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Réinventer la croissance

De
245 pages
La France n'est pas en déclin ; il est normal que les pays "émergents" progressent plus vite que les "vieux pays industriels". Les Etats européens sont soumis à la philosophie économique libérale et la politique monétaire, naguère porteuse de fortes liquidités, est aujourd'hui nourrie par l'emprunt et n'assure plus la dépense publique ni la ressource des classes moyennes, clés de la croissance. Pourtant des perspectives existent, cet ouvrage défriche des pistes neuves pour réinventer la croissance.
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Réinventer la croissance

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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Jacques MÉRAUD

Réinventer

la croissance

L'HARMA TTAN

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02985-9 BAN: 9782296029859

SOMMAIRE

A

V

ANT

- PROPOS.

.. . . .. .. . .. ... .. .. ... .. .. ... . .. .. .. .. .. .. .. .. . .. ... .. .. .. . .. . .. . .. . .. . .. . .. .. .. .. .. .. .. . .. .7

INTRODUCTION

A quoi sert donc l'économie?
PREMIÈRE PARTIE Les premiers effets de la mondialisation
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE I

9

libérale

..15

Ce que dit la philosophie économique libérale
II

17 19 23 27 .29 37

Le libre-échange international transforme le monde
III IV V VI

Mouvements des capitaux et pouvoir du capital L'allégement des contrôles Le freinage de la dépense publique La priorité à la politique de l'offre
DEUXIEME PARTIE Le contexte structurel économique
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE I

et social

43

Les progrès de la productivité ralentissent
II

45 53 65

Politique démographique et vieillissement de la population
III

Le nouvel équilibre industrie-tertiaire

CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE

IV

Des demandes d'emploi trop inadaptées à l'offre
V

79 91 109 117

Les Français et le travail: une relation complexe
VI VII

La rigidité des critères de Maastricht Une politique monétaire un peu trop prudente
TROSIÈME PARTIE La demande des ménages,
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE I

clé de la croissance

127

La croissance française a-t-elle vraiment « décroché» ?
II III

129

25 ans de quasi-stagnation du pouvoir d'achat du salarié moyen.. 147 Une trop faible demande sous-emploie l'appareil productif
QUATRIÈME PARTIE Quelles perspectives et que faire?
CHAPITRE I

155

169

Comment avoir une plus forte croissance? Chapitre II Démographie, formation et croissance
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE III

171 177 185 201 217

Quel avenir pour les salaires?
IV V

La dépense publique, facteur ignoré de croissance Pour une nouvelle politique monétaire
CONCLUSION L'Europe va-t-elle ré inventer

croissance et progrès social?

229

6

AVANT-PROPOS
Croissance modérée, pouvoir d'achat stagnant des classes moyennes, chômage et précarité persistante... Certains disent que la France est en déclin, d'autres qu'elle va «dans le mur ». D'aucuns pensent que la mondialisation libérale y est pour beaucoup, d'autres que le comportement de certains acteurs économiques et sociaux et l'évolution de certaines structures économiques et sociales en sont la cause principale. Des débats souvent vifs s'élèvent, et des jugements sévères sont prononcés. Le bilan est morose et les perspectives inquiétantes. Contrairement à ce qui est trop souvent répété, la France n'est pas seule dans cette situation. La plupart des pays naguère qualifiés d'« industrialisés» ou d'« économiquement avancés» sont plus ou moins touchés par la morosité en question, comme le montrent les comparaisons internationales. Les observations et réflexions qui vont suivre vont tenter, à la lumière de l'expérience française, de distinguer ce qui est positif et ce qui est négatif, ce qui est juste et ce qui est excessif. Il ne s'agit pas d'une étude de la conjoncture immédiate; elle ne nous apprendrait pas grand chose de l'avenir lointain. Ce dont il s'agit, c'est de déceler, à travers les événements des décennies récentes, ce qui risque de malmener notre avenir à long terme et celui de certains de nos partenaires européens. Nous proposerons alors quelques mesures pour redresser nos perspectives actuelles dans le sens du progrès économique et social. * * *

Le plan de notre ouvrage se présente ainsi:
- une introduction, rappelant le but et le fonctionnement de

l'économie, et présentant un bref survol de l'histoire économique des cinquante dernières années;
- une première partie décrivant les premiers effets de la politique

de mondialisation libérale; - une deuxième économique et social; partie consacrée au contexte structurel

- une troisième partie sur « la demande, clé de la croissance» ; - une quatrième partie, intitulée: « Quelles perspectives? Et que

faire? » ;
-

en conclusion: l'Europe va-t-elle réinventer croissance et

progrès social?

8

INTRODUCTION

A quoi sert donc l'économie?
Le but de l'économie est de répondre aux besoins des gens: il s'agit essentiellement de leur niveau de vie et de la qualité de cette vie; on peut y joindre leur besoin d'emploi, qui, par-delà ses composantes matérielles, exprime leurs besoins de dignité, de créativité et de lien social. Ces gens expriment leurs besoins par ce que les économistes appellent « la demande ». De son côté, l'appareil productif propose à la population du pays concerné ce que les économistes appellent « l'offre », et que l'on peut aussi appeler la production. Cette production est nécessaire: sans elle les gens ne pourraient pas vivre. Et si l'on veut accroître le niveau de vie de certains sans diminuer celui des autres, il faut que la production augmente. La « croissance» (par ce « raccourci» on entend: la croissance « de la production») est donc absolument nécessaire. L'appareil productif fonctionne, d'une part grâce au capital, qui finance les «investissements» - c'est-à-dire la fabrication et l'installation des équipements - et les autres moyens nécessaires pour produire, d'autre part grâce à l'apport du travail des salariés. Grâce à la combinaison de ces deux «facteurs de production », tous deux indispensables, l'appareil productif va le plus souvent avoir, non seulement une croissance, mais aussi une « productivité ». Autrement dit, l'augmentation du volume des biens ou des services produits en une année sera plus grande que l'augmentation du volume des facteurs de production (capital et travail) mis en oeuvre cette même année pour produire. Cette productivité est, avec le capital et le travail, l'un des trois facteurs de la croissance.

Pour qu'il y ait croissance économique, condition majeure du progrès social, il faut le plus possible d'harmonie entre l'évolution de l'offre et celle de la demande. Or pour que le capital engagé dans la fonction productive se maintienne en état, et même autant que possible s'améliore en quantité et qualité, il faut que les entreprises fassent des profits et que les ménagesl suffisamment aisés épargnent une partie de leurs revenus pour aider au financement de ces entreprises. Mais, pour qu'en même temps les entreprises soient incitées à investir et embaucher, et du coup à produire plus, la condition première est qu'elles reçoivent plus de commandes, c'est-à-dire de la demande en augmentation. Or, pour que ladite demande s'accroisse, il faut, soit - assez exceptionnellement - que les ménages tirent sur leurs réserves, soit, de façon plus générale, qu'ils perçoivent des revenus en hausse. Ces revenus sont, pour une part, des profits (qui rémunèrent les détenteurs du capital, ménages en général aisés), et, pour une autre part (sensiblement plus importante, parce que leurs détenteurs, tout en étant moins favorisés, sont beaucoup plus nombreux), des salaires, et ce que les économistes appellent des «prestations sociales» résultant de «transferts sociaux ». Ces prestations (retraites, prestations de sécurité sociale, allocations familiales, indemnités de chômage, aide sociale, comme le RMI) sont financées par des prélèvements effectués par les pouvoirs publics sur les entreprises ou sur les ménages, sous forme de cotisations sociales ou d'impôts. Les besoins des ménages aisés sont dans l'ensemble largement satisfaits. Ceux des ménages «moyens» et modestes sont toujours plus ou moins insatisfaits, et leur demande fluctue selon qu'ils sont plus ou moins solvables. Voilà, en simplifiant délibérément quelque peu, comment fonctionne l'économie. Il est essentiel qu'elle soit efficace, et qu'elle suscite, en répondant bien à sa finalité, un progrès social.

1 Rappelons que dans le langage statistique un « ménage» est une personne ou un ensemble de personnes habitant dans un même logement.

10

UN BREF SURVOL HISTORIQUE

Aujourd'hui notre économie est « mondialisée ». Cela veut dire: suppression de barrières douanières, développement des communications, augmentation des échanges, etc. Cela ne date pas d'hier. Les migrations de personnes, et même les exportations de produits, existent depuis bien plus de 2000 ans. Elles se sont développées au XIXe siècle, ont été plutôt freinées dans la première moitié du XXe siècle et ont repris leur expansion après la Seconde Guerre Mondiale. Mais, si on parle tant aujourd'hui de mondialisation (les Américains disent « globalisation »), c'est que depuis 25 ans environ cette expansion des échanges s'est accélérée. En réalité, ce qui fait l'objet de débats, c'est moins l'accélération de la mondialisation que la philosophie politique et économique qui a inspiré et accompagné cette accélération, c'est-à-dire le retour à un libéralisme plus « pur ». Ainsi devrait-on plutôt parler aujourd'hui de « mondialisation libérale ». Comment ce changement est-il né ? Après 1945, les pays que l'on appelait alors « occidentaux », pour les distinguer des pays de l'Est européen, ont fait fonctionner leur économie selon le système dit « de l'économie de marché ». Mais ce système s'accompagnait, à des degrés divers selon les pays, d'un interventionnisme économique et social des pouvoirs publics que l'on n'avait pas connu à ce degré au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, alors que fonctionnait déjà l'économie de marché. Rappelons à ce propos, en étant un peu simplificateur, que les pouvoirs publics peuvent mener deux types de politique économique en vue de la croissance: - soit une politique dite de « l'offre », agissant principalement sur le développement des entreprises en favorisant le profit et l'épargne, bref le capital;
- soit une politique dite « de la demande », visant principalement

à stimuler celle-ci en veillant prioritairement à l'évolution des salaires et des prestations sociales, ou encore en facilitant le crédit, etc. Ils peuvent aussi combiner ces deux politiques en donnant plutôt la priorité à l'une ou à l'autre.

Il

Entre 1945 et 1974, on a pratiqué plutôt en France une politique de la demande, mais avec une assez bonne harmonie entre évolution de la demande et évolution de l'offre. Ont joué dans le sens de la demande la forte démographie de l'époque et les besoins de reconstruction de l'après-guerre, mais surtout un pouvoir syndical puissant s'efforçant de faire monter les salaires. Les chefs d'entreprise tâchaient de limiter les excès de cette pression, mais la forte progression de la productivité de l'époque leur permettait assez souvent d'accepter, sans trop d'effets inflationnistes (c'est-à-dire sans susciter de trop fortes hausses des prix), des hausses de salaires porteuses d'un pouvoir d'achat tout à fait convenable. De leur côté, les emprunteurs profitaient de la hausse de leurs salaires pour rembourser relativement aisément leurs dettes. Leurs prêteurs souffraient en revanche quelque peu des hausses de prix. Mais, comme en général ils étaient en même temps salariés ou retraités aisés, et qu'en conséquence leurs revenus augmentaient plus que les prix, ils supportaient assez allègrement l'ensemble de ces évolutions. Quand la limite raisonnable de la hausse des salaires était dépassée, les prix montaient un peu trop. Mais la Banque de France menait alors une sévère politique de limitation du crédit en fixant à chaque banque un plafond à ne pas franchir, avec des sanctions en cas de dépassement: c'était «l'encadrement» du crédit. Dès qu'au contraire la croissance ralentissait un peu trop, l'Etat augmentait ses dépenses, en collaboration avec la Banque de France, pour faciliter la relance. Ce fut la période que Jean Fourastié a appelée «les Trente Glorieuses ». Entre 1949 et 1974 la croissance française, exprimée en « volume» (c'est-à-dire après correction de la hausse des prix) fut de 5,6 % en moyenne par an. Pour l'ensemble des pays de l'Europe Occidentale, qui avaient, avec des nuances, des politiques similaires, la croissance a été voisine de 5 % par an pendant la même période. Toutes qualifications réunies, le pouvoir d'achat des salaires s'accrut alors en France de 5 % par an. Le profit des sociétés, exprimé

lui aussi en pouvoir d'achat - on dit aussi «en Francs constants »2,
2

Et aujourd'hui en « Euros constants» ! Tout au long de cet ouvrage, le lecteur comprendra

que l'expression d'usage «Francs constants» s'est désormais transformée en «Euros constants ». En réalité, il s'agit d'un bout à l'autre de « Monnaie constante ».

12

c'est-à-dire là encore après correction de la hausse des prix - a
augmenté de 8 % par an. Le chômage a été très faible jusqu'en 1965. Certes ensuite il a commencé à augmenter, parce que le nombre de candidats à un emploi s'est alors mis à progresser de 200 000 environ par an (effet du «baby-boom» postérieur à 1945). Mais, grâce aux nombreuses créations d'emplois, le nombre de chômeurs ne s'est accru que de 25 000 personnes par an. Pendant ce temps le nombre des ménages pauvres a diminué et les inégalités sociales se sont réduites. Pourquoi cette évolution, dans l'ensemble positive, allait-elle cesser? Un premier événement s'est produit en 1968. La société dite « de consommation» a été contestée par les étudiants. Curieusement, dans les années ultérieures (1972), la croissance a été à son tour contestée par le «Club de Rome» 3, puis par une partie des écologistes, qui ont proclamé l'opportunité d'une « croissance zéro ». Les syndicats de salariés, puissants à l'époque, et très opposés sur ces points aux étudiants comme aux écologistes, ont profité dès 1968 de l'ébranlement subi par le pouvoir politique et par les décideurs économiques pour réclamer des hausses de salaires très supérieures cette fois à ce que permettaient les progrès de productivité. Il en est résulté des hausses de prix qui allaient s'accentuer d'année en année. En 1973 la hausse des prix a ainsi atteint 7 %. Il en allait de même -

avec quelques variantes - dans le reste de l'Europe de l'Ouest. L'action
de freinage des Banques Centrales s'est cette fois révélée plus impuissante qu'auparavant à maîtriser l'emballement. Le second événement s'est produit en 1973 : ce fut ce qu'on a appelé le «choc pétrolier ». L'OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) décida brutalement une multiplication par quatre du prix de ce produit. De ce fait le coût de production de nombreux autres produits augmenta à son tour. Les syndicats exigèrent alors des hausses de salaires compensatrices, et l'on entra dans un mouvement de hausse des prix et des salaires « en spirale» dans la plupart des pays du monde. Les Banques Centrales menèrent partout des politiques monétaires restrictives. Néanmoins, en 1979 la hausse des prix français atteignit 9 % en un an. Cette année-là l'OPEP récidiva en multipliant encore par plus de deux le prix du pétrole. Les syndicats eurent à nouveau des exigences de compensation salariale
3 Composé de personnalités internationales de haut niveau.

13

excessives. En 1982, la hausse annuelle du coût de la vie en France dépassa 13 %. Pendant ce temps, la croissance ralentissait partout de façon sensible. L'inflation, qui avait déjà grandement nui aux

investissements, car les profits des entreprises - exprimés en termes réels, c'est-à-dire en pouvoir d'achat - avaient nettement baissé,
risquait de devenir « galopante ». Devant une telle perspective, deux personnalités politiques notables, arrivant au pouvoir en leurs pays respectifs, Lady Thatcher en Grande-Bretagne en 1979 et le président Reagan aux Etats-Unis en 1981, proposèrent le retour à des politiques de l'offre, et de façon plus générale, à une politique économique et sociale plus purement (ou plus authentiquement) libérale. Ces deux personnalités étaient accompagnées et soutenues par des économistes s'inspirant des théories classiques présentées au XIXe siècle par les fondateurs du libéralisme, et repensées au XXe par quelques économistes de renom, américains et européens.

14

PREMIERE PARTIE

Les premiers effets de la mondialisation libérale

La première partie de notre étude va dresser le constat des premiers effets de la mondialisation libérale, tels qu'ils ont été vécus au cours des 25 dernières années. Après un bref aperçu sur la philosophie économique libérale, nous présenterons cinq composantes concrètes de la mondialisation libérale: - le libre-échange international transforme le monde;
- mouvements des capitaux et pouvoir du capital; - l'allégement des contrôles;

- le freinage de la dépense publique; -la priorité à la politique de l'offre.

CHAPITRE

I

Ce que dit la philosophie économique libérale
Prétendre dégager en quelques mots les grandes lignes de la philosophie économique libérale relève de la gageure. Nous essaierons de le faire en nous référant à l'œuvre de Friedrich Hayek, qui fut l'un de ses porte-parole les plus éminents. Selon Hayek, la compétition est plus efficace que n'importe quelle coopération pour assurer à la population mondiale, prise globalement, la production la plus élevée possible. Le système libéral est donc fondé sur la concurrence, qui doit être la plus parfaite possible. L'efficacité économique qui en résulte suffit à la création du progrès social. Le progrès social, c'est que chacun soit à la place qu'il mérite dans l'appareil économique, compte tenu de ses capacités à jouer le jeu libéral. La philosophie qui sous-tend le fonctionnement du système est essentiellement individualiste. Dans cet univers, chacun, qu'il choisisse d'être entrepreneur ou candidat au salariat, cherche à maximiser son profit personnel. Les prix et les salaires (prix du travail) sont l'échelle de valeurs commune qui permet à chacun de faire ses choix. Il y a autant de buts différents que d'êtres humains. Leurs actions ne sont en rien concertées. Mais leur ensemble, à condition que chacun ait respecté les règles du marché, est conduit, par ce qu'Adam Smith a appelé une « main invisible », vers l'optimum global, sans pour autant qu'aucun n'ait visé cet optimum. C'est que le jeu du marché crée un ordre spontané, en dehors de toute intervention consciente et rationnelle des différents acteurs.

La production globale qui résulte de cet ensemble d'efforts, c'està-dire la somme globale à distribuer au niveau mondial, sera alors maximale. Bien entendu le processus demande du temps: il y a là une longue suite d'approximations successives qui s'enchaînent dans l'existence de chacun. Et il est essentiel que les pouvoirs publics n'interviennent en rien, ni dans le processus, ni en fin de processus. La répartition finale des ressources est très inégale: les uns, l'élite, auront beaucoup, et certains, peu doués, devront accepter un salaire misérable ou l'exclusion. La charité privée peut aider ces derniers, si elle n'interfère pas avec le processus marchand. Mais toute solidarité collective est à prohiber: il n'y a pas à imposer un quelconque ascétisme à certains pour aider les autres. * * *

Ce qu'Hayek nous a présenté dans son œuvre, c'est la théorie libérale telle qu'il l'a lui-même ressentie et qu'il a cherché à la décrire. Les économistes et les personnalités politiques qui ont préconisé la mise en pratique de ladite théorie n'ont pas nécessairement adhéré à tout ce qu'a écrit Hayek. De plus, depuis 25 ans qu'elle devient peu à peu l'orientation dominante des politiques de la plupart des pays, beaucoup de ces politiques n'ont pas jusqu'ici - tant s'en faut appliqué tous les principes d'Hayek.

18

CHAPITRE

II

Le libre-échange international transforme le monde
L'ouverture de plus en plus large des frontières a stimulé la concurrence. Celle-ci s'est renforcée entre les entreprises des pays «économiquement avancés », notamment au sein de l'Union Européenne, et entre celle-ci et les Etats-Unis. Elle s'est d'autre part accrue entre l'Europe et les pays en développement, principalement les pays « émergents» de l'Asie du Sud-Est. Ainsi les vieux pays industriels d'Europe ont mieux qu'auparavant maîtrisé leurs prix au cours des 20 dernières années, tant sur les marchés locaux qu'à l'exportation. Mais le freinage des prix de beaucoup de ces produits a été obtenu par une stabilité ou même une baisse des salaires du personnel qui les a réalisés; d'où une quasi stagnation du pouvoir d'achat de la plupart des salariés modestes et même moyens. Quant au prix des produits des pays en développement, grâce à l'accroissement de leur productivité, et compte tenu de l'extrême modicité des rémunérations de leurs travailleurs et de la faiblesse de leur protection sociale, ils sont restés très inférieurs aux nôtres. Notre compétitivité est donc restée faible pour de nombreux produits. Une nouvelle répartition de la production s'est ainsi faite sur la planète au cours de ces 20 années. Les pays industriels européens ont plutôt accru leur place dans la production mondiale de haute technologie et d'articles de qualité supérieure ou de luxe, ainsi que dans la production de services. Les pays en développement ont surtout accru jusqu'ici la leur dans la production de biens de qualité moyenne ou de «bas de gamme ».

Quant à la croissance, elle a progressé sensiblement moins qu'auparavant dans les pays «économiquement avancés ». Dans les pays dits «émergents », principalement ceux, très dynamiques, de l'Asie du Sud-Est, elle a au contraire fortement progressé. La fragilité et la misère restent cependant encore le lot dominant dans certains pays en développement d'Asie et d'Amérique Latine, et surtout d'Afrique. Mais ce n'est pas fini. Car la concurrence tend à s'accroître. La compétition entre les grandes entreprises multinationales les a conduites à créer de nouvelles filiales en divers pays, les uns économiquement avancés, les autres en cours de développement. Elles ont aussi acheté dans ces pays certaines entreprises locales déjà existantes. Il résulte de cette « course à la taille» que les intérêts et le sort des salariés de nombreux pays dépendent de plus en plus de décisions prises en d'autres pays. Il en résulte aussi que les entreprises multinationales apportent avec leurs investissements leurs techniques les plus modernes, ce qui a pour effet de révéler les qualités professionnelles des salariés des pays neufs, rendant ces pays de plus en plus compétitifs, même dans certaines productions «haut de gamme» et certains services (cas, par exemple, de l'informatique indienne et de secteurs entiers de l'industrie chinoise). Cette compétitivité est d'autant plus forte que les progrès de productivité de ces pays sont plus utilisés pour diminuer leurs prix, déjà très faibles, que pour augmenter les salaires de leur personnel. C'est que le nombre des inactifs est tel, là-bas, que la pression à la hausse des salaires, telle que l'Europe l'a jadis connue, est pour le moment chez eux quasi inexistante. Le bilan sur le plan financier, c'est-à-dire le solde des échanges commerciaux de la France avec l'étranger, a été globalement négatif au cours de la décennie 80, essentiellement du fait de nos achats de produits énergétiques. Il a en revanche été encore positif à cette époque en ce qui concerne nos échanges de biens de consommation avec les pays en voie de développement; mais le «taux de couverture» positif de nos importations par nos exportations de ces produits a diminué tout au long de la décennie en question, sauf dans les relations avec l'Afrique. Au cours des 12 dernières années, le bilan global a été différent: nos échanges extérieurs ont été presque continuellement excédentaires, avec quelque difficulté toutefois dans 20

la toute dernière période du fait que la valeur de l'Euro est alors devenue anormalement élevée par rapport à celle du Dollar. Mais le bilan de nos exportations et de nos importations avec l'Asie du SudEst et, à un moindre degré, l'Amérique latine, est devenu peu à peu considérablement négatif4. Nos partenaires européens « économiquement avancés» ont connu à peu près comme nous ces problèmes. Quant à l'impact de ces mêmes échanges «export-import» sur la situation de l'emploi dans les pays européens, il a été positif pour les personnels les plus qualifiés et négatif pour les moins qualifiés, et cela dès les années 80. En France, il en est sans doute résulté, au cours des 20 ou 25 dernières années, le licenciement de 200 à 300 000 salariés, et peut-être davantage. Aujourd'hui, la réputation des travailleurs des pays «émergents» s'est répandue, et des entreprises françaises, comme d'autres entreprises européennes, tendent de plus en plus à « délocaliser » certaines de leurs activités vers la Chine, l'Inde et l'Asie du Sud-Est. C'est heureux pour les populations des pays en développement, mais c'est autant de chômeurs de plus en Europe, du moins en Europe de l'Ouest et en Europe centrale, mais pas en Europe de l'Est.

4

Il faut noter en revanche que nos ventes aux pays de l'Union Européenne sont de loin la

plus grosse part (les deux-tiers environ du total) de nos exportations, et qu'elles l'emportent sur nos importations venant de ladite Union. Mais nos ventes à certains de nos meilleurs clients européens risquent de diminuer à l'avenir pour des raisons démographiques.

21

CHAPITRE

III

Mouvements des capitaux et pouvoir du capital
La libre circulation des capitaux à travers la planète devait en principe permettre une meilleure « allocation des ressources ». Celui qui lira cette phrase pensera un instant qu'il s'agit, sous cette expression, d'une répartition plus équitable des moyens de financement entre les nations et entre les entreprises en fonction de leurs besoins. En fait, dans le système libéral authentique, l'argent ne va pas là où on en a le plus besoin, mais là où il est le plus efficace, c'est-à-dire où il rapporte le plus. Cette expression traduit donc un côté de la mondialisation libérale plus ambigu qu'on ne le croirait a priori. Pour les pays en développement, l'abondance des capitaux privés devait être un bienfait. Ça l'a été pour certains. Mais les flux de ces capitaux se sont révélés souvent par trop irréguliers: ils sont partis aussi facilement, voire plus facilement, qu'ils étaient arrivés, rendant parfois quasi exsangues des pays qui, tout en ayant certaines faiblesses structurelles, n'étaient pas dépourvus de potentialités de progrès. Quant aux capitaux publics allant vers ces pays, ils ont plutôt diminué, sauf lorsque lesdits pays, étant en difficulté, ont eu recours à l'aide du Fonds Monétaire International. Leurs appels ont souvent été satisfaits de la part de celui-ci, mais avec des exigences de rigueur gestionnaire d'inspiration libérale, ayant des effets parfois très durs à supporter par les catégories sociales les plus pauvres, et suscitant de leur part contestations et révoltes, accompagnées de crises financières. Les situations récentes semblent toutefois plutôt s'améliorer.

Dans les pays économiquement avancés, l'effet majeur de la mondialisation a été le changement de dimension et même de rôle des Bourses de valeurs. L'utilité de ces Institutions n'est évidemment pas contestable. Mais l'abondance des capitaux résultant de l'ouverture totale des frontières a fait qu'entre 1980 et l'an 2000 la demande d'actions a beaucoup plus augmenté que l'offre, c'est-à-dire le nombre d'actions disponibles sur les marchés. Il en est résulté une hausse énorme du volume de transactions (on estime que 1500, voire 1800 milliards de dollars ont changé de mains chaque jour sur la planète) et du cours des actions: en 20 ans, celui-ci a été multiplié par 17 à la Bourse de Paris. L'évolution des cours a été moins fondée que par le passé sur une évaluation aussi rigoureuse que possible, par des experts, des perspectives économiques et financières à long terme de chaque entreprise. Ce sont quelques «gourous» internationaux qui ont fait les cours. Leurs jugements sont souvent plus sensibles à l'événement mondial du jour - qui n'est même pas toujours

économique ou financier - qu'à des perspectives économiques
objectives à moyen ou long terme. Pendant 20 ans, les opinions de ces gourous se sont répandues et ont convergé quasi instantanément. D'où une grande volatilité des cours de certaines actions (fluctuations parfois considérables d'un jour à l'autre) et une grande fragilité globale des cours. C'est ainsi qu'après 20 ans de montée presque continue et parfaitement irréaliste, les cours à la Bourse de Paris ont diminué à peu près de moitié entre l'automne 2000 et le début de 2003. Plus récemment, l'évolution des transactions et des cours a été à la fois plus raisonnable et un peu plus rationnelle. L'évolution des cours de bourse n'est pas sans influence sur la croissance. Cela est surtout vrai aux Etats-Unis, où Wall Street influence de manière sensible la dépense de consommation quotidienne des ménages. C'est qu'outre-Atlantique votre banque vous fait d'autant plus facilement crédit que votre portefeuille boursier augmente. Cela est beaucoup moins vrai en Europe, où d'ailleurs la proportion des propriétaires d'actions (en France, 16 % du total des ménages) est beaucoup moins élevée qu'aux Etats-Unis. Mais il existe une certaine contagion entre Wall Street et les Bourses européennes, et du coup, plus que par le passé, entre la croissance américaine et la croissance européenne; les fluctuations de celle-ci suivent celles de celle-là avec un décalage d'un à deux ans. 24