Mutamba (Du Congo belge au Congo indépendant 1940-1960 : émergence des Evolués et genèse du nationalisme, Kinshasa, IFEP, 1998) a rendu compte des péripéties de ce « combat» et du refus de la colonie d'envisager cette « promotion» 3 Le premier Traité d'Amitié et de Coopération entre la Belgique et le Congo, fut signé non pas après l'indépendance, mais la veille de celle-ci, le 29 juin 1960, conformément à l'art. 49 de la Loi Fondamentale qui le demandait de manière expresse. Ce Traité fut dénoncé à l'occasion de la rupture des relations diplomatiques qui intervint le 14 juillet, sur décision conjointe de KasaVubu et Lumumba (Willame, J.C., Patrice Lumumba. La crise congolaise revisitée, Paris, Karthala, 1990, pp. 103 et 106). 4 Telle était la perception belge du« Congo belge» (M'Bokolo, E., « la colonie modèle », Kaké. 1., Conflit belgo-zaïrois, Paris, Présence Africaine, 1990, pp. 9-40). 5 La Belgique coloniale n'avait même pas sauvegardé avec l'Afrique un lien radiophonique, du genre des émissions africaines de la BBC, de RFI ou de la Voix de l'Amérique.

Clôturer le deuil colonial au pays du ndombolo

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dernières, pourtant partenaires naturelles1. Malgré ce phénomène ou à cause de lui, la «mémoire coloniale» au Congo a connu des fortunes diverses, ayant traversé plusieurs modes de perception, au cours des trois périodes de la trajectoire postcoloniale: d'abord les années 60 marquées par les turbulences de la décolonisation (1960-70); ensuite les décennies du mobutisme avec ses impositions et la crise économique d'ampleur sans précédent qu'elles déclenchèrent (1970-1990)2; enfin la «transition », la période anomique née avec la fin de la dictature de Mobutu 1990-96), ponctuée d'une double guerre (1996-97, 1998-2003) 3, et qui est censée accoucher d'un nouvel ordre politique4. Le rôle croissant de l'Afrique du Sud dans cette région, en lieu et place de la Belgique, par ailleurs sa principale cliente en tant qu'importatrice de diamants bruts, est sans doute le signe d'une nouvelle mutation. Serait-elle annonciatrice de l'avènement,

en postcolonie, d'une métropole « par procuration» ? Rien ne permet encore
de l'affirmer. Dans un contexte aussi embrouillé, il n'est évidemment pas aisé de restituer l'ensemble du «discours» congolais de la mémoire et de le soumettre à une lecture critique, celui-ci n'ayant pas été suffisamment audible à toutes les périodes de l'histoire postcoloniale. Fortement présente au cours des deux premières décennies, elle se serait effritée au cours des années qui ont suivi au point de ne subsister, par moments, que par des réminiscences. De même, ce territoire de la mémoire n'a cessé de se parcelliser, la «mémoire populaire» (véhiculée par la radio-trottoir) se voulant parfois distincte de la «mémoire officielle» (présentée par les dirigeants politiques). On s'efforcera, dans la mesure du possible, de faire reposer cet essai de lecture sur la synthèse de ces deux situations mémorielles, pour rendre compte de la situation au Congo. Une mémoire en mutation La mémoire coloniale, du début de l'âge postcolonial à l'étape actuelle, aurait connu une réelle métamorphose. Aux antipodes de cette mutation,
La Communauté économique des pays des Grands lacs (CEPGL), fondée le 20 septembre 1976, serait « en panne» depuis les années 90, malgré le désir proclamé depuis 2004 d'en assurer la relance. 2 Sur cette évolution, se référer à notre Histoire générale du Congo. De l'héritage ancien à la
1

république démocratique, Louvain-la-Neuve, Duculot, 1998. 3 Sur la synthèse de l'événementiel politico-militaire, les négociations

et les accords qui en

découlèrent, consulter: de Villers, G. et al., République démocratique du Congo: chronique d'un entre-deux-guerres 1996-1998, Tervuren-Paris,Institut africain CEDAF, 1998 ; de Villers, G. et a1., République démocratique du Congo. Les trente derniers mois de Laurent-Désiré Kabila (août 1998janvier 2001), id., 2001 ; Bouvier, P., Le dialogue intercongolais. Anatomie d'une négociation à la lisière du chaos, id.,2004. 4 Les élections générales sont programmées pour l'année en cours.