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Réflexions sur l'état du monde

De
231 pages
Lentement mais sûrement, le monde s'achemine vers de nouvelles remises en cause, une nouvelle répartition des schémas des forces et des influences, et une nouvelle configuration des volontés des peuples. Ainsi, et sans que l'on s'en rende vraiment compte partout, ce sont toutes les idées reçues sur l'état du monde durant les dix dernières années qui vont bientôt tomber en désuétude, dépassées par l'ampleur d'un mouvement qui ne laissera aucun pays, aucun citoyen, aucune organisation ni aucune culture sans retournement.
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Réflexions sur l'état du monde

2007

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-07823-9 EAN : 9782296078239

SHANDA TONME

Réflexions sur l'état du monde

2007

JANVIER - FÉVRIER – MARS 2007

1. 2. 3. 4. 5. 6.

Pourquoi les islamistes font-ils peur ? L’autre prostitution : ces intellectuels qui font honte à l’Afrique La Guinée de Conté est-elle un cas isolé ? Le dangereux signal des pharmaciens La guerre froide camerounaise A propos de la révision du mandat présidentiel : pas de pitié pour les salopards

1. Pourquoi les islamistes font-ils peur ?

Les derniers développements de la situation en Somalie, marqués par l’intervention de l’armée éthiopienne suivie d’un déploiement de la marine américaine le long des côtes de la corne de l’Afrique, suscitent de nombreuses interrogations. Officiellement l’Ethiopie est intervenue pour exercer un droit d’anticipation, pas très loin d’une application de la théorie américaine de la guerre préventive. Pour les Etats-Unis qui reconnaissent maintenant avoir mené au moins une action de bombardement aérien en territoire somalien, il se serait agi de neutraliser des chefs de guerre membres du réseau Al Qaida. Il convient de rappeler que cette organisation porte, d’après Washington, la responsabilité des deux attentats contre les ambassades des Etats-Unis dans la sous région. Plus de quatre cents personnes furent tuées. Tout cela a été dit et ne relève plus du secret pour personne. Pourtant, le dossier somalien comporte de nombreuses inconnues et des sous-entendus. Mieux que n’importe quel autre dossier de conflit ou de tension en Afrique, nous sommes pour une fois en présence d’une complexité géopolitique et géostratégique qui intéresse la quasi-totalité des Etats du continent. C’est donc un dossier qui va créer de sérieux problèmes au sein de l’Union africaine comme en témoigne l’embarras des Etats. Au fond, il est aisé de constater qu’alors que très peu d’Etats ont fait des déclarations pour condamner l’intervention de l’armée éthiopienne bien au contraire, un plus grand nombre d’Etats semblent s’activer en coulisse dans le sens d’une approbation implicite. Que se passe-t-il alors vraiment ? Comment n’a-t-on pas vu ou entendu des condamnations contre les bombardements américains en territoire somalien, même en tenant compte que le nouveau secrétaire général de l’ONU a cru saisir l’occasion pour donner quelques gages d’indépendance vis-à-vis de l’Oncle Sam. La réalité tient en ce que le dossier somalien met en exergue au moins deux équations délicates. La première tient à l’histoire. Pour ceux 7

qui n’ont pas perdu la mémoire du passé des premières rencontres de l’Afrique avec le monde et les civilisations extérieurs, ils se souviennent pertinemment que les premiers royaumes du continent furent détruits par des invasions arabes, bien avant la pénétration européenne. Ce sont les Arabes qui, les premiers, organisèrent la traite des Noirs. Les cultures africaines ne furent pas épargnées par une islamisation forcée avec tous ses drames, ses regrets et ses abus. Lorsque l’on entend aujourd’hui qu’une organisation se présentant comme des tribunaux islamiques a conquis la Somalie, imposé la loi islamique et soumis les populations à la rigueur d’une charia bien curieuse, on ne peut que dresser les oreilles et s’étonner. La première réaction de ceux qui vivent avec la mémoire historique du continent, est de désapprouver, sinon de manifester une certaine prudence. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il est établi que l’Islam, au même titre que le christianisme, s’est installé dans des conditions inacceptables. La deuxième tangente tient à la nature de la plupart des régimes du continent qui redoutent tout ce qui peut entraîner une remise en cause de leurs fragiles stabilités et de leurs statuts. Il est clair que l’essentiel du discours islamiste tourne autour d’une refonte de la société, une sorte de probité morale outrancière qui, dans son ultime expression, rejette l’ordre culturel et les valeurs de l’Occident. Or, dans une Afrique où les régimes autocratiques ont pour maîtres les anciennes puissances coloniales, le discours islamiste et tout mouvement l’incarnant sont directement perçus comme une flamme révolutionnaire très dangereuse. En réalité, on redoute plus un sursaut de gens courageux, animés d’une foi religieuse dont le fanatisme serait la principale école de formation et d’action. Dans ce contexte, l’intervention de l’Ethiopie et celle des EtatsUnis, sont perçues comme très bienvenues pour ne pas dire souhaitées et même recommandées. L’on notera que les grandes capitales occidentales, centres des pouvoirs néocoloniaux, ont plutôt trouvé ces interventions fort chaleureuses. On voit d’un très mauvais œil à Paris, Londres ou 8

Bruxelles, tout ce qui pourrait générer un effet domino sur le continent. Bien évidemment, l’Union africaine qui n’est au bout du compte que le produit de la volonté de ces grandes puissances maléfiques et envahissantes, a bien joué le jeu et ne se préoccupe plus dorénavant que de mettre rapidement en place une force de maintien de la paix pour remplacer l’armée éthiopienne. En poussant l’analyse plus loin, les Africains qui croupissent sous des régimes dictatoriaux ne sont pas si fâchés que cela en entendant parler d’une armée ou d’une organisation qui, au nom de l’Islam, se lance à la conquête du pouvoir. Il faut dès à présent souligner que c’est le produit d’une conjonction de facteurs favorables qui a rendu possibles la situation en Somalie et surtout l’irruption des islamistes. En menant des investigations sérieuses, il n’est d’ailleurs pas impossible de se rendre compte qu’il s’agit plus d’une bande de trafiquants et de bandits plutôt que de guerriers animés d’une quelconque foi religieuse. Nous tombons ainsi dans la logique du vide qui se crée du fait de la mauvaise gouvernance et qui, à un moment donné, est comblé par des groupuscules. La conquête du pays se fait alors par le groupuscule le mieux organisé, le plus structuré et le plus opportuniste. Si les grandes puissances colonialistes sont si inquiètes devant la situation somalienne, c’est parce que la plupart de leurs anciennes colonies ne sont pas à l’abri du même scénario. Les projections les plus sérieuses présentent dorénavant les pays comme le Cameroun, le Gabon, le Congo Brazzaville, le Tchad et la Centrafrique, sous un jour prérévolutionnaire propice à toutes les dérives. Dans les analyses géostratégiques, on n’écarte plus les hypothèses de l’irruption de bandes qui, se proclamant de l’islamisme, engageraient des formes de guérillas urbaines ou frontalières en s’appuyant sur des soutiens réels ou supposés. L’essentiel pour de telles organisations est de trouver assez d’arguments pour foncer sur la pourriture du régime, la mauvaise gouvernance chronique, le tribalisme, la corruption et la discrimination. Réunir les combattants fanatisés n’est plus un problème dans la plupart des pays cités, où les pouvoirs en place ont tous instauré

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des présidences à vie explicites ou implicites et s’obstinent à bloquer toutes les voies de réformes démocratiques. En fait, la dérive des régimes autocratiques en Afrique prépare le lit des mouvements violents qui prendront des allures de mouvements révolutionnaires messianiques sans attache idéologique fondamentale. Il s’agit tout simplement de la mutation du nationalisme en un courant d’éveil intelligent qui va profiter davantage des voies et des moyens les plus adaptés du moment, en somme l’air du temps. Qu’est-ce qui fait le plus peur à l’Occident en ce moment ? La réponse est trouvée sans difficulté dans l’islamisme. Or, l’Occident a-t-il intérêt à voir l’islamisme gagner l’Afrique ? La réponse est doublement non. Si jamais les Africains pouvaient trouver dans le recours à l’Islamisme et la conversion massive à l’Islam, le salut de l’indépendance, de la liberté et de la démocratie, pourquoi se gêneraientils ? Ce n’est pas en réalité de l’islamisme qu’il faut avoir peur maintenant, c’est de l’Occident avec ses milles métamorphoses, sa pensée unique et sa mondialisation sources de misère, d’appauvrissement et de pérennisation de l’oppression des peuples dominés. Nous ne sommes pas encore libres, nous ne sommes que des objets et des jouets entre les mains des grandes puissances diplomatiques et capitalistes, et on nous demande de jouer le jeu de la mondialisation. Les inventeurs, tuteurs et pilotes de la mondialisation nous maintiennent volontairement sous des régimes fascistes et inhumains qu’ils contrôlent dans tous les sens du terme. Nous proclamons vraiment que ce n’est ni l’Iran, ni l’Irak de Saddam, ni le Venezuela de Chavez, qui nous fait peur. Le Hamas en Palestine n’existe qu’à cause de la bêtise de l’Occident qui a trop joué avec la réalité et trop traîné avant de commencer à parler de véritables solutions. Que les islamistes apparaissent en Somalie n’est ni un hasard, ni une fatalité. Il y a d’abord eu sur place le régime dictatorial de Siad Barré qui a privé le peuple de toute liberté, de toute expression et de toute dignité pendant trente ans, avec la complicité des grandes puissances, de leur ONU et de leur FMI.

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Aujourd’hui, nous n’en sommes pas si éloignés au Cameroun, au Gabon ou au Congo, avec les mêmes causes qui produiront les mêmes conséquences dans un avenir proche. Les islamistes ou quelque chose de la même capacité de nuisance et d’obscurantisme apparaîtra, et ce sera la juste conséquence des régimes qui, pendant des décennies, asservissent les citoyens. Ceux qui ont vraiment peur des islamistes ne sont pas du côté des peuples qui sont de plus en plus disposés à s’accrocher à des serpents venimeux, dans l’espoir d’échapper aux monarchies barbares qu’ils subissent avec la complicité des bons penseurs et des civilisés de l’Occident. La Somalie est à cet effet, une excellente occasion de leçon d’histoire, de réalisme géopolitique, et de turpitude stratégique. Chacun peut y tirer son compte./.

17 janvier 2007

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2.

L’autre prostitution : ces intellectuels qui font honte à l’Afrique

C’est à chaque peuple qu’il revient de frayer sa place dans le concert des nations, et la capacité à le faire, est intimement dépendante de la qualité de ses élites intellectuelles, de ses professionnels en tous genres, et de ses techniciens de toutes espèces. Nous sommes allés à l’école d’abord pour entendre parler de Rousseau, de Baudelaire, de Shakespeare et autres. Nous n’avons appris que plus tard, que notre civilisation avait elle aussi produit des génies, des penseurs, souvent bien plus anciens. Partout où se discutent les affaires du monde, ce sont les peuples et les cultures qui sont en confrontation. Partout où s’étalent des écritures, même les plus anodines, ce sont des idéologies qui s’affrontent, se mettent en exergue, essayent de s’imposer, de prévaloir dans la délivrance des messages. Partout où apparaît un nom, des objectifs précis se cachent derrière la manière dont ce nom est présenté, par qui il est présenté, et dans quelles circonstances il est présenté. Il a fallu attendre la mort de Mongo Béti, pour voir la presse officielle du pays de ses ancêtres lui consacrer quelques lignes d’éloges. Pendant ce temps, les pires imbéciles, petits salauds des poubelles politiques et coloniales de l’Occident, ont toujours occupé les devants de notre scène, célébrés par ces résidus de l’esclavage, que l’histoire contemporaine nous impose comme élites intellectuelles. Pensez donc à pierre Messmer, qui ne compte pas forcement parmi les amis de l’Afrique, au regard de ses états de service dans certains pays, notamment au Cameroun, où la décolonisation a produit des drames. C’est lui qu’un universitaire camerounais célèbre aujourd’hui, et choisit comme un parrain. En réalité, c’est son droit. Mais en dépit du respect que nous impose un certain protocole public, imaginons la réaction de l’opinion publique et de la presse française, devant un intellectuel français faisant de certaines personnalités encore

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des modèles intimes, au point de leur conférer l’honneur de préfacer un livre.. Ce que le professeur Jacques Fame Ndongo vient de faire en choisissant monsieur Pierre Messmer pour préfacer son dernier livre, rentre dans l’une de ces erreurs dont il est difficile de dire s’il procède de la provocation, de l’opportunisme, ou d’un zèle de circonstance. Mais pourquoi donc, cet intellectuel certainement brillant, par ailleurs membre du gouvernement, conseiller du chef de l’Etat, devenu homme politique selon les géométries des intérêts ethno villageois, a-t-il posé cet acte fondateur d’une nouvelle lecture de sa personnalité ? De Pierre Messmer, aucun intellectuel africain ne peut prétendre ignorer le statut dans l’analyse de la relation trouble de son pays avec l’Afrique, et la responsabilité trop lourde et trop évidente, dans les crimes qui ont marqué les années de quête d’indépendance de nos peuples. Se fonder sur l’actualité où l’on s’aperçoit que c’est la même personne qui pose les actes qui tendent à tuer la faculté de médecine de l’université des Montagnes en lui refusant les autorisations nécessaires pour fonctionner, et qui par ailleurs enflamme jusqu’à la mort l’université de Buéa en tentant d’imposer une liste frauduleuse après un concours, n’est pas suffisant pour lui enlever ses qualités premières. Et lorsque l’on se rend compte que la mort des enfants ne survient qu’après qu’un autre individu du genre, un certain Agbor Tabi, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, tortionnaire réputé du temps où il était recteur de l’université de Yaoundé, se soit lancé dans la provocation ouverte, on est obligé de conclure à l’existence d’une autre prostitution. La prostitution en cause, c’est celle de ces intellectuels qui font la honte du continent. Mais qui sont donc ces individus et que veulent-t-ils au juste ? Lorsqu’un être instruit, construit, averti et intelligent, choisit de trouver son parrain dans le nom d’un criminel qui se vante d’avoir organisé le génocide de gens justes qui se battaient pour leur dignité, il y a quelque part, des objectifs importants qu’il poursuit. Et à propos de ces objectifs, il faut dire ici, que notre intime conviction les situe dans l’avidité, la 14

volonté d’importance sociale, le désir de commandement avec des soutiens extérieurs, et enfin, l’absence de toute tradition de honte. Il faudrait peut-être révéler au grand public, que certains de ces docteurs et ces agrégés bon teint qui écument l’actualité en Afrique et occupent les fauteuils des pouvoirs, ne sont que de piètres paresseux, des cancres et des fainéants qui ont passé le plus clair de leur temps à lécher les bottes de quelques professeurs en France et ailleurs. Ils sont donc nombreux, ces petits esprits dont les travaux de recherche, n’ont souvent été que des plagiats, avec la tolérance de leurs directeurs de thèse. On leur a souvent donné les diplômes, pour mieux tuer l’Afrique, pour continuer à nous commander à travers eux. Et une fois rentrés à la maison, ces esclaves d’un autre âge, ne jurent que par leurs bienfaiteurs occidentaux qui les ont faits docteurs et agrégés. Voilà étalée notre réalité, celle d’une Afrique ruinée de l’intérieur, minée par une race de prostitués appelés intellectuels. Comment peut-on sortir de la dépendance ? Comment peut-on sérieusement envisager notre libération un jour sans le recours à une guerre totale contre ces traîtres qui emplissent les amphithéâtres ? Les pires régimes autoritaires du continent sont dorénavant soutenus, renforcés et animés par des hommes de lettres de sciences jadis respectables qui ont abandonné l’art d’enseigner et l’honneur de l’intelligentsia pour se vendre à vil prix. Ils sont encore plus fiers d’être appelés ministres plutôt que professeurs. Voici le continent devenu le nouveau champ d’expérimentation des meilleures méthodes nazies. Tout ce que l’Europe des droits de l’homme et des libertés a condamné et réprouve chez elle, elle l’encourage chez nous. Ainsi voit-on ces champions de l’académie chercher chacun un parrain, pour devenir quelque chose dans le pouvoir. On va à Paris, à Washington ou à Londres pour offrir le gage de la sagesse et de la collaboration. Rassurer Paris c’est avoir sa chance d’être quelqu’un, dans le genre d’esclave, mais bien enrichi des prébendes, des combines et des crimes les plus répugnants. Un autre adepte de cette école de trahison permanente des idéaux de l’Afrique, a pu soutenir que la commission nationale électorale indépendante réclamée par le peuple camerounais est tout simplement 15

inutile. Qui craindrait de désigner nommément l’auteur de cette véritable imbécillité publique qui n’est qu’un certain professeur Magloire Ondoua, professeur agrégé de droit, comme il nous est dit. La tranquillité et l’assurance avec lesquelles ces apôtres du diable d’Occident provoquent le peuple, ne reposent en réalité sur aucune force personnelle ni aucun gris-gris. Ils sont en fait prisonniers de la fable d’un nègre définitivement bête et soumis qui ne se soulèvera jamais. Pour n’avoir pas connu ou voulu connaître l’histoire des mouvements populaires radicaux des années précédant nos indépendances factices, ils se croient à l’abri de l’irruption de quelques talibans africains. Ils ne perdent rien à attendre. La véritable menace qui devrait faire méditer ces sectes d’intellectuels vendus à l’Occident, c’est le cheminement naturel de l’histoire, lequel, tributaire des inéluctables mutations sociales, produit toujours de véritables révolutions-champignons au seuil des injustices et des oppressions ultimes. L’arriération du continent sera difficile à surmonter, mais le jugement et le châtiment des enfants des Messmer et autres criminels redevables à l’Afrique ne nous dépasseront point.

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3.

La Guinée de Conté est-elle un cas isolé?

Lorsque Bokassa fut parvenu au sommet de la folie de son pouvoir absolu et dictatorial, le peuple se souleva, marcha pour le dénoncer et pour exiger son départ. La suite fut une pure récupération par l’ancienne et toujours puissance coloniale qui très rapidement, s’arrangea à ramener dans un avion militaire, une vieille éponge ressuscitée pour la circonstance, un certain David Dacko. Evidement le sang des écoliers qui tombèrent durant ces jours de soulèvement, n’a pas fait germer un pays libre et souverain. En somme, la révolution est encore à venir là-bas, d’autant plus que les marionnettes inféodées aux intérêts obscurs se succèdent au pouvoir. Quoiqu’il advienne, avec ou sans l’armée française, l’explosion c’est pour très bientôt. Au Togo, ce fut encore mieux, un vieux dictateur s’en alla en ayant bien instruit son armée sur la manière de bloquer la volonté du peuple. Un fils à peine sorti de la puberté fut intronisé comme dans une parfaite monarchie. Le peuple qui n’entendait pas accepter cette dynastie vorace se souleva, dénonça, marcha et protesta. Les maîtres de la colonisation conduits par l’Europe, les Etats-Unis et l’ONU, fabriquèrent une élection de façade pour le légitimer au forceps. La suite fut violente, avec des morts à la pelle, plus de 1200 selon les chiffres les plus réalistes, et des exilés par dizaines de milliers. On croit avoir normalisé le Togo, mais la révolution attend son heure, et ce ne sera que mérité. Au Burkina Faso, des générations entières n’oublieront jamais Sankara, et quoique fasse Compaoré qui a aussi trouvé l’astuce constitutionnelle pour s’introniser président à vie, la vengeance s’abattra sur lui tôt ou tard. La douleur d’être Africain aujourd’hui est tellement immense et tellement pénible, que l’on se surprend à essayer de relire encore quelqu’un comme Mongo Béti pour avoir la force de résister à la dépression. La situation dans laquelle se trouve la Guinée de Lanzana Conté, vient plaider pour la relance d’un militantisme qui commençait à faire défaut. 17

Ce qui nous semble à la fois grave et insultant dans les morts de la Guinée, c’est la légèreté de l’attitude des instances internationales. Il est tout de même étonnant que les seules réactions officielles que l’on ait entendues jusqu’à présent, se limitent à des appels à la retenue. De quoi est-il donc fondamentalement question pour que les seigneurs de la conscience du monde se bornent à prôner maladroitement un dialogue ? Mais, dialogue-t-on avec des sourds qui n’entendent que la raison de la folie de leurs pouvoirs et qui pendant des décennies, se sont imposés à leurs peuples par un dédain absolu ? Deux observations sont importantes à dégager de la situation qui prévaut en Guinée. La première observation, c’est qu’il ne s’agit point d’un cas isolé. La logique qui anime le peuple dans cette situation, c’est le besoin de rupture avec une pratique du pouvoir qui maintient les citoyens dans l’esclavage. Nous sommes en présence d’un pouvoir qui réunit toutes les tares des régimes sauvages, barbares et obscurantistes qui pullulent sur le continent. Combien y a-t-il de régimes en Afrique qui totalisent plus de vingt ans de règne ? Combien y a-t-il de dictateurs qui se fichent éperdument de leurs citoyens et des formes élémentaires de gestion moderne ? Combien y’a-t-il de régimes qui fonctionnent avec des coups de tête et des coups de gueule et qui gèrent l’Etat comme un banal bien familial ? Le constat doit être sans réserve, à savoir que ce qui est en cause, c’est la quête de dignité, d’indépendance et de souveraineté d’un peuple qui est parvenu à un niveau de saturation et de misère insupportable. La Guinée est un pays immensément riche, mais qui hélas, n’a jamais connu ni le bonheur de la prospérité, ni la joie des élections libres. Parti d’une indépendance conduite par un nationaliste d’une étroitesse d’esprit, obscurantiste et autocratique, le pays se retrouve un demi-siècle après, entre les mains d’un vieux soldat fou, à peine lettré. Si l’on suit attentivement l’évolution de nombre de pays au sud du Sahara, le constat le plus honnête établira qu’ils ont régressé au lieu d’avancer. La misère est entrain de s’installer partout et les taux de mortalité ont augmenté, pendant que les jeunes ne rêvent que d’exil. Qui 18

peut valablement soutenir que cette Afrique-là connaît un quelconque bonheur aujourd’hui ? L’idée selon laquelle il y aurait quelques régimes propres à respecter ne peut pas passer dans notre esprit. Nous sommes très loin de ce que nos vies auraient pu ou dû être si nos pays avaient été gérés sur la base de consultations honnêtes et transparentes. La deuxième observation à prendre en considération, réside dans cette détermination démontrée par le peuple de Guinée. En fait, c’est la conclusion d’une longue réflexion sur les rôles et les contributions des multiples facteurs humains et matériels qui influencent la marche du monde. Il est de plus en plus clair pour les Africains, que l’Occident joue à maintenir le continent dans une situation d’arriération. A l’ONU, on a finalement adopté le principe du laisser-faire pour les dictateurs qui nous gouvernent. La position couramment exprimée dans les capitales occidentales, privilégie une sorte de statu quo qui durera tant que nous n’aurons pas pris la résolution de nous occuper de notre propre destin. Si l’attitude des maîtres du monde apparaît sincèrement compréhensible, il relève néanmoins d’un égoïsme calculé. On ne comprend pas pourquoi un Européen ou un Américain se donnerait la peine de penser et d’agir à la place des Africains. C’est à celui qui subit l’oppression qu’il revient de prendre les armes, de penser des stratégies et de développer des tactiques pour se libérer. Cabral, Nkrumah, Nyerere, et Chissano l’ont assez martelé. Tous les théoriciens marxistes léninistes l’ont également affirmé avec force, et les Chinois donnent la preuve de la vitalité de cette vision. Pendant longtemps, nous avons cru à la contribution d’une société civile universelle qui s’investirait pour notre cause. En réalité, on a pu internationaliser le dollar, les logiciels de Bill Gate et les téléphones portables de Nokia, mais jamais on internationalisera la misère et les situations particulières des peuples pris individuellement. Chacun porte son fardeau et les peuples n’ont que les dirigeants qu’ils méritent ou tolèrent. La Guinée sonne donc comme l’heure du réveil d’une Afrique endormie sur les champs de la coopération, des discours mensongers et infantilisants du FMI et de l’Union européenne. Il n’y a pas et il n’y a 19

plus d’alternative en dehors des soulèvements populaires. Si les Africains ne se soulèvent pas pour leurs libertés, ils resteront éternellement esclaves et l’Occident s’accommodera de ses dictatures, au nom d’une logique hypocrite de non-intervention. Lorsque Jacques Chirac déclare après la mort d’Eyadema qu’il a perdu un ami personnel, il nous rappelle nos faiblesses, notre incapacité à produire autre chose, que des fous sans honneur ni dignité. Ceux qui représentent l’Occident sur la scène internationale, sont le produit d’un long processus qui a pris des siècles et connu des sacrifices. Nous ne serons rien sans ces sacrifices, et nous n’enverrons personne de respectable à l’ONU tant que nous n’aurons pas brûlé les palais, mis les rois à mort, imposé des lois, et tenu des élections libres. L’honneur, la dignité et l’indépendance des peuples valent tous les tas de cadavres. A tous ceux qui, dans un coin de leurs cerveaux, construisent des plaisirs pour se dire différents de la Guinée, nous prenons la responsabilité, lourde certainement, de leur répondre qu’ils ne perdent rien à attendre. Aucune grande avancée sociale et politique ne s’est produite de façon isolée. Les grands mouvements de transformation mettent toujours en exergue des forces opposées qui finissent par entrer en conflit puis en guerre jusqu’au triomphe d’une cause. Le peuple est généralement en conflit avec un système tentaculaire et insolent. Il faut réaliser dans le cas de la Guinée, que le vieux dictateur maladif ne s’est même pas privé de l’injure suprême des derniers moments. Aux syndicalistes rendus dans son palais pour exposer leurs revendications, il menace : « si vous ne reprenez pas le travail, je vais vous chicoter ». Les autres dictateurs ne disent pas autre chose. Dieu, ce sont eux. Le vieux président a certainement été habitué à un peuple amorphe qui a accepté et supporté tous ses caprices. Conté n’imaginait plus que quelqu’un pouvait s’opposer à sa volonté, le défier. Il est donc devenu la loi, la justice, l’Etat et la République à lui tout seul. Il peut ouvrir les portes des prisons à tout moment.

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Cette perdition des dictateurs s’accompagne de la perdition de leurs maîtres. Lorsque Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, il tourne les intellectuels africains en bourrique avec des discours de gauche, pour ensuite appliquer une politique encore plus sale que celle de la droite. En fait c’est l’Occident tout entière qui est aussi mise en cause en Guinée. Comment dénoncer maintenant un dictateur que l’on a laissé s’installer à vie, tricher les élections, changer les constitutions au gré de ses fantasmes ? C’est quoi donc l’ONU, sinon le soutien de ces fous ? Le dilemme est cruel à la fois pour les comparses de l’intérieur, et pour les soutiens officiels ou privés zélés de l’extérieur. La Guinée n’est donc en réalité qu’une première étape d’un plus large soulèvement qui va ébranler bientôt tous les régimes sataniques où des rois conjuguent leur longévité au pouvoir en décennies, mais aussi en appauvrissement de leurs peuples./.

24 janvier 2007

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4.

Le dangereux signal des pharmaciens

L’histoire de l’humanité est une succession de défis qui, à chaque époque, ont conduit certains peuples à mettre en œuvre leurs intelligences de nuisance, et d’autres à démontrer leurs capacités de réponse et de riposte aux agressions. Chaque fois que les provocations sont restées impunies ou sans réactions immédiates fortes, les fous du pouvoir ont déclenché des guerres dévastatrices. Lorsqu'en 1933 Adolf Hitler viole les Accords de Versailles, quitte la Société des nations et s’engage dans un vaste programme de réarmement, il teste la réaction des autres puissances. Comme le monde ne réagit pas, il lance ses avions sur Londres et plus tard ses fantassins sur Paris et ses chars sur Stalingrad. Voilà comment s’est mise en route la deuxième guerre mondiale qui fit plus de cent millions de morts et ruina complètement l’Europe. Saddam Hussein n’avait qu’une seule idée en tête en se lançant dans la folle invasion de son voisin koweitien. Le raïs voulait absolument essayer les missiles Scuds qui traînaient dans son arsenal. Il est aujourd’hui établi que si Israël n’avait pas anticipé en détruisant le réacteur nucléaire expérimental irakien, Saddam aurait réussi à construire une bombe nucléaire et s’en serait probablement servi. De même lorsque Jacques Chirac déclare à propos des projets iraniens, que Téhéran aura de toute façon la Bombe et que le monde ne pourra pas l’en empêcher, mais que si les Iraniens tentent de sen servir, leur pays sera rasé avant même que le missile porteur de la bombe ait décollé, il ne s’agit pas d’une bêtise ou d’un écart de langage. Il s’agit d’une menace en langage diplomatique et géostratégique codé. Ce qui caractérise l’Afrique, c’est encore une vision et une projection trop infantiles de la politique, des rapports de force, et des intérêts effectifs des gens et des communautés ethno culturelles diverses. Chez nous, on blague encore avec le pouvoir, on se cantonne dans des

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