Rénover la gouvernance économique et sociale de la France

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Après trente ans d'inefficacité dominés par l'Etat providence, les prélèvements obligatoires, l'endettement public, les dépenses sociales et la redistribution, il est temps de redonner à la croissance la priorité et les moyens qu'elle mérite. La France a besoin d'un nouveau modèle économique et social orienté selon ses convictions et ses positions vis-à-vis de l'Union européenne, et qui tienne compte de la réalité que constitue l'internationalisation des entreprises et des groupes...
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296175242
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PREMIERE PARTIE

DES FILS DIRECTEURS
I . EN QUELQUES MOTS
Comptant de moins en moins sur la croissance pour surmonter le chômage, objectif devenu prioritaire dès les années 1980, les gouvernants ont adopté des moyens spécifiques pour en limiter l’emprise et créer de nouveaux emplois : préretraites, retraite à 60 ans, réduction de la durée hebdomadaire du travail, allongement des études, emplois aidés… Avec des succès fluctuants, très limités et temporaires jusqu’à présent. « L’allègement des charges », pourtant si nécessaire à la compétitivité, est venu tardivement. Par ailleurs, la croissance étant génératrice d’inégalités, comme personne n’a plus le droit de l’ignorer, un objectif socialdémocrate européen de réduction des inégalités a été marié à celui de croissance en perte de vitesse. Il est venu s’ajouter et se mêler aux objectifs sociaux existants, en élargir le champ et en modifier la signification, les cibles ainsi que les moyens. Une grande attention leur a été apportée, et les résultats obtenus ont été positifs en termes d’augmentation des niveaux de vie des catégories de population aux revenus les plus modestes, en matière de réduction de la pauvreté et plus largement de réduction des écarts de revenus, voire même de patrimoines. L’Etat providence a fortement accru la pression fiscale, les dépenses sociales et culturelles et a œuvré au nivellement presque sans discontinuer, surtout au détriment des classes moyennes. Notre système de prélèvements-redistribution est devenu de plus en plus insatiable et performant en la matière.

A côté de la profession de foi selon laquelle prendre à ceux qui sont déclarés riches pour donner aux pauvres et à ceux qui le sont moins rétablit la justice sociale bafouée par les inégalités, les Robin des Bois de la redistribution ont voulu donner une justification économique à cet acte « solidaire ». Ainsi a été diffusée l’affirmation selon laquelle plus les revenus sont élevés plus la propension à consommer est faible et plus le taux d’épargne est fort. En déplaçant des revenus du haut de l’échelle des revenus vers le bas, on diminue le taux d’épargne. Ce faisant, on augmente la propension à consommer des ménages et on stimule ainsi la croissance. Car le modèle français stipule depuis plus de trente ans que la dépense intérieure entraîne la production et la croissance en faisant tourner la machine économique plus vite. Nous verrons que la redistribution à haute dose, même combinée avec l’augmentation moyenne des revenus des ménages, n’a pas entraîné de baisse du taux d’épargne depuis une quinzaine d’années. Voilà un sérieux coup porté à la justification économique de la redistribution, à laquelle il ne reste que ses habits idéologiques et politiques. La question n’est pas neutre, car, si la plupart des citoyens approuvent sans réserve la lutte contre la vraie pauvreté, les avis sont partagés quand il s’agit d’étendre sans assez de restrictions et de précautions le champ des bénéficiaires des aides et de prélever toujours plus. Les équilibres budgétaires imposent aussi leurs limites. C’est en suivant la logique précédente que les gouvernants successifs, constatant peut-être que les investissements des entreprises et des ménages faiblissaient par rapport au PIB, ont poussé plus haut les prélèvements obligatoires (PO) et l’endettement public, pour dépenser plus. Malgré la hausse du taux des PO, l’endettement public résultant des déficits accumulés (santé, retraites…) a dépassé les 65% du PIB, pendant que croissait aussi la dette des entreprises et que montait plus encore celle des ménages. Toujours pour accroître davantage la consommation, la gestion du système des retraites par répartition a consisté à redistribuer tout de suite les cotisations collectées, sans constituer les réserves appropriées. Aujourd’hui, la dette « implicite » contractée envers les personnes, retraitées ou non, qui ont cotisé est estimée par l’INSEE entre 480% et 320% du PIB.

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Ces endettements colossaux et les injections correspondantes de ressources dans l’économie n’ont pas engendré la croissance vigoureuse qui était escomptée. Au contraire, la croissance a molli. Alors que les dépenses publiques ont couru plus vite que le PIB, le moteur de la consommation des ménages, bridé par les prélèvements obligatoires sur les revenus et les pouvoirs d’achat, a manqué de puissance. Force est de constater un coût global élevé et l’inefficacité économique de la dépense pendant cette longue période. Une inefficacité que l’on peut trouver dans l’orientation de la dépense ainsi que dans la qualité discutable de celle-ci dans un certain nombre de domaines comme, par exemple, l’urbanisme et le logement ou l’adaptation de l’éducation aux besoins de l’économie. Je ne parlerai pas ici des défauts écologiques de notre développement, de ses agressions de l’environnement et des graves menaces sur la planète, tant discutées actuellement, que notre modèle contribue à nourrir. Il faut changer résolument de cap, bien évidemment. Sinon, il sera bientôt peu utile de parler des questions économiques et sociales, dans les termes actuels, du moins. La médiocrité des résultats au regard des ressources mobilisées est également due au poids des prélèvements sur les coûts et sur la compétitivité des entreprises. Notre modèle, à tort considéré, au moins jusqu’en 2000, comme quasiment autocentré et à l’abri des perturbations extérieures avec un secteur tertiaire abrité largement dominant, a connu des changements accélérés avec l’Europe et la mondialisation. Une concurrence accrue touche aujourd’hui les transports, les services aux entreprises et le commerce. Un facteur inquiétant est la part croissante prise par les importations dans la satisfaction de la demande intérieure en produits agricoles et industriels. La spécialisation des exportations les rend fragiles et elles ne suivent plus le rythme des importations. Le déficit commercial grandit. A-t-on trop poussé au gigantisme et à la percée dans les hautes technologies qui recherchent de grands espaces, en délaissant les PME et les marchés intérieurs ? Dans ce contexte, les privatisations ont réduit l’emprise de l’Etat et son influence sur l’économie. Puis, avec les règles

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imposées par l’Union européenne (UE) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), nous assistons, impuissants, à l’internationalisation de nos marchés et de nos entreprises. Les liens de celles-ci avec l’économie française ont changé et se sont distendus. Pourquoi investir en France des fonds propres ou des capitaux empruntés ici lorsqu’on peut trouver ailleurs des marchés en expansion plus vive et des promesses de bénéfices plus alléchantes ? Pourquoi ne pas délocaliser si les coûts de maind’œuvre sont incomparablement plus faibles et si les bonus fiscaux sont au rendez-vous ? La France est attractive, se répète-t-on, comme pour se rassurer. Peut-être, mais les investissements directs étrangers (IDE) en France des dix dernières années sont nettement inférieurs aux IDE français à l’étranger. Ces observations sont d’ailleurs révélatrices de l’état d’esprit qui règne aux affaires. Il faut attirer des grands groupes investisseurs étrangers et se réjouir que des fonds de pension détiennent 40% ou plus du capital des sociétés du CAC 40. Qui a longtemps fait fi de la participation, a laissé la bourse rebuter le plus grand nombre et rester le royaume de spécialistes, quand ce n’est d’initiés ? Qui a tardé à réaliser que la capitalisation viendrait inévitablement compléter la fragile répartition et qu’il était sain d’encourager l’épargne parce qu’elle irait financer les entreprises, directement ou via les banques et les assurances ? L’abandon de la souveraineté monétaire, avec l’adoption d’un euro que l’on a voulu fort et stable, et le passage sous le contrôle de l’UE de notre politique budgétaire marquent une rupture profonde et ont évidemment des implications fortes. Finis les déficits publics géants et l’accroissement indéfini de la dette publique officielle. La discipline est difficile à respecter et donne lieu à des contestations, d’opposants de gauche surtout. Il est interdit de se laisser aller à la griserie de l’inflation classique, comme on avait pu le faire, pour profiter de l’effet de richesse suscité par les hausses nominales des revenus afin de stimuler la demande, en minant la compétitivité et en obligeant à dévaluer. La politique budgétaire étant très encadrée, la tendance de la part des sociétés financières et non financières ainsi que des

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gouvernants est de compter sur la conduite par la Banque centrale européenne (BCE) d’une politique de bas taux d’intérêt qui faciliterait notre commerce extérieur et qui inciterait à l’endettement aux fins de relance de la consommation, des investissements et, partant, de la croissance du PIB. L’euro fort est perçu comme un frein à la croissance. Aussi, depuis une dizaine d’années, les yeux rivés sur les mouvements des taux d’intérêt des Fonds de la Réserve fédérale des Etats-Unis, les Banques centrales nationales puis la BCE depuis 1999 ont mené une politique de bas taux d’intérêt. Chez nous, des impacts significatifs ont été observés sur l’endettement des ménages et des entreprises, mais pas sur la consommation des ménages et sur les investissements en France des sociétés. La politique des bas taux a conduit à mal rémunérer l’épargne des ménages, d’un côté, et, de l’autre côté, à fournir de l’argent bon marché aux sociétés qui ont pu mieux rentabiliser leurs investissements, en France et à l’étranger, se livrer aux rachats d’autres sociétés pour accélérer leurs croissances externes, voire racheter leurs propres actions en bourse. Cette politique n’est pas innocente dans la formation de la bulle boursière de 1998 à 2001 et de celle qui monte encore en ce début d’année 2007. L’hyperinflation immobilière lui est aussi en partie imputable. Le gonflement démesuré de 1995 à 2005, sans relation avec l’évolution de l’économie réelle, des valeurs des actifs immobiliers et financiers formant les patrimoines des agents économiques, ménages en tête, laisse craindre que les patrimoines comptabilisés soient en grande partie virtuels et volatils. Il faut ajouter que disposer de liquidités à bas prix n’incite pas spécialement à restreindre les choix des investissements et des autres dépenses à celles qui sont les plus rentables. Rentables pour les investisseurs concernés et, plus encore, pour la collectivité française. Il semble qu’il soit bien difficile de rompre avec le passé et les apparentes solutions de facilité. Nos gouvernants ont souscrit des engagements envers l’UE qui, s’ils ne sont pas remis en cause, imposent de pratiquer des politiques vertueuses et rigoureuses. Pas de gaspillages et des choix meilleurs, notamment, dans l’espace de liberté qui reste à la Nation. Depuis trente ans, les gouvernants et les acteurs sociaux se

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sont beaucoup préoccupés des questions sociales. Non sans résultats, d’ailleurs, si l’on ignore les coûts. Il est sans doute temps de se préoccuper collectivement davantage des questions économiques et internationales dont dépendent, au fond, les performances sociales. C’est d’autant plus vital que l’économie française, ouverte et peu protégée, est exposée et confrontée à une concurrence âpre avec des partenaires européens, d’autres pays très industrialisés et des pays émergents qui ont des systèmes sociaux plus limités et/ou frustres que le nôtre et qui n’envisagent absolument pas d’atteindre le niveau de nos droits acquis dans un avenir prévisible. Il ne semble pas qu’une vision se soit dégagée jusque là sur la façon dont la France peut s’adapter à cette situation et anticiper au mieux, sachant que l’exigence de compétitivité sera plus forte, avec les efforts et les contraintes que cela peut impliquer. Actuellement, nous avons bien des raisons de redouter d’être engagés dans une impasse dans laquelle une partie des gouvernants nationaux et des dirigeants de l’Union européenne cherchant leur chemin à tâtons nous pressent « Avancez plus vite, nous sommes déjà en retard ». Je pense que nous avons tout intérêt à avancer plus vite, dans notre réflexion.

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II . DES POINTS CLES
Pourquoi l’emploi a pris la place de la croissance comme objectif n°1 Après la montée irrésistible du chômage puis son incrustation dans les tissus de l’économie française, le premier objectif des gouvernants est devenu l’emploi, et ce dès le début des années 1980, il y a déjà plus de vint ans. Observant que la croissance était un objectif difficile à atteindre et que l’Etat avait de moins en moins de prise sur lui par les voies économiques, puis acquis à l’idée qu’une croissance « normale » était impuissante devant le chômage, les dirigeants successifs et alternatifs ont adapté leurs stratégies afin de s’attaquer plus directement au chômage et à limiter son emprise. Créer davantage d’emplois publics dans un pays qui comptait déjà de très nombreux fonctionnaires est resté une ardente obligation. Expédier les « vieux » de 55 ans et plus à la préretraite, d’un côté, et garder les jeunes plus longtemps aux études, de l’autre côté, ont été considérés comme des moyens astucieux pour réduire ou limiter le nombre des demandeurs d’emplois, au moins temporairement et sans se soucier des conséquences qui allaient suivre. Partager le travail en réduisant sa durée hebdomadaire de 40 à 39 heures puis à 35 heures, tout comme on avait pris l’habitude de partager les fruits de la croissance avant de les avoir récoltés, a été négocié ou imposé dans nombre d’entreprises et de branches malgré de vives oppositions. Les combats gauche / droite et employeurs / syndicats sur ce sujet toujours d’actualité ne sont pas terminés. Financer des emplois aidés dans les services administratifs, dans les collectivités locales, dans la vaste sphère sociale, des aides à la personne et dans les associations qui y prolifèrent est venu s’ajouter aux bons usages dont chacun peut réclamer le bénéfice. Verser des primes à l’emploi aux chômeurs indemnisés et aux « Rmistes » pour les motiver, pour les inciter à

retrouver des emplois aux rémunérations peu attractives par rapport aux indemnités et aux minima sociaux, est venu plus que compléter la panoplie en s’adressant à 9 millions de personnes en 2005. Des agents de l’Etat à temps partiel, en quelque sorte. Le développement économique a longtemps été l’objectif générique majeur auquel étaient subordonnées les avancées dans les différents domaines de la vie sociale, culturelle et scientifique. Et, depuis les nationalisations des années 1945 et 1946 (usines Renault, Air France, Banque de France et de grandes banques de crédit, gaz et électricité, de grandes compagnies d’assurance…), l’Etat ne s’était pas privé d’occuper une partie du terrain dans des secteurs stratégiques, de l’énergie aux transports et aux communications, essentiellement par la création de nouvelles entreprises et par des investissements directs. L’Etat s’est investi aussi dans les infrastructures économiques, bases et soutiens de la croissance ainsi que du développement local et régional. Cela n’a pas empêché de consacrer des ressources importantes et croissantes au développement social. C’étaient les trente glorieuses. La crise économique et financière mondiale du début des années 1970, l’abandon par les Etats-Unis en 1972 de l’étalon or, la fin du système de Bretton Woods et le flottement généralisé des monnaies, puis le 1er choc pétrolier à la fin de 1973, ont secoué les économies occidentales et l’Europe. Elles ont sonné l’économie française avant que le choc pétrolier de 1979 ne l’ébranle à nouveau. Cette période a constitué un tournant décisif pour la France également parce que la construction européenne a vécu alors de profonds changements. Le premier grand élargissement a eu lieu en 1973 avec l’entrée dans la Communauté de trois états prônant le libre échange, le Danemark, l’Irlande et le RoyaumeUni, annonçant le recul du protectionnisme qui avait été un des ciments de la constitution de l’Europe des Six. Le Serpent monétaire européen est entré en vigueur dans ces circonstances. Ces évènements ont ouvert en Europe et aux Etats-Unis une ère de dérèglements et d’hyperinflation. En France, celle-ci a sévi pendant une dizaine d’années, provoquant des poussées de fièvre économique et financière ponctuées de dévaluations, tandis

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que se déroulait la course poursuite organisée par l’indexation des salaires sur les prix. Un terme a été mis à l’indexation automatique à partir de 1983. Le chômage, très faible au début des années 1970, est monté en flèche sans que l’on se rende compte tout de suite de la gravité du mal. Les raisons en ont été attribuées surtout aux chocs pétroliers et l’on a espéré que le phénomène serait réversible. Et des causes démographiques profondes, durables et à rebonds, ont été sous estimées, sinon ignorées. Le « bébé-boum » de l’après guerre a fait naître entre 820000 et 870000 enfants par an de 1946 à 1952, et abondé un excédent naturel annuel de la population de l’ordre de 300000 personnes, après dix années de déficit naturel. Et la poussée nataliste s’est poursuivie jusqu’en 1973. Ce bouleversement démographique a amené sur le marché du travail une foule plus importante de demandeurs d’emploi dès la seconde moitié des années 1960. Le recours à l’immigration de travailleurs s’est cependant poursuivi, sans restrictions. Le vase du chômage s’est rempli et a débordé. Cette évolution démographique, pourtant prévisible, n’a pas été anticipée. La croissance du PIB, débridée au cours des années soixante, puis encore soutenue entre 1973 et 1979 (+ 2,8% par an en moyenne), a peut être retardé la prise de conscience de la profondeur du problème d’emploi posé. Pendant les années 1980, l’économie française a été bousculée après l’élection à la présidence de la République de F. Mitterrand et l’arrivée au pouvoir des socialistes. Dans un contexte d’écroulement boursier et de grande faiblesse du franc qui a conduit au resserrement du contrôle des changes et au relèvement du taux directeur de la Banque de France jusqu’à 22%, de nombreuses décisions et mesures d’ordre social ont été prises. En 1981, elles ont commencé par de fortes revalorisations du SMIG, des allocations familiales, du minimum vieillesse, des aides au logement, de l’indemnisation des chômeurs, et par la majoration des cotisations d’assurance maladie. En 1982, elles se sont poursuivies par la diminution de la durée du travail de 40 à 39 heures hebdomadaires, l’instauration de la cinquième semaine de congés payés, la création de l’allocation de pré-retraite, la mise en place de contrats de solidarité entre l’Etat et les employeurs favorisant le départ anticipé, dès 55 ans, des travailleurs remplacés par des jeunes inscrits à l’ANPE. En avril 1983, la retraite à

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60 ans est entrée en vigueur. Ainsi, à côté de la distribution de revenus destinée à soutenir la demande, c’est surtout l’usage d’une large panoplie de moyens détournés pour lutter contre le chômage qui frappe, particulièrement avec l’artillerie lourde des préretraites, de la retraite à 60 ans et de la diminution de la durée du travail. A ce moment, la réduction du chômage est devenue sans conteste l’objectif numéro 1, détrônant l’objectif de croissance et de développement à moyen et à long terme, et pesant sur les équilibres économiques et financiers. Non sans combats, les privatisations ont réduit l’emprise de l’Etat sur l’économie Les années 1980 et la première moitié des années 1990 ont vu les gouvernants de gauche et de droite s’affronter sur la question des privatisations au gré des alternances et des rapports de forces à l’œuvre lors des cohabitations. En réponse ou non aux problèmes d’emploi, et dans le fil des promesses préélectorales, un vaste programme de nationalisations de sociétés a été exécuté en 1981 et en 1982. Il a touché d’abord la sidérurgie, les industries d’armement et la chimie, puis encore cinq grands groupes industriels, deux compagnies financières et 39 banques commerciales. En 1986 et en 1987, la droite, de retour au gouvernement, a lancé une contre-offensive massive en ouvrant le capital de 29 sociétés au secteur privé. Ensuite, après un round de six années d’observation et de calme relatif, dans la foulée des élections législatives de 1993 et de l’arrivée de E. Balladur à la tête du gouvernement, un nouveau programme géant de privatisations touchant 21 sociétés a été réalisé. On se souvient encore de ses noyaux durs. Deux septennats présidentiels ont ainsi vu secouer, changer et modifier en sens inverse ou autrement les statuts, les actionnariats, les tours de table, les activités, les structures, les dirigeants, les personnels et les effectifs de nombreuses sociétés et de leurs filiales, « joyaux » de notre économie. Notre appareil productif et ses acteurs sont-ils sortis renforcés de cette tourmente pour marcher d’un pas plus assuré et plus décidé dans la compétition européenne et mondiale ? Il est permis d’en douter, comme il est permis de voir des limites aux

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vertus des alternances politiques lorsque des décisions stratégiques sont inspirées par des motivations idéologiques et partisanes. Les dirigeants socialistes qui ont ouvert le feu en 1981 et en 1982 se sont alors placés en porte à faux par rapport aux positions pro-européennes qu’ils ont prises par la suite, lors de la préparation du traité de Maastricht et pour sa ratification, pendant que J. Delors, Président de la Commission européenne entre 1985 et 1995 (et précédemment Ministre de l’Economie et des Finances de 1981 à 1984), tenait fermement les commandes à Bruxelles. Les nationalisations décidées en 1981 et en 1982 ont pu être considérées à droite comme des abus politiques de position dominante et ont pu servir de pièces justificatives à l’appui d’actions de même nature, mais en sens contraire, jusqu’au milieu des années 1990. La perspective européenne, l’Acte unique et la création de l’Union économique et monétaire européenne ont amoindri les capacités de résistance de la gauche de gouvernement et d’opposition à la systématisation des privatisations et de l’ouverture des marchés à la concurrence. Celles-ci se sont poursuivies après 1995, même pendant la cohabitation entre J. Chirac et L. Jospin, non sans protestations, manifestations syndicales et politiques, mais sans férocité. Elles ont atteint les transports (SNCF, autoroutes), les communications (La Poste et France Télécom), l’énergie (EDF et GDF). Des combats se livrent encore contre la privatisation de services publics, de la Poste ainsi que de GDF et son association avec Suez, en particulier. Mais maintenant, il s’agit plus souvent d’opérations ouvrant les capitaux et les marchés à des groupes étrangers, d’autres pays européens ou non, réciprocité oblige. Et l’expérience nous a appris que les fusions et les acquisitions, accompagnées ou pas de délocalisations, qui se sont multipliées, poussées par la quête du gigantisme au niveau international, ne sont pas créatrices nettes d’emplois et que les restructurations se passent rarement de plans sociaux dans les sociétés concernées et de licenciements plus secs chez les sous-traitants. Dans son ouvrage qui constitue une référence, « La grande braderie du patrimoine public des Français. Une OPA géante sur la France – Editions F.X. de Guibert », Jean

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Roux analyse en profondeur, en détail et en chiffres, ces mouvements souvent néfastes et dangereux pour notre économie. Après Maastricht, la France n’a pas encore revu au fond sa stratégie de croissance Ainsi, les années 1990 et les années 2000 ont-elles vu se réduire considérablement les possibilités et les moyens d’intervention de l’Etat dans l’économie française pour trois raisons très liées entre elles. La première est la progression de la privatisation des entreprises et l’ouverture forcée à la concurrence des produits et des services publics. La seconde est l’abandon de pans de sa souveraineté par la France à l’Union économique et monétaire (UEM) et le contrôle que celle-ci a exercé sur la politique budgétaire et sur la politique monétaire depuis la signature du traité de Maastricht. Les déficits publics se sont perpétués et la dette a crû, resserrant les contraintes. La troisième raison est la disparition des frontières à l’intérieur de l’UE et l’ouverture large et déprotégée au reste du monde. La mondialisation ou la globalisation, suivant les appellations. A titre de compensation pour nos politiciens professionnels et pour les syndicalistes, peut-être, l’Etat a élargi et approfondi son engagement dans les domaines sociaux et culturels où l’UE ne régente pas encore tout dans le détail. Et, puisque le chômage a continué de sévir en France, l’emploi est naturellement resté l’objectif n°1, avec ses moyens spécifiques. Il faut dire aussi qu’entre 1983 et 1997, le taux moyen de croissance a été nettement en dessous de + 2% et que l’embellie de 1997 à 2000, aux conditions exceptionnelles, qui a vu le PIB augmenter de + 3,6% par an, a débouché sur une période de six ans de croissance à un taux moyen de + 1,5% par an. C’est effectivement trop peu pour faire reculer significativement le risque de chômage. Les incertitudes pour l’avenir sont grandes, et les rôles déterminants des facteurs externes sont mieux reconnus en périodes de difficultés que pendant celles d’euphorie. Aussi est-on plus prudent et la prévision de croissance finit par devenir une « hypothèse », sur laquelle on a peu de prise, mais dont va dépendre chaque année le Budget et une partie de son exécution.

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La croissance est-elle devenue pour autant un objectif majeur au niveau de l’Union ou de la zone euro, pas seulement en paroles, mais dans les motivations profondes et surtout dans les actes de la Communauté ? « Diable non !», affirmeront sans ambages ceux qui à gauche comme à droite en France, bien plus que dans les autres Etats de l’UE, critiquent constamment la politique des taux d’intérêt dirigée par la BCE, estimant qu’elle n’abaisse jamais assez le prix de l’argent. Pour eux, les très bas taux couplés avec l’acceptation de déficits budgétaires et de limites de l’endettement plus élevées, temporairement, bien entendu, constituent le ticket gagnant, le « policy mix » « must » pour assurer la croissance. Ils n’acceptent pas l’indépendance de la BCE, sa polarisation contre l’inflation, et réclament sa subordination aux Autorités politiques européennes. Le débat n’est pas terminé et pourrait légitimement se poursuivre hors des arènes électorales de 2007, car la gouvernance économique et financière de l’UE, de la zone euro et de la France sont des sujets clés à désépaissir, à éclaircir. En optant pour un euro fort et en cosignant un contrat commun de stabilisation de durée indéterminée, les Etats membres fondateurs ont relégué à l’arrière-plan les préoccupations de croissance, tout au moins de croissance animée et stimulée par les mêmes facteurs que ceux que les gouvernants français ont privilégiés pendant une trentaine d’années. La croissance, vue dans le prisme du traité de Maastricht et de ses successeurs, ne peut être qu’un processus vertueux dont sont exclus l’inflation des salaires et des prix des biens et des services, les déficits budgétaires publics, l’endettement irraisonné, public en particulier, et les défaillances dans les échanges avec l’extérieur. La France ne peut plus attendre de réajustements plus ou moins automatiques de la dévaluation d’une monnaie nationale pour rétablir la compétitivité prix des produits, pour influer sur les flux de capitaux et sur la production. Or précisément, la politique budgétaire de soutien de la croissance par la demande et l’endettement conduite en France sur longue durée a consisté simultanément à : - accroître et concentrer entre les mains de l’Etat les recettes publiques, au détriment du secteur privé (entreprises et ménages), par des prélèvements obligatoires lourds et croissants ;

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- augmenter plus encore les dépenses publiques, sans souci vérifié de rentabilité ou d’efficacité, en consacrant une part croissante aux dépenses sociales et à la redistribution ; - accepter, de ce fait, l’augmentation de l’endettement public et du service de la dette, hypothéquant ainsi l’avenir et se privant de marge de manœuvre pour agir sur l’économie. En outre, les cotisations collectées et redistribuées par le système de retraite par répartition ont permis d’accroître immédiatement les dépenses des ménages de retraités. En contrepartie, s’est constituée une dette retraite gigantesque envers les cotisants retraités et envers ceux qui ne le sont pas encore. L’évolution démographique, l’abaissement de l’âge de la retraite et les préretraites se sont conjugués pour accroître les déficits et démontrer, depuis plus de 15 ans déjà, que le statu quo n’était pas tenable. Des réformes, douloureuses pour une partie de la population, ont été finalement mises en œuvre pas à pas par les gouvernements de droite, tandis que ceux de gauche ont reculé. Sans renoncer à la retraite à 60 ans, les moyens d’encourager un arrêt du travail plus tardif sont recherchés. Mais on ne revient pas du jour au lendemain sur des habitudes et des aspirations qui se sont ancrées depuis vingt ans si les incitations fiscales et sociétales ne sont pas à la hauteur. A côté de cela, la demande de soins et les dépenses de santé se sont accrues de façon incontrôlée ou mal maîtrisée. Le système éducatif a coûté de plus en plus cher. Quant à la réduction des inégalités, mère de la redistribution des revenus, elle est toujours l’enfant prodigue chérie de la gauche française, ainsi que de certains gouvernants de droite. Elle continue d’être présentée comme l’adjuvant qui soutient la croissance en favorisant une progression plus vive de la demande. Ce qui, nous le verrons, est loin d’être démontré. Des bas taux d’intérêt pour remplacer les effets stimulants de l’inflation Une des maladies chroniques de la France jusqu’au début des années 1990 a été l’inflation, brûlant trop souvent les feux

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rouges des prix et des coûts, usant la compétitivité des entreprises et débouchant fatalement, après des embardées, sur des dévaluations suivies ou non de redémarrages de l’économie sur de nouvelles bases après ces constats de son appauvrissement vis-àvis des grands rivaux étrangers. La dérive des prix a constitué un accélérateur de la dépense de consommation, de l’investissement et de l’endettement. Les ingrédients en ont été le fameux effet de richesse, ou illusion de richesse, d’un côté, et la possibilité, bien réelle, de rembourser ses dettes en monnaie dévaluée, à moindre coût, de l’autre côté. Nos gouvernants n’ont pas manqué d’une certaine tolérance, voire de complicité, à l’égard de cette alliée qui limitait la progression en valeur réelle de la dette publique et de son service. Ces épisodes ont fourni des occasions répétées aux Autorités financières et monétaires de faire en sorte que l’épargne des particuliers, et notamment l’épargne réglementée, soit mal rémunérée, c’est à dire en dessous du taux de l’inflation ou à peine au dessus. L’argent ainsi collecté à bas prix réel a pu être prêté à prix cassés aux collectivités locales, notamment, pour des usages comme le financement du logement social ou de l’aménagement du territoire. Les habitudes et les mentalités ont peu changé en la matière depuis dix ans. La politique a visé aussi à fournir de l’argent peu cher aux ménages désireux d’emprunter pour consommer plus et investir, le cas échéant. Il s’est agi, dans le même temps, de permettre aux sociétés de financer dans des conditions avantageuses leurs investissements en leur faisant bénéficier de l’effet de levier d’emprunts à bas taux sur la rentabilité de leurs fonds propres et, ainsi, sur les rémunérations de leurs actionnaires. Sans que cela contrarie les partis et les militants de gauche qui, pourtant, ne cessent de réclamer une taxation plus forte des bénéfices. Etrange ! A cet égard, il est possible de dire que la politique des bas taux pratiquée avec de plus en plus de constance depuis une dizaine d’années a permis aux sociétés d’emprunter beaucoup, de réaménager leurs dettes, d’accroître leurs bénéfices et de profiter des prêts à « low costs » pour multiplier les investissements directs à l’étranger, les rachats de sociétés et de parts de marchés, toujours

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