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Risques collectifs et situations de crise

De
341 pages
Les risques susceptibles d'affecter les collectivités humaines (risques naturels, technologiques, sanitaires, alimentaires, liés à la rupture de grands systèmes...) et les crises qu'ils suscitent sont au coeur des débats contemporains. Les sciences humaines et sociales ont, depuis une dizaine d'années, développé des recherches nombreuses et diverses sur ces questions considérées comme des problèmes de société cruciaux. Elles ont ainsi introduit de nouveaux cadres d'analyse susceptibles de changer assez radicalement la compréhension voire la gestion des risques et des crises.
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RISQUES COLLECTIFS ET SITUATIONS DE CRISE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-4925-9

Sous la direction de

Claude GILBERT

RISQUES COLLECTIFS ET SITUATIONS DE CRISE
Apports de la recherche en sciences humaines et sociales

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRlE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAliE

Collection Risques collectifs et situations de crise dirigée par Claude Gilbert avec le concours d'Isabelle Bourdeaux
Les risques collectifs (technologiques, sanitaires, alimentaires, naturels, environnementaux, biotechnologiques...) et les crises qui leur sont associées constituent des enjeux majeurs pour les organisations et collectivités. Ils sont également au cœur des préoccupations et débats publics contemporains. Les sciences humaines et sociales jouent un rôle de plus en plus important dans l'approche de ces risques qui appellent de nouveaux cadres d'analyse. La multiplication des travaux de recherches, des thèses, des séminaires et colloques sur ces thèmes témoignent du dynamisme de la recherche en sciences humaines et sociales dans ce domaine. L'objectif principal de cette collection est de favoriser la diffusion, la confrontation et la capitalisation des travaux issus de recherches de terrains aussi bien que plus théoriques, avec une ouverture sur l'interdisciplinarité et sur les travaux internationaux. Cette collection s'adresse aux chercheurs, aux enseignants, aux étudiants, aux acteurs directement en charge d'activités à risques mais aussi à un public plus large intéressé par la compréhension voire le traitement des questions liées aux risques et crises à caractère collectif.

Déjà parus
Mathilde BOURRIER (ouvrage dirigé par), Organiser la fiabilité, 2001. Christine DOURLENS, Saturnisme infantile et action publique, 2003.

Introduction Un tournant dans l'analyse des risques et des crises?

Claude GILBERT

Les dangers et menaces susceptibles d'affecter des collectivités -les "risques collectifs" donc (Gilbert, 1998) - sont au cœur de nombreux débats, apparaissant même parmi les problèmes de sociétés contemporains les plus cruciaux. Le développement de crises liées à ces risques n'a fait qu'accentuer l'intérêt à leur égard, que ces crises fassent suite à des événements (accidents industriels, catastrophes "naturelles", épidémies, etc.) ou qu'elles résultent de l'anticipation de dangers marqués par de fortes incertitudes (OGM, ESB, téléphonie mobile, etc.). Les sciences humaines et sociales qui, dès la fin des années 70, ont elles-mêmes contribué à faire émerger des interrogations dans ce sens (Lagadec, 1979), ont vite été confrontées à une double difficulté. Plus les risques et les crises sont devenus des objets de débat public, en raison notamment du passage aisé à des interrogations fondamentales et générales (Lagadec, 1981 ; Beck, 1986/1992; Jonas, 1993), plus les sciences humaines et sociales ont été solIicitées sans véritablement avoir la capacité de répondre aux demandes qui leur étaient adressées. Rares en effet étaient les chercheurs, les enseignants-chercheurs et les doctorants investissant, dans les années 80, ces nouvelles questions nécessitant des approches interdisciplinaires et qui étaient encore mal reconnues comme objets de recherche - en raison notamment de frontières poreuses avec l'expertise et la décision. La seconde difficulté, plus grande encore, tenait à la nature des demandes. Alors que la recherche sur les risques et les crises commençait à se développer, un cadrage des questions à traiter est vite apparu à travers les commandes de recherche. Pour l'essentiel, les chercheurs en sciences humaines et sociales étaient invités à se situer en aval des interrogations déjà engagées par des acteurs et organisations relevant des sphères de l'administration, de la politique, de l'économie ainsi que de la sphère scientifique, dans sa partie dite "sciences dures". Ainsi, l'étude de la perception des risques, de l'acceptabilité des risques, des réactions des populations en

Introduction

situation accidentelle, catastrophique, de crise, etc. constituait - et constitue encore -le cœur de la demande. Les sciences humaines et sociales, nouvel arrivant dans le champ des risques, se voyaient ainsi d'office attribuer un rôle à la fois précis et restreint: produire des analyses sur la population, le public, etc., pour comprendre leurs perceptions, les raisons de leur irrationalité, les motifs de leurs inquiétudes, leur adhésion aux rumeurs, leur propension à la panique, etc. (Gilbert, 2001 a). Les commanditaires de recherche français ne faisaient ainsi que reprendre, avec un décalage temporel, les questions traditionnellement adressées aux spécialistes des sciences humaines et sociales dans différents pays, notamment aux Etats-Unis!. Ce type de recours aux sciences humaines et sociales était facilité par le fait que, au plan international, une partie des chercheurs avait depuis longtemps déjà admis un tel cadrage, contribuant ainsi à faire de la question des perceptions, de l'acceptabilité des risques, etc., une sorte de standard dans les colloques internationaux consacrés aux risques. Dès le début des années 90, les difficultés auxquelles se trouvaient confrontées les sciences humaines et sociales étaient clairement identifiées. L'expérience du GDR "Crise" du CNRS (1990-1994), conduite parallèlement à celle d'un autre GDR, "Soristec", aux thématiques assez proches2 avait permis de les mettre évidence. Le Programme Risques Collectifs et Situations de Crise (1994-1997) a donc pu s'engager, sous la responsabilité de Claude Gilbert et avec le concours d'Isabelle Bourdeaux, dans le cadre du Département Sciences de l'Homme et de la Société du CNRS, avec deux objectifs précis: favoriser l'émergence d'une capacité de recherche sur la thématique et, surtout, introduire de nouveaux questionnements en décalage voire en rupture avec ceux existants. L'action s'est poursuivie avec un second programme du même nom mais ayant un caractère plus interdisciplinaire (1997-2000). Des appels à propositions scientifiques lancés en 1994 et 1995 puis en 1997, 1998, 1999, et ayant un peu la forme de "manifestes" (Gilbert, 1999) ont été l'occasion de préciser les axes et problématiques privilégiés et de soutenir une trentaine de recherches. Par ailleurs un cycle de séminaires, mis en place à partir de fin 1994, a permis d'organiser régulièrement la confrontation entre différentes disciplines, différents courants de recherche pouvant être concernés, à un titre ou à un autre, par la thématique du Programme. Le choix, constamment réaffirmé,
I Après une première vague de commandes de recherche aux Etats-Unis dans les années 60/70, liée à la "guerre froide" et concernant les réactions des populations en situation catastrophique (cf. Dombrowsky, session 5 et Gilbert, 1992), une seconde vague a résulté des mouvements de protestation contre divers types d'implantations industrielles dans les années 70/80. Sans pouvoir être réduit à un simple effet de commande, l'ouvrage de Mary Douglas et Aaron Wildavsky (Risk and Culture, 1982) reflète assez bien quelle était alors la nature des demandes adressées aux sciences humaines et sociales et comment elles envisageaient d'y répondre. 2 Le GDR "Crise" était dirigé par Claude Gilbert et Patrick Lagadec et le GDR "Soristec" (Société et risques scientifiques et technologiques) était dirigé par Denis Duclos et Philippe Roqueplo.

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Claude GILBERT

a en effet été de privilégier la constitution d'un réseau interdisciplinaire sur les risques et les crises afin de multiplier les approches de ces objets de recherche n'ayant pas vocation à devenir le support de disciplines nouvelles et spécifiques (de type "risquologie", "crisologie", etc.). Au terme du second Programme et au moment où se mettait en place le GIS (Groupement d'Intérêt Scientifique) Risques Collectifs et Situations de Crise (2000-2004) associant quatre organismes de recherche et trois ministères3, un bilan des recherches effectuées au sein du Programme ou en lien avec lui est apparu nécessaire. Le colloque "Risques collectifs et situations de crise. Bilan et perspectives" organisé en février 2001 au siège du CNRS (sous la direction de Claude Gilbert et Isabelle Bourdeaux et sous l'égide du Conseil scientifique du Programme4) avait comme objectif de rendre compte des recherches menées répondant le plus directement aux principales interrogations présentes dans les différents appels à propositions. Diverses dans leurs approches et par les terrains étudiés, relevant de multiples disciplines, les contributions de ce colloque ont mis en évidence la variété des pistes qui pouvaient être suivies tout en procédant à une première et stimulante synthèse. Ce sont ces contributions qui sont rassemblées dans le présent ouvrages, organisé autour de cinq axes de réflexion correspondant aux cinq sessions du colloque: 1) les modes d'émergence des risques comme problèmes publics; 2) l'impact des configurations d'acteurs et organisations sur la gestion des risques; 3) le rôle des vulnérabilités humaines et organisationnelles dans les accidents et catastrophes; 4) les nouvelles modalités d'expertise et de concertation en matière de risques; 5) les perspectives de recherche sur les situations de crise. Au titre de responsable du Programme, nous avons souhaité, dans une introduction un peu plus longue qu'il n'est d'usage, rendre compte assez précisément du tournant dans l'analyse introduit par les différentes

contributionset qui- c'est du moinsl'hypothèseque nous faisons - pourrait
modifier assez radicalement l'approche des risques et des crises. Pour chacune des parties, nous rappellerons ainsi rapidement la vision critique du Programme, telle qu'elle ressortait notamment des différents appels à propositions, et soulignerons les multiples apports des travaux réunis dans le présent volume ainsi que les principales inflexions voire les ruptures qu'ils nous semblent introduire.

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Le GIS Risques Collectifs et Situations de Crise associe le CNRS, l'INRA, l'INSERM, l'IRSN, le Le Conseil scientifique du Programme Risques Collectifs et Situations de Crise était constitué de Michel

Ministère de l'Equipement, des Transports, du Logement, du Tourisme et de la Mer, le Ministère de l'Ecologie et du Développement Durable, le Ministère des Affaires Sociales, du Travail et de la Solidarité
4

Callon, Michel Dobry, WolfDombrowskJ', Jean-Jacques Duby, François Ewald, Erhard Friedberg, MarieAngèle Hermitte, Patrick Lagadec, Bruno Péquignot, Michel Setbon, Jacques Theys, Uriel Rosenthal.
5

A noter

que les textes, rédigés

en 2001, ont été pour la plupart

transmis

sous leur forme

définitive

en 2002.

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Introduction

J. Les modes d'émergence

des risques comme problèmes publics

Pourquoi des problèmes sont-ils appréhendés sous forme de risques et d'autres non? Pourquoi aussi, parmi ces problèmes ainsi labellisés risques, certains sont-ils pris en compte et d'autres non? Ces interrogations introduites par le Programme visaient à susciter un questionnement critique sur deux approches courantes et fortement liées: l'une considérant que les risques existent en soi ou, ce qui revient au même, que leur existence est mise àjour par des efforts de connaissance, notamment scientifique; l'autre considérant que les risques sont habituellement l'objet de perceptions déformant leur réalité. Le duo risques objectifs/risques subjectifs est en effet au cœur de nombreuses approches spontanées, partagées par un grand nombre d'acteurs mais également de chercheurs, notamment ceux relevant des "sciences dures". Dans cette perspective, très dominante, le principal problème en matière d'identification et de prise en compte des risques résulte de la contradiction entre l'effort de connaissance objective des risques (ou la plus objective possib le) et les perceptions des risques contrariant cet effort d'objectivation. Sont ainsi habituellement distingués et opposés les scientifiques, les experts, les décideurs (économiques, administratifs, politiques...) auxquels est reconnue la charge d'identifier et de sélectionner les risques de la manière la plus rationnelle possible (grâce notamment à une étroite articulation entre science et décision) et le "public", dans ses différents modes d'être, considéré comme étant soumis à des perceptions - perceptions façonnées aussi bien par les peurs qui lui seraient inhérentes
(du fait de son irrationalité, de sa propension à la panique, etc.) que par les inquiétudes propagées par les médias. Le rôle des différentes sciences se trouve ainsi clairement défini: aux "sciences dures" l'identification des risques selon les méthodes scientifiques, aux sciences humaines et sociales la compréhension de l'irrationalité du public - et, plus encore, des moyens

de l'atténuer, de la "gérer au mieux" (Gilbert 200Ia). Il est en effet assez courant que les objectifs assignés à la recherche en sciences humaines et sociales se confondent avec une sorte d'ingénierie sociale sans qu'il soit toujours aisé de les remettre en question. Sommaire voire caricaturale, cette approche s'impose très largement et cadre la plupart des débats initiés par les décideurs, les commanditaires de recherche. Elle peut d'ailleurs être diversement nuancée. Des "experts", des "scientifiques", etc., admettront ainsi certaines limites du travail d'objectivation par rapport aux risques compte tenu des dysfonctionnements et compétitions propres à l'univers de la science et de la décision, de la difficile articulation entre ces deux mondes, de la difficulté à réduire les incertitudes attachées à certains risques (les "nouveaux risques", les "risques potentiels") et à intégrer de nouveaux principes (comme le principe de précaution). De nombreux débats, donnant lieu à une abondante littérature, 10

Claude

GILBERT

se sont d'ailleurs développés dans ce sens. Il peut également être admis que le public n'est pas entièrement soumis aux peurs et paniques, qu'il est capable de "bon sens", de jugement et que, même en matière de risques, l'éducation peut se substituer à la communication. De même, les médias peuvent-ils être considérés autrement que comme de simples propagateurs de rumeurs et apparaître comme de possibles partenaires pour développer des "cultures de risques", pour faciliter leur acceptabilité sociale. Mais malgré ces atténuations, assez fréquentes, on demeure globalement dans un cadre de réflexion qui impose tout à la fois ses problématisations et ses solutions. Ainsi, c'est en mettant en tension risques objectifs et risques subjectifs que l'on analyse habituellement les conditions d'émergence de ces risques comme problèmes, que l'on comprend les différentes dérives (mauvaise hiérarchisation, prise en compte de "non-risques"...), notamment suite aux arbitrages auxquels semblent être conduites les autorités publiques compte tenu de l'état de l'opinion, des campagnes médiatiques, etc. Les chercheurs ont donc été invités à questionner ce cadrage imposé et, surtout, à explorer d'autres voies, notamment celles se fondant sur l'idée de "construction" des risques (Gilbert, Bourdeaux, 1997) malgré les biais susceptibles d'être introduits par cette notion (Latour, 1995). Les intervenants de la première session se sont diversement situés par rapport à ces interrogations. L'opposition entre risques objectifs et risques subjectifs a le plus souvent fait l'objet de remarques critiques rapides comme s'il s'agissait d'un débat dépassé ne concernant pas nécessairement la communauté scientifique (avec, cependant, ici et là des adhésions résiduelles à l'idée de perception des risques par le public, etc.)6. La plupart des intervenants de cette session (Joly et Marris, Dourlens, Rumpala) se sont d'emblée référés à l'idée de "construction" ou de "constitution" des risques, considérant comme acquis que les problèmes ne sont pas donnés. Des intervenants d'autres sessions, auxquels on se référera également ici, ont aussi privilégié ce type d'approche (Barthe, Borraz et Salomon par exemple, session 2). Puisant tout à la fois dans les travaux d'analyse des politiques publiques, de sociologie des sciences et des techniques et dans les travaux relevant de la sociologie de la critique, ces intervenants ont souligné le rôle déterminant des processus de construction ou de constitution de ces problèmes pour ce qui concerne aussi bien la forme qu'ils sont amenés à prendre que leur sélection en tant que problèmes publics (leur "mise sur agenda" donc). Ils tendent tous à se référer à un même modèle de la construc6

Depuis un travail critique a été engagé sur les principaux "lieux communs" dans le domaine des risques et des crises dans le cadre d'un atelier du GIS Risques Collectifs et Situations de Crise, sous la responsabilité de Yannick Sarthe et de Claude Gilbert. L'objectif est notamment de mettre en évidence la résistance de ces lieux communs au regard critique et de tenter d'expliquer les raisons de leur permanence, y compris dans le champ scientifique.

II

Introduction

tion des risques comme problèmes publics. Les phases de cette construction vont du "lancement des alertes" à leur "mise sur agenda", en passant par des mobilisations, des publicisations et introductions dans l'espace public, des positionnements et interventions d'acteurs déjà dans le jeu, intéressés à l'engagement et au développement de tels processus. Parfois l'accent est surtout mis sur les alertes, les mobilisations et les publicisations, avec les controverses, les polémiques, les "montées en généralité" les accompagnant. L'essentiel se joue alors, comme dans le cas des OGM, dans la façon dont un « dossier» va être porté dans différentes « arènes publiques », va sortir de différentes« épreuves» subies dans des« zones de conflits» (Joly et Marris). Les autorités, les responsables économiques et les experts apparaissent alors comme réagissant surtout à des actions menées par des ONG, des syndicats, etc., sous le regard du public. Parfois, comme dans le cas du saturnisme (Dourlens), de la question des déchets et des transports routiers (Rumpala), des déchets nucJéaires aussi (Barthe, session 2), l'accent est mis à la fois sur les alertes, les mobilisations et sur les dynamiques qui se développent au sein des administrations, des agences d'expertise, des organismes de recherche, etc., dont la diversité des logiques et intérêts apparaît alors. Parfois encore, comme dans le cas des boues d'épuration (Borraz et Salomon, session 2), un rôle déterminant tend à être reconnu aux jeux des acteurs directement impliqués dans la production et J'utilisation des boues et des produits agricoles concernés. Mais ces variations, qui renvoient à différentes conceptions de la "fabrique des risques" (Gilbert, 2003), participent d'un même modèle que les auteurs peuvent d'ailleurs diversement critiquer. Le caractère un peu mécanique de telles analyses est souligné, notamment pour ce qui concerne l'enchaînement des diverses phases. Les processus de construction des problèmes apparaissent souvent désordonnés, discontinus avec même parfois des éclipses (Dourlens). De même, il semble illusoire de chercher à déterminer a priori quels pourraient être les critères de sélection des problèmes mis sur l'agenda tant les circonstances sont variables et les processus engagés dans ce sens incertains (Joly et Marris). Plus globalement, et c'est un point de convergence avec d'autres intervenants (Barthe, Borraz et Salomon, session 2), une assez grande indétermination est reconnue dans la construction ou constitution des risques comme problèmes (ou des problèmes sous forme de risques) tant en raison du caractère a priori non défini des acteurs impliqués dans ces processus (avec des entrées et des sorties), de la diversité des outils et moyens utilisés pour qualifier le problème, que de la variation d'intensité des attentions, de la non-linéarité des processus, etc. Ainsi, les différents problèmes ou risques servant de support aux réflexions apparaissent-ils comme des objets subissant des changements de forme, des« métamorphoses» même (Dourlens) en fonction de la façon dont ils sont "équipés", en fonction aussi de la

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Claude GILBERT

durée et de l'intensité des différents investissements dont ils sont l'objet (Dourlens, 2003). La carrière des OGM apparaît ainsi soumise à de nombreuses fluctuations en fonction des dynamiques engagées et selon les contextes, la comparaison France/Etats-Unis montrant comment les OGM ont pu exister comme question spécifique en France à la différence des Etats-Unis (Joly et Marris). La "carrière" du saturnisme n'est guère plus stable, sa qualification oscillant constamment entre une définition sous l'angle sanitaire et une définition sous l'angle social (Dourlens). Quant aux problèmes des déchets et des transports routiers, ils se déclinent diversement, parfois sous l'angle du risque, parfois non (Rumpala). Des remarques semblables pourraient être faites au sujet des déchets nucléaires (Barthe) et des boues d'épandage (Borraz et Salomon). Si cette contingence et cette variabilité des problèmes tendent à être considérées comme habituelles, les intervenants pointent cependant tous, à divers degrés, J'instabilité des risques comme problèmes publics ou, pour le dire autrement, la continuelle possibilité pour des problèmes apparus en tant que risques collectifs d'échapper à cette labellisation, à cette catégorisation (ou, plus simplement, à cette "forme"). Cette remarque récurrente pourrait introduire un changement de perspective assez radical. Le mode d'analyse diffère en effet complètement dès lors que les risques collectifs ne sont pas simplement considérés comme des problèmes spécifiques émergeant au terme d'une construction, d'un "équipement" progressif, mais comme une des formes que peut prendre un problème - qui peut donc se décliner de diverses façons, se rattacher à d'autres enjeux quand il n'est pas appréhendé en tant que risque. Les risques collectifs pourraient ainsi n'être qu'une «manière particulière d'aborder les problèmes» (Rumpala), ce qui prolonge les interrogations du Programme sur la "labellisation de problèmes sous forme de risques". Trois questions liées se posent alors: quels sont les traits caractéristiques de cette forme? Comment un problème est-il conduit à prendre la forme d'un risque collectif (et qu'entend-on alors par risque ?) ? Dans quelles conditions un problème persiste-t-il comme risque collectif ou, au contraire, se dissout-il à l'occasion de diverses reconfigurations et reformalisations ? Les réponses apportées sur ces différents points sont diverses mais assez complémentaires. Tout d'abord, la "forme" risque collectif se caractérise par: la présence de dangers de grande ampleur voire irréversibles, mettant en cause des enjeux vitaux, sans limite précise dans l'espace et le temps; l'existence de larges collectivités et environnements potentiellement concernés, aux contours extensibles; des possibilités d'imputer des causes, même en cas d'incertitude quant à la nature des menaces; des possibilités d'attribuer des responsabilités (notamment aux diverses autorités) ; l'engagement de violentes controverses et polémiques dans l'espace public avec d'importantes montées en généralité, des références à des valeurs fondamentales ainsi qu'à des droits et devoirs, etc. Même si les intervenants ne se sont pas 13

introduction

attachés à en préciser les traits, ils identifient spontanément cette "forme" déjà activée dans de nombreux discours et analyses. Elle a en fait émergé lorsque des chercheurs ont voulu, dans les années 70/80, mettre en évidence la réalité et la forte potentialité de nouveaux risques: les "risques majeurs" (Lagadec, 1981). Avec un peu plus de distance, cette "forme" a également été présente dans l'exposé des motifs des différents appels à propositions du Programme Risques Collectifs et Situations de Crise. Dans l'optique des intervenants, les "risques collectifs" semblent surtout renvoyer à une forme particulière qu'un problème peut prendre, en fonction notamment des différents investissements dont il est l'objet. Pour le dire autrement, ce serait donc une façon de poser un problème qui s'impose, qui finit par s'imposer et qui donc détermine tout à la fois sa nature, ses enjeux, les voies qui doivent être suivies pour qu'il soit résolu. Si une manière d'appréhender la réalité est ainsi instaurée, avec les contraintes que cela génère, ce n'est qu'une manière parmi d'autres. Elle est cependant très spécifique puisqu'elle s'accompagne d'un ensemble de simplifications, de radicalisations, de références à des aspects formels, fondamentaux, etc., qui lui confèrent un caractère éminemment « extrême» (Dourlens, Decrop session 4). C'est cette montée aux extrêmes, effectuée simultanément sur de multiples plans qui, pour nombre d'intervenants, semble de fait correspondre à ce qu'ils entendent par "risque collectif', détachant ainsi cette notion d'une référence à des dangers précis (Noiville, session 4). Un découplage tend donc à s'opérer entre les risques, tels qu'ils résultent du travail de domestication des dangers via différentes techniques (scientifiques, assurantielles, administratives, etc.) assurant effectivement une « mise en risque» (Ewald, 1986) et les "risques collectifs" correspondant à une forme prise par un problème. Concernant la seconde question, à savoir les conditions d'émergence d'un problème en tant que risque collectif, il transparaît des contributions que ce type de « qualification complémentaire» (Rumpala) marque aussi un état de crise dans le traitement dudit problème. Cet état de crise peut, par exemple, résulter de la mauvaise ou insuffisante prise en compte d'un problème, notamment sous une forme "modérée", et de la volonté d'acteurs d'y remédier en procédant à une "montée aux extrêmes" via l'activation de la "forme" risque collectif. Ce processus a été largement décrit dans les travaux relatifs aux alertes, aux lanceurs d'alertes (Chateauraynaud, Torny, 1999) qui, par ailleurs, proposent une analyse plus large sur les modalités de passage de situations de routine aux affaires et scandales, particulièrement utile pour cette réflexion. Sans entrer dans le détail du processus - désormais connu - du "passage aux extrêmes", différentes situations apparaissent pouvoir expliquer la transformation d'un problème en risque collectif. Il peut s'agir, comme précédemment indiqué, de faire ainsi accéder un problème à l'agenda (ou à l'un des différents agendas). Il 14

Claude GILBERT

peut s'agir aussi de peser sur les discussions, négociations, etc. lorsqu'un problème est traité (l'éventualité d'un retour à la "forme" risque collectif, avec les réductions et radicalisations qu'elle opère, les désignations et imputations qu'elle effectue, fonctionnant alors comme une menace). Mais il peut également s'agir de provoquer une crise lorsque l'objectif, de nature plus politique, vise à changer les conditions mêmes de prise en compte et de traitement des problèmes (Barthe, session 2) voire à remettre en cause les "coalitions" soutenant telle ou telle définition de ces problèmes (Laroche, 1996). La "montée aux extrêmes" renvoie donc aux positionnements des acteurs a priori concernés ou s'impliquant, à la ressource qu'elle peut constituer aussi bien pour faire valoir des demandes, obliger à la négociation que pour changer, plus ou moins complètement, les règles du jeu. Mais, bien que se prêtant à divers usages, le recours à la "forme" risque collectif apparaît rencontrer certaines limites. Une autre piste stimulante, en réponse à la troisième question, a été ouverte en ce sens par les intervenants: si la transformation d'un problème en risque collectif peut permettre sa prise en compte, elle peut aussi, assez paradoxalement, rendre sa gestion difficile voire impossible. Un problème appréhendé en tant que risque collectif, tel que précédemment défini, peut même être considéré comme étant intraitable. La "montée aux extrêmes" hisse les enjeux à un niveau tel sur différents plans (type de qualification des dangers, d'identification des collectivités exposées, d'attribution des responsabilités, etc.) que les possibilités habituelles de traitement des problèmes se trouvent souvent de loin dépassées. Les "autorités", par exemple, se trouvent interpellées en référence à des compétences qui, bien que formellement attribuées, sont sans rapport avec leur capacité d'action effective (Gilbert, 1992). Aussi, l'avènement d'un problème sous la forme de risque collectif, correspondant à la réunion de conditions quasiment parfaites de « mise sur agenda» (Garraud, 1990 ; Cobb et Ross, 1997), ne pourrait donc être qu'un moment intense et nécessairement court dans la carrière d'un problème. De là, très probablement, les divers glissements qui ont pu être observés dans la qualification des problèmes. Les différents cas étudiés tendent en effet à montrer qu'en se reconfigurant les problèmes échappent à l'état de risque extrême. Ils y échappent d'une part en étant appréhendés en fonction de contraintes plus immédiatement perceptibles par les acteurs, comme les contraintes d'ordre politique, sociale, juridique, économique, financière, etc. qui, bien qu'apparaissant comme des « risques dérivés» (Borraz et Salomon, session 2), deviennent déterminantes dans la qualification d'un problème. Ils y échappent d'autre part en se reliant à d'autres enjeux, d'autres questions: la concurrence économique, les interrogations sur les modes de développement économique, sur le statut et rôle de la science, etc., dans le cas des OGM (Joly et Marris) ; les interrogations en matière environnementale dans le cas des déchets et des transports routiers (Rumpala) ;
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Introduction

les conditions d'habitat, d'intégration, de développement de la santé publique, etc. dans le cas du saturnisme (Dourlens). Ces diverses transformations peuvent certes parfois contribuer à accentuer le caractère extrême d'un problème (comme, par exemple, le développement d'interrogations fondamentales sur la science à propos des OGM). Mais le plus souvent, elles ont comme effet, en les rattachant à d'autres enjeux, d'autres débats, même considérés comme fondamentaux, de faire "dériver" ces problèmes de la forme extrême qu'ils avaient pu prendre, de les banaliser donc. De là la nécessité d'une approche permettant de resituer la mise en forme d'un problème en tant que risque collectif par rapport à d'autres mises en forme, permettant notamment une inscription dans l'existant (Lascoumes, 1996), dans des états plus ordinaires. Toutefois, deux des contributions de cette première session se sont attachées à revenir sur ce qu'il peut y avoir de tangible, de réel dans la prise en compte des dangers. Partant du cas des pollutions industrielles liées à des activités industrielles passées (Roux), il a ainsi pu être affirmé que les dangers étaient en tant que tels constitutifs des problèmes qu'ils posaient. Par leur réalité, leur diffusion, les pollutions apparaissent être à l'origine de la collectivisation de réalités éparses, de l'enrôlement d'acteurs qui, sur la base de remises en cause de valeurs fondamentales (attachement à un lieu, à un sol), se trouvent réunis par la défense d'un bien commun, d'un patrimoine. Mais, malgré cet ancrage, la constitution d'un problème semble toujours liée aux médiations qui s'opèrent via des cercles élargis, via des «passeurs en généralité» (Roux). Analysant des alertes en santéenvironnement, une autre contribution (Chateauraynaud) souligne l'importance de l'exercice de la vigilance, de la «présence éveillée au monde» qui, seule, permet une véritable «prise avec le monde ». Si l'émergence d'un problème est, comme dans l'approche précédente, associée à la conjonction entre un « milieu et un dispositif» à travers lequel l'alerte peut se disséminer, une importance particulière est accordée à l'attention initiale et aux diverses épreuves qui permettent de rendre tangible un danger. L'alerte n'est cependant pas uniquement rapportée à cette attention première: elle « se déploie sous la forme d'un long processus qui associe des actes de vigilance continus, l'exploration de caractéristiques inconnues et inattendues, mobilise des jeux de qualifications, des dispositifs d'expertise, des contraintes institutionnelles ou sociocritiques » (Chateauraynaud). Ces deux contributions ne remettent pas véritablement en cause l'analyse des risques comme construction, ni d'ailleurs les développements autour de la mise en forme des problèmes en tant que risques collectifs. Elles soulignent l'importance que conservent les "épreuves" effectuées au plus près des dangers dans la constitution des problèmes, dans leur qualification en tant que risques collectifs.

16

Claude

GILBERT

II. Impact des configurations des risques

d'acteurs et d'organisations

sur la gestion

Comment des problèmes identifiés comme risques collectifs deviennentils l'objet d'actions publiques, de politiques publiques, et avec quels effets? La réflexion sur la gestion des risques se fonde habituellement sur des considérations assez formelles qui servent de cadre à la plupart des questionnements. On part en effet fréquemment des rôles et des compétences attribués aux acteurs dans différents domaines à risques pour analyser les conditions d'engagement des politiques publiques. Ainsi est-il courant de considérer que, compte tenu des responsabilités qui leur sont attribuées et reconnues en matière de sécurité collective, les autorités publiques doivent

impérativement traiter les risques collectifs

-

existants ou émergents-,

doivent donc, sur la base d'expertises, mettre en œuvre des actions et politiques visant à prévenir les risques, à gérer des situations de crise en cas de réalisation de ces risques, à atténuer leurs effets et à organiser les réparations (qu'elles concernent les personnes ou les biens). Une des caractéristiques de la réflexion sur la gestion des risques est de se situer d'emblée à un niveau à la fois général et formel et, surtout, de supposer une assez grande efficacité aux modalités et instruments (production d'expertises, élaboration de règles, réalisation de contrôles, etc.) mis en œuvre pour mener une politique. Cet affichage, aussi habituel que classique, est maintenu malgré les nombreuses remarques et critiques, y compris celles émanant des acteurs impliqués dans la définition et l'engagement de ces politiques. Il est ainsi

volontiers admis - notamment dans le cercle des "experts" et "décideurs"

-

que les risques, même ceux mis sur l'agenda, ne sont pas tous effectivement pris en compte et qu'ils le sont rarement à la hauteur des problèmes soulevés, que cela résulte d'un manque de moyens, d'une insuffisante mobilisation des pouvoirs publics, des administrations, etc., voire de la nécessité de contrebalancer l'impératif de sécurité par d'autres considérations (d'ordre économique notamment). De même est-il souvent considéré que les priorités en matière de gestion des risques sont de fait dictées par l'opinion, les médias, etc., avec donc, là encore, d'inévitables écarts par rapport à ce qui pourrait apparaître comme une gestion rationnelle des risques. Pour autant, et malgré ces diverses remarques, c'est toujours par rapport à une gestion idéale des risques par les autorités publiques que la gestion de ces risques tend à être pensée. Dans le cadre du Programme, les chercheurs étaient donc invités à se décaler de ces approches conventionnelles, extrêmement prégnantes. Et cela aussi bien en analysant les systèmes d'acteurs, les ensembles organisationnels concernés par les risques, sans préjuger de ce qu'ils devraient être (au vu des responsabilités formelles, des relations a priori souhaitables

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introduction

entre producteurs de risques, experts, autorités de contrôle, de tutelle, etc., au vu aussi des critères d'une bonne gestion), qu'en explorant l'idée selon laquelle les modes de gestion des risques sont de fait largement déterminés par le degré d'investissement des acteurs (concernés ou s'impliquant), par la nature des ressources - cognitives, techniques, organisationnelles, etc. mobilisées et, plus globalement, par la configuration des systèmes d'acteurs propres à chaque type de risque. En se référant, parfois simultanément, à la sociologie des organisations, à la sociologie des sciences et des techniques, à l'analyse des politiques publiques, trois des contributions de la session 2 (Barthe, Borraz et Salomon, Caille et Deschamps) se sont de fait situées dans une perspective très proche de celle de la première session. Elles mettent ainsi en évidence le caractère assez arbitraire de la coupure entre l'analyse des processus de mise en forme de problèmes en tant que risques et l'analyse des modalités de gestion. La continuité tient notamment au fait que dans les différents cas traités (déchets nucléaires, boues d'épuration, pratiques sportives en montagne), l'émergence de la question du risque semble correspondre à un état spécifique d'un problème qui peut varier, se métamorphoser. Dans les trois cas, la mise en forme en tant que risque marque un échec ou une rupture dans la gestion d'un problème. La question des déchets nucléaires (Barthe) est d'autant plus appréhendée sous la forme de risque qu'elle met aux prises un ensemble d'acteurs centraux s'estimant "propriétaires" du problème et de ses solutions, avec des publics concernés qui, compte tenu des caractéristiques de la situation, peuvent rapidement activer la forme risque collectif. Dans le cas des boues (Borraz et Salomon), la question des risques marque également une rupture dans des arrangements qui prévalaient jusqu'alors au sein d'un système d'acteurs ayant réussi à intégrer une série de contraintes extérieures en traitant les dangers "à bas régime". Dans le cas des pratiques sportives en montagne (Caille et Deschamps), l'émergence du risque est liée à la remise en cause par de nouveaux entrants (l'acteur judiciaire, les associations de victimes) d'une gestion de dangers -là encore à "bas ré-

gime"

-

reposant sur un système d'acteurs fermé.

Selon les cas, la mise en forme d'un problème sous forme de risque collectif apparaît plus ou moins affirmée en raison tant des caractéristiques du problème que des acteurs qu'il implique. Mais, chaque fois, l'émergence d'un problème sous cette forme se traduit par un mode spécifique d'enregistrement - avec notamment l'interpellation et le positionnement d'instances politiques. Elle se traduit aussi par la recherche de solutions ayant comme particularité d'écarter de la forme risque collectif, par une série de reformulations et de reproblématisations, le problème considéré. Dans le cas des déchets nucléaires, l'enregistrement politique - et au plus haut niveau - de ('échec du traitement de ce problème par les acteurs en ayant la charge conduit à l'ouverture d'une procédure inédite d'expertise 18

Claude GTLBERT

encadrée par la loi. Cette « expertise d'exploration» faisant suite à une « mise en politique» du problème (Barthe) a comme effet d'ouvrir de nouvelles approches, de nouveaux scénarios dans le traitement de ce problème et d'introduire dans le jeu les acteurs porteurs de ces approches et scénarios. La ré-ouverture de la "boîte noire" qui s'était progressivement constituée à propos des déchets nucléaires ainsi que du système d'acteurs lui correspondant a contribué à ouvrir d'autres voies, d'autres solutions et, ainsi, à atténuer la qualification du problème dans ses formes extrêmes. Dans le cas des boues (Borraz et Salomon), l'émergence de la forme risque collectif, a priori suscitée par des problèmes d'odeur, de mise en visibilité de la pratique d'épandage, etc., est en fait étroitement liée au passage d'un système restreint d'acteurs, ayant noué de fortes alliances entre eux et ayant établi un accord sur la définition des dangers selon des procédures technico-scientifiques, à un système plus ouvert dans un contexte de crise plus large (autour de la vache folle, des OGM, etc.) conduisant à remettre en cause les compromis. Mais, dans ce cas, l'émergence du problème sous forme de risque collectif ne marque pas uniquement une rupture dans les alliances et les compromis. Elle permet également que le risque, non limité à sa définition technico-scientifique voire administrative, devienne un « élément fédérateur » pour des « sphères d'actions distinctes aux logiques propres» (Borraz et Salomon), suite à un processus pouvant s'apparenter à une« désegmentation » (Dobry, 1985). Autrement dit, dans un moment de recomposition d'un système d'acteurs et de reformulation du problème, le risque collectif apparaît comme une forme aisément appropriable par les différents acteurs pouvant ainsi se situer, s'éprouver lors des différents moments de confrontation et d'ajustement. Dans cette perspective, l'état de risque collectif pour un problème donné apparaît non seulement comme un moment de rupture (de crise), comme l'engagement dans une voie a priori sans issue, mais également comme un moment possible de transformation des relations entre acteurs et de redéfinition des dangers associés au problème, voire considérés comme étant au cœur du problème (Borraz et Salomon). Le cas des pratiques sportives en montagne (Caille et Deschamps) met en évidence comment la remise en cause par de nouveaux entrants (l'acteur association de victimes, l'acteur judiciaire) d'une gestion fondée sur des dispositifs partenariaux est indissociable d'une lutte concernant la définition des dangers associés à ces pratiques (imputation individuelle ou collective). Selon les définitions données, le problème peut rester circonscrit aux systèmes d'acteurs existants, avec certains aménagements, ou, au contraire, se trouver radicalement remis en question et imposer une reconfiguration du système d'acteurs correspondant à la nouvelle définition du problème. Cet exemple tend à montrer comment une stabilisation à un niveau intermédiaire a pu s'effectuer puisque, malgré l'apparition de nouveaux entrants, des questions n'ont pas été abordées - comme la responsabilité des gestionnaires d'équi19

Introduction

pements. L'évitement de l'extension du problème est allé de pair avec sa réduction à la question du comportement des skieurs. Avec ces différentes approches, très en continuité avec celles de la première session, la question de la gestion des risques se trouve largement reformulée. L'enjeu ne se situe plus, comme dans l'approche courante et dominante, dans la capacité des autorités et des experts à identifier et maîtriser des dangers tels qu'appréhendés via les procédures habituelles de "mise en risque". Il se situe plutôt dans la "gestion" - si le terme convient

encore

-

d'une situation plus globale, plus large, dont les autorités et les

experts sont des acteurs parmi d'autres, où le risque identifié via des procédures spécifiques n'est qu'un des aspects. La gestion du risque se trouve ainsi définie par rapport à l'émergence ou non de problèmes sous la forme de risques collectifs, par rapport donc aux actions et politiques à mener lorsque des problèmes gagnent en généralité, deviennent instables dans leur définition même du fait des contestations et continuelles possibilités de reformulation au fur et à mesure que des acteurs s'investissent et multiplient les points de vue et perspectives. Dès lors que l'émergence d'un problème sous forme de risque collectif est à la fois un moment de rupture de compromis et de réalignement des acteurs (Borraz et Salomon), moment de nature très politique donc (Barthe), la résolution de ce problème passe par des réaménagements de relations, d'intérêts, de façons de voir, de référentiels, de paradigmes, etc. (des « reconfigurations » pour utiliser d'autres termes [Chateauraynaud, session 1]). Seuls ces réaménagements, effectués à haut régime pourrait-on dire, apparaissent en effet pouvoir créer les conditions pour que, à bas régime, de nouveaux examens des dangers puissent avoir lieu; pour que de nouveaux compromis puissent être passés via des procédures techniques, scientifiques, assurantielles, administratives, etc. (Borraz et Salomon). Qu'il s'agisse des déchets nucléaires, des boues d'épuration, des pratiques sportives de montagne, etc., leur « stabilisation» (Borraz et Salomon) nécessite effectivement la passation de nouveaux accords au sein du (nouveau) système d'acteurs concernés par tel ou tel problème et, peut-être plus encore, que les acteurs se donnent réciproquement des garanties suffisantes pour qu'ils puissent "faire tenir ensemble", "rendre acceptables" les nouveaux compromis (ce qui permet de réintroduire différemment la question de la « confiance» [Borraz et Salomon]). Ainsi une clôture de problèmes pouvant autrement être soumis à d'infinies extensions semble-t-elle pouvoir s'effectuer. Un des apports importants des intervenants de cette seconde session est d'avoir lié assez étroitement une approche élargie des risques et une approche au plus près des activités et phénomènes dangereux - via notamment les procédures techniques de "mise en risque". La distinction et l'articulation de ces niveaux de risques qui, formellement au moins, ne sont pas sans lien, permettent de résoudre certaines difficultés d'analyse. Même 20

Claude GILBERT

si le recours dans les deux cas à la notion de risque engendre une certaine confusion, cela permet cependant de préciser la nature des contraintes existant aujourd'hui dans la définition de dangers concernant ou paraissant concerner des collectivités. Il s'avère notamment nécessaire, y compris pour des dangers apparemment sous contrôle, localisés, de prendre en compte l'ensemble des contraintes susceptibles d'être générées par l'activation ou l'éventuelle activation de la "forme" risque collectif. Cela peut notamment expliquer pourquoi certains dispositifs de gestion des risques, pourtant fondés sur des accords entre des acteurs immédiatement concernés, peuvent s'avérer fragiles voire précaires. Ainsi, des « scènes locales de risques» (Decrop, session 4) ne peuvent-elles véritablement se constituer comme espace de gestion faute d'avoir établi les accords, alliances et compromis à un niveau suffisant. Inscrite dans une approche juridique, la dernière contribution de cette session, concernant les victimes et les procédures de réparation (Lienhard et Stein lé-Feuerbach), introduit des éléments pouvant être reliés aux analyses précédentes. C'est notamment le cas lorsqu'une réflexion propice à la généralisation est faite à propos de l'état de victime: « la catastrophe, c'est le passage d'un état antérieur socialement et juridiquement identifiable et repérable à l'état de victime. Avant d'être victime, dans une autre vie, la victime avait de façon cumulative la qualité d'usager, de consommateur, de co-contractant, de passager, d'administré, de citoyen» (Lienhard et Steinlé-Feuerbach). Là encore, cet état extrême est rapporté à d'autres états, sachant que la restriction des possibles devient telle pour des individus, des groupes, que la "reconfiguration" du problème les concernant est évidemment limitée. Par ailleurs, cette contribution souligne l'importance des dispositifs mis en place, concernant des victimes, pour déconnecter autant que possible la recherche des responsabilités et l'indemnisation. Si l'on rapproche cette analyse des contributions précédentes, cela signifie que, de manière volontaire, des mécanismes ont été conçus pour faire "dériver" des problèmes d'une forme extrême à des formes rendant possibles leur gestion (selon le modèle de l'assurance qui établit des possibilités de réparer ce qui a priori ne peut l'être). Les limites de cette gestion, qui ne peut contenir l'exigence de réparation, notamment morale, sont cependant soulignées: on ne peut par exemple complètement faire l'économie de la «fonction, entre autre réparatrice, de l'éventuelle sanction pénale» (Lienhard et Steinlé-Feuerbach), notamment lorsque des valeurs considérées comme essentielles semblent atteintes. Bien que s'inscrivant en partie dans le registre des diverses régulations effectuées par le droit, cette dernière contribution invite ainsi à situer les acteurs du monde judiciaire - et de façon moindre du monde associatif - dans des jeux et systèmes d'acteurs
plus complexes, rejoignant ainsi d'autres contributions et Deschamps). (par exemple Caille

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Introduction

III. Le rôle des vulnérabilités humaines et organisationnelles accidents et catastrophes

dans les

Quelle est la part du rôle des hommes et des organisations dans les conditions de survenue des accidents et catastrophes? Plus encore peutêtre que pour les précédents points, la recherche en sciences humaines et sociales se trouve confrontée à des approches et analyses "déjà-là" qui structurent très fortement les réflexions dans ce domaine. Pour l'essentiel, les accidents et catastrophes tendent à être compris comme la conséquence de pertes de maîtrise, avec donc ce que cela suppose comme conception, explicite ou implicite, en matière de maîtrise des dangers. Cette maîtrise est le plus souvent présentée comme reposant sur une connaissance a priori des dangers passant par l'identification de causes, d'ensemble de causes possibles, de probabilités d'occurrence, d'impacts, etc. Cette approche, fondée sur une "projection de dangers" et qualifiée de "balistique" (Paries, 2002), est susceptible d'être complétée et corrigée par une connaissance a posteriori des dangers par les procédures de retour d'expérience. Ainsi identifiés et "mis en risques", les dangers tendent à apparaître comme des réalités extérieures, des ennemis par rapport auxquels des "défenses" doivent être installées. Pour l'essentiel, c'est par l'élaboration et la mise en place de règles, de normes, de procédures traduisant dans le champ de l'action l'effort de connaissance des dangers que ceux-ci semblent pouvoir être prévenus, encadrés. Dans cette perspective, on est effectivement "face" ou "confrontés" à des risques dont la maîtrise est essentiellement fonction de la façon dont les règles (au sens large du terme) sont conçues, de la façon dont les pouvoirs publics responsables de la sécurité collective vont les imposer, vont contrôler leur application et, enfin, de la façon dont les acteurs et organisations directement en charge d'activités ou de phénomènes dangereux vont les prendre en compte, les intégrer dans le suivi de ces activités ou phénomènes. Cette conception de la maîtrise des risques va de pair avec une conception de la perte de maîtrise. Quand on se situe au plus près des activités ou phénomènes dangereux, celle-ci semble pour l'essentiel résulter d'erreurs (mauvaise compréhension, mauvaise interprétation des règles, etc.) et de fautes (non-respect voire violation des règles). Si l'idée du risque zéro est habituellement écartée, il est largement admis qu'un respect des règles permet a priori d'éviter la plupart des réalisations de risques. C'est donc aux écarts et déviations par rapport aux règles que sont le plus souvent imputées les pertes de maîtrise sachant que, dans ce cas, on se réfère spontanément aux erreurs et fautes humaines considérées comme étant à l'origine de la plupart des dysfonctionnements (surtout pour ce qui concerne les activités dangereuses mettant en œuvre des technologies nouvelles). Tout ce qui relève du "facteur humain" tend en effet à apparaître comme le 22

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maillon faible, celui qui, plus que tout autre, va affaiblir les défenses et permettre au risque prévenu, encadré, contenu, de se manifester. Lorsque l'on se situe au plan des organisations en charge des activités dangereuses, la perte de maîtrise est référée à un insuffisant respect, à une insuffisante prise en compte par ces organisations des règles de sécurité, en raison notamment de leurs diverses autres priorités. Lorsque l'on se situe au plan des pouvoirs publics, on établit souvent le lien entre perte de maîtrise et insuffisance des contrôles, insuffisance de la volonté aussi d'assumer pleinement des compétences pourtant reconnues dans le domaine de la sécurité. Cette explication spontanée et assez généralisée de la survenue des accidents et catastrophes, telle qu'elle s'articule aux idées de maîtrise et de perte de maîtrise, peut également être diversement nuancée. Il est ainsi admis que la règle, telle qu'appliquée de l'extérieur, ne suffit pas à établir la maîtrise. Les pratiques et savoir-faire internes, diversement formalisés et concernant aussi bien les opérateurs de premier rang que les organisations en charge d'activités dangereuses, sont volontiers considérés comme déterminants dans le maintien de la sécurité. De même, les procédures plus formalisées renvoyant aux "bonnes pratiques", aux "démarches qualité", etc. apparaissent comme des compléments nécessaires à la règle, tout comme le développement de "cultures du risque". Quant à l'intégration, par les organisations en charge d'activités dangereuses, d'autres priorités que celles strictement liées à la sécurité, elle est souvent considérée comme inévitable. De même, l'insuffisance des moyens dont disposent les pouvoirs publics pour exercer leur contrôle, effectuer des expertises apparaît souvent comme une fatalité. Malgré cela, le caractère prioritaire voire impératif de la sécurité ne cesse d'être affirmé, ce qui contribue à maintenir une vision classique et assez conventionnelle de la maîtrise des risques. De là, l'importance de l'exploration d'autres pistes, encouragée dans le cadre du Programme, afin notamment de réduire l'écart de plus en plus manifeste entre la maîtrise des risques telle qu'elle est évoquée à travers des discours publics souvent assez convenus (y compris ceux intégrant l'absence de risque zéro) et telle qu'elle ressort des observations des praticiens et chercheurs. De là égaIement, les incitations à interroger la notion même de risque qui tend toujours à se confondre avec des dangers extériorisés (sur le modèle de "l'aléa") et qui intègre finalement peu la notion de vulnérabilité pourtant formellement considérée comme une composante du risq ue (Gi Ibert, 200 1b). Divers déplacements et ruptures par rapport à ces approches habituelles sont ainsi opérés par les contributions de la troisième session, qui relèvent de disciplines différentes mais connexes (ergonomie et psychologie cognitives, sociologie des organisations, économie de la connaissance). 11 est tout d'abord rappelé que la focalisation sur les accidents, les catastrophes, sur les possibilités de perte de maîtrise donc, ne peut faire oublier que, dans de nombreux domaines, des niveaux de sécurité importants ont été 23

Introduction

obtenus (Amalberti). Si l'accident, la catastrophe sont toujours possibles, l'état le plus fréquent est celui du non-accident, de la non-catastrophe malgré la complexité des technologies, malgré l'importance des interactions et interdépendances, malgré la multiplicité des facteurs pouvant contribuer aux accidents, aux catastrophes. Ce rappel invite à partir de l'ordinaire pour comprendre l'extraordinaire plutôt que l'inverse. Il est également souligné que ces états de non-accident ou de non-catastrophe ne peuvent être compris comme la simple conséquence d'une "maîtrise" telle qu'elle résulterait d'une connaissance des dangers, de la traduction de cette connaissance en règles et, enfin, de l'application de ces règles. La connaissance a priori et exhaustive des risques, de fait présupposée, apparaît comme un objectif impossible à atteindre, tant pour des raisons cognitives qu'économiques (Fauchart). Quant à l'encadrement des activités via des règles, il se fonde sur un modèle "balistique" dont l'effectivité n'est pas assurée (difficulté du passage de la connaissance à l'action) et sur une gestion des dangers qui, en se réduisant à la mesure des écarts, ne prend en compte qu'une faible partie des processus et scénarios pouvant conduire à l'accident, à la catastrophe (Bourrier). Enfin, l'application parfaite des règles, normes et procédures apparaît illusoire et ne correspond de toute façon pas à ce qui est observable (Amalberti, Bourrier). Même la version atténuée et non idéale de la maîtrise des risques, pouvant a priori servir de base à divers compromis, semble peu réaliste. Elle apparaît comme ne rendant pas compte des conditions effectives d'obtention de l'état de maîtrise. Une autre approche est donc proposée. L'état normal au sein des activités dangereuses (mais plus généralement de l'ensemble des activités) est caractérisé tout à la fois par une production continue de pannes techniques, d'erreurs humaines, de problèmes organisationnels, etc. etpar le "rattrapage" (Amalberti), également continu, de ces divers dysfonctionnements. Dans cette perspective, la maîtrise des activités dangereuses s'effectue donc par le rattrapage dynamique des dysfonctionnements (Amalberti), par la mise en œuvre de pratiques et d'apprentissages en continu (Fauchart) ne faisant pas nécessairement l'objet de formalisations. Il en résulte une rupture importante dans l'analyse puisque la maîtrise des risques n'est plus assimilée à la suppression des écarts, des erreurs mais à l'organisation du rattrapage de ces écarts et erreurs dans les meilleures conditions. De manière un peu provocante, il est même avancé que la production d'erreurs, la visibilité de ces erreurs sont nécessaires pour que puissent s'effectuer des rattrapages à travers lesquels s'acquiert effectivement une maîtrise des dangers (si, bien sûr, les écarts et erreurs demeurent dans certaines limites) (Amalberti). Ces différentes propositions, au cœur de diverses réflexions en cours (Amalberti, Fuchs, Gilbertdir., 2001, 2002, 2003), ont comme effet de resituer toute une partie des pannes, erreurs et dysfonctionnements par rapport à des fonctionnements habituels, sinon "normaux", modifiant ainsi radicalement

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Claude GILBERT

l'approche des accidents. Ainsi, les divers dysfonctionnements identifiés tendent-ils moins à se comprendre comme des écarts (notamment par rapport aux normes) que comme des états parmi d'autres (alternatifs et réversibles) des différents continuums correspondant aux activités dangereuses. Dans cette perspective, l'accident majeur est certes analysé comme une rupture mais comme une rupture qu'il convient de comprendre comme une succession et une conjonction d'échecs dans les rattrapages susceptibles d'être effectués, comme la conséquence de défaillances de nature d'ailleurs souvent ordinaire (Bourrier). La réflexion va même au-delà en introduisant d'autres types de décalages. Ainsi, dès lors que les divers dysfonctionnements sont resitués par rapport à différents continuums, sont même réintégrés dans ces derniers, ils n'apparaissent plus comme étant nécessairement au centre de l'attention des acteurs et organisations concernés par les activités dangereuses. Partant de l'exemple des opérateurs, il est ainsi avancé que ceux-ci se déterminent moins par rapport aux dangers, à leur gestion explicite, que par rapport à l'atteinte d'objectifs multiples et contradictoires. Et, pour ce faire, ils recherchent moins une "optimalité" dans la mobilisation de leurs ressources (en termes de connaissance, d'action, d'attention, etc.) qu'une "suffisance" leur assurant au mieux et à un coût raisonnable, un contrôle des activités, des situations dans lesquelles ils sont pris (Amalberti, 1996, 1998). Cela peut même conduire ces opérateurs à laisser se développer des situations de dangers jusqu' à un état suffisamment simplifié, suffisamment évident pour que le problème à traiter soit à la mesure de ce qu'ils peuvent gérer (Amalberti). Le même raisonnement peut être tenu à propos des organisations, considérées également comme arbitrant entre différentes contraintes, comme n'étant donc pas uniquement focalisées sur la question des dangers, des risques. Et cela non pas par défaut, comme si à leur corps défendant elles étaient obligées d'intégrer diverses autres priorités, mais de façon tout à fait normale et habituelle. Ainsi, contrairement à une idée répandue, les organisations n'apparaissent pas comme faisant et devant faire des apprentissages. L'apprentissage est considéré comme « étant un produit joint et non le but de l'activité des organisations» (Fauchart). Des remarques assez semblables avaient déjà pu être faites dans ce sens concernant l'engagement de pratiques de retour d'expérience7. De même, plutôt que d'adopter une approche frontale et volontaire des dangers, les organisations peuvent préférer demeurer dans des équilibres qui les inscrivent dans une sorte de fonctionnement suffisant, avec différents types de marges (Fauchart). C'est donc un tout autre paysage des risques et de leur maîtrise qui ressort des contributions de la troisième session. Divers compléments sont cependant aussi ré introduits dans ces analyses (Bourrier). En étant de fait
7

Cf les actes du séminaire "Retours d'expérience, apprentissages et vigilances organisationnelles. Approches
organisé par le Programme Risques Collectifs et Situations de Crise de 1998 à 2000.

croisées"

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Introduction

plutôt focalisées sur les facteurs humains, elles peuvent en effet sembler surestimer les règlements et ajustements effectués au niveau des opérateurs (de manière informelle, clandestine voire illégale) et, inversement, sous-estimer les ajustements et régulations tenant aux aspects organisationnels. Sur la base de travaux encore insuffisamment connus en France (Bourrier, 2001), l'attention est ainsi portée sur les caractéristiques d' organisations particulièrement "sûres" sans être atypiques (High Reliability Organizations, HRO) et l'importance des designs organisationnels en matière de sécurité est ainsi mise en évidence (Bourrier). Il est également proposé (Bourrier), en liant une approche socio-anthropologique (tradition française) à une approche organisationnelle (tradition plus nord-américaine), de mieux comprendre les processus qui, malgré les corrections, les rattrapages, peuvent conduire à l'accident, à la catastrophe, comme par exemple les phénomènes de « normalisation des déviances» (Vaughan, 1996,2000). Ces nonl1alisations des déviances tiennent tant aux opérateurs, aux contextes organisationnels dans lesquels ceux-ci sont pris qu'aux priorités données aux organisations (Bourrier). L'engagement d'une réflexion sur ce qui est ou non facteur de robustesse organisationnelle (de Terssac, 2001), sur les "terreaux organisationnels" susceptibles de produire tel ou tel type d'erreur, conduit ainsi à un renouvellement de la conception de la vulnérabilité. L'ensemble de ces propositions amènent à rompre avec nombre d' approches spontanées concernant les conditions dans lesquelles est assurée ou non une maîtrise des activités voire des phénomènes dangereux. Mais elles obligent aussi à revoir, assez radicalement, la perception courante que l'on peut avoir des acteurs et des organisations en charge de ces activités. Les notions de "suffisance", de "non-optimalité" introduisent effectivement une rupture avec cette vision, rupture confortée par les apports de l'économie de la connaissance. Il est ainsi rappelé que les "coûts" de production de connaissances formelles - aussi bien pour la connaissance interne que pour la connaissance diffusée à l'extérieur - sont diversement assumés par les entreprises; que l'apprentissage s'apparente toujours à une « innovation », que, donc, « les bénéfices technologiques d'un tel investissement sont incertains ex ante» et qu'« il ne doit donc pas entrer en conflit avec la performance normale de l'organisation» (Fauchart). De même, concernant l'apprentissage, peut-il y avoir une balance entre le « coût de reproduction d'un apprentissage par les crises et le coût par mémorisation» (Fauchart). Du point de vue de l'économie de la connaissance, rien ne prédispose les organisations, notamment les entreprises privées, à tirer partie autrement que localement, sans généralisation donc, de ce qu'elles apprennent via leurs pratiques. Il faut qu'il y ait déjà eu des dispositifs prévus, notamment d'un point de vue organisationnel, pour que les retours d'expérience, la mémoire de ces expériences s'inscrivent dans des routines et n'aient ainsi pas un caractère trop coûteux. De nombreuses évidences se

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trouvent ainsi remises en question, posant le problème des« utilités sociales» et du rôle que doivent assumer les pouvoirs publics (Fauchart). IV. Les nouvelles modalités d'expertise de risques et de concertation en matière

Introduire la question de l'expertise conduit habituellement à s'interroger sur les conditions dans lesquelles peuvent être mobilisées au mieux les connaissances pour aider à la décision en matière de risques et de crises. On se situe de fait dans le cadre assez classique d'une instrumentalisation des sciences et des techniques, avec ce que cela présuppose comme possibilité de faire appel à des savoirs déjà constitués dans des sphères autonomisées (scientifiques et techniques), comme possibilité d'effectuer des passages de la recherche à l'expertise puis, in fine, de l'expertise à la décision. Ainsi posé, le processus d'expertise dans le domaine des risques ne concerne qu'une série limitée d'acteurs le plus souvent désignés à travers des catégories très générales (les "experts", les "décideurs") et dont les relations sont a priori fixées: les experts s'efforcent, de manière indépendante et selon des logiques qui leur sont propres, de produire une connaissance utile à la décision; les décideurs prennent en compte les avis des experts et, en fonction des contraintes qui leur sont propres, procèdent à des arbitrages. Ainsi, tout en étant étroitement articulés, tout en visant le même objectif- produire une décision rationnelle sur la base d'une connaissance établie -le monde de l'expertise et celui de la décision sont considérés comme devant être séparés afin que leurs logiques respectives puissent s'exprimer. La question de l'expertise conduit donc habituellement à s'interroger sur l'indépendance des experts, sur les règles et procédures permettant de la garantir au mieux ainsi que sur la nature des relations qui s'établissent voire qui doivent s'établir entre experts et décideurs. Il s'agit notamment de trouver des points d'équilibre en évitant aussi bien des décisions où les avis des experts sont peu ou pas pris en compte, où l'expertise sert avant tout d'alibi, que des décisions où les décideurs ne font que valider les avis des experts, leur faisant ainsi porter le poids de la décision. A travers ce débat sont reprises des interrogations sur le conseiller et le prince, le savant et le politique, la question principale (et récurrente) étant alors de savoir jusqu'où l'expert peut aller dans le processus décisionnel sans perdre son indépendance, jusqu'à quel point le décideur peut intégrer les recommandations sans perdre son autonomie. Cette approche habituelle de l'expertise et de ses problèmes peut être diversement nuancée. Ainsi, la vision d'une science instrumentalisée via l'expertise est-elle régul ièrement questionnée, l'insistance étant par exemple mise sur la spécificité du processus d'expertise considéré comme ne relevant pas véritablement du travail scientifique habituel, comme étant
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Introduction

nécessairement détenniné par les logiques propres de la décision (Roqueplo, 1997). De même, plutôt que de se focaliser sur l'indépendance des experts, peut-on s'intéresser à la gestion des inévitables dépendances de l'expert, de ses conflits d'intérêt donc. Quant au décideur, de plus grandes marges de manœuvre peuvent lui être reconnues, par exemple la possibilité de jouer de l'expertise comme d'une ressource dans un jeu de nature très politique. Par ailleurs, les relations entre experts et décideurs peuvent être contextualisées, situées dans des conjonctures précises, ce qui pennet d'éviter des réflexions d'ordre trop général, notamment à travers des catégories relevant de la philosophie politique. Malgré ces fréquents réaménagements, les effets de cadrage de l'approche habituelle de l'expertise se font toujours sentir. L'expertise est difficilement considérée comme pouvant intégrer, lors de son élaboration même, des contraintes de diverse nature (sociale, politique, économique). Quant aux experts, même s'il est admis qu'ils ne sont pas complètement indépendants, qu'ils peuvent avoir des conflits, etc., il semble moins évident de les appréhender comme des acteurs parmi d'autres, susceptibles d'être pris dans des jeux et intérêts complexes, aussi bien dans leur propre monde (l'univers scientifique) que dans ceux avec lesquels ils établissent des connexions à l'occasion d'expertise. Enfin, si des aspects contextuels et conjoncturels sont pris en compte, la très grande diversité des situations d'expertise est insuffisamment soulignée et la participation d'acteurs nonexperts au processus d'expertise ou, plus exactement, disposant d'une compétence autre que savante, apparaît toujours problématique malgré les avancées et expériences faites dans ce sens (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001). On demeure donc le plus souvent dans la perspective de l'expertise en tant qu'activité spécifique nettement distincte du champ de l'action et correspondant, essentiellement, à une mobilisation des connaissances. De nouveaux regards sur l'expertise, ainsi que sur les procédures de concertation, les conditions de l'acceptabilité des risques du point de vue du droit, sont ainsi introduits par les contributions de la quatrième session, qui s'inscrivent dans différents champs disciplinaires (sociologie des sciences et des techniques, sociologie politique, sciences de la communication, sciences juridiques). L'approche de l'expertise comme un processus distinct, pouvant et devant acquérir une forme d'indépendance aussi bien par rapport aux valeurs et croyances des experts que par rapport au jeu social, au contexte socio-politique, etc. est d'emblée remise en cause (Rémy et Estades). A ce questionnement de type normatif est substituée une analyse de l'expertise en tant que «production d'énoncés ». Deux fonctions principales sont assignées à cette production d'énoncés: « réduire l'ignorance » et« limiter laprolifération des usages cognitifs etpolitiques qui pourraient en être faits ». Le travail de réduction d'ignorance est considéré comme peu différent du travail scientifique, seules les modalités de ce travail chan28

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geant. Quant à la limitation de la prolifération des usages cognitifs et politiques, elle est étroitement reliée à la qualité de « l'épreuve» correspondant à l'acte d'expertise lui-même. En fait, et l'on rejoint des propositions déjà avancées à propos de la gestion des risques (Borraz et Salomon), la validité reconnue aux énoncés dépend certes de la robustesse du travail scientifique concernant la question au centre de l'expertise, mais aussi et surtout de la façon dont vont être organisés, via cette expertise, des « espaces de validation », de la façon dont des acteurs concernés à divers titres vont être associés, vont rester associés lors de cette épreuve. Les processus d'expertise peuvent être de nature très différente: «protégés» comme dans le cas du comité interministériel sur les ESST, «partagés» dans celui de Natura 2000 ou« ouverts» dans celui du comité Radioécologie du Nord Cotentin (Rémy et Estades). Mais quels que soient les situations, les configurations, les acteurs impliqués ou associés, l'expertise correspond toujours à un balisage du champ à couvrir, à une identification des éléments de connaissance et des acteurs à assembler, des processus à engager, des procédures à respecter, etc., le tout passant par un travail d'écriture considéré comme déterminant. C'est en effet largement par cette écriture, par la traçabilité qu'elle permet, que le processus d'expertise est validé, acquiert une robustesse (voir aussi Estades et Rémy, 2003). Dans cette perspective, c'est autant l'objectif de l'expertise que le processus même d'expertise qui sont importants. Il s'agit d'engager ce processus en sachant que: les experts sont indispensables mais peuvent également faire l'objet de suspicions diverses (Rémy et Estades, Decrop) ; qu'ils doivent finir par« apparaître comme les porte-parole des êtres et des choses qui ont provoqué la situation problématique au nom de laquelle ils ont été convoqués» (Rémy et Estades) ; que la procédure même de l'expertise doit permettre de procéder à « une clôture des débats impliquant des porte-parole incontestables ne prétendant pas à la vérité mais seulement aufait de calmer lejeu, pour un temps, enfonction de l'épuisement des voies dissidentes» (Rémy et Estades). Ainsi l'expertise - « l'acte d'expertise et l'énoncé scientifique» - est assimilée à un accord suffisamment solide entre les acteurs sur la définition d'une situation donnée pour que celle-ci puisse être stabilisée (tout en sachant qu'il s'agit d'une stabilisation provisoire, susceptible d'être remise en cause par un changement de relations entre les acteurs, que ce soit pour des raisons propres ou conjoncturelles). La robustesse de l'accord autour de l'expertise apparaît cependant très variable. L'exemple des risques naturels (Decrop) permet de mettre en évidence deux cas de figure: l'un où des problèmes (le risque avalanche notamment) peuvent être effectivement stabilisés, notamment grâce à l'émergence de « scènes locales de risque» autorisant une confrontation de savoirs multiples, la prise en compte de différents intérêts, une négociation d'ensemble - comparables en cela à des processus déjà décrits (Borraz et
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Salomon, Rémy et Estades notamment) ; l'autre où ces scènes ne peuvent s'instaurer ou bien se trouvent rapidement fragilisées par la prise en compte d'hypothèses de risques extrêmes (les "risques majeurs", comme dans le cas de Séchilienne) qui ne peuvent être contenus par ces dispositifs, en raison des multiples « débordements» (Callon, 1998), des diverses hypothèses pouvant être faites sur les différents états possibles de la situation. Se trouve ainsi souligné l'effet produit par l'introduction d'hypothèses extrêmes dans le contexte des années 80/90, l'inversion qu'elles ont produites dans l'approche même des risques puisque ce n'est plus« ce qui est protégé qui est l'objet de l'attention publique, mais ce qui excède les dispositifs de protection» (Decrop). A travers cette remarque et l'exemple des risques naturels, c'est en fait le passage d'une forme risque limitée à la domestication des dangers à une forme risque plus englobante (les risques majeurs, les risques collectifs) qui est de nouveau pointée, avec les changements de gestion, les changements de procédures d'expertise que cela induit. Ainsi, et une fois encore, une tension apparaît entre des entreprises de stabilisation des problèmes et des dynamiques de déstabilisation liées à de nouvelles définitions de ces problèmes. Et, comme déjà indiqué, les « scènes de risques» reposent sur des accords trop limités pour pouvoir contenir les problèmes prenant une forme extrême. Dans certains cas cependant, elles peuvent réintroduire, sur la base d'échanges essentiellement locaux, des scénarios de dangers intermédiaires permettant d'échapper à des hypothèses extrêmes très partagées. C'est notamment ce qui s'est produit à l'occasion d'actions de prévention donnant lieu à la distribution de pastilles d'iode à proximité d'installations nucléaires (Decrop). Cela dit, c'est moins cette entreprise de domestication, de stabilisation qui est mise en avant que les défis auxquels se trouvent aujourd 'hui confrontés les "décideurs" (ou ceux qui participent aux processus de décision) dès lors que l'extrême et l'inconnu sont convoqués (Decrop). Outre l'expertise, les questions liées aux procédures de concertation ont été également évoquées, mais de façon plus rapide. Parmi les différents dispositifs expérimentés, la Conférence des citoyens à propos des OGM a particulièrement retenu l'attention. Mais l'intérêt suscité par ce dispositif masque le fait que malgré l'important investissement auquel il correspond, son audience a été limitée, notamment en raison d'un assez faible impact médiatique mais aussi de réticences, plus ou moins ouvertement exprimées par différentes instances, notamment politiques (de Cheveigné). Il semble qu'en ce domaine l'exploration des nouveaux dispositifs d'expertise ou/et de concertation se fasse ponctuellement, à l'occasion de situations particulières voire de crises (Rémy et Estades, Decrop) ou de manière très volontaire (de Cheveigné), sans que les essais de ces dispositifs ne donnent lieu à une inscription dans des procédures établies, à des formes d'institutionnalisation. La démocratisation de ces procédures apparaît encore comme 30

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un programme, même si l'implication du profane, du citoyen dans les processus de concertation (et également d'expertise) s'est imposée dans nombre de discours sur la gestion des risques et est même considérée comme une nécessité lors des enquêtes d'opinion effectuées à l'échelle européenne (de Cheveigné). Les problématiques d'expertise et de concertation ont aussi été abordées dans cette dernière session à travers la question du "risque acceptable", appréhendée sous l'angle du droit (Noiville). Partant d'une notion assez controversée, la réflexion aboutit au constat qu'il est difficile voire impossible d'établir des critères d'acceptabilité des risques. Il est également pris acte du fait qu'en matière de risques les autorités sont désormais contraintes de justifier publiquement leur action, d'expliquer pourquoi elles recourent ou ne recourent pas à certains principes, comme le principe de précaution. Deux solutions sont envisagées pour échapper à ces difficultés: rechercher « de nouveaux modèles de régulation» ou engager « un vaste débat social sur l'acceptable et l'inacceptable, le souhaitable et lefaisable» (Noiville). L'exploration du second point est assez limitée, des réserves s'exprimant même à l'égard de la « démocratie dialogique» (Noiville). Seule la première est en fait retenue. Faute de pouvoir établir a priori ce qui est acceptable ou non, il est ainsi suggéré d'accentuer la procéduralisation des divers processus (consultation, expertise, confrontation, arbitrages, etc.) pouvant contribuer à stabiliser des accords sur ce qui est acceptable ou non (rejoignant ainsi d'autres propositions faites en matière d'expertise scientifique [Hermitte, 1997]). Dans cette perspective, la formalisation devient particulièrement

importante - comme déjà souligné à propos de la "traçabilité" du processus d'expertise (Rémy et Estades) -, une nouvelle place étant ainsi donnée au droit. Celui-ci peut non seulement être convoqué en aval des risques, à l'heure du jugement, mais aussi en amont, en fournissant des références et des savoir-faire, en proposant des modalités de fonctionnement, des dispositifs utiles à un « bon gouvernement des risques» (Noiville, 2003).
V. Les perspectives de recherche sur les situations de crise aujourd 'hui

Les crises sont habituellement associées à l'idée de désordre, de chaos mettant en cause voire en péril ce qui est établi dans l'ordre des choses, des hommes, des institutions. La rupture à laquelle le phénomène de crise semble correspondre est couramment interprétée comme l'effet d'une disproportion, souvent soudaine, entre ce qu'une collectivité peut supporter, gérer, admettre et ce qu'un événement survenant (accident industriel, catastrophe "naturelle", etc.) ou redouté peut introduire. Les dommages matériels, les pertes humaines mais également les incapacités, les impuissances, les pertes de confiance, les désarrois, etc. apparaissent ainsi comme les signes évidents de cette disproportion qui s'instaure. Les crises sont donc alors analysées

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comme la conséquence d'un événement extérieur, réalisé ou attendu, jouant le rôle de "déclencheur". Leur développement apparaît fonction des capacités de défense des collectivités concernées et, plus particulièrement, des capacités de gestion de telles situations par les autorités politiques, administratives auxquelles il apparaît revenir de "faire face" aux crises. Cette gestion se situe ainsi sur un double plan: celui de l'événement, de ses effets dévastateurs et celui des collectivités elles-mêmes dont les réactions peuvent amplifier l'état de crise tout comme d'ailleurs l'action des médias. Une telle approche peut donner lieu à divers amendements, notamment de la part des acteurs a priori directement concernés par la gestion des crises. La relation entre évènements et crises peut ne pas être analysée mécaniquement. Ainsi, les ressorts des crises peuvent être considérés comme distincts de l'événement, relativement autonomes même, les réactions de la population (soumise aux peurs, alarmiste, etc.) et l'intervention des médias (sensationnalistes) pouvant suffire à développer des situations de crise sans rapport avec la gravité des évènements. D'autres facteurs de crise peuvent également être pris en compte comme l'intervention d'acteurs tels les experts indépendants, les ONG, etc. Mais, même si l'identification des causes des crises tend à se déplacer, ce sont toujours des causes "extérieures" qui sont mises en avant, cette extériorité se comprenant bien sûr par rapport aux acteurs considérés comme au cœur des crises et de leur gestion. Dans ses appels à propositions, et suite aux travaux déjà engagés sur les crises par Patrick Lagadec et Claude Gilbert, le Programme Risques avait souhaité mettre en avant le caractère endogène des crises, en insistant sur le rôle actif des acteurs directement concernés (y compris les gestionnaires de crise) dans le développement de ces situations. L'idée était donc de s'intéresser tout particulièrement aux vulnérabilités internes telles qu'elles résultent dujeu des acteurs, du fonctionnement des organisations, etc., et de ne pas se limiter aux aspects matériels et quantitatifs pour apprécier le phénomène de crise. Il était notamment apparu important de s'attacher aux effets de l'incertitude, de la perte d'évidence associés aux phénomènes de crise et tels qu'ils résultent de divers "conflits" sur le plan cognitif et symbolique (Rosenthal et al., 1989 ; Gilbert, 1995). Le Programme avait également incité à analyser les crises non seulement comme des contraintes mais également comme des opportunités voire comme des ressources pour différents types d'acteurs (y compris ceux déjà en place, dans "le jeu"), en reliant ces opportunités aux ouvertures, aux « désectorisations »provoquées par ces évènements (Dobry, 1985). Peu de chercheurs ont répondu aux appels à propositions dans cette optique. Les contributions de la session cinq ont donc un statut un peu différent de celles des autres sessions. Nous avons souhaité faire appel à trois chercheurs européens spécialistes des crises qui avaient été associés au Programme sans mener spécifiquement de recherches en son cadre, l'objectif étant de chercher à comprendre 32

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pourquoi les situations de crise, nombreuses et variées, étaient finalement assez peu étudiées en tant que telles. Des raisons d'ordre très divers mais se rejoignant souvent ont été avancées. Le premier type d'obstacle identifié est lié à l'origine des premières demandes de recherche sur les crises qui émanaient d'organismes militaires (notamment aux Etats-Unis) lesquels recherchaient, à travers l'étude des désastres, un équivalent à la guerre. Ces circonstances et l'obligation faite aux chercheurs de nouer des liens avec des autorités en charge de questions de défense, de sécurité intérieure, etc., n'ont pas favorisé les investissements des chercheurs, surtout dans les années 70/80 (Dombrowsky). Le second type d'obstacle, concernant plus particulièrement l'Europe, tient à une certaine rareté des situations véritablement catastrophiques, même si la survenue de différents événements graves a montré le potentiel existant (Dombrowsky). Un troisième type d'obstacle résulte de la difficulté à réaliser des recherches sur les crises, même d'importance limitée, en raison des problèmes d'accès aux terrains, des relations complexes à établir avec des acteurs dont la responsabilité peut être mise en cause, de la nature des demandes qui peuvent sembler relever plutôt du conseil, de l'ingénierie sociale que de la recherche académique (Lagadec). Mais, au-delà de ces divers constats désormais bien établis, le principal problème concernant l'étude des crises tient à la définition même de ces objets dont la nature s'est profondément modifiée au cours des dernières décennies. Les crises sur lesquelles se portent désormais l'attention concernent en effet moins des situations post-accidentelles ou post-catastrophiques situées, localisées et relativement limitées que des crises moins directement liées à des évènements précis mais marquées par de grandes incertitudes et le développement de fortes dynamiques sur le plan social et politique (Hart, Lagadec). Ainsi, malgré des accidents industriels et des accidents de transport graves, malgré aussi d'importantes pollutions liées à des naufrages, etc., ce sont essentiellement des crises liées directement ou indirectement à des problèmes sanitaires - effectifs ou envisagés - qui ont été au cœur des préoccupations au cours des deux dernières décennies: les crises liées à la transmission du virus du sida via la transfusion sanguine (Setbon, 1992; Hermitte, 1996), à l'amiante, aux OGM, à l'ESB, etc. Or, ces crises ont une double particularité. Elles sont associées à des problèmes qui trouvent leur origine dans le fonctionnement même des sociétés modernes contemporaines, notamment dans la complexité croissante des systèmes, la multiplication des interdépendances, etc. (Hart, Lagadec). Elles sont marquées par de très fortes incertitudes tenant à la nature même des problèmes concernés mais aussi, et peut-être plus encore, aux fonctionnements mêmes de différentes instances, notamment scientifiques (Lagadec). Elles suscitent par ailleurs de fortes dynamiques avec la multiplication d'acteurs interagissant (Lagadec), l'effacement des limites, frontières et champs de com33

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pétence dans de nombreux domaines (Hart), l'omniprésence des médias qui focalisent l'attention, l'interpellation et la remise en cause des diverses autorités (politiques, administratives, scientifiques), en lien notamment avec l'action des victimes, réelles ou potentielles (Hart, Lagadec). Ces déplacements dans l'approche des crises, plus ou moins accentués selon les contributions, conduisent à redéfinir un nouveau programme de recherche: produire de nouveaux savoirs permettant d'analyser les ruptures (Lagadec, 2000), les discontinuités sans les réduire à de simples « déséquilibres structurels », permettant également d'aborder le problème de la confrontation avec « l'inconnu », tel qu'il résulte notamment de l'affaiblissement des « quadrillages stabilisants» (Lagadec) ; développer des analyses se situant d'emblée dans une perspective trans-organisationnelle, intégrant donc les effets des "désectorisations", en lien notamment avec l'impact de la médiatisation (Hart) ; tirer toutes les conséquences de l'émergence d'une « société du risque» (Beck, 1986), de la possibilité donc que des dangers collectifs (réalisés ou potentiels) puissent devenir à tout moment des problèmes politiques de premier ordre mettant à l'épreuve les "élites", les divers responsables (Hart, Lagadec). Différents enseignements, aussi bien pour ce qui concerne le positionnement des chercheurs dans le champ des crises que pour ce qui concerne l'objet crise lui-même, en sont tirés. Les crises directement associées à la gestion d'évènements ne semblent plus relever uniquement des compétences de chercheurs ayant réussi à articuler une pratique d'expert à leur pratique de chercheur (Hart), d'autres acteurs, notamment des journalistes, ayant acquis des compétences dans un domaine qui, après avoir stimulé la recherche (Hart), semble désormais principalement relever de l'ingénierie sociale. Ce n'est par contre pas le cas des crises véritablement post-accidentelles - une fois passée donc la gestion des problèmes les plus immédiats - ni celui des crises liées à des dangers annoncés, notamment avec de fortes incertitudes. Difficiles à analyser, en raison des multiples dimensions qu'il est nécessaire de prendre en compte, ces crises relèvent pleinement de l'investigation scientifique, notamment dans une perspective interdisciplinaire. Les crises focalisant désormais l'attention apparaissent comme de nature essentiellement politique. Elles créent en effet les conditions favorables à l'expression d'intérêts divers, au développement de jeux d'acteurs (y compris des autorités) trouvant là des opportunités pour agir (Hart), pour « bousculer les priorités », pour « mettre le changement sur l'agenda» des organisations (Fauchart, session 3). Dès lors, les crises ne peuvent plus être considérées comme correspondant simplement à des situations dangereuses ou difficiles que les autorités s'efforceraient de gérer au mieux (aidées d'éventuels conseils de chercheurs experts). Elles deviennent elles-mêmes des enjeux et tant leur arrêt que leur relance apparaissent fonction des relations dynamiques entre les différents acteurs et organisations concernés

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