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RELATIONS INTERNATIONALES CONTEMPORAINES

De
320 pages
Jean-Paul Chagnollaud cherche à nous présenter sous forme synthétique quelques-uns des bouleversements qui ont fait évoluer les relations internationales. Il analyse les principales mutations en cours, fait un repérage des tensions majeures qui en découlent et un inventaire des nouveaux risques que le monde doit affronter au lendemain d’une période marquée par l’équilibre de la terreur nucléaire.
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JEAN.PAUL CHAGNOLLAUD
Relations internationales Contemporaines
Un monde en perte de repères
Deuxième édition revue et augmentée
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9Collection Logiques Politiques
dirigée par Pierre Muller
SAVARESE Eric, L'ordre colonial et sa légitimation en France
métropolitaine, 1998.
KINGSTON de LEUSSE Meredith, Diplomate, une sociologie des
ambassadeurs, 1998.
ENGUÉLÉGUÉLÉ Stéphane, Les politiques pénales (1958-1995),
1998.
BRECHON Pierre, CAUTRES Bruno (dir), Les enquêtes
euro baromètres : Analyse comparée des données socio-politiques,
1998.
BORRAZ Olivier, Les politiques locales de lutte contre le sida, 1998.
LANDAU Alice, La diplomatie internationale en Europe centrale,
1998.
MICHEL Hervé, Intercommunalités et gouvernements locaux, 1999.
LAVIGNOTTE GUERIN Elodie, Expertise et politiques européennes
de développement local, 1999.
DAGUERRE Anne, La protection de l'enfance en France et en
Angleterre, 1980-1989, 1999.
BÜTSCHI Danielle, Le raisonnement dans les processus
démocratiques, 1999.
SIMOUUN Vincent, La coopération nordique, 1999.
BAFOIL François (ed), Chômage et exclusion en Europe
postcommuniste, Allemagne de l'Est, Pologne, 1999.
LOUVE Jacques, Les contestations du TGV MÉDITERRANÉE, 1999.
LASCOUMES Pierre (ed), Instituer l'environnement, 1999.
Gille NÉZOSI, La fin de l'homme du fer, syndicalisme et crise de la
sidérurgie, 1999.
POIRMEUR Yves et Pierre Mazet (eds), Le métier politique en
représentations, 1999.
CEDRONIO Marina, Hannah Arendt: Politique et histoire, 1999.
CONST ANT Fred et DANIEL Justin (eds), Politique et
développement dans les Caraïbes, 1999.
MASSART Alexis, L'Union pour la Démocratie Française (UDF),
1999.
CHARILLON Frédéric, La politique étrangère à l'épreuve du
transnational, 1999.
ROUSSEAU Isabelle, Mexique: une révolution silencieuse ?, 1999.
@ L'Harmattan 1999
ISBN: 2-7384-8470-0A Fanny et RémyDu même auteur
Maghreb et Palestine, Sindbad, 1977.
Les militants syndicaux en Lorraine, Nancy, PUN, 1983.
Israël et les territoires occupés, L'Harmattan, 1986.
Israël-Palestine, imaginer la paix, (dir.) L'Harmattan, 1987.
L'Europe et le conflit israélo-palestinien (dir. avec Alain Gresh),
L'Harmattan, 1989.
Intifada, vers la paix ou vers la guerre? L'Harmattan, 1991.INTRODUCTION
Paradoxe: les hommes font leur Histoire mais ne savent pas l'Histoire
qu'ils font. Lorsque les configurations géopolitiques et économiques
s'enracinent pendant des décennies, cette contradiction est moins pesante
parce que les décideurs parviennent à établir puis à mettre en œuvre
quelques grandes orientations majeures. Ainsi,pendant plus de quarante ans,
les repères essentiels d'un monde devenu bipolaire ont, dans une certaine
mesure, permis de réguler les termes de l'action stratégique, politique et
économique. Les institutions qui en formaient le cadre étaient, par ailleurs,
des outils relativement fiableset opérationnels; qu'il s'agisse de la plupart des
organisations internationales ou de la structure étatique, universellement
répandue. Mais, même dans ces conjonctures où l'Histoire paraît maîtrisée,
elle échappe, pour une grande part, à ceux qui croient la façonner: de
puissants mouvements se construisent lentement au sein des sociétés civiles
sans que personne ne soit vraiment en mesure de les anticiper. Lorsqu'ils
deviennent "visibles", il est souvent trop tard pour tenter d'en infléchir le
cours. Ce sont alors des ruptures décisives qui se produisent dans les
domaines politique, économique ou stratégique.
Du point de vue des relations internationales, la spécificité de cette fin de
siècle tient sans doute au fait qu'au moins trois grandes ruptures, de nature
très différente, se sont produites simultanément. Une rupture de l'ordre
stratégique avec la fin de la bipolarisation et l'effondrement des systèmes
communistes européens, une rupture de l'ordre économique avec le
5déploiement irrésistible de la mondialisation de la production industrielle et
des échanges commerciaux et enfin une rupture dans l'ordre technologique
avec le prodigieux développement des techniques de communication qui,
pour la première fois à cette échelle, ont pratiquement supprimé les
contraintes du rapPJrt espace-temps.
Cette combinaison très singulière, à laquelle il faut ajouter à terme les
effets d'une explosion démographique sans précédent dans l'histoire de
l'humanité, a jeté les contours d'un monde nouveau et insaisissable que trop
de responsables PJlitiques continuent de penser avec des schèmes conçus
pour une configuration planétaire qui a désormais largement disparu. Si.sur le
plan stratégique, ilscommencent à balbutier les nouvelles données du monde
de l'après-guerre froide, ils demeurent quasiment muets sur les réponses à
apporter à la mondialisation de l'économie liée elle-même aux
transformations des technologies et à la place, désormais hégémonique, que
tient le credo du libre-échange.
Ces formidables incertitudes sont d'autant plus angoissantes qu'elles
affectent ou vont affecter en profondeur la vie quotidienne des sociétés
quelles qu'elles soient et où qu'elles soient: dans une société industrialisée, le
rapPJrt au travail s'en trouve bouleversé et avec lui de multiples équilibres
sociaux régulateurs; dans un pays en voie de développement, le choc d'une
modernité imposée risque d'être traumatisant pour une large part de la
PJpulation. Cette crise apparaît d'autant plus grave qu'elle est structurelle et
globale. Ce ne sont pas seulement des PJlitiques publiques qu'il convient de
revoir mais, bien plus radicalement, les postulat) de base dont elles sont
issues. Il ne s'agit plus seulement de penser différemment mais bien de
concevoir autrement dans des cadres institutionnels qui, comme l'Etat,
doivent être réinventés parce qu'ils ne seront plus adaptés aux réalités de
demain. Dans cette perspective, il est clair que l'Union européenne constitue
un cadre d'action d'avenir si les Européens réussissent à créer des institutions
adéquates, au-delà de la nécessaire monnaie unique qui formera le socle
économique de ce nouvel ensemble.
Par rapPJrt à de telles interrogations. l'ambition de ce livre est modeste: il
cherche simplement à présenter sous forme synthétique quelques-uns de
6ces bouleversements autour de trois axes: une analyse des principales
mutations en cours en commençant par la mondialisation de l'économie, un
repérage des tensions majeures qui en découlent en termes de replis
identitaires et de structuration institutionnelle, un inventaire des risques
actuels qui, après le dépassement de l'équilibre de la terreur, se concentrent
sous des formes accentuées de violence dispersée.
7MUTATIONSCHAPITRE I
LA MONDIALISATION DE L'ÉCONOMIE
La notion de mondialisation est en apparence simple: elle paraît renvoyer à
l'idée familière d'une internationalisation des activités économiques,
financières et commerciales, une internationalisation qui serait simplement
plus intense, plus visible et plus étendue que par le passé. S'en tenir à cette
conception serait en fait un contresens car le phénomène apparaît au
contraire, pour une bonne part, comme une rupture de l'ordre économique
mondial tel qu'on l'a connu jusqu'ici, même si des formes de
l'internationalisation "classique" persistent dans la mondialisation
contemporaine de l'économie.
Ladimension internationale de ces activités a toujours été un aspect des
relations internationales, plus ou moins important selon les conjonctures. De
tout temps, en effet, des nations ont échangé des biens et des services
même dans les périodes où ces flux étaient régulés et limités par les normes
contraignantes du protectionnisme, comme ce fut le cas par exemple au
lendemain de la crise de 1929 où les Etats ont cru que la solution à leurs
difficultés se trouvait dans le repli sur soi et la défense de leurs intérêts
économiques nationaux. Cette dimension internationale s'inscrivaitcependant
dans des processus très intégrés à l'espace de l'Etat-nation qui veillait
jalousement sur ses prérogatives. Tout était d'abord fondamentalement
national: l'économie, le marché, l'intérêt, la monnaie... parce que tout était
conçu dans et par rapport à l'Etat-nation. L'échange international était surtout
fondé sur le principe de la complémentarité - situé au cœur des
constructions théoriques du libre-échange - même si l'environnement global
fonctionnait aussi à la concurrence. L'économie-monde telle qu'elle existait
avant la Première Guerre mondiale était différente de celle qui s'est organisée
11à la fin du vingtième siècle -sans doute pour très longtemps - parce qu'elle
était toujours, d'une manière ou d'une autre, profondément enracinée dans
un espace national; les entreprises françaises ou britanniques, intégrées à de
vastes empires qui couvraient de larges parties du monde, avaient de grandes
capacités d'échanges commerciaux et financiers, mais elles étaient arc-
boutées à l'empire français ou britannique dont elles défendaient les intérêts
en (presque) toute circonstance. A cette différence essentielle, il faut
évidemment ajouter le fait que leurs systèmes de communication n'avaient
rien de comparable à ceux dont disposent aujourd'hui les acteurs
économiques. Les unes disposaient du télégraphe, du bateau et plus tard de
l'avion à hélices, tandis que les autres disposent du courrier électronique, des
satellites et de l'avion supersonique.
Siaujourd'hui la mondialisation de l'économie inclut toujours des pratiques
économiques classiques, elle résulte surtout de logiques radicalement
différentes qui reposent sur d'autres stratégies. Pour les grands décideurs
économiques, il ne s'agit plus seulement de se développer par des activités
internationales et des filiales à l'étranger, mais bien de les penser et de les
organiser à l'échelle mondiale par rapport à des marchés qui sont eux-mêmes
devenus planétaires. En d'autres termes, la mondialisation concerne non
seulement les échanges de produits et de services et les transferts de
capitaux (comme dans l'internationalisation) mais aussi et surtout l'ensemble
des phases de conception, de développement, de production et de
consommation des biens et des services y compris ceux qui, pour de
multiples raisons, ne faisaient pas ou peu l'objet de transactions
internationales. Cela signifie que la mondialisation implique la fin du national
en tant que lieu de pertinence stratégique pour les acteurs économiques
puisque le changement d'échelle est total: à terme plus rien de substantiel,
sur le plan économique et financier, ne pourra plus être pensé à l'échelon
national: ni les grands secteurs de l'économie, ni les banques, ni même la
monnaie... L'évolution en ce sens était déjà amorcée depuis longtemps mais,
en une quinzaine d'années, l'accélération a été foudroyante sans retour en
arrière possible.
12Ce constat est déterminant pour comprendre la nécessité de nouvelles
approches des relations internationales sur le plan théorique comme sur le
plan politique car cette mutation copernicienne doit être absolument intégrée
et maîtrisée par les grands décideurs politiques désormais obligés d'inventer
d'autres instruments d'intervention et de régulation puisque ceux dont il
disposaient jusqu'alors sont déjà - ou seront très vite - largement
obsolètes.
L'origine de ce processus est liée à la rencontre de trois séries de facteurs
lourds: idéologique, politique et technologique.
A lasource du vertigineux déploiement contemporain de la mondialisation
se trouve d'abord une idéologie fort classique -le libéralisme - revisitée et
portée par de puissants acteurs qui ont réussi à en faire un système de
référence largement dominant dans le monde entier. Ses éléments
fondamentaux sont connus: ils découlent d'une idée simple désormais
déclinée dans tous les domaines sans aucune limite de quelque nature que
ce soit: le marché, et lui seul, est le grand régulateur non seulement de
l'économie mais aussi de la société tout entière. Les hommes doivent sè
soumettre à ses lois et n'ont plus d'autre choix que de s'y adapter puisque le
progrès et la modernité seraient à ce prix. Dans une telle conception, la
compétitivité se trouve ainsi légitimée comme étant le seul principe pertinent
de l'organisation sociale et économique. Au niveau de l'entreprise comme à
celui de la société, il n'existe pas d'autre voie possible que la compétition en
toutes circonstances et quel que soit le moyen utilisé; seul importe le résultat.
Ce n'est pas une nouvelle formule de libéralisme mais plutôt une manière de
le concevoir qui entend aller au bout de sa logique: un libéralisme à l'état pur
complètement débarrassé de toutes les préoccupations régulatrices qui ont
pu, par moments, être les siennes avec de multiples variantes nationale,-
sociale, éthique... - selon les époques, les lieux et les courants de pensée qui
s'en réclamaient.
De ce paradigme de base découle une série d'orientations
fondamentales: suppression de tous les mécanismes de régulation de
l'économie, opposition résolue à toute nouvelle forme de réglementation
13aussi bien au niveau national que mondial, politique de privatisations dans tous
les secteurs (les banques, les entreprises industrielles, les assurances ou
même les semces publics), libéralisation totale de tous les flux de commerce
international, stratégies systématiques de fusions et/ou d'acquisitions
d'entreprises par les grands acteurs économiques, ete. Le formidable
élargissement du secteur privé qui en découle conduit à ne plus laisser à l'Etat
qu'un espace de plus en plus résiduel, une peau de chagrin, où il ne pourra
plus guère que faire semblant d'administrer une population soumise pour
l'essentiel aux lois du marché. Tous ses attributs majeurs auront été érodés
sinon dissous dans cette boulimie libérale qui au passage néglige totalement
le faitque - au moinsdans une démocratie-l'Etat représente lescitoyens
qui risquent ainsi désormais d'être privés des moyens d'action collectifs seuls
à même de limiter les effets pervers des toutes-puissantes lois du marché.
Cette idéologie du "tout-libéral" a ses acteurs qui, se parant souvent des
prestiges de la science, se comportent parfois en "commissaires
idéologiques" pour imposer leur dogme au nom du développement et de la
prospérité du monde entier. Ces acteurs sont d'abord des décideurs
économiques mais aussi des intellectuels qui théorisent et des hommes
politiques qui sont les seuls, en dernière instance, à pouvoir mettre en œuvre
au niveau des Etats les décisions nécessaires pour que les marchés
l'emportent définitivement sur les tentations régulatrices des Etats.
Ladeuxième dimension est évidemment politique: comme on vient de
l'évoquer, il fallaitque les Etats, qui jusque-là contrôlaient tous les processus
d'échanges internationaux, choisissent de s'engager dans cette voie. Cette
volonté libérale est très ancienne puisqu'elle s'affirme dès le lendemain de la
Seconde Guerre mondiale avec notamment la création des accords du GAlT
mais la configuration politique qui va ouvrir la voie à la mondialisation se situe
au début des années 1980 avec les politiques ultralibérales conduites par les
Etats-Unis et la Grande-Bretagne, plus au moins suivies par les autres
puissances occidentales selon les sensibilités politiques des gouvernements
en place. La conceptualisation de cette nouvelle approche date de cette
époque: dans les grandes écoles américaines de gestion des entreprises,
14dans des livres très discutés1comme dans la presse spécialisée anglo-
saxonne, les termes de "global"et de "globalisation"sont apparus de manière
systématique. Cela signifiait que les firmes industrielles devaient
impérativement adapter leurs stratégies à un monde où les principales
réglementations (et d'abord celles portant sur les mouvements de capitaux)
seraient bientôt supprimées et où les technologies nouvelles de
communication allaient très rapidement se développer de manière décisive.
Le terme français de "mondialisation" a eu plus de mal à s'imposer sans doute
parce que les milieux financiers internationaux s'expriment bien peu dans
cette langue et peut-être surtout parce que ce terme est plus précis que
"globalisation" notamment en ce qu'il suggère que si l'économie est
mondialisée, les conditions de sa régulation devraient l'être aussi, comme
l'explique avec beaucoup de lucidité l'économiste François Chesnais2 Nous
sommes donc bien devant des choix politiques au sens fort du terme: des
gouvernements libéraux ont voulu la déréglementation des normes de toutes
sortes au niveau mondial dans le domaine de l'économie, du commerce et
des finances. La mondialisation apparaît donc bien comme le "produit" de
politiques ultralibérales voulues et mises en œuvre notamment par les
gouvernements de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher: le
développement des technologies constituant l'indispensable
accompagnement de cette volonté politique.
Pendant toute la période de la guerre froide, cette ambition politique s'est
heurtée au fait qu'une bonne partie de la planète rejetait le dogme du marché
au profit d'un autre centré sur l'Etat et l'économie planifiée. A la fin des
années 1980, la faillite et l'effondrement du système communiste, qui lui
aussi était animé d'un volontarisme planétaire, ont ouvert de larges espaces à
l'accélération de la domination du libéralisme triomphant qui désormais ne
connaît plus guère d'obstacles à l'établissement de son hégémonie mondiale.
Avec la disparition de l'Union soviétique en 1991, le capitalisme international a
transformé ses irréductibles adversaires d'hier en collaborateurs zélés pressés
d'ouvrir leurs marchés à tous les vents du libéralisme. Même la Chine qui avait
lComme Triad Power, New York, Free Press, 1985, de Kenichi Ohmae.
2François Chesnais, La mondialisation du capital, Syros, 1994.
15déjà largement amorcé un mouvement dans ce sens après la mort de Mao
Tsé Toung (en 1976), a décidé d'accélérer son entrée dans un marché
mondial où elle sait qu'elle pourra très vite jouer un rôle considérable grâce à
la puissance que lui confèrent ses capacités industrielles, sa maîtrise
technologique et sa population forte de plus d'un milliard d'individus.
L'implosion du camp socialiste a donc permis une véritable mondialisation du
libéralisme qui de bien des manières avait déjà réussi à séduire beaucoup
d'hommes et de femmes des pays communistes - à commencer par la
jeunesse fascinée par le rock, la pop-music et le Coca-Cola - qui se
représentaient les systèmes occidentaux comme des modèles de société
d'abondance et de consommation seuls capables de satisfaire leurs aspirations
personnelles au bien-être, sans d'ailleurs avoir la moindre idée du prix à payer
pour y parvenir.
Les conditions de mise en œuvre de cette approche mondiale de
l'économie sont en définitive assez récentes car encore fallait-ilque cela soit
matériellement possible. C'est l'extraordinaire accélération des progrès
technologiques dans les domaines de l'automatisation, de l'informatique et
des communications, qui a offert une configuration inédite permettant
d'envisager la suppression des limites inhérentes à l'espace et au temps.
Le libéralisme qui, par définition, rejette toute forme de contraintes, a ainsi
pu bénéficier, pour s'étendre à l'ensemble de la planète, d'une rupture
technologique comme l'histoire en a rarement connu. Non seulement elle
permet dès maintenant des transformations radicales dans le rapport au travail
et la rapidité des communications et donc dans les relations sociales mais de
surcroît elle recèle de gigantesques potentialités de développement dans un
avenir très proche. Quand on réfléchit un instant aux bouleversements de
toutes sortes que d'autres avancées techniques pourtant infiniment moins
complexes que le microprocesseur - comme le soc de charrue, la presse de
Gutenberg ou la machine à vapeur - ont induits, on peut se faire une idée -
même très approximative- de l'ampleur des conséquences d'un
mouvement qui n'en est qu'à ses débuts...
16Cette exceptionnelle configuration multidimensionnelle donne ainsi aux
grands groupes industriels et financiers la possibilité de déployer leurs
activités à l'échelle mondiale sans être gênés ni par la contrainte du respect de
normes juridiques ni par le caractère limité des moyens classiques de gestion.
Dans ces conditions, il ne s'agit pas seulement de nouvelles formes
d'échanges internationaux mais bien d'une transformation fondamentale de
l'organisation du travail et de la production à l'échelle planétaire. Les capitaux
peuvent désormais s'engager et se désengager partout et immédiatement
dans le monde en fonction des opportunités qui leur sont offertes ou qu'ils
suscitent. La mobilité du capital, exclusivement soumise à la recherche du plus
grand profit possible, apparaît ainsi comme un élément absolument
déterminant de cette nouvelle organisation des conditions de production qui
se met en place soit par le biais d'investissements directs à l'étranger soit par
de multiples procédés de sous-traitance.
Cette concentration du capital se trouve entre les mains de quelques
centaines de très grandes puissances industrielles et financières installées
dans les trois centres de pouvoir économique que constituent les Etats-Unis,
le Japon et l'Europe occidentale: ce qu'on appelle la Triade. A cette
concentration du capital correspond aussi tout un réseau d'implantations à
travers le monde dans lequel certaines régions sont privilégiées pour leur
dynamisme tandis que d'autres, pour des raisons inverses, sont délaissées. En
ce sens, comme on le verra, de nombreux pays du Sud sont ainsi totalement
marginalisés. Autant dire que la mondialisation ne signifie absolument pas que
le monde soit devenu un tout indifférencié; la réalité renvoie plutôt à un
monde très structuré et très hiérarchisé avec ses zones de puissance (la
Triade) où est concentrée la puissance financière et économique et des
zones périphériques dont l'importance relative dépend largement de l'intérêt
qu'elles représentent pour le centre. Cette analyse, on le verra, se vérifie sur
tous les plans: pour l'implantation des firmes multinationales, comme pour les
investissements à l'étranger ou les fluxdu commerce international.
Enfin, la connexion des espaces monétaires est assurée par les taux de
change dont le rôle est évidemment crucial pour orienter la localisation des
productions et donc aussi la création d'emplois sur l'ensemble de la planète;
17des taux de change que ces puissances financières veulent pouvoir influencer
par le "libre" jeu du marché, c'est-à-dire sur la base d'un pur rapport de forces
dans lequel elles détiennent la part du lion.
Plusieurs entrées sont possibles pour appréhender ce vaste et complexe
processus de mondialisation de l'économie. Avant d'étudier les défis qu'il
lance, on en retiendra deux qui en recoupent d'autres: l'action de ces acteurs
déterminants que sont les firmes multinationales et les flux économiques
internationaux où ces entreprises jouent aussi un rôle majeur; c'est-à-dire la
mondialisation sous le double aspect de la production industrielle et des
échanges commerciaux.
LEs MULTINATIONALES ET LEURS STRATÉGIES
La notion de finne multinationale
Selon qu'elles privilégient tel ou tel critère, les définitions et les typologies
des entreprises multinationales font toutes l'objet de critiques d'autant plus
vivesque le débat n'est pas seulement "académique" mais bien politique car il
renvoie à des approches différentes de l'économie internationale. Sans entrer
dans cette discussion, on peut tout de même repérer quelques éléments
essentiels de cette notion en partant d'une définition qui, comme toutes les
autres, a ses limites: "Ce sont desfinnes généralement de grande taille,
dont l'organisation et la gestion sont le plus souvent centralisées,
développant leur activité productive grâce à des filiales implantées dans
plusieurs pays"l.
Le premier élément de cette définition porte sur la centïalisation des
décisions. Ce point est évidemment crucial car une entreprise multinationale
est d'abord un centre de décision unique incamé IYJrun état-major qui conçoit
le développement de ses activités au niveau international; quel que soit par
1René Sandretto, Le commerce international, Armand Colin, 1993.
18ailleurs le type de stratégie qu'il décide, il pense en termes globaux
indépendamment du découpage politique formé par les souverainetés
étatiques arc-boutées sur leurs territoires. Le marché économique est un: il
faut donc faire une recherche de profit en utilisant toutes les ressources
offertes par ce marché international.
Cette définition met ensuite l'accent sur l'internationalisation des activités
de production ou de services (comme les banques). En effet, il ne s'agit pas
seulement d'une internationalisation des activités commerciales, ce qui
ramènerait pour l'essentiel aux exportations. L'internationalisation implique
des filiales de production ou de services sur le territoire de pays étrangers
pour bénéficier, dans les meilleures conditions possibles, de tous les
avantages qu'une implantation multiple peut procurer: proximité des matières
premières, accès direct au marché des consommateurs, régime fiscal et
douanier avantageux, moindre coût des salaires, meilleures conditions de
concurrence pour attaquer un marché extérieur, contrôle d'un puissant réseau
de distribution... le caractère déterminant de tel ou tel de ces facteurs
dépendant de la stratégie conduite par l'entreprise multinationale. Le nombre
de pays dans lesquels la maison-mère implante des filialesn'est évidemment
pas indifférent.
Une des limites de la définition des multinationales que nous avons
retenue est qu'elle ne prend pas en compte le caractère national des
multinationales. Sur le plan juridique, en effet, ces sociétés sont dotées d'une
nationalité et sont donc soumises à la législation de l'Etat auquel elles sont
rattachées. Dans le langage courant, cela se traduit par cette formule simple
consistant à parler de sociétés multinationales belges, françaises, britanniques,
japonaises ou américaines. Et au-delà du droit, malgré les évolutions
stratégiques contemporaines qui les éloignent de plus en plus du rapport à la
nation, bien des multinationales conservent encore un lien particulier avec leur
espace national d'origine auquel elles demeurent attachées par leur capital,
leur culture et leurs principaux dirigeants. Mais on peut légitimement penser
que la mondialisation affectera aussi cette dimension identitaire de
l'entreprise. Ainsile dirigeantd'une multinationaledont le siège est à Paris
auquel on demandaitquelleétait la nationalitéde son entreprise,répondait:
"Française mais en fait européenne avec pour langue de travail
19l'anglais "... Et il ne cachait pas son impatience de voir enfin naître un statut
européen des entreprises.
Quelques données statistiques permettent de se faire une idée de
l'ampleur de ce qu'elles représentent dans l'économie mondiale.
En 1998, le rapport de la CNUCED recensait près de 60 000 entreprises
multinationales s'appuyant sur 500 000 filiales à travers le monde. Bien
entendu ces chiffres ne doivent pas faire oublier les inégalités de puissance
entre elles. A cet égard, on retient généralement les 500 voire les 100 plus
importantes qui, à elles seules, exercent une incontournable hégémonie
mondiale au point que la CNUCED les présente comme "les moteurs du
système de production mondial intégré". Cette hégémonie s'enracine
évidemment surtout dans les pays développés puisque 82% des
multinationales en sont originaires contre 18% dans quelques nouveaux pays
industrialisés comme la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, TaÙvan, le
Mexique et le Brésil. En 1990, sur les 500 premières, 216 avaient leur siège
aux Etats-Unis, 87 au]apon, 50 au Royaume-Uni, 27 en Allemagne, 19 en
France, 16 au Canada.. Pour la même année, la production cumulée des 350
plus importantes firmes multinationales était égale à près de 30% du PIBdu
monde non socialiste. Les américaines représentent, selon les
années, un pourcentage des exportations des Etats-Unis qui varie entre 63%
(en 1960) et 79% (en 1985). En 1995, les dix plus grandes firmes
multinationales (en fonction de la valeur des actifs possédés à l'étranger et du
nombre d'employés à l'étranger) étaient: Royal Dutch-Shell (Grande-
Bretagne et Pays-Bas), Ford (Etats-Unis), General Electric (Etats-Unis), Exxon
(Etats-Unis), General Motors Volkswagen (Allemagne), IBM
(Etats-Unis),Toyota Gapon), Nestlé (Suisse), Mitsubishi Gapon).
Comme les crises et les rythmes de développement modifient sans cesse
les hiérarchies économiques et leurs configurations spatiales, les situations ne
sont pas figées. Sur la base d'une comparaison des 500 premières firmes
industrielles classées selon l'importance de leur chiffre d'affaires sur 20 ans
(de 1965 à 1985), on voit ainsi s'éroder la toute-puissance américaine. Alors
que les Etats-Unis en comptaient 300 en 1965, il n'en ont plus que 200 en
201985, tandis que le Japon doublait presque sa présence passant de 50 en
1965 à 87 en 1985et que l'Europe conservait une position intermédiaire. Par
ailleurs, en termes de volume d'investissements directs à l'étranger (IDE),les
Etats-Unis ne sont plus les leaders incontestés qu'ils furent: à la fin des
années 80, ils ont été dépassés par l'Europe, tandis que leJapon, parti d'un
faible niveau, quadruple son volume d'investissements directs entre 1965 et
1985. On retrouve aussi ces changements dans le secteur bancaire: parmi les
100 premières banques se situe une majorité d'européennes (environ une
cinquantaine) .
Notons enfin qu'il existe une hiérarchie entre ces firmes.
1/ Celles qui sont les plus performantes, ayant acquis la maîtrise exclusive
d'une ou plusieurs technologies complémentaires, développent une stratégie
qui consiste à valoriser leur potentiel de recherche et d'investissement dans
un métier ou un produit donné. Parmi ce type d'entreprises se trouvent par
exemple General Motors (automobile), Exxon (pétrole), IBM(informatique),
Dupont de Nemours (chimie), General Electric (électronique), Nestlé (agro-
alimentaire). Le plus souvent, leur implantation est mondiale mais elles
peuvent aussi choisir de s'implanter dans des "espaces de rivalité" plus
restreints, par exemple sur deux pôles majeurs dans le cas de stratégies
bicontinentales, voire sur des espaces encore plus limités quand leur
structuration dépend de contraintes productives et non du marché, dans le
secteur pétrolier en particulier.
2/ Celles dont les performances se situent à un niveau intermédiaire
développent une stratégie moins spécialisée et ne sont pas leaders dans un
domaine; elles sont souvent financées par un groupe bancaire. C'est
notamment le cas de groupes originaires de nouveaux pays industrialisés
comme la Corée du Sud, le Mexique et le Brésil ou encore celui des firmes
japonaises dans les années soixante.
3/ Enfin au bas de la hiérarchie, se situent les firmes technologiquement
les moins avancées qui souvent dépendent d'un financement étatique et sont
donc des multinationales publiques. Leur "espace de rivalité" est plutôt de
taille régionale ou continentale que mondiale, comme, par exemple, le
conglomérat public italien 00, essentiellement implanté en Europe.
21Au-delà de ces données factuelles, l'essentiel tient aux stratégies que ces
grands groupes mettent en œuvre. Depuis les années cinquante, on peut en
distinguer trois types différents: II Les stratégies d'approvisionnement,
caractéristiques des groupes situés dans le secteur primaire et dont l'essentiel
de la spécialisation tient à l'extraction et à la distribution de ressources
minières énergétiques ou agricoles; la puissance initiale de ces groupes
s'étant forgée, le plus souvent, dans le cadre des empires coloniaux. 2/Les
stratégies de marché, comportant l'établissement à l'étranger de filialesrelais
qui ont longtemps constitué l'archétype de la stratégie d'une multinationale.
31 Les stratégies de production intégrée mondialement qui sont apparues
depuis une quinzaine d'années et qui tendent aujourd'hui à devenir
dominantes. Les grands groupes n'établissent plus de filiales relais mais des
filiales ateliers.
La stratégie classique: la filiale-relais
Comme l'écrit Robert Reich dans un livre de référence qui a suscité de
nombreux débats, "dans les années cinquante, le bien-être individuel des
citoyens, la prospérité de la nation et le succès des grandes firmes
nationales semblent inextricablement liés"l Il veut ainsi souligner l'étroite
symbiose établie alors entre l'intérêt des plus grandes entreprises et celui de
l'Etat-nation. A cette époque, en effet, aux Etats-Unis, le noyau de l'économie
nationale est formé d'environ 500 firmes qui assurent la moitié de la
production industrielle du pays (ce qui représente près du quart de la du monde non communiste). Certaines d'entre elles sont géantes
comme General Motors qui était (et est toujours) une des premières
sociétés industrielles du monde. Autour de ce noyau, en cercles
concentriques, se trouvent des milliers de moyennes et petites sociétés
industrielles et de services qui leur apportent leurs techniques et leur savoir-
faire dans de multiples domaines et en sont donc étroitement dépendantes.
En raison de leur taille et de leur rôle central dans l'économie, ces grandes
1Robert Reich. L'économie mondialisée, Dunod, 1993.
22finnes s'identifient et sont identifiées (par les Américains comme par le reste
du monde) à l'économie américaine dans son ensemble. Elles sont les
"champions" de nationale parce qu'elles font l'économie
américaine. Elles font l'économie parce qu'elles créent des richesses et des
millions d'emplois élargissant aussi par là leur marché pour leur production.
L'impact de leurs activités sur la société fut considérable puisqu'elles ont ainsi
contribué à la constitution d'une classe moyenne vaste et prospère, ce qui a
changé en profondeur la structure sociale des Etats-Unis. Dans de telles
conditions, on comprend bien la légitimité nationale de ces firmes placées
ainsi au cœur du développement du capitalisme américain triomphant
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les échanges
commerciaux des Etats-Unis avec le reste du monde demeurent limités. Les
économies européennes - dévastées par la guerre - ne sont pas capables
de vendre aux Etats-Unis (sauf à la marge) et elles ne sont pas en mesure
d'acheter ce que les Américains pourraient avoir à leur proposer. Le plan
Marshall allait contribuer de manière décisive au redressement rapide de ces
économies et donc à une prospérité partagée de part et d'autre de
l'Atlantique. Tous les économistes s'accordent pour dire que la période allant
de 1945 à 1970 a été celle où la croissance économique mondiale fut la plus
spectaculaire Les grandes firmes américaines sont alors au cœur de cette
nouvelle dynamique. Elles servent leurs intérêts qui sont aussi ceux de leur
pays et, d'ailleurs, l'aide publique américaine se déploie souvent dans les
régions où ces firmes ont les meilleures opportunités. Ellescréent des filiales
de production qu'elles utilisent comme des relais pour s'implanter sur place
dans les meilleures conditions possibles de concurrence qu'il s'agisse de
produire des biens, de les distribuer ou encore de contrôler l'extraction de
ressources naturelles. Ce type de stratégie correspond à des acteurs
industriels qui veulent réussir à s'imposer dans tel ou tel marché national tout
en ayant une vision internationale de leur production. Dans cette perspective,
les filiales fabriquent des produits qui doivent d'abord être adaptés à "leur"
marché. A la différence du système de production lié à une stratégie globale,
il ya donc assez peu de commerce intragroupe entre ces différentes filiales
puisque chacune trdvaille en fonction de paramètres spécifiques liés aux
23demandes particulières de l'espace sur lequel elle s'est installée, Si ces filiales-
relais sont largement dépendantes de la maison-mère où sont prises les
décisions essentielles - notamment en matière de marketing -, elles
disposent cependant d'une certaine autonomie pour faire face aux défis
qu'elles doivent relever. L'important pour chaque filiale étant de demeurer
compétitive sur "son" marché puisque c'est sur ses résultats que la maison-
mère appréciera son efficacité,
Après la guerre, et pendant des années, le progressif développement du
commerce international a bénéficié aux Etats-Unis et aux firmes américaines
qui avaient adopté cette stratégie, C'est l'époque - rappelle Robert Reich-
où "la CIAdécouvre des complots communistes là où les grandes firmes
détiennent ou souhaitent détenir des droits substantiels sur les ressources
naturelles", Et, comme le note encore cet auteur, "l'échelle et la supén'orité
des grandes firmes étendent l'emprise du capitalisme amén'cain bien plus
1,que le département de la Défense ou la CIA" Cet essor des multinationales
américaines - il ne faut pas l'oublier - se fait dans le cadre d'un monde
bipolaire marqué par la guerre froide et le combat contre le communisme, Il y
a, pour reprendre encore une formule de Robert Reich, "un couplage
stratégique de la puissance nationale et de la puissance des firmes", C'est
en 1953 que le directeur de General Motors, pressenti par le président
Eisenhower pour entrer au gouvernement, répond, par une formule devenue
célèbre, à une question d'un journaliste sur la compatibilité de ses activités
privées et de sa prochaine responsabilité ministérielle: "Ce qui est bon pour
General Motors est bon pour l'Amérique et réciproquement", Tout est dit!
Face à cette suprématie américaine, d'autres pôles s'affirment
progressivement en Europe d'abord, puis auJapon. D'une certaine manière, la
logique est comparable: les grands pays ont chacun leurs "champions
nationaux" comme, par exemple, Renault, en France, d'autant plus que ces
firmes sont propriété de l'Etat ou largement subventionnées par lui. Les liens
sont d'ailleurs beaucoup plus étroits entre les nations européennes et leurs
grandes firmes qu'entre les Etats-Unis et les leurs, En France, comme
l'a écrit
Elie Cohen, "le colbertisme industn'el est la forme historique qu'a prise
10p, cité, chapitre 3,
24l'Etat-nation,armé du monopole de l'intérêt général notamment dans sa
relation aux industries de pointe (nucléaire, spatiale) pétrolière,
ferroviaire, aéronautique). C'est ce caractère d'attribut de la
souveraineté de l'industrie nationale qui lui a permis de bénéficier du
soutien constant de la droite étatiste (de Gaulle) ainsi que celui de la
gauche productiviste (Mitterrand)"l
Les Américains vont progressivement voir leur situation hégémonique
battue en brèche. Ce qu'ils produisaient en masse standardisée commence à
l'être par d'autres qui les concurrencent dans de nombreux secteurs:
automobile, audiovisuel, aéronautique, textile... A la fin des années soixante,
les grandes firmes américaines ne sont plus en mesure d'imposer leurs prix,
comme elles le faisaient auparavant. A partir du début des années soixante-
dix, ces grandes firmes ont dû s'adapter à la concurrence internationale et
donc à l'évolution rapide de la demande mondiale liée à différents facteurs. A
partir de cette époque, on conçoit des stratégies en termes nouveaux. la
stratégie classique avec les filiales relais n'est pas pour autant abandonnée
mais, de plus en plus, une autre s'affirme: la stratégie globale (ou mondiale)
par laquelle la firme se métamorphose en une entreprise-réseau.
Stratégie globale ou mondiale et filiale-atelier
Cette stratégie correspond à une vision véritablement mondiale du
marché. Elle est définie et arrêtée de manière nécessairement très
centralisée puisqu'il s'agit désormais de penser la production à l'échelle
planétaire (le monde entier, certaines grandes régions ou encore un ou deux
continents) pour optimiser tous les facteurs de production et les possibilités
de commercialisation afin d'obtenir le meilleur profit. Cette nouvelle stratégie
permet de s'adapter aussi bien à des demandes spécifiques et très
sophistiquées qu'à des demandes beaucoup plus normalisées que la publicité
et le marketing ne manquent pas de solliciter sinon de provoquer.
Rober Reich insiste beaucoup sur le premier cas de figure. Pour lui, en
effet, "le nouveau défi à relever n'est plus la quantité ou le prix mais la
1Le Monde du 23 février 1993.
25capacité à trouver l'ajustement entre des technologies spécifiques et des
marchés spécifiques". Là où on fabriquait massivement de l'acier, on
développe des productions diversifiées d'aciers spéciaux adaptés à des
besoins plus précis; là où on sortait en série des ordinateurs, on cherche
davantage à concevoir des logiciels de plus en plus élaborés. Ces
transformations sont essentielles parce que si la concurrence est devenue
très aiguë sur les produits standardisés de masse, elle l'est moins dans les
fabrications complexes et adaptées à des marchés particuliers qui sont, par
ailleurs, en constante évolution et en expansion forte. Dans cette perspective,
la distinction entre les biens et les services n'a plus le même sens; ce sont ces
derniers qui comptent davantage: la recherche, la vente, la commercialisation,
l'analyse des demandes à travers le monde dans tel ou tel domaine ete.
Désormais, on identifie le besoin et on agit en conséquence de manière
rapide, souple et changeante. Il faut sans cesse créer et innover. Cela signifie
que le personnel et les locaux permanents sont réduits au minimum et que le
réseau, désormais mondial, s'articule autour de multiples formes de relations
comme des partenariats externes Goint ventures), des concessions, ou
encore des contrats de sous-traitance.
Mais une stratégie mondiale cherche aussi à assurer une production
standardisée à l'échelle de la planète avec des filiales ateliers spécialisées dans
la fabrication de tel ou tel segment d'un produit et dimensionnées pour
fournir une zone de marché plus large que le marché local. Les productions
sont ainsi réparties et coordonnées à travers le monde. Dans différents pays
des usines sont spécialisées dans la fabrication de tel produit ou de tel
élément et sont dimensionnées pour fournir une zone de marché plus large
que le marché local. Quand cela est possible le processus de production est
ainsi décomposé de façon à obtenir une plus grande homogénéité de chaque
segment productif. Lesactivités sont alors concentrées sur la fabrication de tel
ou tel segment et peuvent être disjointes dans l'espace et localisées
librement an fonction du site le plus intéressant. Il s'agit donc en fait d'une
double décomposition à la fois technique et spatiale de la production qui se
réalise par la spécialisation des unités productives. Cette rationalisation
permet de réduire les coûts grâce aux économies d'échelle obtenues dans la
production et d'amortir des fraisde recherche toujours importants puisqu'il
26faut sans cesse innover. Cette organisation entraîne un développement des
échanges de produits finisou semi-finisentre les filialeset entre les usines de
différents pays. Ce type d'échanges est important et il a pris, au fildes années,
une part substantielle dans le commerce international.
Quelques exemples concrets suffisent pour comprendre: ainsipour une
Pontiac de la General Motors, le montage est effectué en Corée du Sud, le
moteur fabriqué en Allemagne, la carrosserie à Taïwan ou à Singapour, ses
petits composants en Irlande et aux Barbades... La firme japonaise Toyota
dispose de tout un système d'intégration industrielle transnationale réparti
entre le Japon, les Philippines (pour les transmissions), la Thaïlande (pour
l'équipement électrique et les moteurs diesels), l'Indonésie (pour les pièces
embouties et les moteurs à essence) et la Malaisie (pour les pièces de
direction). Dans un secteur complètement différent, celui des chaussures,
les modèles de la firme Nike sont conçus au siège américain installé dans
l'Oregon, les prototypes sont fabriqués à Taiwan et la production en série est
confiée à des sous-traitants en Asie du Sud-Est sur la base de contrats
particulièrement sévères résiliés dès que de nouvelles conditions plus
avantageuses apparaissent ailleurs. Et l'on pourrait citer des centaines
d'exemples, chacun relevant de quelques types majeurs avec des
caractéristiques particulières selon la nature de la production concernée. Dès
lors, il s'agit bien de filiales-ateliersdépendant d'un centre de décision unique
et reliées entre elles par tout un réseau de communication en temps réel
permettant un travail très adapté et très concurrentiel, car ces mutations ne
sont devenues possibles que grâce aux formidables développements des
technologies de la communication et des moyens de transport. La taille du
monde a été réduite par l'informatique, les télécopies, les satellites et les
transports rapides. En ce sens, il s'agit bien d'entreprises réseaux capables
aussi, bien entendu, de fabriquer partout le même produit simple comme le
font des entreprises comme Coca-Cola ou Mc Donald's devenues des
symboles de l'uniformisation mondiale des goûts, des comportements et des
cultures.
27L'investissement direct à l'étranger
le moyen essentiel de l'implantation de ces filiales pennettant d'organiser
mondialement la production industrielle est l'investissement direct à
l'étranger (IDE).Selon la définition de référence qu'en a donné le FMIen
1977, c'est "un investissement qui vise à acquérir un intérêt durable dans
une entrepn'se exploitée dans un pays autre que celui de l'investisseur, le
but de ce dernier étant d'influer effectivement sur la gestion de
l'entreprise en question". Cette définition utilisée par le FMIcomme par
l'OCDE s'appuie sur des critères en définitive assez flous.Aquel moment ou à
quelle hauteur de participation financière peut-on dire qu'un investisseur a
"un intérêt durable" et qu'il influe "effectivement" sur la gestion? Pour
trancher - de manière arbitraire - le débat, ces deux organisations
. internationales ont fait adopter une série de conventions fixant à 10% du
capital les conditions de mise en œuvre de ces deux critères, La question n'est
pourtant pas pour autant réglée puisque certains pays et non des moindres (le
Royaume-Uni ou le Canada, par exemple) fournissent des données
statistiques où le seuil utilisé est de 20% du capital voire de 50%... En tout cas,
sa logique est claire: l'IDEs'effectue dans le but de prendre durablement une
part active dans la conduite de l'entreprise dans une logique
fondamentalement productive le plus souvent sous forme de fusion-
acquisition (avec plus de 50%) ou de prises de participation minoritaires. Dans
la plupart des cas, ces investissements financiers s'accompagnent de
transferts de cadres, de matériel et de technologies, ce qui contribue à la
stabilité, au moins relative, des investissements. Ce n'est pas pour autant une
"assurance" sur le long terme car la firme multinationale peut très bien
décider rapidement de fenner ou de délocaliser une filialequand les profits
qu'elle dégageait s'avèrent moins intéressants. Dans un monde aussi
concurrentiel, une filiale n'est jamais qu'un élément de production parmi
d'autres qu'on n'hésite pas à sacrifier dès lors que cela peut améliorer la
compétitivité de l'ensemble du groupe. On ne compte plus les arrivées
tonitruantes dans tel pays de tel groupe international attiré par les avantages
qui lui sont offerts (subventions à l'installation et exonération fiscale, par
28exemple) et qui, seulement quelques années plus tard, s'en va brutalement
parce qu'il a trouvé mieux ailleurs laissant derrière lui, dans le désarroi, un
grand nombre d'hommes et de femmes.
Même si l'IDEpeut ainsi être remis en question, il faut bien le distinguer
de l'investissement de portefeuille qui obéit à une tout autre logique puisqu'il
s'agit d'un placement boursier effectué en vue d'une rentabilité purement
financière, le plus souvent à court terme. Comme tout placement de cette
nature, il est fragile, fluctuant et volatil car les investisseurs peuvent à tout
moment, et dans l'instant, retirer leurs capitaux pour prendre leurs bénéfices
et aller vers d'autres placements à plus forte rentabilité. Tout dépend bien
davantage des opportunités boursières à l'échelle planétaire que des
performances des entreprises locales. Certains pays (comme, par exemple, le
Mexique) ont ainsi beaucoup souffert de ces capitaux flottants qui ne
permettent que des équilibres précaires puisqu'ils sont purement spéculatifs
et très souvent déconnectés de l'économie réelle.
Les IDEprésentent, par ailleurs, plusieurs caractéristiques majeures. la
première tient à la considérable augmentation de leur volume tant du point de
vue des flux que des stocks: selon l'ONU,ces flux sont passés de 55 milliards
de dollars dans le monde en 1980 à 240 milliards en 1990 et à 347 milliards en
1996; en dollars constants, la croissance sur la période 1985-1995 a été
d'environ 200%. Quant au total des stocks d'IDE dans le monde, il est passé
de 551 milliards de dollars en 1980 à 3178 milliards en 1996. la deuxième
tient au fait que la plus grande part de ces investissements est répartie entre
les trois grands pôles de la Triade (Etats-Unis, Japon, Europe) tandis que les
cinq principaux pays investisseurs sont les Etats-Unis, le Japon, la France, la
Grande-Bretagne et l'Allemagne (pour 1996, ils sont à l'origine de 68% des
flux d'IDE). L'évolution actuelle de ces IDEest marquée par trois
phénomènes: le déclin de la prédominance des Etats-Uniscomme pays
investisseur et son avènement comme premier pays d'accueil des
investissements internationaux, l'arrivée du Japon comme grand investisseur
et l'expansion des investissements européens. la troisième caractéristique
concerne la place des pays en développement: si les statistiques montrent
que leur part globale a beaucoup fluctué (de 30% en 1967,elle est tombée à
2919,2% en 1989 pour remonter de manière très sensible au début des années
quatre-vingt-dix avec 40% en 1993), ils se trouvent dans des situations très
inégales; les IDEsont, en effet, concentrés sur un petit nombre de ces pays:
en 1992, dix d'entre eux ont reçu 76% du total. La Chine, à elle seule, a
accueilli 25% des capitaux investis dans les PED en 1992 alors qu'elle ne
recevait rien dix ans plus tôt. L'Inde a vu aussi décupler les arrivées de capitaux
étrangers en quelques années. Bref, l'Asie (avec ces deux immenses pays
mais aussi avec Taïwan, la Corée du Sud, l'Indonésie, la Tha',1ande, la Malaisie
et Singapour) se taille la part du lion tandis que l'Afrique et les quarante-sept
pays les moins avancés (les PMAselon la terminologie de Nations unies) sont
réduits à la portion congrue. Si cette tendance à l'augmentation rapide se
confirmait dans les années à venir, la part des PEDdans les investissements
directs pourrait dépasser celle des pays riches; mais, une fois encore, cela ne
concernerait que quelques pays du Sud. Pour tous les autres, ce serait très
probablement une marginalisation accrue.
Pour comprendre l'ampleur de la mondialisation de l'économie, l'analyse
des profonds changements qui s'opèrent dans le domaine de la production et
de la circulation des capitaux, aussi décisifs soient-ils, n'est pas suffisante, il
faut aussi prendre en compte une autre dimension capitale de ce processus:
les échanges internationaux.
L'INTENSIFICATION DES ÉCHANGES INTERNATIONAUX
On produit pour vendre sur le marché intérieur comme sur le marché
mondial: ily a donc nécessairement des flux commerciaux de grande ampleur.
Globalement, ceux-ci portent sur les produits manufacturés (de l'industrie la
plus sophistiquée comme de la manufacture la plus élémentaire: des logiciels
au tissu...), les produits agricoles, les matières premières et les services qui,
jusqu'à une époque récente, n'étaient guère exportables alors qu'aujourd'hui
ils le sont grâce aux formidables transformations opérées dans le domaine des
banques, des assurances, des transports, du tourisme et des
télécommunications. A la fin des années quatre-vingt, les échanges
30internationaux se répartissaient ainsi (en valeur): 20% pour les selVices, 12 à
15%pour les produits agricoles et le reste pour les produits manufacturés.
Par rapport à ces échanges internationaux, on sait qu'il existe deux grandes
politiques susceptibles de multiples aménagements: le libre échange et le
protectionnisme.
Le libre-échange est fondé sur l'idée qu'en raison de ses particularités,
chaque nation fabrique un certain nombre de produits spécifiques et qu'ainsi
elle peut trouver sa place dans la division internationale du travail selon la
théorie classique de l'avantage comparatif: chaque nation aura intérêt à se
spécialiser dans la production des biens pour lesquels elle est la plus
avantagée, ceux dont les coûts comparatifs sont les moins élevés. Une telle
conception postule une économie globale dans laquelle chaque unité
économique se trouverait, de manière équivalente, en situation
concurrentielle à l'égard des autres. Dans cette perspective, le libre-échange
contribuerait à la production de richesses pour l'ensemble des acteurs qui y
participent. L'échange serait d'autant plus fécond qu'il est présenté comme
un puissant facteur de dynamisme économique.
Le protectionnisme, au contraire, est fondé sur l'idée que cette
concurrence est dangereuse pour l'économie nationale dont certains secteurs
(sinon tous) se trouveraient gravement menacés par des importations de
produits étrangers fabriqués dans des conditions différentes d'un point de
vue technique, économique et social. Face à cette concurrence considérée
comme déloyale, le protectionnisme s'imposerait comme la seule réponse
possible soit par principe, soit en temps de crise, soit pour protéger une
industrie naissante ou une industrie en voie d'adaptation au marché mondial. Il
consiste alors à prendre des mesures qui permettent aux productions
nationales de se développer à l'abri de cette concurrence internationale. La
palette de ces mesures est très diversifiée: la plus classique consiste à mettre
en place des droits de douane qui renchérissent les prix des produits
importés. En dehors des tarifsdouaniers, les pouvoirs publics peuvent recourir
à d'autres types de barrières telles que les restrictions quantitatives à
l'importation. Celles-ci peuvent aller de la prohibition absolue de telles ou
telles importations à la définition de la quantité de biens dont l'entrée sur le
31territoire national est autorisée. Aujourd'hui la prohibition a pratiquement
disparu mais non les restrictions sur les quantités importées (notamment par
l'instauration de quotas). Les normes comme les mesures administratives
renvoient à de multiples moyens de droit qui peuvent conduire à des
restrictions draconiennes à l'importation, en exigeant, par exemple, de
sévères critères de qualité. C'est, au fond, une question d'imagination.
Entre les deux guerres et surtout au lendemain de la crise de 1929, le
protectionnisme, mis en place à peu près partout, eut des effets désastreux.
C'est pour éviter de retomber dans ces graves difficultés que furent créées,
après la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles institutions capables de
traiter les grandes questions économiques et financières internationales.
1/ Comment fixer les parités entre les monnaies? Comment mettre en
place un système monétaire international et sur quelles bases? Dans cette
perspective, les accords de Bretton Woods, en juillet 1944, signés par 44
nations alliées,créent le Fonds monétaire international (FMI).
2/ Comment remettre en état des économies partiellement ou
totalement détruites par les hostilités? Ce fut la création à Bretton Woods de
laBIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement)
qui, avec la Société financière internationale créée en 1956, constitue la
Banque mondiale.
3/ Comment éviter les repliements protectionnistes de l'entre-deux
guerres? En créant une Organisation internationale du commerce (ore); pour
diverses raisons liées à la politique intérieure des Etats-Unis pourtant initiateur
du projet, cette institution ne vit pas le jour. Mais les négociations qui s'étaient
engagées à l'époque (en 1947-1948) aboutirent à la signature d'un Accord
général sur les tarifs et le commerce (GAIT: General Agreement on Tariffs
and Trade) qui allait se transformer bien plus tard (en 1995) en une
Or;ganisation mondiale du commerce (oMe).
Les caractéristiques des échanges internationaux
Le fait majeur réside dans la croissance très rapide du commerce
international qui progresse sensiblement plus vite que la production
mondiale. Les échanges internationaux ont été multipliés par 64 entre 1947
32