RDCongo, Réinventer l'espoir...

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Après 47 ans d'indépendance, l'heure est venue de dresser l'inventaire et d'engager sans complaisance la réflexion. En politique particulièrement, il est question d'engager un face-à-face avec nous-mêmes, tels que nous avons été façonnés par une décolonisation bâclée et un régime de corruption, de prédation et d'incurie. Il nous faut procéder à une sévère autocritique, afin de découvrir les valeurs qui font les grands peuples. Et de réinventer l'espoir.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296213975
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RDCongo, Réinventer l'espoir...

@ L'Harmattan, 2009 Paris: 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr Kinshasa: 1025 Avenue By Pass KinshasalLemba, RDCongo ISBN: 978-2-296-07058-5 EAN : 9782296070585

Sommaire
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INTRODUCTION

Chapitre I. : La République Démocratique du Congo: un pays en crise ou une société à la dérive? Chapitre II. : Crise de la culture ou culture de la crise? Chapitre III. : Crise sans fin et dialogues à répétition Chapitre IV. : Entre tradition et modernité Chapitre V. : Une démocratie à inventer Chapitre VI. : En quête d'idéologie Chapitre VII. : Repenser les partis politiques Chapitre VID. : Miser sur la jeunesse Chapitre IX. : Les chantiers de la renaissance Conclusion Bibliographie des matières

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A la mémoire de mes parents: Hélène Bidinkanyi Mushiya, décédée le 07 mai 1987 suite à une transfusion sanguine mal contrôlée; Constantin Tshimuanga Kandindi, décédé le 18 octobre 1987, loin des siens, après 30 ans de carrière dans la police et la gendarmerie, couronnée par une retraite brutale et sans indemnités.

INTRODUCTIONl

La République Démocratique du Congo est à la croisée des chemins. Après l'instabilité consécutive à une indépendance bâclée, elle a vécu 32 ans de dictature et de gabegie, avant de subir une guerre meurtrière de cinq ans, ayant perturbé une brève amorce de reconstruction. A cette guerre a succédé une transition négociée, censée poser, à l'issue des élections démocratiques, libres et transparentes, les jalons d'un nouvel ordre politique, susceptible de garantir la stabilité institutionnelle. Les espoirs du peuple ayant été trop déçus depuis l'indépendance, il convient de tirer les leçons de ce passé afin de baliser les chemins d'un avenir meilleur. 1960-2007: Quarante-sept ans de rendez-vous manqués, de rêves brisés, d'occasions ratées. Quarante-sept ans d'égarements, d'erreurs et même d'horreurs. Quarante-sept ans de misère, de brimades et de pleurs. Quarante-sept ans de luttes, de sacrifices et d'espoir. Pour un résultat est désastreux: des infrastructures détruites, un peuple clochardisé, une jeunesse sacrifiée, une vie sociale déréglée, la pauvreté, le dénuement étendent leurs tentacules. Le scandale aujourd'hui n'est plus l'immensité ni la quantité de nos richesses du sol et du sous-sol. Il réside dans le contraste entre ces richesses et la pauvreté criante de notre peuple. Comme disait un vieux chef coutumier à la Conférence Nationale souveraine: «la crise congolaise fait penser à un clochard assis sur un sac de diamants, ne sachant pas quoi en faire ». Fuyant cette pauvreté, beaucoup de jeunes congolais espèrent trouver leur salut en dehors du pays, qu'ils essaient de quitter par tous les moyens. D'autres, obnubilés par les médias, cultivent le mimétisme à l'égard des modes occidentales, affichant un goût immodéré pour la musique et la danse. La majorité des Congolais attendent le progrès de l'aide humanitaire et des investissements étrangers, alors que des millions de devises sommeillent dans des coffres et sous des lits au Congo même.
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Ce livre est la seconde édition, revue et augmentée, de « RDCongo, Entre crise et
Comment réinventer l'espoir? », paru chez le même éditeur.

renaissance.

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Des économistes vantent un système du profit individuel et de la croissance illimitée, pendant que, là où il est né, ce système pose plus de problèmes qu'il n'en résout. Nous avons du mal à thématiser et à rationaliser notre vécu, à élaborer nos propres idéologies, à nous projeter au-delà de l'immédiat. Les défis sont donc immenses et multiples sur la route de notre destin. Depuis quarante-sept ans, sommes-nous en régression ou avons-nous marqué quelques pas vers le progrès? Qu'avons-nous fait de ces années d'émancipation politique? Allons-nous vers plus d'indépendance ou posons-nous des pièges à notre destin? Un regard rétrospectif sur notre histoire montre que depuis très longtemps, notre patrie attire les convoitises les plus voraces, suscitant les manœuvres les plus viles. Serions-nous donc voués à la servitude? Pendant cinq ans, le géant de l'Afrique a subi l'occupation de trois de ses plus petits voisins qui, tirant par ailleurs les ficelles, cherchent à contrôler politiquement ce pays. Pillages, massacres et atrocités ont été le lot de milliers de Congolais. Des familles sont disloquées; les déplacés se comptent par centaines de milliers; des jeunes ont abandonné l'école et errent dans la brousse; les activités économiques sont bloquées; la pauvreté s'accroît et s'enracine. Des mouvements rebelles se sont mis ouvertement à la solde de pays étrangers pour conquérir le pouvoir d'Etat, pendant que leurs parrains étrangers affirmaient leur détermination à exercer une tutelle sur le pouvoir de Kinshasa. Dans ces conditions, le Dialogue inter congolais pouvait-il ramener la paix et la cohésion nationale dont ont tant besoin notre pays et sa classe politique? Le triste état du Congo n'est-il pas la conséquence d'un long pourrissement et d'une crise multiforme? L'Etat avait failli à sa mission. Jusqu'en mai 1997, il avait même cessé d'exister. La classe politique s'est dévoyée. Les partis politiques ne paraissent pas conscients de leur rôle d'encadrement idéologique du peuple, de traduction de sensibilités politiques, d'élaboration d'idées, de projets et de programmes de gouvernement. Même la société civile n'assume pas sa mission sociale: elle sert plus de tremplin à des fonctions politiques qu'à l'organisation du peuple pour qu'il se prenne réellement en charge. Après quarante-sept ans d'indépendance, l'heure est venue de dresser l'inventaire et d'engager sans complaisance la réflexion. Il s'agit d'opérer une métamorphose de nos systèmes de pensée et d'action. En politique particulièrement, il est question d'engager un 6

face-à-face avec nous-mêmes, tels que nous avons été façonnés par une décolonisation bâclée et un régime de corruption, de prédation et d'incurie. Bref, il nous faut procéder à une sévère autocritique, afin de redécouvrir les valeurs qui font les grands peuples et de réinventer l'espoir. La guerre d'agression n'a pas produit les résultats escomptés par certains. D'aucuns avaient misé sur la partition du pays, qu'ils disaient trop grand pour être gouverné par les Congolais. Or, malgré la guerre, l'attachement à l'unité nationale s'est avivé chez la majorité de nos compatriotes, la nation étant apparue là où on déplorait un ramassis d'ethnies. D'autres avaient parié sur l'impopularité du régime Kabila et ils ont été désillusionnés par un patriotisme réel, quoiqu'inégal. Pardelà la trahison, la frivolité et l'égoïsme, l'éveil patriotique s'est manifesté dans la vie sociale. Les jeunes de Kinshasa ont défendu leur ville contre des agresseurs armés, les Maï-Maï et les patriotes d'autres contrées ont organisé une résistance comparable à celle d'autres peuples agressés dans l'histoire. Des artistes ont mobilisé l'opinion à travers la musique et le théâtre. La dépendance de notre pays, les atrocités et humiliations subies, la misère du grand nombre, l'effritement du sens éthique et le délabrement des infrastructures nous somment de redécouvrir les valeurs essentielles qui nous ont permis de sauver une nation certes jeune et fragile mais bien vivante. Ces fléaux nous obligent à relire notre histoire, à interroger nos institutions, à réexaminer nos habitudes. C'est à ce face-à-face avec nous-mêmes que convie la présente réflexion. D'entrée de jeu est décrite la crise congolaise, par ses indices les plus apparents: le dénuement du grand nombre et la misère sociale, la corruption et l'inversion des valeurs. Ces symptômes de la crise sont ensuite rattachés aux origines mêmes de la nation et de l'Etat congolais: la mutinerie de la Force Publique, les sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï, ainsi que la réciproque révocation de Kasa-Vubu et Lumumba, ayant ébranlé le socle d'un système encore fragile, que les multiples dialogues entre acteurs politiques n'ont pas consolidé. L'agression et l'occupation d'une partie du territoire national par les voisins rwandais, ougandais et burundais apparaissent comme le paroxysme de la crise congolaise, en ce qu'elles ont révélé les carences de l'Etat et la faiblesse du sentiment patriotique. Les multiples tentatives pour rétablir la paix se sont heurtées longtemps, non seulement aux contradictions de la communauté internationale, 7

mais plus encore, aux déficiences de la classe politique congolaise. Face à ces carences, la démocratie s'avère un véritable défi. L'Etat, la société civile et les partis politiques congolais ne peuvent plus rester en marge des règles généralement exigées pour leur bon fonctionnement. Des partis politiques coupés du peuple, dépourvus d'idéologie et de programmes de gouvernement, une société civile servant à l'enrichissement individuel et au positionnement politique, des Eglises érigées pour l'embourgeoisement de leurs princes, à l'exploitation de la souffrance et de la crédulité populaires, des syndicats sans actions conséquentes, toutes ces tares freinent la démocratie au lieu de la promouvoir. Partis politiques et société civile doivent retrouver les principes qui ont inspiré leur fonctionnement dans l'histoire des nations. Ils doivent jouer leur véritable rôle afin qu'advienne la démocratie en République Démocratique du Congo. Plus généralement, la société congolaise doit s'imprégner de valeurs susceptibles de garantir son bien-être, sa grandeur et sa dignité. Jean-Paul Sartre a écrit: «ce qui importe ce n'est pas ce qu'on a fait de l 'homme mais ce qu'il a fait de ce qu'on a fait de lui ». Fabriqués par une colonisation paternaliste, façonnés par un long régime de prédation et de corruption, humiliés par des voisins désireux de les transformer en marionnettes, les Congolais se trouvent à la croisée de chemins, obligés de réfléchir et d'agir pour que leur pays devienne un espace de liberté, de prospérité et de dignité. Ce livre comporte neuf chapitres. Le premier ausculte les symptômes de la crise en mettant en exergue la misère sociale et la corruption. Le deuxième chapitre explore la culture, d'abord comme miroir de la crise congolaise, ensuite comme facteur de son dépassement. Le troisième chapitre examine les symptômes politiques de la crise et interroge le dialogue comme solution à celle-ci. Le quatrième analyse les contradictions entre la modernité occidentale et la tradition africaine, en tant que l'une des principales causes de la crise. Les cinquième, sixième et septième chapitres font de la démocratie, du choix d'une idéologie et de la dynamisation des partis politiques, les voies de solutions les plus durables à la crise congolaise. Le huitième chapitre préconise de miser sur la jeunesse qu'il faut former, organiser et faire participer à l'effort de redressement du pays. Enfin, le neuvième chapitre examine la pertinence et la portée des Cinq chantiers comme programme de reconstruction de la République. 8

Ce livre n'aurait pas pu voir le jour, sans le concours d'un certain nombre de personnes à qui j'exprime ma vive reconnaissance: M. Pierre Matadi, qui en a assuré la première saisie, les professeurs Tshisungu Lubambu et Yoka Lye qui ont relu entièrement le manuscrit et m'ont aidé de leurs remarques pertinentes. Je n'oublie pas ceux qui ont contribué à donner au texte sa forme améliorée et définitive: Jean-Jacques Tamfuri, Didier Ngaba Zinga Dacruz et Bahendi Osungakanda Selenge. Je remercie ma femme, Philomène Muamba, mes enfants: Constantin Tshimuanga, Sébastien Muamba, Frédéric Bantu et Tatiana-Elen Bidinkanyi, à qui ce livre a coûté d'immenses sacrifices. Leur présence et leur affection sont une bonne raison de vivre et d'espérer. Je n'oublie pas mon ami et frère Sébastien Bakatu pour un partage qui dure depuis notre adolescence, ni Anne VANDEN Bussche pour tant de dévouement. Que papa Constantin Bafwa Mubengayi et Nyana Sylvain Kalamba trouvent ici l'expression de mon affection. Kinshasa, Octobre 2008.

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Chapitre I : La République Démocratique du Congo: un pays en crise ou une société à la dérive?
La République Démocratique du Congo est sans conteste un géant au cœur du continent noir. Ses nombreuses richesses du sol et du soussol en font un véritable «scandale géologique ». Pendant longtemps, il a été le premier producteur mondial des diamants industriels et du cobalt, sixième producteur mondial du cuivre, neuvième de l'étain et du zinc, onzième de l'or et douzième du cadmium. Il recèle, en outre, 15% du potentiel hydroélectrique du monde et 50% de celui de l'Afrique. Ajoutons à cette liste le coltan, le café, l'huile de palme et l'arachide. Avec ses 2.350.410 de km2 et ses 60 millions d'habitants, il devrait offrir à sa population un minimum de bien-être. Malheureusement, ce pays accuse une forte dépendance à l'égard de la communauté internationale intervenant ces dernières années pour plus de 50 % dans son budget. Sa population vit dans un dénuement extrême. La grande majorité des Congolais font face à une insécurité alimentaire sévère: 34 % de ménages ne disposent pas de réserves alimentaires, 2% de la population ne mangent fas tous les jours, les %
des habitants de Kinshasa vivent au jour le jour

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La réalité léguée par plus de 30 ans de mobutisme et aggravée par la guerre est donc dramatique. C'est le contraste entre un pays riche et un peuple pauvre. Ce dernier n'a jamais eu la moindre mainmise sur ses richesses, qui font le bonheur des autres, particulièrement des puissances étrangères et d'une minorité de privilégiés expatriés et nationaux. Le revenu moyen par habitant, l'un des plus bas du continent, est de 142 dollars, alors que la moyenne subsaharienne est de 800 dollars. La République Démocratique du Congo figure parmi les pays africains dont le revenu moyen par habitant a le plus régressé depuis 1965. Le pays importe la farine, le poisson, le riz et le blé. Ses entreprises fonctionnent autour de 15 à 40% de leur capacité; certaines ne se sont jamais relevées des pillages de 1991 et 1993. Ce désastre n'avait pas
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Unicef, Usaid, Ministère du Plan et de la Reconstruction, Enquête Nationale sur la
et des femmes, Kinshasa, 2002, p.38.

situation des enfants

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échappé à l'attention des anciens dirigeants du pays, l'ayant désignée par l'expression consacrée du «mal zaïrois». En janvier 1975, le Président Mobutu stigmatisait par cette expression, dix fléaux rongeant le Zaïre de l'époque, notamment: la liberté trompeuse qui conduit à la licence et souvent au dérèglement moral;, le chômage, l'inflation, les méfaits de la société de consommation, la crise dans l'éducation et la formation de la jeunesse, une armée non intégrée dans les circuits de production, l'injustice sociale, le manque de solutions aux problèmes du pays. Ce diagnostic, vieux de 30 ans, demeure plus actuel que jamais. Le Congolais subit les conséquences d'une longue dérive dont les causes doivent être connues. Il s'agit, précisément, d'une crise profonde et multiforme dont les racines plongent loin dans l'histoire et touchent aux fondements mêmes de notre vie politique et sociale, ainsi qu'aux valeurs qui orientent notre existence collective. Quarante-sept ans après l'indépendance, à l'aube d'un nouveau millénaire, le peuple congolais est à la croisée des chemins. La société connaît une déchéance inquiétante. Les Congolais, en tant qu'individus et société, doivent s'interroger eux-mêmes et interroger leur politique et leur système de valeurs. L'autopsie de la crise congolaise produirait plusieurs ouvrages. Dans le cadre de cette réflexion, nous focaliserons notre attention sur la misère sociale et la corruption. 1. La misère sociale Contrastant avec les immenses et innombrables potentialités naturelles du pays, la misère sociale et le dénuement des Congolais constitue un dénie de la raison et une offense au cœur, c'est-à-dire aussi à l'humanité. Aujourd'hui, le bien-être de la population est en deçà de la moyenne. Pour en rendre compte, nous considérerons les principaux secteurs vitaux, à savoir: l'habitat, l'alimentation, la santé, le transport et l'emploi. Habitat et hygiène Le milieu de vie - constitué d'un logement décent garantissant des

conditions minimales d'hygiène - est devenu problématique au
Congo. Dans les villes, le logement auquel a accès le plus grand nombre, d'une insalubrité exécrable, est dépourvu du minimum de 12

confort, l'expérience quotidienne étant celle de la prolifération des moustiques, de l'accumulation des immondices, de la multiplication de flaques d'eau stagnante. Par dérision, les Kinois appellent « Kin-Iapoubelle », cette capitale que, hier encore, ils étaient fiers d'appeler «Kin-la-belle ». Et pour cause! L'explosion démographique, la vétusté des infrastructures, l'absence d'un plan cadastral et d'une voirie urbaine conséquente, ainsi que certaines habitudes - sans doute

héritées des milieux ruraux - ont transformé une bonne partie de la
capitale congolaise en un conglomérat de masures construites sans plan, sans égouts, sans eau courante ni toilettes privées. Dans les autres villes du pays, l'état des logements est pratiquement le même, bien que la situation générale soit aggravée par la pénurie d'électricité et d'eau courante dans des villes comme Kikwit, Bandundu, Kananga, Mbuji-Mayi, Bukavu, Goma, Tshikapa, Kenge et bien d'autres. En milieu rural, I'habitat est encore de l'ère historique du primaire: bicoques en terre battue couvertes de chaume, réduites souvent à deux pièces, dépourvues d'eau courante et de toilettes intérieures. Une enquête nationale menée sous l'égide d'organismes internationaux (Unicef, Pnud, OMS) donne des indications très éclairantes1, montrant que plus de 60% de ménages occupent des logements à une ou deux chambres seulement, alors que la taille moyenne des familles est de 6 personnes. La promiscuité est donc grande. Près de 5 personnes vivant en milieu urbain partagent 1 chambre à coucher et près de 7 personnes occupent 2 chambres. En milieu rural, quatre personnes en moyenne partagent une chambre à coucher et six personnes partagent deux chambres. Si l'on considère les moustiques, la chaleur, la cohabitation entre des personnes d'âge et de statut différents, sans oublier que, très souvent, une seule toilette et une seule installation de bain sont partagées par plusieurs familles, on imagine ce que peuvent être les conséquences physiques, sanitaires et psychologiques d'un tel habitat sur la majorité de Congolais. Environ 8 ménages sur 10 occupent des logements dont le pavement est fait de terre battue ou de sol nu: 97,3% des ménages à la campagne et 22,7% en ville. La population est ainsi exposée à des microbes cachés dans le sol nu ou la terre battue. Cette insalubrité
Unicef, Pnud, Oms, Ministère du Plan et de la Reconstruction Nationale, Enquête nationale sur la situation des enfants et des femmes au Zaïre en 1995, Kinshasa, 1996. 13
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découle aussi de la nature des toitures des habitations. En ville, les toitures en tôles dominent (93,8%) tandis qu'à la campagne ce sont les toitures en végétaux (90,3%). Considérons cette nature des toilettes et le traitement des ordures ménagères. Dans l'ensemble du pays, 63,6% de ménages utilisent des latrines non couvertes, tandis que 18,1% n'utilisent pas de latrines du tout. En ville, près de 41% de ménages utilisent des latrines avec fosse non couverte et 5,4% n'utilisent pas de latrines du tout. A la campagne, 71% de ménages ont des toilettes avec fosse non couverte et 22,6% n'ont point de toilette. Par rapport aux exigences hygiéniques, seulement 18,4% de ménages ont des toilettes répondant aux normes. La majorité des ménages utilisent donc des toilettes non hygiéniques. Or, dans 80% des cas, celles-ci sont situées à moins de 50 m du logement. Les risques de contamination du milieu de vie sont dès lors très importants. Ces risques sont augmentés par le mode de traitement des ordures ménagères. Sur ce point encore, on se rend compte à quel point le milieu de vie du Congolais moyen est malsain. En effet, près de 67% de ménages jettent leurs ordures à l'air libre, et 2,8% dans des cours d'eau. La pollution de l'air et de l'eau est considérable, les mauvaises odeurs fortes, la saleté visible et envahissante. En parlant de l'habitat, nous ne pouvons omettre les érosions, qui ont déjà emporté des milliers de maisons et menacent de détruire des quartiers entiers à Kikwit, Muji-Mayi, Kananga, ainsi que dans d'autres villes. Aux érosions s'ajoutent les inondations dont les conséquences sont parfois tragiques. En saison de pluies, des habitations se retrouvent sous l'eau, des enfants meurent entraînés par le courant. Terminons ce point en évoquant le drame des locataires livrés à la cupidité de certains bailleurs qui, ne se contentant plus du loyer, réclament des vivres, harcèlent les locataires. Face à la majoration arbitraire des loyers, bien des ménages se retrouvent dans la rue ou sont séparés: le mari trouve asile dans sa famille ou auprès des amis, les enfants et la femme sont accueillis par les parents de celle-ci. L'habitat du congolais moyen est donc loin de correspondre aux énormes potentialités du pays. Kinshasa et les autres villes ont été construites à l'époque coloniale pour une population largement inférieure à celle qu'elles abritent aujourd'hui. Les pouvoirs publics n'ont pas su intégrer à leur politique ces mutations démographiques et sociologiques. Incompétence ou désintérêt pour le bien-être du peuple? De toute évidence, il a manqué la volonté politique de maîtriser l'explosion démographique, d'élaborer un plan 14

d'urbanisation et de l'habitat, de faire respecter la loi et même, simplement, le bon sens dans le lotissement et l'occupation des terrains à bâtir. La malnutrition et ses conséquences Considérons à présent l'alimentation et l'accès à l'eau potable. Au fil des ans, l'alimentation est devenue un véritable casse-tête pour les familles. Un ménage congolais moyen ne peut plus s'offrir un repas complet par jour. Certaines familles comptent leurs repas par semaine, d'autres sélectionnent chaque jour les membres qui peuvent manger. L'alimentation s'est donc raréfiée. Les prix des denrées augmentent sans cesse alors que le pouvoir d'achat s'amenuise de mois en mois. Contre toute attente, dans ce pays pourvu d'énormes potentialités agricoles, la plupart des denrées alimentaires sont importées. Ainsi en est-il du riz, du maïs, du poisson et de la semoule. La rareté et la pauvreté nutritive des repas ont des conséquences, non seulement sur

l'état de santé - un organisme peu et mal nourri s'étiole physiquement
et mentalement -, mais aussi sur le rendement à l'école ou sur le lieu de travail: un organisme insuffisamment alimenté ne peut fournir tout l'effort physique ou intellectuel dont il est capable. Pour les jeunes enfants à l'école, l'épuisement et la médiocrité sont inévitables. L'accès à l'eau potable est tout aussi problématique. En milieu urbain, Il,3% de ménages n'ont pas accès à l'eau potable. Ce chiffre devrait sans doute être revu à la hausse, dans la mesure où les coupures sont nombreuses et durent souvent plusieurs mois, et que plusieurs villes ne sont plus approvisionnées en eau de boisson. En milieu rural, environ 75% de ménages n'ont pas accès à l'eau potable. Là, les sources d'eau sont situées souvent loin des habitations, dans des endroits d'accès difficile. En milieu urbain, les principales sources en eau de boisson sont le robinet (84,7%), le puits ou la source non aménagée (11,1%). En milieu rural, l'eau provient des puits, des sources non aménagées (41,9%), des rivières, des ruisseaux, du fleuve ou des étangs (32,4%), des puits ou des sources non aménagées (21,3%), selon la source précédente. Les carences dans l'alimentation et l'accès réduit à l'eau potable ont une incidence déterminante sur la santé des populations. La faible consommation du sel iodé entraîne, non seulement des complications pour les grossesses, mais aussi pour la croissance des enfants. Les risques d'arriération et de crétinisme sont évidents. Les effets de la 15

malnutrition sont énormes. 24,6% d'enfants de moins de 5 ans accusent un retard de croissance (taille par rapport à l'âge) sévère. 20,6% présentent un retard modéré et 22,8% un retard léger. Seuls 31,9% d'enfants congolais ont une croissance normale proportionnelle à leur âge. Cette situation est plus grave en milieu rural. L'insuffisance pondérale présente aussi des taux inquiétants. L'insuffisance pondérale sévère touche 10,2 % d'enfants (11,9 % en ville et 5,8 % à la campagne). L'insuffisance pondérale modérée affecte 24,2 % d'enfants de moins 5 ans. Cet état nutritionnel et physique des enfants doit susciter des inquiétudes par rapport à l'avenir, dans la mesure où il exerce un effet sur les capacités intellectuelles. Il y a là une autre cause de l'arriération mentale et du crétinisme qui affligeront à long terme un grand nombre de Congolais. Le taux de mortalité, déjà préoccupant, est exacerbé par cet état de choses. Près de 148 enfants sur 1000 meurent avant l'âge d'l an: 101 en milieu urbain et 161 en milieu rural. Environ 220 enfants meurent avant d'atteindre 5 ans: 146 en milieu urbain et 241 en milieu rural. L'espérance de vie est très faible: 45,4 ans pour l'ensemble du pays, 53,8 ans en ville et 43,2 ans à la campagne. La mortalité infantile avait augmenté entre 1984 et 1995, la dernière guerre avec ses conséquences socio-économiques a aggravé ce phénomène. Le Congolais moyen vit dans un environnement malsain et insalubre, son alimentation est pauvre, son espérance de vie faible. Mais dans quelles conditions se déplace-t-il? Difficultés de transport et sous -emploi Parler du transport, c'est évoquer naturellement l'état des routes. Celles-ci sont défoncées, souvent impraticables en saison de pluies, étroites, non éclairées. L'incurie et le laisser-aller des automobilistes, ainsi que le laxisme des pouvoirs publics figurent, en plus de l'état des chaussées, parmi les principales causes des accidents mortels et des pannes des automobiles. Le transport est aussi rendu difficile par l'insuffisance de véhicules. Une ville comme Kinshasa abrite près de six millions de personnes contraintes de se déplacer tous les jours, en convergeant massivement vers les mêmes points - le Rond-point

Victoire ou le Centre-ville - pour se débrouiller, s'approvisionner ou
travailler. Les « kombi» et autres bus resteront toujours d'autant insuffisants que la configuration de la ville ne peut en accueillir en nombre illimité. Pour le reste, les transporteurs font quotidiennement 16

face à l'inadaptation des prix de transport ainsi qu'au coût du carburant, des pièces de rechange et des charges administratives (tracasseries policières). Si les prix du transport sont modiques pour les transporteurs, ils sont paradoxalement élevés pour une population au pouvoir d'achat quasi nul. Ainsi, face aux augmentations et à la pratique du « demiterrain» - pratique consistant, pour les taxis, à découper un trajet en deux courses payées de manière indépendante -, bien des utilisateurs en sont réduits à marcher plus qu'il ne faut, exposant à la fatigue des organismes mal nourris. Les conditions mêmes de déplacement sont à la limite de l'avilissement: serrés comme des sardines, les clients sont à la merci des conducteurs et des convoyeurs, qui les installent dans des conditions de promiscuité blessant toute pudeur.

Un autre indice de la misère sociale - qui explique en partie le
dénuement de la population -, c'est le faible accès à l'emploi. Celuici permet, du moins en principe, de gagner un salaire et de jouir d'un pouvoir d'achat. Or, selon les économistes belges Tom DE HERDT et Stefaan MAR YS SE, l'emploi formel, c'est-à-dire officiellement reconnu et assorti de divers avantages sociaux, est devenu une donnée marginale de la société congolaisel. Selon ces auteurs, en effet, dès 1990, seulement 5% de la population active occupaient un emploi formel. Aujourd'hui, ce chiffre est tombé à 2,4 %. Après les années de gabegie et, récemment, du fait de la guerre, beaucoup de pères de famille sont sans emploi ni ressources, des jeunes terminent les études et avancent en âge sans pouvoir se marier faute de revenus fixes. Ainsi s'installent la marginalité sociale, l'oisiveté et le désespoir. Outre les catégories sociales potentiellement actives, citons ces citoyens que la misère généralisée condamne à l'exclusion: handicapés, personnes âgées, enfants de la rue. La crise congolaise révèle son caractère inhumain dans cette exclusion des plus faibles, qui devraient pourtant être protégés. Ainsi est mise en cause la capacité de notre économie à créer suffisamment d'emplois pour les citoyens, particulièrement les jeunes. Cette question a une portée politique et idéologique, et elle touche au type d'économie et de société à mettre en place pour assurer à tous les Congolais l'égalité de chance et le bien-être. Si un pourcentage insignifiant des Congolais exercent un emploi formel, le salaire qu'ils
Voir leur ouvrage L'économie informelle au Zaïre, Paris, L'Harmattan, Institut Africain, 1996. 17
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touchent est tout aussi dérisoire. D'où, le dénuement analysé dans les pages précédentes, la prolifération du secteur informel et de la débrouillardise sous toutes ses formes: petits métiers, mendicité, vol, détournements et prostitution. On le voit, le peuple congolais ne jouit pas du minimum de bienêtre qu'il est en droit d'attendre, au regard des potentialités du pays. Plusieurs facteurs internes et externes expliquent cette situation. Des facteurs externes tels que l'échange inégal et l'extraversion économique sont à relever. Parmi les facteurs internes, il importe de citer le dysfonctionnement de l'Etat et le règne de la corruption. 2. Le règne de la corruption ou l'Etat contre la société. « Tout se vend, tout s'achète dans notre pays. L'exercice de la moindre fonction d'autorité n y constitue qu'une monnaie d'échange, source d'enrichissement illicite, et permet de se soustraire à toutes sortes de devoirs. Une audience chez unfonctionnaire, une inscription scolaire, diplômes, soins médicaux, places d'avion, licences d'importation et le reste, tout est assujetti à ce pacte invisible. Notre société risque dy perdre son âme, pour n'être plus qu'un vaste marché soumis aux lois les plus viles du trafic et de l'exploitation. » Ces propos furent tenus le 30 juin 1977 par le Président Mobutu qui dénonçait ainsi l'inversion des valeurs incarnée par son régime. Ce lourd héritage est la principale cause du désastre que connaît la République Démocratique du Congo. La corruption fut pratiquée à une large échelle par les agents de l'Etat, notamment les plus hauts fonctionnaires: commissaires d'Etat (ministres), Secrétaires d'Etat, Gouverneurs de région et autres étaient souvent accusés de malversations et de détournements de fonds publics. Des chefs de l'armée pillaient les biens de leurs services et détournaient à leur profit individuel la solde de leurs subordonnés. Un témoin privilégié de cette politique comme Honoré Ngbanda fustigeait «une puissante mafia financière» au sein de l'armée et dénonce la «mentalité mercantile des généraux.» I Les techniques utilisées par ces derniers étaient principalement le trafic d'armes, le gonflement des effectifs de l'armée en vue d'empocher la solde de
I Ainsi sonne le glas! Les derniers jours du Maréchal Mobutu, Paris, Editions Gideppe, 1998. 18

militaires fictifs (opération aller-retour), la fabrication de la fausse monnaie, la contrebande, la collaboration avec, et la protection de délinquants étrangers, le rançonnement des citoyens, le détournement des infrastructures de l'armée. Des officiers de fortune ont sévi à Kinshasa et en province, intimidant des paisibles citoyens, rançonnant les services publics, kidnappant jeunes filles et épouses. Des bateaux marchands appartenant à des généraux naviguaient avec des moteurs retirés des chars de combat de l'Armée. Le carburant de l'Armée était massivement détourné. Même en temps de guerre, des produits alimentaires destinés aux troupes au front étaient détournés et revendus au marché noir. A l'instigation des généraux, des cadres supérieurs de l'Etat se sont ainsi rempli les poches en spéculant sur la faim, la misère et la mort, non seulement de leurs subordonnés, mais aussi de nombreuses familles. Le pillage ne pouvait que se généraliser: comme le dit un adage populaire, l'exemple vient d'en haut. Les généraux corrompus s'inspiraient des plus hauts responsables du régime, qui faisaient systématiquement main basse sur les ressources nationales: ponctions sur les réserves de la Banque Centrale, détournements des recettes des entreprises publiques, paiement des transactions privées par la Banque centrale, commissions sur les marchés publics, prébendes, utilisation des infrastructures et entreprises publiques à des fins personnelles, privilèges exorbitants, à l'instar des frais de mission excessifs et des avantages indus. L'affairisme battait son plein parmi les cadres du régime et il a donné lieu à des fortunes colossales dans l'entourage du Maréchal Mobutu. Un peuple démuni a assisté à l'explosion d'une richesse ostentatoire, aux fêtes fastueuses, aux excès de ministres et chefs d'entreprises publiques portant chaque jour un costume assorti aux couleurs de la voiture1. S'inspirant des politiques, les généraux ont à leur tour influencé les hommes de troupe, répandant dans toute l'armée tracasseries et rançonnements de civils. Outre les contrôles intempestifs des véhicules, les militaires s'octroyaient le droit de fouiller même les sacs de femmes pour en vider le contenu. Les «Forces de l'ordre» voyaient dans les civils leurs « bilanga », c'est-à-dire le champ où l'on peut récolter à volonté. Parmi les prétextes du rançonnement, était invoqué le contrôle des
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Dungia,E, Mobutu et l'argent du Zaïre, Paris, l'Harmattan, 1988. 19

carnets de baptême et même des certificats de décès. Les filles et les femmes tombées entre les mains de patrouilleurs nocturnes étaient souvent violées. L'enrichissement illicite a entraîné l'arrogance, le mépris des pauvres et la dépravation des mœurs dans le chef des responsables. De véritables réseaux criminels avaient investi l'Etat. Les plus hauts responsables ont ainsi constitué et encadré un puissant réseau de faux monnayeurs officiels dans les années 93-95, avec la collaboration de sujets libanais. Plus d'une fois, ceux-ci ont menacé des Congolais, en se revendiquant de leur haute protection. Les profits de ces actes criminels ont atteint 70 à 90 millions de dollars, alors que les recettes de l'Etat arrivaient à peine à 100 millions $1. Selon la dernière source, la contrebande de produits miniers et agricoles a également fleuri sous la Hème République. Plusieurs filières ont exporté illégalement des diamants d'une valeur de 800 millions $ en 1992. A la même période, l'exportation illégale d'or a atteint une douzaine de tonnes par an, soit environ 110 millions de dollars $. La contrebande du café atteignit les 60% des revenus officiels d'exportation, entre 1975 et 1979. En 1985, plus de 4650 tonnes de cobalt furent exportées en contrebande, soit plus de 118 millions de $. Le système judiciaire n'échappait pas à cette corruption généralisée, les juges ne se référant aux textes que par pure forme et rendant leur «justice» en fonction des appuis, des influences et de la fortune des justiciables. Le mieux protégé et le plus offrant, capable d'arrondir les fins de mois du juge, s'en tirait touj ours, peu importait la gravité de son délit. A tous les degrés de l'Administration, dans la capitale comme en province, fonctionnait un système d'amendes abusives, de taxes illégales et de « matabiche >/. Ces pratiques avaient gangrené l'Etat et tous les secteurs de la vie sociale. Le préposé à l'immigration exigeait d'être «motivé» pour délivrer un laissez-passer; le médecin se transformait en suborneur ses patientes; l'enseignant monnayait la réussite ou s'agissant des étudiantes, attribuait des «cotes
1 Marysse, S. de HERDT, T, même ouvrage. 2 « Matabiche »: à l'origine, « remise accordée par les commerçants sur le prix d'achat des marchandises» ;dans le contexte de l'administration: « pourboire exigé par les agents et fonctionnaires pour recevoir un dossier et, surtout, accélérer son traitement ».

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sexuellement transmissibles» ; les femmes commerçantes obtenaient leurs places au marché moyennant des pots de vin; les employés des compagnies d'aviation favorisaient le voyageur accompagnant discrètement son ticket d'une solide enveloppe. Sans épuiser l'énumération de ces travers, ajoutons que les employés des banques conditionnaient le versement ou le retrait des fonds à un substantiel pourboire. Comment pouvait vivre alors un pauvre à Kinshasa, à Kindu ou à Boma? Avec un salaire de misère, privé du minimum vital et confronté en permanence à ces impôts invisibles: acheter la réussite de ses enfants aux examens, acheter son droit au juge, obtenir à prix d'argent le moindre document administratif, soudoyer l'infirmière pour qu'elle daigne toucher à son enfant mourant. Et si, en rentrant chez lui, il croisait par malheur un gendarme, il était dépouillé de ses . . maIgres avoIrs. La Révolution du 17 mai 1997 a tenté d'opérer une rupture dans la vie politique et sociale nationale. Mais a-t-elle extirpé la corruption? Dès 1997, Mzee Laurent Désiré Kabila qualifie l'AFDL de conglomérat d'aventuriers. Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2001, le Président Joseph Kabila n'a cessé de fustiger la corruption

qui gangrène les rouages de l'Etat. Dans son discours - programme
devant le Parlement de Transition, le 02 décembre 2003, il dénonçait « la corruption (...) ancrée dans toutes les couches de la population et surtout au sein la classe dirigeante ». Les rapports du Panel de l'ONU ainsi que ceux du Parlement et des ONG stigmatisent plusieurs mécanismes de pillage et de prédation des ressources nationales. Le rançonnement des automobilistes et les autres exactions de militaires et policiers sur les civiles persistent et s'aggravent. Le «mal zaïrois» et les «dix fléaux» dénoncés par Mobutu demeurent donc notre triste réalité quotidienne et, à l'heure actuelle, même le règlement d'un litige salarial ou le versement d'une subvention pour un projet gouvernemental sont conditionnés au paiement d'une commission. La spoliation des maisons de l'Etat, le lotissement anarchique de terrains d'intérêt public, les faveurs exorbitantes octroyées aux opérateurs économiques étrangers sont la source de fortunes aussi immenses qu'injustifiées, accumulées au détriment de l'Etat et d'un peuple clochardisé.

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Les dérèglements de l'ère Mobutu ont fini par façonner un type de Congolais dont la raison est pervertie et la conscience travestie. Partis des hautes sphères de l'Etat et de la société, la concussion, les détournements de biens publics et l'égoïsme ont infecté tout le corps social. Le goût du luxe, la quête de l'argent facile, la consommation ostentatoire ont été inoculés aux plus jeunes, particulièrement les filles. En somme, c'est la culture qui est en crise.

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Chapitre II : Crise de la culture ou culture de la crise?
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Le 18 novembre 2005 dans l'après-midi, alors que je devise avec des amis au bar de l'hôtel Memling, je reçois un appel de She Okitundu, Directeur de Cabinet du Président de la République, qui me convoque au Palais de la Nation pour une communication importante relative au remaniement gouvernemental. Je comprends immédiatement. La joie se mêle à la surprise. Je reviens ainsi au gouvernement de Transition, dans lequel, dès le début en juillet 2003, j'ai assumé les fonctions de vice-ministre à la Défense chargé de l'Intégration de l'Armée. Lorsque, trois heures plus tard, le Chef de l'Etat en personne me reçoit après le nouveau ministre des Finances, c'est pour m'informer qu'il me confie le Ministère de la Culture afin de galvaniser (dixit) les artistes, notamment pour assurer la plus large participation de notre peuple aux élections. Je sors du bureau du Président avec le sentiment de devoir désormais répondre à un signe du destin, tant il est vrai que j'ai toujours été passionné de culture, rêvant d'agir dans ce ministère et d'y réaliser certaines actions déterminantes. Non seulement, j'ai fait des humanités littéraires qui m'ont pétri de l'amour de la littérature, du théâtre et de la musique, mais davantage j'ai beaucoup joué au théâtre les années de mes études. Sensibilisé très tôt à la dimension culturelle du développement, j'ai consacré à cette question plusieurs études et ma thèse de doctorat sur le philosophe allemand Ernest Bloch comporte un chapitre sur la culture et la mémoire. Bloch lui-même a beaucoup écrit sur l'art et la musique. Mon travail au Centre Bruxellois d'Action lnterculturelle de 1993 à 1997 a également contribué à élargir mes horizons, en me révélant la culture comme socle de l'identité, instrument de changement social et facteur de participation citoyenne. Bien plus, j'enseigne à l'Institut National des Arts depuis trois ans. Je suis d'autant enthousiaste que je connais le formidable potentiel

de notre pays - que d'aucuns qualifient de scandale culturel, de pays
à culture. En effet, l'immensité du territoire et la pluralité d'ethnies dotent la République Démocratique du Congo d'immenses richesses culturelles. Sa musique urbaine exerce une véritable hégémonie en 23

Afrique où elle a inspiré d'autres sonorités. La musique traditionnelle avec ses foisonnantes variétés, s'ajoute à la musique chrétienne aujourd'hui en pleine expansion. Le Congo est aussi riche en arts : la statuaire luba, teke, kuba, mangbetu, les tissus en raphia kuba et pende, les masques yaka, pende et chokwe. Folklores, rites et littératures orales abondent à Kinshasa, au Bas-congo, à l'Equateur, au Kivu, au Maniema, et dans la Province Orientale. Les tableaux en cuivre du Katanga, les arts plastiques dont certains créateurs ont acquis une renommée mondiale, le théâtre, la bande dessinée, la littérature et la poésie constituent d'autres grandes richesses culturelles de ce pays. Certaines œuvres, statuettes ou masques, se vendent à des milliers de dollars dans les pays limitrophes de la RDC. Le soir même du 18 novembre 2005, au moment où je suis à la Télévision nationale la lecture du décret nommant quelques membres du gouvernement, j'ai la ferme résolution de contribuer, tant soit peu, à la reconstruction de mon pays, par le chantier fondamental de la culture, dont la crise est évidente. Après avoir vu, impuissant, les images de danses obscènes à la télévision, même pendant la guerre, je me dis que la Révolution dont ce pays a besoin aura pour base une culture de dignité et de grandeur, contraire aux insanités et à l'amusement à tout bout de champ. Très rapidement pourtant, je me rendrai compte que, dans les institutions de la RDC, la culture ne bénéficie point de l'attention que mérite son importance. Réceptacle et réflective de la crise qui ronge le pays, elle est paralysée par divers écueils l'empêchant d'être la base du changement. En tant que phénomène social, la culture constitue un ensemble de normes, de conceptions, de valeurs, de pratiques et de créations. Belles lettres, musique, arts plastiques, bande dessinée, cinéma, littératures orales, rites les plus divers, langues et religions sont les principales manifestations de cette structure. Dans son essence, la culture est la matrice de l'identité de la communauté qui la produit conformément à sa vision du monde, à une époque particulière et dans un espace spécifique. Elle façonne cette identité en scellant de ses empreintes particulièrement la langue et la religion. En outre, elle inculque aux membres de cette communauté le sentiment de leur identité et de leur unité. L'identité se vit en effet comme donnée et comme sentiment en investissant I'histoire et en s'étalant sur une au moment où longue durée. C'est par la culture que se sont créés les liens entre les Rega du Maniema, du Nord et du Sud -Kivu, entre les Cokwe ou les Lunda du 24

Katanga, du Bandundu, du Kasaï et de l'Angola. C'est la culture qui leur confère le sentiment d'appartenance à un seul peuple. De même, par-delà leur diversité, la culture rassemble les populations de ce pays en 'nous' congolais, bien constitué, affirmé et reconnaissable par les autres peuples des pays du monde. En tant que socle de l'identité, la culture est également un principe de différenciation. Par elle, un peuple expérimente sa singularité face aux autres. Même s'il partage avec eux un fonds universel, il n'est pas simplement assimilé aux autres, puisqu'ayant sa manière particulière d'appréhender le monde et de s'y situer. L'identité se nourrit des valeurs, des normes et pratiques partagées, mais elle s'alimente aussi à l'histoire. A juste titre, Cheikh Anta Diop attribue à l'identité culturelle trois facteurs constitutifs: historique, linguistique et psychologiquel. Le facteur historique est la conscience qui distingue un peuple d'une population. Il crée le sentiment de cohésion, lorsqu'une population retrouve le fil qui le relie à son passé le plus lointain. Pour Anta Diop, le sentiment de continuité historique est l'arme culturelle la plus efficace contre les agressions culturelles et les éléments désagrégeants. C'est la conscience historique qui, en fournissant les repères, rattache le Congolais de 2007 à celui de 1920. C'est elle qui fait que, à travers le temps, plusieurs générations revendiquent l'appartenance à une même communauté. Voilà pourquoi, la culture est mémoire, célébration du passé en tant que somme d'événements et panthéon de personnages fondateurs. Un peuple y trouve des repères, des modèles, des raisons d'une légitime fierté nationale. Il y découvre aussi ses racines, par lesquelles il se reconnaît une valeur face aux autres. A la culture est liée l'estime de soi, la haute idée de sa destinée en tant que peuple. Dans un monde marqué par des conflits et des rapports de domination, où les plus faibles peuvent souffrir du complexe d'infériorité, cette estime de soi est fondamentale. A la culture est également lié un devoir de mémoire dont on s'acquitte par diverses commémorations ainsi que par des œuvres qui fixent l'identité: musées, monuments, œuvres d'évocation, bibliothèques. Dans cette perspective, la culture est en même temps une création et un héritage. Un lien peut-il être instauré entre la politique et la culture? Dans la mesure où la politique suppose une vision du monde et de la société, dans la mesure où elle consiste dans l'exercice d'un pouvoir
1 Civilisation ou barbarie, Paris, Présence africaine, 1981. 25

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