Restaurer la confiance après un conflit civil

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A la fin des conflits civils où règnent l'instabilité politique et une violence sporadique spontanée, les individus n'ont plus confiance ni dans les institutions, ni les uns envers les autres. Cette étude montre notamment à travers plus de 300 entretiens au Cambodge, en Bosnie-Herzégovine et au Mozambique, comment la confiance est un paramètre central de la construction de la paix et de la justice.
Publié le : samedi 1 août 2009
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EAN13 : 9782296230811
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RESTAURER LA CONFIANCE APRÈS UN CONFLIT CIVIL

Pascaline Gaborit

RESTAURER LA CONFIANCE APRÈS UN CONFLIT CIVIL
Cambodge, Mozambique et Bosnie-Herzégovine

L'Harmattan

~ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09235-8 EAN : 9782296092358

je dédie cet ouvrage à ma grand-mèrejacqueline, Ainsi qu à mon fils Antoni. je tiens aussi à adresser mes plus vifs remerciements à Elise Féron.

TABLE DES MATIERES Avant-propos Introduction 1. Définir la confiance, le conflit et le post-conflit 2. Le besoin de confiance sociale et politique

9 11 12 32 37 52 57 67 69 95 115 119 139 155 159 175 189 201 203 223 235 253 261 265 299

3. Présentation des pays étudiés 4. Approche et méthodologie Première partie: La confiance dans les institutions Titre 1 : La confiance dans l'Etat Chapitre 1 : l'Unité de l'Etat Chapitre 2 : Indépendance et puissance de l'Etat Titre 2 : La confiance dans les institutions publiques Chapitre 1 : La mise en place d'institutions démocratiques Chapitre 2 : les institutions publiques Titre 3 : La justice Chapitre 1 : La mise en place d'un Etat de droit Chapitre 2 : La justice internationale entre défiance et adhésion Deuxième Partie: La confiance dans la société civile Titre 1 : Elections, violences et vie politique Chapitre 1 : Partis, élections et violence politique Chapitre 2 : La voix des médias et des élites Titre 2 : La confiance économique «Entre ciment et main invisible» Troisième partie: La confiance au niveau social Titre 1 : Mémoire, confiance et représentations de l'altérité Chapitre 1 : Les antagonismes de la mémoire Chapitre 2 : la représentation de l'autre

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Titre 2 : La famille, la religion et la communauté Chapitre 1 : la perte des repères Chapitre 2 : Famille, lien social et religion Titre 3 : L'épineuse question de la paix et de la réconciliation Chapitre 1 : Réconciliation, confiance et vivre ensemble? Chapitre 2 Entre confiance et violence: l'avenir Conclusion Bibliographie

323 325 349
373 375 385 391 399

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Avaut-propos

Cette publication est le résultat d'un travail de doctoratl et d'enquêtes de terrain dans trois pays en situation d'après guerre. Les pays étudiés sont: le Cambodge pays d'Asie qui a connu des conflits sanglants -en particulier sous le régime des Khmers rouges entre 1975 et 1979-, le Mozambique ayant connu une guerre civile qui a entraîné la mort d'environ un million de personnes entre 1986 et 1992 et enfm la Bosnie-Herzégovine après la guerre intercommunautaire de 1992-1995. Dans le cadre de cette recherche, près de 308 entretiens ont été menés avec les populations locales, afin d'analyser leurs relations de confiance envers les institutions, envers la société civile et au niveau social. Cette recherche a été effectuée sous la direction d'Elise Féron, chercheuse habilitée à l'lEP de Lille et spécialiste reconnue de l'imaginaire des conflits communautaires, et de l'Irlande du Nord.

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Gaborit P. Institut d'Etudes Politiques Lille, Mai 2009. 9

ACRONYMŒSPmNCœAUX
APRONUC : Autorité Provisoire des Nations-Unies au Cambodge Bill: Bosnie-Herzégovine HDZ : Hrvatska Demokratska Zajednica Union Démocratique Croate FRELIMO : Frente de Libertaçiio de Mozambique. Front de Libération du Mozambique FUNCINPEC : Front Uni National pour un Cambodge Indépendant, Neutre, Pacifique et Coopératif. FADM: Forces Armées du Mozambique FORPRONU : Force de Protection des Nations-Unies IEBL : Inter-Entity-Boundary Line OHR : Office du Haut Représentant (en BIR) ONU : Organisation des Nations-Unies OSCE : Organisation Pour la Sécurité et Coopération en Europe PCC: Parti du Peuple Cambodgien PNUD : Programme des Nations-Unies pour le Développement RENAMO : Resistência Nacional Moçambicana Résistance Nationale Mozambicaine RS : Republika Srpska SDA : Stranka demokratske akcije Parti de l'Action Démocratique Bosniaque SDS : Srpska Demokratska Stranka Parti démocratique des Serbes de Bosnie TPY (ou TPIY) : Tribunal International Pénal pour l'ex-Yougoslavie

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Introduction
Un quotidien mozambicain mentionnait récemment: « La population mozambicaine a décidé de prendre la justice dans ses propres mains car elle ne fait plus confiance dans les institutions2». Ces déclarations apparaissent dans un contexte de convulsions et de crise sociale où la paix devient fragile. Dans un pays sur un autre continent, au Cambodge, des rescapés expliquent que l'on a tué en eux toute possibilité de confiance suite au génocide des Khmers rouges. On retrouve ce genre de déclarations dans de nombreux conflits civils. Le terme de confiance est un terme qui est familier et donc que l'on croit saisir, mais qui est un terme, un paramètre complexe, presque intangible et impalpable. Mais il existe inévitablement, inexorablement des liens entre les conflits civils, dont les pays sortent exsangues, abîmés, détruits, et le sentiment de confiance dans la population, confiance dans les institutions, dans les associations, la société civile mais aussi dans les autres, confiance dans l'avenir du pays, dans l'économie et dans l'argent. Les conflits affectent la confiance comme ils laissent des populations meurtries, orphelines et troublées dans leurs repères. Comment contribuer à la reconstruction sur le long terme des sociétés fortement ébranlées par des conflits sanglants? Ces sociétés se trouvent-elles dans des périodes de déstructuration ou de restructuration? La question de la destruction des liens au sein des groupes et dans les sociétés après le conflit est peu documentée et en particulier pas sous l'angle de la confiance. De nombreuses interrogations portent notamment sur les processus en œuvre avec les populations concernées, les adaptations et recompositions de la confiance dans des sociétés où des individus ont vécu des atrocités, mais où les institutions ont été détruites et où la société civile doit se recomposer pour exister. Comme ce travail tente d'en témoigner, la question du lien sous la forme de lien de confiance, interindividuelle ou envers les institutions, est fondamentale tant dans les sociétés pacifiées, que dans les sociétés post-conflictuelles.

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Lettre d'infonnationMozambique

150 du 30 mars 2009. 11

L'analyse de la confiance dans ces dernières, permet de comprendre les points de fragilité et les ruptures et éventuellement d'appréhender comment des sociétés peuvent se relever de crises dans une situation de post-conflit. L'une des premières hypothèses de ce travail est que les sociétés post-conflictuelles sont caractérisées par une crise de la confiance, voire par des situations de méfiance soit généralisées, soit des groupes entre eux. Ce postulat repose sur certaines analyses du post-conflit. Dans ces dernières, l'idée qu'il existe une perte de confiance tant au niveau interindividuel qu'institutionnel est considérée comme une évidence: « L'ampleur des dommages matériels et psychologiques causés par le génocide explique la méfiance généralisée qui caractérise le Rwanda (...) Aujourd'hui la plupart des rescapés ont le sentiment d'avoir perdu toute confiance dans le mondeJ. » Dans un tel cadre, il est difficile d'envisager la restauration de situations fondées sur la confiance, où le vivre ensemble reste possible et où l'on passe d'une situation conflictuelle radicale à une situation de coopération, qui offre la possibilité d'un jeu à somme positiv~. Ce sera l'un des thèmes transversaux à cet ouvrage.

1. Définir la conRance, le conflit et le post-conDit
La confiance dans le post-conflit peut prendre plusieurs aspects, recouvrir plusieurs définitions et remplir des rôles très différents. Les théories divergent quant à savoir si la confiance est une fin, un moyen, un résultat ou un processus. La confiance est-elle neutre ou idéologiquement marquée? TI n'est pas non plus clair de savoir si la problématique d'appréhension de la confiance dans les sociétés post-conflictuelles relève d'une volonté normative dans son orientation.

Dvin P. « The Gacaca Tribunals in Rwanda », in Bloomfield D. et al (00.) Reconciliation after violent conflict. A Handbook, Stockholm, Idea, hup://w\vw. idea.int/conflictlreconciliationlindex.cfm. 4 Axelrod R. The evolution of Cooperation, New York, Basic Books, 1984.
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1. La confiance ou pour une théorie des confiances
La confiance est un concept complexe car polysémique et kaléidoscopique employé couramment par les médias, les élus politiques et par les chercheurs dans la littérature scientifique en particulier anglosaxonne (sous le terme de Trust) pour se référer à des éléments différents de contexte, de processus, de dynamiques et de résultats. La confiance employée dans le sens commun peut tout à la fois faire référence à des sentiments et affects et à la crédibilité d'un personnage politique, d'une institution politique, judiciaire ou même de l'argent5. C'est aussi un terme dont l'emploi de plus en plus courant pourrait être relié à une extension de l'incertitude dans les mondes modernes et aux crises de légitimité que connaissent les institutions6. Ces phénomènes rendent la comparaison avec les sociétés post-conflictuelles plus aisée, celles-ci étant caractérisées encore davantage par des situations d'incertitude. «Le processus d'interdépendance global va augmenter la demande de confiance comme condition essentielle de coopération7. » La disparition des explications magiques et religieuses ainsi que l'augmentation du niveau d'éducation ont rendu difficile la perception du risque et de ce fait la nécessité de confiance est apparue plus importante8. Toutefois la tradition, en créant une démarche routinière, permettrait de créer un sentiment de confiance passive ou assurée; la confiance devenant plus active et décidée lorsque la tradition disparaît. C'est aussi l'idée que reprend Jean Claude Kaufmann lorsqu'il explique que dans un monde incertain «l'univers domestique créée un univers de confiance assurée9».

5 Le billet du dollar américain en témoigne avec sa mention: ln god we trust qui l'investit d'une crédibilité exceptionnelle. 6 C'est une théorie développée par Lulunann N. La confiance: un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, édition Economica 2006, mais aussi par Sztrompa P. Trust a sociological theory, New York, Cambridge University Press, 1999,ou encore par Thuderoz C., Mangematin V. et Harrisson D. La confiance: approches économiques et sociologiques, Paris, édition Gaëtan Morin, 1999.
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Miszta1B.A. Trustin modern societies,Londres, Cambridge,Polity Press, 1996,p 269.
Sztrompa P. Trust a sociological theory, New York, Cambridge University Press, 1999, analyse du repli domestique Paris, éditions

p39.

Kaufmann lC. La chaleur du foyer: Kincksieck,1988.

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La modernisation rend aussi la confiance obligatoire en particulier dans la science et la technique car l'individu est appelé à faire confiance aux moyens de transport, aux dispositifs de sécurité et à la technologielO. La confiance est un élément central à toute action individuelle ou collective qui implique de la coopération. «Sans confiance, je ne me lèverais pas le matinll... ». L'enfant crée dès le début de la vie une propension à faire confiance dans son entourage alors qu'il est dans un contexte de dépendance extrême vis-à-vis des personnes qui s'occupent de lui. La confiance revient à reconnaître une vulnérabilité. La confiance est en effet un phénomène d'ordre processuel d'acceptation d'une vulnérabilité par rapport à soi, à un autre ou à un groupe d'individus en contexte d'incertitude. Mais au-delà des aspects individuels, la confiance est un phénomène en lien avec tous les domaines de l'activité humaine: qui passe par l'acquisition de connaissances, la gestion du pouvoir politique, administratif, scientifique et économique. Son utilité repose sur la suspension du doute qu'elle opère avant le passage à l'acte (Simmel)12. Les fondements de la confiance: entre « Trust» et « Confidence» La confiance est tout d'abord l'acceptation d'un état de vulnérabilité dans une situation d'incertitude. Il y a trois orientations que les être humains peuvent prendre face aux incertitudes de l'avenir: l'espoir, la confiance au sens de Confidence et la confiance au sens de Trust. Ces deux derniers concepts sont théorisés notamment par Niklas Luhmann13.L'espoir et son contraire, le fatalisme ou la résignation, sont des sentiments ne relevant pas d'un calcul ou d'une anticipation, qui font penser que dans l'avenir, les choses vont tourner dans le bon sens. Une autre orientation est la confiance au sens de Confidence et son opposé: le doute. Il s'agit toujours d'une attitude passive qui fait penser que quelque chose de positif ou à l'inverse de négatif va survenir.
Giddens A. Modernity and selfidentity, Stanford, Standford University Press, 1991 et Lulunann, 2006 édition originale 1969 Opcit. 11 Luhmann in Russel, Hardin (Dir), Trust and trusworthiness, New York, éditions Russel Sage fondation, collection sur la confiance, volume 4, 2002 Môllering G. « The nature of trust : From Georg Simmel to a theoty of Expectation, Intetpretation and Suspension », in Sociology, BSA Publications Limited, 2001 N°35, Vo1.2, pp 403-420. 13 Luhmann N. La confiance: un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Paris, éditions Economica, 2006.
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Par exemple, ayant lu les rapports du tribunal, j'ai bon espoir (dans le sens de confidence) que la cour rendra un jugement impartial. Luhmann oppose ainsi les termes de confiance au sens de Trust (sens actif) et de Confidence (attente passive mais avec certitude qu'un événement va se produire). D'une part, le mot confidence en anglais, pourrait donc être décrit comme une attente dont l'issue est presque assuréel4. D'autre part, son contraire le doute serait l'émotion liée à l'expression d'une incertitude. Enfin, en troisième lieu, la confiance au sens de Trust et son contraire la méfiance impliquent un principe actif, autrement dit, c'est le fait de trouver une stratégie d'actions face à l'imprévisibilité de l'avenir. «La confiance est une stratégie de simplification qui permet aux individus de s'adapter à un environnement social complexe et en conséquence de bénéficier de plus d'opportunités. »" ; «La confiance est en particulier pertinente dans des conditions d'ignorance et d'incertitude concernant les actions des autres.»16.La confiance relève de l'ordre processuel et contractuel entre les individus dont elle permet l'interaction et la coopération. L'une des hypothèses qui sera développée est que la confiance est nécessaire à toute action collective qui implique de la coopération. Les paradoxes de la confiance La confiance est paradoxale parce qu'elle repose à la fois sur des bases pragmatiques (elle permet la coopération) et en ce sens elle relève d'un calcul ou d'une anticipation, mais elle implique aussi « un saut qui est un acte de foi excédant toute justificati01f7 ».
14 Barbalet J.M. «Social emotions: confidence, trust and loyalty» in International Journal ofSociology and Social Policy, 1996 Voll6, n09/1Op 76. IS "Trust is a simplifying strategy that enables individuals to adapt to complex social environment, and thereby benefit from increased opportunities". In Earle T. et Cvetkovich G.T. Social Trust: Toward a Cosmopolitan society, New Yolk, Praeger éditions, 1995, p 38. 16 "Trust is particularly relevant in conditions of ignorance or uncertainty with respect to unknown or unknowable actions of others" .Gambetta D. « Can we trust trust ? » in D. Gambetta (Dir) Trust: Making and Breaking Cooperative relations, Oxford, Basil Blackwell, 1988, p 218.
17

Mollering G. « The nature of trust: From Georg Simmel to a theory of Expectation,

Interpretation and Suspension », in Sociology, BSA Publications Limited, 2001 N°35, Vo1.2, pp 403-420.

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La confiance est ainsi analysée à la fois sous l'angle de la théorie des choix rationnels (théorie du prisonnier, auteurs économiques libéraux) et sous l'angle cognitif ou subjectif. Une autre hypothèse qui sera développée ici est que les sociétés post-conflictuelles reposent sur des moments critiques de construction et de déconstruction de la confiance et que les deux principales approches de la confiance (l'aspect rationnel et l'aspect subjectif ou cognitif) permettent d'appréhender différents aspects de ces sociétés et d'en révéler différents mécanismes. C'est pourquoi la confiance sociale ou interindividuelle sera abordée séparément (partie III) de la confiance dans les institutions (partie I) qui pourrait davantage être assimilée à une confiance calculée, instrumentale ou reposant sur la nécessité de coopération. Un autre paradoxe de la confiance en situation de risque est le renforcement de ce risque: il est paradoxal, en situation de risque, que le fait de faire confiance (à savoir faire comme si le risque était moins élevé ou inexistant) ajoute en réalité au premier risque un risque supplémentaire: celui de faire confiance. En faisant confiance, on peut donc substituer un nouveau risque à l'ancien risque18.C'est ce qui explique qu'après un conflit, cette prise de risque ou cette «suspensionJ9» que constitue l'acte de faire confiance, soit considérée comme constituant un risque trop élevé par les individus et la société. Vers une ou des théories de la confiance? La plupart des auteurs distinguent la confiance interpersonnelle, celle qui dépend des personnes que nous avons rencontrées, et la confiance collective ou sans visage, celle que nous attribuons à des choses ou objets qui dépendent de personnes que nous ne connaissons pas. Cette distinction sera aussi reprise dans ce livre.

18 19

Sztrompa OpCit. p 32.

Môllering G. « The nature of trust : From Georg Simmel to a themy of Expectation,

Interpretation and Suspension », in Sociology, BSA Publications Limited n035, Vo1.2 2001, pp 403-420.

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Pour certains auteurs comme Francis Fukuyama20,l'interrelation sociale et économique se situe au niveau de cercles concentriques de la confiance qui s'étendent de la confiance interpersonnelle à une confiance collective ou sociale plus abstraite. Le plus étroit de ces cercles est la confiance entre les membres d'une famille scellée par des relations d'intimité et de proximité. Ensuite vient la confiance des êtres que nous connaissons personnellement tels les voisins, amis ou partenaires professionnels. Ce cercle inclut aussi des relations d'intimité et de proximité. Le dernier cercle est constitué par des personnes avec lesquelles l'individu pense avoir des ponts communs mais qui sont principalement des «autres absents », pas vraiment connus, mais qui composent une communauté dans notre imagination (nos compatriotes, membres de notre groupe ethnique, religieux, notre genre, notre génération ou notre profession...). Cette distinction est reprise et davantage développée par des auteurs comme Dimitri Khodyakov qui seront aussi évoqués plus loin.

« Nous devrions penser à ces différents types de corifiance comme existant non seulement entre acteurs individuels, mais aussi entre individus et systèmes.. et même entre les différents systèmes entre eux,
tout comme au sein même de ces systèmes.
21. »

En effet Dimitry Khodyakov propose une analyse tridimensionnelle de la confiance. TIdistingue la confiance institutionnelle (par exemple l'Etat), la confiance avec des liens faibles (par exemple des individus anonymes: le pilote d'un avion, ou les membres d'un même parti politique) et la confiance avec des liens forts (principalement la confiance interindividuelle )22.

Fukuyama F. Trust: the social virtues of the creation of prosperity, New York, édiûon Free Press PapeIbacks, 1995. 21 "We may usefully think of these various kinds of trust as existing not only between

20

individual actors but also between individuals and systems indeed even between and
among systems" Barner B. The Logic and Limits of Trust, New Brunswick, Rutgers University Press, 1983, p 18. 22 Khodyakov D. «Trost as a process: A Three-dimensional Approach» in Sociology, Londres, 2007, vo141, pp 115-132.

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Cette analyse est celle qui sera retenue dans cet ouvrage pour distinguer trois volets de la confiance dans les sociétés post-conflictuelles: la confiance dans l'Etat et les institutions, la confiance dans la société civile (Thin interpersonal trust) et la confiance sociale (dans la famille, la communauté) qui rejoint sa définition de la confiance avec des liens forts (Thick interpersonal trust).

2. Confiance individuelle ou confiance collective?
Comment peut-on distinguer ou faire des liens entre confiance individuelle et confiance collective? En matière d'analyse des groupes, il est parfois courant ou tentant de distinguer entre le niveau microsocial (confiance interpersonnelle) et le niveau macrosocial (confiance sociale). Mark Warren notamment distingue la confiance généralisée et la confiance limitée au sein du groupe23. Alors que le premier niveau implique en particulier les actions locales et les interactions face à face, le niveau macrosocial englobe davantage les interactions globales entre les groupes et les personnes, les nations et les institutions. Cependant, l'idée qu'il existerait un niveau microsocial de la confiance concernant l'individu, et un niveau macrosocial ou institutionnel de la confiance serait une simplification extrême. Dans son analyse des conflits internes et interindividuels, Sigmund Freud24 indique qu'il n'y a en effet pas d'antinomie entre le psychologique et le social, mais plutôt complémentarité marquant les deux faces d'une même réalité. Entre le niveau de la confiance individuelle et celui de la confiance entre les grands groupes ou communautés au niveau national, se situent les relations de confiance entre groupes de tailles plus modérées, comme au sein des familles, entre les familles, dans les relations de voisinage, les relations professionnelles, religieuses, politiques et communautaires et enfin seulement en dernier lieu des communautés qui agissent et interagissent au niveau national.

Warren M.E. Democracy and trust, Etats-Unis, Cambridge UDiversity Press, 1999. Fine A., Nayron F. et Pragier G.: La haine: haine de soi, haine de l'autre, haine dans la culture, Paris, PUP, 2005, P 8.
23 24

18

Pour beaucoup de sociétés post-conflictuelles comme le Cambodge, le Mozambique et la Bosnie-Herzégovine, mais aussi l'Irlande du Nord, le Chili, le Rwanda et l' Mrique du Sud, le vivre ensemble et les interactions de confiance constituent un problème tant au niveau de grands groupes qu'à des niveaux de groupes intermédiaires (de voisinage). Il n'existe pas que deux niveaux antinomiques, à savoir le niveau macrosocial et le niveau microsocial, qui interagiraient par endroits. Les familles, les groupes de voisinage, les ethnies, régions, partisans de groupes politiques, etc. peuvent aussi développer des relations de méfiance du fait de leurs différentes interactions et implications au niveau du conflit. De plus au niveau individuel, la méfiance peut aussi s'être étendue envers des groupes plus restreints (partis politiques, syndicats, associations) pendant le temps du conflit, ce qui peut remettre en cause la mise en place d'une société civil~5. Pour appréhender cette complexité, il convient en premier lieu d'imaginer un spectre large de relations qui prennent en compte les relations individuelles, celles des groupes restreints, puis celles des grands groupes. Dans le vaste spectre de relations on peut trouver les relations entre les individus, les relations entre les familles, entre syndicats, partis politiques, acteurs de la société civile, puis les interactions entre grands groupes et communautés plus vastes. On retrouve bien les différents cercles de la confiance proposés par les anthropologues entre des communautés de proximité où règne la confiance et des communautés plus vastes où peuvent avoir lieu des conflits. La grande différence est cependant qu'il n'existe pas de niveau optimal de la confiance. Une absence de confiance peut s'installer à tous les niveaux des relations sociales. Toutefois, l'idée d'un vaste spectre de relations sociales renvoie à une image qui pourrait laisser penser qu'il existe des relations de verticalité entre les groupes: l'individu développerait des relations de confiance envers sa famille, qui donnerait sa confiance à une communauté de voisinage, qui elle-même développerait de la confiance pour telle ou telle institution. Or ce n'est pas l'idée.
25

Entendue ici comme l'ensemble des organisations non contrôlées par l'Etat qui

s'adressent à l'individu (ou regroupent les individus) en tant que citoyens. Ce tenne regroupe ainsi communément les associations, partis politiques, syndicats, mais aussi les médias etc. Ce tenne sera défini de manière plus développée et théorique dans la partie II.

19

Au-delà de cette image de spectre, il convient donc de reprendre la métaphore de Georg Simmel selon laquelle les individus et les sociétés interagissent en réseau sous la forme d'une toile26. Les individus sont reliés entre eux par de vastes réseaux de relations et un individu peut être connecté à plusieurs groupes. La somme de ces relations établit des tendances dans les relations de confiance/méfiance entre les groupes eux-mêmes quelles que soient les tailles de ces groupes. Dans toute relation formant un réseau, il existe des possibilités de rupture de la confiance dans l'émergence de sentiments subjectifs. Dans le cas où la relation n'est pas nécessaire, une rupture peut avoir lieu. A l'inverse, si la relation est obligatoire (larges groupes au sein des Etats qui doivent coopérer pour la mise en place d'infrastructures routières...), alors la question d'un rétablissement de la confiance s'impose. TIfaut aussi noter que l'image de toile et de réseau de relations comme passerelles entre l'individu et le groupe est doublement intéressante. D'une part l'image de toile tissée par différents réseaux d'affiliations à des groupes se rapporte à celle de Georg Simmel dans Conflicts and the web of group affiliation~7, mais elle renvoie aussi à la conception de la confiance de Charles Tilly dans son ouvrage Trust and mle28. Pour Tilly en effet, il existerait des réseaux porteurs de confiance qui expliquent les liens de confiance entre groupes restreints et institutions aux niveaux social, infra-étatique, étatique et même transnational. L'approche méthodologique qui est suggérée ici est de comprendre les relations sociales et institutionnelles (politiques) comme différentes interactions au sein de réseaux. Mais les difficultés de l'analyse ne se résument pas à cette simple opposition. TI convient aussi de comprendre comment, si la confiance est un sentiment qui repose en partie sur du cognitif (des émotions subjectives), ce sentiment peut être attribué à des groupes. Parler de confiance ou de méfiance au sein des groupes suppose que l'on puisse attribuer des attitudes, des croyances et des émotions à des groupes.

Sinunel G., Conflict and the web of group affiliations, New Yorle, The Free Press, première édition, 1955.
27
28

26

Ibidem.
Tilly C. Trust and rule, New Yorle, Cambridge University Press, 2005.

20

Ceci constitue certainement une pierre d'achoppement importante pour l'analyse de la confiance dans les sociétés post-conflictuelles. Les groupes ne sont pas en soi dotés d'un esprit ou de la capacité de ressentir des émotions sinon par le biais de leurs membres et des représentations de ces derniers et de ceux qui les entourent. Et cela, bien que l'on affirme parfois dans les médias que «la communauté untel est en émoi face à tel ou tel événement », revient à essentialiser la notion de communauté et à dire en réalité que les individus qui la composent ont ressenti l'émoi qui a ensuite été exprimé par le biais de leurs représentants. Les groupes n'ont pas une conscience individuelle par définition bien qu'ils délibèrent, prennent des décisions et se comportent en acteurs29.En fonction de leurs actions, actes débats et décisions, on peut cependant reconnaître que ces actes ne sont pas toujours motivés par des considérations explicites et facilement identifiables, mais qu'ils reposent sur une série de croyances, d'attitudes et d'émotions partagées par les membres du groupe. Ainsi la décision d'établir une frontière entre différentes communautés repose sur la croyance et la conviction que cela est meilleur pour ces communautés. TI convient donc ici de reconnaître que les groupes ont aussi leurs émotions, croyances, symboles et imaginaires collectifs qui influencent leurs décisions. En ce qui concerne les relations de confiance et de méfiance, il est assez courant d'attribuer ces émotions à des groupes. Dans les médias notamment il est souvent fait allusion à des crises de confiance entre Etats (Inde et Pakistan par exemple), entre groupes communautaires, entre belligérants d'un conflit, mais aussi entre groupes restreints et institutions (crise de confiance des consommateurs envers le marché inflationniste). Le sens commun reconnaît donc qu'il existerait des relations de confiance entre groupes, bien que d'un point de vue théorique il soit difficile de le confirmer.

29

On peut aussi noter toutefois que des auteurs comme le psychanalyste Jung ont

travaillé sur l'idée de l'existence d'une« âme des peuples », idée qui a été détournée par des courants comme le national socialisme: Deirdre Bair, Jung. Une biographie, Flammarion, 1309 pages. L'historien, sociologue et géographe français: André Siegfried publie aussi un ouvrage sur cette question en 1950 Siegfried A. L'Âme des peuples, Paris, Hachette 1950.

21

Mais si l'on reconnaît qu'il existe des relations de suspicion, haine, vengeance et revanche entre groupes (ce qui est aussi souvent affirmé dans les théories du conflit), il n'est pas non plus possible d'exclure l'idée que les groupes seraient aussi capables de témoigner de sentiments de confiance et de compassion, voire de gratitude et de loyauté comme le propose Georg SimmeI30. Notre travail propose donc de reconnaître qu'il existe des relations positives et négatives entre les groupes reposant sur des sentiments imaginaires et comportements subjectifs attribués aux groupes euxmêmes, comme aux individus le composant. Mais il ne suffit pas d'affirmer qu'il existe des relations de confiance et de méfiance entre les groupes sans prendre en compte l'individu car les groupes sont composés d'individus. Si les groupes agissent, interagissent et délibèrent, voire se battent, ils ne le font que dans la mesure où les individus qui les composent font la même chose. Si l'on souhaite parler de groupes éprouvant de la confiance ou de la méfiance, il faut reconnaître qu'ils ne l'éprouvent que parce que des individus (et pas forcément tous les individus) composant le groupe ressentent aussi ces mêmes relations de confiance et de méfiance qui sont atténuées ou amplifiées au sein du groupe par le biais d'imaginaires collectifs3!. En effet il convient de reconnaître comment la confiance interagit au sein du groupe. Celle-ci peut être horizontale (ou distributive) si une majorité d'individus dans le groupe A fait confiance au groupe B. Ou au contraire elle peut être verticale (ou collective) si les représentants ou les élites du groupe A agissent de manière à créer des conditions de confiance entre les
groupes A et B32.

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renvoie (...) à la question fondamentale de la production historique des vérités. Les sociétés humaines se construisent autour d'une pluralité de programmes de vérités dont l'enjeu principal est la distribution sociale du savoir, c'est-à-dire des croyances. L'imaginaire apparaît donc ici comme une capacité de faire tenir ensemble à partir d'un nécessaire faire croire» in Féron E. Hastings M. (Dir.) L'imaginaire des conflits communautaires, Paris, éditions l'Hannattan, 2002, p 17. 32 Govier T. et Ve1Woerd W. « Trost and the problem of National Reconciliation », in Philosophy of the Social sciences, Vo132, n02, Juin 2002, pp 178-205. 22

3! «L'imaginaire

Simme1 G. The sociology, New Yorlc, Free press, 1964.

Si l'on prend le cas de la Belgique par exemple, on voit bien que ces deux approches sont commentées par les théoriciens et les analystes: 1 : une majorité de francophones n'ont pas confiance dans les néerlandophones et vice-versa, 2 : les responsables politiques et institutionnels et les médias agissent comme si les relations de confiance entre les deux groupes n'étaient pas possibles, ce qui se répercute sur la population.

La seule analyse théorique qui permet de faire le lien entre ces différentes théories tout en prenant en compte la complexité est de reconnaître le poids de la cultur~3, des sentiments collectifs et de l'inconscient collectifM dont les représentations sont véhiculées par le groupe. C'est donc une démarche constructiviste qui vise à ne pas réifier certains concepts comme l'Etat, la famille, la communauté, ni à tirer des conclusions essentialistes sans analyse des complexités. En partant de ces différents points, il est possible de reconnaître qu'il existe des relations de confiance entre individus, entre groupes, mais aussi au sein des groupes, dans un ensemble de relations complexes qui fonctionnent sur la base d'un réseau. Reconnaître que les groupes peuvent témoigner de la confiance ou de la méfiance ne revient pas pour autant à confondre le groupe et l'individu, ni à prendre le tout pour la partie et vice-versa. Lorsque les relations entre groupes larges témoignent assez de confiance pour permettre une coopération, cela ne signifie pas pour autant que les membres du groupe ont individuellement confiance dans l'autre groupe.
33

La culture est entendue ici comme « un système de représentations partagées que les

individus utilisent pour donner du sens au monde ». Ross M.H. Cultural Constestation in Conflict, Londres, Cambridge University Press, 2004, p 3, voir aussi Geertz C. The interpretations oj culture, New York, Basic Books, 1973.
34

On peut plus moins rattacher ces notions aux théories de Emile Durkheim (dans

Représentations individuelles et représentations collectives 1898) pour qui: on peut introduire en sociologie une conception parallèle à celle qui tend à prévaloir en psychologie, selon laquelle les représentations et sentiments individuels, une fois qu'ils existent, sont susceptibles d'interagir directement. Par la suite Maurice Halbwachs (dans La mémoire collective, Paris, édition Albin Michel, 1997 entre autres et Marcel Mauss «Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie )), in Journal de psychologie, 21, 1924, pp 892-922) vont se référer à l'existence d'une psychologie et d'un inconscient collectif.

23

Dans le cadre de la réconciliation franco-allemande par exemple, les deux groupes nationaux ont mis en place une coopération au niveau européen reposant sur la confiance, ce qui ne signifie pas qu'un français fait automatiquement confiance à un allemand et inversement. Cela revient aussi à dire que, dans une situation où une majorité d'individus fait confiance à un autre groupe (confiance distributive ou horizontale), la coopération est possible et permet donc l'apparition d'une confiance entre les groupes35. Il faut donc éviter une approche méthodologique centrée sur l'individu qui attribuerait au groupe les mêmes sentiments qu'aux individus qui le composent, tout comme une approche méthodologique centrée sur le groupe qui oublierait la prise en compte de relations entre personnes au sein du groupe (l'image de réseau d'interactions permet de dépasser ce problème). Enfin, il faut aussi éviter le travers de considérer le groupe comme une entité distincte de ses membres, tout comme celui de l'atomisation (considérer l'individu sans faire référence à ces affiliations de groupes et à ses relations)36.Beaucoup de critiques ont en effet été formulées par les théories féministes et communautaristes sur le travers d'analyser la position de chaque individu comme primus inter pares. Ceci signifie que chaque individu développe des buts, des croyances et des sentiments de confiance et de méfiance, mais que ces sentiments sont aussi influencés par ses appartenances à un groupe, une culture, un réseau, ou une position sociale. Si les groupes et les individus sont distincts dans les relations de confiance, ils sont aussi éminemment interconnectés sous la forme de réseaux d'interactions.

3. Le conflit et la guerre civile sous l'angle de la confiance
La notion de conflit se réfère à des périodes d'affrontements sanglants de durée courte, mais peut aussi comprendre des périodes prolongées comme la période de pouvoir des Khmers rouges entre 1975 et 1979 au Cambodge. La comparaison entre les trois situations de post-conflit choisis dans cet ouvrage, nous oblige à nous inscrire dans une approche plus vaste de l'analyse du lien social et des événements.

35

36

C'est l'une des limites méthodologiques des entretiens individuels effectués. Ibidem.

24

On peut définir un conflit comme un événement, à savoir comme une construction mentale qui nous permet de saisir synthétiquement une pluralité de micro-événements liés ensemble avec un seul mot. Même des événements localisés dans le temps et dans l'espace comme le massacre de Srebrenica sont composés de milliers et milliers de cas individuels divers les uns des autres, et chaque participant ou chaque témoin a son propre récit de ce qui s'est passé, même si tous sont conscients de se référer au même événement. Pour comprendre les conflits, l'analyse des théories sur les négociations semble intéressante37; mais au niveau des grands groupes, un détour par l'anthropologie et les théories politiques du conflit et de la violence s'impose. L'anthropologue Pierre Clastres propose une vision de la guerre comme inéluctable dans la structuration des groupes: pour lui la guerre est la condition même de possibilité de la vie primitive, en ce sens qu'elle permet de protéger les ensembles contre la tentation de l'unité/uniformité et permet de préserver leur individualité. La guerre est alors à la fois le moyen d'affirmer l'individualité du groupe face aux autres et la condition d'une société indivisée qui refuse la logique de l'unification38. Pour les anthropologues il existerait en effet plusieurs cercles de l'échange qui réguleraient l'hostilité entre les groupes: plus les individus partagent une même identité (premier cercle ou cercle de la réciprocité généralisée), plus la confiance serait important~9. Dans un second cercle, qui est celui pour Marshall Sahlins de l'échange et de la réciprocité équilibrée, les relations économiques régulent les échanges entre communautés, et l'échec de ces échanges peut aboutir à la guerre. Les groupes hésitent alors entre confiance et défiance, même si ces termes de confiance et défiance ne sont pas clairement employés par les anthropologues. « Il y a un lien, une continuité, entre les relations hostiles et la fourniture de prestations réciproques: les échanges sont des guerres pacifiquement résolues, les guerres sont l'issue de transactions malheureuses.

37

Nous pensons ici notamment à l'ouvrage de C. Négociations: essai de sociologie du lien social Paris, PUF, 2003. 38 Clastres P. La société contre l'Etat, Paris, Minuit, 1974.
39

SahlinsM. Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétésprimitives, Paris,

Gallimard, 1976. 25

Ce trait est bien mis en évidence par le fait que le passage de la guerre à la paix, ou tout du moins de I 'hostilité à la cordialité, s'opère par

l'intermédiaire de gestes rituels, véritable inspectionde réconciliation40. »
Enfin un troisième cercle de l'échange serait celui de l'hostilité réciproque, de la défiance où la guerre totale est possible. Ce troisième cercle pourrait être illustré par l'image que Thomas Hobbes emploie dans Le Léviathan4J,l'idée de la guerre de tous contre tous. Mais loin d'être l'apologie d'une méfiance et d'une hostilité généralisées, Hobbes peut aussi être interprété comme utilisant une métaphore de la guerre réelle et de la peur des groupes d'aboutir à la guerre, qui selon le philosophe anglais ne doit jamais advenir2. Il propose donc un contrat social comme moyen de prévenir la guerre réelle. Comme Michel Foucault le mentionne déjà, Hobbes n'aurait pas placé le rapport de guerre au fondement des relations de pouvoir: les hommes sont d'emblée placés dans une relation de pouvoirs, de représentations et de signes qui n'est pas l'état de nature. Ils n'évoluent pas dans un rapport de force brut, mais sur le théâtre des représentations partagée~J. Ils ne seraient pas réellement dans une dévoration sauvage l'un de l'autre, mais plutôt dans une sorte de diplomatie infinie ck rivalité~. Sa théorie de la guerre et de la paix devrait être appréhendée davantage dans un sens abstrait et irréel que dans un sens premier et ferait appel à l'idée de partage des représentations sociales pour comprendre le lien social. Ce serait ce partage des représentations qui permettrait d'éviter la guerre. Pour le philosophe René Girard, ce serait à l'inverse les représentations partagées et en particulier le désir mimétique des individus pour le même objet qui seraient à l'origine de la guerre. De plus, à l'inverse de Hobbes, René Girard récuse l'idée de contrat social pour réguler la violence.

4<LeviStrauss C. Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Plon, 1967. 41 Hobbes T. Le Léviathan 1654, Paris, Gallimard, 2000. 42 KeIVégan J.F. « Poids et représentation de la société civile: une analyse de Michel Foucault », Colloque Gouvernance et confiance, Facultés universitaires de Namur, 11 Décembre 2007. 43 Foucault M. Il faut défendre la société. Cours au collège de France (1975-1976), Paris, Hautes Etudes, Gallimard-le Seuil, 1997, p 79. 44 Idem p 80.

26

D'après lui c'est le sacrifice réel ou sublimé (dans le cas d'une religion comme le christianisme) qui permet de mettre fin à l'enchaînement de la violence et au conflit.4sL'approche qui sera reprise ici se situe entre ces différentes théories en arguant que les représentations sociales peuvent être à la fois créatrices de liens, mais aussi de conflits et de rivalités entre belligérants. Le conflit est présenté ici avant tout comme un phénomène politique et social comme le décrivait déjà le général Prussien Carl Von Clausewitz au seizième siècle: « La guerre n'appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l'existence sociale. Elle est un conflit de grands intérêts réglés par le sang et c'est seulement en cela qu'elle diffère des autres conflits. Il vaudrait mieux la comparer plutôt qu'à un art quelconque, au commerce qui est aussi un conflit d'intérêts et d'activités humaines.. et elle ressemble encore plus à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle46.» Les conflits pris en compte dans le cadre de ce travail sont des conflits civils, ayant mobilisé l'ensemble de la société civile autour de combats. En ce sens les conflits étudiés sont ce que Mondher Kilani nomme les guerres totales contemporaines47. Pour Kilani, les premières guerres totales modernes revêtent un caractère de masse comme dans le cas des révolutions en Europe, mais aussi lors des deux grands conflits mondiaux où elles apparaissent sous leur forme de guerres nationales et de guerres civiles. Ces deux types de conflits avaient pour trait commun de mobiliser l'ensemble de la société, la population civile devenant du coup un objectif militaire d'importance que l'ennemi tentera aussi de détruire. Il n'y aurait pas d'ontologie de la guerre, mais une production toujours culturelle de celle-ci. Elle serait une anthropopoesis dans le sens où elle fabrique de l'humain et un modèle de société48.

4SGirard R. Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Éditions Bernard Grasset, 1961. 46 C.von Clausewitz, cité par Paul Rosse11952, 1597, in Rossel P. <<Karl on Clausewitz v et la théorie de la guerre», inLes temps modernes, non, 1952, période de 1591-1610.
47

Kilani M. Guerre et sacrifice: la violence extrême, éditions PUF controverses, Paris

2006, collection ethnologies controveISes, p 72. 48 Ibidem.

27

La guerre ne serait ainsi pas une évidence inéluctable mais une activité complexe, riche de significations au même titre que la religion ou le sacrifice. La guerre fabriquerait du sens social dont de la confiance et ses antonymes, la méfiance et la suspicion. Fischer propose une approche similaire: «Si les conflits peuvent débuter du fait de différences objectives et idéologiques, leur escalade résulte de facteurs subjectifs tels que des perceptions erronées, de la méfiance et de lafrustration49. » Le conflit est à la fois «interactif, inter sociétal» et dirigé par des facteurs tels que« les besoins collectifs et la peurso». La guerre s'inscrit et s'imbrique dans d'autres faits sociaux et tire du sens de cette imbrication. C'est un processus de transformation autant que de destruction de la réalité sociale. La guerre, au-delà des motivations économiques, politiques, territoriales et d'enjeux de pouvoir, est aussi et fondamentalement un phénomène symbolique, dont la violence fait parfois appel à des représentations du sacré en faisant référence au sacrificesl. Or le sacrifice, à l'inverse de la guerre généralisée comme la guerre civile, est fondateur de lien social et peut générer de la confiance au sein du groupe. « Le sacré s'empare de la violence primordiale pour la domestiquer et la sublimer dans des formes qui rendent possibles la paix socialeS].» Théoriciens et analystes ont beaucoup insisté sur l'aspect positif du sacrifice. Mais la violence dans la guerre civile dépasse de loin ce sacrifice et peut à l'inverse s'avérer destructrice de confiance et de lien social dans une relation complexe de relations sociales entre individus et entre groupes.

49

Fischer R.J. « Social-Psychological Processes in Interactive conflict Analysis and Reconciliation» in Ho Won Jeong The new agenda for Peace Research, Ashgate, Aldershot, 1999, p 85.
50

Kelman H.Y. «Social-Psychological Dimensions of International conflict» in
and

Zartman W. et Rasmussen J.L. Peacemaking in International conflict: Methods Techniques Washington, International Institute ofPeace Press, 1997, P 194.
51

Hastings 2002 Opcit et Kilani 2006 Opcit.

52 GirardR.

La violence et le sacré, Paris, ÉditionsBernard Grasset, 1972,Coll. Pluriel
28

C'est cette même idée de violence entendue comme domination et recherche de contrôle que propose Whitmer5\ qui reprend l'idée «d'absence d'être» de René Girard54 pour expliquer que le héros masculin tel que représenté dans l'imaginaire collectif internalise la violence pour prouver sa masculinité. Le héros dénie son droit d'être humain, de faire confiance, d'être digne de confiance et de dépendre des autres. Pour Whitmer, «l'absence d'être» de Girard proviendrait d'une déconnection sociale du lien avec les autres55.Il existerait donc des liens ténus entre violence et confiance, entre conflit et destruction d'une confiance sociale.

4. Le post-conflit
«Le pouvoir c'est la guerre, c'est la guerre continuée par d'autres moyens56» Michel Foucault, 199757

Pour Georg Simmel, « guerre et paix sont tellement imbriqués que les conditions des combats se font en temps de paix et les conditions de la paix se déterminent en temps de guerre58». Cette étude est consacrée à trois pays et sociétés qui sont ici appelés « sociétés post-conflictuelles» ou en situation de post-conflit. Mais ces termes imposent quelques précisions et définitions. Tout d'abord il faut bien poser la question « Qu'est ce que le post-conflit ? ». Mais les questions suivantes seront aussi centrales tout au long de notre travail: «y a-t-il une limite de temps?» et «Quand peut-on dire qu'une société n'est plus postconflictuelle? ». Les sociétés post-conflictuelles sont des sociétés après un conflit civil armé opposant au moins deux groupes. Leur étude requiert une analyse des relations de confiance envers les institutions publiques et entre les individus. La période qui est étudiée ou la phase de post-conflit est la période suivant la fin des combats et la signature des accords de paix dans laquelle le conflit perdure sous une forme non violente.
53

WhitmerB. The violent mythos, Albany, State University of New YOIXPress, 1997, p 147. 54 Girard R. La violence et le sacré, Paris, Éditions Bernard Grasset, 1972, Coll. Pluriel.
55
56

Whitmer B. The violent mythos, Albany, State University of New Y OIXPress, 1997.

Par cette affIrmation Foucault retourne l'aphorisme de Clausewitz. Foucault M. Il faut défendre la société. Cours au collège de France (1975-1976), Paris, Hautes Etudes, Gallimard-le Seuil, 1997, p 16. 58 Simmel Georg, Conflict and the web of group affiliations, New Yolk, éditions The Free Press, première édition 1955, p 135.
57

29

Ho Won Jeong caractérise cette transition par le passage d'une paix négative définie comme l'absence de guerre, à une paix positive où le développement humain et la satisfaction des besoins psychiques élémentaires du groupe permettent de faire disparaître les causes du confli t59. Pourquoi se concentrer tout d'abord sur le post-conflit pour étudier la confiance? Après la signature des accords de paix, à la suite de conflits civils qui impliquent des massacres, de nombreux analystes et théoriciens ont reconnu tout simplement que « la paix ne suffit pas 6C),qu'il existe d'autres paramètres de déstabilisation et des facteurs qui rendent un retour au conflit toujours possible. Les violences notamment ne disparaissent pas du jour au lendemain et la reprise d'un conflit armé similaire ou différent est toujours envisageable. D'après Alain Touraine, «plus une société est complexe, moins elle est mécanique, plus elle comporte des zones d'incertitude, de désorganisation, d'innovation, de déviance et d'imagination61 ». Or les sociétés post-conflictuelles sont des sociétés complexes car elles contiennent de nombreuses tensions internes et la situation d'incertitude qui prédomine après les conflits rend la question de la confiance d'autant plus cruciale: « La société est le résultat de ses décisions qui renvoient elles-mêmes aux discussions, conflits et transactions à travers lesquels de manière toujours provisoire et instable, se poursuivent des changements qui vont dans le sens d'une plus grande diversification, d'une flexibilité croissante, d'un relâchement des normes, des systèmes symboliques et des contraintes sociale~. » Dans les sociétés post-conflictuelles, les éléments qui affectent la construction de l'identité sont multiples: les difficultés d'identification, l'absence de modèle positif, la méconnaissance de l'histoire... Dans toutes ces situations où l'individu est fragilisé et en situation de survie, il peut de manière schématique et très simplifiée, perdre confiance en lui et dans la société.
59 Ho Won Jeong Peace and Conflict studies an Introduction, Hampshire, Ashgate, pp 23-25 et Ho Wong Jeong Peacebuilding in post-conflict societies, Londres, Lynne Rienner publishers, 2005. 60 Caben M. « La paix ne suffit pas », in Enjeux Internationaux: Les banlieues du monde, premier trimestre 2006, Bruxelles. 61 Touraine Alain, Production de la société, Paris, Seuil, 1973, p 29.

62

Ibidem p 30.
30

Il lui devient alors très difficile voire impossible de dépasser l'objectif de sa stricte survie, d'envisager un avenir proche ou lointain ou de se percevoir en tant que membre d'une collectivité. De nombreuses analyses expliquent le passage à la situation de conflit, puis au post-conflit et enfin à une certaine forme d'intégration63. Ces étapes associées à des types de discours et à des émotions comme la confiance sont reprises dans le tableau ci-dessous proposé par Carlos E. Sluzki.
Etape
Conflit Discours « L'hostilité est la seule option» « Nous sommes prêts à relancer les hostilités si nécessaire » « Les hostilités n'auront lieu qu'en cas d'échec» « Les hostilités représentent un désavantage majeur» « Nous avons besoin de l'autre » « Nous ne faisons qu'un» we Emotion Hostilité, mépris, provocation

Coexistence

Ressentimen~ colère, méfiance

Collaboration

Ambivalence

Coopération

Empathie précautionneuse

Interdépendance

Acceptation du passé, confiance prudente

Intégration

are one

Solidarité, confiance amicale

Ce tableau présente l'une des rares théories qui abordent la question de la confiance dans les sociétés post-conflictuelles et qui font donc un lien entre la situation de post-conflit et des sentiments subjectifs liés aux groupes, à l'exception de quelques théories comme celle de Charles Lerche64 .

63 Sluzki C.E. «The process towards Reconciliation» in Chayes A. et Minow M. (00) Imagine coexistence: Restoring Humanity after Violent Ethnic Conflict, San Francisco, lossey-Bass, 2002, pp 21-31. 64 Lerche C. «Peace building through reconciliation» in The international journal of peace studies, vol 5, n02 Automne-Hiver 2000. http://w\vw.~mu.edulacademic/iipslvo153I1erche.htm

31

L'enjeu des sociétés post-conflictuelles serait de passer d'une coexistence pacifique qui repose sur un minimum de confiance à une situation où la coopération est possible et qui repose sur la confiance entre les groupes.

2. Le besoin de confiance sociale et politique
«Toute relation intelligible est par essence hypothétique65», comme le sont aussi les relations de confiance qui relient les individus, d'où l'élaboration de suppositions. La question de la confiance s'inscrit dans l'étude du lien social, mais là encore on se heurte à une difficulté majeure: le lien social n'est en effet pas constitué en une catégorie, un objet scientifiquement défini et clairement isolable. Toute relation à l'autre, à partir du moment où elle n'est pas éphémère, constitue après tout une forme de lien. Comment dès lors caractériser ces liens? Comme dans les études qui visent la confiance66,les études qui se rapportent au lien social font écho à d'autres termes tout aussi difficiles à définir: rapports sociaux, réseaux, ou à l'inverse anomie, atomisation, désaffiliation ou exclusion. On peut aussi circonscrire les notions de lien social et de confiance intergroupes dans des cercles de réciprocité incluant les liens de parenté, ceux de proximité géographique, les liens d'identité ou d'identification ethnique et religieuse, les liens d'intérêt et les liens instrumentaux (les modèles familiaux et sociétaux étant bien sûr différents selon les contextes). L'importance du degré de confiance qui doit être atteint pour parvenir à une situation donnée dépend largement de l'objectif initial de vivre ensemble. Les relations individuelles comme les relations d'amitié demandent une confiance plus profonde et moins superficielle que les relations fondées sur la coopération professionnelle ou sur le voisinage.

Thuderoz, C. Négociations: essai de sociologie du lien social Paris, PUF, 2003, P 29. Entre de nombreuses autres etudes: Sztrompa P. Trust a sociological theory, New York, Cambridge UniversiJy Press, 1999, p 211 , la collection Russel-Hardin, Seligman A.B. The problem of Trust, Princeton, édition Princeton UniversiJy Press, 1997, Tonkiss F.; Passey A. Ouvrage collectif, Trust and civil society, Londres, Macmillan Press, 2000; Thuderoz C., Mangematin V. et Harrisson D. La confiance: approches économiques et sociologiques, Paris, éditions Gaëtan Morin, 1999.
66

65

32

Les nations séparées par des Etats indépendants ont besoin de moins de confiance pour coopérer que des groupes coexistant au sein d'un même Etat. Le besoin de confiance varierait parce que les situations sont différentes. Le besoin de confiance institutionnelle Les institutions peuvent être considérées comme la mise en forme de valeurs et de normes qui définissent la culture d'une société. Elles peuvent aussi être analysées sous l'angle du contrat limité et provisoire passé entre des groupes sociaux dans une théorie rationnelle de maximisation des intérêts. En opposition avec ces deux conceptions, le sociologue Alain Touraine analyse les institutions sous l'angle de la gestion des conflits sociaux. Pour Touraine, « le système institutionnel transforme l'action historique et les conflits sociaux qui s y développent en un corps de décisions et de lois tout en possédant une certaine autonomie, fondée à la fois sur le décalage entre un champ d'historicité et une collectivité politique et sur les problèmes internes d'intégration et d'adaptation de cette collectivité67 ». Selon lui les institutions ont donc une fonction de régulation des conflits sociaux. Dans un contexte postconflictuel, les éléments de défiance à l'égard de l'Etat, des institutions publiques et de la société civile sont nombreux et font appel aux perceptions, aux représentations et à la nécessité de fonder une confiance nécessaire à l'animation du jeu démocratique. Les nouvelles institutions doivent aussi pouvoir justifier de leur capacité à développer de nouvelles politiques de grande envergure (par exemple de reconstruction) et se substituer à l'ordre décentralisé prégnant pendant la période de conflit. L'Etat est alors un élément abstrait et les institutions doivent trouver une nouvelle légitimité. C'est dans ce contexte que le nouvel ordre de production de normes (juridique et légal) doit se mettre en place, alors que des cas d'injustices flagrants et de graves transgressions par rapport au système ancien (légal comme de valeurs) ont été commises. La mise en place d'un système de justice a dans ce contexte un rôle à jouer, en tant qu'institution garante de normes, mais ne peut pas toujours influencer la confiance de manière positive.

67

Touraine Alain, <<Production de la société», Paris, Seuil, 1973, p 60.

33

Dans les sociétés post-conflictuelles, la confiance dans les institutions est donc le résultat d'un processus long, d'une confiance sur le long tenne, d'une confiance qui se construit ou d'une confiance
réjlexive68.

Le besoin de confiance au niveau social Face au besoin de confiance institutionnelle et comme en miroir se place le besoin de confiance au niveau social. Mais est-il possible de comparer des sociétés aussi différentes que la Bosnie-Herzégovine, le Mozambique et le Cambodge, ce au moyen de théories sociologiques qui ont pris fonne essentiellement dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle en Europe? Cette comparaison, aussi osée soit-elle, ne serait pourtant pas dépourvue de sens: confrontée aux bouleversements radicaux liés à l'industrialisation et à l'urbanisation du dix-neuvième siècle, la société occidentale européenne telle qu'étudiée par Emile Durkheim, Norbert Elias ou Georg Simmel paraît avoir des points communs avec les sociétés post-conflictuelles, justement en raison de la rapidité de ces changements sociaux. De plus on peut observer dans les sociétés étudiées avant et de manière plus importante après le conflit, la distinction que faisait Emile Durkheim entre d'une part les sociétés à solidarité organique, dans lesquelles l'individu appartient complètement au groupe, sans l'avoir voulu et de manière irréversible; et d'autre part les sociétés à solidarité mécanique dans lesquelles les processus de division du travail et de spécialisation des tâches ont conduit à de nouvelles fonnes d'interdépendances69. C'est davantage dans ce second type de sociétés, où l'on est dépendant d'autres catégories socioprofessionnelles, que la confiance s'avère nécessaire parce qu'elle n'est pas garantie ou évidente et que de nouvelles fonnes de coopération mais aussi de conflits tendent à émerger. Des études menées sur les sociétés occidentales peuvent aussi avoir du sens si on les applique aux sociétés post-conflictuelles : c'est en particulier le cas de celles du sociologue Ulrich Beck7o.

69

68G. Môllering Trust, Reason, Routine, Reflexivity, Oxford, Elsevier, 2006. Dutkheim E. De la division du travail social, «Quartridge» Paris, PUF, 1989. 70 Beck U. La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Paris, Éditions Aubier, 2001 (édition originale allemande 1986). 34

Pour celui-ci, les sociétés occidentales ont connu ces dernières décennies des transformations importantes comme la disparition des catégories de référence comme les classes sociales, les familles nucléaires et les distinctions liées au genre. Avant cela, chacun semblait vivre dans la sécurité des liens sociaux en connaissant son ami ou son ennemi et avec des sanctions importantes pour ceux qui trahissaient les règles. Aujourd'hui selon lui, l'enjeu majeur est que chacun se retrouve face à des inconnus et des anonymes. Il devient donc plus difficile de calculer les attentes des autres. Si bien que c'est dans ces sociétés du risque et de l'incertitude, comme dans les sociétés post-conflictuelles, qu'il faut déléguer sa confiance à des spécialistes. Mais c'est aussi parce que les catégories évoluent, et notamment la distinction alliés/ennemis et dans un cadre de versatilité des relations, que la confiance sociale s'avère nécessaire. La confiance au niveau interpersonnel ou individuel L'approche de la confiance interpersonnelle est complémentaire de l'analyse de la confiance au niveau social mais permet d'étudier les répercussions du conflit sur les relations entre les individus et entre les groupes d'individus. Les sociétés post-conflictuelles traversent des crises de confiance qui s'expliquent par l'ampleur des dommages matériels et psychologiques causés par le conflit. Les études sociales sur les sociétés post-conflictuelles comme au Rwanda mettent en évidence la persistance de stress post-traumatique lié aux massacres qui nécessite un réel processus de guérison ou de résilience pour éviter que certains syndromes, peurs et sentiments de suspicion ou méfiance, ne se transmettent aux générations suivantes71.Dans le cadre de situations postconflictuelles, la confiance interpersonnelle ou confiance au niveau social est affectée. Certaines études des organisations internationales ou ONG commencent à montrer les liens qui existent entre post-conflit et confiance. Certains articles qui concernent la Bosnie-Herzégovine par exemple relatent un niveau de confiance particulièrement faible72.

71Volkan V. Bloodlines. From ethnic pride to Ethnic terrorism, Boulder, Wesview Press, 1997. 12« Citoyens de Bosnie : encore un effort pour être bosniens ? » injouma1 Novi reporter du 24 Octobre 2007, publié dans Le courrier des Balkans du 19 Décembre 2007. 35

Guido Môllering distingue trois paradigmes de la confiance qui serviront de piliers à ce travail73: celui de la confiance instrumentale ou calculée (la confiance est alors un choix), celui de la confiance routinière (aptitude naturelle à la confiance dans son environnement) et enfin celui de la confiance réflexive, qui est la plus complexe et qui est celle qui se construit sur un mode réciproque dans une relation avec un individu ou avec une institution sur le long terme.

D'après cette catégorisation, il est possible d'opposer dans le post-conflit la confiance au niveau institutionnel qui repose principalement sur la confiance réflexive où l'individu ne coopère que si la confiance l'y conduit, la confiance dans la société civile qui implique un mélange de confiance instrumentale ou calculée et de confiance réflexive, et enfin la confiance au niveau social qui reposerait davantage sur la confiance routinière et qui est davantage une confiance diffuse. Cette analyse de la confiance appliquée au post-conflit pourrait presque répondre en écho, avec des variantes à l'approche du conflit impliquant des crimes de masse proposée par Béatrice Pouligny. Pour cet auteur en effet, le conflit traduirait une triple crise: tout d'abord une crise du lien politique (lien à l'Etat), mais aussi une crise du lien social (lien à la communauté et à l'environnement le plus immédiat comme le quartier) et une crise du lien domestique (lien familial et intergénérationnel)74. Cette analyse de la confiance rejoint aussi celle de Dimitry Khodyakov déjà citée entre confiance institutionnelle (par exemple l'Etat), confiance avec des liens faibles (par exemple des individus anonymes: le pilote d'un avion, ou les membres d'un même parti politique) et confiance avec des liens forts (principalement la confiance interindividuelle)75.

73 Mollering G. Trust, Reason, Routine, Reflexivity, Oxford, éditions Elsevier, 2006. 74 Pouligny B., CERI, «Construire après les massacres» , revue Tiers monde, XLIV, n0174, avril-juin 2003, p 427. 75Khodyakov D. « Trost as a process: A Three-dimensional Approach» in Sociology, Londres, 2007, vo141, pp 115-132. 36

Graphique: le cercle vicieux du déficit de confiance dans le postconflit

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3. Présentadon des pays étudiés
Les situations de post-conflit correspondent à des phases de transition qui ont des influences directes sur la vie des individus et des groupes, sur les liens de confiance qu'ils nouent entre eux et envers les institutions et sur les échanges qu'ils entretiennent. Dans le cadre de ce travail, il était donc indispensable de prendre en compte cette diversité des contextes et des situations afin d'enrichir les connaissances sur la thématique de la confiance dans les sociétés post-conflictuelles. Cette diversité a une première expression géographique. En effet les entretiens de terrain ont été réalisés dans plusieurs régions géographiques: l'Europe des Balkans avec la Bosnie-Herzégovine, l'Afrique du Sud-Est avec le Mozambique et l'Asie du Sud Est avec le Cambodge. 37

Les conflits sont de nature et de dimension temporelle différentes quoique comparables: 1975 à 1991 pour le Cambodge, 1992 à 1995 pour la Bosnie-Herzégovine et 1976 à 1992 pour le Mozambique. Ces conflits incluent des dimensions idéologiques (au Cambodge et au Mozambique), nationalistes (en Bosnie-Herzégovine, au Mozambique et au Cambodge) et ethniques ou culturelles. Les analyses se distinguent aussi selon le moment du conflit (l'étude est réalisée près de trente ans après l'époque Khmers rouges pour le Cambodge, mais seulement treize ans après la fin de la guerre pour la Bosnie-Herzégovine). Au sein des pays étudiés, les différentes régions ont aussi été affectées différemment par la guerre, notamment au Mozambique où le centre et le nord ont été plus touchés, mais aussi au Cambodge où les régions reculées ont moins souffert du conflit. Enfin il ne faut pas prendre le terme de conflit au sens strict: de plus en plus d'exemples tels que le Cambodge, le Mozambique ou l' Mghanistan montrent qu'il n'y a pas une période de paix nettement déterminée suivie d'un conflit: plusieurs conflits peuvent éclater à la suite profitant de la déstabilisation du pays. Ainsi en Mghanistan, le conflit contre l'envahisseur soviétique a laissé place à une guerre civile; au Cambodge, la guerre civile importée du Vietnam a donné lieu à la situation conflictuelle des Khmers rouges, suivie d'un conflit plus ou moins latent avec les Vietnamiens jusqu'aux Accords de Paris de 1991. Les enjeux et les ennemis se déplacent au gré du conflit.

Trois conflits destructeurs de confiance
« Tu détruiras l'ennemi visible. Mais aussi celui qui est caché: celui dans tes pensées76 ! » Slogan khmer rouge

La confiance dans les sociétés post-conflictuelles ne peut se concevoir sans appréhender la confiance pendant le conflit. Dans les trois pays étudiés, la fin du conflit n'a pas entièrement remis en cause le leadership des acteurs du conflit. Ce sont en effet les anciens belligérants qui jouent encore un rôle prépondérant dans le contexte post-conflictuel. C'est pourquoi l'analyse de la confiance dans le post-conflit passe par une analyse de la confiance dans le conflit.

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Locard H. Pol Pot little red book, Silkworm books, 2004, P 201. 38

Les paragraphes ci-dessous ne présentent pas les conflits de manière exhaustive ni historique: ils présentent certains points et éléments qui ont durablement affecté la population pendant le conflit. Ils permettent d'éclaircir la lecture ultérieure. Conflit et manipulation de la peur au Mozambique Au Mozambique, après l'indépendance en 1975 et l'adoption d'une politique de collectivisation des terres d'inspiration communiste par le Parti de Libération du Mozambique, le FRELIMO, les populations du centre et les émigrés stimulés par la Rhodésie et l' Mrique du Sud entrent en résistance et partent à la conquête d'une identité confisquée. La collectivisation des villages avait en effet remis en cause et détruit les traditions et modes de vie, marquant l'application d'une doctrine, comme si les populations rurales avaient été des individus entièrement désocialisés. Parmi les recrues de l'armée et de la résistance se trouvent essentiellement des hommes jeunes parmi lesquels certains se sont engagés librement et d'autres sont des captifs. L'Etat, dirigé par le FRELIMO, avait achevé de confiner dans les campagnes un grand nombre de jeunes gens désoeuvrés en les engageant dans des travaux de travaux forcés, brutaux, humiliants, par le biais d'une « opération production ». L'Etat a donc renvoyé ces jeunes migrants ruraux chez eux, en les considérant comme des parasites et des délinquants en puissance. De retour chez eux « en butte à la défiance de leurs aînés, ces garçons devaient subir celle des autorités administratives locales qui se méfiaient de leur ambition, ne les comprenaient pas, leur retournaient leur mépris et commençaient elles aussi à les regarder comme marginaux77 ». Pour ceux qui n'avaient pas réussi à intégrer les écoles de district, l'engagement dans la guérilla constituait donc un moyen de regagner de l'estime sociale. Le conflit mozambicain a opposé le FRELIMO, parti de libération du Mozambique, au pouvoir depuis 1975, modernisateur, et le mouvement guerrier de la RENAMO (Résistance Mozambicaine) soutenu par les chefs traditionnels et par l'étranger. Le mouvement de balancier de la confiance entre ces deux mouvements est décrit en particulier par C. Geffray78.

77Geffray C. OpCit, 1990, P 109. 78Geffray C., 1990 OpCit.
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Les massacres La raison principale de l'afflux de réfugiés mozambicains dans les pays voisins serait liée à la violence dont avait fait preuve l'une des deux parties au conflit: la résistance Mozambicaine ou la RENAM079. La RENAMO aurait par ailleurs été responsable de la mort directe de plus de 100 000 civils, ainsi que de violence et cruauté contre les civils dans toutes les parties du pays. « Le niveau de violence qui a été conduit par la RENAMO contre la population est extrêmement élevé. Que les séries soient tant similaires parmi les réfugiés venus du Nord, du centre et du Sud du Mozambique ne fait que suggérer qu'il s'agissait d'une violence systématique et coordonnée et pas d'une série d'incidents spontanés et isolés perpétrés par des combattants indisciplinés(#).» La violence perpétuée par la RENAMO avait plusieurs justifications. La première était le combat contre l'Etat, les institutions et les représentants du FRELIMO. C'est ainsi que dans les régions rurales, la RENAMO pratiquait l'isolement des communautés, afin de les soustraire à l'autorité de l'Etat. Une seconde raison est que l'usage de la violence instillait de la paralysie au sein de la population, en conférant aux soldats une image presque inhumaine, qui les mettait en dehors de la sphère sociale et dissuadait ainsi toute résistance. Certains auteurs ont ainsi attribué à la RENAMO un véritable culte de la violence, différent des pratiques perpétrées dans d'autres guerres civiles, par la pratique d'éléments rituels qui étaient pour les soldats des signes de pouvoir. Certains crimes auraient ainsi pris un aspect rituel symbolique pour ceux qui les pratiquaient81.Le nombre de personnes impliquées dans ces meurtres rituels n'a pas besoin d'être très élevé, mais le spectacle de terribles meurtres collectifs infligés à la population a un impact psychologique négatif qui se diffuse amplement à l'échelle du pays. Cette image est d'ailleurs restée dans le post-conflit, comme en témoignent certains entretiens: « Ces bandits ne me plaisent pas. Ils ont tué beaucoup de gens et ont amené la violence au Mozambique. » (Entretien N°20, Mozambique, 2006).

81K.B. Wilson, « Cults of violence and counter violence in Mozambique », inJournal of SouthernAfrican Studies, N° 18, Septembre 1992, pp 527-582. 40

79Ibidem p 167. 80Ibidem.

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