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Regards sur la Mauritanie

240 pages
La Mauritanie, immense pays, vit sur une dualité ethnique: les "Bidans", Maures, et les Négro-africains, clivage arrivé au paroxysme lors des événements dramatiques des années 1980. Qu'en est-il de cette déchirure ? Ce volume tente une approche de la douloureuse réalité sociale mauritanienne. La formation de l'Etat mauritanien s'est déroulée sur fond d'une difficile cohabitation entre les divers groupes sociaux et de violations massives des droits humains. Seules la démocratie et l'égalité entre les stratifications sociales peuvent permettre une détribalisation de la vie politique dominée par les Bidans, pour épargner à cette république un autre dérapage.
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REGARDS
SUR LA MA URIT ANIE

COLLECTION L'OUEST SAHARIEN
CAHIER D'ETUDES PLURIDISCIPLINAIRES, VOLUME N° 4, 2004

REGARDS SUR LA MAURITANIE

L'Hannattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan I!alia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

4

L'OUEST SAHARIEN, CAHIER N° 4, 2004

Comité scientifique/nie

sciel/tifÎc cOl/sullams

LuciDno Ardesi (sociologue, Rome. I). YDhya ould BDra (Université de NOlWkchott. RIM), Maurice Barbier (Université de Nancy-U, F). Edmond Bernus (géographe, ORSTOM, F), Christoph Brenneisen (géographe, Berlin. D), Sophie Caratini (URBAMA, Université de Tours. n, Abdel Wedoud Ould Cheikh (Univer,;ité de Nouakehott, RIM), Monique ChemillierGendreau (Université de Paris-VU, Jussieu, F), Jarat Chopra (Brown University, Providence. USA), Wolfgang CreyaufinÜller (ethnologue, Aachen, D), Jean Fabre (géologue, Courchevel, F). Sidi Mohamed ould HDdeminc (Université de NOlwkchott, RIM), Théodore Monod (naturaliste, t Paris, F). Javier Morillas (Universidad San Pablo Ceu. Madrid, E), Rainer Osswald (Universitiit Bayreuth, Dj, Christiane PelTegaux (Université de Genéve, CH), Ulrich Rebstock (Universitiit Freiburg, 0). CarJos Ruiz Miguel (Universidade de SDntiDgo de Compostela, E), Wolf-Dieter Seiwert (etll11ologue, Leipzig, D), François Soleilhavoup (Professeur de sciences naturelles, spéçiDliste de J'art rupestre. Epinay-sur-Seine, F). JÜrgen Taeger (Universitiit Oldenburg, D), Daniel Volman (Africa ReseDrch Project Washington DC, USA), Yahia Zoubir (Thunderbird. Glendale, AZ, USA). Notes pour les auteurs Lcs opinions exp,imécs n'engagent que leurs auteurs. Les contributions, en principe originales, sont à transmettre au secrétariat de la rédaction sous forme électronique avec lme copie papier. Les règles s'appliquant aux notes de renvoi et à la bibliographie seront communiquées aux auteurs par le secrétariat de rédaetion. La transctiption des termes arabes est laissée au ehoix de l'auteur. La rédaction ne pellt être tenue responsable en cas de perte ou de dommages aux manuscrits.
Notes/or Opinions e.\pressed li/Y! sole!v contrihu1Ors

Ihose of the all/hors.

.1rticles should be original contributiol/s and suhmitted to the secrelllriat ill electronieji.>rm with a tJY"'scripl. ll/struetiol/s Oll/Wle style and reFerences will he COllllI/WliCllled fo the Ilwho/'s on demand. 7i'anscripIÙ)/l oloruhie wo/'ds i.\ lefi fo fhe choice olthe Ilufho/'. [he ediloria! hOllrd CUI/not accepf re.I!,OIlsibililv/iJr any da//lage or loss of //lam/scripIS.

Secrétariat. correspondance

/Secretariat. ediforia! correspondal/ce

Emmanuel Martinoli CP 2229 CH-2800 Delémont 2 Tél. : + 41 32 422 87 17 Fax: +41 32 422 87 0 I marti no li@arso.org

Pierre Boilley 70, R. Laugier F-750 17 Paris Tél. :+33 140530996 Fax: +33 I 40530996 pierre.boilley@univ-parisl.ft

Ali Yara Omar 3. R. Riblette F-75020 Paris Tél. +33 I 43562105 Fax. +33 I 43 79 31 19 gis. yara@90nline.fr

L'OUEST SAHARIEN, CAHIER N° 4, 2004

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L'OUEST SAHARIEN L'Ouest saharien, c'est d'abord un espace culturel, comprenant raire maure hassanophone étendue à celle de ses voisins, Berbères du Sud Maroc, Négro-africains des rives du Sénégal et du Niger, Touaregs. Il s'étend sur le Maroc, l'Algérie, la République sahraouie, la Mauritanie, le Sénégal, le Mali et le Niger. Nous n'avons pas désiré mettre en avant un espace géographique, mais un espace de vie, lui-même inscrit dans un espace physique. Ces cahiers ont ainsi vocation à se faire l'écho d'Lm espace relationnel dans toutes ses composantes, politiques, sociétales, juridiques, historiques, culturelles, mais aussi physiques, environnementales, économiques. La collection "L'Ouest saharien" a pour buts de ranimer l'intérêt et de stimuler la recherche sur cet espace, ainsi que de créer des liens entre toutes celles et tous ceux qui s'y intéressent. Elle se veut indépendante et ouverte non seulement aux scientifiques et aux chercheurs de tous pays, mais aussi aux témoins, grands journalistes, anciens coloniaux, écrivains... Elle se compose d'une pati de cahiers pluridisciplinaires, comprenant des contributions variées ainsi que des bibliographies et des notes de lecture, et d'autre part de hors séries, mettant à la disposition des lecteurs des documents et des travaux inédits ou des rééditions d'ouvrages introu vables. THE WESTERtv SAHARA
Western Sahara is jirstly a cultural space. the Hassanophone lvfoorish area which also includes the neighboring Berl)(!rs in Southern }'lorocco, Tuaregs, and the Black Aji-icans from the Senegal and Niger rive/:ç, It spreads into Morocco. Algeria, the Saharawi Republic. Mauritania. Senegal, Mali and Niger, We don't want to speak only or primarily ofa geographical regiun. but rather a mode of life and a clihural space - which is nevertheless inextricably bouilli to a physical space. Therejbre, these volumes try to reveal this space in all its aspects, first(v political, social. legal. historical, cultural but also physical, environmental and economic. The objective rifthe collection "The Western Sahara" is to elicit interest and stimulate research a/JOut this .\pace, and hring together all who have an interest in it. It will he independant and /J/ultidisciplinQ/:\', It seeh contributions not only from scientists and researchers (~f all countries, but also ./iYIIII artists, leading journalists, fimner soldiers ill the colonialforces. etc. It will he compused partly (if multidisciplinary volumes comprising varied contrihutions as well as hibliogruphies and leclur>, nutes. lInd partly of sp>,cial editions which will present lung>,r. unedited documents and articles. as M:ell as re-

issues ofotherwise

unavailable works.

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L'OUEST

SAHARIEN,

CAHIER N°

4. 2004

Déjà parus dans la collection des Cahiers de L'Ouest saharien: Volume l, Etat des lieux et matériaux de recherche, 1998, 203 p. Volume 2, Histoire et sociétés maures, 2000, 269 p. Volume 3. Fragments, 2002,224 p. Déjà parus dans la collection des Hors séries de L'Ouest saharien: Hors série 1, Ali Omar Yara, Genèse politique de la société sahraouie, 2001,234 p. Hors série 2, Christelle Jus, Tracer Lilleligne dans le sable: Soudan français - Mauritanie, une géopolitique coloniale (1880-1963), 2003,262 p.

Hors série 3, Annaïg Abjean, Zahra Julien, Sahraouis: exils - identité,
2004,237 p.

Site web de L'Ouest saharien: <http://site.voila.fr/OUEST_SAHARlEN>

Traduction anglaise Tim Braunholtz. Maquette initiale Atelier Rue du Nord. Delémont, Suisse.

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7274-9 EAN : 9782747572743

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L'OUEST SAHARIEN, CAHIER N° 4,2004

SOMMAIRE
Avant-propos

p. 11

REGARDS SUR LA MAURITANIE

Mohamadou Abdoul Démocratisation, ethnicité et tribalisme: jeux identitaires et enjeux politiques en Mauritanie Abderrahmane N'Gaïde De l'ethnicité comme réalité mais pas comme fatalité, La défaite de l'individu

p. 15

p.81

Alain Anti! Gérer des élections pluralistes dans le cadre d'une démocratie « imposée », L'exemple des élections d'octobre 2001 en Mauritanie p.91 Alain Anti! Regard sur les élections présidentielles de novembre 2003 Sophie Caratini L'Autre comme miroir: guerriers nomades et méharistes français dans la Mauritanie coloniale des années trente

p.l13

p.l17

Témoignages

et documents
p.137

Abdallahi HormataJlah Le cri de l'esclave. Mécanismes et enjeux d'une domination Baba Ould Jiddou La communauté haratine El Hor, Organisation pour la libération des haratines Charte constitutive République Islamique de Mauritanie Loi N° 025/2003 du 17 juillet 2003 portant répression de la traite des personnes

p. 159 p.183

p. 189

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ETUDE

BIBLIOGRAPHIQUE

p.191

Rebstock Ulrich, Maurische Literaturgeschichte NOTES DE LECTURE p.203

Abd El Wedoud Ould Cheikh, Sylvain Estibal, Bruno Lamarche, Robert Vernet, iconographie Jean-Marc Durou 2002, Sahara, L'Adrar de Alauritanie, Sur les traces de Théodore Alonod Ali Salem Mohammed Fadel 2003, Les ressources économiques au Sahara occidental et les problèmes de leurs investissements Barbulo Tomas 2002, La historia prohibida dei Sahara Espaiiol Bonte Pierre 200 l, La Montagne de fer. La SNIM (Mauritanie) entreprise minière saharienne à l'heure de la mondialisation : Une

Caratini Sophie 2002, L'éducation saharienne d'un képi noir, Mauritanie 1933-1935 Caratini Sophie 2003, La République des sables. Anthropologie d'une Révolution EI-Kattab Mustapha 1999, Lambaydi' EI-Kattab Mustapha 2002, Awtad El-Ard', Riwaya min Al Salu'a al Rarbya Le dialecte « hassanya », maitre de la littérature sahraouie, Propos recueillis par Ali Omar Yara, « Camps 27 » Ferrer Lloret Jaume 2002, La aplicaciÔn del principio de autodeterminaciÔn de los pueblos: Sahara Occidental y Timor Oriental Mayrata Ramon (seleccion y prologo) 2001, Relatos del Sahara Espail01 Piniés y Rubio Jaime de 2001, La descolonizaciÔn e.\paiiola en las Naciones Unidas Rousseau Nicolas, aquarelles d'Aloys Tagant. Itinéraires mauritaniens Perregaux 2002, De l'Adrar au

Ruf Urs Peter 1999, Ending SlaveI:v: hierarchy, dependency and gender in Central A1auritania Stora Benjamin 2002. Algérie-Maroc. Histoires parallèles. destins croisés Taleb-Khyar M.B. 200 l, La Mauritanie Le pays au million de poètes Autres publications récentes p.236

AVANT-PROPOS

Il

AVANT-PROPOS
Ce quatrième cahier de la collection l'Ouest saharien tente une approche critique de la situation politique et sociale de la Mauritanie, toujours dominée par le clivage entre deux sociétés, la « noire» et la « blanche ». Le gouvernement mauritanien a décidé en 1981 d'abolir définitivement l'esclavage. Dans le cadre d'une mission d'information dans ce pays pour la sous-commission des droits de l'homme de l'ONU, l'expert belge Marc Bossuyt affirmait en 1984 que l'esclavage était« réellement aboli» en MaUlitanie. Cependant, les événements de 1989, au cours desquels de nombreux Mauritaniens noirs ont été tués ou déportés, ont ravivé les clivages entre Noirs et Blancs sur fond de rivalité mauritano-sénégalaise. Le conflit communautaire est encore lme composante bien réelle de la situation actuelle en Mauritanie. Cet ouvrage cherche à aborder la complexité et la persistance du conflit ethnique en Mawitanie de façon différenciée. La référence à la tribu et/ou à l'ethnie est une constante de la société mauritanienne. Mohamadou Abdoul réfléchit, dans son texte, sur l'influence qu'elles exercent et la façon dont elles sont utilisées dans la perspective de la « démocratisation ». Sont-elles favorables à l'instauration de la démocratie? Pour répondre à la question, Mohamadou Abdoul décrit la fornlation de ('Etat mauritanien et les manifestations tribalistes et ethnicistes qui l'ont accompagnée. L'ethnicité et le tribalisme ne favorisent pas les valeurs démocratiques, au contraire. elles créent des obstacles. L 'hégémonie du groupe social maure se renforce. L'ethnie négro-africaine ne cherche qu'à revendiquer sa participation au pouvoir et le tribalisme maure à influer sur celui-ci. La nation peut-elle se construire face à la virulence des manifestations ethniques et tribalistes ? Mohamadou Abdoul est pessimiste. Il constate cependant que la démocratisation a ouvert W1espace de liberté. Un autre chercheur mauritanien, Abderrahmane N'Gaïde, apporte son éclairage sur le concept de ]'ethnicité et son influence sur la formation de l'Etat mauritanien. Il partage les conclusions de Mohamadou Abdoul sur les dangers et l'instrumentalisation des ethnies et des tribus, sur l'échec de l'Etat postcolonial africain en général et mauritanien en particulier. Pour lui l'individu reste écrasé par le poids de J'ethnie et de la tribu. L'analyse d'Alain Antil illustre J'impact des ethnies et des tribus sur des processus électoraux récents. Baba Ould Jiddou et Abdallahi Hormatallah documentent par leurs témoignages la situation des esclaves et des haratines, les esclaves noirs

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CAHJER N° 4, 2004

affranchis. Ces deux auteurs illustrent la difficile cohabitation entre les divers groupes sociaux et les violations des droits humains, qui ont accompagné la formation de l'Etat mauritanien, Deux documents complètent ces témoignages, ]a charte du mouvement « El Hor » (le libre) et la loi votée récemment par ]e parlement mauritanien sur « la répression de la traite des personnes ». La construction de « ]a figure de l'Autre» forme le sujet du texte de Sophie Caratini. Elle revient sur son dernier IivTe, « L'éducation saharienne d'un képi noir, Mauritanie ]933-]935 ». Elle nous montre comment son héros, Jean du Boucher, a construit son identité de militaire avec laquelle i] s'est confronté à la réalité du terrain. Cette réflexion très riche dépasse le cadre mauritanien. La construction de l'image d'un militaire français des almées 30 permet de mieux comprendre celle que nous nous sommes forgé des peuples colonisés, en particulier des nomades mauritaniens. Chaque groupe social est porteur de représentations. 1J importe d'analyser la relation coloniale à la lumière des contradictions de ]a société dominante, tout autant que de celles de la société dominée. Les manuscrits arabes de Mauritanie suscitent un intérêt grandissant. Il nous a donc paru utile de présenter de façon détaillée l'important travail bibliographique d'Ulrich Rebstock, sa « Maurische Literaturgeschichte ». Des notes de lecture et une liste non exhaustive des parutions récentes touchant à l'Ouest saharien, que nous présentons pour ]a première fois et que nous espérons poursuivre, complètent ce cahier.

Emmanuel Martinoli

REGARDS
SUR LA MAURITANIE

DEMOCRATISATION, ETHNICITE ET TRIBALISME: JEUX IDENTITAIRES ET ENJEUX POLITIQUES EN MAURITANIE

Mohamadou Abdoul

Mohamadou Abdoul est docteur en histoire et chercheur.

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DEMOCRATISATION,

ETHNICITE

ET TRIBALISME

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INTRODUCTION
Les nombreuses interrogations suscitées par le processus de démocratisation enclenché un peu partout en Afrique à la fin des années 1980 n'ont certes pas trouvé toutes des réponses, mais on commence d'ores et déjà à mieux comprendre ce phénomène, à déterminer sa nature, les problèmes majeurs qu'il soulève et les perspectives qu'il ouvre. Parmi ces questions, résLIDlées par ChoIe (1995 : Ill), une a retenu notre attention parce qu'étant indirectement cruciale pour notre propos. C'est celle des forces sociales motrices de ce processus de démocratisation. Ces forces sociales que sont les structures syndicales, les organisations d'étudiants, les partis politiques, etc. ont en effet été très déterminantes dans le déclenchement des transitions politiques qui ont récemment émergé. Mais, il est aussi des groupes de populations et des communautés d'individus qui, en Afrique, sont incontournables dans le fonctionnement et les modes de gestion de ces transitions politiques. Il s'agit des ethnies et, pour le cas qui nous occupe, des tribusI. Les faits, représentations, comportements et manifestations liés à une etlmie ou à une tribu, investissent totalement le champ du politique. De nombreuses études s'en sont faites l'écho mais généralement du point de vue de la violence politique. Or, il est également un domaine, non violent. où les jeux identitaires à base ethnique et/ou tribale jouent un rôle majeur: c'est celui des dynamiques de la participation, de la conquête et de l'exercice du pouvoir dans une perspective « démocratique ». Ces manifestations se présentent dans J'arène politique sous fOffile de jeux en ce qu'elles sont mouvantes, ondoyantes, diverses et complexes. Elles prennent les contours des enjeux du moment selon les intérêts convergents ou divergents des acteurs de ces jeux. Sous ce rapport, l'ethnicité ou le tribalisme sont une ressource largement utilisée par les hommes politiques mais aussi par les groupes sociaux pour arriver à quelque fin politique. C'est cette double utilisation qui constitue le nœud du procès de l'ethnicité et du tribalisme dans les processus politiques et par conséquent dans la démocratisation. Cet en tout cas pas suffisamment mis en exergue aspect, souvent occulté constitue la substance de ce texte'.
~ ~

1

A propos

de la justification

de l'emploi concomitant

des termes d'ethnie, d'ethnicité,

de

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tribu et de tribalisme pour le cas mauritanien, voir plus loin dans la partie consacrée à l'analyse des concepts. L'on arriverait en effet à des résultats très incomplets si on ne cherchait à saisir les transitions politiques en cours qu'à partir de l'étude de la constitution nouvelle ou autres provisions juridiques et réglementaires qui fondent le processus de démocratisation. A une approche normative, il faut préférer une approche descriptive

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Pour analyser avec quelque pertinence le procès de l'ethnicité et du tribalisme dans la démocratisation, il est important de faire le lien avec les modèles culturels mis en avant. les hiérarchies. entités et valeurs anciennes et nouvelles autour desquelles s'articulent et se désarticulent les options, choix et stratégies politiques. Au-delà des changements constitutionnels et de l'avènement du multipartisme, le processus de démocratisation renseigne aussi sur les évolutions et les penTlanences d'ordre socioculturel. Pour ce qui concerne la Mauritanie", la référence au cadre ethnique etiou tribal est une constante de l'expression du politique. Sous l'impulsion de facteurs divers parmi lesquels l'ouverture « démocratique» et la relative croissance économique, la Mauritanie est en train de vivre des transitions dont l'importance n'a d'égale que la complexité. Les recompositions politiques en coms doivent être analysées à l'aune de cette complexité. La comparaison avec d'autres expériences africaines fournira, pensons-nous, de précieux éléments d'appréciation de la spécificité ou non de la nature de l'ethnicité et du tribalisme en Mauritanie. Les lieux d'observation de ces manifestations sont de toute évidence la vie politique quotidielme et plus particulièrement les processus électoraux; la vie des partis: les implantations et les réimplantations de leurs structures, les réunions, les congrès, les luttes de tendances, les négociations et alliances entre partis, les coordinations et/ou fronts entre les différents partis de l'opposition, les visites des hommes politiques à l'intérieur du pays, etc. En somme, tout ce qui fait l'action politique dans le contexte du multipartisme et de la compétition pour le pouvoir, le prestige et la richesse. Cette étude va dans un premier temps passer en revue les concepts de tribu, de tribalisme, d'ethnie et d'ethnicité à la lumière de quelques productions plus ou moins récentes. La réflexion conceptuelle à ce sujet connaissant de nombreuses ambiguïtés, il est nécessaire, pour la clarté de notre propos, de lever dès le départ, toute équivoque. Ensuite elle montrera les différentes péripéties de la fonTlation de l'Etat en Mauritanie en mettant un accent particulier sur les manifestations tribalistes et ethnicistes qui ont accompagné ce processus. Ce qui, à n'en pas douter, sera d'Wl éclairage important pour les développements sur Lmedémocratisation du pays sur fond
et analytique qui seule peut meUre en évidence de façon concrète le procès de l'ethnicité et du tribalisme dans les enjeux politiques. Il La Mauritanie est un vaste pays de 1'030'100 km2 situé dans l'Afrique occidentale. est limité à l'ouest par la façade atlantique, au nord par le Sahara Occidental et Il comprend les Wilaya l'Algérie, à l'est par le Mali, au sud par le Mali et le Sénégal. (régions) suivantes: Tiris - Zemour (Zouerate) ; Dakhlet Nouadhibou (Nouabhibou) ; Inchiri (Akjoujt) ; Adrar (Atar) ; Tagant (Tidjikja) ; Hodh El Chargui (Néma) ; Hodh El Gharbi (Aioun) ; Assaba (Kiffa) ; Guidimakha (Selibaby) ; Gorgol (Kaedi) ; Brakna (Aleg) ; Trarza (Rosso) et le district de Nouakchott.

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ETHNICITE

ET TRIBALISME

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de violations massives des droits de l'Homme, dont le soubassement est la difficile et tumultueuse cohabitation entre les différents groupes sociaux vivant dans les limites du territoire national. Ceci nous conduira à étudier ensuite la question de l"ethnicité en Mauritanie sous l'angle des rapports de force intercommunautaires mais aussi et surtout sous l'angle du renforcement de l'hégémonie du groupe social maure qui, pour des raisons que nous verrons plus loin, n'est pas considéré comme une ethnie. Le rôle de l"ethnicité est ainsi un rôle de légitimation du système dominant au sein duquel la référence à la tribu et le tribalisme focalisent et, d'une certaine manière, régentent toute la vie de relation et par conséquent l'action politique. Enfin nous nous interrogerons sur la question de la fOll11ationd'llI1e nation mauritanienne relativement au regard de la virulence des manifestations ethniques et tribalistes.

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ET TRIBALISME

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APERÇU SUR LES CONCEPTS

Les concepts d'ethnie, d'ethnicité, de tribu, de tribalisme et ceux de région et de régionalisme qui leur sont souvent associés ont, ces demières années, particulièrement retenu l'attention de nombreux chercheurs en sciences sociales (Amselle et Mbokolo 1985 ; Chrétien et Pnmier 1989 ; Bangura n. d. ; Nnoli 1995 ; Lentz 1995, etc.). L'Lme des raisons - et peutêtre la plus détenninante - en est probablement le rôle de premier plan que jouent en Afrique les phénomènes ethniques et/ou tribaux dans le champ politique. Ce faisant, les auteurs, à travers leurs analyses, se donnent pour tâche de penser ou repenser les concepts d'ethnie en rapport avec l'histoire (Tonkin et al. 1989), l"identité (Cahen 1994), ]'Etat (Hyden ]987 ; Brown 1989), ]a nation (Diouf 1994 ; Darbon 1995), la société (Brown 1989), le développement (Nnoli 1995), et de plus en plus en rapport avec la démocratisation (Engedayehu 1993 ; Nnoli 1995 ; Haile 1995 ; Glickman ]995). Pour mieux comprendre le contexte mauritanien, il est important, avant d'explorer les concepts d'ethnie et d'ethnicité, de détenniner leurs rapports avec tribu et tribalisme.

RApPORTS ENTRE ETHNICITE ET TRIBALISME

Les chercheurs en sciences sociales n'ont pas manqué d'établir les rapports entre ces différents concepts. Leurs analyses posent par la même occasion la question des relations entre les sciences sociales et les justifications idéologiques de certains événements et faits politiques. Dans une mise en garde contre la dénaturation du terme « etlmicité » du fait de sa très forte médiatisation, l'historienne Catherine CoqueryVidrovitch (1994), dans « Du bon usage de f'ethnicité », décrit les fortunes conceptuelles diverses des mots ethnie et tribu. Elle souligne que c'est vers les années 1950 que ]e terme « tribu », est apparu sous la plwne des coloniaux pour désigner les peuples autochtones dans le but évident de les

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ravaler à un statut d'inférieurs4. Ainsi, c'est parce que le tenne « tribu» est d'une connotation péjorative que les anthropologues ressortirent de son oubli celui d'« ethnie» qui, comme concept, joua une fonction scientifique et rétablit l'objectivité en justifiant qu'à l'instar des autres, les « peuples précoloniaux avaient [...] une histoire» tout aussi digne d'intérêt (CoqueryVidrovitch 1994 : 4). C'est donc par l'entreprise de réhabilitation de l'histoire africaine que l'on en vient à réinventer le tenne « ethnicité ». Le concept est vidé de sa charge péjorative - c'est-à-dire en ce qu'il renvoyait à barbare et

sauvage

-

dont il était affublé de 1787 au milieu du XIXc s. pour être

porteur d\me fonction revalorisante des peuples d'Afrique noire. Mais tOL~jOurS est-il que, jusqu'à nos jours, les faits et attitudes relevant de l'ethnicité sont, très souvent, classés parmi les actes et comportements rétrogrades indignes de populations qui se disent civilisées5. Cette persistance s'expliquerait, si l'on en croit Coquery-Vidrovitch, par les variations sémantiques du tenne selon les époques. Le « sentiment ethnique» n'est, selon l'idée que s'en font les historiens, rien d'autre qu'un « sentiment national pré-colonial» qui lui-même est lié à un « processus de constitution il 'une "nation ", c'est-à-dire la conscience d'appartenir à une communauté linguistique, culturelle et politique» qu'un vécu et un passé communs ont rendu possible. Ce processus n'est cependant pas exempt de manipulations idéologiques et de pratiques de légitimation d'une histoire mythique résultante d'une reconstitution et d'un travestissement des faits. Les ethnies n'étaient pas, loin s'en faut, figées.
4

Elle soutient cependant que le terme demeure utilisé au Maghreb pour désigner les
groupes nomades sans en donner cependant la pertinence scientifique ou les présupposés idéologiques sociaux ou encore économiques, Le nomadisme, qui semble être le critère déterminant d'une telle utilisation, est-il un argument solide pour justifier l'emploi d'un tel mot pour désigner les populations qui ont adopté ce mode de

5

vie? Qu'en est-il alors des Peuls? Cette attitude des coloniaux n'a malheureusement pas totalement disparu, De nos jours, il n'est pas rare de lire ou d'entendre dans les media occidentaux des propos dans lesquels les vocables tribu et tribalisme sous-entendent une idée d'arriération, Aidan Campbell (1997 : 58) rapporte les récits qui circulaient dans la presse libérale anglaise en 1989 et les années suivantes, L'un de ces récit concerne la cathédrale de Yamoussoukro où le journaliste à l'imagination fertile pense qu'en dépit des sommes faramineuses investies dans sa construction, le sanctuaire dans lequel fourmilleraient des milliers de termites, pourrait servir, à l'occasion, à des sacrifices humains furtifs, Un autre, parlant toujours de la Cote d'Ivoire. allègue de la « floraison de rites ancestraux bizarres" : l'inhumation des « dignitaires tribaux" accompagnée de sacrifices humains; les catholiques qui consultent des marabouts. A propos du conflit libérien, le magazine Newsweek titrait; « Africa, the curse of tribal war ". où on faisait état de « wilde profusion of languages, religions. and ethnie groups in Africa, such unparalleled cultural diversity brings with it a constant risk of
conflict and bloodshed,
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DEMOCRATISATION,

ETHNIOTE

ET TRIBALISME

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C'est, pour résumer, dans son projet d'élaboration d'une théorie de la domination que l'ethnographie a, sous la colonisation, fixé des réalités sociales complexes dans des cadres territoriaux en vue de présenter d'une façon moralement acceptable l'œuvre coloniale et l'exploitation économique des peuples colonisés. L'ethnographie offre ainsi une caution intellechlelle à ]a colonisation: ce qui aurait dû s'appeler « ethnies » devient alors « tribus» afin de justifier l'inexistence en Afiique d'une amorce d'évolution vers «nations» prises comme forme achevée de l'organisation des regroupements humains n'existant que dans ]e cadre d'un Etat de type occidental. C'est dans ce sens que l'économiste sénégalais Amady Aly Dieng (1995 : 140) établit que ]e terme ethnicité est éminemment scientifique parce qu'il est applicable à toutes les sociétés hmnaines, contrairement à la notion de tribalisme qui est une recette coloniale qui veut que le concept ne soit adapté qu'à l'Afrique. La conclusion sous-jacente est que les tribus sont et ont toujours été ce que nous appelons aujourd'hui ethnies. Les luttes pour l'indépendance et le rejet du modèle assimilationniste obligent alors les Africains à un ré-enracinement identitaire qui se manifeste par l'invocation du sentiment ethnique autour duquel se développe ]a revendication à la différence. Après les indépendances, les nécessités pmement é]ectoralistes furent à l'origine de la sollicitation des groupes ethniques au nom de ]a parenté et des liens communautaires. Cette attitude, les francophones la nommèrent « ethnicité » et les anglophones, plus nuancés, optèrent pour les termes « régionalisme» ou « tribalisme ». Le principal enseignement que l'on pourrait tirer de ces développements est que le « tribalisme» est apparu en Afrique après les indépendances sous la forme de « manipulation des réfërents précoloniaux refabriqués à des fins de politique moderne. » C'est justement pour essayer de démêler l'écheveau en « repensant les notions d'ethnies et de tribus ') tout ell élucidant les « réalités ethniques afi'icaines » et aussi pour, par la même occasion, appréhender les mécanismes de fonctionnement des sociétés africaines qu'est réalisé, sous la direction de Jean-Loup Amselle et Elikia Mbokolo (1985), un ouvrage collectif intitulé « Au coeur de l'ethnie » et dont le sous-titre « Ethnies, tribalisme et Etat en Afrique» est évocateur du fait que le tribalisme est assimilé aux attitudes politiques liées aux groupes ethniques. Dans une synthèse fort intéressante des études anglophones réalisées durant ces quarante dernières années, Carola Lentz (1995) dans « Tribalism and Ethnicity in Africa» retrace les fortunes intellectuelles qu 'ont COillmes ces concepts et les querelles d'écoles qui les ont accompagnées. Elle dégage trois tendances majeures dans les recherches sur l'ethnicité en Afrique qui sont, chacune, fortement int1uencées par une discipline des sciences sociales

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L'OUEST

SAHARIEN,

CAHIER N°

4. 2004

pendant une fourchette chronologique bien déterminée. La première tendance se distingue, dans les années 1950 - 1960, par les études sur le tribalisme en rapport avec la migration de travail et l'urbanisation. Elle est caractéristique de l'anthropologie sociale britannique. Ensuite viennent, entre 1960 et 1970, les discours fondés sur la politisation de l'ethnicité et sur l'intégration par l'Etat-nation. Cette seconde tendance est le domaine et l'oeuvre de la science politique. Et enfin il y eut, à partir des années 1980, les historiens sur l'Afrique dont les travaux mettent l'accent sur « {'invention des traditions» et sur la « création du tribalisme» pendant la colonisation. Dans certains travaux tels que ceux de Wallerstein, il est fait une nette distinction entre tribalisme et ethnicité, qui recoupe la dichotomie selon laquelle la communauté mrale constituée selon le modèle de la « Gemeinschaft » est une tribu, et les groupes ethniques sont caractéristiques du milieu urbain où ils se sont formés sur la base d'un sentiment d'une origine ancestrale et/ou d'une culture commune. De cette assertion on déduit que contrairement aux tribus rurales, la qualité de membre dans les groupes ethniques est « flexible ». En réalité ces analyses sont liées aux débats sur le rôle politique de l'ethnicité. Il semblerait qu'en milieu urbain, les loyautés aux nouveaux groupes ethniques submergent et prédominent tous les autres types de loyautés, qu'elles soient tribales ou gouvernementales. Donc cette loyauté primordiale sert d'élément de médiation entre les « partiCLllarismes traditionnels» et l'intégration à l'Etat-nation. Dans l'interaction entre ces deux pôles, l'ethnicité dO/me la voie aux ressentiments et aux contestations par celiaines ethnies contre celles qui sont au pouvoir. L'ethnicité favorise le népotisme, la corruption voire des sécessions. toutes choses qui constituent un obstacle à l'intégration nationale. Les loyautés particularistes s'opposent au fàit que les gouvernants puissent occuper librement leur position et jouer lew's rôles dans l'Etat selon les lignes de force dictées par l'intérêt général. Cette affirmation est l'argument le plus important des théoriciens de la modernisation et ceux du pluralisme. Leurs thèses se démarquent cependant de celle de Wallerstein sur un point crucial: ils ne font pas de différence entre ethnicité et tribalisme. Adoptant une approche essentialiste qu'ils fondent sur le caractère plural des sociétés africaines, ils en infèrent que la géographie politique de l'Afrique est fondamentalement construite sur la base de la coexistence entre l'intégration nationale (J'Etat-nation) et la virulence des particularismes ethniques. Cette dualité va ouvrir, à partir des années 1970, les perspectives du rôle de l'ethnicité dans le champ politique. Elle sera à partir de cette date vue essentiellement comme une ressource politique moderne dont les politiciens feront amplement usage pour contester ou consolider le pouvoir. Cette fonction de ressource politique sera plus tard, dans la seconde moitié des années 1980, conjuguée avec la crise économique